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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Jean Bourdeau

Le Socialisme allemand et le Nihilisme russe

INTRODUCTION

*
**

Le mouvement socialiste qui se dessine en Allemagne avec une intensité et une progression si rapides, est un phénomène infiniment remarquable, que le public allemand suit avec anxiété et le public européen avec attention, car, de près ou de loin, il peut atteindre tous les pays. Le socialisme international, qui rencontre partout les mêmes causes de développement, a trouvé en Allemagne son foyer le plus ardent. Comme la France, il y a un siècle, a pris l’initiative de l’émancipation politique, l’Allemagne prétend préparer aujourd’hui l’émancipation sociale. C’est à l’école des théoriciens teutons que le nouveau socialisme a fait son éducation philosophique et « scientifique ». — « Les socialistes allemands, dit Bebel, sont les pionniers qui répandent la pensée socialiste parmi les nations. » Ils proposent comme modèle à suivre leur organisation, leur discipline, leur tactique et leur propagande : ils ont l’ambition de conduire les peuples « au combat géant de l’avenir ». Dans l’ordre révolutionnaire, comme dans l’ordre conservateur, les Allemands aspirent à l’hégémonie.

C’est donc à la source même qu’il est instructif d’observer ce phénomène complexe et confus, qui appelle l’attention de tous les partis, la sollicitude de toutes les classes, la discussion de tous les journaux, et produit une littérature dont l’abondance même est un embarras.

 

Le premier mobile du socialisme, l’antagonisme du pauvre et du riche, est éternel. L’antiquité a eu ses guerres d’esclaves, le moyen âge ses jacqueries. Dans son livre sur la Question ouvrière au XIXesiècle, M. Paul Leroy-Beaulieu cite des sociétés secrètes existant en Chine, qui prêchent, comme les socialistes occidentaux, l’égalité, une équitable distribution des biens. M. Taine nous a révélé à quel point la Révolution française est imprégnée de socialisme ; il a décrit, jusque dans le détail le plus minutieux, la tentative faite par les représentants des masses prolétaires, qui ont eu un instant la domination pendant la Terreur, pour appliquer le principe socialiste dans toute sa rigueur, refondre l’homme et la société sur le type jacobin, et transformer l’État souverain en distributeur des biens et des vivres, c’est-à-dire en organisateur de la misère et de la famine. Le fond plus ou moins déguisé des systèmes socialistes est bien encore le jacobinisme, l’idée que la nature humaine peut être transformée par le despotisme de l’État. Mais sur ce jacobinisme est venue se greffer la question ouvrière, produit d’un siècle nouveau.

Aussi longtemps qu’a dure la constitution familiale de l’ancienne industrie, où tout se faisait à bras dans des ateliers exigus et dispersés, où l’ouvrier était maître des instruments et du produit de son travail, cette question ne pouvait naître. Mais la grande industrie, avec ses moteurs à vapeur, ses capitaux énormes, accumule les ouvriers par centaines de mille dans ses vastes manufactures, et les soumet à la loi d’un travail acharné. Exposés par le perfectionnement des machines et l’excès de production à des crises périodiques, ceux-ci ont puisé dans leur nombre le sentiment de leur force, et l’armée des prolétaires a engagé la lutte du travail et du capital.

Dans ce conflit, la classe ouvrière n’invoque pas seulement la force, mais aussi la justice. L’ouvrier a la perception très nette de ce fait que les inventions modernes procurent de gros revenus, des gains considérables, que jamais période civilisée n’a été comparable pour la production de la richesse, que jamais classe ne s’est si rapidement, si subitement enrichie que la bourgeoisie contemporaine. Il a aussi la croyance très profonde que la distribution de la richesse est injuste, insuffisante, que les ouvriers qui contribuent à la créer ne reçoivent pas la part qui leur est due dans les bénéfices conférés aux capitalistes par ces inventions1, que l’industrie et les machines ont fait renaître l’esclavage, sous la forme du salariat. Et de cette croyance, jointe à l’instabilité de leur vie précaire, jaillit la principale cause du mécontentement des classes ouvrières et de leur agitation.

