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Le sommeil et les rêves

De
315 pages
Nicolae Vaschide livre dans cet ouvrage, un bilan des connaissances sur la physiologie du sommeil et la psychologie du rêve au début du XXe siècle. L'intérêt historique majeur de cette monographie publiée de façon posthume en 1911 c'est de présenter pour la première fois en France la théorie freudienne de l'interprétation du rêve sur la base d'une lecture sérieuse de Die Traumdeutung et d'Uber den Traum.
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Le sommeil et les rêves

Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à vemr. Dernières parutions
É. BOUTROUX, William James, 2010. M. DE FLEURY, Lesfous, les pauvres fous et la sagesse qu'ils enseignent,20]0. H. MAUDSLEY, Le crime et la folie, 2009. P. MARCHAIS, L'esprit. Essai sur l'unité paradoxale desjlux énergétiques de la dynamique psychique, 2009. L. GOLDSTEINAS, Du diagnostic en clinique psychiatrique: essai d'une approche des nouvelles disciplines, 2008. W. BECHTEREW, L'activité psychique et la vie, 2008. H. DELACROIX, Les grandes formes de la vie mentale, 2008. A. LEMOINE, L'aliéné, 2008. C. POIREL, La neurophilosophie et la question de l'être, 2008. P. JANET, Les névroses, 2008. M. HIRSCHFELD, Anomalies et perversions sexuelles, 2007. C. DA VIRON, Elles. Les femmes dans l 'œuvre de Jean Genet, 2007. J. POSTEL, Éléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale,2007. Dr DUBOIS, Les psychonévroses et leur traitement moral, 2007. J. GRASSET, Demifous et demiresponsables, 2007. P. MARCHAIS, La conscience humaine, 2007.

Docteur Nicolae Vaschide

Le sommeil

et les rêves

Note éditoriale de Jacques Chazaud

L'HARMA

TT AN

(Ç) L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2010 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diftilsion.hannatI<1n@wanadoo.fI' harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-12873-6 EAN : 9782296128736

Note éditoriale

NICOLAE VASCHIDE (Buzau [Valachie] 1874, Paris, 1907) fut, a-ton pu dire, « un météore de la psychologie ». Mort brutalement d'une pneumonie à 33 ans, il était déjà lors de sa disparition l'un des psychologues les plus célèbres du début du XXème siècle. De réputation internationale, il correspondait avec William JAMES, Joseph JAS'IROW, etc. H. BERGSON le connaissait bien, Pierre JANET le cite. Directeur adjoint du laboratoire de psychopathologie de l'École des Hautes Études à la Sorbonne, membre correspondant de l'Académie des Sciences, membre de la Société d'Anthropologie, de la Société Médico-Psychologique; entre autres, il semble avoir été pressenti, juste avant sa disparition, pour occuper une Chaire au Collège de France. De source sure, Andrew CARNEGIE lui avait offert celle de psychologie à l'Université de Chicago qu'il venait de créer; offre que le jeune roumain déclina, soucieux qu'il était de retourner dans son pays pour y développer sa discipline. Il laissait derrière lui une œuvre considérable faite d'une douzaine de livres (de sa plume ou en collaboration avec Henri PIÉRON, Edouard TOULOUSE, Claude VURPAS, Maurice MEUNIER), de plus de deux cents articles scientifiques et d'une centaine d'articles de critique littéraire ou artistique, ces derniers le plus souvent écrits sous pseudonyme. Lors de sa formation universitaire VASCHIDE fit des études de lettres et de philosophie à Bucarest. Il reçut la mention «Magna cum laude)) pour son mémoire de licence sur la vision ainsi que, peu de temps après, une bourse d'études. Sa carrière est un exemple de ce qui pouvait se passer en Europe, lorsqu'elle n'était pas encore «unie» et que notre langue était l'idiome de culture mondiale. Subjugué par une conférence donnée par Alfred BINET en 1894 à Bucarest, l'étudiant doué entrera en contact avec lui et le français, frappé par l'intelligence du jeune homme, le prendra comme élève et collaborateur en 1895 pour en faire bientôt son adjoint en 96 ! Alors qu'une brouille s'instaura entre eux en 99, l'élève put étendre ses contacts dans la perspective de la «psychologie expérimentale», de la psychopathologie sociale et de la psychiatrie. Ayant déjà entrepris des études de philosophie aux Hautes Études et, parallèlement, de médecine comme stagiaire chez Pierre M\RIE puis de Désiré BOURNEVILLE, et brièvement dans le laboratoire de Pierre JANET à la Salpêtrière, il prit un poste à Sainte-Anne chez TOULOUSE avec qui il se lia étroitement et qui en fit le chef de travaux de son

