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LE TIERS-MONDE LA CRISE D'ENDETTEMENT DES ANNÉES 80
ET

@ L'Harmattan 1989
ISBN: 2-7-384-0223-2

Léon NAKA

LE TIERS-MONDE
ET

LA CRISE D'ENDETTEMENT DES ANNÉES 80
Fléchissement des flux financiers en direction des pays en développement

Préface de Valéry Giscard d'Estaing

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

PRÉFACE

Voici une étude qui vient en son temps. L'endettement du Tiers Monde préoccupe certes les gouvernements et les milieux financiers depuis une dizaine d'années et surtout depuis la réunion du Fonds Monétaire International au Canada en 1982 ; mais c'est seulement très récemment que les pays créanciers et leurs banques ont commencé à mettre en œuvre les remèdes partiels que constituent les restructurations et rééchelonnements de dettes, le provisionnement bancaire systématique, la conversion de dettes en investissements locaux et la création d'un marché secondaire des créances internationales échangées avec décote.
Le diagnostic de la crise et les remèdes envisageables on/déjà fait l'objet de larges discussions. Monsieur Naka y ajoute aujourd'hui une contribution importante à plus d'un titre:

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d'abord parce qu'elle est le fait d'un important responsable financier de la Côte-d'Ivoire, Président-directeur général de la Caisse Autonome d'Amortissement et Gouverneur suppléant auprès de la Banque Mondiale, et nous apporte donc le point de vue d'un représentant des pays débiteurs et non pas celut~ plus habituel, des seuls créanciers,

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ensuite parce qu'elle est très bien documentée. La bibliographie abondante à laquelle elle se réfère en témoigne, 7

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enfin parce qu'elle est très objective. Elle fait clairemetÙ apparaître la conjonction génératrice de la crise actuelle entre

. d'une part les désirs de développement parfois inconsidérés de certains pays, en même temps que leur désarroi devant la charge écrasante de leurs factures pétrolières et des taux d'intérêt de leur dette extérieure, d'autre part le laisser-faire prolongé de beaucoup de gouvernements et l'attentisme de certaines institutions financières internationales espérant que l'intervention du système bancaire règlerait en douceur l'essentiel des problèmes.

.

Monsieur Naka ne pouvait espérer découvrir la solution définitive à cette crise profonde et durable mais son mérite est grand d'avoir attiré une fois de plus l'attention sur ce sujet dIfficile et d}aider ainsi tous ceux qu'il préoccupe à en appréhender clairement les données. On ne peut que partager sa conclusion selon laquelle les efforts considérables, volontaires ou subis, dans le sens de la solidarité entre créanciers et débiteurs n'auront de valeur qu'associés à une vision profondément renouvelée, plus concrète, plus rigoureuse et plus ouverte des problèmes de développement du Tiers Monde.

Valéry GISCARD d'ESTAING Ancien Président de la République Française

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« À mon père et à ma mère qui m'ont tant aimé»

AVANT-PROPOS

La dégradation de la situation économique et financière des pays en développement s'est soldée par une série de crises: crise des paiements, crise de l'endettement, crise de la croissance économique... La première de ces ruptures s'est officialisée avec la déclaration en août 1982 du Mexique de suspendre le paiement du service de sa dette. La deuxième crise, abordée principalement dans cet ouvrage, s'est reflétée dans le ralentissement des flux financiers en direction des pays débiteurs. Commencée en 1980, cette crise de l'endettement s'est accentuée et a atteint son apogée en 1984, année au cours de laquelle il a été enregistré un très haut niveau de transferts nets négatifs. Comment faire pour renverser la vapeur? Que doit-on entreprendre pour que les pays emprunteurs retrouvent leur solvabilité et leur crédibilité? C'est un débat qui est ouvert. Aussi toutes les réflexions qui pourront contribuer à éclairer le sujet et à enrichir les idées émises dans cet ouvrage seront-elles d'une très grande utilité pour tous ceux qui s'intéressent au devenir des pays en développement.
L. NAKA

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INTRODUCTION GÉNÉRALE

LA CRISE

1. La crise en général Les notions de déséquilibre et d'instabilité durables ont trouvé peu de place dans les théories classiques qui reposent essentiellement sur des mécanismes d'ajustement automatique. Aussi les bas comme les hauts de l'activité économique et, de façon générale, les déséquilibres rebelles aux lois de l'autorégulation sont-ils demeurés un défi pour ce courant de pensée. Et pourtant l'histoire économique est riche en ruptures d'équilibre et jalonnée de mouvements ascendants et descendants ; loP. Daloz, devant cette réalité, a même pu écrire que le processus de tendance à l'égalisation est sans cesse contrecarré par des forces au maintien et à l'accentuation de la différenciation. Poussant son observation plus loin, l'auteur a affirmé que cela constituait «l'un des phénomènes les plus typiques de l'histoire de nos systèmes économiques» I. La science économique ne pouvait donc pas rester longtemps sans réaction devant des phénomènes considérés comme typiques du système économique. Cette réaction sous plusieurs formes se trouvera consignée dans les écrits de nombre d'auteurs qui tentèrent en quelque sorte de suppléer à l'insuffisance des théories existantes et à l'incapacité de celles-ci d'appréhender la réalité de l'activité économique dans ses différentes séquences. Mais les premières explications et interprétations des crises furent axées tantôt sur la sous-consommation, tantôt sur le
1. Daloz loP. [11] page 25. 13

