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LE TOTALITARISME DES ETATS AFRICAINS : Le cas du Cameroun

De
567 pages
Les pays africains sont de parfaits camps de concentration. La France a particulièrement été chargée de la mise en œuvre de cette stratégie de blocage économique et de destruction des capacités d'agir des Africains depuis quatre décennies. Une femme démonte scientifiquement les principaux mécanismes de cette entreprise totalitaire en Afrique et lus particulièrement au Cameroun.
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LE TOTALITARISME DES ÉTATS AFRICAINS: LE CAS DU CAMEROUN

Collection Études Africaines

Dernières parutions
Pierre DANHO NANDJUI, La connaissance du Parlement ivoirien, 2000. Arsène OUEGUI GOBA, Côte d'Ivoire: quelle issue pour la transition ?, 2000. Mahamoudou OUÉDRAOGO, Culture et développement en Afrique: le temps du repositionnement, 2000. Mourtala MBOUP, Les Sénégalais d'Italie, Emigrés, agents du changement social, 2000. Jean-Baptiste Martin AMVOUNA ATEMENGUE, Sortir le Cameroun de l'impasse, 2000. Emmanuel GERMAIN, La Centrafrique et Bokassa (1965-1979), 2000. Marcel GUITOUKOULOU, Crise congolaise: quelles solutions ?, 2000. Cheikh Yérim SECK, Afrique: le spectre de l'échec, 2000. Félix YANDIA,La métallurgie traditionnelle du fer en Afrique centrale, 2001. Facinet BÉAVOGUI, Guinée et Liberia xvr -.xx siècles, 2001. Richard MBOUMA KOHOMM, Cameroun: Ie combat continue, 2001. Alain GONDOLFI, Autrefois la barbarie, 2001. A.C. LOMO MYAZHIOM, Mariages et domination française en Afrique noire (1916 -1958),2001. A.C. LOMO MYAZHIOM, Sociétés et rivalités religieuses au Cameroun sous domination française (1916 -1958),2001.

Marie- Louise ETEKI -OT ABELA

LE TOTALITARISME DES ÉTATS AFRICAINS. LE CAS DU CAMEROUN

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanInc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même

auteur

Livres Misère et grandeur de la démocratie au Cameroun, L' Harmattan. Paris, 1987.
Les Femmes africaines n'ont pas de problèmes de développement, Iere£: Ottawa, 1994

Collectif du CODESRIA: L' Afiique dans les années 80, Codesria, Dakar, 1988 ; chapitre sur « La marginalisation de l'Afrique»: Examen des rapports Etat/Société Civile: l'hypothèse totalitaire, pp.71-103 Communication scientifique: L 'Hypothèse totalitaire des Pouvoirs africains: les limites d'une approche, Association
canadienne des Etudes afTicaines, Colloque, Montréal, 1992

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La Démocratie comme renouveau de la pensée politique en Afrique, Codesria, Assemblée Générale, Dakar, 1992
Articles scientifiques Femmes et démocratie en Afrique: la perspective féministe, Spirales, Université d'Ottawa, 1992 Féminisme et Francophonie: Quelques réflexions sur le Mouvement desfemmes au Cameroun, Recherches féministes, Université Laval, vol.S, nO} Juin 1992

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0258-9

REMERCIEMENTS

Ce livre n'aurait pas pu être écrit sans la collaboration et le soutien de mon mari, René Eteki et de nos enfants: Diane, Wilfrid et Léa qui ont accepté que pendant six ans, je transforme nos cadres de vie en champ de travail. Permettez-moi de remercier toutes les personnes qui m'ont soutenue par leurs conseils et leurs encouragements dans ce saut effroyable dans l'inconnu. Madame Bonnie Campbell... Monsieur Camille Desrocher pour l'énorme travail de mise en forme et de la thèse et du livre. Je voudrais en particulier dire un grand merci à Madame Chantal Rondeau, la directrice de cette thèse, pour sa confiance dans le fait qu'il pourrait en sortir quelque chose d'intéressant et surtout pour sa patience sa disponibilité et aussi son enthousiasme devant des intuitions dont moi-même je n'étais pas toujours certaine.

Introduction

LE PAYS LE PLUS CORROMPU DU MONDE
Qui osera dire qu'en Afrique c'est le règne de la terreur? J'avais posé cette question à Claude Lefort après la lecture de son livre en 1979. Mais probablement que cette lettre ne lui est jamais parvenue... À l'époque c'était vraiment le règne de la terreur dans la plupart des pays africains. Aujourd'hui, la désolation a pris la relève: vingt ans après, vous préférez appeler cela la "corruption". Il est vrai que nous n'avons pas eu de camps de concentration - connus - juste de petites guéguerres par-ci par-là sur fond de tribalisme. L'Afrique du Sud? Mais rien à voir avec l'Afrique des Africains. D'ailleurs Mandela est sorti de prison. Certes entre temps, il y a eu le génocide du Rwanda... Pourquoi nie-t-on que l'Afrique soit un océan de totalitarisme? On veut bien nous concéder des chefs d'États monstrueux et des records mondiaux de corruption, mais pourquoi s'empresse-t-on de détourner les yeux des parfaits camps de concentration que sont les pays africains eux-mêmes? Pourquoi jette-t-on le voile sur des formes d'oppression africaine sous prétexte que la misère serait moins pénible au soleil? Ce n'est pas parce que les Africains n'ont pas inventé la bombe atomique qu'ils sont incapables d'anéantir leurs semblables: il n'y a pas que la machette qui tue même si elle est plus spectaculaire que la chambre à gaz. .. Que sait-on, que peut-on savoir de l'Afrique aujourd'hui sinon ce qu'en disent nos monstrueux chefs d'États et leurs porte-parole? Personne ne les prend au sérieux, pas même leurs populations. Mais il n'y a qu'eux que l'on entend. Qui les écoute au fond? Pour les touristes d'une façon générale, le mélange de répugnance et d'attrait que mobilise une scène de détresse met hors d'état de penser. De telle sorte qu'ils en perdent le souvenir dès leur retour chez eux. Quant aux téléspectateurs, les scènes d'horreur africaine restent isolées en eux comme déconnectées du reste de leurs représentations de l'Afrique. Nous avons pourtant quelques Soljenitsyne qui essaient de

penser ce qui prive de penser et si quelques-uns restent vivants après 10, 20 ans et parfois toute une vie, ce miracle tient à ce désir éprouvé comme indestructible de penser, parler, écrire depuis ce monde, sur ce monde fait pour annuler pensée, parole, écriture. Ce miracle tient" à l'exigence de parler pour vivre et vivre pour parler". Mais comment se faire entendre des Occidentaux: notre parole est si différente du discours bureaucratique, de son anonymat. Les gouvernants africains constituent un monde déserté par la parole vivante, un monde couvert par la monotonie de l'affirmation au point que toute parole critique apparaît comme une parole contre raison. L'histoire de l'Afrique, notre véritable histoire qui l'écrira jamais pour faire le procès de la répression légitimée au nom du droit à la différence et du stéréotype séculaire du "choc des civilisations" dont les derniers avatars ont été les Idi Amin Dada? L'Afrique n'aurait aucune industrie surtout pas "la pénitentiaire" ? Et si on prenait en compte la population de l'OUA des prisons: il n'y a pas que les voleurs de droit commun et les corrompus qui y ont disparu par milliers. Mieux encore: l'entreprise de déshumanisation qu'a été le "Développement" n'a rien à envier à l'Archipel. Mais jamais les Africanistes n'associent à leur démarche une perspective sociologique. On ne sait donc jamais rien sur la nature des rapports sociaux en conflit: ils ont été définitivement classés antagonismes tribaux, rien sur les rapports de domination au sein même des sociétés africaines sinon l'éternel conflit entre les anciens et les modernes. Ici, on ne parle même pas de modernité. Il s'agit de la lutte "traditions" contre modernisme. Les fameuses mentalités ayant été instituées comme réponse à toute question. Les Camerounais seraient donc les gens les plus corrompus au monde! Même quand cette perspective analytique est esquissée, on s'interdit toute objectivité sous prétexte que le marxisme ne peut s'appliquer aux sociétés primitives. Quant à la réflexion sur le politique, les rares personnes qui ne se déclarent pas apolitiques se contentent de faire l'apologie du parti unique et de ses semblants d'évolution démocratique: on les a vus à l'œuvre pendant huit ans dans le cadre du fameux" processus de démocratisation", une histoire du vent d'est qui aurait tourné court côté sud... Qui a jamais parlé de la logique du totalitarisme africain sinon pour en faire un pouvoir sous-développé, une sorte de totalitarisme élémentaire? Qui a jamais décrit sur le vif le fonctionnement de la bureaucratie africaine? Il a été dit que les Africains n'agissaient pas au nom d'une idéologie, que même nos avant-gardes révolutionnaires des années soixante sont devenues des chiens de garde de l'impérialisme faute d'avoir pu se forger un système de pensée. 6

Alors on a aligné les statistiques sur les corrompus et les corrupteurs camerounais. Pourtant le refrain sur le "Développement", celui qui abreuve tous les discours de France et de Navarre depuis près d'un siècle, est sorti du fantasme d'une société entièrement rassemblée sous la bannière de l'unité nationale, la société africaine ne connaissant pas de classes par définition. Le totalitarisme, dites-vous, en URSS, c'était le capitalisme sans les libertés bourgeoises? En Afrique cela n'a jamais été ni le capitalisme ni les libertés. C'est sûrement l'impérialisme, si par ce mot on entend des sociétés qui présentent les signes de décomposition du social ou - si le terme n'a jamais mérité son emploi rigoureux, c'est à cette occasion qu'il faut en user -d'une déshumanisation où l'on se trouve confronté à une expérience qui non seulement échappe à toute volonté individuelle ou collective, mais devient informulable dans le seul cadre du discours totalitaire tenu par les Africains eux-mêmes et par tous ceux qui sont payés pour parler de la réalité africaine et en vivent comme des sangsues. En Afrique aussi, comme le dit Claude Lefort "il y a d'un côté la masse qui subit sans aucune espèce de recours contre son sort (si ce n'est la sorcellerie... et l'angoisse collective qu'elle engendre) et de l'autre côté, si faible soit parfois l'avantage personnel, la cohorte des planqués, ceux qui servent de courroie de transmission dans le système de domination". À propos de ce Continent, on a décrété qu'il n'y a ni droite ni gauche, mais où sont les gens qui veulent la justice sinon pour eux quand ils se sentent menacés; les gens qui sont assurés de la protection des supérieurs (par décret présidentiel) et de l'écrasement des inférieurs (par les vertus de la pauvreté), les gens qui ne tolèrent ni critique ni encore moins opposition politique véritable et jugent l'ordre établi intangible. Où sont les chauvins et les racistes, ceux qui font grief (et pire) aux autres non seulement d'une action, mais d'une pensée supposée non conformiste? Eh bien! Ils règnent sur l'Afrique; ils sont au sommet des États, occupent partout les premiers rangs de la société africaine. D'eux seuls l'Occident accueille les SOS, jamais ceux d'un libertaire ou d'un patriote dont le seul crime est d'ouvrir la bouche quand il est établi que tout bon nègre doit la fermer. Ils sont pourtant nombreux en Afrique et de par le monde à ne pas vouloir la fermer; à ne pas penser que "ça éclatera tout seul". Mais dans les conditions historiques, sociales et culturelles qui sont les nôtres, comment faire pour faire entendre ensemble notre oppression? À l'unanimité on a conclu que non seulement la répression n'existe pas en Afrique, mais encore qu'il ne peut y avoir des résistants. N'est-ce pas là le résultat de "la formidable entreprise d'aplanissement du champ social" dont ce Continent fait l'objet depuis des siècles? Et de temps en temps, un 7

président des Républiques-mères vient constater que le sous-développement humain est en bonne voie et que le temps n'est plus loin où le reste des débris de notre humanité sera parqué dans des réserves pour touristes en mal d'exotisme. Car au-delà des records mondiaux de corruption, il faut le rappeler, l'Amérique indienne ne s'est pas défaite en un jour. Le totalitarisme occupe une place importante dans la recherche en sciences sociales; rien que dans la décennie 1980-1990, plus de 100 articles et près d'une centaine de livres, en français, ont été consacrés à ce phénomène. Depuis la publication du livre de Hannah Arendt aux États-Unis en 1951, de nombreux chercheurs ont voué leur réflexion à la compréhension de ce qui a été qualifié de mal absolu du siècle aussi bien dans les pays occidentaux qu'en Europe de l'Est, mais s'il y a très peu d'écrits sur l'Afrique à ce propos, ce n'est pas un hasard. La première difficulté que l'on rencontre c'est de partir d'une définition claire et précise de ce concept. Comme me disait ma directrice de thèse: ça va être difficile de démontrer l'existence de quelque chose qui n'existe même pas par définition. La seule alternative, c'est soit procéder à une recension des caractéristiques considérées maintenant comme "classiques" quand on analyse le fascisme, le nazisme ou le Goulag soviétique et aboutir à la conclusion suivante, - comme par hasard, celle de Jean-François Bayart dans L'État au Cameroun -le Pouvoir des États-post coloniaux en Afrique n'a rien à voir avec ce type de pouvoir. Ou plus exactement, les Pouvoirs africains n'ont pas les moyens de ce genre de politique; soit tenter d'innover sur la question et se retrouver devant des réactions hostiles non seulement des milieux scientifiques et académiques, mais surtout de la part des acteurs camerounais (y compris des victimes) et les partisans occidentaux de ce mode de gouvernement en Afrique. Difficulté d'ordre... sémantique diriez-vous. Probablement. La seconde difficulté consiste à passer outre à l'avis des gens qui se scandalisent de notre projet politique antitotalitaire et de notre volonté d'aller aux racines de la corruption. "Comment osons-nous parler du totalitarisme en Afrique sans au préalable limiter notre champ d'étude ?" La diversité des cultures africaines étant posée comme un handicap insurmontable... on aurait alors souhaité dans le meilleur des cas que nous démontrions par une approche comparative des cinquante-deux États (!) que l'on respire moins quand on va du Soudan au Tchad et du Tchad au Cameroun et que l'on respire encore moins de Dakar à Abidjan et d'Abidjan à Yaoundé, etc. Question de démarche certainement. 8

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C'est assurément à vouloir échapper à ces difficultés que le totalitarisme est resté un terrain d'étude quasi vierge en Afrique... On concède tout au plus qu'il y existe des pouvoirs et des États "barbares" : l'Ouganda Idi Amin Dada, la République centrafricaine de Jean Bedel Bokassa ou la Guinée de Macias Nguéma ; le cas de Sékou Touré reste discutable. De même qu'on a mis du temps à parler de génocide à propos du Rwanda... rien à voir avec l'holocauste. Aussi quand on évoque la question du totalitarisme en Afrique, ce n'est pas le Cameroun qui vient à l'esprit, m'a répondu un éminent historien africain, professeur à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. C'est tellement plus commode de classer ce pays n° 1 mondial de la corruption. Mais nous, nous parlons de totalitarisme depuis qu'un certain Um Nyobé a été jusqu'à la tribune de l'Organisation des Nations unies pour dénoncer les méthodes de gouvernement fascistes des Alliés en Afrique, et le racisme des colons français au Cameroun: la communauté internationale a préféré y instaurer un État nazi pour nous protéger du communisme...

Pourquoi préférons-nous

parler de totalitarisme?

