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le Sociographe n°11 : Quoi de neuf dans le domestique

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Au regard des textes que nous publions aujourd’hui nous avons retenu du domestique la question du contenant et du contenu dans sa dimension dialectique. En effet, on peut décliner cette dialogie par le dedans et le dehors de l’habitat, mais aussi par le fond et la forme, par le rentrer et le sortir, etc. Pour autant, si nous en restions là, nous étions à coup sûr dans l’impasse du chiasme et de la dichotomie. L’idée de quelque chose qui permet la clôture non-étanche, comme investigation de l’autre et de l’ailleurs, nous a amené à revisiter les frontières. Il s’agissait en effet, de comprendre le « domestique », non comme un signifiant, mais comme un objet permettant de donner accès au signifiant. Le « domestique » fonctionnerait comme un contenant culturel qui « non seulement rend cohérent l’espace social, mais aussi et surtout, le système intérieur des individus qui leur permet de clôturer leur espace psychique, c’est dire son importance psychique ! » (T. Nathan, L’influence qui guérit, Paris, Odile Jacob, 1994, p. 154).


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Le sociographe

Numéro onze

Quoi de neuf dans le domestique ?

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Table des matières

 

Editorial Montrer pour cacher les doubles

Quelques lieux du domestique

I/ Le domestique à l’épreuve d’un désordre

Petit théâtre domestique Agir dans l’intime Denis Fleurdorge

Décomposition de la famille ? « La polices des familles », 25 ans après Un entretien avec Jacques Donzelot

Bibliographie

Se loger, habiter, s’intégrer Rôle du logement dans l’insertion de malades mentaux Sabine Visintainer

Aider les personnes âgées à domicile Des liens complexes Philippe Hédin et Daniel Koslowski

II/ Autre part

Aide à domicile au Québec Histoire d’un secteur associatif Yvan Comeau et Chantale Demers

III/ Hors de la maison

« Interrogez les domestiques ! » Près de personnes handicapées mentales Claude Demateïs

Une écriture de la rue Mémoire d’un homme à la rue Jean-François Laé

L’institution serait-elle domesticable ? Réhabilitation des personnes âgées ou handicapées en institution Louis-Marie Froelig

IV/ Contre-propos

Ni valets, ni bêtes Francis Alföldi

 

Editorial
Montrer pour cacher les doubles

 

Vouloir éclairer la question du domestique, c’est, sans s’en rendre compte peut être, donner dans la transparence ; vouloir que l’opaque, l’obscur, le ténébreux disparaisse. D’ailleurs, l’architecture des maisons — si on voulait réduire le domestique à la maison — donne largement dans la baie vitrée, comme si elle prenait modèle sur la vitrine de magasin. Dans ce genre d’habitat, tout serait-il à vendre, comme les produits dans la vitrine d’un magasin ? Ce genre d’habitat serait-il conforme à l’idée que les particularités doivent s’étaler, se montrer au grand jour si elles veulent valoir quelque chose, ou pouvoir quelque chose ?

Pourtant, le domestique n’est pas de l’ordre de la transparence, encore moins de quelque chose qui serait mis à la vente dans son double sens de mettre à la circulation et en visibilité. Le domestique serait davantage cette enveloppe psychique et culturelle qui permet non de circuler, mais de voyager, de se déplacer, dans son double mouvement d’une identité du même et de son altération. Comment changer en restant le même ? Comment rester le même tout en changeant ? Comment le même garde trace dans ce qui a changé ? Comment ce qui à changé garde la mémoire de ce qui ne change pas ?

Telle est la dialectique avec laquelle pourrait se déployer la notion de domestique. Le domestique pourrait être désigné comme ce qui garde la trace de ce qui n’est plus. À la manière d’un article, ou d’une publication, c’est peut-être au moment où un auteur est publié qu’il revêt aussi une part obscure. L’écriture est aussi la gardienne d’une pensée qui s’absente, qui ne dit pas tout, qui garde ses secrets, et qui invite le lecteur à aller chercher, à poser des questions, comme si la pensée se dissimulait, était toujours ailleurs.