laboratoire. Travailleur infatigable, seul, ou en association, il étudia les corrélations physiologiques du psychisme, le seuil des sensations, l'attention, l'émotion, la localisation des souvenirs, l'intelligence, la logique morbide (qui sera appréciée par Théodule RIBcn), la psychologie des monstres, les divers délires, les hallucinations prophétiques dans les différentes cultures, le sommeil et le rêve, l'éducation, et... l'agonie. Il s'intéressera aussi à la chirologie (dans le cadre des recherches des traces motrices de l'expression) et, homme de son temps, aux hallucinations dites «télépathiques» avec une vision critique que le grand physiologiste Charles RICHET, ferme partisan, comme tant d'autres savants de l'époque, de la réalité des «phénomènes psychiques », n'apprécia pas mais ne lui tint pas ngueur. Le livre que nous reproduisons ici (livre publié de façon posthume, en 1911, par Gustave LE BON dans sa Bibliothèque de Philosophie Scientifique selon le vœu de sa veuve Victoria, rendue célèbre par sa thèse en Sorbonne sur la conquête romaine de la Dacie, a une valeur historique incontestable; même s'il commet l'erreur de faire précéder du titre de « Docteur» le nom de l'auteur qui ne l'était pas encore (ce titre étant réservé dans la vie sociale, de nos jours encore, aux seuls Hommes de l'Art diplômés). Lorsque la mort le frappa, il est incontestable que VASCI-IIDE était sur le point, à quelques jours près, de soutenir sa thèse devant la Faculté de Médecine de Paris. Mais s'il est avéré qu'il a connu PROUST (et qu'il portait un intérêt particulier aux problèmes de l'olfaction et de la mémoire), il ne fut jamais, comme on a pu le dire, « l'un de ses médecins ». Il ne pouvait, s'il l'a jamais fait, lui donner« que» des conseils d'ami éclairé... Le présent ouvrage débute par un examen critique des études physiologiques du début du XXeme siècle, s'il pressant vaguement le rôle des formatiom de la base du cerveau dans le mécanisme du sommeil, VASCI-IIDE se livre surtout à une discussion très serrée et à ce qu'il estime être une rifutation de la célèbre théorie « biologique)) d'E. CL\PARÈDE qui considérait le sommeil comme la manifestation naturelle d'un instinct ou la conséquence d'un désintérêt pour les stimuli ambiants. Les études ultérieures de W. R. HESS, pour ce qui en est du déclanchement d'un comportement instinctuel de recherche d'un lieu approprié pour dormir par stimulation du diencéphale, d'I. P. PAVLOV pour ce qui concerne l'effet hypnogène des attentes ennuyeuses) démontrèrent cependant, ultérieurement, la pertinence de ces hypothèses... VASCI-IIDE se livre ensuite à un long exposé des théories sur le rêve alon en vogue. Sans négliger une multitude d'auteurs qui se sont intéressé au sujet (WOODWORTH, TITCHENER, HAVELOCK-ELLIS, SANTÉ, de SANTIS, etc.), il consacre trois gros chapitres à L. F. ALFRED MAURY,

dont il précise qu'il est le premier à donner un aperçu complet de son œuvre; au sinologue et académicien Léon baron d'I-/ERVEY, marquis de SAINT DENIS ; àJ. MOURLYVOLD (aujourd'hui trop oublié...). Surtout, et c'est là la grande surprise, il donne probablement pour la première fois en France un compte rendu relativement étoffé (écrit en 1906, et d'une remarquable ouverture et précision que seront loin d'avoir les premiers auteurs officiellement réputés « introducteurs» du Viennois chez nous) de la théorie du rêve de Sigmund FREUD. VASCI-/IDE a lu la Traumdeutung et Uber den Traum. Son chapitre, malgré ce qui nous apparaît aujourd'hui comme ses faiblesses, a dû suffisamment satisfaire le père de la psychanalyse puisque, dans la dernière édition de l'Intetprétation du rêve, VASCIIIDE est cité cinq fois. Dans le paragraphe sur la mémoire, il relève que le romano-français affirme que les langues étrangères sont souvent parlées d'une manière beaucoup plus pure et courante au cours du rêve que pendant la veille, et il cite (en indiquant la pagination dans son livre) deux exemples très évocateurs d'hypermnésie et de paramnésie dans les songes rapportés par notre auteur d'après HERVEY de SAINT-DENIS. Dans le paragraphe sur les particularités du rêve, il crédite VASCHIDE de rendre mieux compte du travail d'HERVEY que ne l'a fait MAURY; enfin au paragraphe sur l'accomplissement du désir, il s'appuie à nouveau sur lui pour interpréter la « direction» des rêves, selon le marquis, par un désir préconscient d'intention ludique. C'est peu et c'est beaucoup: Freud a trouvé dans Le Jommeil et lu rêveJ, non seulement une reconnaissance de l'importance de son travail, mais une confirmation et des informations plus précises et plus étendues sur la littérature française consacrée au sujet. Bien entendu, cela ne fait pas de VASCHIDE un freudien. Certes, dans le chapitre conclusif où il expose ses méthodes et recherches personnelles, il affirme que, dans le rêve, « "Notre moi" profond entre enjeu» et, avec lui, nos désirs; qu'« il y a plus de nous même dans la vie onirique que dans la conscience éveillée». Mais, outre l'enchaînement des idées par associations médiates, il insiste surtout sur une sorte d'« affinité émotive» entre le sens du rêve et quelques traits principaux, retenus par la mémoire parmi des images qui passent dans sa trame. L'image onirique se distinguerait selon lui, par l'émotivité latente qu'elle contiendrait ou induirait en contribuant à « l'élaboration subconsciente» de nos qualités psychiques de veille. Peut-être a-t-il manqué ici ce que FREUD écrivait dans le paragraphe sur l'affect dans le rêve au sixième chapitre de L'intetprétation. Mais il s'agit peut-être d'une autre dimension. Il reste assez difficile de distinguer clairement ce que VASCIIIDE entend par émotivité. Celle-ci semble recouvrir une gamme d'affects et de sentiments attachés à des

représentations banales dont la tonalité va de l'anxiété à l'esthétique et à la « spiritualité », en passant par l'attendrissement. En quoi consiste exactement / 'eJJence du proceJJuJ de «( .rpiritualiJation» ou !)ImboliJation abJtradive qu'il évoque? En une synthèse, répond l'auteur, de mille processus divisés à l'état de veille, « ceci, dans les rêves des toute nature, mais surtout dans les rêves morbides et supra-normaux ». Comme il ne dit rien de plus à ce propos, avouons que la clef de l'affaire reste à trouver qui nous ouvrira la compréhension des profondeurs de la pensée de celui qui conclut que le rêve est « un phénomène p!)lchologique danJ lequel la j'enJibilité Je déchaîne automatiquement et .rpontanément,jaiJant éclater lex entraveJ deJ conditionJ Jociale et de la p!)lchologie individuelle, pour J'achever en deJ imageJ dijinitiveJ ». Mais l'obscurité de ces déclarations n'est pas plus mystérieuse que celles de FREUD; répondant (en 1929) aux sollicitations de Maxime LEROY, que les rêves programmatiques, à symbolisme rosicrucien, du cavalier mercenaire au repos en Souabe, étaient des Traume von Oben. Et que par « cette façon de juger "les rêves d'en haut" (et il faut entendre ce terme dans le sens psychologique, et non dans le sens mystique) est celle qui qu'il y a lieu d'observer dans les rêves de Descartes ». Il reste toujours de l'énigmatique dans certains rêves. Freud y ajoutera encore, dans tous, l'inconnaissable de l'indéfini/infini du (<mycélium» où « s'ombiliquent » les songes...

