Le Temps des retraites. Les mutations de la société salariale

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Autrefois, le départ à la retraite marquait la coïncidence entre la fin de la vie professionnelle, l'obtention d'une pension et le début des handicaps de la vieillesse. Cette coïncidence n'existe plus : le travail cesse bien souvent avant la liquidation de la pension et la " vieillesse " est peu à peu repoussée dans le grand âge. L'augmentation de la longévité ouvre l'horizon d'une existence où l'on ne sera bientôt, à 60 ans, qu'aux deux tiers de sa vie. Au-delà des débats d'experts, comment repenser les retraites pour des hommes et des femmes qui, avant de connaître les affres de la vieillesse, seront longtemps " âgés sans être vieux " ? Comment sécuriser les nouveaux parcours de vie et faciliter leurs transitions ? Comment prendre en compte, non seulement le risque de dépendance, mais aussi le risque " fin de carrière " ? Cet essai dessine les contours d'une nouvelle retraite, adaptée à la recomposition des cycles de vie et singulièrement à l'émergence d'un nouvel âge : les 50-70 ans.


Publié le : mardi 25 mars 2014
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EAN13 : 9782021114201
Nombre de pages : 96
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Le t em p s d es r et r ait es
Da n s l a m êm e c o l l e c t i o n
Ér i c M A UR I N L'Egalité des possibles. La nouvellesociétéfrançaise (2002)
Th ér èse DELPECH Politique du chaos.mondialisationface de la  Uautre (2002)
Ol i v i e r R OY Les Illusions du 11septembre. Ledébatstratégique face au terrorisme (2002)
Je a n -Pa u l FITOUSSI La Règle et le choix. De la souveraineté économique en Europe (2002)
M i c h a e l IGNATIEFF Kaboul-Sarajevo. Les nouvelles frontières de l'empire (2002)
D a n i e l LLNDENBERG Le Rappel à l'ordre.Enquêtesurles nouveaux réactionnaires (2002)
Pi e r r e -M i c h e l M ENGER Portrait de l'artisteentravailleur. Métamorphoses du capitalisme (2 0 0 3 )
H u g u e s LAGRANGE Demandes de sécurité. France, Europe, Etats-Unis (2 0 0 3 )
Xavier Gaullier Le t em ps des ret rait es
Les mut at ions de la sociét é salar iale
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LA R ÊI D ME U
Collect ion dirigée par Pierre Rosanvallon et Thi erry Pech
ISBN 978-2-02-111419-5
© É d i t i o n s d u S e u i l e t L a R é p u b l i q u e d e s I d é e s, f é v r i e r 2 0 0 3
Le Cod e de la pr opr i ét é i nt el l ect uel le i n t er d i t les copies ou reproduct i ons dest inées à une u t i -l i sa t i on col l ect i ve. To u t e représent at i on o u r ep r o d u ct i on i nt égr al e o u par t i el l e f ai t e par quel que procédé que ce soi t , sans le consent em ent de l ' aut eur ou de ses ayant s cause, est i l l i -ci t e et const i t ue une cont ref açon sanct i onnée par les art icles L. 3 3 5 -2 et sui vant s d u Cod e de l a pr opr i ét é i nt el l ect uel l e.