Il Y a d'abord la conviction que rien ne peut changer en Afrique aujourd'hui tant que nous n'avons pas identifié et redéfini clairement ce que nous combattons. Cela suppose qu'il existe un rapport entre le fait de comprendre comment fonctionne notre société et le fait de vouloir changer notre façon d'y apparaître, donc de donner un sens à notre vie. Tous les Camerounais ne sont pas corrompus. Nous sommes même quelques-uns à combattre la logique de la corruption. En mars dernier, j'ai organisé une conférence sur les différentes perspectives d'analyse de l'État au Cameroun et leur impact sur le processus de démocratisation. L'objectif, implicite certes, était d'amener les participants au constat suivant: la façon de penser l'État détermine sinon notre lutte contre cet État du moins notre position visà-vis de ce régime politique. Et ça n'a pas raté: le premier couple "d'amis" qui a accepté de sacrifier trente mille francs CFA pour participer au débat, a fait la déclaration suivante: on en a assez de la philosophie, des exposés des professeurs et des campusards. Ce que nous voulons ce sont des actions concrètes. En clair, cela ne sert à rien de faire de la théorie, il faut agir. La riposte a été tout aussi cinglante de la part des conférenciers: vous ne nous interdirez pas de penser, car réfléchir c'est déjà agir. On peut se dire que nos "amis" sont de purs produits du discours du Pouvoir et de la logique qui veut que tout service public ou privé au Cameroun aujourd'hui soit monnayable. Mais nous savons aussi que ce Pouvoir, s'il nous empêche de penser, ne nous 9

demande pas lui, des actions concrètes. Tout ce qu'il veut, ce sont des gens qui se tiennent tranquilles; des gens" qui ne cherchent pas des histoires..." Nous admettrons donc, que ce jour-là, nos deux intervenants ne parlaient qu'au nom des victimes de ce pouvoir. Et la réponse que nous avons toujours donnée, comme tous les gens qui luttent contre ce type de régime et qui a été encore celle de nos conférenciers ce jour-là, consiste à affirmer que l'on ne saurait combattre le totalitarisme sans le comprendre. Quand on n'a pas comme profession, la pensée, pour des millions d'Africains et de Camerounais qui essaient simplement de survivre, cette affirmation est des plus agaçantes, et il faut l'avouer aujourd'hui, peut-être pas aussi vraie qu'elle nous paraît. Pour certains d'entre nous, nous essayons depuis des années de comprendre ce régime, souvent sans y arriver. Nous y avons consacré les meilleures années de notre vie, une activité sans fin à coups de modifications de stratégies, d'ajustements de tactiques, de recommencements continuels... Pour la majorité des gens, il s'agit juste de composer avec cette réalité, faite de corruption et de bien d'autres violences encore; de se réconcilier avec les autorités quand, à bout de souffle parfois, nous avons l'impression d'être laissés de côté parce que nous sommes allés trop loin... Tout bon Camerounais s'efforce simplement de se sentir chez lui dans son pays. Et venir leur dire que leur pays est le pays le plus corrompu au monde, c'est comme leur dire: c'est sans espoir, n'essayez même pas de survivre. Souvent ceux parmi eux qui sont plus indulgents envers nous, nous posent cette question terrible; vous voulez faire la révolution, vous pensez et analysez le système depuis des années, vous êtes donc supposés le comprendre mieux que tout autre, alors qu'est-ce que cela a changé? Que répondre à une telle interpellation? Simplement ce que répondait Hannah Arendt en disant: "Bien qu'on ne puisse attendre du processus de compréhension des résultats (parce qu'il s'agit d'une activité sans fin) qui puissent faciliter ou guider d'une manière précise la lutte contre le totalitarisme, ce processus doit néanmoins accompagner celle-ci si nous voulons qu'elle soit davantage qu'une simple lutte pour notre survie". Nous savons bien que ce Continent, un pays comme le Cameroun, recèle d'énormes richesses... Et nous savons également tout ce que nous pourrions en tirer dans l'intérêt général. Cette dernière conviction ne relève pas d'une simple foi en nos propres capacités. D'abord il y a la hargne avec laquelle les donneurs de leçons s'y incrustent depuis toujours; ensuite nous avons, certains d'entre nous, fait nos preuves dans tant de domaines de notre activité nationale et même au-delà, que de toute évidence, nos expériences personnelles relèvent souvent d'une tradition de vie qui ne s'identifie en aucun point à ce qui nous tient lieu de vie politique, économique et sociale 10

depuis trente-neuf ans. C'est cette tradition de vie qui fonde notre combat; il nous faut inscrire notre vision du monde, notre vision de ce pays dans notre réalité sociale. Aucune communauté humaine n'est faite que de gens qui croient et pratiquent le pire comme on veut nous le faire accepter s'agissant de nos sociétés. Nous avons le devoir d'instituer le Bien au-delà de nos vies privées, dans notre vécu ensemble. Faire la politique autrement, pour tout un pan de notre société, assigné à la marginalité, c'est se réapproprier cette marginalité et faire comprendre la nécessité d'existence de l'Autre, quoi qu'il nous en coûte parfois. Pour que notre vie publique et sociale soit autre chose qu'une jungle à la logique du "chacun pour soi", et du petit "cadeau", il faut que l'autre soit. Ce principe a guidé nos vies. Il est important que cela apparaisse publiquement. Il y a bien des Africains, des Camerounais qui n'ont pas seulement survécu; certains ont réellement vécu même s'ils n'ont souvent laissé ni terrains, ni immeubles, ni biens matériels. Ils nous ont communiqué cette passion de l'autre, et pour nous, c'est essentiel. Et c'est ça aussi qui fait que les Camerounais sont des gens un peu à part. Il y a ensuite la nécessité d'exposer et d'expliquer les réactions hostiles - externes et internes - à ce projet politique, hostilité qui prend des formes multiples. Non seulement ceux qui établissent les records de corruption, mais aussi ceux qui s'interrogent sur la pertinence du concept de totalitarisme appliqué à la réalité africaine; ceux qui nous mettent en garde contre "les difficultés méthodologiques" insurmontables dans l'identification de nos régimes politiques, tous usent des prétextes qui servent à entretenir une sorte de racisme scientifique à propos des sociétés africaines, des comportements des Africains et des Camerounais en particulier. Depuis les années 1970 et le début des années 1980, ce qu'il est convenu d'appeler la "crise économique" a entraîné à son tour, des crises sociales et politiques ainsi que le réaménagement des politiques mises en œuvre en vue du développement, plus précisément de la modernisation des pays anciennement colonisés d'Afrique. Au regard de cette situation, il ne s'agit plus essentiellement de discours et de débats sur les techniques économiques, mais de plus en plus, de discussions épistémologiques sur les sociétés africaines et la question du pouvoir dans ces sociétés. Plusieurs études et nouvelles approches ont émergé, tendant à renverser les anciennes perspectives pour déceler, décrire et développer de nouvelles tendances. Aux tentatives d'approches de "la politique d'en haut" - avec l'application polémique des catégories néo-utilitaires ou marxistes - s'est substituée une étude de la politique africaine "par le bas" en termes de prise en compte des "rationalités autochtones". De la perspective anglo-saxonne "tradition and Il

change" à l'entrelacement structures-comportements qui semble être de mode dans les années 1990 (Kabou, 1991), l'émergence de nouveaux acteurs longtemps négligés dans le champ de la recherche africaniste semble n'avoir abouti tout au plus qu'à concéder aux sociétés africaines des pratiques de "politique du ventre" (Bayart, 1989) dans le cadre plus global du système économique international que Samir Amin (1992) désigne comme" l'empire du chaos". Depuis la "découverte" de l'Afrique par les Occidentaux, les interrogations de toutes sortes et les problématiques les plus fines ont pris pour objet l'Afrique et les sociétés africaines. Mais l'objet ethnologique, historique, économique etc. résiste de plus en plus à l'analyse aussi bien des chercheurs que de ceux qui ont charge de le transformer. Du retard (économique et technologique) rattrapable aux exigences démocratiques, en passant par la participation populaire ou le parti unique; de la planification économique impérative au retour du libéralisme; toutes les potions magiques ont été avalées en vain par le patient. Le décollage économique en l'espace d'une génération s'est soldé en banqueroute économique et financière et cela est d'autant plus vrai depuis la dévaluation du franc CFA en 1994. Aux stratégies de la première génération succèdent de nouvelles concoctées par les agences internationales et autres firmes de développement. Au vocabulaire nationaliste et militant des années 1960 et 1970, se substitue celui des ajustements structurels (et culturels avec Etounga-Manguelle, 1990). On ne parle plus que de rééchelonnement de la dette, de vérité des prix, de rendement, de culture de l'entreprise, bref, des lois du marché; vocabulaire sorti des bréviaires du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale. Or l'actualité politique africaine depuis 1990, offre le spectacle d' événements qui contredisent cette dernière vision: dans presque tous les pays, les populations sont descendues dans les rues pour réclamer la démission des chefs d'États et la démocratie; dans tous ces pays le pouvoir a ordonné des massacres pour tenter, sinon de mettre fin à ce mouvement, du moins de le banaliser. Et de plus en plus, les États africains sont qualifiés comme "totalitaires" dans le cadre du débat sur la démocratisation (Mongo Beti dès 1972, Meillassoux en 1988; Russen, Mbuyinga en 1989; Bula, Ela, Etounga-M. en 1990; Bourgui, Dumont, Médard, Memel Fote en 1991 ; Kamedjo en 1993). L'usage de ce terme à propos de l'Afrique devient de plus en plus courant sans que les auteurs précisent le sens qu'ils lui donnent. La question a donc été posée de savoir si cette référence aux expériences historiques connues, le nazisme, le fascisme, et le goulag 12

soviétique se justifie. Certain considèrent que parler de "totalitarisme" à propos de l'Afrique est un abus de langage: qu'au-delà des stratégies indéniables d'entrée dans le totalitarisme, nous n'avons pas assisté d'une façon irrévocable à l'installation du totalitarisme (..) que tout au plus, il s'agirait dans le cas du Cameroun, du passage d'un État mou à un État intégral dans un contexte d'inconsistance relative de la société civile. (Bayart, 1984:201-214). Pour d'autres, le processus de consolidation de l'État dans le progrès' des sociétés (latino-américaines et africaines) créait en fait les conditions de l'avènement des structures totalitaires (Ikonikoff, 1983:29). Pour d'autres enfin, il semble qu'il existe des sociétés dont la propriété essentielle est d'exercer un pouvoir absolu sur tout ce qui les compose. (Bazin, 1988 : 709). Quand j'ai lu les écrits sur le totalitarisme et plus particulièrement les écrits sur le Goulag soviétique, il m'a semblé que je vivais cette situation depuis plus de vingt ans, et que chaque page décrivait non pas ce qui se passait en Union soviétique ou dans un autre pays de l'Europe de l'Est, mais bien la vie quotidienne au Cameroun. Mais comment dire cela, comment formuler cela sans courir le risque de scandaliser la communauté scientifique? Et surtout, comment dire cela sous un tel régime sans se retrouver dans un des camps de la mort, pour cause de subversion? La première tentative a été d'aller en discuter avec Jean François Bayart après la sortie de son livre "L'État au Cameroun" en 1979. C'est ainsi que quatre années plus tard, j'ai reçu de cet auteur sa communication sur "l'hypothèse totalitaire" qui est devenue la référence sur la question du totalitarisme en Afrique (G. Hermet, 1984) - avec ce commentaire encourageant: "À Marie Louise Eteki, ce rapport qui lui doit beaucoup". La deuxième tentative a été de "profiter" du débat sur l'ouverture démocratique au Cameroun (1982), et se hasarder à parler d'un "fascisme à peau noire" ou de "l'État-UNC" (Union Nationale camerounaise parti unique au pouvoir de 1962 à 1982), comme d'un stalinisme africain, le tout relevant de la misère de la démocratie au Cameroun (Eteki-Otabela, 1987), Philippe Gaillard de Jeune Afrique a été une des rares personnes alors à comprendre le subterfuge, * le Pouvoir de Yaoundé aussi... puisqu'on a organisé l'anéantissement de mon époux et de nos activités au point de nous pousser à l'exil au Canada pendant six ans. La troisième tentative avant d'entreprendre la rédaction de cette recherche a consisté en un examen des rapports ÉtatSociété civile dans le cadre de la 6e Assemblée Générale du Codesria en

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Totalitaire le pouvoir africain? oui. Par Philippe Gaillard, Jeune Afrique nO1129 du 20
Avril 1988, p.58-59.

13

1988. Devant ma proposition d'analyser désormais les situations africaines en termes de totalitarisme, la communauté scientifique africaine est restée interloquée; l'un de ses illustres représentants, le professeur Stambouli, a même parlé "d'un saut effroyable dans l'inconnu". Quatre ans plus tard, en 1992, dans le même forum, le mot "totalitaire"t était à l'honneur. C'est qu'entre temps, les peuples africains sont descendus dans la rue pour réclamer la démocratie et les pancartes affichaient: "Ici c'est pire qu'en Roumanie. " Car le problème qui se pose - en termes de paradoxe de l'État au Cameroun - aux politologues et aux auteurs qui ont examiné ce régime politique est de savoir comment caractériser un régime politique qui, au nom de la libéralisation, de l'autonomisation, non seulement abolit les libertés fondamentales des Camerounais et des Camerounaises, mais détruit leur capacité juridique: ces capacités inaliénables que sont les droits humains et que représentent par exemple le droit à la vie ou le droit de circuler; un régime qui mobilise tout un peuple autour de l'idée de construction nationale, mais parallèlement assure la promotion d'un développement séparé, une sorte d'apartheid économique, en détruisant systématiquement les capacités d'agir des forces productives; un régime enfin dont la politique de répression va jusqu'à la destruction de l'identité individuelle des gens. Le débat théorique autour de la question méthodologique sous-tend en réalité une première question fondamentale; pourquoi s'évertue-t-on depuis 38 ans à qualifier l'État au Cameroun, d'État "autoritaire" ? Il s'agit ici d'un enjeu épistémologique considérable qui détermine non seulement les relations intellectuelles entre penseurs occidentaux et africains, mais plus généralement les rapports Nord/Sud. En d'autres termes, la question est celle-ci: pourquoi ne veut-on pas que les Camerounais sachent que leur État est un État totalitaire? Pourquoi, depuis trente-huit ans, tout a été mis en œuvre pour nous cacher cette vérité? Doit-on convenir, après l'examen de cette "hypothèse totalitaire" (Bayart, 1984) que le pouvoir au Cameroun n'est que de l'autoritarisme? Dans quelles conditions pourrait-on parler de totalitarisme? La société camerounaise peut-elle être considérée comme une société totalitaire? L'épistémologie occidentale sur ce pouvoir se réduit tout au plus pour les chercheurs "libéraux" à la recherche des "causes" du phénomène. Pour les chercheurs de tendance radicale, les critiques incantatoires tiennent lieu d'explication.

t Production démocratique et transition post-totalitaire au Congo; portée et limites d'une expérience par Henri Ossebi, Dakar, 10-14 février 1992. 14

