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Le spectre de la mémoire de Pascal Paoli

De
231 pages
Cet ouvrage permet de découvrir la relation originale entre territoire, patrimoine et culture en Corse : "guerre des panneaux", amateurs de rock qui s'expriment par des bombages, hommes politiques face à un impossible aménagement du territoire, militants politiques déguisés en miliciens de 1769... L'analyse ethnologique de ces données montre qu'elles sont issues d'un même retour du refoulé : le temps de l'indépendance de la Corse gouvernée alors par Pascal Paoli (1755-1769).
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LE SPECTRE DE LA MÉMOIRE
DE PASCAL PAOLI © L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13962-6
EAN : 9782296139626 Pierre BERTONCINI
LE SPECTRE DE LA MÉMOIRE
DE PASCAL PAOLI
Territoire, patrimoine et culture en Corse
Avec une préface de Jean-Louis Fabiani
Une anthropologie spectrale
L’HarmattanAnthropologie du Monde Occidental
Collection dirigée par Denis Laborde
Déjà parus

Nicole BELMONT, Mythe, conte et enfance. Les écritures d'Orphée et
de Cendrillon, 2010.
Thomas PIERRE, Controverses institutionnelles en Pays Basque de
France, 2010
Denis LABORDE (dir.), Désirs d’histoire. Politique, mémoire, identité, 2009.
H. E. BÖDEKER, P. FRIEDEMANN, Gabriel Bonnot de Mably, textes politiques
1751-1783, 2007.
Anthony PECQUEUX, Voix du rap. Essai de sociologie de l’action musicale,
2007.
Jean-Louis FABIANI, Beautés du Sud, 2005.
Serge MARTIN, Langage et relation
Benoît CARTERON (sous la dir.), L’engouement associatif pour l’histoire
locale. Le cas du Maine-et-Loire, 2005.
Denis LABORDE (éd.), Six études sur la société basque, 2004.
Eguzki URTEAGA, Les journalistes locaux, fragilisation d’une profession,
2004.
Jacques CHEYRONNAUD, Musique, politique, religion. De quelques menus
objets de culture, 2002.
Marie-Claire LATRY, Le fil du rêve : des couturières entre les vivants et les
morts, 2002.
Fotini TSIBIRIDOU, Les Pomack dans la Thrace grecque. Discours ethnique et
pratiques socioculturelles, 2000.
èmeAlf LÜDTKE, Des ouvriers au quotidien dans l’Allemagne du XX siècle, le
quotidien des dictatures, 2000.
Louis QUERE, La sociologie à l’épreuve de l’herméneutique. Essai
d’épistémologie des sciences sociales, 1999.
Jean-Michel LARRASQUET, L’Entreprise à l’épreuve du complexe, 1999. Le Management à l’épreuve du complexe, 1999.
Denis LABORDE, De Jean-Sébastien Bach à Glenn Gould. Magie des sons et
spectacle de la passion, 1997.
Hubert JAPPELLE, les Enjeux de l’interprétation théâtrale, 1997.
Denis LABORDE (éd.), Tout un monde de musiques, 1996.
Annie GOFFRE (éd.), Polyphonies corses. L'orgue et la voix, 1996.
Une anthropologie spectrale ?
