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Le Temps et la Psychose

De
192 pages
Au travers d'une psychothérapie d'une jeune schizophrène, Franca Madioni analyse la conscience intime du temps dans l'univers morcelé de la psychose. Cette étude esquisse non seulement une compréhension nouvelle de la conscience du temps chez les schizophrènes, mais elle ouvre aussi des perspectives philosophiques novatrices concernant l'analyse de la subjectivité et de la temporalité dans le sillage de penseurs comme Husserl. A côté d'une ample description clinique, l'auteur relève le défi philosophique de la psychose : le moi psychotique devient le modèle d'une subjectivité originairement fragmentaire.
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LE TEMPS ET LA PSYCHOSE

Collection Études psychanalytiques dirigée par Alain Julien Brun et Joël Bernat

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Déjà parus

Joël BERNAT, Le processus psychique et la théorie freudienne. Au-delà de la représentation, 1996. Martine DERZELLE, La pensée empêchée, Pour une conception psychosomatique de l'hypocondrie, 1997. Thémélis DIAMANTIS, Sens et connaissance dans lefreudisme, 1997. Yves GERIN, Souffrance et psychose, 1997. Filip GEERARDYN, Gertrudis VAN DE VIJVER, (dir),Aux sources de la psychanalyse, 1997. Yves MATISSON, Approche psychanalytique du trouble sensoriel des mots, 1998. HouriyaABDELOUAHED, La visualité du langage, 1998. Stéphane LELONG, Fantasme maternel etfolie, 1998. Patrick DI MASCIO, Freud après Auschwitz, 1998. Gabrielle RUBIN, Travail du deuil, travail de vie, 1998.

@ L' Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7219-2

Franca Madioni

LE TEMPS ET LA PSYCHOSE

Préface de G. Lantéri-Laura

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A mes parents, à mon frère

Je tiens à remercier M Georges Lantéri-Laura pour son soutien constant et généreux qui a permis de mener à bien cette recherche. Au cours de ces années de travail, j'ai pu apprécier ses qualités de 'maître à penser' et sa grande humanité. Je remercie également Mme et M Nuccia et Ermanno Bencivenga (professeur de philosophie à Irvine University of California) pour leur précieuse aide quant à la réflexion philosophique de cette étude, et je leur suis reconnaissante de l'amitié profonde qu'ils m'ont témoignée.

PREFACE
de G. LANTERI-LAURA

I L'excellent livre que Mme F. Madioni vient de consacrer à l'étude phénoménologique d'un cas de psychose, qu'elle a ellemême suivi en psychothérapie, relève à la fois, malgré son indéniable unité, de deux genres différents, à savoir, d'un côté, la monographie d'une entreprise thérapeutique au bénéfice d'une patiente singulière et, de l'autre, une étude sur la temporalité, envisagée du point de vue de la réflexion phénoménologique. Il nous semble ici, sûrement intéressant et peut-être profitable de reprendre chacun de ces deux aspects de son travail, très liés, certes, l'un à l'autre, et cependant mettant d'avantage en lumière, pour le premier, toutes les singularités de cette observation, et, pour le second, quelques-unes des apories propres aux rapports de la psychiatrie avec la phénoménologie. Reprenons un instant le fil de ces pages. Elles envisagent d'abord, d'une façon assez générale, la problématique du temps, telle qu'elle se pose dans n'importe quelle tradition philosophique, et surtout telle que la phénoménologie l'aborde, depuis E. HUSSERLet M. HEIDEGGER, ais m aussi L. BINSW ANGERet surtout E. MINKOWSKI. L'évocation de ces deux derniers patronymes nous oblige d'ailleurs à nous représenter d'emblée que les rapports de la psychiatrie clinique et de la psychopathologie posent un certain nombre de problèmes radicaux, sans jamais se réduire à ceux d'une discipline théorique avec certaines de ses applications - à supposer qu'une philosophie pût jamais avoir quelque chose comme des applications. Et d'ailleurs, la phénoménologie, en tant que philosophie, ne saurait enseigner à la psychiatrie comment elle doit envisager la temporalité. La question demeure alors en suspens, sans empêcher cependant de poursuivre le travail. L'auteur expose ensuite la biographie de sa patiente, et il est vrai que toute observation médicale, et en particulier s'il s'agit de psychiatrie, doit comporter un bref exposé de la vie du sujet; mais la question perd ici de sa limpidité, et les pièges de la temporalité deviennent inquiétants. Qu'est-ce qu'une biographie ? La mise en ordre chronologique de quelques événements 9