Le domestique est ce contour, cette ombre qui désigne l’absence. Dans ce sens, la maison ou la pensée comme espace domestique, est le gardien de quelque chose qui reste de moi quand je suis parti, absent. Le domestique clôture dans la mesure où il renferme quelque chose. Il s’impose au-dehors comme la présence de quelque chose qu’on ne peut pénétrer. Autrement dit, le domestique est opaque, fermé, et cherche à résister à toute pénétration par effraction.

Certes, cette opacité à donnée matière à toute forme d’abus. Qu’on se souvienne des domestiques de la noblesse ou de la bourgeoisie qui ont été traités parfois d’inhumaine. D’ailleurs, des procès sur l’esclavage domestique, ici et maintenant, nous rappelle que cela existe toujours. Qu’on pense aussi plus près de nous, à la violence conjugale qui se cache derrière les secrets domestiques. Les murs épais permettent d’agir dans l’opacité, certes.

Pour autant, n’est-ce pas des pressions sociales qui pénètrent ces murs épais qui font violence ? Les violences conjugales ne sont-elles pas aussi la conséquence d’une forme autorisée d’organisation de la famille autour de cette assignation à se comporter en « chef de famille », et en « bon père de famille » ?

Cette question du domestique envisagée comme opacité devrait être un élément que prend en compte toute évaluation en général, et du travail social en particulier. Au moment où la rénovation de la loi de 1975 dite 2002-2 pose la question de l’évaluation, quels sont les outils et méthodes d’évaluation qui prendront en compte cette nécessaire obscurité des rapports sociaux ? Là encore, comme dans bien des domaines, l’enjeu d’une évaluation pour juger ou pour rendre compte, d’une évaluation pour interdire ou pour autoriser, produiront des effets dont on ne mesurera les conséquences qu’à l’aune de la « casse » humaine collatérale. La volonté de normaliser le domestique comme pour le protéger, ne générera-t-elle pas d’autant plus de violence en retour ?

GNP.

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Quelques lieux du domestique

 

Lorsque nous avons décidé de mettre en place un numéro sur la question du domestique, chacun de nous avait des représentations toutes particulières de ce que pouvait recouvrir le terme domestique. Selon que nous étions plutôt dans le travail de l’éducation spéciale, ou de l’éducation des jeunes enfants, ou encore dans l’intervention sociale ou bien dans l’économie sociale et familiale ; nous nous représentions le domestique en foyer, en crèche, comme accès au logement ou encore comme entretien de la maison. Nous n’avions pas de référence commune nous permettant de traiter du domestique de manière transversale.

Qui plus est, selon le regard historique, sociologie, ethnologique, psychologique ou autre, nous avions tous un point de vue singulier dont l’ensemble paraissait assez éparpillé. Nous avions envie de nous confronter sur ce sujet dans un débat qui opposerait le « domestique » et ses valets, ou encore le « domestique » et ses professionnels.

Cette deuxième perspective, bien que non-exclusive, paraît valide au regard de la manière dont notre « appel à auteur » a fonctionné. Il nous a fallu donc travailler sur ce qui pouvait, dans le domestique, traverser les réalités vécues, les pratiques, les professions et les champs disciplinaires.

Au regard des textes que nous publions aujourd’hui nous avons retenu du domestique la question du contenant et du contenu dans sa dimension dialectique.

En effet, on peut décliner cette dialogie par le dedans et le dehors de l’habitat, mais aussi par le fond et la forme, par le rentrer et le sortir, etc. Pour autant, si nous en restions là, nous étions à coup sûr dans l’impasse du chiasme et de la dichotomie. L’idée de quelque chose qui permet la clôture non-étanche, comme investigation de l’autre et de l’ailleurs, nous a amené à revisiter les frontières. Il s’agissait en effet, de comprendre le « domestique », non comme un signifiant, mais comme un objet permettant de donner accès au signifiant. Le « domestique » fonctionnerait comme un contenant culturel qui « non seulement rend cohérent l’espace social, mais aussi et surtout, le système intérieur des individus qui leur permet de clôturer leur espace psychique, c’est dire son importance psychique ! » (T. Nathan, L’influence qui guérit, Paris, Odile Jacob, 1994, p. 154).