Pr Jacques

CHAZAUD

Le Sommeil et les Rêves

LIVRE I
LE SOMMEIL

CHAPITRE I
HISTORIQUE DE LA QUESTION. LES THÉORIES

'théories circulatoires et nCUl'o-dynamiques. - Modification du r~.thme circulatoire pendant le sommeil. - Hypothèse de la rétractililÜ du neurone. - Théories biochimiques et toxiques. - L'auto-narcose carbonique de Hapbaël Dubois. - Critique de ces théories. - La. théorie biologique de M. Claparède. - Le sommeil instinct. - Discussion critique de la théorie de M. Claparède.

Les théories sur le rêve et sur le sommeil ne manquent pas; elles sont même relativement nombreuses en considération de la pauvreté des faits pouvant être utilisés pour construire Une de ces hypothëses plus ou moins ingénieuses, mais dont on ne sait que faire au bout de quelques années et qui encomhrent la hibliographie de toute recherche expérimentaJe. Les physiologistes se désintéressent de plus en plus de la question du 1

2 sommeil

LE

SO~tMEIL

ET

LES

RêvES

et certnlll8 psychologues

n'affirment-Hs

pas qu'il faut examiner le sommeil chez les animaux (particulii~rcment chez le chion), pour résoudre scientif1quêmont ce grave problème? Curiouse conception de la doctrine évolutionniste et de la valeur scientifique d'une recherche psycho-physiologique! Avant d'exposer notre méthode personnelle et les résultats principaux auxquels nos expériences nuus ont conduit, nous devons examiner, au moins dans leurs grandes Hgnes, les théories proposées - et ce faisant, les critiquer puisque aucune ne doit être définitive. N'oublions pas du reste que la science vit d'erreurs autnnt que de vérité, pourrait-on dire sans paradoxe, l'erreur d'hier étant la vérité d'aujourd'hui, la v(~ritéd'aujourcl'hui l'erreur de demain, dans cette éternelle approximation de la réalité autour de laquelle gravitent toutes nos pauvres conceptions humaines, comme ces corps sidéraux opaquès et lourds qui ne doivent leur lumière qu'à la source centrale de lumière et d'énergie. Cette considération doit nous permettre de juger sévèrement toute théorie, même illustre. Les théories sur le sommeil peuvent être comprises sous trois titres principaux: théories circulatoires et neuro-dYJlamiques, biochimiques et toxiques, et enfin biologiques. Nous ne voulons qu'exposer chacune de ces théories dans ses très grandes lignes; nous insisterons cependant spécialement sur la théorie biologique de M. Clapari~de qui est la plus récenle, 1a plus séduisante peut-

IrJBTOBIQVB DB LA QUESTION

3

être, mais qui nous semble cependant ne pas pouvoir résister à une analyse un peu serrée. Théories circulatoires et neuro-dynamiques. - Le principe de ces théories serait dû aux ditTérenciations qne certainR auteurs ont cru constater sur l'étaL du nthmc circulatoire et de l'irri" gation cérébrale pendant la veille ou pendant le sommeil, ou sur un état, d'ailleurs parfaitement hypothéti!lUC, de rétraclion du neurone produisant )0 sommeil. Disons avant toute aulre critique que ces tll(~üI'iûs sont loin de reposer sur des faits

certains

-

beaucoup

contrait'es aux faits et que les phénomènes supposés, fussent-ils réels, poufraient tout aussi bien ètl'c la e{)m;t~quenec, que la cause du sommeil. Le m{'canismo du sommeil l'este en outre toujours problématique. On no conçoit pas la cause de cette anémie ou de celte hyperémic centrales périodiques, de cette rét.raeliün dos neurones, de cette inhibition. , de celte absence do réaction aux exci-

-

d'outre

elles

sont

même

tations du dehül's. Les hypothèses présentées ne peuvent en réalilé que reculer le problème. De ces dlyerses h,ypothèses) celle de l'anémie ou de l'hYPcl'émie cél'(~br:lle esL cependant la plus valable. Les rails exacts il est \'l'ai sonl l'ares, mais les hypothèses ne dé::;il'enl pour ia plupart que préciser quelques donuées physiologiques: et rarement expliquer le pourquoi des phénomènes. La physiologie circulatoire pendant le sommeil est certainement très peu connue. Quoi qu'en aît dit

4

LE SOl\UfEIL ET LES hÊVES

Claparède, on ne pout trouver aucune théorie du sommeil dans les t.l'avaux des auteurs qui se sont occupés de cette question i, mais seulement l'exposé de quelques faits. Il faut chercher dans Durham, Kennedy, Ctlppie et peut-être dans Mosso, des théories formulées avec quelque précision, et encore doit-on dire qu'iJ n'existe pas réellcm(~nt de théorie physiologique du sommeil. Comment l'établir d'ailleurs quand les faits sont si pauvres et quand le problème n'est pas même posé! L'indépendance de la veille et du sommeil par rapport à la circulation céréhrale n'est du reste pM nettement admise: c'est une manière possible d'envisager la question, mais ce n'est pas~une théorie fOI'muMe de façon précise, et je ne trouve pas d'arguments â l'appui, dans les travaux de Mosso, Hill, et des autres auteurs qui ont soutenu cette thèse. .J'ai du reste moi-même pu constater que le sommeil s'accompagne toujours ùe modifications circulatoires spéciûques et on ne doit du reste pas s'étonner de cette périodicité de l'hyperémie et de J'anémie, quand toute la vie biologique a comme base fonctionnelle des rythmes plus ou moins connus, Il n'est pas tout à fait exact de dire que pendant le sommeil on ne réagit pas aux stimuli du ùehors. J'ai montré moi-même, il y a bien longtemps (.M.Tschisch aussi) que l'attention peut se poursuivre pendant le sommeil.
1. Blumenbach, KussmauletTeuner, Hammond, Fr. Franck, Brodmann, Lehmann, Rummo et Ferranini, Mackenzie et Hill, Saliitbé, etc,

