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Le temps et le moi dans l'œuvre d'Annie Ernaux

De
189 pages
Dans le champ littéraire français, il est communément admis que les textes d’Annie Ernaux appartiennent au genre autobiographique. Ce mémoire a pour objectif d’apporter quelques éléments de réponse supplémentaires à la question du sujet et du temps dans cette œuvre. Nous tenterons de mettre en évidence les principales caractéristiques du sujet ernausien, celui-ci étant appréhendé en tant que construction textuelle et non dans sa dimension empirique. Nous nous pencherons ensuite sur les rapports que celui-ci entretient avec la notion du temps.
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2
Le temps et le moi dans
l’œuvre d’Annie Ernaux

3Adrien Scharff
Le temps et le moi dans
l’œuvre d’Annie Ernaux

Essai
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9740-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748197402 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9741-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748197419 (livre numérique)

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À Annie Ernaux et Jean-Yves C.

Ce mémoire a été soutenu le 30 mai 2006
à l’Université de Paris III-Sorbonne nouvelle.
Je tiens à remercier très chaleureusement
M. Pascal Mougin, qui en a assuré la direction.

Merci à Madeleine Renaud et Vladimir Gil pour
leur précieux soutien.

« Écrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer
une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un
dernier suspens, s’abstient de répondre. La réponse, c’est
chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire,
son langage, sa liberté ; mais comme notre histoire, lan-
gage et liberté changent infiniment, la réponse du monde
à l’écrivain est infinie ; on ne cesse jamais de répondre à
ce qui a été écrit hors de toute réponse : affirmés, puis
mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la ques-
tion demeure. »

Roland Barthes, Sur Racine 8
INTRODUCTION
1Dans le champ littéraire français, l’œuvre
d’Annie Ernaux est considérée comme apparte-
nant au domaine autobiographique. Nous nous
tiendrons, pour appuyer cette affirmation, à la
2définition qu’en propose Philippe Lejeune : est
autobiographique un texte dont la perspective
est principalement rétrospective, qui a pour su-
jet principal l’histoire de la personnalité du nar-
rateur, et où il n’y a pas de doute possible entre
l’identité de l’auteur signant le texte et celle du
3narrateur. De la même manière, François

1. L’auteur a déclaré, dans L’écriture comme un couteau, en-
tretien avec Frédéric-Yves Jeannet, refuser d’employer ce
terme pour désigner ses écrits, en raison de la
d’achèvement qu’il suppose (voir op. cit., p. 15). Nous
nous permettrons d’y avoir tout de même recours, en
admettant que l’œuvre ernausienne demeure à ce jour
ouverte.
2. Voir Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, p. 7 à
46.
3. Dans le cas des trois premiers romans ayant précédé
La place, où il n’y a pas identité mais ressemblance, on parle-
ra de texte d’inspiration autobiographique.
9 Le temps et le moi dans l’œuvre d’Annie Ernaux
Thumerel, dans son étude sociologique du
champ littéraire français, admet qu’un texte
comme La honte constitue une forme
1« réformée » d’autobiographie, comprise
comme une histoire du moi produite par le moi
lui-même. En d’autres termes, une construction
textuelle censée représenter certains aspects du
moi qui en est à l’origine.
2De nombreux commentateurs d’A nnie Er-
naux ont axé leurs études sur le rôle prépondé-
rant que jouent dans son œuvre les dimensions
sociale et familiale, notamment dans la cons-
truction du moi et du je textuels. La famille, la
filiation, l’héritage socioculturel et le lien au
monde sont très certainement des aspects in-
contournables de l’œuvre ernausienne. Mais il
nous a semblé que le temps en était également
une notion essentielle, dont le traitement par
l’auteur, la signification et les enjeux méritaient
une étude. Nous souhaitons comprendre quel
est le rôle joué par le temps dans la construc-
tion de ce moi textuel, et quel rapport ce moi
entretient au temps.
Ce moi dont nous souhaitons étudier la di-
mension temporelle pourrait renvoyer à trois
notions différentes :

1. Voir Fabrice Thumerel, Le champ littéraire français
eau XX siècle, éléments pour une sociologie de la littérature,
p. 83-99.

