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Le statut du malade

De
160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1991
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EAN13 : 9782296232143
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LE STATUT DU MALADE XVIe-XXe siècles

« CONVERSCIENCES » Collection dirigée par Philippe BRENOT À l'aube du troisième millénaire, le champ scientifique éclate, les disciplines en mutation s'interpénètrent, convergence d'attitude pour le décloisonnement des connaissances. « CONVERSCIENCES » se veut carrefour de réflexion dans, sur et au-delà de la science, lieu d'élaboration pluri- et trans-disciplinaire. « CONVERSCIENCES » accueille ainsi des ouvrages de synthèse multi-auteurs (la Mémoire, tomes l et II), des actes de réunions à thème (les Origines, Langages, Sociétés), ainsi que des essais transdisciplinaires. Au-delà du clivage des disciplines et de la dichotomie sciences exactes-sciences humaines, « CONVERSCIENCES » crée un espace d'interaction pour que conversent les sciences en conversion. 1. Les Origines (dir. Ph. BRENOT), avec Y. COPPENS, E. DE GROLIER, Y. PÉLICIER, H. REEVES, J. REISSE. 2. Langages (dir. Ph. BRENOT), avec J. COSNIER, B. CYRULNIK, M. GROSS, A.-M. HOUDEBINE, M. DE CECCATTY. 3. Sociétés (dir. Ph. BRENOT), avec G. BALANDlER, R. CHAUVIN, Y. COPPENS, M. CROZIER, E. MORIN. 4. La Mémoire, tome l : «Mémoire et Cerveau ». 5. La Mémoire, tome II : « Le concept de mémoire ». 6. La Lecture, tome l : « De la neurobiologie à la pédagogie ». 7. La Lecture, tome II : «Psychologie et neuropsychologie». 8. La Lecture, tome III : «Le sens et l'émotion ». 9. Le Tétraèdre épistémologique, Michel PATY. 10. Le statut du malade, XVI-XX's., approches anthopologiques. 11. Le rythme (à paraître 1991).
Philippe BRENOT, c/o L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Maquette

de couverture

réalisée par Éric MARTIN

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0939-3

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Sous la direction

d'Arlette

LAFAY -

LE STATUT DU MALADE XVIe-XXe siècles
Approches anthropologiques

avec Anne-Marie BEGUE-SIMON, Anouchka COUSSAERT, Jean-Paul DEREMBLE, Jean-Pierre GOUBERT, Claude HAMONET, Allan HANSON, Annie QUARTARARO et Arlette LAFAY.

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

« L'inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs "se mangent entre eux" comme dit Goethe (je dis mange, mais Goethe n'est pas si poli). C'est généralement dans ces domaines mal partagés que gisent les problèmes urgents. » Marcel MA USS (Sociologie et anthropologie, PUF, 1983, Coll. Qua. drige, p. 365).

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INTRODUCTION Arlette LAFA y

La santé recouvre un ensemble de phénomènes complexes qui, suivant la définition de l'O.M.S., sont en même temps de nature sociale, somatique et psychique. En raison de cette diversité et de l'interdépendance des facteurs qui conditionnent la bonne santé, les manières d'approcher la santé d'un être humain, a fortiori d'un groupe humain, sont multiples: historique, sociologique, anthropologique, médicale, systémique... Jusqu'à une époque récente, ces différentes approches se sont développées séparément, voire dans une ignorance mutuelle, du fait même de leur nécessaire spécialisation. Il en résulte des dysfonctionnements dans les pratiques de santé, affectant les professionnels' et les personnes, sujets ordinaires de la santé. Le « colloque singulier» a fait place à une multitude d'examens sophistiqués, impliquant une division des tâches, renvoyant au malade l'image d'un corps morcelé, source d'angoisse. Depuis quelques décennies, la médecine a changé d'allure, de moyens et d'objet à tel point que des observateurs avisés n'hésitent pas à diagnostiquer une crise de la médecine. Dans le même temps, l'inquiétude s'est emparée des savants, affrontés à des problèmes éthiques que les conquêtes de la biologie obligent à résoudre de toute urgence alors que les valeurs traditionnelles, servant de critères pour l'action, se sont effondrées. La crise actuelle de la médecine participe d'une crise de la civilisation dont l'issue dépend de nos capacités à constituer une nouvelle science de l'homme, 9