Peut-on contribuer à l’anthropologie de son propre pays ? Le regard éloigné
dont parlait Lévi-Strauss ne demeure-t-il pas la condition nécessaire de toute
démarche ethnographique ? Il y a déjà un certain temps que la saturation des
territoires exotiques et la décolonisation ont mis à mal le double impératif de la
mise à distance de l’observateur et de la rencontre inaugurale avec l’autre. Nous
sommes entrés dans l’ère de l’anthropologie du proche. En travaillant sur les
paysans béarnais dont il était voisin, Pierre Bourdieu avait tracé une voie
originale. Les territoires autrefois dévolus aux « arts et traditions populaires » -
cet étrange concept qui présida aux premières collectes d’objets matériels et
musicaux en Corse - ont été massivement investis par les méthodes de
l’observation participante et ont été recomposés par les soins de l’anthropologie
critique. Il n’empêche. On tend toujours à se méfier des terrains arpentés par le
gars du terroir. Quelquefois on a raison : en Corse, en particulier, ce qui se vend
sous le nom d’anthropologie et qui donne lieu à des chaires universitaires, des
musées et des colloques, est souvent une vieille marchandise, la petite monnaie
d’un folklorisme exténué que l’on croit malin de présenter sous les traits d’une
reconquête nationale. Il en est de l’anthropologie corse comme de la charcuterie
corse : la qualité en est très inégale et il vaut mieux disposer de solides
informations avant de passer à table. Avec Pierre Bertoncini pourtant, on aurait
grand tort de refuser à l’indigène le droit de construire un discours réflexif sur
les pratiques sociales caractéristiques d’un territoire en recomposition rapide. Il
y a évidemment une contradiction dans le processus même de réappropriation
d’une mémoire nationale corse : en souhaitant produire une image stabilisée
appuyée sur une sorte d’essence anthropologique, on court le risque d’éliminer
ce qui fait l’intérêt majeur de la Corse aujourd’hui : un territoire périphérique
pris dans une mondialisation que le discours commémoratif tend précisément à
occulter au profit d’une vision éternitaire de l’identité corse, quand elle n’est
pas carrément racialiste. Celui qui s’intéresse à la Corse est ordinairement pris
entre deux feux : ou bien il accepte de se faire raconter une histoire patrimoniale
pleine de merveilles identitaires qui correspond très peu à l’histoire sociale, et il
se fait fourguer une cargaison de stéréotypes ou de contre-stéréotypes, ce qui
revient à peu près au même, car le stigmate inversé est toujours un stigmate, ou
bien il prend pour argent comptant une entreprise négativiste de
II
désenchantement du monde qui prend plaisir à collectionner les exemples de
l’inauthenticité nichée au cœur des plus grands trésors identitaires. La lecture de
Pierre Bertoncini nous évite ce double écueil. Il est, comme presque tous les
Corses de sa génération, engagé dans le mouvement culturel. Il en fait une
ressource analytique : il est au cœur de la mêlée patrimoniale. Il voit, mieux que
d’autres la compétition acharnée pour l’érection de nouveaux monuments. Au
cœur, c'est-à-dire au ras du sol : l’anthropologue, ici, c’est un peu Fabrice del
Dongo à Ponte Novu. Il sait de première main que les lieux de mémoire ne
constituent en rien des espaces partagés, mais qu’ils sont au contraire pleins de
bruit et de fureur. L’air y est régulièrement déchiré par le bruit des calibres, et
on ne tire pas toujours en l’air. Il s’agit d’abord de parler des morts, de les ré-
inhumer convenablement, de les figurer aussi en représentations théâtrales ou en
tableaux vivants. Il s’agit de les faire parler et de mettre en rapport les nouveaux
morts avec les anciens, en produisant un système de correspondances et
d’équivalences, et de les ressusciter car la mémoire les rend sempre vivi. Le
spectacle, il faut le reconnaître, n’est pas très ordonné. Le monde de Pierre
Bertoncini n’est pas celui de Pierre Nora dans les Lieux de mémoire : on y
dégaine facilement, on s’y fait la guerre, y compris celle des panneaux
indicateurs, on y écrit beaucoup, on y fabrique des « tombeaux » au sens
littéraire du terme, assez souvent au détour d’un virage. La mort est
omniprésente, particulièrement dans l’empire des signes. La route devient un
objet anthropologique majeur : pour cette road anthropology cinétique, les
graffiti constituent un contrepoint très élaboré au discours des institutions de
mémoire. Pierre Bertoncini contribue dans ce livre à une véritable anthropologie
de l’écriture, faisant en passant un joli pied de nez aux thuriféraires de l’oralité.
La Corse contemporaine ne se donne qu’à ceux qui observent avec méthode les
pratiques scripturaires qui s’y déploient. Elles sont une clé de la guerre des
mémoires qui s’y livre, à coup de bombes à peinture aussi bien qu’à travers les
attitudes qui accompagnent, dans l’improvisation et la concurrence, les
nouvelles commémorations. Dans la Corse ainsi décrite, il y a autant de rock
que de polyphonies, ce qui décevra sans doute le touriste esthète, mais
certainement pas celui qui veut comprendre quelque chose à ce pays compliqué.