w w w . s e u i l . c o m
Int roduct ion
\ / o i c i vi n gt ans que l 'avenir des retraites occupe l'act ualit é. Et plus on se rapproche d u m om ent les générations nom breuses d u baby-boom com m enceront à sort ir de la vi e active, plus l'inquiét ude grandit . Au-del à des débats d'ex-pert s, chacun voi t bien que le vieillissem ent est devenu un pro-blèm e m ajeur. Est -on sûr pourt ant d'en prendre t oute la m esure? La quest ion qui agite le débat publ i c est apparem m ent bien balisée. La réform e des retraites est liée à t rois param èt res: les cotisations, les prestations et l'âge de départ, ainsi qu'au t ype de gest ion choisi - répart it ion ou capitalisation. L'aborder com me une équation à résoudre risque pourt ant de la réduire à un exercice pour init iés, alors qu'elle concerne, non seulem ent les niveaux de vi e, mais aussi les modes de vie et les cycles de vie. Nous voudrions proposer ici une autre façon de réfléchir, en insistant sur les conséquences sociétales des choix qui seront faits dem ain. Car t oute t ransform at ion d u niveau des cot isat ions, des pensions ou de l'âge d u départ, affecte en m êm e tem ps l'organisa-t i on des tem ps sociaux sur l'ensem ble de l'existence. Dès sa créa-t ion, en effet, le risque vieillesse a été déf ini com m e la const it u-t i on d ' un revenu de rem placem ent pour les i ndi vi dus que le vieillissem ent rendrait un jour incapables de t ravailler. La retraite
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L E T E M P S D E S
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m arquait alors la coïncidence entre la fin de la vie professionnelle, l'obt ent ion d'une pension et le début des handicaps de la vieillesse. El l e ét ait de courte durée et essentiellem ent consacrée au repos et à des activités lim it ées. De fait, la place centrale du t ravail, le déve-loppem ent du système scolaire et celui des retraites découpaient l'existence en trois étapes:at ion pendant la jeunesse, la pro-la form duct i on pendant la vie act ive, le repos pendant la vieillesse. Avec le t em ps, la ret raite s'est transform ée;n'est plus un risque elle puisque la plupart des individus peuvent en profit er;elle n'est plus une court e période de l'exist ence, puisque l ' on vi t en m oyenne beaucoup plus longt em ps ; elle n'est plus synonym e de pauvreté puisque le revenu m oyen des retraités est à peu près sem blable à celui des actifs. Et la coïncidence d' hi er n'existe plus : le t ravail cesse bien avant la l i qui dat i on de la pension et la « vieillesse » est davantage associée au grand âge qu'au départ à la retraite. Qu e peu-vent signif ier alors des ajustem ents périodiques des cotisations, des pensions ou de l'âge de départ?La société salariale avec sa concep-t i on de l'em ploi, des carrières et de la prot ect ion sociale se t rans-f orm e: la retraite à son t our se redéfinit.
I l faut, pour le bien voir, prendre au sérieux le fait que les inst it ut ions de retraite délivrent à la fois des pensions et d u « tem ps l i bre i n d em n i sé». De sorte que t out e m odif icat ion des règles d' at t ri but i on de ces pensions i m pl i que de nouveaux arbit rages entre revenu et tem ps l i bre, entre tem ps de t ravail et tem ps hors t ravail, ainsi qu'ent re les divers tem ps sociaux (f am ilial, profes-sionnel, de f orm at i on...) sur l'ensem ble de l'existence. Ai n si , le fait q u ' i l faille cotiser pendant 40 ou 37,5 ans pour une pension plus ou m oins élevée n'est pas sans conséquences sur l'organisat ion du cycle de vie. Mais l'allongem ent de l'espérance de vie est t out aussi décisif pui squ' i l ouvre l ' hori zon d'une exis-tence où l 'on ne sera bient ôt , à 60 ans, qu'aux deux tiers de sa vie. Auj our d' hui , nom bre d'hom m es et de femmes de cet âge se perçoi-vent com m e capables et com pét ent s, «âgés sans être vi e u x»,