Elles demandent que les nouvelles conditions d’abondance soient égalisées. Elles nient qu’un effort individuel et intelligent, la frugalité, l’épargne, l’association sous toutes ses formes, y puissent suffire. Elles refusent de tenir compte de ce fait, prouvé par l’expérience, que la condition des classes ouvrières est infiniment supérieure à ce qu’elle était au bon vieux temps, à ce qu’elle est actuellement dans les pays qui ne possèdent ni grand capital, ni grande industrie ; qu’il y a en un mot, pour elles, amélioration matérielle et progressive. Leur mécontentement vient même en partie de cette condition meilleure qui leur a ouvert de nouveaux horizons ; les désirs s’accroissent d’ordinaire à mesure qu’ils sont en partie satisfaits. — Ce que les classes ouvrières exigent maintenant, c’est l’intervention arbitraire de l’État, non à titre d’exception, pour remédier à des abus trop criants, à une exploitation inhumaine, mais d’une façon régulière, permanente, absolue. L’État-Providence, le Dieu-État, pourrait, pensent-elles, si seulement il le voulait, transformer la propriété privée en propriété collective, supprimer la libre concurrence, régler la production, distribuer les biens au profit de la communauté, rendre tous les hommes égaux et prospères. Ce sentiment et cette exigence constituent le socialisme2.

Ces théories, à vrai dire, n’ont pas été tout d’abord émises par les ouvriers. Le socialisme, au début, est sorti des classes dominantes, sans trouver aussitôt un écho dans les foules : avant d’être un parti de prolétaires, il a été une école de théoriciens aristocrates et bourgeois. Avec Owen, en Angleterre, Saint-Simon et Fourier, en France, Marx même au début et Lassalle, en Allemagne, il est né de l’initiative d’économistes, d’humanitaires, d’utopistes, de philosophes et de lettrés, qui même, comme Saint-Simon, Owen et Fourier, ne se donnaient pas pour les avocats d’une classe spéciale, mais qui jetaient sur l’avenir un regard clair et perçant. Ils ont précédé les revendications des ouvriers, excité leur mécontentement, trouvé d’habiles formules : Marx et Lassalle ont été des organisateurs, des accélérateurs de mouvement. On peut cependant affirmer que sans eux le socialisme se serait produit, car il est le résultat, non de certaines idées, mais des besoins, des appétits, des croyances, des aspirations de la foule. Tous les changements historiques — il n’en est pas de comparable, pour les immenses progrès matériels, à ceux que nous traversons — sont accompagnés de troubles sociaux. Aussi, voyons-nous le socialisme se développer dans chaque pays exactement dans le même ordre et avec la même intensité que la grande industrie.

Tout d’abord en Angleterre : la réforme de 1832 avait donné le pouvoir à la classe moyenne ; le prolétariat s’unit contre elle sous le nom de chartism, qui se bornait, il est vrai, à des revendications d’affranchissement politique mais qui, de 1838 à 1841, fut parfois très menaçant. En France, la révolution de 1830 mettait aux prises la bourgeoisie triomphante et le parti ouvrier, alliés auparavant contre la Restauration. Après les deux crises aiguës des journées de juin et de la Commune, le mouvement socialiste, en France comme en Angleterre, n’a pas donné jusqu’à présent de, résultat visible. — En Allemagne, le parti socialiste ne s’est organisé qu’après les grandes révolutions politiques et économiques de 1866 et de 1870, qui ont créé l’unité nationale, établi le suffrage universel, procuré à l’empire la seconde ou la troisième place en Europe comme État de commerce et d’industrie. Le socialisme y a rencontré pour se répandre des conditions si particulièrement favorables, et un bouillon de culture si approprié, que, d’après M. Bamberger, l’Allemagne semble appelée à en devenir le champ d’expériences, la terre d’élection. C’est là que le parti est le plus jeune, le plus ardent, le plus patient et le plus réfléchi. Le caractère national, les institutions et les mœurs, tout le favorise. Il met à profit l’erreur des tentatives faites, avant lui, en France et en Angleterre ; il lutte contre une bourgeoisie moins organisée que dans ces deux pays. Les pratiques et l’omnipotence de l’État prussien subordonnent et sacrifient, comme le veut le socialisme, l’individu à la communauté. Le service militaire obligatoire prépare la discipline au sein du parti ; l’esprit d’association rend son organisation aisée. L’instruction universelle, la demi-culture si répandue, ouvre ce peuple liseur à la propagande des journaux, et des brochures. La théorie socialiste a été reprise en Allemagne par des esprits sérieux et profonds.