crédit. Les tenants de la théorie de la sous-consommation d'emblée se placèrent dans le refus de l'acceptation de la loi des débouchés deJ.-B. Say. Qu'elle provienne d'une spoliation dont seraient victimes les travailleurs ou qu'elle soit le fait d'une thésaurisation, la faiblesse de la consommation fut diagnostiquée pour expliquer les crises. Quant aux analyses s'appuyant sur le crédit, elles avancèrent que celui-ci, dans sa distribution par le système bancaire, pouvait provoquer l'expansion ou le resserrement de la production de biens capitaux et créer ainsi des crises. Ces approches parce que singularisant un aspect du problème n'étaient pas à même d'appréhender le phénomène dans sa complexité et en tous cas de rendre compte des mouvements de reprise intervenant après la crise. Il a fallu donc les intégrer dans une théorie des cycles. Ainsi, avant le développement de l'analyse macrodynamique les économistes, s'appuyant tantôt sur des phénomènes exogènes tantôt sur des facteurs endogènes au déroulement du processus économique, identifièrent dans l'apparition des crises une certaine périodicité intervenant selon une certaine régularité. Aux mouvements ascendants de l'activité économique succédaient des mouvements descendants à la suite d'une rupture selon un cycle qui pouvait être court ou long. Aussi durant la longue période du développement industriel allant du début du xIX"siècle au milieu du xx< siècle, les économistes ont-ils parlé d'une même voix pour diagnostiquer une alternance quasi régulière des mouvements de hausse et de baisse. Ils distinguaient notamment trois types de cycles: un cycle court, dit cycle Kitchin, avec une durée approximative de 40 mois; un cycle moyen, appelé cycle Juglar, s'étendant sur une période d'environ 8 ans; et un cycle long, dénommé cycle Kondratieff avec une durée pouvant aller jusqu'à 50 ans. La vie économique ainsi était rythmée et partagée entre des mouvements ascendants et descendants. Dans ce mouvement de balancier, c'est la crise qui renversait la tendance à la hausse et inaugurait une période de dépression. Ainsi la dépression des années trente a suivi la crise de 1929. Selon ce schéma, la crise apparaît donc comme le renversement brutal d'une tendance jusque-là dirigée vers la 14

hausse. Alain Barrère souligne bien ces caractéristiques de la crise quand il décrit celle-ci comme « la rupture soudaine d'un mouvement ascendant de l'activité économique» 2.Cependant le schéma d'ensemble comporte quatre phases: expansion, crise, dépression et reprise débouchant sur l'expansion. Ainsi la crise qui interrompt l'expansion est suivie d'une période de dépression ou de contraction plus étendue. Au caractère brutal et perturbateur de la crise s'oppose donc celui plus continu et plus lent de la dépression marquée par le chômage, la baisse de la production, des prix, etc. À la vérité, la rigueur du langage n'a pas tenu. Aussi utilise-t-on couramment le terme« crise» pour désigner non seulement le phénomène de renversement mais aussi toute la période de dépression qui suit. C'est ainsi qu'on s'estime n'être pas sorti d'une crise tant que le mouvement des tendances déclinantes ne s'est pas inversé pour prendre le sens de la hausse. C'est dans ce sens qu'Alain Barrère, parlant de la récente crise, a assimilé celle-ci à une période: la période d'instabilité
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ou de ralentissement observée depuis 1973 I. Cet abus de
langage est généralement toléré et a plême acquis droit de cité avec l'avènement, à partir de 1973, de l'état exceptionnellement prolongé de baisse de la croissance que tout le monde s'acçorde à appeler la longue crise. A l'analyse, il s'agit bien d'une situation particulière constituant même un défi pour les économistes. En effet, rompant avec le cycle intradécennal du type Juglar, qui semblait avoir fait son apparition depuis 1815 et présentant un caractère à la fois inflationniste et déflationniste (hausse des prix, baisse de la production, chômage...) en contradiction avec les tendances, toutes tournées à la baisse, des précédentes crises, la situation observée depuis 1973 se refuse à s'insérer dans les moules fabriqués par les théoriciens. Aussi Alain Barrère a-t-il avoué que la crise actuelle n'est « semblable à aucune de celles qui l'ont précédée. Elle n'est pas une crise de production, ni un retour de conjoncture, ni une perturbation commerciale, monétaire ou financière, ni un phénomène cyclique... » I. Elle est, pense l'auteur, « une mutation dans la nature de la croissance, l'économie effectuant le passage de la
2. Barrère A. [3] page 14.