vérifiables advenus aux sujets; ce qu'après coup, l'on va tenir pour des antécédents pathologiques; ce qu'évoque le patient à un moment donné et qui n'est pas la même chose que ce qu'il évoque à un autre moment; la mise en forme narrative de son existence; et ainsi de suite ... La question de la biographie soulève déjà les problèmes relatifs à la temporalité, à la prise de connaissance du sujet par lui-même et aux effets de l'organisation même du récit comme tel - toutes interrogations qui ont à voir avec la phénoménologie. Vient ensuite la description de la psychothérapie qui, à son tour, repose les questions de la narrativité, de la chronologie, du rapport à soi et de la biographie. La réflexion sur cette psychothérapie conduit alors à envisager les questions du transfert, de l'interprétation, de la description et de la compréhension, et à voir comment elles se transforment dans la perspective de la suspension du jugement, de la mise entre parenthèses et de l'attitude eidétique. Ce remarquable travail se termine par l'étude des liens et des passages entre l'éternité, la durée, les rapports de la simultanéité et de la succession, de ces fonctions de la temporalité - protension et rétention - dont E. HUSSERLavait montré l'importance décisive dans ses Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps. Le résultat le plus important de cette entreprise psychothérapeutique, résultat qui ne constitue d'ailleurs pas un achèvement, revient à ce que la patiente acquiert la notion du temps et du devenir de soi. C'est dire que le travail phénoménologique ne se limite plus à décrire les structures spécifiques de la temporalité du schizophrène, mais d'en suivre le mouvement progressif: originalité indéniable par rapport aux oeuvres, qui restent cependant essentielles, de L. BINSW ANGER et d'E.
MINKOWSKI.

II

Les rapports de la phénoménologie comme tradition philosophique avec la psychiatrie comme discipline clinique ne

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vont nullement de soi, pour certains motifs que le livre de F. Madioni nous oblige à réexaminer un instant. Nous devons noter d'abord et, sans doute de façon fondamentale, retenir deux points qui constituent, l'un comme l'autre, des pierres d'achoppement. Première aporie: de quels critères d'inclusion et d'exclusion disposons-nous pour affirmer à bon droit que telle démarche relève de la phénoménologie et que telle autre n'en relève pas? Comme il semble peu efficace et trop dispendieux d'y envisager ce terme de phénoménologie selon tous ceux qui s'en sont servis depuis J. H. LAMBERT, puis HEGEL, l'on convient, d'une manière commode, mais peu rigoureuse et nullement critique, de restreindre l'usage légitime de ce mot à HUSSERL,ainsi devenu - d'ailleurs malgré lui et sans qu'il l'ait jamais exigé - le critère même de ce que certains appelleraient une orthodoxie. C'est une démarche commode, et HUSSERLluimême ne s'en est guère privé quand il a récusé, dans de multiples circonstances, les travaux de K. JASPERS, de M. SCHELER,de N. HARTMANN assez tard, il est vrai, ceux de et, M. HEIDEGGER. Seconde aporie: pareille manière de faire, pour avoir une portée à la fois heuristique et efficace, supposerait que la pensée de HUSSERL fût maintenue identique, au moins depuis se les premières des Logische Untersuchungen jusqu'à Ideen II et Ideen III. Or, il n'en est évidemment rien, et, sans prétendre ici à une authentique érudition, nous ne saurions passer sous silence combien les premières Recherches logiques sembleraient inintelligibles si l'on oubliait leur rapport à la crise des fondements des mathématiques de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècles, combien Ideen I vise à fonder une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures, autonomes à l'endroit de toute confrontation avec d'autres courants philosophiques, combien La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale renoue avec la tradition de la critique de la connaissance, combien les Méditations cartésiennes proposent un style d'investigation où apparaît la présence d'autrui, combien Ideen II se propose de