Bien que le socialisme ne cesse de proclamer son caractère international, il est très remarquable de constater à quel point, en dépit de l’identité des tendances et parfois même des doctrines, le naturel de chaque peuple s’y reflète nettement. Il nous apparaît en Russie comme la ténébreuse religion du désespoir et de la vengeance. En Espagne, avec la main noire, il prend les allures d’un brigandage de grand chemin. La grève porte, en Italie, le nom caractéristique de sciopero3, loisir, paresse, doux far niente. Pour l’Anglais pratique et vorace, le socialisme est avant tout la question du ventre, de l’ale et du roastbeef.Chez nos égalitaires et niveleurs français, le goût des barricades et des beaux discours, des démonstrations vaines, surtout la rivalité des personnes, sont des traits généraux de l’excitabilité et de la vanité de notre nation. On retrouve dans le socialisme allemand cette pesante, cette indéracinable manie de théorétiser que les Allemands ont dans le sang, de chercher le côté universel dans toute question, de concevoir toutes choses, le plus possible, au point de vue d’un système du monde (Weltanschauung)4. Quel secret dédain ces révolutionnaires savants éprouvent pour nos pauvres cervelles françaises, eux qui rattachent le socialisme à toute une philosophie de l’histoire, de l’État et du droit ! Dans la préface qu’il a donnée à la traduction française de son livre, le Capital, Karl Marx pense que les Français ne seront pas capables de le lire5, et ils l’ont, en effet, très peu lu. M. Schæffle, l’ancien ministre autrichien, l’auteur de la Quintessence du socialisme, un des hommes les plus versés dans les problèmes économiques, confesse qu’il lui a fallu plusieurs années pour pénétrer les théories de Marx. Bien que publié en Allemagne à plus de vingt éditions, commenté dans d’innombrables brochures, le Capital, ce manuel du socialisme, qui a une importance analogue à celle du Contrat social de Rousseau, au siècle dernier, reste le livre aux sept sceaux pour la majorité des socialistes allemands, qui n’en connaissent que quelques formules gravées dans les têtes. Mais depuis quand l’obscurité du dogme est-elle un obstacle à la foi qui transporte les montagnes ? Que d’hommes se sont fait tuer pour des subtilités théologiques auxquelles ils n’entendaient rien ! Le charbonnier qui récite son chapelet sait vaguement que tout un appareil de science mystique confirme sa croyance. Marx, le grand prêtre du socialisme contemporain, justifie, par la dialectique hégélienne appliquée à l’économie politique, le vœu des masses, qui est seulement de gagner plus et de travailler moins, de s’attaquer aux revenus de l’oisif, aux profits du capital6, et son livre est devenu la Bible compliquée d’un parti qui, « pour le zèle enflammé, l’organisation étroite, l’expansion internationale, le prosélytisme ardent », dépasse, comme le constate Schæffle, la plupart des autres partis et n’a de rival que dans l’esprit religieux. « Les communistes allemands, écrivait Henri Heine, ami de Marx et Lassalle, sont poussés par une idée ; leurs chefs sont de grands logiciens sortis de l’école de Hegel, et ce sont sans doute les têtes les plus capables et les caractères les plus énergiques de l’Allemagne. Ces docteurs en révolution et leurs disciples, impitoyablement déterminés, sont les seuls hommes en Allemagne qui aient vie, et c’est à eux qu’appartient l’avenir. »

CHAPITRE PREMIER

ORIGINES ET DÉVELOPPEMENT DU PARTI SOCIALISTE

*
**

I. — LES ORIGINES PHILOSOPHIQUES1

Comme la Réforme du XVIe siècle a été préparée par les humanistes, la Révolution française par les encyclopédistes, le mouvement ouvrier allemand l’a été par la philosophie classique de l’Allemagne universitaire.

