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Le souci de la dignité

De
104 pages
Ils sont invisibles, silencieux, parfois n'ont plus conscience d'eux-mêmes, de plus représentent une charge économique pour les sociétés modernes, et d'une manière générale n'ont plus la force de revendiquer leurs droits. Près de 870 000 hommes et femmes âgés, atteints de maladies neurodégénératives, attendent que la société française se tourne vers eux. Une réflexion pour appeler à créer des relais associatifs d'accompagnement au-delà de la présence familiale.
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LE SOUCI DE LA DIGNITÉ

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland Série « Globalisation et sciences sociales»
dirigée par Bernard Hours La série «Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives.

Ouvrages parus E. BAUMANN, L. BAZIN, P. aULD-AHMED, P. PHELINAS, M. SELIM, R. SOBEL (sous la dir. de), La Mondialisation au risque des travailleurs, 2007. Daniel IAGOLNITZER, Le droit international et la guerre, 2007. Pierre GRAS (Sous la dir.), Histoire(s) de relogement, 2007. Pascaline GABORIT (Sous la dir.) Les Hommes entre travail et famille, 2007. Pierre TEISSERENC, Nilton MILANEZ, Sônia Barbosa MAGALHAES (sous la direction de), Discours, savoir et pouvoir dans le Brésil contemporain, 2007. Valeria HERNANDEZ, Pépita aULD-AHMED, Jean PAPAIL, Pascale PHELINAS (Sous la dir.), L'action collective à l'épreuve de la globalisation, 2007. Valeria HERNANDEZ, Pépita OULD-AHMED, Jean PAPA~, Pascale PHELINAS (Sous la dir.), Turbulences monétaires et sociales,2007. Maïko-David PORTES, Prostitution et politiques européennes, 2006.

Anne Pinoche-Legouy

LE SOUCI DE LA DIGNITÉ
L'appel silencieux des aînés dépendants

Préface de Chantal Delsol

L'Harmattan

cg L'HARMATTAN, 5-7, rue de l 'École-Polytechnique,

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04664-1 EAN : 9782296046641

PRÉFACE

Ce livre touche à une question cruciale, et qui le deviendra plus encore dans les prochaines années: celle du statut des personnes âgées et très âgées dépendantes, et donc de notre comportement vis-à-vis d'elles. Le vieillissement rapide de nos populations ouvre un espace de plus en plus vaste habité par des humains hors-le-monde, infréquentés, et dont on se demande parfois s'ils existent encore aux yeux de la société. Ces hommes et ces femmes, qui vivent longtemps et parfois très longtemps en dehors du monde de la sociabilité et de la reconnaissance, constituent pour nous un objet de pitié, d'indifférence et parfois de dégoût. Il nous arrive de regretter que la médecine parvienne à maintenir hors de la tombe des êtres aussi anéantis, et eux-mêmes expriment parfois ce regret, témoin cette expression si souvent entendue dans les maisons de retraite: « On nous prolonge, on nous prolonge... ». Ces vieillards, véritablement assis entre les deux mondes, celui de la vie et celui de la mort, nous interrogent sur la notion de dignité humaine, et ouvrent aux frontières de l'éthique des questions douloureuses. C'est dans le dédale de cette énigme qu'Anne PinocheLegouy n'a pas hésité à se lancer, avec la belle audace d'une infirmière-philosophe doublée d'une mère de famille (très) nombreuse: multiples dons qui lestent l'ouvrage d'un discernement et d'une compétence rarement réunis chez la même personne.