L’auteur repeuple la Corse, alors que le geste patrimonial hérité de Prosper
Mérimée a tendance à la naturaliser et à la vider de sa vie sociale. Bien entendu,
la mémoire produite ne correspond jamais à la cohérence d’un plan de
communication. Ce qui est plaisant en Corse, c’est que la matière patrimoniale
résiste à la patrimonialisation : il y a bien sûr des fonctionnaires territoriaux
chargés de l’opération, qui circulent avec de grosses voitures et de gros budgets,
mais qui se voient souvent dépossédés de leur scénario par les multiples
détournements dont il est l’objet. L’auteur excelle à mettre au jour ces
réécritures, souvent infinitésimales, mais qui viennent heureusement perturber
le bel ordonnancement d’un néo-pastoralisme à fortes potentialités touristiques.
Il y a une cacophonie des lieux de mémoire, que les cérémonies autour de la
III
bataille de Ponte Novu illustrent au plus haut degré. La nouvelle mémoire
nationale corse appartient à ce que Nathan Wachtel appelait, à propos des
indigènes américains, la vision des vaincus, puisque c’est la défaite de la nation
corse qu’on célèbre. La défaite de la République de Pasquale Paoli également,
l’échec annoncé de l’entrée précoce de la Corse dans une modernité
révolutionnaire qu’on lui déniera plus tard, au nom de la nature mériméenne et
marmoréenne de l’homme corse, défini, on se demande bien pourquoi, comme
pure nature. Le spectacle que décrit l’auteur est assez souvent comique : des
curés entrepreneurs y côtoient des athées invétérés, des chefs de clan y croisent,
dans le claquement discret caractéristique des portes de grosses cylindrées, des
militants nationalistes. Le monde patrimonial est plein de bruit et de fureur,
mais il est aussi, comme dans Shakespeare, raconté par un idiot. Tout le monde
se connaît, et croit connaître les trucs de l’autre, mais pourtant le scénario n’est
jamais écrit d’avance. La comédie du pouvoir est parsemée d’improvisations
virtuoses et de dérapages tragiques.
Pierre Bertoncini décrit au plus près une Corse du XXIe siècle qui est un
laboratoire des guerres culturelles à venir. L’île n’est pas un isolat : elle loge
toutes les contradictions du monde contemporain. L’anthropologue réflexif
montre la vacuité de tout essentialisme. Il n’est pas certain qu’il puisse en
convaincre aisément les acteurs du drame. Si ce travail pouvait substituer à la
guerre des cultures et des identités la négociation indéfinie sur le rapport aux
cultures, sous la forme d’une agora, d’une sphère publique à la Habermas ou
d’un forum hybride à la Callon et Rip, il aurait atteint son but. Plus simplement,
il nous dit aussi, sans forfanterie, qu’il n’y a pas nécessairement à désespérer de
l’intellectuel corse.
Jean-Louis Fabiani, Directeur d’études à l’EHESS
1. Marquages et mutations des territoires corses Graffitis et panneaux de signalisation en Corse : 30 ans de
1conflit
On étudie ici l'usage d'un support particulier pour les bombages : le
panneau de signalisation routière. Dès que se diffuse le graffiti bombé en Corse
au début des années 1970, ils est la cible des bombeurs. La corsisation des
toponymes et la pose de messages surtout nationalistes sont les thèmes
principaux relevés dans le corpus réuni. Dans la dernière décennie, tandis que
les chroniqueurs décrivent les suites cette « guerre des panneaux », les
bombages sont à comprendre également dans leur relation à une nouvelle
signalétique publique : celle qui marque des sites patrimoniaux mis en valeur
par les acteurs du secteur économique du tourisme
1.Bombage et signalisation publique : 30 ans de conflit
Les graffitis bombés sont des projections matérielles des représentations
2mentales d'acteurs de la société. Marqueurs de territoires , leur analyse permet
de comprendre les enjeux qui sont liés à ces derniers. On étudiera ici l'usage
d'un support particulier : le panneau de signalisation routière. Dès l'apparition
du graffiti bombé en Corse en 1973 les panneaux sont la cible des bombeurs.