fondement d'un éthos auquel se conforme le destin humain. « C'est de façon dramatique, incertaine, aléatoire que se pose le problème de la nature de l'homme, de l'unité de l'homme, de la nature de la société », faisait remarquer naguère encore E. Morin en soulignant la nécessité d'un déplacement de l'anthropologie culturelle ou sociale vers une anthropologie fondamentale, capable « d'établir des relations diplomatiques et commerciales entre les disciplines, où chacun se confirme dans sa souveraineté ». Si la pluridisciplinarité apparaît comme un remède à une atomisation du savoir qui brise l'image de l'homme élaborée au cours des siècles en Occident, il lui faut pour s'exercer trouver le champ commun où se noue le dialogue entre les disciplines. Le champ de la santé représente ce champ privilégié où la collaboration des chercheurs permet d'atteindre à une connaissance « plus claire des problèmes de la vie et de l'homme ». Elaborés au sein d'un séminaire pluridisciplinaire* par des historiens, des médecins, des anthropologues, les textes réunis dans le présent ouvrage concernent le point le plus sensible de la crise, celui où s'articulent pratiques de santé et statut du sujet. Intervenant dans le domaine de ses compétences, selon les méthodes qui lui sont propres, chaque chercheur vise à fournir, à partir de situations exemplaires, des connaissances capables d'éclairer nos comportements et d'orienter notre action. Empruntés aux réalités sociales et culturelles des sociétés modernes, le mal des ardents, peint par Grünewald, les phénomènes d'exclusion illustrés au travers de la maladie par une « histoire de parias» : les Goths et Cagots des Pyrénées, les relations du médecin et du malade, saisies à la veille de la Révolution de 1789, dans une période de bouleversements des institutions, la « santé et son sujet dans les écoles de diabétologie » de 1922 à nos jours, les réflexions sur les pratiques de santé actuelles en milieu hospitalier, les tests, les méthodes d'évaluation du handicap... révèlent, à partir de situations historiques et du vécu de la maladie, des constantes désignant le visage de l'homme vivant. La fonction du sacré, les mythes, les relations de l'individu et des groupes sociaux,
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* Département Santé et Société, UFR de Communication sociale (C.LS). Univ. Paris - Val de Marne. 10

et insertion

l'interaction des mentalités et des institutions, les rapports du réel et de l'imaginaire... en dessinent les traits principaux, constituant autant de systèmes ouverts pour des recherches à venir: elles induisent de nouvelles pratiques de santé et, plus largement, une réorientation de l'aventure humaine.

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L'ART, LA RELIGION ET LA MALADIE DANS LE RETABLE D'ISSENHEIM DE GRÜNEWALD
Jean-Paul DEREMBLE

Le polyptyque d'Issenheim actuellement exposé au musée des Unterlinden à Colmar ne cesse d'impressionner par l'extraordinaire vigueur des sentiments dépeints: les couleurs de la mort s'opposent à l'enchantement de la vie, l'athéisme de la mort de Dieu côtoie le mystère divin de sa naissance, l'histoire sainte se prolonge par celle des saints de l'histoire. Assemblés en fonction d'un système serré d'oppositions thématiques et esthétiques, les panneaux du retable délivrent des significations qui s'engendrent l'une l'autre selon une lecture tournante autour des trois pôles de la théologie, de l'anthropologie et de l'esthétique. Quelle que soit l'entrée par laquelle on découvre l'œuvre, chaque aspect apparaît dans ces trois dimensions et pour nous limiter à un seul aspect nous avons cherché à voir comment le retable abordait la maladie sur le double registre de la religion et de l'art.