10 Introduction
– le moi « réel » de l’auteur, entité philoso-
phique dont la définition dépasserait très large-
ment le cadre de notre étude. Celui-ci est exté-
rieur au texte et restera à jamais inaccessible au
lecteur.
– le moi textuel, construction littéraire, repré-
sentation écrite d’une certaine vérité du moi
empirique qui en est le matériau. L’illusion
exercée par cette représentation est parfois suf-
fisamment puissante pour que le lecteur croie
accéder au moi « réel » de l’auteur.
– le je, instance énonciatrice par laquelle
s’exprime le moi dans le texte.
C’est bien évidemment la deuxième qui fera
l’objet de notre étude, mais nous nous interro-
gerons également sur le rôle joué par la troi-
sième dans la construction du moi textuel.
Il nous semble pertinent de poursuivre cette
introduction par un survol de l’ensemble des
livres d’Annie Ernaux. Nous allons brièvement
exposer leurs structures et leurs limites tempo-
relles respectives, ainsi que la place que le moi y
occupe. Nous nous limiterons aux livres, et ex-
clurons donc les articles, entretiens, nouvelles et
textes divers qu’Annie Ernaux a publiés en
marge de son œuvre. Cette présentation du
corpus étudié nous permettra d’en aborder
l’étude en en ayant une vision panoramique, al-
lant dans le sens de la question qui nous inté-
resse, et de soulever les questions qui feront
l’objet de développements ultérieurs.
11 Le temps et le moi dans l’œuvre d’Annie Ernaux
Les trois premiers textes se distinguent des
autres de par leur forme et leur parti pris : le
roman d’inspiration autobiographique, que rien
ne distingue a priori des œuvres de fiction.
Cette démarche sera plus tard abandonnée par
l’auteur, quand adviendra ce que Philippe Vilain
nomme la « révolution interne à l’œuvre
1d’Annie Ernaux », consistant à délaisser la
forme romanesque et fictionnelle au profit
d’autres formes plus difficilement définissables.
Les armoires vides, premier texte publié de
l’auteur, présente une structure circulaire que
l’on retrouvera dans de nombreux textes ulté-
rieurs : il s’ouvre et se referme sur un moment
de crise, l’avortement de l’héroïne dans sa
chambre d’étudiante. Cette crise constitue un
prétexte à la narration, construite sur un mode
chronologique linéaire, allant de la petite en-
fance de la narratrice au temps présent de
l’énonciation, point temporel sur lequel s’ouvre
et se ferme le roman.
Le présent de narration est le principal temps
grammatical utilisé, cependant, le passé compo-
sé, l’imparfait et le futur font de fréquentes ap-
paritions, afin d’organiser chronologiquement
les événements les uns par rapport aux autres. Il
en résulte parfois une cohabitation de trois
temps à l’intérieur d’un même paragraphe, dont

1. Philippe Vilain, Le sexe et la mort dans l’œuvre d’Annie
Ernaux, p. XII.
12 Introduction
on peut supposer qu’ils expriment la confusion
de la narratrice ainsi que la nature incontrôlée
du flot de pensées qui constitue ce monologue
intérieur :

« Je rentre au café-épicerie, ma mère piaille
“t’es jamais à l’heure”. Demain, les autres filles
raconteront leurs surboums, leurs après-midi au
Casino de la côte, le petit bal cucul où on est
allé en bande. Sortir avec les types bien, devenir
vachement sympa, je n’y arrive pas, Odette est
moche, elle me porte la poisse, elle aime se mar-
rer avec les gars de la fabrique de moutarde.
Une pouffiasse. Je ne voulais pas le voir : moi
1aussi, je devais en être une. »
Cette instabilité temporelle du je énonciateur
peut également être interprétée comme une
manifestation de la difficulté de ce dernier à se
situer dans le temps, le moment critique de
l’énonciation constituant un « point de gravité
temporel » où les distances et la chronologie du
récit sont confondus ; Philippe Vilain choisit de
parler à ce propos de « suspension artificielle du
2temps ».
On notera l’absence de l’emploi du passé
simple, dans un souci de fidélité grammaticale à
la langue parlée. Ce style que plusieurs critiques