IIIElTOiUtUE

DB LA QUESTION

5

L'hypothèse d'une rétraction des neurones est évidemment moins valable. Cette conception des mouvements amiboïdes des neurones provoquant le sommeil (même si elle s'a.ppuyait sur un fait i!émontré, ce qui n'est pas) m'apparaît comme une des nombreuses manifestations de l'infirmité de la pensée humaine, incapable de sortir du cercle vicieux et banal des schémas. Cette théorie tombe du reste d'elle-même puisqu'on ne peut plus parler maintenant de l'individualité du neurone telle qu'ou l'entendait voici quelques années.

Théories bio-chimlques

et toxiques.

-

Les

théories chimiques peuvent se résumer dans les quelques propoRitions suivantes, et ici, il s'agit de théories mieux formulées: Le sommeil est dû à une asphyxie périodique du cerveau (Kolschütter, Pottenkoffer, Pf1Üger) ou encore il serait dÙ à une intoxicat.ion des centres nerveux par les déchets qui s'accumulent périodiquement dans le cerveau (Obersteiner, Preyer, Bing, ew.). Les expériences de Haphaël Dubois sur le sommeil hibernal des marmottes peuvent être considérées à part. Selon cet auteur, il s'agirait d'une auto-narcose carbonique qui produirait le sommeil, et en même temps la parésie des régions voisines du troisième ventricule (centre qU réveil, d'a.près lui). La comparaison du sommeil hibernal de la marmotte avec celui de l'homme nous permet de signaler l'erreur méthodologique aui cOIl~i8te i\

6

LE SOMMEIL ET LES atvEs

étudier le sommeil humain en se basant exclusivement sur les réactions automatiques des bêtes. J'ai lu jadis avec grand plaisir un article des plus spirituels de M. Claparède sur la psychologie animale et j'y songe toutes les fois qu'on veut hâtir une psychologic humaine, d'après la psychologie de ces pauvres bêtes automates auxquelles je dénie une grande partie des phénomënes intellectuels des humains. J'y songe surtout quand je vois atlribuer de l'émotivité aux fourmis 1 La théorie de 1\1.DuboÜ; cst ingénieuse pour le sommeil des marmottes; mais elle nous scmble ne pas s'appliquer Il la psychologie humaine. Je dois rappeler, à. propos de ces théories biochimiques et toxiques, la critique qu'en fit 1\1.Claparède dans l'exposé de sa propre théorie. Ces

critiques peuvent être ainsi résumées. « La plupart
des expérimentateurs ont fait un sophisme: ils ont cru, parce que certaines substances introduites dans l'organisme produisent le sommeil, avoir prouvé que ce sont ces mêmes substances qui

engendrent le sommeil. » parce que: i 0 il n'y a pas de parallélisme entre
l'épuisement et le sommeil; 29 l'alternance de la veme et du sommeil devraient revêtir un type de périodicité à courtes phases; 3° la conception toxique du sommeil est antiphysiologique; 4° la volonté, l'intérêt peuvent retarder le sommeil; 5- la volonté peut favoriser l'épuisement; 6° le sommeil peut être provoqué par suggestion; 70 il La théorie chimique n'explique pas le sommeil

HISTORIQUE

DB LA -UE8TlOA

7

existe une infJuei)ce notoire de l'obscurité et des excitations du dehors sur le sommeil; 80 il existe des sommeils partiels; 9° la courbe du sommeil n'est pas compréhensible si l'on tient compte des données des théories chimiques. (Elle l'est encore moins avec l'hypothèse de l'auto-narcose carbonique, car elle devrait augmenter graduellement jusqu'au réveil); 100 le sommeil exerce une

influence réparatrice sur l'organisme; H les théo<)

ries chimiques ne nous donnent aucun renseignement sur le sommeil variable des divers animaux: pourquoi les uns dormcnt-i1s à lout moment (les chats, les chiéns), pourquoi d'autres ont-ils un sommeil extraordinairement léger (les rongeurs et tes herbivores), pourquoi d'autres, comme les oiseaux, ont-ils un sommeil si court lorsque, chez eux, les échanges physiologiques sont si intenses? 120 le sommoil pathologique revêt souvent un caractère particulier dont Jes théories chimiques ne peuvent pas rendre compte. Personnellement, une théorie chimique du sommeil ne m'a jamais paru possible, au moins dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques. On ne peut nier pourtant le rôle de certains facteurs chimiques qui interviennent dans l'organisation du sommeiL Les hypnotiques donnent l'apparence du sommeil, ils n'arrivent pas it produire le vrai sommeil normal; ils contribuent seulement à modifier certains facteurs psychologiques du sommeil. J'admets par ailleurs toutes les objections

8

LE SOMMEIL ET LES Rt1VES

de M. Claparède et, si j'insiste pour accorder une certaine action hypnogène aux agents chimiques, aux toxines, aux élaborations organiques, cette insistance doit être considérée comme l'expression du désir de compléter toutes ses critiques si judicieuses et si vraies. Il y aurait, à. mon avis, une grande distinction it faire entre le sommeil arUHciel des agents chimiques, le sommeil des élaborations organiques (sommeil comateux, ou maladie du sommeil, par exemple), d'une part; le"sommeil I10rmal et le sommeil hypnotique, d'autre part. Théorie biologique de Claparède. Le travail de M. Édouard Claparède : Esquisse d'une théorie biologique du sommeil, a été publié dans les Archives de psycluJlogîe. Ayant ce travail, on connaissait sa substance par quelques communicatiQns préliminaires faites it la Société de physique et d'histoire naturelle de Genève, it la Société médicale de Genève el au Congrès de psychologie expériment:;tle de Giessen. Le sommeil, pour M. Claparède, doit être avant tout considéré comme une {Qnction positive. Les théories çlassiques sont négatives. Elles cor.sidèrent le sommeil, non comme une Conction, mais co~me une cessation de l'acH\;ité organique. « C'est un fait négatif, presque anormal », ajoute à. tort M. Claparède, s'appuyant sur une interpré-

