Le tambour

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Les contes sont à la mode. Ils ont toujours été la manière de dire, discrètement, mine de rien, des vérités intemporelles de l'âme humaine. L'auteur, médecin, psychothérapeute, père, "dé-lie" ici un conte de Grimm, à la lumière de son expérience de père, de médecin, de thérapeute. Il nous propose de méditer avec lui ce texte. Loin de nous offrir un nouvel ouvrage théorique, il nous propose de partager sa réflexion, ses rêves, ses expériences. Il s'agit pour nous de nous approprier, à notre tour, la matière du conte, de la mastiquer longuement, de la regarder agir en nous, à la manière d'un de nos propres rêves.
Publié le : mercredi 2 juillet 2008
Lecture(s) : 47
EAN13 : 9782304009743
Nombre de pages : 199
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2 Titre
Le tambour

3Titre
Jean Yves Laurent
Le tambour
Pérégrination
Essai
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00974-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304009743 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00975-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304009750 (livre numérique)

6 8
QUAND J’ÉTAIS PETIT
Je ne savais pas l’origine des contes.
On disait « les contes de fées ». Cependant
les personnages de ces récits ont pris place très
tôt dans ma vie. Ils partageaient mon imagi-
naire, donc ma vie, avec d’autres héros. Aux
images nées de ces récits se mêlaient des per-
sonnages pour moi mythiques, comme Jean
Mermoz ou St. Exupéry. Toutes ces histoires,
mélangées aux récits plus modernes de Robin-
son Crusoé, Davy Crockett, d’Artagnan, Jean
Valjean mais aussi des personnages de la « Lé-
gende des Siècles » formèrent peu à peu ma my-
thologie personnelle. Si vous y ajoutez les rois,
prophètes et autres demi-dieux des récits bibli-
ques ou odysséens vous aurez une petite idée
des acteurs qui œuvraient sur la scène du théâ-
tre que j’animais au fond de mon lit, quand le
brûleur du radiateur à gaz ronflait soudaine-
ment, éruption souterraine.
J’ai retrouvé tous ces personnages, les uns
après les autres, au gré des lectures, des leçons
d’Histoire ou des cours de littérature. Je les ai
redécouverts et un peu mieux situés les uns par
9 Le tambour
rapport aux autres. Le génie qui avait mélangé
leurs aventures continuait cependant de pertur-
ber ma chronologie personnelle au grand dam
des mes parents et professeurs.
L’Histoire a toujours été pour moi mêlée
d’histoires. Les religions, en particulier, n’ont
jamais eût pour moi le poids respectable de
« paroles d’évangile ». Gilgamesh était cousin
des Rois Mages.
Je bénéficiais, il est vrai, d’un avantage :
j’étais souvent malade et privé d’école. Les
journées entières ainsi libérées, je les occupais à
dévorer tout ce qui pouvait être lu. La biblio-
thèque de mes parents était bien fournie en ou-
vrages historiques, et le « Grand Larousse » de
mon grand-père, que j’avais le droit de lire une
fois les devoirs scolaires accomplis, furent des
mines que je creusais avidement. A l’école, les
panneaux du préau, décorés à la manière de Pu-
vis de Chavannes (je crois qu’il s’agissait d’une
illustration de la fuite de Caïn après le meurtre
de son frère !), les affiches (on dirait maintenant
les posters) qui décoraient les salles de classe,
mélangeaient pour moi Jeanne d’Arc à Orléans
puis à Rouen, les méfaits de l’alcoolisme et la
reddition de Vercingétorix !
Et puis les contes ont resurgit. Ils font partie
de ma pratique. Je les dis dans mes séances de
thérapie, nous réagissons ensemble, avec mes
patients (clients ? frères en recherche ?), nous
en écrivons de nouveaux.
10 Quand j’étais petit
Il y a dans la psychothérapie quelque chose
de la pérégrination. Il s’y cache aussi une part
de mystique. Tobie Nathan a pu écrire : « qu’il
n’y a pas de thérapeute qui n’ait un dieu ».
L’accompagnant se doit d’avoir approché son
propre centre.
« La voie vers le but est tout d’abord indis-
cernable et chaotique, et ce n’est que progressi-
vement que se multiplient les indications qui
précisent l’existence de ce but. Ce chemin ne va
pas en ligne droite. Il est apparemment cyclique.
Une connaissance plus précise m’a montré qu’il
s’élevait en spirale. Après certains intervalles, les
thèmes oniriques ramènent sans cesse à des
formes données qui, à leur façon, désignent un
centre. Il s ‘agit d’un centre, ou d’une disposi-
tion centrée qui, d’ailleurs, peut apparaître par-
fois dès les premiers rêves. En tant que mani-
festations de processus inconscients, les rêves
tournent ou effectuent une circumambulation
autour du centre en se rapprochant de celui-ci
grâce à des amplifications toujours plus claires
et de toujours plus de portée. A cause de la di-
versité des matériaux symboliques, il est tout
d’abord difficile de discerner quelque ordon-
nance que ce soit. En fait rien ne permet de
supposer que les séries de rêves soient soumises
à un principe ordonnateur quelconque. Mais si
11 Le tambour
on y regarde de plus près, l’évolution se révèle
1suivre un cours cyclique ou spiral ».
