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le Sociographe n°25 : Extension du domaine des rituels

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Si les premières approches des rites et des rituels se sont focalisées sur la dimension strictement religieuse et sacrée du phénomène, au-delà de cette origine il existe un espace restreint dans lequel se déploient des pratiques rituelles dont on peut qualifier le sens de profane ou de sécularisé (C. Rivière). Par exemple les pratiques de présentation et représentation du corps, d’introduction de simples gestes de nutrition dans un cérémonial, d’organisation des jeux de la vie enfantine, de marquage d’une institution ou d’une organisation par des actions répétitives et solennelles constituent les formes discrètes d’une certaine ritualisation du quotidien. Sans confondre rituel et routine, quand la routine parle encore, les rites et les rituels peuvent s’incarner dans les gestes accomplis, les paroles proférées, les objets manipulés du quotidien le plus banal (C. Lévi- Strauss). Autrement dit encore, n’échappant pas à l’hyperationalité de la modernité, les différents champs du travail social, de l’assistance sociale, du médico-social, de l’éducatif ont-ils la possibilité de s’investir dans les formes singulières du rituel ? Et pour quelles fins ?


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Le sociographe

Numéro vingt-cinq

 

Extension du domaine des rituels

Sur quelques rites dans le travail social

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Table des matières

 

Editorial Le rite reconnaît avant de connaître

Rites et rituels, ces gestes qui parlent

I/ Rites majeurs...

David Le Breton Ritualités contemporaines d’institution de soi

Agnès Vilain Des rituels contre le handicap, tout contre

Denis Fleurdorge Un rituel pour devenir « usager » L’entretien d’aide, un rituel de différenciation et de reconnaissance sociale

II/ Rites mineurs...

Charles Foxonet La controverse du doudou De la création personnelle à l’injonction sociale

Gladys Estève La formation ritualisée des délégués de classe Contre les micro-violences scolaires

Gilles Raveneau Esquisse de rites en Maisons d’enfants à caractère social Performativité, plasticité, subjectivité

III/ Addictions

Philippe Pétry Petite fabrique de rites

Hélène Houdayer et Pascale Peretti Ritualisations dans les pratiques d’intoxications Cannabis, héroïne...

IV/ Ailleurs

Jean Lambert Un ex-prêtre contre les rites

 

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Editorial
Le rite reconnaît avant de connaître

 

Les rites désignent qu’il y a des frontières pour franchir et s’affranchir ; des épaisseurs

qu’il faut traverser, défricher ; des temporalités d’un avant qu’il faut éprouver pour les refonder dans un après ; des perceptions d’invisibles, de fantômes qu’il faut figurer. Le rite suppose que la reconnaissance précède la connaissance. Reconnaître l’étrangeté du monde avant de pouvoir le connaître. La connaissance est alors l’accomplissement qui figure l’étrange, qui instruit le sens du temps, qui hiérarchise le haut et le bas, qui établit chacun de nous dans la coexistence aux autres sur fond d’historicité qu’il n’a pas choisi. Or, reconnaître avant de connaître, c’est d’abord être pris par l’esthétique au sens de la sensibilité du corps. C’est ressentir avant de pouvoir sentir, reconnaître l’étrangeté qui se manifeste dans l’étrangeté du corps, c’est éprouver l’horreur de l’informe des corps avant de pouvoir se constituer dans la forme de son corps. Le rite suppose ce moment d’inquiétante étrangeté d’une familiarité qui se présente comme étrange. C’est peut-être la raison qui fait que le rite porte souvent sur le marquage des corps. Marquer le corps comme pour figurer l’informe.

La figure du masque illustre cette ritualisation parce qu’elle est bien cette forme qui laisse transparaître dans le contour évidé des yeux, un trou, une béance, une obscurité qui renvoie à l’idée que derrière le masque, il y a de l’informe qui sommeille, qui méduse. Méduse dévoile une vérité cachée, refoulée, un chaos originaire. Méduse découvre les leurres des identités personnelles et sociales et c’est en cela qu’elle fait horreur. L’obscurité et la profondeur de ses yeux fait ressurgir l’intrus de celui qui l’observe. L’intrus qui s’insinue par force ou par ruse et ne cesse pas de venir comme une intrusion qui défait les surfaces du visage (voir notre couverture). Pour dompter cet intrus, le rite marque le corps, comme pour faire signe que quelque chose est passé et qui a laissé sa marque, une marque de reconnaissance. Ce n’est pas tant la pratique rituelle qui peut être barbare, mais bien la manifestation de ces intrus qui, tant qu’ils ne sont pas arrêtés comme une marque sur la surface, continuent leur œuvre de possession dans la présence d’un face à face avec l’effroi.