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fonder la constitution de la nature matérielle, de la nature animale et du monde de l'esprit, non sans référence à la Théorie de la forme et à la pensée globaliste (et l'on connaît l'intérêt que MERLEAU-PONTY accordait à Ideen II), sans oublier que Ideen III essaie de reprendre de fond en comble la question des rapports de l'ego transcendantal avec la vie psychologique du sujet empirique. Dès lors, comment choisir le HUSSERLd'une période, en méconnaissance de celui des autres, sans opérer par là même une élection bien arbitraire? L'on se tire le plus souvent de ce mauvais pas en exécutant une démarche simplificatrice, mais que nous ne tenons pas dépourvue d'un certain sens pratique. D'une certaine manière, on peut estimer, sans commettre un abus trop grossier, que la Philosophie de l'arithmétique et les Recherches logiques constituent une sorte de préparation à Ideen I, où la pensée de HUSSERL s'exprime avec une pleine originalité, et ne se soucie plus guère des autres aspects de la philosophie, sauf par des renvois assez cursifs à quelques positions de DESCARTES et aussi de D. HUME. C'est donc un moment particulièrement consistant de sa pensée, en un temps où HUSSERL s'est dégagé de tous les mouvements philosophiques antérieurs ou contemporains et formule toute l'originalité novatrice de son effort intellectuel. Mais, quand dans les années 1920, E. MINKOWSKI t L. e BINSW ANGERcommencent à parler de phénoménologie en psychiatrie, et à le faire sans en rester aux usages que K. JASPERS faisait de ce terme - une description psychologique fine et précieuse -, ils ont lu sans doute les Recherches logiques et Ideen I, mais à l'évidence ils n'ont pu alors rien savoir des ouvrages publiés plus tard par HUSSERL,et encore moins des inédits de Louvain. C'est pourquoi il n'est pas arbitraire de se dire que si la phénoménologie peut avoir quelque chose à faire avec la psychiatrie, c'est la phénoménologie de HUSSERL par référence à et la phénoménologie exposée dans Ideen 1. C'est une position que nous avons souvent prise et soutenue, et elle nous semble toujours rigoureuse en théorie et efficace en pratique. Cependant, en y réfléchissant à nouveau et 12

en revenant sur les quelques pages où nous l'avons effectivement tenue - nous renvoyons ici le lecteur à nos chapitres de l'Encyclopédie médico-chirurgicale sur la paranoïa et sur la névrose obsessionnelle - nous ne pouvons pas oublier un fait décisif: c'est dans Ideen I que HUSSERL précise que la démarche phénoménologique commence seulement avec la mise entre parenthèses de l'attitude naturelle et la mise hors circuit du monde et de tout ce qui s'y rapporte, pour que puisse alors se dévoiler le champ transcendantal (cf 99 27-32), grâce à l' épochè phénoménologique. Il l'explicite un peu plus loin dans le chapitre qui expose les réductions phénoménologiques (cf 99 56-62), réductions qui concernent parmi d'autres les sciences de la nature et ce qu'en allemand on appelle Geisteswissenschaflen, terme qu'on traduit maladroitement par sciences de l'esprit. Or, il ne faut guère être grand clerc pour se rendre compte que, même si elle ne constitue pas une science - ce qui, pour notre propre compte, nous semble à peu près certain - la psychiatrie est au moins une discipline qui prétend à une certaine rigueur, ce qu'indique assez bien la locution germanique strenge Wissenschafl, mais une discipline intramondaine qui, à ce titre, doit tomber sous le coup de la mise entre parenthèses de l'épochè. Dès lors, la phénoménologie n'aurait plus rien à en dire, et la psychiatrie, même envisagée sous sa forme de psychopathologie, ne saurait d'aucune manière se trouver concernée par la phénoménologie, qui ne pourrait y exercer que des fonctions de leurre et de méprise, avec l'emploi indu d'un qualificatif usurpé. III Or, la psychiatrie phénoménologique existe, sans que nous puissions employer contre ce fait empirique l'argument de SAINT ANSELME retourné et inversé, et encore moins la preuve a contingentia mundi. Nous devons donc ici réserver notre jugement, au moins de façon provisoire, et nous demander un