On décrira comment la corsisation des toponymes et la pose de messages
surtout nationalistes sont les thèmes principaux relevés dans le corpus. Dans la
dernière décennie, tandis que les chroniqueurs décrivent les suites de ce
phénomène, on verra comment les bombages sont à comprendre dans leur

1 Communication présentée dans le Quatrième symposium international sur
l'environnement et l'identité en Méditerranée, Corte, juillet 2006.
2 La prise en compte de ce type de source a une valeur heuristique décrite par Jacques
Beauchard (Beauchard, 2003 : 20). 10 Pierre Bertoncini
relation à une nouvelle signalétique publique: celle des sites patrimoniaux mis
en valeur par l'industrie du tourisme
Tout conducteur d’une voiture automobile est censé être titulaire d’un
permis de conduire. Son obtention est conditionnée par la réussite d’un examen
théorique, le code. Après avoir rappelé que « le code de la route se présente
comme un ensemble qui n’est d’abord délimité que juridiquement », Georges
Mounin (Mounin, 1970 : 155) précise que la signalisation routière est « un code
composite, ou mieux (...) un ensemble complexe de codes en distribution
complémentaire selon les situations (transmission de jour - transmission de
nuit), ou en intersection partielle (sifflets, gestes et feu par exemple). ».
Il apparaît qu’à partir de 1972 (Ettori, 1990 : 360), les bombeurs vont « pirater »
le code officiel qu’est la signalisation routière. Cette opération va toucher
principalement les panneaux. Ceux-ci sont en effet les symboles par lesquels la
puissance publique régente les territoires traversés par les routes. Jalouse de ses
prérogatives, celle-ci rappelle à l’occasion (indice de la large diffusion de cette
consigne, le document a été collecté dans la mairie de Bisinchi) aux pouvoirs
locaux que « les signaux permanents doivent être fournis uniquement par des
entreprises agréées par le ministère de l’équipement et du logement et exécutés
conformément à des modèles déposés par ces entreprises et homologués. »
(Aubert, 1967).
Bomber un panneau offre ainsi un double avantage. Le premier est de
disposer d’un support qui a été placé avantageusement par des professionnels
afin d’être le plus visible possible par les automobilistes. Le second est, suivant
l’idée que « Quiconque transmet des signes se mêle de gouverner » (Debray,
1993 : 12), que le choix même du support signifie qu’il y a rébellion
symbolique contre les autorités. Ainsi, plus précisément, quinze ans avant la
diffusion massive du tag à Paris, à propos duquel il a été écrit « de façon
brutale, s'affichait aussi la rupture avec une certaine image de la ville classique
qui est perçue d'abord par ses monuments et ses perspectives et qui valorise un
point de vue unique qui est, symboliquement, celui du gouverneur des lieux »
(Vulbeau, 1992 : 63), les graffiteurs corses ont commencé avec la guerre des
panneaux une « insurrection par les signes » sur l'ensemble du territoire
insulaire.
Les bombages usant de ce support peuvent êtres décomposés en deux
catégories principales. La première concerne la toponymie. La seconde est plus
générale. Elles seront présentées successivement. On établira alors comment les
bombages se situent aujourd'hui entre mémoire paolienne et industrie du
tourisme. Graffitis et panneaux de signalisation en Corse : 30 ans de conflits 11
2. Les graffitis qui concernent la toponymie
La toponymie apparaît sur la signalisation routière en deux occasions
distinctes. La première concerne les panneaux annonçant l’entrée et la sortie
d’une agglomération. Il y en a donc au minimum quatre par agglomération, ce
nombre augmentant en fonction du nombre de voies d’accès au lieu évoqué. La
seconde comprend les panneaux qui indiquent des directions avec parfois la
distance du lieu indiqué. Les panneaux reproduisent la toponymie officielle. Il
arrive souvent que celle-ci diverge de la toponymie en langue corse. Les noms
de sites ont subi un traitement alternant entre toscanisation et francisation.
Évoquant le « patrimoine toponymique », le FRC (FRC, 1971 : 49-51) avait
produit une critique de cette facette de « l’assimilation culturelle ». Dans Main
basse sur une île, il n’y a pas de référence précise aux panneaux routiers. Dans
le contexte culturel de la publication de ce livre, il est observé que, « Les
intentions des barbouilleurs nocturnes sont de corsiser les noms des lieux »
(Ettori, op.cit. : 360). Mener cette opération, c’est « mettre en exergue le conflit
linguistique, c’est donc faire apparaître les zones où s’affrontent les forces à
l’œuvre dans la société corse. » (Thiers, 1991 : 53).