Une fois que l'on a constaté "qu'il existe des causes externes et internes" que l'État camerounais n'a jamais eu les moyens d'appliquer une terreur hitlérienne ni ceux d'instaurer une idéologie stalinienne, une fois que l'on s'est dédouané en reconnaissant que le Cameroun sous Ahidjo ce n'était tout de même pas l'Ouganda d'Amin Dada, on n'a plus qu'à conclure à l'inexistence des camps de concentration dans ce pays. Tout au plus, la barbarie de certains régimes politiques africains s'explique par la culture africaine, cette sorte de sacralisation du Pouvoir, propre aux sociétés primitives. Aussi l'enjeu épistémologique du débat sur la caractérisation des États africains de totalitarisme semble être cette question d'origine. Qu'estce qui explique qu'une communauté humaine décide à un moment de son histoire d'éliminer une partie de ses membres? Le rôle des acteurs du totalitarisme semble fondamental, car il dévoile la responsabilité dans l'instauration de ce type de pouvoir. Les choses apparaissent alors comme si, parce que l'on ne veut pas identifier cette responsabilité à propos de États africains, on décide de ne pas définir le phénomène en général et partant, on pose qu'il n'existe aucune méthode scientifique permettant d'étudier ce type de pouvoir et par conséquent d'examiner le totalitarisme en Afrique autrement que sous forme d'une hypothèse. Dans le cas du Cameroun, on continue depuis 39 ans à décrire l'État comme une dictature plus ou moins autoritaire (les politologues étrangers) ou comme un État néo-colonial plus ou moins imposé par un "impérialisme" étranger (la thèse nationaliste). Une telle caractérisation reste superficielle par rapport aux drames que vivent les Camerounais. Et de cette méconnaissance du mal découle une inefficacité au niveau des moyens qu'ils mettent en œuvre pour tenter de combattre ce régime politique. Pour identifier le totalitarisme, ou plus exactement pour "comprendre" qu'il s'agit du totalitarisme, Hannah Arendt part de son instauration et situe ce moment de cristallisation à l'avènement de l'impérialisme. Elle propose d'une part, de faire une distinction fondamentale entre "les causes" et "l'origine", car selon elle les causes n'expliquent jamais véritablement un événement; d'autre part, de considérer ce pouvoir lui-même: d'en déterminer l'essence, le principe d'action; et enfin, elle estime qu'il est primordial d'examiner comment ce pouvoir procède pour détruire ses victimes. Bien évidemment nos détracteurs opposent à l'application de cette méthodologie un certain nombre de réserves et principalement le fait qu'il s'agit de deux contextes différents. Ils se demandent si l'extension du concept pour analyser un État comme celui du Cameroun ne va pas lui faire 15

perdre sa force discriminante, si le totalitarisme ne devient pas alors une sorte de "fourre tout" puisqu'on l'a déjà dit: ce n'est pas le Cameroun qui vient à l'esprit quand on évoque ce concept à propos de l'Afrique. Aussi pour contextualiser cette grille d'analyse, j'ai dû "africaniser" Claude Lefort pour montrer que l'on peut se réapproprier ce cadre conceptuel en opérant un effort de rupture épistémologique. Par "africaniser Lefort", j'entends: partir de sa relecture de la Société sans État (P. Clastres) et analyser le fonctionnement de l'État camerounais dans sa perspective pour expliquer la réalisation de la domination totale dans la société camerounaise. Car après Arendt, Lefort est un des rares penseurs à analyser en profondeur le système social mis en place par l'État totalitaire. Il ne s'agit plus alors seulement du régime de cauchemar qu'elle qualifie de "monde du mourir", mais également d'un "lieu" insoutenable où l'on apprend aux hommes qu'ils sont superflus, que ce sont des hommes "en trop"~ (Lefort, 1975 : 89). Lefort montre de ce fait que l'extension du concept n'en affaiblit aucunement le sens. Bien au contraire, elle permet de découvrir d'autres aspects non moins tragiques de ce pouvoir; des aspects tels qu'une société (civile) réduite à l'impuissance absolue; avec une économie où le travail ne produit rien; ou encore un mode de vie où le châtiment n'est pas fonction du crime; en fait tout un pays transformé - comme dans le cas du Cameroun - en une usine à fabriquer quotidiennement de l'absurde. L'enjeu du débat sur la méthodologie concerne au fond les bases mêmes de la pensée occidentale dans sa démarche essentiellement hypothético-déductive. C'est cette démarche causale que la compréhension arendtienne remet en question comme étant l'indice même de la transformation des idéologies occidentales en idéologies totalitaires. Car cette démarche a pour particularité de pervertir l'idée pour en faire une prémisse, au sens logique; c'est-à-dire un énoncé évident en luimême dont on peut déduire tout le reste avec une cohérence logique implacable. C'est le rôle de la tribu, ou celui de l'ethnie dans toute analyse des réalités africaines. Or selon Arendt, la vérité que révèle la compréhension est opposée à la cohérence qui n'est qu'une manière de combiner les énoncés. Pour comprendre réellement ce qui se passe dans un pays comme le Cameroun depuis 39 ans, il est nécessaire d'opérer une rupture épistémologique avec la cohérence des énoncés de la science africaniste pour faire apparaître une "réalité sociale" inédite, entièrement produite par ce qui tient lieu d'État" au Cameroun; pour comprendre comment ce genre d'État produit et reproduit la pauvreté d'un côté (le côté camerounais) et la
~ Un homme en trop (essai sur l'archipel du Goulag) par Claude Lefort, Seuil; Paris, 1975. 16

richesse de l'autre (du côté occidental et en particulier, français) en instaurant une nouvelle division sociale sous couvert de la lutte contre le tribalisme et du fantasme de l'unité nationale. Pour Hannah Arendt, quiconque, dans le domaine des sciences historiques, croit en toute bonne foi à la causalité disqualifie en réalité l'objet même de cette discipline. C'est bien ce que montre l'approche africaniste de la question du totalitarisme en Afrique. Les africanistes restent muets depuis plus d'un siècle de recherche. Caractérisés par deux distorsions significatives, la spécialisation aux sociétés primitives ou archaïques et le parti pris pour la démarche empirique, les études des sociétés africaines, par leur dessein et leur approche, se sont consacrées presque exclusivement à l'ethnie. D'abord avec le repérage des références ethniques, il s'agissait de nier l'existence même des" sociétés" africaines (Copans, 1990; 171-206) au profit des communautés, des conglomérats de tribus. Ensuite la tentative de déconstruction de l'ethnie comme objet politique produit par l'État néocolonial s'est réduite à l'anthropologie politique en guise de "science" politique: il s'agissait de démonter "l'incapacité au politique" des Africains. (Bayart, 1990). Et enfin toute la problématique de la crise des études africaines tourne aujourd'hui autour de la recherche d'une démarche nouvelle pour sortir de la perspective ethnique, mais cette tentative reste pour l'instant limitée aux préoccupations sémantiques. Aussi, une des questions que ma thèse pose aux auteurs africains et africanistes c'est: pourquoi s'obstine-t-on depuis un siècle à définir les Africains par leur appartenance ethnique? Pourquoi notre identité se réduirait-elle aux seules références ethniques? En déconstruisant le processus de production scientifique de l'ethnie, cette thèse dévoile la fonction première de l'exorbitant privilège accordé à l'ethnie dans les sociétés africaines: l'ethnie sert de fondement scientifique à la production de l'idéologie totalitaire qu'est le "tribalisme". C'est ici que se situe la rupture épistémologique fondamentale de ce travail avec un siècle d'études africaines. Cette thèse dévoile l'usage véritable de l'ethnie: l'ethnie fonctionne comme un mécanisme de domination dans le cadre de l'État post-colonial: peu importe que les ethnies, et les tribus ne soient pas des réalités; ce qui compte c'est que l'État puisse mettre en œuvre des réalités politiques au nom des tribus et des ethnies: l'organisation territoriale et administrative du Cameroun sur la base ethnique, l'équilibre tribal comme principe de gouvernement ou comme mode de redistribution de la richesse nationale, les velléités d'hégémonie ethnique de la tribu bamileke par exemple comme explication à l'absence de croissance économique, ou au refus d'alternance politique etc. l'État au Cameroun n'est donc pas le premier à se servir de l'ethnie comme mécanisme de domination. Les colonisateurs d'hier et 17

d'aujourd'hui se sont servis de l'ethnie et des tribus pour instaurer et entretenir le totalitarisme dans des pays comme le Cameroun. Ils qualifient alors d'autoritarisme ce type de pouvoir en référence à une culture "traditionnelle" qui serait basée sur les ethnies. Une fois mis en place, l'État au Cameroun se sert à son tour des ethnies et des tribus depuis 1960 pour légitimer son existence, justifier son fonctionnement et programmer ses desseins de destruction. Le traitement de la question ethnique constitue ainsi un des apports importants de cette thèse, car je démontre que non seulement les ethnies et les tribus n'existent pas, mais que ces catégories sémantiques ont été créées d'abord aux fins d'analyse anthropologique - c'est-à-dire raciale sinon raciste - et qu'ensuite elles ont servi à légitimer des entreprises de domination politique et idéologique. Ethnies et tribus jouent le même rôle que la "race" dans l'idéologie nazie. Aussi, après un siècle de socialisation à l'appartenance ethnique, les Camerounais sont totalement aliénés aujourd'hui parce qu'ils se sont réappropriés ce critère de sélection "raciale" comme seule référence identitaire. En acceptant de nous définir par la référence ethnique, nous renonçons au reste de notre humanité. Et comme le montre ma thèse, c'est là, l'objectif fondamental du totalitarisme. Ce que les nazis ont échoué à réaliser sur les Juifs, la communauté internationale l'a peut-être réussi sur les Africains... au Cameroun. Voilà pourquoi l'on s'évertue à cacher aux Camerounais que leur État est totalitariste . Voilà pourquoi il est interdit de qualifier les États africains de totalitarisme depuis leur création. Voilà pourquoi nos "amis" ou nos ennemis préfèrent parler de corruption. Il Y a enfin ce que Alf Schwartz (1) appelle "l'engagement exemplaire de l'auteur", non seulement en faveur des victimes de ces pouvoirs, mais surtout, bien au-delà, dans la recherche d'une alternative réelle au type de pouvoir exercé dans les États africains depuis la fin de la colonisation directe dans les années soixante. À travers une revue de la littérature sur l'État au Cameroun, on s'aperçoit que l'ensemble des auteurs - exception faite de Mongo Beti (1972) - malgré l'existence d'une tendance critique radicale, analysent ce régime en termes d'autoritarisme jusque dans les années 80. Pourtant dès 1949, UM Nyobè, le père du nationalisme camerounais, mettait les Camerounais en garde et rappelait à feu Soppo Priso que: L'engouement des Camerounais vis-à-vis de la Jeucafra~ était juste une occasion de manifester

~ Jeunesse Camerounaise Française; premier mouvement politique autorisé par le pouvoir colonial en 1938 18

publiquement notre attachement pour la liberté (et non pour la France) et contre le totalitarisme. (R. Joseph: 1986). Alors se pose une deuxième question fondamentale. Pourquoi les auteurs et chercheurs spécialistes des questions camerounaises n'ont-ils pas vu le totalitarisme au Cameroun depuis 1960 ? Les chercheurs africanistes de gauche et les auteurs nationalistes camerounais radicaux auraient pu venir à l'analyse du totalitarisme à travers la critique de l'impérialisme. Mais après Hannah Arendt, l'explication de l'impérialisme comme origine du totalitarisme est devenue comme un sujet "tabou" chez les Occidentaux. Ce silence s'explique du fait d'un certain nombre d'éléments: d'une part, le contexte international de l'après-guerre, dominé par une conception économiste de l'impérialisme, décrit uniquement comme un mode de production imposé de l'extérieur; la défense des intérêts américains en Afrique: dans le cadre de la guerre froide, il ne fallait surtout pas permettre aux nationalistes africains de constituer un bloc qui pouvait affaiblir les anciens colons, leurs partenaires dans l'Otan; cela aurait menacé la constitution et la préservation des réserves de ressources naturelles en Afrique; et enfin le leadership de la science politique américaine, à la traîne de laquelle a toujours été la tradition de la pensée libérale française. D'autre part, la nature même de la recherche en Afrique: dépendante des préoccupations occidentales dans lesquelles le totalitarisme était alors identifié au communisme; on ne pouvait pas à la fois "protéger" l'Afrique du communisme et y analyser un pouvoir exercé par des communistes d'où le caractère confidentiel - parce que marginalisées - des recherches de certains Africains comme Kum à Ndumbé (1973) du Cameroun ou Mzimela Sippo d'Afrique du Sud (1983) dans leur tentative de relancer le débat sur la question du totalitarisme et les visées nazies en Afrique. Ce n'est donc tout à fait un hasard si les trois premiers chercheurs qui ont évoqué la question du totalitarisme au Cameroun sont français: Médard (en. 1977), Bayart et Copans (en 1979). Il faudra attendre les années 80 pour que les auteurs Camerounais (Eteki-Otabela, 1987; E. Mbuyinga, 1980; J-M. Ela, et O. Mekongo 1990 : Kamedjio, et à nouveau Mongo Beti en 1993) évoquent la nature totalitaire du régime camerounais. Dans l'ensemble, les penseurs africains et africanistes se hasardent aujourd'hui à qualifier ce régime "d'État totalitaire" comme s'il s'agissait simplement d'un degré supérieur de l'autoritarisme qu'ils décrivent, telle une sorte de superlatif à la mode. Cette thèse est la première tentative d'analyser systématiquement et pour la première fois, ce régime dans la perspective du totalitarisme. Je dis souvent qu'au Cameroun comme partout ailleurs, il y a deux traditions de 19

lutte: d'un côté les gens qui ont biens, privilèges, pouvoir et qui se battent, mettent en place des stratégies dont la corruption, pour les conserver; et de l'autre côté ceux qui en ont moins ou si peu et qui résistent, se battent pour changer le rapport de force. Nous sommes nombreux à avoir combattu ce pouvoir d'abord de l'extérieur, depuis le mouvement syndical des étudiants dans les années 1960 et quelques-uns à être rentrés dans les années 70 pour "intégrer les masses", les mobiliser pour la révolution. Nous.. avons consacré notre vie à .cette mobilisation. Autant dire que les monographies, les articles sur "l'État" au Cameroun, c'est un peu aussi l'histoire de notre vie racontée par d'autres... parfois par ceux de notre bord, mais le plus souvent pour décrire les institutions, pour donner la parole au Pouvoir. Cette thèse, c'est pour une fois, l'État au Cameroun vu et vécu de l'autre côté, de notre côté: du côté des résistants. Ceux qui pratiquent la marginalité subversive. Avant d'être plus qu'une démarche scientifique, ce travail, que j'ai réalisé de 1960 à 1989 a d'abord été un mode de vie qui a consisté, à partir du refus du système de façade, à me construire une marginalité, une sorte d'observatoire du véritable système tout en étant à l'intérieur du système de façade. À partir d'une radicalité de remise en cause systématique, il s'agissait d'y être en même temps à l'affût de la moindre donnée susceptible de m'éclairer sur l'expérience de vie que je partageais avec des millions de gens. En me constituant marginale, comme d'autres se constituent prisonniers, j'ai bénéficié pendant près de 20 ans du statut de subversif qui avait l'avantage que rien de significatif ne se passait sans que j'en sois informée parce que "c'est le genre de chose qui peuvent t'intéresser", formellement ou par la rumeur: ça pouvait être aussi bien une décision du Pouvoir, un article de presse, ou une publication sur le Cameroun et qui circulait généralement sous le manteau, un étranger de passage ami ou ennemi de la cause. La conférence d'un allié à aller soutenir ou d'un adversaire à qui il fallait porter la contradiction. Être subversif avait le désavantage de comporter le risque permanent de se faire arrêter pour cause de subversion et d'être jetée dans un des camps de la mort d'où l'on a peu de chance de sortir indemne. Le résultat, c'est une vie de discussion, de confrontation permanente, de prise de position (écrites ou orales), de manifestations suscitées ou organisées, de participation, de soutien au moindre signe d'éveil dans le sens de l'intérêt général, de remise en question systématique de l'adversaire quels que soient sa fonction, sa position sociale ou son sexe; le courage de l'interpeller, le décryptage des codes écrits et oraux d'une société pendant 20 ans (discours, écrits, événement, faits divers, actualité, etc.); finalement, une intuition
**Voir comment Michel Lobe Ewané définit la nouvelle génération de Camerounais qui se sont consacrés au combat pour la démocratie dans le magazine Afrique-élite du 18 septembre 1987, p. 22-23. 20

formée par la familiarité avec cette société, avec sa tragédie, les plaintes obsessionnelles des gens sur cette tragédie, leur constat d'impuissance; et peut-être par-dessus tout, une sorte d'audace intellectuelle qui est une composante indispensable de l'esprit scientifique, la philosophie du pourquoi pas qui m'a amenée à entreprendre, d'approfondir l'hypothèse totalitaire de l'État au Cameroun.