Ainsi, semble être confronté à cette difficulté, les individus qui présentent un désordre psychique ou « ethnique » comme semble le montrer les textes de S. Visintanier, D. Fleurdorge et de J. Donzelot avec des désordres plus socio-politiques.

Les lieux collectifs aussi, semblent se heurter à la difficulté pour chacun de pouvoir avoir accès à un lieu qui articule cohérence sociale et cohérence psychique et où peuvent se jouer les significations intimes (cf. les textes de L.M. Froelig, et J-F. Laé et C. Dematéïs).

Quant aux professionnels, comment peuvent-ils investir un « domestique » avec leurs fonctions professionnelles ? Le « domestique » n’est-il pas ce qui met le travail à l’extérieur ? Comment intervenir donc dans la sphère domestique sans faire effraction (cf. le texte de P. Hedin et D. Koslowski, et ailleurs, le texte de Y. Comeau et C. Demers) ?

C’est donc à juste titre que F. Alfoldi propose des contre-indications à l’utilisation du terme de « domestique » dans la réflexion sur le travail social d’aide à domicile.

Cependant, éviter le propos, ne serait-ce pas risquer de se priver d’une réflexion certes à grand risque, mais aussi à fort potentiel de création ? À vous d’en juger .

L’équipe de rédaction

I/ Le domestique à l’épreuve d’un désordre

PETITTHÉÂTREDOMESTIQUE
AGIRDANSLINTIME
DENIS FLEURDORGE

> Denis Fleurdorge est sociologue ; actuellement enseignant à l’université, formateur à l’IRTS-LR.

 

Le mot domestique dans son étymologie latine (domesticus) contient non seulement l’idée de maison (domus), mais aussi celle de famille. Une analyse hâtive pourrait laisser croire que la maison est exclusivement un lieu de repli sur soi, une fin en soi, ou encore l’espace unique de la famille. Dans la perspective qui nous intéresse ici, celle du domestique et du travail social, on considérera plus justement la maison comme un lieu limite dans lequel l’homme prend toute sa place signifiante :

« Parce que l’homme est l’être de liaison qui doit toujours séparer, et qui ne peut relier sans avoir séparé — il nous faut d’abord concevoir en esprit comme une séparation l’existence indifférente de deux rives, pour les relier par un pont. Et l’homme est tout autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière. La clôture de sa vie domestique par le moyen de la porte signifie bien qu’il détache ainsi un morceau de l’unité ininterrompue de l’être naturel » (Simmel, 1988, p. 166). Mais si l’homme est ainsi « l’être-frontière qui n’a pas de frontière », il est alors possible de prendre en considération tout un ensemble de couples d’oppositions susceptibles contradictoirement de qualifier le domestique, notamment le dedans et le dehors, l’ostensible et le dissimulé, le sacré et le profane, et au travers de ces systèmes d’opposition d’identifier les formes d’une certaine ritualisation du domestique, que ce soit dans un domaine particulier, comme par exemple l’a fait Claude Rivière avec le « cérémonial du manger » (1995, pp. 189-218), ou, plus largement, avec l’ensemble des activités présidant au fonctionnement de la maison : ce que, sans aucune condescendance, Pierre Sansot appelle les « bonheurs domestiques » (1991, pp. 45-67).

Rites profanes ou rites désacralisés{1}, dans son petit théâtre domestique, l’individu compose et recompose les formes obligatoires de la vie sociale avec les formes libres de son intimité : le caractère instantané ou le décalé de la réponse individuelle à une situation sociale concrète, l’agencement ordonné ou le désordre d’un espace renvoient, par le jeu de récurrences leur conférant un statut de rite, à une « mise en scène de la vie quotidienne », pour reprendre l’expression d’Erving Goffman{2}. Ainsi les gestes, les pratiques les plus insignifiantes, les plus minuscules de la vie quotidienne représentent-ils les modes d’expression d’un statut, en l’occurrence celui de « gens de peu » (Sansot, 1991), avec leurs lexiques culturels spécifiques{3} et les éléments constitutifs de leurs identités individuelles{4}. C’est dans un tel contexte que les pratiques en travail social, bien que se situant souvent aux marges du social, pénètrent la sphère domestique. Aussi importe-t-il, au-delà des apparences trompeuses d’une société qui perdrait ses solidarités et dont le lien social se dénouerait, de mettre en évidence, à travers l’expression d’une certaine ritualisation du quotidien, la présence d’indices d’une « socialité » cachée mais efficace.