1. Les armoires vides, p. 126.
2. Philippe Vilain, Le sexe et la mort dans l’œuvre d’Annie
Ernaux, p. 25.
13 Le temps et le moi dans l’œuvre d’Annie Ernaux
qualifieront de « célinien » est commun aux
trois premiers textes. Même si aucun âge, au-
cune date ne sont explicitement mentionnés
dans le texte, on peut supposer que la période
couverte par le récit est d’une vingtaine
d’années.
Ce qu’ils disent ou rien reproduit cette structure
circulaire, le point de départ et d’arrivée est le
début de l’année scolaire de la narratrice, qui se
remémore ses vacances d’été. L’incipit et
l’excipit du roman sont au présent, les temps
grammaticaux choisis pour son développement
sont l’imparfait et le passé composé, avec quel-
ques rares passages au présent de narration. Il
n’y a cependant pas de brouillage des repères
temporels comparable à celui qui règne dans Les
armoires vides, et la période couverte par la dié-
gèse est beaucoup plus brève et clairement dé-
limitée : les cinq mois qui ont précédé le mo-
ment de l’énonciation, de juin à octobre.
1Comme le fait remarquer Lyn Thomas , il y a
déjà apparition d’un « présent de l’écriture », et
un mouvement de balancier entre ce présent-ci
et celui du récit : cependant, ce présent de
l’écriture ne sort pas de l’espace fictionnel et
correspond à la rentrée des classes vécue par la
narratrice.

1. Lyn Thomas, Annie Ernaux, à la première personne,
p. 30.
14 Introduction
Annie Ernaux définit elle-même La femme ge-
lée comme un texte de transition préparatoire à
la « révolution interne » de son œuvre :

« Ce n’est pas le cas dans La femme gelée, que
je vois a posteriori comme un texte de transition
vers l’abandon de la fiction au sens traditionnel.
Comme dans Les armoires vides, il s’agit d’une ex-
ploration d’une réalité qui relève de mon expé-
rience, ici le rôle féminin. Mais le « je » de la
narratrice est anonyme – le lecteur est invité à
penser qu’il s’agit de l’auteure – et la remémora-
tion du parcours de femme se fait depuis le pré-
sent de l’écriture, sur le mode autobiographi-
1que. »
Il a en commun avec les deux textes précé-
dents une structure chronologique linéaire, le
choix d’une langue « célinienne », une narration
alternant l’emploi du présent, du passé composé
et de l’imparfait. Cependant, et c’est là que la
« transition » est manifeste, le point focal a
changé, et c’est « le présent de l’écriture » qui
constitue indiscutablement le point de repère
temporel de la totalité du texte : le point de vue
est rétrospectif et la narration suit l’ordre chro-
nologique de la période allant de l’enfance de la
narratrice au présent de l’énonciation. Un déca-
lage temporel manifeste sépare l’auteur de la

1. Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau, entretien avec
Frédéric-Yves Jeannet, p. 28.
15 Le temps et le moi dans l’œuvre d’Annie Ernaux
narratrice, cette dernière étant âgée d’une di-
zaine d’années de moins que l’auteur. Ce
« présent de l’écriture » n’est donc pas identique
à celui de la rédaction proprement dite du texte,
et se situe dans un espace à mi-chemin entre la
fiction d’inspiration autobiographique et la prise
de parole assumée du « moi écrivant » qui carac-
térisera tous les textes suivants.
La place réalise la transformation que le texte
précédemment publié avait amorcée. Après la
mort de son père, l’auteur désire reconstituer la
vie de ce dernier. Un premier essai jugé insatis-
1faisant lui fait abandonner la forme romanes-
que et le style véhément et riche qui caractéri-
sait les trois textes précédents. Il en résulte un
texte dépouillé de tout artifice stylistique ou lit-
téraire, constituant, selon elle, le seul moyen ac-
ceptable d’aborder ce sujet.
La distance entre auteur et narrateur
s’évanouit par la même occasion. L’identité en-
tre auteur, narrateur et personnage, considérée
par Philippe Lejeune comme constituante de
2l’autobiographie , devient manifeste, même si le
narrateur n’est pas le personnage principal du
texte. Il faut cependant s’appuyer sur le para-

