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Le sociographe 59. Belles de jour

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Présentation du numéro : Les recherches sur ce thème se sont essentiellement intéressées aux trajectoires des personnes prostituées, en étudiant leurs comportements, leur passé sexuel, leur état de santé physique et mental, ainsi que les discriminations dont elles font l’objet.
Au sein de notre société, deux grandes approches de la prostitution s’opposent, selon que l'on considère celle-ci comme un choix librement exercé ou le résultat d'une violence contre les femmes.
Dans la première approche, les femmes (voir les hommes aujourd’hui) peuvent disposer librement de leur corps, la prostitution est un choix voulu, consenti. Elle est donc un métier comme un autre.
La deuxième perspective considère la prostitution comme une violence à l’égard des femmes et constitue une exploitation non seulement des femmes prostituées mais de l’ensemble des femmes présentées comme une « marchandise ». Ces dernières sont donc définies comme des objets sexuels destinés à répondre aux besoins des hommes, en tant qu'épouses ou comme prostituées.
Si les positions abolitionnistes souhaitent que l’on donne un statut officiel de travailleur aux personnes qui se prostituent, les tenants de la réglementation préfèrent que l’on installe la prostitution dans des lieux réservés, que l’on punisse les prostitués qui travailleraient en dehors ainsi que les clients. Il s’agit donc clairement pour ce numéro de dépasser les clivages habituels que pose la question de la prostitution en se proposant de mettre au cœur de la discussion des orientations qui, habituellement, ne cohabitent pas, sans parti pris ni équivoque.

Dossier coordonné par Anne-Françoise Déquiré (membre du Comité de rédaction, enseignante à l’Institut social de Lille)


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Le Sociographe

Numéro 59

Belles de jour, prostitués, clients et proxénètesS o m m a i r e

Éditorial
Travail de la prostitution et prostitution du travail.
Présentation
Prostitution
Parité
Fleur de sel : un pamphlet contre la prostitution, d’après l’histoire vécue de
Rosen Hicher
Entre utopie et pragmatisme
Clientèles
La prostitution entre débats et lois
Prostitué-e-s et client-e-s au travers de la lunette médiatique
Prostitution et travail social
Souteneurs
Le proxénétisme : l’invisible du marché prostitutionnel
Prostitution et proxénétisme : une construction sociale
Témoignage d’un flic amoureux d’une prostituée une histoire d’amour pas
comme les autres
Poursuite
Polygraphie
Changements
Conditions pédagogiques pour une dynamisation de la formation en
alternance. Le cas des éducateurs spécialisés
La légitimité du chef de service du secteur social et médico-social face au
changementDemander l’asile : itinéraire d’une errance
Éditorial
Travail de la prostitution et prostitution du travail.