Comment j'ai procédé? À partir d'une expérience de vie.

Créé en 1970, la Société Camerounaise des Travaux, la SCATRA, avait pour objet, la création, l'exploitation, l'acquisition, la location de toute entreprise générale de bâtiment, des travaux publics et privés ainsi que, en général toute activité ayant trait au bâtiment; et plus généralement, toutes opérations industrielles, commerciales, financières, mobilières ou immobilières pouvant se rattacher directement ou indirectement à son objet social. Cette unité de production construite au Centre de la ville sur un terrain, la base, de plus de deux hectares, a fait vivre des milliers de Camerounais pendant près de dix ans (1979-1989). Elle avait réussi en dix ans à se construire un réseau de fournisseurs, entreprises étrangères et camerounaises, pour les principaux matériaux de construction (ciment, fer, bois, plomberie, gravier, sable, carreaux, tôle, peinture, etc.) ; un réseau de collaborateurs dans l'administration: un réseau financier avec des comptes bancaires dans la plupart des établissements de ces secteurs au Cameroun. Avec plus de 300 employés, un chiffre d'affaire de l'ordre de 6 milliards de francs CFA en 1988, des ouvrages de référence, la Scatra a contribué à l'organisation du secteur du BTP au Cameroun avec un réseau de 350 PME, un syndicat national réorganisé avec des sections provinciales sur toute l'étendue du territoire. L'action de ce syndicat à permis d'amener l'administration à réorganiser la procédure de passation des marchés publics au Cameroun, pour la première fois dans le sens de la défense des intérêts du secteur privé réellement camerounais. Les entrepreneurs avaient enfin un droit de regard dans l'attribution de ces marchés et pouvaient participer ou se faire représenter à la commission nationale d'attribution. La Scatra a même organisé une unité de recherche sur les matériaux locaux de construction. Elle a investi une partie de ses profits dans la promotion des maisons (en briques de terre crue) à caractère social pour les Camerounais aux revenus modestes. Des bâtiments scolaires seront construits en terre dans les années 90, grâce à cette action promotrice. En couronnement de ces succès, le directeur de la Scatra est devenu un 21

expert de l'Organisation des Nations unies en matériaux de construction. Il a exploré d'autres régions du monde et leurs réalisations dans ce secteur. Il a effectué des missions dans d'autres pays africains pour aider à la promotion de la filière BTP. Mais par-dessus tout, la Scatra a instauré une exigence de qualité dans le produit et le travail qui a contribué à la formation de centaines de personnes qui ont travaillé ou collaboré avec elle. (Bisseck, 1994).Toute l'opération de destruction de cette unité de production par le Pouvoir, opération que l'on va appeler "l'affaire Scatra" au Cameroun en 1987-1988, commence avec la complicité d'un membre du Gouvernement d'alors, Monsieur Tsanga Abanda, puis Bouygues (par Dragages interposé), le n° 1 mondial du bâtiment va organiser une co-traitance musclée... pour permettre l'anéantissement symbolique du Directeur de Scatra, contraint à l'exil pour sauver sa peau. Pour la première fois, cette thèse démonte (chapitre IV) le mécanisme de blocage du secteur privé camerounais par les entreprises françaises (principalement) qui se servent de l'État camerounais et révèlent ainsi la véritable raison d'être des États africains depuis leur création dans les années 1960 : la défense et la sauvegarde des intérêts occidentaux grâce à l'anéantissement systématique des capacités d'agir des Africains. Après avoir été un témoin privilégié de "l'affaire Scatra", il fallait écrire, raconter, expliquer comment la France démolit des milliers, voire des millions d'Africains depuis près d'un demi-siècle et bloque ainsi tout développement réel de ce continent dans le seul objectif de défense de ses intérêts économiques et des visées stratégiques de l'Occident. Ma première démarche formelle sur le terrain en 1991, se traduit par l'étude systématique de quatre journaux de l'Opposition (Le Messager, Nouvelle expression, Dikalo et Challenge Hebdo) qui exprimaient la rupture du silence de la masse pendant 30 ans et ce que l'on a appelé: le grand déballage. La plupart des thèmes qui constituent la matière de ce travail y ont été évoqués de 1990 à 1992 sauf l'explication à l'absence d'un secteur économique privé dans nos pays malgré des taux de croissance records, des décollages économiques foudroyants et des miracles ivoiriens. Pourquoi toutes nos entreprises, qualifiées, définitivement, de PME, sont-elles systématiquement détruites depuis 39 ans dès qu'elles atteignent une dimension et des résultats qui menacent les taux de profits des entreprises étrangères, en particulier le monopole français sur l'Afrique? Qu'est-ce qui, même dans le cadre de ce empêchait d'analyser, de dénoncer ce processus entreprises? Qu'est-ce qui nous interdisait de poser primordiale? En 1992, ma deuxième démarche 22 grand déballage, nous de destruction de nos au moins cette question formelle a consisté à

entreprendre alors une recherche sur l'état des libertés fondamentale au Cameroun. Cette recherche a duré trois mois (février, mars, avril). Elle s'est déroulée à Douala, la plus grande ville du Cameroun avec 2,5 millions d'habitants, capitale économique (le port) considérée comme le fief de l'opposition au régime depuis les années 50 et d'où ont été relancées les grèves générales appelées "villes-mortes" qui ont paralysé la vie économique du pays pendant des mois en 1990-1991 et qui ont "fait école" pour le reste du Continent. Cette étude a été réalisée avec la collaboration d'une équipe d'avocats (M Jean-Paul Ngalle, M Charles Tchoungang, M Samick), la même équipe est à l'origine de l'internationalisation de "l'Affaire y ondo", événement qui a déclenché "le processus de démocratisation" au Cameroun en 1990. Nous avons vécu pendant 30 ans les effets de la défaillance de la loi, c'est-à-dire les abus d'autorité que subissent les individus ou certains groupes sociaux dans une société où les gens sont dépouillés de tout moyen de défense et sont livrés à la merci des agents de l'Autorité. Avec l'avènement du processus de démocratisation, le Pouvoir affirmait que cette situation était révolue; que désormais, tout Camerounais était libre et le respect de ses droits fondamentaux assuré. À preuve le nouveau code des libertés que les Autorités venaient de publier; que la clandestinité n'était plus nécessaire; que l'on pouvait sortir du "maquis"... Je suis partie de l'Indicateur de Liberté Humaine (ILH) établi par le PNUD en 1991 pour tenter de mesurer le développement et la liberté humaine; Cet ILH identifie 40 libertés fondamentales et examine la situation de ces libertés dans un certain nombre de pays dont le Cameroun. Ensuite ces pays ont été classés selon le taux élevé, moyen, ou faible du respect de ces libertés. Comme il fallait s'y attendre, le Cameroun est classé parmi les pays à faible taux de respect des libertés fondamentales. Plus exactement, huit sur quarante libertés y sont respectées en 1990 selon les experts du PNUD. Et malgré ce fameux processus démocratique, ce rapport ne semblait pas signaler une tendance vers un degré de liberté accru... J'ai donc confronté l'esprit des nouvelles lois camerounaises avec la pratique de ces lois par le Pouvoir avant 1990 et depuis cette même date, à travers les décrets, les ordonnances, les décisions ministérielles, les" affaires" concernant certains hauts responsables du régime; les décisions de justice concernant ces droits et libertés durant ces mêmes périodes; les principaux dossiers de l'Organisation camerounaise des Droits de l'Homme au Cameroun, ONG très impliquée dans le processus de démocratisation et qui a été interdite au même titre que le Collectif féministe pour la libération des femmes ainsi que deux autres organisations de la Société civile. 23

Les résultats de cette recherche (chapitre V) indiquent bien qu'il y a non seulement abolition des libertés fondamentales au Cameroun depuis l'avènement de l'État en 1960, mais ce qui est encore plus tragique, c'est l'État camerounais qui garantit lui-même la destruction permanente de la capacité juridique des Camerounais. Cet État a mis en place depuis sa création un appareil judiciaire qui veille à ce que la loi n'ait pas de sens dans ce pays et, de ce fait, l'idée même de droit y apparaît saugrenue dès lors que les citoyens sont dépossédés des capacités inaliénables qui fondent leurs droits. Comment s'étonner dès lors qu'un phénomène comme la corruption y atteigne des proportions inouïes? J'avais ainsi une partie de la réponse à mon questionnement. Les Camerounais ne dénoncent pas la destruction de leurs entreprises ni l'anéantissement de leur vie parce qu'ils n'ont aucun droit, même pas le droit de résistance à (l'oppression de) l'État. Si donc la capacité d'agir des gens est systématiquement détruite, s'ils n'ont plus aucune capacité inaliénable par principe, comment peuvent-ils rester tout simplement humains? La recherche dialoguée a constitué ma dernière démarche sur le terrain pour tenter de trouver une réponse à cette troisième question fondamentale. En 1993, j'ai réalisé dix entretiens avec neuf anciens prisonniers politiques, les "rescapés" des prisons camerounaises, et avec un chef d'entreprise, le Directeur de la Scatra. Des milliers de gens, probablement plus, ont été arrêtés, torturés et sont morts dans les prisons politiques au Cameroun ou des suites des traitements inhumains qu'ils ont subis dans les prisons. Faites le test; entrez dans un commissariat de ce pays, vous ne tarderez pas à être saisi par une odeur nauséabonde, une sorte de prélude à l'anéantissement qu'on y pratique quotidiennement; alors imaginez que vous y restez des jours, des mois... Pendant des années, on ne prononçait qu'avec précaution le nom certains de ces lieux: Yoko, Mantoum, Tcholliré surtout est le véritable Goulag du Cameroun. À ce jour, la question est tabou parmi les Camerounais: on vous dit seulement "ils ont été fermés..." Quand, par quel texte? On ne veut pas le savoir... et personne n'en sait trop rien. On ne veut pas en parler et on n'en parle pas. Deux témoignages ont été écrits là-dessus, mais le sujet est abordé de façon plus ou moins romancée. Il n'a donc pas été facile de trouver puis de convaincre des rescapés de cet enfer sur terre d'en parler. Mais comme le dit Denis Constantin Martin (1985), "la communication symbolique autorise le déploiement de l'ambiguïté, la préservation des ambivalences, (provoquées parfois par la contradiction des identités) dans un cadre politique commun parce que, aussi la reconnaissance des mêmes systèmes symboliques, la référence à une mémoire collective identique suscitent un sentiment de complicité vécu comme l'indice' de l'appartenance à un même groupe, complicité qui permet 24

de faire accepter certaines assertions sans avoir à les formuler. Ceux qui vibrent aux mêmes signes, aux mêmes souvenirs, se comprennent sans mot dire...". Il a fallu pour accéder à ces personnes, surtout celles qui ont connu ces prisons sous Ahidjo, la complicité d'un ami qui m'a présenté comme une militante de la cause, appartenant à la tradition de lutte pour la démocratie au Cameroun, ce qui n'a rien à voir avec le processus "autorisé" en 1990. C'est ainsi que j'ai commencé ces entretiens: des moments d'intense émotion (parce que pour certains, c'était la première fois qu'ils reparlaient de tout ça avec une tierce personne), ponctués de rires et de larmes et toujours avec la conviction que c'était important d'en parler. Important pour eux. S'ils étaient là aujourd'hui, c'est qu'ils avaient tenu le coup. La plupart en étaient sortis esquintés, psychologiquement fragilisés, mais plus convaincus, plus politisés. Ils étaient fiers de leur courage et tenaient à le faire savoir pour la mémoire de ceux qui y sont restés... pour qu'on ne les oublie pas et pour que la lutte continue. J'ai même obtenu une autorisation de publier. Je leur en suis très reconnaissante. Important pour moi, parce qu'il s'agissait de faire un travail scientifique à partir de ces quelques témoignages, les seules preuves que nous avons actuellement à notre disposition pour affirmer l'existence des camps de concentration au Cameroun. Nous aurions voulu connaître l'histoire de ces camps. Quand ont-ils été construits? Combien de personnes y ont été envoyées? Combien en sont sorties ?..Nous aurions voulu les visiter, prendre des photos... interroger les détenus ou la population environnante. Rien de tout cela n'est possible actuellement. Pas question d'en parler avec les autorités... d'avoir ces informations. Au contraire, je devais prendre des précautions pour que l'on ne sache pas trop que je faisais aussi cette recherche sur ces lieux de détention et d'extermination. Bien entendu ces témoignages, analysés au chapitre VI, doivent être pris pour ce qu'ils sont: une première appréciation qualitative d'un phénomène massif (au moins à l'échelle africaine) qui révèle une volonté de contrôle total des gens et sur lequel nous n'avons actuellement aucune information objective. Cependant, il s'avère que la description du déroulement de cette horreur colle textuellement au processus d'anéantissement décrit par Arendt et approfondi par Lefort; certaines descriptions, certains mots utilisés par ces rescapés correspondent trop parfaitement à l'expérience des camps nazis ou de ceux du Goulag soviétique pour qu'il s'agisse d'une pure coïncidence. J'espère qu'un jour l'histoire de ces camps sera écrite. 25

Pour le moment, je n'ai fait que démonter le processus de destruction de l'identité personnelle qui s'y déroule sur une population-témoin, dans le but de tenir tout le reste de la population sous contrôle. On y produit une humanité en lambeaux, réduite à un degré zéro de sociabilité. Les prisons politiques au Cameroun - comme dans le reste du Continent - ne sont que des" laboratoires" où l'on pratique toutes sortes d'expériences pour transformer la nature humaine elle-même en quelque chose de particulier: la nature africaine. Ainsi, sans capacités d'agir, sans capacités d'être libres, sans identité personnelle, les Africains, et tout particulièrement les Camerounais sont une humanité spéciale qui expérimente chaque jour sa propre déchéance, sa non-appartenance au monde, abandonnée de tous les autres humains. Je faisais une communication sur le fameux "processus de démocratisation" dans un congrès d'Entraide Missionnaire au Canada en 1992 quand, à la pose, une religieuse est venue me dire, à voix basse: "C'est extraordinaire le travail que vous faites sur le Cameroun, mais savez-vous qu'au Gabon c'est pire... Il y a un livre qui est sorti sur ces prisons là-bas, vous devriez-vous le procurer. " Je n'ai toujours pas lu ce livre sur les camps de la mort du président Bongo, mais je sais maintenant que le totalitarisme existe dans tous les pays africains: parce qu'y sont détruits des millions d'entreprises d'Africains comme la Scatra et que les Camerounais par exemple ont fini par n'être plus capables de distinguer le bien du mal. Ils ont fini par perdre tout sens moral; parce que dans leur pays comme hors de chez eux, les Africains n'ont aucun droit; ils n'ont le droit de protection d'aucun gouvernement au monde et constituent, aujourd'hui comme hier, la lie de l'humanité, une armée de sans abris, émigrés ou réfugiés, exilés et "sans papiers" qui errent à travers toute l'étendue de la terre. De temps en temps, on apprend que l'on a étouffé une Africaine en l'expulsant de Belgique ou d'ailleurs; on apprend qu'un jeune Africain s'est fait perforer par quarante et une balles de plomb simplement parce qu'il n'avait pas le droit d'être - africain - dans le pays le plus libéral du monde... Ils sont des centaines tous les jours à être embarqués dans les négriers modernes, Air-France ou Air autre chose, menottes aux poings et enchaînés comme au temps de la Traite. Les Africains ne sont chez eux nulle part au monde, pas même en Afrique. Ils traînent avec eux une indéfinissable tristesse; parce que tous les États africains post coloniaux appliquent systématiquement sur leurs populations les techniques d'anéantissement 26

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mises au point dans les camps d'extermination, des mécanismes de destruction de l'identité personnelle des gens. Ils produisent une population de zombies, chacun étant réduit à un ensemble de réactions identiques, primaires et interchangeables. C'est le sauve qui peut: d'abord ma famille, ma tribu. Pour le reste... Nous sommes encore quelques-uns à continuer la lutte contre ces régimes politiques pour essayer de comprendre la démence qui se saisit alors de temps en temps d'une partie de notre population, quand elle décide d'éliminer, d'exterminer l'autre partie; l'horreur qui en découle au cours d'affrontements ethniques, de guerres civiles (provoquées) ou tout simplement dans la misère quotidienne et des conséquences de la violence à l'état pur. Depuis un demi-siècle nous combattons la désolation dans laquelle a sombré tout un Continent, tout un peuple exclu du reste de l'humanité: on appelle cela la "marginalisation" de l'Afrique~.. La corruption n'en est qu'un indice, l'indice d'une tragédie humaine. Peut-être entendrons-nous un jour l'écho de notre combat hors de cet enfer. Pour l'heure, le Cameroun est classé en tête de file des pays les plus corrompus au monde... Et après? Pour la grande majorité des Camerounais, c'est une grosse blague au regard du cauchemar de nos vies. Nous essayons de survivre dans des pays préparés pour être des Rwanda à n'importe quel moment. Il suffit généralement d'une étincelle et cette étincelle est toujours allumée par les gouvernements occidentaux dans le dessein (jamais avoué) de préserver leurs réserves de ressources naturelles en Afrique et de maintenir les superprofits de leurs entreprises publiques et privées: 6 milliards CFA par jour pour les Brasseries d'Indochine... rien que dans la ville de Douala! Et pendant que l'Occident se prépare pour le XXle siècle, les Africains sont programmés pour s'exclure toujours d'avantage de l'humanité grâce à l'action des États totalitaires. Le Cameroun serait donc le pays le plus corrompu au monde! Essayez donc un seul instant d'imaginer Pétain régnant sur la France, toute la France pendant 39 ans... et à l'autre bout de la chaîne Hitler aux doigts crochus à force de compter les milliards de dollars. Alors on en reparlera de la "corruption". Nous, nous préférons parler de totalitarisme: c'est cela que nous combattons depuis 1960. .:. .:. .:.