Le mariage – rite s’il en est – peut paraître comme une farce sociale où deux êtres ne seraient pas capables de s’unir sans marquer cette union de la parole sacrée. Pour autant, on peut supposer que la cérémonie de mariage place les futurs époux dans l’effroi du face à face vers lequel ils s’acheminent. C’est peut-être ce que l’on perçoit dans l’objectif de notre photographe qui saisit ces moments d’arrière-plan du mariage où l’angoisse perce. Dans la tradition cérémonielle du mariage, le consentement est l’accès à l’autre, à son corps pour le meilleur et pour le pire. L’alliance marquée par la cérémonie et symbolisée par les anneaux, vise à arrêter ce face à face entre les deux conjoints pour le déplacer dans un face à face avec Dieu. Ils reconnaissent qu’ils partagent la Parole dont ils sont les dépositaires en renonçant à sa maîtrise. La parole n’est plus là pour dire le monde, mais pour le constituer. C’est le plus beau jour, parce que c’est le plus marquant. Les corps se retrouvent dans leur union comme figure des corps informes. L’autre n’est plus la partie manquante, elle se fait « ma moitié ». Les corps s’unissent, se rassemblent pour se ressembler sur le champ nacré du lit conjugal.

Le rite voisine le mythe parce qu’il organise les croyances, les pratiques non pas dans un démocratisme de contrat, mais bien davantage dans une injonction sacrée. Le rite est le siège du pacte où la fraternité se constitue non pas dans un échange entre les frères, mais dans un partage incorporé, une alliance contre les menaces extérieures et qui se reconnaît par une marque.

Les instituts associés à l’activité du Sociographe pourraient peut-être se reconnaître davantage dans cette alliance, dans ce partage incorporé et peut être trouverait-on chez leur représentant les stigmates de cette appartenance (un numéro toujours sous le bras, une déformation professionnelle, voire des routines, des tics de langage, etc.). Ou peut-être, l’association des instituts au Sociographe relève-t-il du contrat, chacun cherchant ce qu’il peut y trouver, y échanger, sans pour autant que cela les marque et que la revue fasse marque.

A ce titre, on peut toujours gloser sur ces marques de boissons qui se sont mondialisées, il n’en reste pas moins qu’elles opèrent bien comme un objet rituel qui produit un marquage des corps (l’obésité souvent hélas !) et une alliance (c’est la boisson des jeunes) contre ce qui peut apparaître comme une menace (l’autorité de la génération qui les précède). Aussi, la critique des marques, si elle est plus que nécessaire, ne doit pas pour autant amoindrir l’importance que revêtent la marque et le marquage. Ce qu’on peut déplorer c’est bien l’utilisation à des fins pas toujours très honnêtes d’une marque, mais c’est là autre chose. Si les marques fonctionnent aussi bien, c’est sans doute qu’elles viennent se nicher dans un espace social laissé en friche, celui de la filiation, des appartenances, de leurs irréductibilités et des marques qu’elles laissent. Et l’éducation semble complice d’une certaine dérive des marques en n’accompagnant pas dans ce marquage. Au chapitre éducatif, tout est mis en place pour ne pas  marquer et être marqué et ainsi entrer avec son capital santé comme neuf dans le champ de l’échange des savoirs, des compétences et des connaissances.

De ce point de vue, disons que Le sociographe ne peut que se flatter d’essayer de faire marque si cela peut servir au marquage ; notamment avec une nouvelle marque pour une série « Congrès & colloques ».

Si Le sociographe devenait une marque, il est fort à parier que bien des lecteurs diraient « lire Le sociographe est un rite de passage pour entrer en travail social » .

GNP

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Rites et rituels, ces gestes qui parlent

 

> Dossier coordonné par Denis Fleurdorge, Maître de Conférences en sociologie (Denis.Fleurdorge@univ-montp3.fr)

 

Dans un monde de plus en plus rationnel et faisant la plus large place aux sciences et aux techniques, quelle place reste-t-il pour des formes de ritualisation sociale ?

Nos sociétés modernes et développées parcellisent, atomisent, réduisent à la fraction la plus infime l’individuel ; dans une telle perspective, où placer ces pratiques collectives qui dans l’histoire de leur conceptualisation s’attachent à fondre le religieux, le politique et le social ? De là vient, aussi une relative difficulté à définir le rite et le rituel. Mais ceci étant, reste une sorte d’architecture formelle articulant un montage insolite en termes de représentations sociales, offrant non seulement une certaine puissance polysémique et efficace, mais aussi permettant une forte adaptation aux changements sociaux dans des codifications esthétiques rigoureuses.