-

tation \oute personnelle du chapitre « Sommeil »,
de Maudsley; Jene crois pas qu'il existe des auteurs

'I1STORIQU$

I)~ LA, QUESTWN

9

pour soutenir cette conception critiquable à tous égards el qui ne vaut même pas la moindre discussion. Pour M. Claparède, le sommeil est une activité positive, une foncLion. L'auteur cHe avec raison Cabanis comme un de ceux qui ont, parmi les premiers, considéré le sommeil comme une fonction positive et spéciale du cerveau. Cabanis donne une expliC1ltioncomplète et exacLe, tout à fait analngue à celle de M. Claparède; mais

celui-ci reproche à Cabanis de n'apporter tion ait été yiolemrnenl attaquée
))

«

que

des preuves assez obscures à l'appui de sa conception. Rien d'étonnant, dès lors, que cette concep-

(p. 273).

Sergueyeft', de SaucUs, ForcI, etc., ont formulé les ïnêmes idées; Brunelli el Forster sont tout aussi ca.tégoriques que M. Claparède, qui les cite, mais qui, je crois, passe trop sommairemont sur eux:
«

Aucun de ces auteurs n'a donné de cotte con-

ception positive une formule satisfaisante: de Sanctis s'est borné à une simple affirmation; SergueyetT-et Myers ont fondé leur thèse sur des vues physiques ou métaphysiques, échappant, pour le moment, au contrÔle de la science; Forel et Vogt, dont les ouvrages sont ce qui a ét.é écrit de meilleur sur la question, ont négligé de donner à leur hypothèse un fondement biologique; celle-ci est donc restée une hypothèse partielle du mécanisme, et ne constitue pas un tout autonome» (p. 273). La conception de Cabanis n'est-elle pas exclusivement biologique '! De Sanctis ne pense-t-il pas en biologiste '/ Et pourquoi voir seulement

10

LE SOMMEIL ET LES n:êvEs

de la métaphysique dans les admirables conceptions de l'illustre Myers, qui considérait le sommeil

positivement comme « une phase particulière »,
douée de facultés propres '?Il faut donc comprendre la conception personnelle de l'auteur dans la coordination des faits, pour mettre plus en relief la significaLion biologique du sommeil.

Le sommeil, dit M. Claparèdo, n'est pas un état purement négatif, passif; il n'est pas la conséquence d'un simple arrêt de fonctionnement: il est une fonction positive, un acte d'ordre réflexe, un instinct qui a pour but cet arrêt de fonctionnemeut; ce n'est pas parce que nous sommes intoxiqués ou épuisés que nous dormons: nous dormons pour ne pas l'être» (p. 278). En d'autres termes. le sommeil est une fonction de défense. son étude 'est du ressort de la biologie, et il faut considérer le problème du sommeil au point de vue de l'évolution biologique. Le sommeil se failsentir avant l'épuisement réel, ce qui constitue la caractéristique de tous les phénomènes de défense. Le sommeil empêche l'animal d'arriver à l'épuisement. Selon M. Claparède, l'acte du sommeil est comparable à celui de la miction, et « aucune fonction de préservation n'est l'expression d'un processus physico-chimique brut », d'où le rapprochement de cette activité avec les phénomènes actifs et réflexes. Pour préciser la nature biologique du sommeil, M. Claparède examine la valeur des mots « réflexes)) et « instinct ). Les actes réflexes et les actes instinctifs sont deux espèces
I(
, ,

HISTORIQUE

nE LA QUESTION

it

d'un même genre, et la dénomination varie suivant le point de vue duquel on considère le phénomène. Physiologiquement, les mouvements réflexes simples sont les réflexes proprement dits; les instincts sont les réflexes composés. Biologiquement, l'acte instinctif parUel est nommé réflexe: réponse directe au stimulus; l'acte global porte le nom d'instinct proprement dit, dépassant le stimulus. L'instinct domine l'activité biologique, puisque, réaction globale, il a une 'véritable influence sur

l'ètre tout entier. « A chaque instant, un organisme agit suivant la ligne de son plus grand intérêt. »
Voici les différences entre le réflexe et l'instinct, d'après M. Claparède :
Mouvement réflexe,

InstincL

1 Mouvementpartiel. . .
2 Rigidité. . ... 3 Indépendance mutuelle des divers réflexes. ... Indépendance de la disposition interne. 5 Non plastique, non mental. .

..

..

.

& Limité à la réponse au stimulus. 7 Réactions simples. . .

.. . ..
,

Acte global. Elastidté, souplesse. Dépendance mutueHe (loi de l'intérêt momentané). Disposition interne nécessaire. Plu8 ou moins plastique ou mental. Dépasse la. réponse au stimulus. Réactions . coordon-

8 Stimulus spécifique. . . .

. .

nées.

Stimuli secondaircs pouvant, par e:xpÔrience associative) se substituer aux primaires.

12

LE SOIf)IEIL

ET LES R~VEa

La miction se sépare des réflexes par sa souplesse relative el parce que, pour s'accomplir, elle immobilise momentanément tout rindividu. C'est pour cette raison qu'elle est restée, dans une certaine mesure, sous la dépendance do la volonté. L'auteur revient souvent sur cette comparaison du sommeil et de la miction; nous la critiquerons après l'exposé des idées personnelles. M. Claparède cherche ensuite il retrouvcr dans le sommeil toutes les qualités de l'instinct, énumérées dans la liste ci-dessus. Par sommeil, il entend, non seulement l'état de IMhargie et d'inertie dont se sont préoccupés jusqu'ici les auteurs, mais encore - et en raison de la nécessité jusLifiée précédemment de considérer les choses à un point de vue plus élevé - les actcs divers qui sont en connexion avec l'état J'inertie léthargique, qui le préparent ou qui le terminen~ (p. 283).