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croissance progressive à la croissance récessive et à la situation de sous-emploi chronique» J. Mais qu'est-ce qui aurait provoqué la mutation?

Certains économistes 4 parlant de la crise française,
estiment que le surinvestissement est « le facteur essentiel et premier de la dépression et de la régression; le reste n'est qu'épiphénomène ». D'autres ont focalisé leur attention sur l'industrie et n'ont pas hésité à affirmer que la crise mondiale trouve ses origines dans l'industrie 5.loP. Daloz, quant à lui, a avancé l'idée de l'accumulation des modifications subies par le système. En effet, tout système économique, écrit-il, « connaît en quelque sorte une usure, une dégradation progressive », car « chaque manœuvre de frein conjoncturel abîme les rouages de

l'économie»

6.

Ainsi les causes de la crise ne semblent pas

avoir fait l'unanimité des auteurs. Le diagnostic est certainement incomplet. Serait-ce cela l'explication de l'inefficacité des remèdes utilisés jusque-là pour combattre la crise? Les politiques économiques d'inspiration keynésienne appliquées à la situation ne paraissent pas appropriées en effet pour maîtriser l'inflation. De même, celles découlant des théories monétaristes sont de nature à favoriser le chômage. À

ce propos, Philippe Labarde 7 a pu écrire ceci: «Les
keynésiens, longtemps maîtres de la place, ont découvert la stagflation et se taisent. Les monétaristes qui avaient cru leur heure venue sont en passe de démontrer par l'absurde que les médecines ~e cheval ne sont décidément pas faites pour les humains... A l'évidence, il est temps d'inventer autre chose. » Inventer autre chose ou privilégier un aspect du problème? La question reste posée. Toujours est-il que la liste des conséquences désastreuses de la crise est longue. Jean-Hervé

Lorenzi, Olivier Pastré et Joëlle Toledano 8 ont mesuré les
effets négatifs en ces termes: « La crise que nous vivons s'est distinguée jusqu'ici de celles qui l'ont précédée par la subtile diffusion de ses conséquences... La liste des industries touchées n'est sûrement pas close. Le chômage de 16 millions
3. 4. 5. 6. 7. 8. 16 Barrère A. [3]. Barrère A. [3] page 221. CEPII [31]. DaIoz J.-P. [11] pages 15 et 22. CEPII[31]. [24] page378.

de personnes pour les pays de l'OCDEau début de 1979 risque d'en toucher 20 millions en 1980... Cette crise n'a donc pas pris explicitement les mêmes formes de brutalité. Elle n'en bouleversera pas moins les conditions de vie et de travail de tous et cela dans les modalités mêmes de son dépassement... » Dans l'ensemble, la chute des taux de croissance dans le monde, le rétrécissement du commerce international et l'accentuation de la misère des populations du Tiers-Monde ont atteint un niveau tel que la peur s'est même instaurée. J. Lesourne 9 à cet effet a pu écrire ceci: « La crise actuelle débouchera-t-elle demain sur l'effondrement de l'humanité ou sera-t-il possible de construire, solidement appuyée sur la science, une nouvelle politique qui permette l'autocontrôle de l'histoire humaine? » C'est précisément au cours du déroulement de cette longue crise qui a affecté l'économie mondiale que s'est singularisée, dans les années 80, la crise d'endettement.
2. La crise d'endettement

Le mouvement de flux et de reflux des capitaux fonde et concrétise les relations entre prêteurs et emprunteurs. Alimenté par les remboursements effectués par les emprunteurs, le reflux se présente comme un processus de désendettement. Le mouvement inverse est celui de l'accumulation de la dette. C'est un processus d'endettement. TIest nourri et soutenu par les décaissements opérés par les bailleurs de fonds. Il peut connaître des inflexions et même des ruptures. Celles-ci sont lourdes de conséquences pour les pays qui s'appuient sur l'extérieur pour organiser et soutenir leur développement. Et ce sont des difficultés rencontrées par les pays endettés pour honorer leurs engagements qui généralement sont à l'origine des ruptures qui se produisent dans les flux de capitaux. La récente crise, comme il a été dit, a sévèrement secoué le monde. Elle a placé la plupart des pays du Tiers-Monde dans l'incapacité d'honorer les obligations internationales en matière de dette. Face à cette situation, la communauté internationale, il importe de le souligner, a accepté de mettre
9. Cité par Daloz J.-P. [11] page3.

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