 

Si les premières approches des rites et des rituels se sont focalisées sur la dimension strictement religieuse et sacrée du phénomène, au-delà de cette origine il existe un espace restreint dans lequel se déploient des pratiques rituelles dont on peut qualifier le sens de profane ou de sécularisé (C. Rivière). Par exemple les pratiques de présentation et représentation du corps, d’introduction de simples gestes de nutrition dans un cérémonial, d’organisation des jeux de la vie enfantine, de marquage d’une institution ou d’une organisation par des actions répétitives et solennelles constituent les formes discrètes d’une certaine ritualisation du quotidien. Sans confondre rituel et routine, quand la routine parle encore, les rites et les rituels peuvent s’incarner dans les gestes accomplis, les paroles proférées, les objets manipulés du quotidien le plus banal (C. Lévi-Strauss). Autrement dit encore, n’échappant pas à l’hyperationalité de la modernité, les différents champs du travail social, de l’assistance sociale, du médico-social, de l’éducatif ont-ils la possibilité de s’investir dans les formes singulières du rituel ? Et pour quelles fins ?

 

Pour tenter de répondre à toutes ces interrogations ce numéro thématique sur les rites et les rituels est organisé en quatre grandes parties thématiques. La première partie : « Rites majeurs ou la fabrique des hommes », propose avec D. Le Breton (Ritualités contemporaines d’institution de soi) un voyage sur la planète des adolescentes et la question des conduites à risque comme moyen de construire un passage vers l’âge adulte. Le texte suivant de A Vilain (Des rituels contre le handicap, tout contre) est un témoignage à partir de fragments autobiographiques sur la ritualisation au quotidien de menues actions face à la déficience motrice. Le dernier texte de D. Fleurdorge (Un rituel pour devenir « usager ») construit l’hypothèse que « l’entretien d’aide » en service sociale, s’exprime sous une forme ritualisée.

Dans la deuxième partie (« Rites mineurs ou l’enfance de l’art »), C. Foxonet (La controverse du doudou) offre une approche volontairement peu orthodoxe de la question de l’utilisation de l’objet consolateur chez l’enfant. Ainsi le « doudou » se retrouve au cœur d’une polémique entre professionnels, structure d’accueil, et parents. Avec G. Estève (La formation ritualisée des délégués de classe), c’est le collège qui entre en scène. À partir d’un constat détaillé des violences scolaires et d’une expérience singulière d’interventions collectives, ce texte décrit une démarche de formation des délégués de classe dont la codification peut être assimilée à un de « rite de passage ». Pour clore cette partie G. Raveneau (Esquisse des rites en Mecs) interroge la forme et la fonction du rite dans l’existence d’enfants accueillis dans des Maisons d’enfants à caractère social (Mecs).

La troisième partie sur « Addictions » commence par un texte de P. Pétry (Petite fabrique de rites) qui inscrit sa démarche de recherche dans une dimension comparative (deux écoles expérimentales). Face à une population hétérogène : toxicomanes, psychotiques, « cas sociaux », l’auteur conduit son propos vers un énoncé anthropologique et l’analyse de rituels institutionnels. L’ultime texte de cette troisième partie de P. Peretti et H. Houdayer (Ritualisation dans les pratiques d’intoxication) explore l’imaginaire et la symbolique de l’intoxication de son propre corps sous les aspects de la « ritualisation cannabique » et « l’expérience héroïnomaniaque ».

Enfin la dernière partie :(« Ailleurs ») est composée d’un seul texte qui soutient une remise en question radicale des rituels. L’intérêt de ce texte décapant réside dans le fait qu’il est écrit par J. Lambert prêtre de son état (Un ex-prêtre contre les rites). Il ne s’agit pas de jeter la soutane aux orties, mais bien les rituels !

 

La démarche et les attentes de ce numéro sont vastes. Elles donnent, in fine, une importance au contexte d’expression et de la chair aux différentes séquences de ces pratiques sociales. Il s’agit aussi pour l’occasion d’inventorier les acteurs — ceux à qui s’adresse le rituel, ceux qui en sont exclus ; ou encore de mettre au jour des valeurs exemplaires se référant à une conception éthique du social. Ainsi apparaissent de manière intéressante les forces qui provoquent l’adhésion, la reconnaissance collective, tout en soulignant les contours symboliques mis en jeu. Enfin, se dessinent insensiblement les lignes d’attraction conduisant à l’efficacité de ces gestes particuliers et d’interroger l’étiologie de ces phénomènes sociaux .

Denis Fleurdorge

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