Plusieurs étapes émergent de l’analyse du corpus réuni. La plus
ancienne débute d’après certaines sources en 1973, d’après Fernand Ettori, on
l'a vu, en 1972. L'année 1991 marque une césure avec la destruction massive de
panneaux suivie des débuts de la pose de panneaux bilingues. Depuis, ceux-ci
voient la version non corse de la localité censurée.
Une des premières traces recensée de corsisation de panneaux en est
une description indirecte. Michel Labro (Labro, 1977 : 91) pose le décor de la
première Université d’été de Corte par ces termes : « Mais Corte, sur les
panneaux de signalisation, est redevenu Corti, comme si l’île derrière les mots
était partie frénétiquement à la recherche de son histoire. ». En 1975 (Arritti, 3
octobre 1975), dans les pages d’Arritti, il apparaît que sur un assemblage de
sept photos représentant des graffitis, quatre d’entre elles montrent des
toponymes corsisés. Les noms « Corte, Noceta, Vivario, Ajaccio, St-Pierre-de-
Venaco » sont transformés en « Corti, Nuceta, Vivariu, Ajacciu, Santu-Petru-di-
Venacu ». C’est durant cette période que Kyrn propose à son lectorat un article
intitulé « Les contestataires de la toponymie » (Kyrn, octobre 1976). Dix ans
plus tard, dans le contexte des premières lois de décentralisation, Roger Caratini
(Caratini, 1986 : 71) illustre un propos traitant de « la corsification des noms de
lieux, recommandée par l'assemblée régionale » par la photographie d’un
bombage posé sur le panneau de la commune cap-corsine de Barbaggio. Un
militant nationaliste se souvient lors d’un entretien que des autocollants portant
des lettres telles que « U » avaient été imprimés afin de corsiser les toponymes.
Je n’ai rencontré aucun exemple de cette opération.
Un photographe amateur, Trudy Kristelijn m’a remis gracieusement un
lot de photos prises en 1989. La plus grande partie d’entre elles a pour sujet des 12 Pierre Bertoncini
panneaux comprenant un toponyme. L’idée qu’elle eut de collectionner les
panneaux bombés est un témoignage du fait que les automobilistes rencontrent
sur une période relativement longue de nombreux panneaux détournés le long
de leurs trajets. A ainsi été réunie une collection de 17 pièces. Moins d’un tiers
d’entre elles a connu une corsisation de leur message. Il s’agit de Cagnano
(Cagnanu), Porticciolo (Purticciolu), Murato (Muratu), Venaco (Venacu), Corte
(Corti). Parmi les douze autres panneaux bombés, certains portaient des noms
non susceptibles d’être modifiés tels que ceux d’Ersa ou Erbalonga. Mais
d’autres, tels que Pietracorbara ou Porticiolo n’étaient pas corsisés.
Indice de la place qu’occupe « la guerre des panneaux » dans le paysage
insulaire, à l’aube des années 1990, Fernand Ettori conclut un texte consacré à
la toponymie par les lignes suivantes qui peuvent être considérées comme un
bilan d’étape : « Depuis une dizaine d’années, se manifeste ici et là une volonté
de restituer aux toponymes corses, leur vrai visage ; elle se traduit par des
rectifications à la peinture sur les poteaux indicateurs. Une liste des « formes
authentiques des noms de communes corses » a été publiée par la revue Kyrn. »
(Ettori, 1992 : 226).
Ainsi, tandis que les panneaux continuaient de subir des corsisations
sauvages dans un mouvement débuté dés 1973 advint l’opération d’arrachage
de panneaux de 1991.