I. LA COMMANDE
Le couvent d'Issenheim, situé à 20 km au Sud de Col13

mar, est un monastère fondé autour de 1250 dans la mouvance du prieuré dauphinois de La Motte qui dès 1247, suite à la protection spéciale du pape Innocent IV, se réclame de saint Antoine dont il obtient le monopole du culte en 1262

et qui devient abbaye en 1297. L'histoire des antonins

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est

difficile à cerner dans ses origines: initialement (vers 1093) les moines de La Motte sont des bénédictins mais qui se spécialisent peu à peu dans l'accueil des malades, en particulier ceux qui souffrent du feu sacré, appelé aussi feu de saint Antoine ou encore Mal des Ardens 2. Cette vocation hospitalière contrarie sans doute trop la règle de saint Benoît, toujours est-il que vers la fin du XIIIe siècle les moines lui préfèrent celle de saint Augustin plus souple et plus adaptée à des pratiques religieuses ouvertes sur le monde (c'est la règle adoptée aussi par les dominicains). L'invocation des saints devient alors le centre d'une spiritualité qui s'efforce de prendre en compte les maux du siècle; l'afflux des malades justifie la création de confréries laïques qui secondent les religieux et se consacrent entièrement aux soins « hospitaliers ». Le culte de saint Antoine s'explique surtout par la croyance populaire qui veut voir dans le récit des tentations de ce grand ascète du Ille siècle les marques d'une maladie terrible, l'ergot de seigle, qui subsista à l'état endémique tout au long du moyen-âge. Le patronage d'une telle autorité n'est toutefois pas sans conséquence sur la forme de spiritualité déployée par les antonins : l'ascèse devient le moyen privilégié de maîtriser la chair et il faut voir dans cette lutte incessante contre tout ce qui peut altérer le corps un désir d'exalter celui-ci et de le rendre conforme à l'image de son créateur. On invoque saint Antoine parce qu'il est sorti vainqueur des épreuves que le mal lui a infligées tout au long de sa longue
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1. La translation d'une relique de saint Antoine de Constantinople à La-Motte-Saint-Didier en Dauphiné (aujourd'hui Saint-Antoine-enDauphiné) s'effectue vers 1050 par Jocelin au retour d'un pèlerinage en terre sainte. Le pape Calixte II dédie l'église de la Motte à saint Antoine en 1119, cf R.P. Baudrot, Vie des saints et des bienheureux, Paris, 1935, pp. 350-352. 2. Par analogie avec cette maladie de la peau, les moines accueillaient aussi les malades atteints par la gale, la peste et dans la foulée les paysans et leurs troupeaux toujours vulnérables aux épidémies. Par une analogie encore plus extensive, on invoque saint Antoine pour tout ce qui concerne le feu et l'enfer, cf. R.P. Boudrot, op. cil. Saint Antoine est le patron des médecins. Longtemps les papes ont été soignés par des antonins, thérapeuthes et chirurgiens réputés. 14