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instant ce que c'est que cette psychiatrie phénoménologique qui demeurerait effective, même s'il s'avérait, au bout du compte, qu'elle fût mal nommée. Dans l'entre-deux-guerres que signifiaient donc les oeuvres de L. BINSWANGER, MINKOWSKI, STRAUS, e F. d'E. d'E. d FISCHERou de v. von GEBSATTEL Pour des raisons d'espace, ? nous essayerons de répondre à cette question en nous inspirant des travaux de notre maître E. MINKOWSKI. Il avait été, d'ailleurs peu de temps, l'assistant de BLEULERà Zürich, et, de ce fait, dès son installation à Paris, après la fin de la guerre, les psychiatres français, le plus souvent guère polyglottes et en tout cas ignorant l'allemand, lui demandaient d'exposer dans la langue de Descartes la doctrine de la schizophrénie. Il accepta et rédigea pour L'Encéphale, en 1921, un article qu'il intitula La schizophrénie et la notion de maladie mentale (sa conception dans l'oeuvre de Bleuler) (1921,247-255,314-320,373-381). Le livre de 1911 s'y trouve résumé de façon cursive et MINKOWSKIeprend à son compte l'opposition des signes prir maires aux signes secondaires, c'est-à-dire de ceux qui dérivent directement du processus schizophrénique à ceux qui constituent un compromis entre ce qu'il reste de normal chez le sujet, sa pathologie et le monde. Il remarque à ce propos que la notion même de groupe des schizophrénies ne ressortit pas, à proprement parler, à l'ordre clinique, mais bien au domaine de la psychopathologie. Jusque là, il tient les conceptions de BLEULER pour exactes et recevables. Mais il n'en va plus de même quand il examine ce que ce dernier entend concrètement par ces signes primaires et qui, comme chacun le sait, sont des troubles associatifs, avec des altérations du cours de la pensée et des barrages. Il reproche à une telle conception au moins deux défauts, à ses yeux, rédhibitoires : d'une part, de telles notions appartiennent à l'héritage, devenu désuet, de l'empirisme de J. LOCKEet de l'associationnisme de J. S. MILLet de SPENCER, our ne rien dire de TAINEet p de RIBOT,id est une psychologie pseudo-expérimentale, atomistique et obsolète, que BERGSONavait entièrement réfutée dès

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ses premiers travaux; d'autre part, la multiplication de tels signes manque inévitablement l'unité fondamentale de l'expérience humaine et retombe dans une sémiologie pointilliste inacceptable pour tous ceux qui adhéraient à cette consigne globaliste qui se disait en allemand im Ganzen et en anglais as a whole. n propose donc de renoncer à pareille parcellarisation, à ses yeux définitivement rédhibitoire, et de remplacer ces troubles du cours de la pensée par un phénomène unique, qu'il dénomme la perte du contact vital avec la réalité. Semblable démarche nous semble très significative, non pas tellement parce que certains pourraient y trouver une expression un peu bergsonienne, mais en raison de deux caractéristiques qui cherchent à rompre avec toute la pensée psychiatrique antérieure. D'une part, le phénomène est unique, comme l'expérience vécue, et il échappe ainsi à cette psychologie que TAINE avait marquée par sa métaphore malencontreuse du polypier d'images; d'autre part, il constitue déjà un signe mais il reste encore de l'ordre du processus, de telle manière qu'il relève bien de la sémiologie, mais qu'il s'enracine dans la psychopathologie, - son unité répondant à celle de la pathologie processuelle. Et beaucoup d'autres travaux phénoménologiques, comme les recherches de L. BINSW ANGERsur la manie, vont essayer d'en unifier la sémiologie en retenant, par exemple, la fuite des idées qui, elle aussi, constitue déjà un signe, mais relève encore du processus maniaque lui-même. A un autre niveau, E. MINKOWSKIente une démarche t bien différente. n met en place un travail que, dans notre préface à cet ouvrage posthume qui vient de paraître sous le titre de Au-delà du rationalisme morbide, nous avons appelé le trouble générateur. Dans la relation qui s'établit entre un patient et le médecin qui le suit longtemps d'une manière quasi quotidienne - expérience qu'il a connue et pratiquée lui-même à plusieurs reprises -, il est amené à séparer trois démarches différentes. La première consiste à y découvrir quelques signes de la sémiologie habituelle, propre à assurer le diagnostic; c'est un