En 1991, Arritti (Arritti, 19-25 juillet 1991) titre à la Une « Paesi corsi-
nomi corsi » (Villages corses-noms corses). On apprend que lors d’une
Cunsulta naziunale réunissant le 28 avril UPC, Cuncolta naziunalista, ANC,
Verdi corsi, Per u paese (la future coalition électorale Corsica nazione), a été
décidé de mener « l’opération nomi corsi per i paesi corsi ». Le même mois,
Kyrn (Kyrn, 26 juillet-7 août 1991) décrit des scènes d’arrachage de panneaux
avant qu’ils soient jetés devant la préfecture. Suite à cette opération se
développa la pose simultanée sur des panneaux de l’orthographe officielle et de
sa version corse. Cette dernière est souvent la seule à apparaître en italiques. A
partir de 1997, je remarquai comment la version française était souvent repeinte
plus ou moins discrètement par des bombeurs. Ce phénomène était assez
important pour qu’un panneau ainsi traité passe à l’image dans un reportage
télévisé (France 3 Corse, 22 novembre 1998) dont le sujet était les dernières
intempéries. On découvrait sans que cela ne donne lieu à un commentaire le
panneau de « Santu Petru di Tenda » ainsi traité. L’apparition de ce type de
bombage dans le décor se fait même dans la presse écrite. Une photo publiée
dans Corsica (Corsica, septembre 2001) donne à voir un panneau dont « St-
Florent » a été barré. Depuis, sans produire de statistique précise, j’ai constaté
que cette pratique s’était développée sans discontinuité.
Des articles condamnant cette pratique vont alors être publiés. On lit dans une
chronique (Le journal de la Corse, 07-13 décembre 2001) qu’ « ils sont rares les
panneaux de signalisation routière (...) à ne pas être barbouillés ». Un autre Graffitis et panneaux de signalisation en Corse : 30 ans de conflits 13
hebdomadaire (La Corse, votre hebdo, 28 décembre, 03 janvier 2001) présente
cet avis dans son courrier des lecteurs : « or voici que depuis quelque temps des
mains anonymes effacent à la peinture les noms en français ne laissant que les
appellations en corse. » L’article est illustré par une photo montrant cinq noms
officiels d’agglomérations barrés.
Enfin, en 2002, un article (Corse Matin, 25 septembre 2002) documenté
se préoccupe par le préjudice subi par les contribuables. Il est indiqué que sur
les 5000 Km de routes insulaires, les dégâts que subissent nombre des 15 à 20
000 panneaux occasionnent 400 000 euros de frais. En effet, « en moyenne, un
panneau sur quatre est abîmé, tagué, scié ou dérobé après avoir été descellé ». ».
L’action de « tagueurs sectaires et intolérants » est décrite.
« Il s’agit parfois de souillures gratuites mais le plus souvent, les
maniaques du bombage ont la prétention de faire passer leur « hobby »
pour un acte militant. Ils cultivent un sectarisme qui les rend intolérants
au point de ne plus supporter la double toponymie des noms de lieux et
de communes en corse et en français. »
Sans commentaire, le passage à l’image (Public Sénat, Evènement, 06
mai 2003) d’un panneau d’entrée d’Ajaccio dont le nom français est barré, dans
un court documentaire de présentation de la Corse symbolise comment la guerre
des panneaux est devenu un des symboles des conflits qui travaillent la société
corse.
3. Les graffitis qui ne concernent pas la toponymie
Les graffitis posés sur les panneaux routiers ne concernent pas
exclusivement la toponymie. Ce phénomène, aussi ancien que celui qui vient
d’être analysé a donné lieu à une grande variété d’inscriptions.
Dès 1975 apparaît sur panneau présenté dans Arritti (Arritti, 03 novembre 1975)
un « IFF ». Il est à remarquer que, c’est sans doute intentionnel, il s’agissait
d’un panneau annonçant la priorité. Le journal autonomiste évoque en 1985, un
dépôt de plainte pour « barbouillages » sans préciser la nature de ceux-ci :
« Deux mots maintenant au responsable de la circulation bastiaise.