Cesactes sont: i 0 la recherche d'une couche, la.
prise de l'attitude propre au sommeil; 2° l'action de s'endormir, l'assoupissement, (\ l'endormissement »; 3° le sommeil proproment dit; 4° les réactions spécifiques de cet état ,(réactions menlaIes: rèves; réactions végétatives.: processus trophiques); 5° le réveil. Le sommeil, par la manière dont on s'endort, est un acte instinctif. Comme dans tous les instincts, la manifestation du sommeil dépend des circonstances ambianteg; il est fonction des circonslances qui l'exigent. Chez l'~nimal, toute velléité

HISTORiQUE

DE LA QUE~TION

13
« Chez i('

de sommeil disparaît devant le danger.

médecin, appelé au moment Oilil se couche, l'instinct altruistè (ou tout au moins un intérêt égoïste comme celui de gagner de l'argent ou de ménager sa réputation) refoule le somnIeil, pense 1\1.Cfaparôde, et le tient en échec jusqu'à ce que ce dernier, les circonstances ayant changé, redevienne Je pJu~ fort» (p. 285). L'exemple est mal fondé, s'il est tout à l'honneur des sentiments altruistes et humanitaires du psychologue genevois; mais j'estime trop ce psychologue pourpl'endre au, pied de la lettre la possibilité d'admettre un instinct altruiste. Le médecin secoue son sommeil par habitude, par devoir: il est loin de subir l'action du réflexe
altruiste. Ce sont des faits de « raisonnement qui le poussent à agir. Je ne crois pas la nature humaine adaptée à réagir à cet instinct factice imaginé par M. Claparède et rêvé par. tant de philosophes et d'économistes... Les sauvages s'endorment dès qu'ils sont inoccupés, les .rétins d.orment excessivement, selon Brière de Boismont. « C'est l'instinct du sommeil
)

qui se dilate, comme sollicité par le vide de leur intellect » (p. 286). Ces affirmations ne sont guère convaincantes: s'il est vrai que tout état émotif peut refouler l'instinct dans la mesure de son intensité, je ne saisis pas comment le sommeil, considéré en tant qu'instinct, explique le fait de l'àssoupissement. L'état de faligue mentale permet cependant la lutte contre

14 l'envahissement

LE SOMMEIL ET LES niVES

du sommeil proportionnellement à son intensité. Est-il vrai que les crétins dorment heaucoup? Et, même s'ils dorment, peut-on comparer cette somnolence quotidienne au vrai sommeil? Je ne le crois pas, et mes recherches sont en faveur du contraire. Si, par hasard, le besoin de sommeil disparaît ou diminue devant le danger, pourquoi lirer de ce fait, comme la seule conclusion possible, la plasticité de l'instinct sommeil? Il s'agit, dans ce cas, de l'exercice d'un autre instinct ùe défense (nullement lié au sommeil) faisant partie de la notion de préservation globale de l'individu, qui l'attache it la vie, dans laquelle le sommeil n'cst qu'un facteur tout it fait secondaire... L'idée de la peur, une émotion intense (biologiquement parlant) ne réveillent-elles pas l'homme le plus profondément endormi, à condition qu'il soit en mesure de prendr. connaissance du danger? M. Claparède touche, sans le vouloir, it un problème plus grave et auquel il ne semble pas avoir pensé en rédigeant son travail: celui de la défense instinctive. de la conservation individuelle liée à toute forme d'activité psycho-biologique, et dont la fatigue et la désorientation mentale constituent l'expression la plus définitive de toute forme de défense. Le réveil est également régi, selon M. Claparède, par l'élément instinctif du sommeil; l'intérêt momentané dicte le réveil qui peut être spontané quand on n'a plus besoin de sommeil, quand « le sommeil cesse d'être J'instinct le plus important au
I

HISTORIQUE

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15

moment considéré )). Le réveil est rarement spontané, selon l'auteur; il est souvent, pour ne pas dire toujours, provoqué. C'est un réveil par habitude. Il pout être provoqué soit par un stimulus organique ou externe, soil par un rêve. Je ne vois pas pourquoi le sommeil serait assimiléà un instinct et comment cette seule conception oxp1iquerait le réveil. En quoi le problème du (I pourquoi» du sommeil est-il résolu par l'affirmation que l'on se réveille spontanément quand l'instinct du sommeil cesse d'être le pius important? En rien, à mon humble avis. Je trouve, contrairement à l'auteur, cette affirmation dangereuse, car elle semble tout expliquer, pour ne rien dire.. Toutes les théories expliqueraient le réveil avec autant d'argu~ents, sans considérer le sommeil comme un instinct biologique. L'attention, l'activité onirique ont pendant le sommeil un rôle parfois considérable et qui, tout en différant de celui de la veille, n'en est pas aussi opposé que le pense M. Claparède.. Il Y a dans le mécanisme du sommeil une activité psychologique qui est plus à considérer que toute doctrine biologique. On se réveille non seulement sous l'influence de stimuli immédiats, mais sous l'action plus directe de la pensée de la veille, de la me.ntalité ayant précédé l'assoupissement et constituant la somme des phénomènes intellectuels .qui offrent un intérêt psychologique. On connaît l'influence de la veille sur le sommeil; elle est notoire et explique à mon avis la qualité des sommeils. Le sommeil partiel ne