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travail inévitable, mais qui se trouve souvent pécher par ce défaut radical que HUSSERLappelait le psychologisme, car les signes en question, comme les troubles du cours de la pensée, dans la schizophrénie de BLEULER,se rattachent bien à une psychologie désuète. La seconde, qu'il dénomme psychopathologie affective prend en compte la biographie individuelle du sujet, les conflits de sa vie affective et les aspects plus ou moins compensatoires de sa pathologie. Elle inclut tout ce qui en échappe à la conscience effective du sujet, id est à la dimension inconsciente de sa pathologie. La troisième revient à se demander d'abord où se situe le décalage entre la vie psychique du patient et celle de son médecin, dans la mesure où ce dernier sait bien qu'il ne saurait s'agir d'erreurs de jugement, ni même d'une atroce angoisse dans l'attente du châtiment, dans cet illustre exemple de mélancolie délirante exposé dans un passage essentiel du Temps vécu (cf n. éd. 1995, pp. 174-181), mais de bien autre chose: "Les idées délirantes ne seraient pas ainsi uniquement des produits d'une imagination morbide ou des troubles du jugement; elles représenteraient, au contraire, un essai de traduire dans le langage du psychisme d'antan la situation inaccoutumée en présence de laquelle se trouve la personnalité qui se désagrège" (p. 180). Le trouble générateur constitue alors pour E. MINKOWSKI une altération fondamentale du rapport au temps ou à l'espace, caractéristique, dans le premier cas, de la mélancolie, et, dans le second, du petit automatisme mental. La démarche phénoménologique revient ainsi à ne s'en tenir ni à la sémiologie habituelle, ni d'ailleurs à la psychopathologie affective, mais à essayer de remonter de ces aspects, dont chacun possède sa signification et sa valeur propre, au trouble générateur qui peut, quand il se trouve exactement repéré, rendre compte du tout de la pathologie alors concernée.

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IV Sans nous imaginer, de manière un peu abrégée, avoir ainsi établi, d'une façon décisive et sans remise en question possible, ce qui, en psychiatrie, relèverait ou non de la phénoménologie, nous pouvons, au moins dans une étape assez légitime, y distinguer deux aspects. Premier aspect: au lieu de raffiner sur l'expérience vécue, intime et subtile, que l'Einfühlung de tel sujet, atteint de telle affection mentale, permettrait peut-être de se représenter par un effort convergent de confidences et d'empathie, nous pouvons essayer de mettre au jour, d'une manière qui ne présupposerait rien de spécifiquement subjectif, les traits pour ainsi dire noématiques (cf Ideen I, 99 87-96, 300-334 ; G. LANTERI-LAURA,1968, 88-118) selon lesquels le monde apparaît dans une expérience obsessionnelle ou dans une expérience paranoïaque; dans cette dernière éventualité, la perte de la contingence peut constituer une caractérisation très spécifique; mais le travail de Max SCHELERsur L 'homme du ressentiment peut en fournir une autre tout aussi significative. Il ne s'agit là nullement de porter quelques pierres à cet édifice monstrueux que l'on appellerait, d'une manière extravagante, une clinique transcendantale, mais à employer la description à donner à la sémiologie un tour plus rigoureux. Second aspect: la phénoménologie, dès ses débuts, s'est aussi efforcée d'élucider les fondements de toute démarche de connaissance. Elle peut, dans cette perspective, chercher à préciser, dans un effort rigoureux d'élucidation descriptive, ce qui fonde la psychiatrie, comme discipline intra-mondaine et quels présupposés se trouvent à l'origine de sa position comme discipline théorique et comme discipline appliquée. Le travail de Mme F. Madioni réalise l'une des approches descriptives et critiques propres à fournir des exemples effectifs d'une pareille démarche. C'est par cet aspect qu'il constitue une recherche proprement phénoménologique.
G. LANTERI-LAURA.

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REFERENCES:
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mentale (sa conception dans l'oeuvre de L'encéphale, 1921,247-257,314-320,373-381.

Bleuler)",

MINKOWSKIE., Le temps vécu, n. éd. 1995. MINKOWSKIE., Au-delà du rationalisme morbide, L'Harmattan, Paris, 1997. SCHELERM., L'homme du ressentiment, Gallimard 1958.

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