L’assertion, au premier abord, peut paraître paradoxale. Il n’y a pas, en effet, de pays où les philosophes et les penseurs aient vécu plus séparés de la foule, aient moins écrit pour elle. Ils n’ont parlé ni l’élégant latin d’Érasme, ni la langue limpide et transparente de Voltaire. Ils exprimaient leurs idées obscures, leurs abstractions glacées, en périodes ennuyeuses, en formules pédantes, accessibles aux seuls initiés. Les pénétrant mal, on les jugeait si peu dangereux, qu’au rebours des encylopédistes du XVIIIe siècle, en butte aux persécutions de l’État et de l’Église, enfermés à la Bastille, obligés de se faire imprimer en Angleterre et en Hollande, les philosophes allemands, fonctionnaires honorés, enseignaient paisiblement dans les universités la jeunesse studieuse. En appelant Hegel à Berlin, M. d’Altenstein avait cru pouvoir faire sans péril de ses doctrines la philosophie officielle de l’État prussien ; il les considérait même comme le meilleur antidote contre les idées révolutionnaires. Mme de Staël ne voyait chez ces philosophes que des rêveurs inoffensifs, des métaphysiciens grands abstracteurs de quintessence, occupés à méditer pendant les longs hivers, dans la solitude tranquille de leurs petites chambres, tandis que Napoléon emplissait l’Europe du fracas de ses armes. Un seul homme, un élève émancipé de Hegel, Henri Heine, dès 1833, avait entrevu l’avenir, et il signalait chez ces philosophes, Kant, Fichte, Hegel, des révolutionnaires autrement dangereux que nos Robespierre et tous nos coupeurs de têtes. Leur dialectique redoutable, leur intrépide analyse, s’attaquant à toute routine, à toute torpeur intellectuelle, à toute tradition, à toute idée reçue, ébranlait le monde moral jusque dans ses fondements. Henri Heine prévoyait quels basilics allaient sortir « des œufs sinistres que couvait Hegel ». « Sans la philosophie allemande, écrit Engels, le collaborateur de Marx, surtout sans la philosophie de Hegel, le socialisme allemand, le seul socialisme scientifique qui ait existé, ne se serait jamais produit. » « Les philosophes ont été les maîtres, ont pu dire les députés socialistes à la tribune du Parlement allemand, nous sommes les disciples... » « La tête de l’émancipation allemande, c’est la philosophie ; son cœur, c’est le prolétariat. » Étrange alliance de la pensée pure et de la passion élémentaire ! Des sommets presque inaccessibles de l’intelligence sereine, les idées des philosophes sont lentement descendues sur les foules houleuses, et ils comptent aujourd’hui, jusque dans les faubourgs des grandes villes, pour arrière-disciples des démagogues en manches de chemise et en tablier de cuir, qui ont juré l’effondrement et la ruine de toutes les institutions sociales.

Fichte, nature en un sens révolutionnaire, et que Lassalle a célébré comme un précurseur, penchait déjà vers le socialisme : reconstruisant le monde par l’esprit, il exigeait de la société qu’elle réalisât un idéal de perfection. Avec Kant et Hegel, il considérait l’État comme l’expression objective de la justice et lui assignait pour but supérieur l’éducation, le bien-être matériel et la culture morale des citoyens. Cette théorie a conduit Platon au communisme. Mais c’est surtout leur critique négative que l’école socialiste a empruntée aux philosophes classiques, leur méthode dialectique. « On combattait, dit Engels, avec des armes philosophiques, mais les buts ne l’étaient pas. Il s’agissait de ruiner l’État et l’Église. Lors de la réaction féodale et absolutiste de Frédéric-Guillaume IV, la politique était épineuse ; on se tournait contre la religion, afin d’attaquer par là le droit divin. » Strauss avait publié sa Vie de Jésus dès 1835. L’Essence du christianisme, de Feuerbach, paraissait en en18412. Marx, en 1844, appliquait la méthode historique de Hegel au développement économique de la société, et il en tirait la prédiction certaine de la révolution sociale.