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Dès que l'on atteint les frontières, la question éthique devient un insoluble casse-tête, d'autant que la réalité des sociétés non-croyantes interdit d'appeler les religions au secours. À partir de quand le fœtus doit-il être considéré comme une personne? Un humain le reste-t-il dans sa très grande décrépitude, si proche de la mort dont il n'est préservé que par des artifices? Peut-on dire que certaines vies ne méritent pas, ou plus, d'être vécues? Devant ces dilemmes torturants, la tentation de l'époque consiste souvent à conférer des définitions nouvelles à la dignité personnelle, définitions qui permettent de sauver du désastre notre confusion: un être humain serait digne à l'aune du regard de l'autre. Un enfant, s'il est voulu par un projet parental. Un vieillard, s'il est encore considéré comme membre d'une famille ou d'un groupe. Anne Pinoche-Legouy parie au contraire sur la dignité intacte de ces êtres démunis d'avenir et souvent privés de passé par l'abolition de la mémoire, le plus souvent abandonnés et paraissant habités par le grand vide des limbes. Les personnes âgées dépendantes représentent une face de l'humanité, face repoussée et consciemment oubliée, parce qu'annonciatrice de notre propre destin. Elles nous rappellent que c'est cela aussi, l'homme: un être qui se défait dans la solitude, perdant ses moyens physiques mais aussi psychiques. Et cette perte des capacités, loin de nous inciter à décréter une frontière au-delà de laquelle l'homme n'est plus un homme, marque en négatif la présence de la dignité. Tout se passe comme si la dignité d'un humain se voyait mieux dès lors que la voilà déshabillée, privée de ses atours que sont l'intelligence et le charme, la surface sociale, la connaissance du monde. Sophocle déjà faisait dire à son Œdipe vieux et aveugle, dépossédé à la fois de sa royauté et de son honneur: «c'est maintenant que je ne suis rien, que je me sens le plus un homme». Témoignage d'une révélation de la dignité intrinsèque bien avant que le christianisme s'en occupe et preuve

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rassurante que la certitude de la dignité humaine représente une intuition anthropologique fondatrice, au-delà des cultures et des religions. Nous retrouvons d'ailleurs la même preuve rassurante à l'autre bout de notre histoire, lorsqu'à la fin d'un xxe siècle relativiste et incroyant, les fantômes d'hommes errant dans les camps totalitaires, dépouillés de leur nom et de leur appartenance, privés de famille, de soins élémentaires et du respect le plus primordial, nous apparaissent comme des humains à part entière, quoiqu'à bout de souffle et exclus même de leur apparence. Si les hommes des lagers sont encore des hommes, alors nos vieillards ne le sont pas moins, requérrant notre sollicitude les uns comme les autres. En nommant son livre Le souci de la dignité, Anne PinocheLegouy a voulu nous dire par quel chemin nos sociétés tapageuses et brillantes peuvent rejoindre l'âme ignorée de ces humains sans appartenance, et ce qu'elles trouveront dans ces lieux qu'elles voudraient tant oublier. L opposition qu'elle décrit entre «suffisance» et «inquiétude» offre une belle voie à l'analyse. La suffisance est l'état de tranquillité et de satisfaction dans lequel on se trouve quand on croit pouvoir répondre à toutes les questions de l'existence. La modernité ne nous a-telle pas appris à être maîtres et possesseurs de la nature? Ainsi pourrait-on croire que le spectacle désolant de nos maisons de retraite trouvera sa «solution» quand nous pourrons greffer tous les organes, décoder le contenu de chaque cerveau et le faire glisser dans un disque indestructible, et non seulement retarder indéfiniment la mort, mais guérir toutes les maladies. Il serait alors possible de considérer le désastre du vieillissement comme un chantier en attente de reconstruction. Il faudrait seulement financer la recherche, c'est-à-dire nous armer davantage techniquement. Anne Pinoche-Legouy nous explique que la tragédie humaine ne ressemble pas à un problème de moteur, que la résolution de chaque problème, toujours bienvenue, en engendrera d'autres, et que nous ne serons

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jamais ni suffisants ni satisfaits. Il s'agit pour nous, davantage, d'apprendre l'inquiétude comme une autre manière d'exister, humbles devant les soucis du monde, et d'accepter, dans les situations limites comme celle-ci, le permanent déséquilibre du funambule que toujours nous sommes. La vie de nos vieillards apparemment absents et désocialisés a, elle aussi, un sens. Elle appartient sans exclusive à l'humaine condition. Elle montre, si au moins l'on accepte de la regarder en face et sans lui demander l'impossible, que la plus grande vulnérabilité trouve elle aussi sa joie. Ce livre plein d'inquiétude nourrit pour notre temps des espoirs encore insoupçonnés. Chantal Delsol

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À mes parents À Bernard À nos dix enfants