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LE SOMMEIL

ET LES R~VES

dépend pus de l'intérêt momentané, et il n'est guère explicable, malgré l'ciTort de M. Claparède pour le rendre intelligible. On ne dort pas seulement par certains excitants, et je ne saisis pas cet instinct fondamental du sommeil faisant le choix des excitants (ce choix fût-il dicté pal' un intérêt immé": diat quelconque) ou cédant à des intensités plus ou moins différentes de stimulants. Comment concevoir encore un excitant qui aurait pour nous un intérêt supérieur il.celui du sommeil et capable de nous éveiller en dehors de toute qualité du sommeil? L'attention veille pendant le sommeil (ce n'est pas une simple interprétation). Elle n'est pas
« une foncHon qni n'entre en jeu que si elle est

stimulée

»). Elle excite et

agit individuellement, en

dehors de toute stimulation directe. Je ne partage pas l'opinion de l'auteur en ce qui concerne le réveil prémédité: celui-ci n'est pas un cas particulier du sommeil partiel, mais un sommeil pendant lequel des facteurs psychologiques agissent à la longue et déterminent le réveil d'une manière assez mystérieuse; il est lié à une notion du temps assez curieuse à expliquer. La même loi de l'intérêt momentané intervient pour l'intelligence de la plasticité du sommeil et des stimuli du sommeil en tant qu'instinct. Quoi qu'en dise M.Claparède, l'instinèt n'est pas àussi plastique qu'il lé pense et doit suivre certaines lois: il est des lois pour la miction, instinct auquel il lui plait :Lecompàter le sommeil. Pour ce qui est des stimùli, stî théorie? ihslru\jtive éi1 ëela, expliquerait

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la connexion étroite chez certains animaux entre l'obscurité ou la lumière et le sommeil, ce que ne saurait expliquer la théorie chimique. Je n'ose pas invoquer la possibilité d'une théorie psychologique du sommeil, car n me faudrait fexposer et ce n'est pas le lieu; mais ce qui appartient à l'instinct dans ces stimuli pourrait être lié à cette défense organique, somatique et psychique qui diminue et se modifie sous l'influence des excitations rythmiques de lumière et d'obscurité, comme les animaux subissent plus activement les influences saisonnières. Après avoir cru déterminer les caractères fondamentaux de l'instinct dans le sommeil (fait d'être global, souplesse, plasticité, variété des stimuli, disposition interne), M. Claparède essaye de montrer comment, dans le sommeil - instinct type - « les réactions provoquées dépassent une simple réponse au stimulus, et sont coordonnées entre eIles, -en sorte que le sommeil rentre bien dans la catégorie

des réflexescomposés (p. 295). }) Le besoin de dormir est le point de départ de la chaine des réflexes: l'état morphéique se déclanche ensuite avec tous les autres phénomènes secondaires. Le sommeil serait donc un instinct biologiqu&; mais je regrette de ne pouvoir retenir de toutes les considérations de l'auteur que certains éléments de son concept: l'idée d'une fonction de défense et nullement l'assimilation du sommeil it.un instinct biologique. La comparaison du sommeil à la miction pourrait servir à démontrer l'impossible .identifica.tion du sommeil à un réflexe global, à un instinct C)

is

LE

SOlU1EIL

ET

LES

l\~VES

biologique. Tout d'abord, j'ignore

ver:,>quûlle con-

ception théorique du phénomène de la miction incline M. Claparède. Deux théories sont en jeu, l'une mécanique, l'autre fonctionnelle ou biologique : je pense qu'il admet la seconde, bien qu'eUe ne soit pas péremptoire. Le sommeil est un ensem-

ble de phénomènes qui n'évolue pas - de la même
manière que la miction. Les premiers actes de volonté, de contrôle biologique, agissent sur. la miction bien avant que la volonté puisse avoir une action sur le sommeil. Si la miction se comporte comme un réflexe, sa plasticité est réduite, limitée; sa pathologie est liée au point de vue psychopathique à des troubles de la volonté. Elle constitue un acte biologique brutal,. définissable et bien différent du sommeil. Poursuivant son argumentation, M. Claparède

considère « la. léthargie hibernale ou estivale
comme une sorte de sommeil ordinaire et dont le type est dû probablement il.un phénomène d'adap.. taUon secondaire ». Le sommeil saisonnier serait un somD;leilquotidien prolongé. Les citations tirées des travaux de R. Dubois., Sajo, Horvath et tant d'autres peuvent illustrer une théorie qui invoquerait certaines ressemblances entre le sommeil hi.bernaI ou estival d'une part, et le sommeil ordinaire d'autre part, mais qui n'identifierait pas ces deux ordres de phénomènes bien différents. La comparaison du sommeil des animaux avec celui de l'homme est certes intéressante, mais cHe n'est pas de n~t1,J,I'e éclaircir le problètne. L'obs.ervation à

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de M, Volkov sur les paysans russes et les remarques de Kellner sur les Yogis sont les seuls faits à retenir; mais la première est une observation isolée el critiquable, et les secondes plaideraient pour la possibilité de la théorie chimique et de l'auto-narcose carbonique. - Le mécanisme du sommeil (p. 306-326) consis-

terait

«(

dans la réaction de désintérêt pour la

situation présente. Ce n'est pas comme on l'admet couramment, l'irritabilité, la réceptivité; notamment la réactivité d'intérêt, d'adaptation ». La psychologie des rêves justifierait, selon M. Claparède, cette manière de yoir. L'actio~réparatrice du sommeil provient: fO du repos; l'organisme profite de cet arrêt momentané du travail musculaire pour éliminer les substances toxiques avant que leur accumulation ne devienne nuisible; 20 d'un accroissement des processus trophiques ou assimilateurs; « le relâchement de la tension mentale étant probablement compensé par une augmentation de la tension végétative On pourrait être d'accord avec M. Claparède sur certains éléments du mécanisme du sommeil, mais à condition de laisser de côté toute adaptation biologique ou toute idée d'instinct biologique. Le fait que le sommeil pourrait être une réaction de désintérêt ne plaide guère en faveur d'un instinct biologique (ou j'ai mal compris l'auteur) : il indi... querait surtout la possibilité d'une théorie toute psychologique du sommeil, basée sur des phé-. nOmènes physiologiques d'inhibition. Pourqu~
)I.