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Chapitre I
CE QUE NOUS COMBATTONS
Pour définir le totalitarisme, on peut partir des positions courantes et usuelles sur ce mot et constater aussitôt que chacun lui donne un sens différent. On pourrait presque faire la boutade: "Dis-moi comment tu définis le totalitarisme et je te dirai qui tu es ". Devant la difficulté de cerner le sens de ce type de pouvoir, il s'agit d'abord de savoir Comment en est-on venu à qualifier certaines expériences politiques de totalitarisme?

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Comment sont définis nos États par rapport à ce type de pouvoir? À quoi se réfère cette définition? Ensuite comment ces États fonctionnent-ils réellement?

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Je constate alors qu'il a plusieurs paramètres. En effet, les auteurs consultés donnent du totalitarisme une définition tantôt économique, tantôt politique et même idéologique. À travers ces différentes définitions, nous passons en fait de la théorie à la réalité du nazisme et du Goulag soviétique. Or en explorant ces deux expériences historiques du pouvoir, apparaît une sorte de déperdition entre la réalité du phénomène dans nos pays et la connaissance théorique que les Occidentaux en ont. Tout se passe comme si leur épistémologie laissait de côté les aspects les plus inhumains de ces pouvoirs pour ne s'intéresser qu'à leurs mécanismes les plus spectaculaires: l'extermination massive des victimes et la terreur qui les prépare à cette phase finale. Comme nous n'avons eu nulle part en Afrique ni l'extermination de six millions de personnes dans les camps de concentration ni la terreur stalinienne, ils concluent que le totalitarisme n'existe pas en Afrique et qu'il s'agit tout simplement, soit de dictature autoritaire, soit du néo-colonialisme, et dans tous les cas, de chefs d'États reproduisant plus ou moins durement la tradition africaine du pouvoir. Ni une dictature autoritaire Pour le Petit Robert (édition 1977), le totalitarisme, c'est le "système politique des régimes totalitaires". Or, nous savons que le régime politique

est la forme d'existence de l'État; il s'agit donc d'examiner la question du totalitarisme au niveau de l'État. Qu'est-ce qu'un État totalitaire? Dans le sens didactique, l'adjectif "totalitaire" signifie: qui englobe ou prétend englober la totalité des éléments d'un ensemble donné. Aussi, le régime totalitaire serait un régime à parti unique, n'admettant aucune opposition organisée dans lequel le Pouvoir politique dirige souverainement et même tend à confisquer la totalité des activités de la société qu'il domine. (Le Petit Robert). Dans- le dictionnaire de Flammarion (édition 1981), le totalitarisme est "une doctrine politique selon laquelle l'État est tout, l'individu n'existant que pour celui-ci, et les libertés s'en trouvant restreintes,. par extension, se dit d'un régime politique où un dictateur a confisqué tous les pouvoirs". Ainsi, qu'il s'agisse du dessein (de confisquer la totalité des activités de la société) de ce régime ou des moyens (une idéologie, un dictateur) qu'il met en œuvre pour réaliser ces ambitions, les définitions usuelles ne font apparaître ni sa nouveauté, ni son caractère exceptionnel. Tout se passe comme si la perception de ce type de pouvoir était laissée à l'appréciation de chacun. Le totalitarisme serait alors: "une domination imposée de l'extérieur." (Popper, 1942.). Solution fasciste à l'impasse atteinte par le Capital libéral, le totalitarisme serait "une réforme de l'économie de marché." (Poliany, 1944). Il s'agirait d'un mouvement de masse bien que la conquête du pouvoir soit le fait d'une minorité. (Hans Kohn, 1949). Dans les années 1950, Hannah Arendt réfère le totalitarisme à une crise de la tradition occidentale et le définit comme une rupture au sein du politique. Dès lors, le concept fait école. Aux États-Unis, l'idée dominante est qu'il s'agit d'un syndrome de violence, trait désormais révolu d'une phase traumatique du développement des sociétés industrielles. (Inkeless, 1966). En Allemagne, l'École de Francfort y voit une récupération de la raison au service de la domination, une sorte de dégénérescence de la raison en raison d'État. (L'École de Francfort, 1969). Pour Reich, il s'agirait d'un phénomène international qui atteint tous les organismes de la société humaine dans toutes les nations du monde et qui a ses fondements au niveau de la conscience elle-même. Pour Aron, en France, c'est un régime à parti unique caractérisé par cinq traits principaux qui entraînent le contrôle total de la société par l'État. (Aron, 1965). Le régime stalinien aurait porté à son accomplissement cette volonté de contrôle, avec un peuple entièrement rassemblé sans division interne. (Lefort, 1968). Les penseurs à l'Est en font d'abord une forme extrême de despotisme (Sakharov, 1974) lié au socialisme scientifique avant de populariser l'Archipel du Goulag (Soljenitsyne, 1974) comme la patrie de l'Homo sovieticus (Zinoviev, 1983), producteur du totalitarisme. Aussi, les africanistes en viennent-ils à 30

concevoir le totalitarisme dans les années 1980, comme tout pouvoir absolu qui se donne pour dessein le contrôle total de la société et des individus qui la composent (Duval, 1985), une sorte de délire collectif qui culmine dans une sorte de folie meurtrière. (Polin, 1982). Comme on le voit, le sens de ce mot est complexe. Dans l'article qu'il consacre à l'interprétation du totalitarisme chez Claude Lefort, Miguel Abensour (1993 : 79-136) estime qu'il convient au préalable de "s'interroger sur le statut paradoxal du concept de totalitarisme". Statut paradoxal parce que le terme est tantôt banalisé à l'extrême, usé, constate Claude Lefort, bref, dévalorisé jusqu'à évoquer toute dictature caractérisée par la concentration des pouvoirs et la suppression des libertés fondamentales. Tantôt l'usage du terme fait l'objet d'exigences scientifiques à la limite de l'hermétisme pour qu'il puisse désigner une mutation politique fondamentale. Alors que dans le premier cas, le plus courant, l'usage du terme peut être considéré comme une sorte de superlatif à la mode pour désigner tout pouvoir absolu, Abensour soupçonne que dans le deuxième cas, il s'agit d'une dénégation du phénomène et d'une résistance à la conceptualisation qu'il requiert. Il s'agirait alors d'une forme plus sophistiquée du refus du marxisme (sous ses différentes formes). À la question de savoir s'il existe un concept scientifique du totalitarisme, Poliakov, (1987:325) répond: Pas plus, mais pas moins que la notion de démocratie, au sens combien ambivalent, celle de totalitarisme ne saurait être totalement dépolitisée. Car les sciences humaines sont fondées, non pas sur l'expérimentation scientifique, mais sur un engagement philosophico-politique ou plutôt éthique constant... Et comme le rappelle Hannah Arendt (1990:44) la véritable compréhension nécessite une perspective critique, celle qui remonte toujours aux jugements et aux présupposés qui ont précédé et inspiré ['enquête strictement scientifique. Quel est donc le statut de ce concept? S'agit-il d'un fantasme tapi dans la conscience de chacun depuis le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale? Ou s'agit-il plutôt d'une sorte de virtualité de tout pouvoir? Peuton concevoir qu'il existe aujourd'hui des expériences réelles de totalitarisme qui aideraient à la compréhension et donc à la définition du totalitarisme? Il semble que la distinction que François Châtelet et Olivier Duhamel (1989) font en classant l'ensemble des chercheurs et des penseurs en deux catégories, les libéraux et les critiques, peut aider à la compréhension et amener une certaine clarté dans cette profusion de définitions. Cette distinction se base sur le fait que l'on adopte (approche critique) ou non 31

(approche descriptive) cette perspective critique qu'Arendt pose comme condition pour comprendre le totalitarisme. Dans la perspective libérale, il s'agirait d'un accident dépassé, c'est la thèse de "l'école américaine" dans les années 1950 avec la quasi-unanimité sur le concept de totalitarisme: À partir de 1956, dans le cadre de la guerre froide, les politologues américains se désintéressent de l'URSS (et banalisent le concept). La tendance est alors à la combinaison du modèle totalitaire avec précisément le modèle de développement et celui de la société industrielle (Inkeless, 1966) en mettant l'accent soit sur la mobilisation par les partis nationalistes dans les pays nouvellement indépendants; . soit sur l'organisation, fIla révolution manageriale" (bureaucratie vs
technocratie) ,.

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soit sur les groupes d'intérêts. Le souci semble alors être la banalisation du phénomène en URSS pour sauver la Détente. Les études soviétiques elles-mêmes s'essoufflent. (Taubman, 1974). À la fin des années 1960, deuxième période de quasi-unanimité en faveur des notions plus larges et plus classiques telle "autoritarisme", le débat semble clos avec la fin de la guerre froide. Les auteurs américains préconisent pour la plupart, l'utilisation du terme "autoritarisme" post-totalitaire. (Johnson, 1970,. Huntington, 1971 ,. Howe, 1983). La pensée libérale et savante s'empare de la notion de totalitarisme pour condamner radicalement nazisme et stalinisme, mais elle ne parvient pas à en faire un concept. La définition du terme se révèle impossible. (Châtelet et Duhamel, 1989 : 261). Pour les chercheurs et penseurs libéraux, en particulier anglo-saxons, parler de totalitarisme depuis les expériences historiques du nazisme et du stalinisme relève d'un fantasme et la plupart d'entre eux se contentent de décrire les aspects principaux du phénomène. Par exemple, Spiro (1968) en dénombre six: 1. la participation politique forcée également étudiée par Manent (1984), 2. la suppression des organisations non officielles, 3. la violence militaire ou paramilitaire (Beaudry, 1988), 32

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4. l'insécurité des règles et 5. l'unicité du but (Lemarchand, 1986). 6. Or Spiro fait remarquer (sixième aspect) que ces caractéristiques ne sont pas propres à ces régimes; elles peuvent aussi être le fait des États libéraux et même de l'ensemble des sociétés modernes, au moins en tant que virtualités. De même, Raymond Aron, en France (1965), fait du totalitarisme un régime à parti unique avec cinq traits principaux: 1. le régime confère à un seul parti le monopole de l'activité politique; 2. le parti monopolistique d'État. , impose une idéologie officielle, vérité

3. l'État se réserve le double monopole des moyens de force et de persuasIon; 4. les activités économiques et politiques sont soumises à l'État; 5. tout devient activité d'État, soumis à l'idéologie, d'où la terreur. Ces descriptions font apparaître quatre types d'explication: 1. le contrôle de l'économie, 2. la société de masse, 3. la philosophie politique (au sens d'idéologie) et 4. le racisme. Mais ces paramètres ne font pas non plus l'unanimité parmi les penseurs et les chercheurs libéraux tt . Dans la mesure où ces phénomènes existent également dans les États libéraux, les penseurs libéraux estiment qu'il faut renoncer à la notion de totalitarisme. Ainsi, Aron (1954: 57) dira, critiquant Arendt, que: "L'idéologie raciste ne suffit pas à rendre compte du fait qui demeure énorme, monstrueux: la mise à mort de six millions de Juifs". À son tour, Saul FriedUinder (1985 : 19) estime que: La théorie classique du totalitarisme, telle que Hannah Arendt l'a exposée aux débuts des années cinquante, postule un vide idéologique
tt Polanyi, 1944; Inkeless, 1966; Johnson, 1970; Huntington, 1971 ; Linz, 1975; B. Badié, 1983; Guy Hennet, P. Manent, Birnbaum, 1984; Freund, 1986; B. BarretKriegel, 1989 ; Gervais, 1990 ; 33

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croissant au fur et à mesure que l'on pénètre au centre du système... et que le système nazi ne semble pas répondre à ce critère

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pour signifier que l'idéologie ne semble pas non plus être la
déterminante.

caractéristique

La réponse à cette question préliminaire de savoir si le totalitarisme est un accident de l'Histoire européenne ou s'il s'agit d'une virtualité de tout pouvoir, ne fait pas de doute pour Théodore Adorno (1966) qui démasque la potentialité totalitaire dans toutes les structures de pouvoir, au sein de toutes les hiérarchies et en appelle à "la pensée négative", recherche, dans chaque idée ou chaque chose de sa négation, adoption d'un point de vue systématiquement critique, retour au jugement philosophique~~... On peut considérer que les recherches critiques du totalitarisme se situent dans trois "écoles" principales: 1. les analyses des ressorts philosophiques des chercheurs français qui vont dans la perspective de Hannah Arendt, 2. l'approche psychanalyste dans la perspective de Wilhelm Reich et enfin 3. l'École de Francfort. (J.-M Vincent, 1976). Pour les tenants de cette dernière, tel Marcuse (1969), la plupart des recherches occidentales relèvent de l'idéalisme de Hegel et, dans cette perspective, sont prisonnières d'une conception de la raison et du progrès qui comprend tout et finalement absout toute chose parce qu'elle a sa place et sa fonction dans le tout et que la totalité est au-delà du bien et du mal, de la vérité et de la fausseté. À la limite, elle inclut l'esclavage, l'inquisition, le travail des enfants, les camps de concentration, les chambres à gaz et les préparatifs nucléaires... Pour Max Horkheimer (1974), fondateur de cette école en 1923, "la raison a renoncé à la raison", car pour lui, le totalitarisme est la victoire des mythes sur la raison pour aboutir à une critique de la raison contemporaine. La raison elle-même devient totalitaire, elle dégénère en raison d'État ou en raison scientifique. Le totalitarisme apparaît alors comme une récupération de la raison au service de la domination. Les chercheurs de l'École de Francfort approfondissent la critique philosophique du totalitarisme comme va le faire une partie des penseurs de l'Europe de l'Est (Soljenitsyne et les dissidents)
U Cité par Chatelet et Duhamel,

1989 : 265.