Guy-Noël Pasquet

Avec les discussions sur la réforme du droit du travail, la question de la
prostitution est peut-être un excellent « analyseur ». Plutôt que de savoir si les
prostitués relèvent du droit du travail ou non, peut-être est-il intéressant de
regarder l’organisation du travail ordinaire sous l’angle de la prostitution. La
prostitution ne se réduit pas au commerce sexuel, elle est aussi et peut-être
surtout révélatrice d’un « contrat social » qui n’est pas abouti. Les « censures »
qui encadrent les activités sexuelles sont au fond des « secrets sociaux » qui
défendent les « intérêts supérieurs » du contrat social ; comme le « secret
d’État » défendrait les « intérêts supérieurs de l’État ». Hélas, les « intérêts
supérieurs » sont souvent les « intérêts d e s supérieurs ».
La prostitution, comme le contrat de travail, pose la question de la
subordination. Quel est l’employeur ? Le client si c’est un ou une indépendant, le
proxénète s’il ou elle possède un « protecteur ». Le fait de prêter son corps aux
désirs sexuels d’autrui contre rémunération peut être considéré comme une
activité très spécifique, à la condition de réduire les « désirs sexuels d’autrui » à
une définition étroite, organique en quelque sorte. Si l’on décompose cette
définition de la prostitution, le fait de prêter son corps contre rémunération est au
fond une pratique extrêmement large, celle du contrat de travail. La seule
distinction réside dans le « désir sexuel d’autrui » pour la prostitution et dans la
« fourniture d’un travail » pour le contrat de travail.
Au moment des discussions sur la « loi travail », ce qui ne sera
vraisemblablement pas discuté, ce sont les caractéristiques qui fondent le contrat
de travail : la subordination, la fourniture de travail et la rémunération. « Le lien de
subordination est caractérisé par l’exécution d’un travail sous l’autorité de
l’employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler
l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné. » (Chambre
sociale de la Cour de cassation du 13 novembre 1993). Une banque verse une
« gratification hold up » à certains de ses salariés qui ont subi un h o l d - u p.
L’URSSAF demande les charges sur ces salaires, ce que refuse la banque quiconsidère que c’est une gratification liée à un traumatisme et non une
rémunération contre un travail. Mais ce traumatisme ayant eu lieu dans l’exercice
du travail, la gratification est une rémunération ouvrant des droits à cotisation.
Cela signifie que la banque a été déboutée. La Cour de cassation reconnaît
toutefois implicitement qu’être agressé accidentellement peut relever du travail.
Le contrat de travail règle les activités entre un employeur et un salarié. Ce
salarié exécute un travail pour son employeur, mais concrètement, il sert des
clients. Son travail consiste à satisfaire les besoins des clients de son employeur.
Comme dans la prostitution, il y a les clients et les « protecteurs », un peu comme
pour les salariés, il y a le patron et les clients. Ces clients sont appelés par des
communications qui attisent leurs désirs. La publicité, par exemple, à grand
renfort d’images et de slogans, n’hésite pas à mettre les courbures d’un corps de
femme pour attiser les désirs sensuels et faire venir les clients. Ne peut-on pas
dire que le salarié de l’entreprise qui vend l’objet de ce désir, prête son corps
contre le désir sensuel, voire sexuel de ce client, quand bien même ce désir est
médiatisé par un objet ?
Ce désir n’est certes pas directement le désir de ce salarié devant lui, mais
ce salarié représente le désir du client pour ce produit. Le produit joue le rôle de
médiation du désir. Posséder cet objet pour réaliser le fantasme de posséder
cette créature de rêve qui vante les mérites de cet objet jusqu’à s’y confondre. Et
ce qui est vrai des marchandises, l’est probablement encore davantage dans les
services. Les projections sur les enseignants, sur son éduc’, la peur du
gendarme, la banquière, l’infirmière, le postier, sont autant de professionnels
qu’ils ou elles sont aussi des figures fantasmatiques de projection des désirs
sexuels refoulés. Le cinéma l’a bien compris qui joue avec ses personnages.
Alors certes, la projection n’est pas un passage à l’acte, mais il n’en reste
pas moins que la « censure », en supprimant le passage à l’acte, supprime et
réprime la projection qui elle, est bien réelle. La « censure » sur les activités
sexuelles protège heureusement l’intimité. Mais n’est-ce pas aussi cette intimité
sexuelle censurée qui permet de jeter un voile pudibond ou puritain sur les abus
qui traversent nos existences, au travail bien sûr, mais aussi dans la vie
conjugale et dans le commerce ? Il semble bien que la prostitution ne se tienne
pas uniquement sur nos trottoirs, dans nos maisons (closes ?), sur Internet ou
ailleurs. Elle est un analyseur de nos relations sociales !Présentation
Prostitution
Anne-Françoise Dequiré