Que ce soit Santiago, La Mecque, Benares ou
Jérusalem, le pèlerin connaît le terme du
voyage. Il sait qu’il est en quête de sa vérité. Les
rencontres, les soirées tranquilles à l’auberge, la
méditation dans quelque cloître sont d’autant
d’importance que la marche. Celle-ci inscrit ce-
pendant le phénomène dans le corps, ce qui
n’est pas rien, et dans le temps, ce qui est aussi
important. Les connaissances des neurosciences
nous confirment qu’il convient d’un certain
temps et d’une inscription dans le corps, pour
que les changements psychiques soient réels et
« efficaces ».
Les contes sont des rêves partagés, des rêves dits,
depuis des dizaines de siècles par les peuples
dont nous sommes issus. Ce sont aussi des pè-
lerinages sur place.
Sont ils nés de l’imagination fertile d’un
chaman, d’une sage femme, d’un prêtre ? Vien-
nent-ils de la transformation progressive des
aventures de personnages réels ? Je ne sais. Sans
doute un peu de tout cela. Ils me parlent au-
jourd’hui, comme ils ont parlé hier à d’autres
personnes. Ils éveillent mes rêves comme ils le
font dans tous les pays du monde. Ils font plus
que cela : ils titillent quelques régions de mon

1 C.G.Jung, Psychologie et Alchimie, Ed. Bu-
chet/Chastel
12 Quand j’étais petit
cerveau, de mon psychisme et, sans que je
puisse toujours découvrir les étapes qu’ils par-
courent, mes sentiments, mes émotions et mes
idées en sont transformés. Ils parlent à mon
âme, en dehors de toute raison raisonnante.
Comme les rêves, les contes, issus de l’âme
des hommes, agissent en moi. Ils me parlent du
fond de notre être commun. Ce faisant ils mo-
bilisent le mien, activent les énergies profondes
qui y sommeillent.
Celui que je propose de lire - ou plutôt de
« manduquer », de mastiquer longuement pour
en extraire la moelle - en ma compagnie est « Le
Tambour ». Ce conte « découvert » au sens ar-
chéologique par les frères Grimm, nous engage
dans un parcours. Il nous mène sur ce chemin
que nous devons parcourir, tous, nous les
hommes, qui va du sortir de l’enfance à l’entrée
dans l’âge d’homme.
Ma vie, mes pensées, sont mes actes. Ma fan-
taisie a entrecroisé plusieurs branches de ma
spirale personnelle dans ces pages. C’est ainsi !
Acceptez-le, refusez-le. Vous en avez la liberté.
Quand j’écoute un conteur, par moments ma
pensée s’envole, et des fenêtres s’ouvrent qui
m’apportent des lumières souvent inattendues.
Quand, dans mon exercice professionnel, je
reçois un rêve, je constate un phénomène du
même ordre. C’est comme si l’inconscient du
rêveur et le mien s’accordaient. C’est son his-
toire, bien sûr, et c’est son rêve. Mais, me le
13 Le tambour
confiant il m’y fait pénétrer. Et les paroles sa-
vantes qui parfois me viennent à ce moment, je
les oublie souvent, à mon grand désespoir ! Le
moment est le moment, irremplaçable. Tâchons
d’en profiter !
Je ne suis pas philologue. Je n’ai à ma dispo-
sition que la culture que mes maîtres et ma
curiosité m’ont accordée.
Ce conte nous est confié, au travers des siè-
cles, tel qu’il nous est parvenu. Je me propose –
et je vous propose- d’appliquer la méthode que
j’utilise quand un rêveur me confie sa produc-
tion intime. Respectant les éléments qu’il ap-
porte, nous pratiquons une sorte d’ampliation.
Comme les astronomes découvrent, dans des
galaxies connues depuis longtemps, de nou-
veaux corps célestes, ou en supposent
l’existence, m’appuyant sur ce qui est dit – ici
écrit- je laisse les associations se faire et les
coïncidences apparaître.
C’est ainsi que j’ai écrit ces lignes, marquées
d’une immodestie absolue. Je serais remercié si
vous laissez fuser vos propres intuitions à votre
tour, à votre rythme.
De ce chaos naîtra peut-être quelque idée,
quelque ligne courbe ou sinusoïde intéressante à
suivre. A vous d’en juger, d’en prendre et d’en
jeter ce que bon vous semblera.
Ce conte m’a semblé décrire, à la manière des
contes, légère, subtile, une initiation, une péré-
grination. Celle-ci nous fait parcourir dans le
14 Quand j’étais petit
même temps plusieurs branches de la même
spirale.
Il y a là le parcours d’un homme qui
d’adolescent va parvenir à l’âge d’homme. On y
découvre les étapes indispensables que son es-
prit – comme toute conscience humaine- devra
franchir.