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tandis que la critique "institutionnelle" à l'Est, se rapproche plutôt des thèses libérales. Comment définir dès lors le totalitarisme s'il n'est perçu que comme accident passé de l'histoire occidentale ou comme virtualité, éventualité dans l'avenir, de tout pouvoir? Les Français, après le silence presque unanime (en dehors de Voegelin, 1952 et des critiques "libérales" de Raymond Aron) dans les années 1950, découvrent, à partir de 1956, à la fois Arendt et le vrai visage du communIsme. Lefort revient sur la signification du silence en France sur la question dans les années 1950 "Dans l'introduction de L'Archipel: Pourquoi a-t-on fermé les yeux ou, sitôt la réalité entrevue, s'est on empressé de s'en détourner?" (Lefort, 1976: 10) En France aussi, la question s'est posée dans la décennie 1956-1966 de savoir s'il fallait toujours parler de totalitarisme ou si l'appellation "régime autoritaire à parti unique" n'était pas plus pertinente. (Linz, 1975). Dans les années 1970, le concept est remis à la mode avec, d'une part les expériences asiatiques (le Vietnam libéré,. le Cambodge de Polpot) qui viennent attester qu'il n'est pas de monstre si monstrueux qu'il ne puisse engendrer des caricatures plus monstrueuses encore... pour montrer que si le totalitarisme était mort, il avait laissé un peu partout de bien étranges rejetons. (Hermet, 1984 : 18). D'autre part, Soljenitsyne et Zinoviev popularisent le concept du Goulag; leur souffle puissant fait enfin passer le message du totalitarisme à l'Est, aidé par les spécialistes français, tel Besançon (1976). C'est l'époque de la "nouvelle gauche" anti-totalitaire, faite d'anciens maoïstes dont l'itinéraire personnel conduit à substituer le totalitarisme avec un grand "T" à l'impérialisme comme incarnation du mal, comme aboutissement des errements de la pensée occidentale (celle des Lumières, celle de l'idéalisme allemand); à substituer les dissidents aux peuples colonisés, incarnation du Bien; en fait, une gauche "américaine" qui trouve dans la solidarité avec les révolutionnaires anti-totalitaires de l'Europe de l'Est à la fois un aliment, l'occasion et la conséquence d'une remise en question de l'intérieur, de la gauche traditionnelle. Mais seul, Claude Lefort place le concept au centre de son analyse. Il en démonte les mécanismes de domination (1975) et définit la limite de cette domination (1981). Tous les autres préfèrent couvrir les phénomènes néototalitaires du terme "d'autoritarisme": étude du romantisme dévoyé qui préconise le retour à l'ancien et le rejet de la pensée politique de l'État de droit dans la tradition de pensée allemande (B. Barret-Kriegel, 1989) ; étude 35

de l'idéalisme démocratique abusif, depuis la révolution française jusqu'à la rationalité bureaucratique: Pierre Manent (1984) explique comment le rapport entre société et pouvoir totalitaire s'articule grâce à la représentation politique; Badié (1983) s'interroge sur les fondements religieux et émet l'hypothèse que toutes les religions ont des visées totalitaires, peut-être certaines plus que d'autres...; plus généralement, il émet de sérieuses réserves sur le concept même de "fondement culturel" du totalitarisme. Pour P. Birnbaum (1984), la pulsion totalitaire serait le résultat de l'agencement entre individualisme et holisme; il analyse le caractère concurrentiel du pouvoir en soulignant les oppositions entre action individuelle et action collective; étudie l'origine historique de la domination ainsi que les moyens de s'y opposer tout en en soulignant les limites; et même Lefort souligne, dans les "Réflexions sur l'Archipel du Goulag" (1975), les ambiguïtés de la démocratie "bourgeoise" qui n'accueille le conflit, l'hétérogénéité et la fragmentation des expériences du monde que pour mieux assimiler l'autre, pour mieux assurer la dénégation de la différence à travers une idéologie faite de colonisation et de racisme, qui instaure une organisation quasi militaire dans le système de production et érige en modèle la figure bourgeoise du vrai, du beau, du bien, et du réel. Ainsi, devant la difficulté de cerner ce concept, devant son statut paradoxal, on se demande alors d'où vient ce mot? Quel est son origine? Tous s'accordent à dénoncer les régimes totalitaires, mais nul ne sait au juste ce qu'il faut entendre par là, sauf que ce sont de mauvais régimes. (CI. Polin, 1982 : 5) C'est, semble-t-il, Benito Mussolini qui aurait forgé le terme dans l'Italie des années 1919 pour: pour rendre l'État fort en marquant la primauté de l'État sur l'individu; et enfin, par anti-libéralisme : le fascisme voulait marquer la volonté de faire de l'État une réalité, une primauté par rapport à l'individu. De ce fait, totalitaire et despotique ou tyrannique sont devenus synonymes. Est totalitaire celui qui exige, sans admettre aucune forme légale d'opposition, le rassemblement en un bloc uni de tous les citoyens au service d'un État autoritaire. (Encyclopédie Larousse). Faut-il admettre alors que le totalitarisme n'est qu'un despotisme d'un genre nouveau qui se distinguerait uniquement de ce dernier par un 36

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combattre l'égoïsme et l'égocentrisme de l'individu;

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agencement différent des mécanismes de tout pouvoir despotique? Pour Hannah Arendt, "Si la plupart des chercheurs sont d'accord avec l'opinion pour y voir le problème essentiel et le plus grand péril de notre temps, la majeure partie des interprétations actuelles "expliquent" le régime totalitaire en en faisant l'équivalent de la tyrannie ou bien en l'assimilant à toutes sortes de dictatures à parti unique ou encore en réduisant le phénomène à des causes historiques et sociales qui ne sont pertinentes que pour un seul pays, l'Allemagne ou la Russie. " À l'évidence pareille méthode ne fait pas progresser nos tentatives de compréhension, puisqu'elle explique ce qui demande à être compris en l'évacuant purement et simplement. (Arendt, 1990 : 82). Pour l'un des premiers théoriciens du totalitarisme, Hans Kohn (1949 : 99-100), il s'agirait de mouvement de masses bien que la conquête du pouvoir soit le fait d'une minorité. Car "une affinité fondamentale unit le chef à son peuple" et qu'au-delà d'un certain magnétisme, "Hitler n'a pas conquis les masses allemandes, il les a représentées". De même Zinoviev soutient que le stalinisme est "un authentique pouvoir du peuple" avec son Homo sovieticus (1983). Bien qu'il semble que le terme "totalitarisme" ne soit pas dissociable de l'histoire intellectuelle occidentale des années 1960 et 1970 (Launey, 1990: 23), il faut cependant remonter aux années 1930, avec Karl Polanyi (1944) pour qui fIlafin de l'étalon-or aurait déclenché la catastrophe totalitaire" avec la grande crise économique, pour voir utiliser ce concept. À cette époque, fIle totalitarisme est vu non pas comme un phénomène aberrant, ruse diabolique du grand Capital selon certains ou crise du progrès selon Lukàcs ou postérité des philosophes holistes selon Popper, mais comme enraciné au cœur même de la modernité économico-sociale." (Dumont, 1983 : iv). Ce que Hannah Arendt décrira quelques années plus tard (1951) comme l'origine du totalitarisme, passe alors pour une solution à la crise du capitalisme, une métamorphose du libéralisme et pour Polanyi est la solution fasciste à l'impasse atteinte par le capital libéral, comme une réforme de l'économie de marché réalisée au prix de l'extirpation de toutes les institutions démocratiques, à la fois dans le domaine industriel et dans le domaine politique. (Polanyi, 1944 : 305). Mais selon Launey, la table des matières de 1946 des "Origins of totalitarism" ne comporte pas le terme totalitarisme et comme le note Launey dans la préface de "La nature du totalitarisme" (1990 : 17), Arendt ne s'explique guère sur le choix du terme,. "lacune" surprenante pour qui 37

connaît le travail d'élaboration, de maturation et les remaniements qui ont abouti à ce choix et à la composition finale de l'ouvrage. Elle aurait d'abord retenu le terme générique "d'impérialisme" puis celui "d'impérialisme racial". Dès ce moment, la connaissance du totalitarisme va poser de sérieux problèmes à la communauté scientifique occidentale. Non seulement Arendt soutient que les penseurs et chercheurs occidentaux ne peuvent ni comprendre, ni expliquer mais encore moins définir réellement le totalitarisme: Ce qui est inquiétant, dans l'émergence du totalitarisme, pour ceux qui se consacrent à la recherche du sens et cherchent à comprendre, ce n'est pas la nouveauté du phénomène, mais lefait qu'il a révélé la destruction de nos catégories de pensée et de nos critères de jugement. (Arendt, 1990 : 54). Mais en plus, elle démontre~~ que le totalitarisme doit être compris comme une expérience de laboratoire mise au point par des Occidentaux, en Afrique du Sud, et testée sur les Africains *** avant d'être appliquée sur les Juifs en Allemagne et dans toute l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale: transformer le peuple en horde, peut être observé comme une expérience de laboratoire dans la précoce et triste tentative des Boers. (Arendt, 1951/1982 : 129). On comprend donc que par la suite, les historiens et les politologues formuleront d'importantes réserves quant à l'usage de ce terme: Léon Poliakov écrit, dans "Les Totalitarismes du U siècles," que "le totalitarisme est un phénomène historique aux contours imprécis. (Cité par Launey. 1990: 23). De même, dans "Les dernières années du siècle" (1984: 127), Raymond Aron semble assigner à ce concept "une valeur descriptive et non théorique". Pour Annie Kriegel, le totalitarisme est un concept flou (Cité par de Launey, 1990: 24) et dans cette perspective, elle est rejointe par Saul Friedlander (Idem Launey) pour faire valoir l'échec de l'interprétation du totalitarisme.

~~L'Impérialisme constitue la deuxième partie de son oeuvre majeure, "The Origins of Totalitarism", paru à New York, Brace and World, 1951 ; nouvelle édition en 1958, 1966 et 1968. La première partie est consacrée à l'antisémitisme et la troisième au totalitarisme: le système lui-même. Je me réfère dans cette thèse à l'édition Fayard de 1982, collection du Seuil, Points politiques pour l'Impérialisme et à l'édition de 1972 pour "Le système totalitaire" aux éditions du Seuil, Points politiques. *** 'est cette thèse qui constitue la quintessence de "L'Impérialisme" comme origine du C totalitarisme; l'idée de l'antériorité du totalitarisme en Afrique du Sud va être reprise et démontrée par deux thèses soutenue ultérieurement par deux Africains: Kum'à Ndumbe (1973) et Mzimela Sipo (1983). 38

Comme on peut le constater, chacune de ces définitions ne saisit qu'un aspect partiel du phénomène et en les examinant de plus près, on s'aperçoit qu'il s'agit:

. tantôt, des acteurs, de ceux qui imposent ce pouvoir: domination extérieure, crise de la tradition occidentale, dégénérescence de la Raison;
tantôt, de ce pouvoir lui-même: réforme de l'économie de marché, syndrome de violence, régime à parti unique, forme extrême de despotisme, sorte de délire collectif; tantôt enfin, des victimes, des gens qui subissent cette domination en terme de société de masse, contrôle total des activités sociales. C'est comme s'il y avait un refus d'analyser l'ensemble du phénomène comme l'a proposé Arendt. Aussi, au bout d'un demi-siècle de réflexion, le problème de définition du concept reste entier. Cependant, dans son étude comparative du phénomène chez les nazis et les Soviétiques, Arendt ne donne pas non plus une définition claire et précise du totalitarisme. Elle a pourtant le mérite de le sortir, la première, de la perspective économiste pour en proposer une analyse politique au sens classique de science politique.

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Ni un État néo-colonial Que l'on en soit venu à faire du totalitarisme un despotisme total résulte du choix fait par les chercheurs occidentaux de privilégier principalement les paramètres relatifs à ce pouvoir lui-même; ce choix n'est pas un pur hasard et se traduit dans tous les cas, par des recherches sur les causes des expériences historiques du totalitarisme. "Notre thèse dans ce travail est que la dictature totalitaire est une innovation historique, mais ce qui en constitue la différence spécifique, l'innovation, c'est l'organisation et les méthodes développées et employées... les instruments fournis par la technique moderne. " (Carl Friedrich, 1966). Les interprétations américaines, situées dans le contexte historique de la Guerre Froide, vont faire du totalitarisme tout despotisme plus l'électricité. C'est-à-dire, en fait, tout État qui tentera de promouvoir le développement économique dans une perspective autre que libérale. C'est ainsi que la planification devient synonyme de totalitarisme. (Hayeck, 1946). L'explication idéologique a comme seul "avantage" de disculper les "agresseurs" pour replacer le phénomène du côté des victimes.

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"Ce que les masses voulaient, ce n'était pas de construire un ordre nouveau dont elles étaient incapables d'avoir une idée, mais ruiner de fond en comble l'ordre ancien: elles avaient besoin d'être organisées, mais pour la destruction. C'est ce que leur offrait le nazisme ou plutôt le nihilisme. " (Rauschning, 1940). Revenant sur cette idée que les masses seraient la cause du totalitarisme, Hannah Arendt expliquera qu'en réalité, ce ne sont pas les masses qui sont à l'origine du phénomène; elles ont été utilisées par l'Impérialisme: "Le véritable objectif du fascisme consistait simplement à s'emparer du pouvoir et à donner à "l'élite" fasciste la direction incontestée du pays." (Arendt, 1972 : 48). Dès lors que le totalitarisme a découvert le moyen de dominer et de terroriser les êtres humains de l'intérieur (la domination permanente de tous les individus dans toutes les sphères de leur vie), l'objectif pratique du mouvement est devenu l'idée d'encadrer autant de gens que possible et il se trouve que les masses des sociétés atomisées (et détruites d'entre les deux guerres) présentaient la cible idéale pour cette entreprise. Arendt démontre que la psychologie de l'homme de masse européen était particulièrement propice pour le règne totalitaire. Les interprétations idéologiques (américaines) vont aller jusqu'à prétendre que si un petit nombre, une élite, arrive à imposer sa volonté et à mettre en esclavage total des peuples entiers, sans que ces derniers ne se révoltent, c'est qu'ils sont d'accord, qu'ils souhaitent cette folie. Donc il n'y a plus lieu de parler de totalitarisme. (J.-L. Talmon, 1966). La tradition française de recherche sur le totalitarisme va emboîter le pas aux Américains. Aron (1965) et ses disciples vont faire du totalitarisme une idéologie au service de la volonté de puissance d'une collectivité parce que tout pouvoir est mauvais et que le pouvoir absolu est un pouvoir arrivé au terme de ses ambitions dès lors qu'il y a confusion du public et du privé.
(J. Freund, 1965).