On entend souvent dire que « se prostituer est le plus vieux métier du
monde ». La prostitution serait apparue il y a vingt-cinq siècles avec la naissance
de la société moderne et le développement de la religion (Ouvrard, 2000, p. 16).
Jean Bottero (1987), l’un des rares historiens à s’être posé la question des
origines de la prostitution, explique que les premières femmes vouées à la
prostitution dite « sacrée » étaient stériles, et ne pouvaient assurer la procréation
au sein d’une famille avec un seul homme. Grâce à cette activité, elles trouvaient
une place dans la société en servant la déesse de la fertilité (Inanna), et en
devenant les épouses de tous.
« Prostituée sacrée », « fille de joie », « courtisane », « intrigante »,
« escort-girl », « putain », « pute » …ces vocables utilisés à travers l’histoire
dépeignent des réalités fort différentes tantôt empreintes de luxe tantôt de
misérabilisme. Objet de fantasme, de rejet, de fascination, et de désordre, la
prostitution est multiforme.
La Cour de cassation la définit en 1992 comme le « fait d’employer son
corps moyennant une rémunération, à la satisfaction des plaisirs publics quelle
que soit la nature des actes de lubricités accomplis ». Depuis 1996, elle
considère que la prostitution consiste « à se prêter moyennant une rémunération,
à des contacts physiques de quelque nature qu’ils soient afin de satisfaire les
besoins sexuels d’autrui » (Ouvrard, 2000, p 17-19).
Pour Claudine Legardinier (1996), la prostitution est devenue, un
gigantesque système organisé, une industrie internationale d’exploitation de
femmes, d’hommes et d’enfants. Elle laisse des séquelles dans la relation au
corps, à la sexualité, dans la vie émotionnelle et les relations avec les enfants
(Jovelin, 2005). Nous pensions initialement que c’est dans cette direction que ce
numéro s’engagerait.
Force est de constater que les articles reçus s’orientent davantage vers les
autres acteurs de la prostitution. Paradoxalement, les clients et les proxénètes
sont les inconnus du système prostitutionnel, puisque peu de recherches leur ont
été consacrées. Les études relatives « aux clients » ont été d’ordre socio
sanitaire et portaient essentiellement sur les risques de maladies sexuellement
transmissibles. Les divers contrôles imposés à travers l’histoire aux personnesprostituées visaient surtout la protection du client et de sa famille et non celle de
la personne prostituée. Cette activité condamnée çà et là « a souvent été
assimilée à un mal nécessaire » reconnue ainsi par l’opinion publique mondiale.
Il n’en reste pas moins qu’elle a toujours été remise en cause. Comme le
souligne Claudine Legardinier (1996), « tantôt les États réglementent pour
contenir et canaliser les débordements de la prostitution, tantôt ils interdisent et
répriment. Tour à tour interdite ou réglementée, la prostitution a toujours
embarrassé les États ».
Encore aujourd’hui, le droit international condamne la prostitution comme
une atteinte à la dignité humaine. En matière de prostitution, la législation
française semble quelque peu disparate. En effet, chaque domaine du droit
intervient selon ses compétences et « son intérêt » en matière de prostitution, l’un
réprimande, fiscalise et l’autre aide les personnes.
Alors que le droit public définit la prostitution comme une liberté publique, le
droit pénal réprimande les personnes prostituées pour le racolage actif, mais les
considère comme victimes de leurs proxénètes. Le droit fiscal ponctionne les
revenus des personnes prostituées (impôt sur le revenu) tandis que le droit civil
ignore complètement ces individus en matière de protection du corps humain,
mais peut intervenir dans le cadre de litige de voisinage, de résiliation de bail ou
de mariage. Parallèlement, le droit social permet aux personnes prostituées de se
réinsérer dans la société (Ouvrard, 2000, p 26).

C’est par ce vaste débat que s’ouvre ce numéro consacré à la fois aux
personnes prostituées, aux clients et aux proxénètes, scindé en trois parties :
La première intitulée « Parité » débute par l’histoire vécue de Rosen Hicher
relatée dans un style romanesque par Maryse Maligne. Elle se clôt par l’article de
Lisa Rixte qui présente une expérience au sein d’une association dans le champ
de la prostitution à Marseille proposant une organisation de santé communautaire
où travailleurs pairs et travailleurs sociaux accompagnent des bénéficiaires.

La seconde « clientèles » s’articule autour de trois textes :
Françoise Gil revisite quelques lois relatives à la prostitution et en montre
les paradoxes et les contradictions. Elle estime que la construction d’une image
« misérabiliste » de la personne prostituée constitue une violence symbolique et
sert de base à l’adoption de mesures répressives. Emmanuelle Piechowicz
s’interroge sur les représentations des prostituées et de leurs clients dans les
médias de masse. À partir de trois articles parus dans la presse sur la loi du 13
avril 2016 complétée par la loi du 3 juin 2016 visant à renforcer la lutte contre le
système prostitutionnel, elle montre combien la prostitution, et notamment le vécudes personnes prostituées, est banalisée au travers de la lunette médiatique.
Dans la continuité, Belinda Fosu Twum présente les grands principes de cette loi
et analyse son impact à la fois sur les pratiques des prostituées et les réactions
des clients.