Les révolutionnaires néo-hégéliens se montrent - sévères pour l’étroit rationalisme qui a présidé à la révolution du siècle dernier. Ils. font peu de cas de la portée d’esprit de nos jacobins. Dans cette Raison proclamée immuable, éternelle, qui les inspirait, Engels n’aperçoit que « l’intelligence idéalisée de bourgeois moyens ». Et quels ont été les fruits d’une raison si ambitieuse ? La corruption du Directoire, le despotisme conquérant de Napoléon, la platitude du juste milieu sous Louis-Philippe. Engels n’a pas plus de respect pour la sacrosainte devise : Liberté, Égalité, Fraternité, et les banales théories de Rousseau, « qui traînent dans tous les estaminets d’ouvriers parisiens ». Les docteurs de la révolution sociale en Allemagne invoquent non la Raison, non l’Égalité, mais l’Histoire. Aux constructions géométriques du rationalisme, ils opposent le développement organique des sociétés humaines ; seulement, loin de s’attacher au passé, en s’efforçant de l’adapter aux circonstances nouvelles, ils tournent leurs regards vers l’avenir et considèrent la destruction de l’ordre social actuel comme aussi déterminée par des lois historiques que l’a été son établissement. Ils préparent l’ordre nouveau, la future, l’inévitable révolution.

L’histoire, on le voit, ne se prête pas avec moins de complaisance que la raison à toutes sortes de thèses : on la fait parler comme on veut, et l’on ne reconnaît si elle a dit vrai ou faux qu’une fois l’événement accompli. Chaque parti se réclame ainsi de l’histoire et soutient que son triomphe est une nécessité des temps. En France, les royalistes invoquent quinze siècles de monarchie ; les démocrates, le lent affranchissement des masses et la persistance des revendications populaires ; les classes privilégiées, de prétendus droits consacrés par leur durée même, etc. Qui se trompe et qui a raison ? Nul ne saurait péremptoirement l’affirmer. Si l’histoire était une science, on pourrait tirer de faits certains et de lois bien établies des déductions sûres ; mais tant qu’elle ne sera qu’une philosophie élastique, aisée à comprimer dans tous les sens et se pliant à des théories contradictoires, fournissant par ses faits innombrables des armes à tous les partis, les spéculations sur l’influence historique ne sont-elles pas aussi creuses, vaines, arbitraires et illusoires que celles dont on reproche l’abus à la logique abstraite de la pure raison ? Ces réserves soumises au lecteur, il suffira d’exposer la théorie de Marx, sans la critiquer.

Retenez ce simple mot : Entwicklung, que Marx a emprunté à Hegel. Il est la clef du système, il joue chez les adeptes de la révolution sociale en Allemagne le même rôle essentiel que la Raison chez nos anciens révolutionnaires français. Il a un sens diamétralement opposé, car il signifie non l’immuable, l’absolu, mais, au contraire, le passager, le fugitif. Il implique pourtant une idée encore plus subversive de tout ordre établi, car il chasse du monde le repos et l’immobilité3. Entwicklung, c’est-à-dire évolution, développement parallèle des institutions et des idées, perpétuel devenir, transformation sans fin. Dès lors, tout ce que nous considérons comme des principes fixes, religion, État, propriété, famille, ce ne sont là que des formes transitoires, variables d’un temps à un autre, d’une civilisation à l’autre, des « moments nécessaires » qui disparaissent pour faire place à d’autres non moins nécessaires. Sans doute, le système de Hegel admettait la raison d’être de toutes choses en histoire et en morale : il faisait l’apologie de l’État prussien en prouvant à quel point les institutions prussiennes étaient raisonnables, selon la célèbre formule, conservatrice en apparence, « tout ce qui est, est raisonnable ». Mais cette formule n’est que la consécration des faits accomplis, et quand, en vertu de l’évolution, l’État socialiste aura succédé à l’État prussien, il sera non moins raisonnable, par le fait seul de son existence. En un mot, la révolution ne se construit pas tout d’une pièce, elle devient : « Elle est dans chaque pulsation de la société actuelle », qui se transforme insensiblement en société de l’avenir.