Les "nouveaux philosophes" (en France) vont pousser cette interprétation encore plus loin et faire du totalitarisme comme le communisme, la forme achevée de toute dictature, en quelque sorte une dictature assumée, revendiquée par le peuple. Ce qui est enjeu à travers cette épistémologie réduite aux "méthodes" et aux causes du pouvoir totalitaire en lui-même, c'est d'une part la question de l'origine, d'autre part, celle du dépassement du totalitarisme. Tout se passe comme si les chercheurs occidentaux espéraient parvenir à expliquer, puis à définir le totalitarisme sans revenir sur son origine et que, maintenant que 40

l'Occident est sorti de ce cauchemar, par une guerre mondiale, la question de son dépassement n'est plus à l'ordre du jour. Cette recherche a pris un essor important dans les années 1950, avec la publication aux États-Unis du libre d'Hannah Arendt sur les origines du totalitarisme. Il est cependant intéressant de noter que malgré cette importance, le concept a eu un "statut" fait de périodes d'occultation et de relance, au gré des relations politiques Ouest-Est. Il est intéressant également comme le propose J. Rupnik (1984), de constater que dans l'ensemble, en dehors de quelques exceptions, les intellectuel(le)s et les chercheurs occidentaux sont restés tributaires des enjeux politiques. C'est ainsi qu'au moment où l'Europe de l'Est connaissait le totalitarisme ''pur et dur" de la période stalinienne, les pays de l'Est sont restés absents du débat autour du concept en Occident; il a fallu les écrits de Soljenitsyne pour vulgariser le goulag en Occident dans les années 1970 et rompre alors le mur de silence autour du phénomène en Europe de l'Est. Maurice Agulhon (1994) rappelait récemment à quel point la désignation du mal sous les formes successives du fascisme et du totalitarisme portait au moins autant la marque de la conjoncture politique que celle de l'exigence réflexive. Le régime stalinien n'a pas été qualifié de totalitaire quand l'URSS était dans le camp des alliés en 1940-45. On peut se demander alors combien de chercheurs peuvent parler de totalitarisme au Cameroun en sachant que cet État a non seulement été créé avec le soutien de la France, mais que plusieurs pays occidentaux apportent aide et assistance militaire (Ibid) à ce régime dans le cadre de la coopération internationale depuis sa création dans les années 1960. Dans les meilleurs des cas, les nationalistes camerounais parleront de néo-colonialisme jusque dans les années quatre-vingt-dix. "Il convient d'examiner les régimes totalitaires et leur description non pour procéder à leur étude exhaustive, mais de repérer ce qui en eux corrobore la définition élaborée jusqu'ici et peut-être ce qui l'infirme et constitue donc une raison de la reprendre ou de l'amender. "(Polin, 1982 : 38). Comme l'explique Arendt (dans "La nature du totalitarisme", 1990: 39-61), la véritable compréhension, qui opère un dépassement par rapport à la connaissance, a la particularité de donner un sens au savoir. Nous disposons d'un demi-siècle de connaissances sur les expériences occidentales de totalitarisme. Ce savoir nous permet-il de comprendre ce qui se passe dans un cas comme celui du Cameroun? Il s'agit d'examiner ce qui 41

dans ce savoir corrobore notre compréhension de l'expérience de l'État au Cameroun et peut-être ce qui, à partir de cette expérience, infirme la connaissance actuelle du totalitarisme et fonde notre projet, dans cette thèse, de définir cet État comme du totalitarisme. Les expériences considérées comme "d'authentiques" totalitarismes sont apparues en Occident: le nazisme de 1933 à 1945, c'est-à-dire de l'arrivée de Hitler au pouvoir à la fin du troisième Reich et le stalinisme de 1934 à 1937, et plus généralement le Goulag soviétique jusqu'en 1990. Et le Fascisme italien (de 1923 à 1943) qui n'a jamais réussi à devenir totalitaire selon plusieurs auteurs (Polin, 1982 : 5). L'Allemagne nazie, en particulier, n'a jamais eu le temps, d'une certaine manière, de réaliser entièrement ses potentialités criminelles dont on peut cependant reconstituer tout le détail. (Launey, 1990 : 24). Aussi, Hannah Arendt affirmait que l'Union soviétique était plus totalitaire que l'Allemagne nazie, au sens où elle représentait un totalitarisme plus accompli. Mais ce qui est le plus remarquable dans cette comparaison, du moins pour notre propos, c'est, comme le rappelle Launey dans cette préface de "La nature du totalitarisme", l'Union soviétique et l'Allemagne nazie sont tenues pour totalitaires d'entrée de jeu, même s'il demeure possible de soutenir qu'un des deux totalitarismes est plus développé, plus abouti ou plus accompli. L'hypothèse avancée est qu'il en est ainsi du fait, dans les deux cas, de la destruction de la société civile (Launey: 25).

Un Pouvoir totalitaire Probablement que le paramètre durée est à prendre en considération, mais aussi le fait qu'il a tout de même fallu une Deuxième Guerre mondiale, c'est-à-dire la mobilisation de tous les combattants pour la liberté à travers le monde pour venir à bout du nazisme. Il semble donc, qu'à partir du moment où la société civile est détruite dans le cadre national, l'intervention des forces extérieures apparaît indispensable pour sortir du totalitarisme. Et c'est bien la leçon qu'il faut également tirer de l'expérience soviétique, malgré le combat des dissidents et le rôle fondamental joué par Gorbatchevttt, le soutien de l'Ouest a été déterminant. Mais qu'est-ce que le totalitarisme?

tttSe reportant à Machiavel: Comment un peuple accoutumé depuis si longtemps à vivre dans la servitude peut-il devenir libre? La réponse n'est-elle pas que, là où le sens de loi, de l'égalité devant la loi, s'est peu à peu effacé, seul un homme d'une ambition et d'un talent hors de l'ordinaire est capable de la restaurer par son autorité propre, décrochée de 42

D'abord identifié comme le "syndrome" de violence daté dans l'histoire de l'Europe, le savoir accumulé depuis un demi-siècle sur le totalitarisme permet aux chercheurs de se demander maintenant si le totalitarisme est véritablement le trait désormais révolu d'une phase traumatique du développement des sociétés industrielles ou s'il relève au contraire du processus ou de conditions qui transcendent cette phase et ces lieux? (Hermet, 1984). Pour l'ensemble des chercheurs occidentaux, c'est plutôt la seconde hypothèse qui est la bonne; mais cette hypothèse ne s'est imposée que progressivement et encore aujourd'hui, elle ne fait pas l'unanimité. La réponse des chercheurs occidentaux à cette question nous permet de retrouver les deux tendances dégagées précédemment: d'une part, l'approche libérale donne une définition qui privilégie les "causes", qui décrit le phénomène et qui réduit la question du dépassement du totalitarisme à celle de la réceptivité des sociétés en examinant la possibilité de trouver le totalitarisme dans d'autres sociétés; cette approche privilégie alors les questions méthodologiques; d'autre part, l'approche critique pose comme préalable la question de l'origine comme nous allons le voir au chapitre 2 avec l'épistémologie de Hannah Arendt; cette approche n'explique pas seulement le totalitarisme, elle tente de le comprendre; enfin, elle pose la question du dépassement du totalitarisme non seulement comme une question politique, mais surtout comme une question épistémologique. Ainsi, la réponse de la tradition libérale de pensée est que toute dictature à parti unique peut aboutir au totalitarisme. C'est pourquoi Hannah Arendt elle-même s'opposait à l'usage idéologique du terme totalitarisme pour tous les régimes communistes à parti unique qui selon elle (Arendt, 1966) n'avaient rien à voir avec les "régimes de cauchemar" qu'elle avait connus et étudiés. La décennie 1956-1966 a donc été celle des polémiques entre les chercheurs américains et européens (surtout les Allemands...) autour de la notion de totalitarisme. Dans le contexte de la guerre froide, les Américains accusent d'abord les Allemands de sous-estimer le phénomène. Pierre Hassner (1984 : 15-41.) fait remarquer deux faits étonnants: d'une part, la quasi-unanimité sur le totalitarisme aux USA à cette période (1956-1966) et le silence sur le phénomène en France; et d'autre part, la seconde quasi-unanimité aux USA en faveur de l'appellation "d'autoritarisme" à la fin de la guerre froide, après la période stalinienne (1956) donc la banalisation du phénomène au moment où les
la couche dominante... Claude Lefort s'interroge: Serait-ce qu'un homme exceptionnel puisse modifier le cours de l'Histoire? (Lefort, 1992 : 257-362.) 43

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chercheurs français (Aron, Sartre, Lefort, Castoriadis entre autres) découvrent à la fois Arendt et le vrai visage du communisme. Spiro réfute point par point les traits principaux du phénomène: L'universalisme. Le système totalitaire veut refaire le genre humain à son image: il y a universalisme de but. Mais la croissance technologique homogénéise les sociétés modernes; toutes tendent vers l'universel. La participation forcée. Les élus des organisations publiques officielles obtiennent jusqu'à 100% des voix; nul n'échappe à l'approbation politique. Le développement des techniques de communication et la diminution de la sphère privée entraînent tous les citoyens dans le jeu politique. La suppression des organisations non officielles. Les régimes totalitaires ne tolèrent aucune association contraire à la politique officielle. En cas de crise grave ou de guerre, les États libéraux eux-mêmes interdisent les oppositions. La violence militaire ou paramilitaire. Aucun régime constitutionnel libéral ne connaît une telle brutalité interne, même en temps de crise ou de guerre. Tous les régimes modernes utilisent des procédés analogues contre l'ennemi extérieur. L'insécurité des règles. La norme est imprévisible, puisqu'elle dépend de la volonté personnelle du chef. L'inflation normative et l'arbitraire administratif affectent toutes les sociétés modernes. L'unicité du but. Un seul objectif: racisme ou avènement du prolétariat; une seule explication de la réalité; refus total de tout choix différent. Le pluralisme s'oppose à cet aspect du totalitarisme, mais les sociétés modernes tendent à uniformiser les programmes. Le contrôle de l'économie. Le totalitarisme va de pair avec le socialisme. Certains régimes socialisants ne sont absolument pas totalitaires (Suède, quelques États africains, le travaillisme...) La société de masse. L'ère des masses entraîne la manipulation politique totalitaire. Les États-Unis, société de masse ne sont pas totalitaires. La philosophie politique. Le totalitarisme serait la conclusion logique de la règle de la majorité exacerbée jusqu'à la volonté générale dont le marxisme constitue le prototype. Le totalitarisme connaît une grande diversité idéologique, et c'est exagérer l'influence des doctrines.

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Le racisme. Le dictateur totalitaire parvient à imposer l'idée de la nonimportance des vies humaines. Certains pays comme la France et bien d'autres ont connu le racisme, non le totalitarisme. Aussi, en conclusion, Spiro (1958) propose d'abandonner la notion, le concept de totalitarisme. Dans l'ensemble, les théories sur la définition du totalitarisme à cette époque oscillent, selon Hassner (1984) entre: 1. le totalitarisme comme structure (Arendt, 1951, 1958, 1966, 1968) avec l'idée d'un régime original et complet; caractérisé par un certain nombre de critères et pourvu d'un certain nombre de règles de fonctionnement. En fait, un système politique nouveau. 2. et le totalitarisme comme processus (R. Aron) qui serait une sorte de dynamique folle et constamment paroxystique, visant d'abord à transformer la réalité au profit de l'idéologie et finissant par n'avoir d'autre but qu'ellemême. Dans cette seconde perspective, les questions méthodologiques prennent le pas sur les problèmes épistémologiques. Après Arendt, les chercheurs décrivent le phénomène plus qu'ils ne l'expliquent. D'une façon générale, les penseurs libéraux privilégient cette approche. Et ces deux idées, structure ou processus, sont finalement conciliées dans la question capitale de la réceptivité des sociétés à l'emprise totalitaire avec la thèse de l'absorption de la société (civile) par l'État et de celui-ci par le PartiMouvement. "Les dictatures totalitaires sont des phénomènes propres au vingtième siècle, à cause de leur caractère "démocratique": ce sont des mouvements de masse. Bien qu'elles aient commencé par une conquête du pouvoir de la part de minorités..., elles ont réussi parce qu'elles ont donné forme aux rêves nébuleux des masses nationales et parce qu'elles ont fait écho à leurs aspirations confuses et à peine conscientes... On ne peut comprendre les masses qui ont suivi des hommes comme Staline ou Hitler en recourant uniquement à l'argument de la terreur. Une affinité fondamentale unit le chef à son peuple, bien plus que le magnétisme personnel du chef.." (H. Kohn, 1949 : 99-100). La tradition libérale de pensée du totalitarisme va expliquer cet autoritarisme par la description d'un certain nombre de paramètres qui sont devenus les classiques de leur analyse du phénomène et qui sont les suivants: L'étatisation de l'économie.

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Par définition, le nazisme impliquait la subordination de l'économie à l'État; de même, pour l'URSS qui procède du marxisme. Théoriquement, les principes constituant ce paramètre sont restés plus ou moins flous du moins pour le nazisme; c'est-à-dire la pensée du Führer comme guide suprême en matière économique se réduit à la volonté de détruire les Juifs, et de s'approprier leurs biens, ce qui constitua leur puissance et la volonté révolutionnaire de construire une société fondée sur des valeurs non économiques pour le stalinisme. Dans la réalité du fonctionnement de ces deux régimes: les pratiques ont évolué continuellement dans le cas de l'Allemagne: du contrôle à la répression contre les grands entrepreneurs sous Hitler et a la dégradation du niveau de vie des propriétaires fonciers avec une urbanisation incessante. L'entente avec le grand capital fut de courte durée et Hitler se mit lui-même à organiser la disgrâce et la chute des Directeurs généraux; le contrôle de l'industrie par l'État à travers la création de certaines industries, la subordination de la performance à la politique, la nécessité d'entretenir de bonnes relations avec les dignitaires nazis; le contrôle de l'investissement, de la force de travail et de la production avec des paysans réquisitionnés sur place, le régime d'autorisation d'embauche et de licenciement, l'imposition des salaires et des prix, l'abolition du droit de grève; l'abolition de la différence entre privé et public, avec l'abolition de la propriété privée. On retrouve à peu de choses près, la même évolution en URSS de Lénine à la période stalinienne avec les épisodes célèbres comme celui de la sovkhosisation "(réquisition des terres paysannes et des kolkhozes au service de la révolution), l'effroyable gestion de l'industrie en Russie soviétique mena à l'atomisation de la classe ouvrière." (Arendt, 1972 : 117). Le contrôle politique par la tyrannie du Parti. Le parti nazi ne réussit jamais à réduire à sa merci tous ses rivaux; dans l'armée, par exemple, il y eut toujours des révoltes, mais il est simpliste de parler de monopolisation du pouvoir par le Parti: en réalité, ce n'était pas le parti qui gouvernait, mais Hitler. Toute hiérarchie fut abolie, court-circuitée par la multiplication des organes, le dédoublement des services, le constant déplacement de l'autorité, de sorte que le pouvoir nazi fut bientôt une sorte de chaos inextricable qui entraîna l'abolition de toute compétence et tout sens de responsabilité pour assurer l'intervention immédiate et arbitraire du chef à tous les niveaux, à toutes les occasions et sans délai de procédure. Si bien qu'il ne s'agissait pas d'une dictature de parti unique, mais d'une mobilisation permanente de tous en un mouvement sans direction définie 46

une fois pour toute (comme pour l'URSS) parce qu'entièrement relative à la volonté, elle-même sans cesse mouvante, du Führer. Le culte du chef a atteint son paroxysme dans les deux expériences historiques du totalitarisme avec des manifestations colossales, le gouverné ne devait faire qu'un avec le chef qui est libre de faire n'importe quoi: l'absence de soucis de l'organisation administrative et le soin apporté aux grandes cérémonies. Le vrai totalitarisme, c'est quand l'individu devient indiscernable du tout et d'abord de celui qui est censé incarner l'unité. Le résultat est une dépolitisation qui fait que le régime ne tient que par la terreur (des camps et du goulag), mais aussi semble-t-il, par la complicité des gens: Zinoviev parle de l'Homo sovieticus, bien qu'il y ait eu des nazis et des gouvernements pro-nazis dans pratiquement tous les pays occidentaux. La tyrannie idéologique. L'existence d'une idéologie est évidente dans les deux cas même si les éléments du nazisme sont différents de ceux du communisme. Dans le cas du nazisme, le contenu de cette idéologie est nul; il faut chercher ailleurs que dans les élucubrations de Hitler, la logique du nazisme. Le racisme comme la révolution socialiste (le stalinisme) ne sont pas seulement des dogmes (Loi de la Nature et Loi de l'Histoire) il s'agit de programme, de promesse d'une révolution sociale et d'un nouveau cadre d'existence. Si bien que le stalinisme comme le nazisme pour garantir la fidélité des gens "a recours aux instincts les plus bas de l'humanité, à la brutalité, à la violence, à la haine, à la vengeance, à l'envie, au dépit, à la débauche, au banditisme, au mensonge, et à la jalousie,. le recours aux instincts les plus bas des humains, l'habileté à diviser l'adversaire, à faire appel à sa bassesse, à sa faiblesse notoire,. ces moyens ont jusqu'à présent mené le national socialisme au succès... Chacun est le démon de son prochain, chacun surveille son prochain, chacun se fait mouchard et délateur de son prochain. "(Rauschning, cité par Polin, p. 73-75). La terreur policière, considérée comme l'essence de ces régimes; L'un et l'autre inventent une catégorie d'ennemis objectifs pour donner une nécessité et un sens durable au régime; il fallait un ennemi sans cesse renaissant, invisible, puissant et omniprésent; il fallait trouver des raisons à la spoliation des victimes: la transfiguration en un ennemi absolu rendait leur annihilation à la fois nécessaire et juste. 47