Le conte ne nous parle pas seulement de la
croissance d’une conscience « consciente ». Il
nous suggère aussi, me semble-t-il, les épreuves
que celle-ci doit accepter pour accéder aux
énergies cachées au dedans d’elle même : éner-
gies puissantes de l’inconscient. A ce moment le
conte nous propose de découvrir, d’entendre
« d’inconscient à inconscient » la nécessaire ren-
contre de l’âme féminine qui est en l’homme.
Mais, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en
nous racontant une histoire de jeune homme, le
conteur nous amène à envisager également le
rôle des femmes dans le parcours masculin et
quelques étapes de leur propre chemin de vie.
Laissons nos esprits divaguer, mais à la ma-
nière de D.N.Winnicott : « Naturellement si ce
que je dis compte une parcelle de vérité, les
poètes en auront déjà traité. Pourtant les éclairs
d’intuition qui traversent la poésie ne peuvent
nous dispenser de cette tâche pénible qui est la
notre : s’éloigner pas à pas de l’ignorance. »
15
UN JEUNE HOMME DÉMOBILISÉ
Un soir, un jeune tambour qui marchait tout seul
dans la campagne. Il arriva au bord d’un lac : là, il vit,
posées sur la rive, trois petites pièces de lin blanc.
« Quelle toile fine », se dit-il en en mettant une dans
sa poche. Il rentra chez lui et, cessant de penser à sa
trouvaille, il se coucha.
Voici un jeune homme.
Pour l’heure, il marche seul dans la campa-
gne. Sa période militaire est terminée. Il est
« démobilisé » et libre.
Démobilisé, il est accessible à tous les appels
de sa nature profonde, de son inconscient. Il est
accessible à tous les projets. Reprendra-t-il le
métier de son père ? A ce moment du conte, je
ne sais pas s’il est libéré depuis peu, s’il revient
tout juste au pays ou s’il erre, désœuvré, alors
qu’il est déjà de retour depuis quelques temps.
Cette incertitude même ouvre un espace
d’imagination, de rêverie, de projection.
Je peux, selon mon humeur du moment, me
le représenter dans l’une ou l’autre des situa-
tions. Cette « mise en scène » apparemment
17 Le tambour
anodine, me place dans un espace de confusion,
favorable à l’écoute ouverte de la suite du récit.
Je trouve cette manière de confusion dans
l’antienne de certains autres contes : « il était
une fois, hier ou demain… »Il s’agit là d’un
« truc » redécouvert par les hypno thérapeutes
dans la lignée de Milton Erikson.
Qui va-t-il rencontrer ? Regardons-le mar-
cher d’un pas parfois ample, enthousiaste, im-
patient, rapide.
A d’autres moments il se laisse aller à la rêve-
rie. Peut-être quelque sourde inquiétude
l’envahit-elle ? Il oublie peu à peu le pas mili-
taire, reprenant la démarche du terrien qu’il
était. Il se penche ici pour cueillir une graminée
qu’il fiche entre ses dents, là pour chaparder
une pomme ou une poignée de cerises (je ne
sais pas en quelle saison nous sommes). Il lève
la tête pour préciser une odeur, un parfum, une
effluve, identifier un son dans cette campagne
qu’il connaît bien. Ce clocher est celui de son
village. Il revient après des années de service
militaire. Il a quitté ce lieu encore enfant. Il re-
vient presque fait homme. A la fin du conte il le
sera.
Pour l’instant, il n’a rien à faire.
Il est seul. Après avoir été protégé par le
groupe familial puis par le groupe militaire qui
lui a permis quelques expériences, mais qui l’a
18 Un jeune homme démobilisé
gardé coupé du monde, il doit maintenant choi-
sir seul son chemin.
Tout adolescent sent à ce moment la grande
solitude, génératrice de tentations de repli sur
soi, mais aussi de retour en de nouveaux girons
protecteurs : bandes, sectes, lieux où il aura la
sensation d’être reconnu, un peu différent mais
pas trop, un peu protégé mais sans cette fichue
mais bienvenue- sollicitude des parents.
Il est seul sur ce chemin.
Cette solitude, et la peur qui l’accompagne,
cette coupure d’avec les attaches maternelles,
est indispensable au début de la maturation de
ce jeune homme. Il n’est que de se rappeler les
nombreux rites d’initiation masculine que nous
racontent les ethnologues pour nous conforter
dans la justesse de la coupure, non pas tant
d’avec le père, que d’avec la mère.
Il a la tête pleine d’images de souffrances et
de cris d’excitation. Mais l’exaltation s’est apai-
sée depuis qu’il s’est éloigné de ses compa-
gnons.
Il a peut-être oublié les noms des paysans qui
travaillent dans ce champ, ceux à qui appartien-
nent ces bêtes. Il se demande ce qui s’est passé
au village pendant son absence, longue - il
n’était pas rare que le service militaire dure une
(ou pour les malchanceux plusieurs) période (s)
de sept ans ! - Ses parents sont-ils encore en
vie ? Ses frères et sœurs peut-être mariés ? Ont-
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