Marx ne prend à Hegel que cette conception primordiale d’évolution, il considère l’histoire à un point de vue tout différent. Hegel est idéaliste, il admet une cause finale. Il croit que dans la nature, comme dans l’humanité, l’Idée est en cours de s’accomplir progressivement, l’Idée dont la réalité n’est que la fuyante image. On pourrait définir sa conception de l’histoire « l’étude des développements de l’Idée ».

Marx, au contraire, est matérialiste. Il appartient à ce mouvement général de dure et froide réaction contre l’idéalisme et le socialisme romantique, si marqué dans cette seconde moitié du XIXe siècle, réaction née sous l’influence des sciences naturelles et de l’industrie en progrès, et qui s’est traduite en France par le positivisme philosophique, littéraire, politique, économique de la fin du règne de Louis-Philippe et du second empire : « La matière, dit Marx, n’est pas un produit de l’esprit, l’esprit est un produit de la matière ». Il est de l’école de Büchner, le vrai philosophe du socialisme contemporain ; il invoque pareillement Darwin. A travers l’histoire, gouvernée comme l’histoire naturelle par des lois nécessaires, il aperçoit non l’Idée de Hegel, non des idées, qui ne sont que le reflet des choses réelles dans le cerveau de l’homme, mais des intérêts matériels. C’est là, selon les disciples de Marx, une de ses grandes découvertes, que l’histoire n’est qu’une suite de combats de classes, résultant des intérêts économiques4.

Les circonstances matérielles de la production et du travail, auxquelles les historiens de profession prêtent si peu d’attention, déterminent les formes historiques des sociétés humaines et créent pour chaque époque la base de sa vie politique et intellectuelle. Les modes de production, d’échange, de distribution des produits sont l’origine des classes et de leur hostilité. Elles se combattent non pour des idées de vérité, de justice, mais pour des raisons économiques. Suivant qu’un peuple vit à l’état pastoral, agricole, commercial, industriel, il en découle pour lui une certaine civilisation générale qui s’étend à la famille, à la propriété, aux institutions politiques, même à la vie intellectuelle et à la vie religieuse. Ainsi, selon Lassalle, le moulin à bras a déterminé la société féodale, le moulin à vapeur, la société capitaliste. Le régime de la grande propriété dure jusqu’au commencement du XVIe siècle. A ce moment s’accomplit une révolution économique : la découverte de l’Amérique, de la route des Indes, les progrès de la navigation, l’invention de la poudre à canon, l’essor du commerce, brisent la puissance de la noblesse au profit de la royauté. C’est à ce développement du travail, à cette formation du capital qu’est due la civilisation de la Renaissance : « Si la population des villes, remarque M. Renan, fût restée pauvre et attachée à un travail sans relâche, comme le paysan, la science serait encore le monopole de la classe sacerdotale ». On voit ainsi que le bien-être matériel a été la première cause de l’affranchissement de l’esprit. — Une troisième période, une révolution sans précédent résulte de l’emploi des machines et de la vapeur. La vraie date de cette révolution n’est pas 1789, mais 1775, lorsque fut installée en Angleterre la première machine à tisser le coton. C’est l’avènement du tiers état, qui anéantit par le capital la petite boutique du patron patriarcal, et la remplace par l’usine. A chacune de ces époques, la différence de distribution des richesses a amené la lutte des intérêts et des classes. Hegel lui-même faisait du Bœse, c’est-à-dire des mauvaises passions humaines, ambition de dominer, désir de dépouiller pour posséder, le levier de l’histoire. Il n’y a pas d’exemple d’un parti ou d’une classe qui ait exercé le pouvoir dans l’État, sans en abuser à son profit, qui l’ait employé à autre chose qu’à favoriser ses propres intérêts économiques ; et l’histoire tout entière, aux divers degrés du développement social, n’est que la lutte des exploiteurs et des exploités, des classes dominantes et des classes dominées.