1. L’auteur a déclaré dans un article avoir écrit une di-
zaine d’ébauches de romans avant de parvenir à La
place. Voir Annie Ernaux, Vers un je transpersonnel, in
RITM, Université de Paris X, n° 6, 1994.
2. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, p. 27.
16 Introduction
texte (absence de la mention « roman » sur la
page de titre, quatrième de couverture, entre-
tiens avec l’auteur…) pour en avoir la certitude.
La pertinence de la dénomination
« autobiographique » pour qualifier les textes
d’Annie Ernaux fera l’objet d’un développe-
1ment ultérieur .
La structure de La place est également circu-
laire, mais, comme le souligne Philippe Vilain,
son originalité réside dans la superposition de
2plusieurs cercles concentriques . On peut en ef-
fet découper le texte en cinq parties disposées
3symétriquement. La première met en scène
l’épreuve du CAPES et le basculement de la
narratrice dans le monde bourgeois. La
4deuxième raconte la mort du père et la céré-
monie d’inhumation qui la suit. Elle s’achève
sur l’énonciation par la narratrice du désir
d’entreprendre le récit de la vie de son père en
employant une forme nouvelle, celle du roman
5s’étant avérée inadaptée. La troisième , la plus
longue et constituant le « corps » du texte, est
un récit, sur le mode chronologique et linéaire,
de la vie du père. Il débute néanmoins avant la
naissance de celui-ci, par un bref exposé des

1. Voir chapitre II. 1.1. , p. 54 et suivantes.
2. Philippe Vilain, Le sexe et la mort dans l’œuvre d’Annie
Ernaux, p. 132.
3. La place, p. 11-13.
4. Ibid., p. 13-24.
5. Ibid, p. 24-100.
17 Le temps et le moi dans l’œuvre d’Annie Ernaux
conditions de vie des grands-parents de la nar-
ratrice et de leurs contemporains ; on voit ici la
nécessité pour l’auteur d’inscrire une histoire de
vie dans la filiation. On remarque également
que l’auteur ne s’aventure pas dans des analyses
psychologiques ou des débordements affectifs :
le portrait qu’elle dresse est avant tout un inven-
1taire d’habitus et d’hexis . Annie Ernaux reste
fidèle à sa volonté de s’arracher au « piège de
2 3l’individuel ». La quatrième partie rejoint la
deuxième en racontant la maladie du père.
L’excipit complète cette structure symétrique en
replaçant la narratrice dans son appartenance au
corps enseignant, et en souligne un échec : son
ancienne élève n’a pas réussi à s’émanciper du

1. Ces termes ont été popularisés en France par le
sociologue Pierre Bourdieu. Nous nous proposons d’en
donner une brève définition : l’habitus l’ensemble de
goûts et dégoûts inculqués inconsciemment à un indivi-
du par son environnement social ; l’hexis renvoie aux
postures corporelles intériorisées, dictées par ce même
environnement. La lecture des œuvres de Pierre Bour-
dieu a été prépondérante pour Annie Ernaux. À ce su-
jet, voir notamment L’écriture comme un couteau, entretien
avec Frédéric-Yves Jeannet, p. 87, ainsi que Bourdieu : le
chagrin, article d’Annie Ernaux publié dans Le monde du
5 février 2002 et surtout Le champ littéraire français au
eXX siècle, éléments pour une sociologie de la littérature, p. 88 à
92.
2. La place, p. 45.
3. Ibid, p. 100-112.
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