Enfin, la dernière partie « souteneurs » est partitionnée de la manière
suivante :
À partir d’une recherche effectuée sur le proxénétisme à Lille,
AnneFrançoise Dequiré dresse le portrait du proxénète et explique les raisons
motivant un individu à s’orienter vers une « carrière de proxénète ». Quant à
Jean Foucart, il réexamine les représentations du proxénétisme à partir d’une
recherche réalisée en Belgique en s’intéressant notamment à ses nouvelles
formes liées aux technologies de l’information et de la communication. Il conclut
son article sur les rapports entretenus par les prostituées et les proxénètes à
l’aune du stigmate dont ils font l’objet.

Enfin, le dossier s’achève par le témoignage atypique recueilli par
AnneFrançoise Dequiré et Sarah Toulotte. Ce policier, devenu malgré lui proxénète,
relate sa relation amoureuse avec une personne prostituée.


Bibliographie
Bottero, Jean, Mésopotamie : l’écriture, la raison et les dieux, Paris,
Gallimard, 1987.
Jovelin, Emmanuel, « La souffrance des enfants de putains ou des fils et
ofilles de putes », in Pensée plurielle, vol. n 9, no. 1, 2005, pp. 131-151.
Legardinier, Claudine, La prostitution, Paris, Milan, coll. les essentiels,
1996.
Ouvrard, Lucile, Analyse juridique et choix de politique criminelle, Paris,
L’Harmattan, Sciences criminelles, 2000.

Parité
Fleur de sel : un pamphlet contre la prostitution,
{1}d’après l’histoire vécue de Rosen Hicher
Maryse Maligne
Responsable pédagogique, enseignante chercheur en psychopathologie,
IRTS Poitiers.

Résumé : Un enfant ne vient pas au monde sans bagage et si on en croit
Carl Gustav Jung, il draine un inconscient collectif enrichi par le récit de
l'humanité. Nous le savons, notre histoire n'est pas faite que de lumière et
certains d'entre nous sont plus perméables aux souvenirs mortifères qui
arrachent les coeurs et font saigner les âmes.
Cet article souligne la perversion de la relation qu'a entretenue Rosen avec
les hommes. Il s'agit d'un témoignage fort, parfois pénible mais qui apporte un
éclairage utile à la compréhension de la prostitution.
Mots clefs: Prostitution; sécurité; danger; enfant; homme; mère.

Fleur of salt: a pamphlet against prostitution, according to the real story of
Rosen Hicher:
Summary:A child does not come into this world without a background and if
we are to believe Carl Gustav Jung, the child drains a collective unconsciousness
enriched by the tale of humanity. We know it, our history is not made solely of
positive events and some of us are less immune to the deadly memories which
break hearts and make souls bleed.This article underlines the perversion of the
relationship between Rosen and men. It is a strong, but sometimes painful
testimony which gives a useful perspective towards the understanding of
prostitution.
Keywords: Prostitution; safety; danger; child; man; mother.

Rosen a ouvert les yeux un jour froid et ensoleillé de l’hiver 1956. La
température frôlait les – 12 degrés et une infirmière s’agitait dans une chambred’hôpital insuffisamment chauffée.
Aucun cri de douleur ne vint inquiéter les autres patients puisqu’Yvette
venait d’accoucher, sous anesthésie générale, de magnifiques jumeaux qui, à
présent, dormaient à poings fermés.
La petite fille ne l’a jamais su, mais sa grand-mère maternelle fut la première
à la prendre dans ses bras, à la bercer et lui murmurer qu’elle aurait
probablement une vie extraordinaire. Premiers mots qui promettaient quelques
catastrophes à venir, mais ça aussi, Rosen l’ignorait. Pour l’heure, elle bougeait
ses petits bras en secousses brusques et rapides comme le font tous les
nouveau-nés.

Enveloppés dans leurs vêtements déjà trop courts, Michel et Rosen
faisaient trembler de cris stridents, les murs du minuscule appartement.
MariePierre, leur sœur ainée ne voyait pas d’un très bon œil ces bébés hurleurs qui
venaient encombrer le peu d’espace auquel elle s’était pourtant habituée. À trois
ans, elle devait s’accommoder d’un nouveau père, d’un demi-frère d’à peine un
an et, à voilà qu’à présent on lui imposait deux nains qui encombraient son
univers. Elle avait bien pensé étouffer la petite fille avec un oreiller, mais la peur
de se faire disputer l’avait contrainte à renoncer.
Pourtant, le destin avait manqué d’exaucer ses vœux, lorsque vers dix
mois, Rosen fit un purpura fulminent qui faillit la tuer. Recouverte de
boursouflures, son corps semblait se réduire comme peau de chagrin sans
qu’elle ne se soit donnée la peine de formuler un seul vœu.