Considérons la plus récente des révolutions, celle de 1789. Dès 1802, Saint-Simon remarque qu’elle n’a été, en réalité, qu’un combat de classes entre la noblesse, le prolétariat et la bourgeoisie, d’où celle-ci est sortie victorieuse. Enrichie des dépouilles de la noblesse et du clergé, elle s’est créé dans le code civil une législation bourgeoise, et sous les divers gouvernements, des constitutions bourgeoises. « L’opposition du pauvre et du riche s’est accentuée, par la disparirition des corporations et autres privilèges, et des établissements charitables de l’Église. La pauvreté et la misère des classes laborieuses deviennent la condition de la vie sociale, la payement en argent comptant, dit Carlyle, est le seul lien entre les hommes5. » Une aristocratie d’argent se fonde : au seigneur féodal succède le grand industriel. Mais de même que le tiers état a supplanté la noblesse, de même la classe ouvrière supplantera le tiers état ; le régime socialiste succédera au régime capitaliste, comme ce dernier a succédé au régime féodal ; et c’est la bourgeoisie industrielle qui prépare elle-même l’armée qui la vaincra. Elle a besoin de ces légions d’ouvriers pour s’enrichir : par l’éducation du peuple, elle éveille la conscience des masses, qui ne veulent plus être esclaves des salaires ; la liberté de pensée, la liberté de la presse portent l’esprit de la Révolution jusque dans le dernier hameau ; le droit d’association crée le parti des hommes sans fortune, le suffrage universel les laissera arriver à la domination.

Cette transformation, selon Marx et son école, est inévitable. Il ne croit nullement que le hasard, le libre arbitre, l’influence des grands hommes, puissent modifier des lois fatales. Dès lors, le communisme chez les Français et les Allemands, le chartism en Angleterre, n’apparaissent plus comme quelque chose d’accidentel, qui aurait pu aussi bien ne pas être, mais comme un combat historique nécessaire contre la classe dominante, la bourgeoisie. Et le prolétariat ne peut s’émanciper sans délivrer la société entière de la séparation et du combat des classes. L’agitation ouvrière est un mouvement de la civilisation, un développement vers la formation d’un ordre nouveau. Le communisme sera le produit nécessaire du développement économique de l’humanité. Il ne dépend de personne de l’arrêter ; « mais on peut, dit Marx, abréger la période de gestation et adoucir les douleurs de l’enfantement ».

Le socialisme est ainsi présenté non comme un idéal imaginaire d’une société plus parfaite, mais comme une vue profonde de la nature réelle des choses, une prophétie infaillible fondée non sur des rêves, mais sur des faits scientifiques patiemment observés, une prophétie et une propagande destinée à rendre plus aisée et plus rapide la transition aux temps qui doivent s’accomplir.

Telles étaient les idées que Marx et Engels commençaient à répandre dès 1844, dans les Annales françaises-allemandes, publiées à Paris avec la collaboration d’Arnold Ruge et de Henri Heine. Ils écrivaient non pour quelques savants, mais pour le prolétariat européen et étaient en relation avec les sociétés secrètes, à demi associations de propagande, à demi conspirations, que les Allemands exilés avaient fondées en France, à partir de 1834, sur le modèle des sociétés démocratiques parisiennes, et qui étendaient des ramifications en Suisse et en Angleterre, grâce aux tailleurs allemands. Un tailleur, Weitling, qui a beaucoup emprunté à Cabet, est le premier théoricien du socialisme en Allemagne. Mais il ignorait absolument l’économie politique, la philosophie de l’histoire, et ne parlait que le jargon français d’égalité, de fraternité, de justice sociale. Marx et Engels apportaient au mouvement une science et une méthode nouvelles.