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pourrai t -on dire, et se projet t ent dans une retraite faite d'act ivit és m ult iples ou encore souhaitent prolonger leur vi e professionnelle. Com m e l'évolut ion d u tem ps de t ravail, celle de la retraite est liée aux transform ations des autres tem ps sociaux, elles-m êm es travaillées par une longévit é croissante. La ret raite devient une 1 « banque du temps » q ui i m pl i que une certaine répart i t i on des périodes d'act ivit é et de non-act ivit é sur t oute la vie. El l e s'inscrit e 2 dans ce que l 'onaappelé la « quest ion sociale auXXIcellesiècle », des tem ps de la vie et non plus seulem ent celle du tem ps de t ravail. On com prend alors que nos débats budgétaires et financiers sur la réform e t ouchent en dernière analyse au plus i nt i m e de nos vies individuelles:à la m anière dont nous organisons nos existences. Certains restent pourt ant tentés de réduire la quest ion à celle de la durée de cot isat ion nécessaire pour obt enir une retraite à t aux pl ei n, ou de façon plus précise, au problèm e, devenu explosif, de la retraite à 60 ans. I l est bien clair que ce poi nt ne saurait être m inim isé, mais l'enjeu de la ret rait e-banque du tem ps est pl ut ôt obscurci qu'éclairé par cette focalisation. Si l 'on veut réfléchir, de façon prospective, dans le sens q ui vi ent d'être décrit , i l vaut m ieux part ir de deux défis. Le prem ier concerne, dès aujourd'hui, un nouvel âge: les 50-70 ans, une période de plus en plus caractérisée par une double dést abilisat ion, celle des fins de carrière professionnelle et celle de la réforme des retraites. Quelles en sont les conséquences pour la société et pour les i ndi vi dus par rapport à la période précédente où les carrières professionnelles étaient com plètes et linéaires jusqu'à une ret raite à âge fixe, vécue com m e un « t roisièm e âge » ?Qu e signif ie, autrem ent di t , le projet d' un « vieillissem ent act if »? Le second port e, à plus long term e, sur les transform ations d u parcours de vie à part ir du paradoxe de la « société longévit ale ».
1. L'expressionest de Gosta Rehn, «é de la vie dePour une plus grande flexibilit travail »,Observat eurde l'OCDE, février 1973. 2 .M .- C. Carrère-Gee, lesTemps de la libert é,Paris, Ramsay, 2002,
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LE T E M P S D E S
R E T R A I T E S
On aurait pu croire en effet que le gain d'espérance de vie serait réparti de façon équilibrée entre les différents âges. I l n'en est rien : i l est actuellem ent t out entier im put é à la retraite. L'augm ent at ion du tem ps libre dont chacun de nous dispose est ainsi d'abord consa-crée à d u tem ps en fin de vie. En sera-t -il de même dem ain? Sur chacun de ces point s, les choix à venir pourront donner l i eu à des situations plus ou m oins précaires ou, au cont raire, favo-riser la qualit é de vie et le « bien vi e i l l i r ». Dans tous les cas, i l y va d' un projet de société. L'hypothèse de cet essai est que l'enjeu réel de nos débats consiste à im aginer u n nouveau concept de ret rait e, adapté à la recom posit ion des cycles de vie et singulière-m ent à l'ém ergence de ce nouvel âge: les 5 0 -7 0 ans. N e pas le com prendre, c'est prendre le risque d'une réform e technocratique et, au finale, inadéquate. L'adm ettre, c'est s'engager dans une redé-finition des m odalités de la prot ect ion sociale qui prenne en com pte à la fois le risque «f i n de carrière » et le risque dépendance, et non seulem ent, com m e autrefois, le risque vieillesse. Bref, c'est essayer de penser une retraite q u i sécurise les nouveaux parcours de vie, f acilit e les t ransit ions et organise de nouveaux équilibres entre choix individuels et garanties collectives.
Le prem ier chapitre analyse la crise des retraites et les orien-t at ions concernant leur réf orm e: posit ions et proposit ions. Le deuxièm e t rait e de l 'em pl oi et des fins de carrière:présent et le l'avenir des préretraites d u poi nt de vue des pouvoirs publics, des entreprises et de la retraite. Le troisièm e chapit re envisage com -m ent la ret raite de dem ain pourra perm et t re une diversif icat ion dans ses m odalités et dans l'âge des départs:retraite à lala «  de carte » à la banque du tem ps. Le quatrièm e chapitre t ire les conclu-sions de cette diversif icat ion pour les 5 0 -7 0 ans: une pluriact ivit é nouvelle, «êt r e âgé sans être vi e u x». Le dernier chapitre m ont re com m ent la retraite peut perm et t re une autregestion desâgeset des tem ps sociaux sur l'ensem ble de l'existence.