Par la suite, Luc, Christine, Jean-Alain et Anna vinrent agrandir la fratrie.
Dans le village, les langues se déliaient. Jean, le père, était souvent absent et la
fidélité d’Yvette avait dépassé le stade du mythe pour celui d’une pauvre femme
qui faisait de son mieux pour trouver l’argent nécessaire à la survie de sa famille.
Lorsque Jean rentrait, il honorait sa femme, mais ignorait le reste de ses
responsabilités. Il gardait sa solde pour lui seul et il était bien difficile de lui
soutirer quelques sous pour améliorer l’ordinaire.

Au bidonville des années 60, la vie était rythmée par un quotidien très
marqué.La grand-mère, Anne-Marie, était une femme ronde, de petite taille. Elle
enroulait chaque jour, ses cheveux gris très fins en un chignon désordonné. Pour
dissimuler les crevasses de son corps abîmé, elle enfilait une paire de collants
gris épais qui tombaient mollement sur ses chevilles. Une blouse informe faisait
oublier qu’elle avait un jour connu le bonheur de se sentir belle.
Chaque après-midi, elle s’octroyait un moment de solitude. Chaque jour,
elle parcourait un chemin jusqu’à 18 h 30, qui sonnait le temps de ce qu’elle avait
coutume d’appeler « la soupe au café ». En dehors de cette courte pause, elle se
concentrait sur le ménage, les préparations des repas et restait disponible pour
offrir aux enfants une présence rassurante.
Yvette quant à elle était debout dès cinq heures, bien décidée à en
découdre avec la journée qui promettait d’être rude. Sa liberté était sa seule
richesse et elle la protégeait tel un joyau rare et précieux. Jadis, elle avait cru en
l’amour, mais, à présent, elle se contentait de rêver grâce aux revues qu’elle
dévorait, tard dans la nuit. Lorsqu’elle était certaine que chaque membre de sa
tribu se reposait dans les bras de Morphée, elle sortait. Un soir, Rosen qui ne
parvenait pas à s’endormir la surprit alors qu’elle enfilait son pardessus :
- Où vas tu maman ?
- Je vais chercher du pain.
À 11 h du soir, la raison évoquée était peu crédible. Elle se situait entre le
mensonge rassurant et l’impossibilité de dévoiler un mot qui refusait de dire son
nom.
En ce temps-là, cela n’avait rien d’extraordinaire, on convenait de
quelques arrangements, voilà tout.
Rosen était la plus intrépide et sans doute, la plus intelligente. À cette
époque, et compte tenu des circonstances, l’école était d’emblée, une option à
écarter. C’est ailleurs que les enfants allaient construire leur vie et les collines
des alentours étaient le réceptacle de leur imaginaire. La petite fille leur avait
attribué un nom et chacune d’elles représentait une figure d’attachement aussi
puissante que celle qui les unissait à leur mère. Athénis, la plus grande était aussi
la plus généreuse. Ses formes avantageuses autorisaient mille roulades sur ses
herbes tendres. Les petits endroits pour se cacher étaient aussi réconfortants
que les nichons de grand-mère Anne-Marie et c’est là qu’à tour de rôle, les
enfants construisaient un monde fait d’ardoises et de pierres.
Il n’était pas rare qu’ils oublient l’heure des repas, persuadés que leurs
victuailles imaginaires suffiraient à remplir leur estomac. Seule l’arrivée de la
pénombre sonnait le déclin du rêve qui s’évanouissait sous le soleil couchant.
Alors, tel un architecte satisfait de son travail, Rosen quittait les lieux, prête à en
découdre, le jour suivant.Les enfants ignoraient qu’Yvette avait reçu les papiers du divorce et que le
pire les attendait. En l’absence d’explication tangible, la petite fille imagina que
quelqu’un de son entourage était tombé malade.
Rosen espérait ainsi conjurer le sort. Chaque jour, elle arpentait les
collines et préparait quelques sacrifices pour satisfaire les Dieux. C’est ainsi que
sous l’œil goguenard de la fratrie, elle brûla une poupée sans bras ainsi que
quelques jouets dont elle n’avait plus l’utilité.
Ces incantations de dernier recours ne servirent à rien. Le Père demanda
le divorce et la justice lui donna raison. Le 8 février 1965, la mère fut convoquée
au tribunal de façon à l’éloigner de son domicile. Le kidnapping de la fratrie allait
s’organiser le plus proprement possible.
En ce jour de grand froid, les enfants se serraient près du poêle à bois et
riaient à gorge déployée des blagues de Michel quand ils entendirent toquer. Les
visites n’étaient pas courantes aussi Rosen s’empressa-t-elle d’ouvrir la porte
libérant ainsi l’accès à une dizaine de gendarmes qui pénétrèrent dans