Marx était entré en 1847 dans l’Alliance communiste, dont le centre d’action fut transporté de Paris à Londres et qui prenait un caractère international. C’est dans l’esprit des théories essentielles que nous venons d’esquisser qu’il redigeait et lançait, en 1847, son manifeste contre la bourgeoisie. Déjà y sont formulés, comme le remarque M. de Laveleye, les principes qui guident encore aujourd’hui le socialisme contemporain : l’affranchissement des prolétaires doit être leur œuvre propre, — l’intérêt des ouvriers contre le capital, étant partout le même, doit s’élever au-dessus des distinctions de nationalités, enfin les travailleurs doivent conquérir les droits politiques pour briser le joug des capitalistes : « Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont à y perdre que leurs chaînes, ils ont un monde à y gagner... Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Ce manifeste, qui a fait depuis le tour du monde et dont les devises flamboient sur les murailles de tous les congrès, s’adressait au début à des petites chapelles, à des associations de trois à vingt personnes, qui se réunissaient en secret. Il n’y avait pas encore en Allemagne de parti socialiste, il s’agissait d’en créer un. Les écrivains de la jeune Allemande, hégéliens de gauche, poètes, publicistes, orateurs, romanciers : Bœrne, Heine, Arnold Ruge, Herwegh, Freiligrath, Hartmann, Kinkel, ont donné au socialisme de beaux chants enflammés, des paroles de feu, mais c’étaient des idéologues, sans talent d’organisation. Un esprit nouveau anime Marx et après lui Lassalle, celui d’une génération à laquelle le prince de Bismarck achèvera de donner sa brutale empreinte. Ils n’ont qu’un mépris railleur pour la « Justice éternelle » ; ils savent que, si les intérêts n’ont que la justice pour se défendre, ils ne sont guère secourus, que le droit n’est rien sans la force, qu’une cause a besoin d’une armée.

Cette armée, ils la cherchèrent en vain dans la révolution de 1848. Elle avait assurément un caractère socialiste assez marqué. Mais il s’y mêlait bien des éléments confus. Le parlement de Francfort, assemblée bourgeoise de libéraux, de juristes, de professeurs de toutes facultés, animés à la fois d’aspirations unitaires et démocratiques, en reflétait l’incertitude. A des exigences de réformes constitutionnelles et de libertés politiques, se mêlaient de vagues revendications sociales, des programmes d’organisation du travail. Mais l’industrie en Allemagne était encore peu développée. Marx vit bien vite qu’il n’y avait là qu’un levier insuffisant, qu’il était impossible d’organiser prématurément le prolétariat. Les vues positives qu’il exposait en 1850 dans la Nouvelle Gazette du Rhin contrastent avec l’enthousiasme romantique des Ledru-Rollin, des Louis Blanc, des Mazzini, des Kossuth. Il raille froidement l’indignation morale de l’époque et les proclamations exaltées des fondateurs de gouvernements provisoires. Les tentatives révolutionnaires lui paraissent vaines pour le moment, et il se sépare de l’alliance communiste à laquelle le procès de Cologne en 1852 donna le coup de grâce6. Les chefs s’étaient réfugiés à l’étranger, les masses étaient retombées dans le repos accoutumé. — Les combats économiques furent ajournés, restèrent à l’état latent, parce qu’ils furent submergés par la préparation des grands événements de nature politique et guerrière, qui ont eu pour conséquence l’unité de l’Allemagne.

« La révolution de 1848 a sonné le glas de la philosophie idéaliste allemande. » La pensée va devenir action. « Les philosophes, écrit Marx, ont interprété le monde de différentes manières, il s’agit maintenant de le changer. »

II. — L’AGITATION POLITIQUE7

Le parti socialiste, en Allemagne, n’est pas plus ancien que le ministère de M. de Bismarck. Lassalle le fit sortir de terre dans un temps très court, de 1863 à 1864, et lui donna la première impulsion, après laquelle, comme une force de nature, il ne s’est plus ni arrêté, ni ralenti.

Lors du conflit entre le gouvernement prussien et les libéraux, Lassalle, qui avait obtenu une notoriété retentissante, en plaidant la cause de la comtesse Hatzfeldt, cherchait à prendre la direction du parti progressiste. N’y réussissant pas, il brise avec « cette misérable bourgeoisie libérale » ; il lui préférait, disait-il, la « royauté de droit divin » et cherche à se créer un parti. Des unions d’ouvriers s’étaient fondées en Allemagne, sur le principe du self-help et de l’épargne, grâce à l’initiative de Schulze-Delitsch, et sous le patronage des progressistes. Lassalle se proposa de les en séparer, et d’introduire les ouvriers comme force indépendante dans les conflits constitutionnels.

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