Après avoir ordonné à ses « tucistes » de détruire, chaque matin à
l’aube, les affiches annonçant le congrès de l’UPC, il a été décidé
solennellement de porter plainte contre l’UPC et ARRITTI pour
badigeonnage de panneaux de circulation. Qu’on ne voie là aucune
arrière-pensée politique, bien entendu. Absolument aucune. » (Arritti,
22 août 1985).14 Pierre Bertoncini
Dans le lot de photos d’amateur de 1989 déjà évoqué, des panneaux
signalant les limites des agglomérations (surtout cap corsines) de Porticciolo,
Santa Severa, Meria, Erbalonga, Pietracorbara, Miomo, Marine de Sisco, Ersa,
Oletta portent des bombages sans lien avec la corsisation. La majeure partie des
panneaux porte des « FLNC » ou « IFF ». Un « RPR » et un « FN » sont
également présents. On trouve également les insultes « gros PD » et
« Enculés ». À cause d’une forte surcharge graffitique certains deviennent sans
doute illisibles à qui les perçoit dans son véhicule à 50 km/heure.
Parmi les graffitis qui apparaissent dans La parabole corse (Casta,
1995) on devine un « CN » sur un panneau de Valle d’Orezza. Précisons que
l’envers d’un panneau, vierge de message peut être investi par des bombeurs.
Ainsi, le panneau qui porte le « Scala di a Santa Regina » porte à son dos un
« FLNC ». Le phénomène de surcharge graffitique semble avoir été perçu par
Nicolas Giudici. En 1997, il en donnait son interprétation :
« Même les équipements les plus rudimentaires, les panneaux de
signalisation, ont longtemps fait l’objet d’un débat destructeur,
intriguant les visiteurs par leur absence ou leur illisibilité. Beaucoup de
pancartes étaient arrachées, d’autres maculées. À l'origine de ce
vandalisme, le différend sur la toponymie. La classe politique locale
n’ayant pas compris, ou ayant trop bien compris, que la double
toponymie (corse et française) favorise l’image touristique de la région
dont elle souligne l’identité, répugnait à l’installer. En représailles, les
militants nationalistes procédaient à l’arrachage ou au gribouillage
systématique des pancartes, transformant la Corse en pays sans nom.
Routes sans destination, villages sans patronyme ; le visiteur se
retrouvait nulle part. Les touristes n’étaient pas seuls à en pâtir. Les
insulaires qui voyagent peu se perdaient régulièrement. Les zélateurs de
la langue corse aboutissaient ainsi à l’inverse de l’effet recherché : non
pas à imposer mais à effacer la toponymie locale du paysage. Et la perte
du nom n’est pas un symbole mineur » (Guidici, 1997 : 93).
Depuis cette date, j’ai croisé de nombreux panneaux bombés sans
rapport aucun avec la corsisation des toponymes. Souvent les messages n’ont
apparemment pas de lien avec le sens premier du panneau. Montrant une photo
d’un panneau annonçant un rétrécissement de voie annexé par un bombeur de
l’ANC, un graffiteur indiqua qu’il n’aurait pas placé son sigle sur ce support. Il
apparaît que des bombeurs sont insensibles aux associations d’idées suscitées
par leur peinture.
Un type de panneau pose un problème d’interprétation. Il s’agit des
messages annonçant une aire de repos ou une aire de camping. Entre Corte et
Propriano, par exemple, ils sont souvent accompagnés d’un « IFF ». Il peut Graffitis et panneaux de signalisation en Corse : 30 ans de conflits 15
s’agir d’un hasard, ce sigle apparaissant régulièrement sur des panneaux. On
peut également émettre l’hypothèse que le « IFF » est posé sciemment sur un
type de support qui est sensé renseigner en priorité un touriste. L’ « IFF »
rappellerait ainsi au touriste continental qui va s’installer sur un banc ou
s’arrêter sur une aire de repos qu’il n’est pas le bienvenu en ce lieu.
4. Des bombages entre sites touristiques et mémoire paolienne
A partir, de cette hypothèse de départ il apparaît nécessaire de
réinterroger le terrain. Le marquage du territoire par des panneaux de
signalisation dont l'auteur est un organisme public ne peut se résumer aux seuls
panneaux de signalisation routière. Cette dernière décennie, s'inscrivant dans un
ample mouvement (Le Roy, 1995), des opérateurs publics tels que le Parc
naturel régional de Corse ou le Département de la Haute-Corse ont été des
entrepreneurs actifs du marquage d'un territoire ou le patrimoine historique et
naturel est présenté au public en priorité touristique.
Sélectionnons quelques sites portant des panneaux d'information :
Le site de St-Antoine-de-Casabianca.