CHAPITREI
Quelle cr ise? Quelle réforme?
P I ar com paraison avec d'autres pays, la France fait preuve d'une lent eur et d' un ret ard évidents pour réfor-m er ses retraites:période récente a bien été celle des rapports la 3 (une dizaine depuis 1986) plus que celle des décisions . Si des pro-grès ont été réalisés dans l'élaborat ion d' un diagnost ic partagé, on est encore l oi n du consensus sur les mesures à prendre. I l n'est certes pas quest ion de nier l'apport des régim es f ran-çais:couverte par l'as-aint enant ion est m de la populat l'ensem ble surance vieillesse; l'augm ent at ion de l'espérance de vie a fait de la retraite une réalité pour un nom bre de plus en plus im port ant de personnes et sur une plus longue durée ; la pauvreté a fort em ent reculé chez les ménages de retraités: le niveau de vi e m oyen est auj ourd' hui com parable à celui des personnes d'âge act if. Cet t e réussite résulte de l'augm ent at ion des prélèvem ents pour la retraite
3.Depuis l'ordonnancede1982fixant1âge légal de la retraiteà60 ans, on retien-dra pourtant: la loi Balladur de 1993 modifiant les conditions d'accès à la retraite des salariés du régime général et assimilés, et créant le Fonds de solidarité vieillesse; la loi Madelin de 1994 instaurant un complément retraite volontaire par capitalisa-tion pour les non-salariés;les accords Agirc-Arrcoen 1996 ;le renforcement du Fonds de réserve pour les retraites en 2000; en 2001, l'accord pour le renouvellement de l'accord Agirc-Arrco de1996 ;d'épar-plans partenariaux instaurant les la loi en 2001 gne salariale volontaire.
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LE TEM PS DES RET RA I T ES
(5 ,4 % d u PlB en 1959, 1 2 ,6 % en 2000) facilitée par l'im port ante croissance des Trent e Glorieuses. En France, la gest ion par répart i-t i on, collect ive et obligat oire, est spécialem ent étendue puisqu'elle touche à la fois les régim es de base et les com plém entaires: elle im plique une solidarité entre les générations qui est un point essen-t iel du cont rat social, de la cohésion nationale, mais aussi d u f onc-t ionnem ent dém ocratique de la société car le m ont ant des pensions relève i ci d'une décision polit ique. Mais ce système souffre de ses rigidit és:ses capacités d' i ner-tie sont fortes, ses disposit ions au changem ent faibles.
Un d i a gn o st i c
p a r t a gé
Le rapport d u Consei l d' ori ent at i on des retraites (COR) a 4 cependant fait avancer la réflexion collect ive . Com posé d'acteurs sociaux, de parlem entaires et de personnalités qualifiées, i l a réussi, par une concert at ion perm anente, en dist inguant ce qui relève de l'expert ise et ce qui relève des choix polit iques, à élaborer un dia-gnost ic part agé, m ont rant qu'aucune fatalité dém ographique ou économ ique ne condam nait le systèm e par répart i t i on Mêm e le Medefet ,d u à gauche c, ont reconnu cesion Coperni PS, la Fondat avancées. At t ardons-nous un inst ant sur ce diagnost ic. Le vieillissem ent de la popul at i on est sans doute la figure 5 m aîtresse d'une « obsession dém ographique » bien française:sou-vent appréhendé com m e un phénom ène catastrophique, i l devait m ener inévit ablem ent à des conséquences insupportables pour le système de retraite et de santé. Cet t e focalisation sur les projec-tions dém ographiques ét ait censée l i vrer en même tem ps la solu-t i on du problèm e:une rem ontée de la fécondité suffirait, pensait-
4 . COR ,les générations,renouveler le contrat social entre  Retraites:  Pa D o c u -L a r i s , m e n t a t i o n f ra n ça i se, 2 0 0 1 . 5. Hervé Le Bras, Marianne et les lapins. L!obsession dém ographique. Paris, Olivier Orban, 1991.
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