l’appartement. Ils étaient accompagnés d’une femme vêtue d’un tailleur gris clair
et d’un petit homme rondouillard en costume trois-pièces. Il posa son cartable sur
la table de la cuisine et présenta à la grand-mère les justificatifs de sa présence.
Anne-Marie ne savait pas lire, mais elle chaussa ses lunettes cassées
pour tenter de déchiffrer le document. Agacée, l’assistante sociale expliqua qu’ils
ne venaient chercher que quatre enfants, ceux dont Jean reconnaissait être le
père...
Pensant qu’il s’agissait d’une erreur, Rosen s’avança vers un gendarme et
courageusement le fixa droit dans les yeux :
- Nous ne sommes pas juifs !
Comme rien ne justifiait une telle violence, elle avait fait le lien avec les
récits du grand-père sur la dernière guerre mondiale. Il lui avait parlé des rafles et
de la haine dont étaient capables certains hommes en période de conflit. Elle
pensait qu’ils allaient être les prochaines victimes d’autant que l’irruption de
l’armée dans le cagibi ressemblait à s’y méprendre à une descente de la
Gestapo.
Loin de faillir à sa mission et sans le moindre état d’âme, le gendarme la
souleva de terre et la bloqua sous son bras. Ce geste eut valeur de déclaration
de guerre et déclencha la panique générale. Michel se jeta sur le tortionnaire
pour le frapper de toutes ses forces de ses poings rageurs pendant que les
autres enfants se dispersaient en courant.
Terrorisé par les cris et les pleurs, seul le petit Luc parvint à se cacher
sous une pile de linge, grâce à la complicité silencieuse de la grand-mère.
Pendant ce temps, tête en avant et pieds en arrière, Rosen et Michel sedébattaient tant bien que mal dans l’espoir que leur kidnappeur accepterait de
lâcher prise. Il n’en fut rien, on les jeta sans ménagement dans un fourgon.
Personne ne les avait prévenus et ils ne comprenaient rien à ce qui se
passait. À travers les vitres, ils aperçurent leur grand-mère qui, dans un élan
désespéré courait à petits pas sans espoir de les rattraper, et ce, sous les
regards indifférents de l’assistante sociale et de l’huissier.
Une fois au commissariat, tels de dangereux criminels, on les enferma
dans une cellule.
Les policiers craignaient une fugue collective et il était hors de question
pour eux de déployer davantage d’énergie. Sans doute n’avaient-ils pas
conscience de l’effet dévastateur que représentait la présence de barreaux sur
une âme d’enfant. Coupable ! La sanction venait de tomber sans jugement
préalable.
Un gendarme observa longuement la petite fille aux cheveux blonds
mêlés. Sa mèche était coupée de travers et elle portait la même robe écossaise
depuis cinq mois. Tous les trois étaient sales, très sales même, mais si le
Magistrat avait su regarder au-delà des apparences, il aurait vu que l’amour dans
le bidonville n’était pas une option. La robe écossaise, par exemple, avait été
entièrement cousue par Yvette qui souhaitait que sa fille soit la plus belle pour la
rentrée des classes.
Pressentant que la situation allait empirer, les enfants hurlaient, pleuraient
et suppliaient les gardiens d’ouvrir la porte. Ces derniers se contentaient de
hausser les épaules, persuadés que les enfants n’avaient rien à faire auprès
d’une femme qui selon leurs critères était une pute avant d’être une mère.
Bientôt, les cris des enfants faiblirent. En état de choc, ils s’installèrent sur
le sol et attendirent. Les garçons posèrent leur tête sur les genoux de Rosen et, à
cet instant, la petite fille comprit que ses frères étaient anéantis. Tel un tsunami
déferlant sur les côtes, la réalité venait de submerger ses rêves d’enfant. Le Réel
venait de prendre le pas sur l’imaginaire et à cet instant quelque chose de définitif
se brisa. Désormais, elle allait endosser une responsabilité impossible à tenir
pour une petite fille : elle se fit la promesse solennelle de toujours protéger Michel
et André.
Même si leurs mouvements saccadés par la peur et le froid ne rendaient
pas la tâche facile, elle insista pour qu’ils mangent les fèves bouillies apportées
par la Gestapo.
Tard dans la soirée, le père, accompagné d’un complice, vint les chercher.
Résignés, les enfants obéirent et grimpèrent dans le véhicule qui ressemblait à
s’y méprendre à un corbillard. Ils roulèrent pendant plus de sept heures et,
pendant, toute la durée du trajet ne posèrent aucune question. Le traumatisme dela séparation venait de causer des dégâts psychiques irréparables.