Le site d'une fontaine votive dans la Scala di Santa Regina.
Le site du couvent de Caccia.
Le site du pont de Ponte Novu.
La puissance publique marque de son empreinte ces sites dans la
période récente non seulement par la pose de panneaux à vocation didactique
mais également par des opérations de réhabilitation parfois importante : façade
recrépie pour les couvents (Casabianca et Caccia), pose de table d'orientation
(Moltifao), sentiers de la Scala réaménagés pour la fontaine qui en est un point
de départ pour les randonneurs, aménagement de parking pour les cars pour le
pont de Ponte Novu.
On a été témoin du fait que ces sites sont durant la même période et
souvent depuis plus longtemps marqués par des bombages politiques
nationalistes. On a mis en évidence qu'au-delà du simple message qu'ils
proposent à l'automobiliste, « FLNC » par exemple, ils s'inscrivent dans un
ample phénomène de réactivation du territoire de la mémoire paolienne. Les
sites qui viennent d'être cités sont des points forts du cœur de ce territoire qui
englobe avec moins d'intensité l'ensemble de la Corse conçue comme le
territoire d'une nation en quête d'autodétermination. Les bombages nationalistes
ne s'adressent pas directement au public des touristes comme c'est parfois le cas
lors de campagnes d'affichage dans le Pays basque (Leizaola Aitzpea, 2003 :
435). Signalons que le texte des panneaux proposé au public est en phase avec
le discours du pouvoir politique régional et départemental qui considère la
Corse comme une région ou un département de l'ensemble national français.
Ainsi graffitis et panneaux cohabitent sur les mêmes sites. Ils sont en
compétition pour en donner des interprétations différentes. 16 Pierre Bertoncini
Conclusion
La « guerre des panneaux » est un phénomène observé depuis le début
de la croissance de la revendication nationalitaire corse. Ce conflit perdure. Les
chroniqueurs ont pris l'habitude de le décrire jusqu'à aujourd'hui. Dans le même
temps, le paysage de la signalétique émanant d'organismes publics ayant évolué
surtout en raison de l'aménagement touristique du territoire, la compréhension
de la relation panneau-bombage doit tenir compte de cette nouvelle donne.
Indications bibliographiques
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1.Territoire et graffiti, des domaine déjà balisés
Analysant la dimension spatiale des relations sociales de la ruralité
corse d’antan, Georges Ravis-Giordani (Ravis-Giordani, 1990) a montré la
continuité entre la casa (maison) et la piazza (place publique). A partir de 1973,
des militants politiques nationalistes (Pesteil, 2006) se pensent comme les
continuateurs de Pascal Paoli (Bertoncini, 2007), celui qui fit la promotion
d’une « parole publique vraie ». Comprenant le complexe casa-piazza comme
celui du putachju (rumeur) et de la spaccata (parade), ils investirent un espace
discursif alternatif : la macchia (maquis). Le maquis n’est pas ici à comprendre
2ici comme une réalité botanique mais comme un espace défini par l’usage qui
3comprend par exemple les lieux de la nuit . De là, ils émettent des messages
grâce à la « propagande armée » ou par des graffitis. C’est le sens de ces
derniers, émis de l’interface entre Casa-piazza et furestu (étranger), que nous
interrogerons ici dans leurs rapports aux territoire.
Rappelons qu’un graffiti est une catégorie de marques humaines qui se
définit par la combinaison de divers critères. Il peut être posé volontairement
sur un bien immobilier, du mobilier urbain, ou un moyen de transport. Son
auteur n’a pas en droit l’usage du support qu’il utilise. Ainsi, toute pose de
graffiti a un caractère illégal. La forme du graffiti est indéterminée. Il peut

1Texte présenté dans Colloque pluridisciplinaire et international, Espaces hérités,
espaces enjeux, Appropriations, (dé)valorisations, catégorisations, Université de Basse-
Normandie, UMR Espaces géographiques et sociétés, Caen, novembre 2007.
2 On renvoie le lecteur à une compilation (Lorenzi, 2002).
3 La cartographie du maquis ne correspond pas ici à la répartition des essences végétales
mais à celle des espaces vécus telle qu’elle est proposée dans par Luc Gwiazdzinski
(Gwiazdzinski, 2005).