UNE « SOCIALITÉ » CONTRELADISPARITIONDULIENSOCIAL

1/ L’illusion de la fin du lien social et des solidarités

Une société ne peut pas se concevoir comme une simple somme d’individus ou de familles, ce n’est pas non plus l’ensemble des institutions sociales. Certes tous ces éléments entrent dans la composition formelle d’une société, mais si l’on met de côté tout ce qui relève des liens familiaux ou des liens sociaux institutionnels, il reste une structure complexe non immédiatement perceptible.

Cette structure invisible réunit toutes les formes d’appartenance sociale, de regroupement et certaines formes de circulation sociale.

En effet, ce que l’on nomme, sans toujours pouvoir le définir, le lien social est une structure complexe qui mêle intimement l’appartenance et la circulation pour former en définitive l’unité collective d’une société. Si l’unité collective d’une société passe implicitement par une reconnaissance culturelle des valeurs et des normes dominantes, on ne saurait non plus ignorer, au fondement de cette unité collective, certains aspects plus discrets tels que l’existence d’un sentiment puissant d’être ensemble, avec ou contre, ou bien le partage de représentations sociales communes, ou aussi la reconnaissance, même minimale, d’obligations et de réciprocité sociales, ou bien encore le respect d’interdépendance des trajectoires individuelles. Cet ensemble unitaire n’exclut par pour autant la reconnaissance explicite ou implicite des institutions sociales intégratives telles que la famille, l’école, le travail, les communautés religieuses ou non. Le lien social est une totalité non seulement macro-sociale, mais aussi micro-sociale et médio-sociale.

Au-delà du discours des « Cassandre du social », les liens familiaux se portent bien et, comme en témoignent les recherches d’Agnès Pitrou (1992), la perte ou l’insuffisance des relations de solidarité intrafamiliales ne touchent qu’une frange restreinte et parfaitement identifiable d’individus ou de groupes sociaux. Mais encore faut-il poser le cadre formel dans lequel s’expriment ces solidarités, entendues comme manifestations objectives et comportements adaptés permettant un certain degré de coopération et de réciprocité entre les membres d’un même groupe social. Répondent à ces conditions trois formes de solidarité active : les solidarités familiales, les solidarités de voisinage, les solidarités institutionnelles, qui toutes trois représentent aussi bien un maillage simplifié des types de relation de solidarité à l’œuvre dans nos sociétés, que les « contours-limites » des possibles relations de coopération et de réciprocité.

2/ La famille et l’Etat ou la gravitation institutionnelle

Au strict niveau du domestique, c’est-à-dire dans l’intimité de la famille, ce sont les solidarités familiales et parfois les solidarités de voisinage qui prévalent. Un certain goût pour le repli domestique, la préservation d’un espace privé, et surtout une volonté de maîtriser les relations sociales dans et hors de la famille, ne doivent pas dissimuler le fait que le modèle sous-jacent à toutes les formes de solidarité et de relations sociales est celui de la famille nucléaire{5}. La famille nucléaire, modèle dominant et normatif, constitue l’institution de référence, et donc un lieu privilégié de production et de transmission  des normes et valeurs dominantes (socialisation).

Face à la complexité de nos sociétés, d’autres institutions tutélaires, comme l’Etat dans toutes ses dimensions (politique, administrative, juridique, etc.) offrent la garantie non seulement d’un respect de l’espace privé, mais aussi la possibilité de suppléer les défaillances, les dysfonctionnements, voire les déviances de cette incarnation sociale de l’espace privé qu’est la famille.