Rosen et ses frères furent donc arrachés à leur mère, à leurs chères
collines ainsi qu’au sein d’Anne- Marie pour une destination inconnue.
Yvette avait bien failli mourir de cette rupture précipitée puis elle était
parvenue à se convaincre que ce n’était qu’un malheur de plus dans sa vie
tourmentée. Elle ne pouvait se permettre de tomber malade, ni même de
déprimer, car ses responsabilités exigeaient qu’elle organise la survie du reste
de la tribu.
La grand-mère conserva les jouets et les vêtements des disparus comme
vestige d’une blessure à jamais ouverte et lors des longues soirées d’hiver, leur
absence rendit le silence plus pesant encore.
Environ une dizaine d’heures après leur enlèvement le conte de Grimm fut
revisité, mais, cette fois, Hancel et Gretel étaient accompagnés d’un frère, d’un an
plus âgé. Ils pénétrèrent dans un bois jusqu’à un lieu nommé « la Gogarderie »
où, sur le pas de la porte d’une maison isolée, Édith Piaf les attendait. Du moins,
cette petite femme brune aux cheveux frisés et au ventre rond lui ressemblait.
Elle les embrassa comme si elle les connaissait depuis toujours. Elle leur
présenta Évelyne de trois ans leur aînée ainsi qu’une vieille femme, frêle et
menue, qui se nommait Eugénie. La famille d’origine venait d’être remplacée par
une copie. Une nouvelle grand-mère, une nouvelle mère et même une nouvelle
sœur. Rosen et ses frères se retrouvaient sur le négatif d’un film, condamnés à
vivre une histoire qui n’était pas la leur.
Bien que les enfants soient épuisés, la sorcière leur fit faire le tour du
propriétaire. La chambre bleue fut d’office attribuée aux garçons et la verte aux
filles. La jaune était réservée aux parents et l’entrée était frappée de l’interdiction
d’y pénétrer sous peine de représailles. Rosen aurait préféré ne pas être séparée
de son jumeau, mais elle comprit rapidement que riposter ne servirait à rien et
qu’il était préférable de garder son énergie pour les jours à venir. Pas de larmes,
pas de riposte, le mode survie s’était activé au moment même où ils avaient quitté
le commissariat.
Dès le lendemain, le travail de sape et d’humiliation fut à l’œuvre. La
sorcière, encouragée par le silence du père, prit les enfants en photo pour que
soit immortalisé leur degré de saleté. La réputation d’Yvette fut mise à mal. La
maîtresse de maison n’hésitait pas à marteler à la fratrie que leur mère n’était
qu’une « pute », une fille de rien, sale et paresseuse. Dans sa bouche, ces
propos prêtaient à rire puisqu’elle-même avait été ramassée par le père dans un
bar à hôtesse, mais la sorcière pensait qu’il existait une hiérarchie sociale entre
les putes et les prostitués. La vie parisienne offrait l’occasion de rencontrer dubeau monde et elle se félicitait d’avoir pu choisir ses clients. Rien à voir...