20

LB SOMMEIL ET LES nt1:\'ES

admettre que pendant le sommeil: ee qui est sus. pendu serait la réact-ivitéet non l'irritabilité? Question de mots, à mon avis, car je ne saisis pas l'intérêt nouveau d'une explication comportant ce terme. Et pourquoi considérer que la. monotonie et le silence agissent comme provocateurs des états de désintérêt et non comme stimuli spécifiques? Où sont les fails? Les raisonnements de M. Claparède semblent se suivre assez logiquement si l'on admet toutes ses affirmations et le psychologue genevois affirme assez souvel1t et parfois avec de l'ingéniosité. Ce soi-disant désintérêt, pourquQi ne serait-il pas provoqué par les épuisements des centres de l'attention, de la volonté (quoique ce

mot de « centre

»

ne me convienne guère)? La

physiologie est obscure à ce sujet et les faits nous manquent;o même si l'on désire admettre l'hypothèse de M. Claparède. L'hypothèse histologique est naïve et elle peut être laissée de côté. Je retiendrai des arguments de lI. Claparède l'appel qu'il fait à l'inhibiÛon active, et je suis d'accord avec lui pour admettre que le sommeil

porterait « sur la tension mentale indispensable à l'activité de relation » (p. 312). Je souscris Al'affirmation que l'hypothèse de l'inhibition rend compte de bien des phénomènes du mécanisme du sommeil, mais cela sans avoir besoin d'une théorie d'instinct-sommeil. Je regrette que M. Claparède se laisse influencer parla manie des neurologistes de chercher des centres à tout propos, et désire trouver un centre du sommeil: « Lesinstincts-

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donc aussi le sommeil - ont pour subslratum organique des réseaux de connexions nerveuses plutôt que des centres proprement dits. Il doit cependant exister quelque part un centre destiné à recueilJiren dernier ressort les stimulations venues par les divers canaux sensoriels, etc... »)(p. 317). Et pourquoi ce besoin impérieux d'un centre de sommeil? II est vrai que des psychologues modernes ont localisé les émotions pat- inspection ou per.. cussion du crâne! Rien à dire des causes réparatrices du sommeil ; mais avec quelques modincations, elles s'adapteraient à toutes les théories. ltemarquons néanmoins que les expériences physiologiques sont loin d'être d'accord et que les recherches doivent d'abord démontrer si, oui ou non, l'inhibition est due comme le pense Max Verworn à une prédominance de la phase d'assimilation. Pour ce qui est du rêve, il constituerait «dans une certaine mesure au point de vue biologique une fonction analogue à celle que Groos attribue

au jeu

»)

(p_ 825). Le rêve fournirait une certaine ludique est certainement plaisant;

activité utile à l'espèce qui n'aurait pas eu la possibilité d'être utilisée dans la vie individuelle. Ce

caraètère

«

~

mais alors, toute j'activiLé subsconsciente n'aurait qu'un rôle secondaire, et ne servirait qu'à l'amusement, à la mise en valeur de la vie réelle logique et normale du raisonnement (qui à mon avis est un fait social et n'a presque rien des faits biologiques).

22

LE

SOlfMEIL

ET

LES

nÊVES

Le sommeil serait donc un phénomène contingent. Il n'est pas impliqué dans l'idée de vie. Phylogénétiquement, « il est légitime de le faire dériver de la fonction inhibiLrice de d'éfonse qui joue un grand rôle dans la lutte pour l'existence chez les animaux et chez l'homme ». Cornme je l'ai répété, je ne vois pas d'inconvénient it faire dériver le sommeil de la fonction inhibitrice, mais précisément. pour cela je ne conçois pas pourquoi il faudrait en faire un instinct biologique. Les quelques phénomènes de défense qui peuvent être trouvés dans le mécanisme du sommeil font partie de cette défense instinctive biologique sans constituer le propre du sommeil. M. Claparède applique sa théorie du sommeil it une théorie de l'hystérie. Nous n'avons pas à le suivre sur le terrain clinique. Nous bornerons donc it l'exposé qu'on vient de lire notre examen de la théorie biologique du sommeil. Je me suis è. dessein étendu sur cet exposé. Après avoir ana.. lysé minutieusement chaque argument de l'auteur, je me suis permis de dire mon humble avis. La théorie ne me paraît pas admissible; elle s'enchaîne avec une apparence de logique; mais outre que chaque argument n'est pas démontré~ les affirmations sont trop nombreuses. L'hypothèse du sommeil considéré comme instinct biologique me fait songer aux schémas de démonstration de classe qui frappent l'intelligence passive des élèves et des lecteurs dociles. Elle paraît expliquer certains phénomènes, mais à condition d'admettre ses affiI'.

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DE LA

QUESTION

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mations initiales. Le pourquoi du sommeil reste tout aussi mystérieux qu'auparavant. M. CIaparède a transporté dans UIl autre domaine notre ignorance systématisée, et il faut lui être reconnaissant de l'effort qu'il a fait pour nous convaincre. Nous lui sommes encore obligés d'avoir ébranlé les conceptions classiques qui croient tout expliquer avec des mots: « auto-intoxication )), « engourdissement cérébral »), « anémie cérébrale », etc. Son hypothèse est loin d'être dépourvue de valeur; elle a l'avantage d'être simple et claire. Elle sera donc admise par bien des médecins, car c'est une belle construction schématique très soigneusement faile, comportant même un luxè de détails parfois inutiles. Non seulement l'auteur affirme trop, mais il utilise trop les affirmations des autres. J'aurais préféré à la louable pensée d'édifier une théori;:;, Iiaelques données précises et expérimentales. Car, en quoi sommes-nous avancés si, pour résoudre un problème, le terrain de la discussion est déplacé et si l'on admet comme vrai cc qu'il fallait démontrer? L'essai d'assimilation du sommeil it. un réflexe global, it. un instinct biologique, est it reprendre. Que l'auteur me pardonne cet examen minutieux de sa théorie. Telles sont les théories, tel est l'état actuel de la question. Elles me semblent seulement dignes de iustifier celte réflexion que me suggère la rédaction de cette courte introduction historique: que les hypothèses ont des chances bizarres et diverses dans l'histoire des sciences, mais qu'eJIes sont