vie (plus de cent ans), en particulier vainqueur de la suprême tentation arienne d'imaginer un Dieu désincarné méconnaissant les souffrances de l'homme promis à Dieu. La lutte contre l'arianisme est la clé de la mystique des Pères du désert et quand saint Athanase écrit la vie de saint Antoine au IVesiècle il entend réaffirmer le dogme nicéen du Christ vrai Dieu et vrai homme. Si la spiritualité antonite n'eut pas en Occident le même succès qu'en Orient (saint Antoine est considéré comme le père des moines byzantins à l'instar de saint Benoît pour les moines de l'Occident), elle inscrit aux marges des grands ordres religieux, en particulier les ordres mendiants en plein essor en ce XIIIe siècle, une méditation de la mort et de la résurrection qui se développe en parallèle avec une pratique caritative. La maladie n'est ni sublimée, ni niée, mais reçue comme une « tentation» contre laquelle il faut lutter de toutes ses forces pour en sortir victorieux. Le combat qui mène le malade contre son mal rejoint celui du Christ contre la mort qui trouve une issue heureuse le matin de Pâques. Le culte de saint Antoine s'est largement répandu d'abord en Dauphiné et en Savoie 3, puis en Europe, spécialement en Alsace grâce à la multiplication de ces monastères-hôpitaux. Celui d'Issenheim occupe une place stratégique au carrefour des routes qui mènent de l'Allemagne à Saint-Jacques de Compostelle et de Mayence à Naples. En 1502, l'empereur Maximilien 1er accorde aux antonins d'adjoindre au Tau bleu que les moines portent déjà sur leur habit, les armes de l'empire. En 1752, les antonins sont intégrés à l'ordre militaire et hospitalier de Malte, à un moment sans doute où les vertus thaumaturgiques des saints sont moins efficaces pour lutter contre les épidémies. On sait que le retable fut commandé en 1512 par Guido de Guersi, abbé d'Issenheim de 1490 à 1516 et successeur du grand abbé Jean d'Orlier (1464-1490). On ignore évidemment

tout du cahier des charges 4 rédigé par les moines à l'atten3. Cf. A. van Gennep, « Le culte de saint Antoine, ermite, en Savoie », in Archives d'ethnologie frànçaise n° 3, Maisonneuve et Larose, 1973, pp. 33-59. 4. Michael Baxandall a étudié de tels cahiers des charges pour les œuvres du Quattrocento, dans lesquels on trouve des orientations spirituelles mais presque davantage de considérations financières sur la façon d'utiliser l'argent de la commande et de produire une œuvre de prix, c'est-à15

tion de l'artiste, mais on peut présumer l'existence d'un ample projet théologique pour une œuvre destinée à surmonter le maître-autel du couvent et devant lequel les malades sont solennellement présentés. Un texte de 1480, retrouvé à Chambéry, décrète que les malades doivent être régulièrement amenés devant la statue de saint Antoine afin de parfaire leur guérison et provoquer le miracle. On peut donc affirmer à propos du retable d'Issenheim une double fonction religieuse et thaumaturgique ; il appartient à cette catégorie d'œuvres qui ne sont pas confinées dans le seul sérail religieux: son exposition régulière aux yeux des religieux, plus exceptionnelle aux yeux des malades, en fait une œuvre frontière du sacré et du profane.

II. L'ARTISTE
La personnalité de Mathias Grünewald pose des problèmes d'identité qui demeureront sans doute longtemps dans le mystère. Méconnu jusqu'au XIXesiècle, le nom. de Grünewald n'apparaît qu'au XVIIesiècle sous la plume de Sandrart S, écrivain d'art et peintre graveur allemand. Hagen en 1919, puis Zülch en 1938 ont voulu l'identifier à Mathis Gothart Neithart6, né à Würzburg vers 1470 et 11).ortà La Halle en 1528. Cette hypothèse, pourtant solidement étayée, est remise en question par Rieckenberg en 1971 qui propose l'identification avec Mathias Grün: sculpteur peintre, devenu bourgeois de Francfort en 1512, il quitte la ville en 1527 pour se mettre au service du comte d'Erbach et meurt en 1532. Le débat reste ouvert 7. On sait seulement que toutes les
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dire riche en couleurs précieuses et en décorations aurifères. «Lœil du Quattrocento », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 40, 1981, cf. aussi Les humanistes à la découverte de la composition en peinture 1340-1350, Paris 1989. 5. Joachim von Sandrart, Teutsche Akademie der elden Bau-Bildung Mahlerey Kunste, Nuremberg, 1675-1679, édition latine, 1683. 6. On trouve les lettres M G N dans le monogramme apposé sur le Saint Laurent du Retable Helleret sur le cadre du Triptyque d'Aschaffenburg. '

7. Cf. Pierre Vaisse et Piero Banconi, Tout l'œuvre peint de Grünewald, 2e édition complétée par Pierre Vaisse, Paris, Flammarion, 1984. 16

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