L'un et l'autre instaurent et légitimisent la terreur systématique comme mode de gouvernement avec la participation des masses elles-mêmes, avec comme dessein, la construction d'hommes parfaits, la terreur comme principe d'action, la haine de tous contre tous comme résultat. La difficulté de statuer à partir des paramètres "libéraux", qu'il s'agisse de l'étatisation de l'économie, de la tyrannie du parti unique, de la tyrannie idéologique ou de la terreur policière, c'est que tout se passe comme s'il était laissé à chacun la liberté de décider du degré plus ou moins important, plus ou moins oppressif ou répressif de ce pouvoir. L'avantage des paramètres proposés par l'approche critique, en particulier par Hannah Arendt, est que ces derniers ne laissent aucun doute possible sur le degré de domination. Après avoir vu la réponse libérale à cette question de définition, nous allons voir maintenant la réponse de la tradition critique. Le travail d'Arendt peut être considéré comme la base de la tradition critique dans l'analyse du totalitarisme. D'une part, en dévoilant les aspects les plus profondément inhumains non seulement du nazisme et du Goulag soviétique, mais aussi en donnant la possibilité de voir jusqu'où pourront aller dans l'horreur, les expériences de totalitarisme qui apparaîtront après les régimes de cauchemar qu'elle a connus; d'autre part, en proposant une explication de l'apparition du totalitarisme. En effet pour Arendt, la compréhension des problèmes politiques et historiques n'est pas sans analogie avec la compréhension des personnes; ce qu'une personne est fondamentalement, nous ne le savons qu'après sa mort. (Arendt, 1990 : 41). Elle ne nie pas qu'il puisse exister des similitudes entre ces régimes et les régimes politiques connus jusqu'ici, telles que vient de le rappeler Spiro, simplement, elle réaffirme à son tour que "la terrible originalité du totalitarisme ne tient pas au fait qu'une "idée" nouvelle soit venue au monde, mais à ce que les actions mêmes qu'elle a inspirées constituent une rupture par rapport à toutes nos traditions: ces actions ont manifestement pulvérisé nos catégories politiques, ainsi que nos critères de jugement moral. " (Arendt, 1990 : 42). C'est pour cette raison, explique-t-elle, que la description historique et l'analyse politique (comme celle que nous proposent les penseurs occidentaux en général) ne permettent pas de comprendre et encore moins de donner une définition exacte du totalitarisme. Arendt reconnaît même qu'il est humain que, dans un premier mouvement, les penseurs occidentaux tentent de ramener le totalitarisme aux expériences de pouvoir connues. Mais ce qui est troublant, dit-elle, c'est le fait que la tradition occidentale 48

éminente soit restée si étrangement muette et si manifestement démunie de réponses constructives, lorsqu'elle s'est trouvée confrontée aux défis "moraux" et politiques de notre temps. C'est alors qu'elle pose la question de l'origine du totalitarisme comme condition préalable de l'épistémologie de ce phénomène (Arendt, 1990 : 57). Il s'ensuit que "la compréhension précède et prolonge la connaissance. La compréhension préliminaire qui est au fondement de toute connaissance, et la véritable compréhension qui opère un dépassement par rapport à cette connaissance a la particularité de donner un sens au savoir." (Arendt, 1990 : 43-44). Quel est donc le sens qu'Hannah Arendt Hannah Arendt, d'abord le totalitarisme d'expression politiques. Pour couper court banalisation de ce mal politique du siècle, elle d'une part, Arendt propose totalitarisme pour pouvoir le définir; donne au totalitarisme? Pour diffère des autres forme aux tentatives libérales de adopte deux démarches: la "nature" du

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de comprendre

d'autre part, elle identifie son principe d'action, car alors, il ne peut y avoir aucune assimilation possible ni à une tyrannie, ni à une dictature. Pour comprendre le totalitarisme, il faut d'abord décrire et analyser son "origine" et ses modalités. C'est à ce niveau, dit-elle, que la plupart des chercheurs, en ramenant l'inconnu au connu, évacuent purement et simplement ce qu'ils se proposent d'expliquer, de comprendre ou de définir. Mais au niveau du principe d'action, il n'y a absolument aucune confusion possible parce que le principe d'action de la tyrannie ou de la dictature est la crainte~~~alors que le principe d'action du totalitarisme est la terreur. Ainsi, pour Arendt, le gouvernement totalitaire est sans précédent parce qu'il défie toute comparaison. Il a fait éclater la distinction sur laquelle faisaient fond les définitions de l'essence des gouvernements depuis les débuts de la pensée politique occidentale. (Arendt 1990 : 98). Et pour distinguer la crainte ou la peur de la terreur totalitaire, elle donne un certain nombre d'indications concernant: Sa durée:

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Ut La différence entre la crainte et la terreur en science politique, c'est que la crainte suppose une opposition; tandis que ce qui caractérise la terreur, c'est justement qu'elle se manifeste quand il n'y a plus d'opposition déclarée comme telle, sur des innocents, sur des ennemis objectifs, inventés perpétuellement par le Pouvoir. 49

"Et tout comme les lois positives qui, dans toute société, définissent les violations, sont indépendantes de celles-ci, si bien que l'absence de délits ne rend pas les lois superflues, mais représente au contraire le point de perfection du dispositif, de même, dans le gouvernement totalitaire, la terreur a cessé d'être un moyen pour éliminer l'opposition politique. Elle en est indépendante, et elle règne de manière absolue lorsqu'elle ne rencontre plus aucune forme d'opposition sur son chemin. "(Arendt 1990 : 101). Sa fonction:

"Cette terreur est constitutive du corps politique totalitaire, tout comme l'est la légalité pour le corps politique républicain. En ce sens, dans une situation totalitaire, la terreur est aussi indépendante de la réalité de l'opposition que, dans un contexte constitutionnel, l'existence des lois l'est des violations concrètes ou de l'absence de celles-ci. Ce n'est ni pour les hommes ni contre eux que la terreur se trouve instituée: son existence a pour fonction de fournir au processus naturel ou historique un instrument d'accélération incomparable." (Arendt 1990 : 103). Sa cible privilégiée: C'est seulement dans ses premiers stades que la terreur totalee)(itaire) est dirigée contre les opposants du régime. Elle en vient ensuite à éliminer ses propres partisans, elle s'en prend uniquement aux "innocents". (Arendt 1990: 110). Une de ses modalités semble particulièrement fondamentale à la compréhension de notre propos: "La terreur, au sens où nous l'avons évoqué aujourd'hui, est moins un phénomène que les gens peuvent redouter qu'un mode de vie qui tient pour acquise l'impuissance absolue de l'individu, et lui assure victoire ou mort, carrière oufin en camp de concentration, sans que ses actions ou ses mérites propres y aient la moindre part." (Arendt 1990 : 123)

Ainsi, la terreur est l'essence même du totalitarisme et Arendt fait des camps de concentration, l'institution essentielle de l'État totalitaire. "Comme ce type de terreur répond à la perfection à la situation de ces masses en nombre toujours croissant, il importe peu que ces dernières soient le produit de sociétés en déclin ou de politiques savamment calculées. " (Arendt 1990 : 123). Dans le cas des régimes analysés par Arendt, cette terreur est cependant savamment produite à travers une catégorisation scientifique des camps: "Il y a d'abord les groupements de condamnés aux travaux forcés véritables: 50

ils jouissent d'une relative liberté et leur peine est d'une durée limitée. Il existe ensuite des camps de concentration où le matériel humain est exploité sans merci et où le taux de mortalité est extrêmement élevé: leur organisation n'a cependant pas d'autre but que le travail. Il y a enfin les camps d'anéantissement où l'on "nettoie" systématiquement les prisonniers, en les faisant mourir de faim et en les laissant dans le plus grand abandon. " (Arendt 1972 : 180). Enfin, Arendt analyse ce système politique nouveau, ses structures, son fonctionnement: il ne restreint pas la liberté: il l'abolit complètement et de ce fait, ses victimes se trouvent exclues de la communauté humaine et deviennent une menace pour le reste de l'humanité, la bonne humanité. Sur le plan du fonctionnement du régime, l'Organisation est sa raison d'être: il détruit tout sens des responsabilités et de compétence; la confusion organisée de la hiérarchie, la multiplicité des services et des courroies de transmission assurent la complète indépendance du dictateur à l'égard de ses subordonnés et lui confèrent un pouvoir absolu; il déplace le centre du pouvoir de l'armée à la police. Sur le plan social, le totalitarisme engendre des motivations politiques nouvelles; il détruit toutes les traditions sociales, juridiques et politique du pays; en transformant les classes sociales en masses atomisées. L'analyse d'Hannah Arendt va bien au-delà de la description des structures d'un système politique dans le cadre du débat sur l'origine du phénomène, avec sa thèse de l'Impérialisme et surtout l'analyse qu'elle fait de l'idéologie raciale qui est au fondement de cette entreprise. Mais déjà dans les années 1950-1960, la question se posait de savoir si l'on devait continuer à parler de "totalitarisme ", si l'appellation de "régime autoritaire à parti unique" n'était pas plus pertinente. Contestée à propos de l'URSS, c'est pourtant cette appellation d'autoritarisme qui va prévaloir dans le cas des États comme celui du Cameroun. Entre d'un côté l'interprétation "américaine" {libérale}, c'est-à-dire des paramètres qui permettent de relativiser la domination instaurée par ce système politique et de l'autre, l'interprétation radicale d'Hannah Arendt, qui permet une identification indiscutable du totalitarisme, la communauté scientifique internationale va choisir la tradition libérale et c'est celle-ci qui va être imposée comme grille d'identification du totalitarisme. Il n'est donc pas étonnant que la reconnaissance d'expériences totalitaires demande de nombreuses années de recherches et de débats. Car comme nous allons le voir maintenant dans le cas du Cameroun, il s'agit souvent d'enjeux très importants. 51

Ni Ahidjo Ni Biya Ainsi, qu'il s'agisse de déterminer l'origine du régime politique camerounais, d'identifier ses modalités d'existence ou les possibilités de son dépassement (pour en sortir) les trois paramètres proposés par Hannah Arendt semblent poser un problème non seulement à la communauté scientifique, mais à l'ensemble du monde occidental. Il y a d'abord la question de l'origine de ce totalitarisme. Qu'est-ce qui est à l'origine du totalitarisme? Par exemple, qui est responsable de l'instauration de ce régime au Cameroun? Malgré l'important travail de Arendt sur l'Impérialisme, il faudra attendre les années 1970 pour voir reconsidérée la question de la domination totalitaire comme imposée de l'extérieur. La tendance générale durant la première décennie de recherche va consister à expliquer le totalitarisme par le modèle de développement de la société industrielle (Inkeless, 1966,. Polanyi, 1972), qui, soit se base sur la mobilisation par les partis nationalistes dans les pays nouvellement indépendants; explication qui va être reprise pour expliquer "l'autoritarisme" des États africains comme celui du Cameroun,

.

. .

soit est le fait de l'organisation de fIla révolution manageriale"
vs technocratie) ,.

(bureaucratie

soit sur les groupes d'intérêts qui produiraient le totalitarisme.

Par société industrielle, il faut entendre "une société qui se voue, en masse par le moyen d'une organisation de la division du travail à l'amélioration indéfinie des conditions matérielles des hommes, ce qui entraîne une solidarité mécanique, la passion pour des biens matériels et un égoïsme individuel, [..] mais une société où tous dépendent de tous et où chacun cherche à se tailler la part du lion. On ne peut espérer avoir sa part et fortiori une part plus grande que celle du voisin que si l'on a su d'abord être en position de la lui arracher, c'est-à-dire tenter de s'assurer une position de supériorité à l'égard d'autrui et empêcher autrui d'acquérir une quelconque supériorité sur soi,. c'est-à-dire le rabaisser,. c'est-à-dire encore dans les deux cas, à devenir indépendant d'autrui. Dans une société fondée sur la dépendance mutuelle, le but secret de tous les actes est donc le contraire du but avoué, c'est-à-dire faire que la dépendance ne soit pas réciproque: mettre autrui à son service et ne pas être au sien. [..] Il Y a dans les sociétés modernes comme une propension à l'asservissement

52

mutuel. Toute société industrielle court donc le risque de verser dans le totalitarisme. "(Polin, 1982 : 107-118). Ce sont ces théories (d'origine américaine, en science politique) de la modernisation et du développement qu'une partie, la tendance pro-libérale de la communauté scientifique de l'Europe de l'Est, va appliquer à l'analyse du phénomène post-stalinien. Pour ce courant "révisionniste", le totalitarisme du temps de Staline est dépassé dans les années 1960 avec la normalisation en Pologne et en Tchécoslovaquie, l'École de Budapest (G. Lukàcs) en Hongrie et le groupe de la Revue Praxis en Yougoslavie. Avec la réflexion de l'intérieur du système communiste, les théories successives de la nouvelle classe, de la "convergence" (Sakharov) et de l'institutionnalisation d'un ''pluralisme'' limité, le totalitarisme sera décrit comme une forme extrême de despotisme dont l'origine est liée au sousdéveloppement de la Russie et plus généralement des pays où le socialisme scientifique fut exporté après la deuxième guerre mondiale. (Hermet, 1984 : 48). Cette thèse sera reprise par certains africanistes en termes de "mimétisme" idéologique pour expliquer le "despotisme", "l'autoritarisme" des États africains qui ont des problèmes de construction nationale et de développement, et en particulier ceux qui se disent "socialistes". Il est aisé alors d'évacuer la question de l'origine du totalitarisme à partir du moment où, d'une part, le Cameroun n'a jamais pris une option socialiste, d'autre part, ce pays ne réunissait pas les caractéristiques d'un pays en processus accéléré d'industrialisation. Pourtant, bien avant que les penseurs libéraux (Barrington Moore aux US.A. et Aron en France) n'imposent leur épistémologie du totalitarisme, Hannah Arendt avait fait un important travail pour définir le totalitarisme depuis son origine impérialiste. Elle prend d'abord soin de préciser que par origine, il ne faut pas entendre "cause" et elle explique que" la causalité, c'est-à-dire lefacteur de détermination d'un processus composé d'événements au sein duquel toujours, un événement en cause un autre et peut être expliqué par lui, constitue vraisemblablement, dans le domaine des sciences politiques, une catégorie totalement déplacée et source de distorsion. Ils ne deviennent les origines d'événements que s'ils se cristallisent soudainement en formes fixes et définies et à ce moment-là uniquement. L'événement éclaire son propre passé, mais ne saurait en être déduit." (Arendt 1982 : 73). Ce moment de cristallisation, l'Impérialisme et elle analyse Arendt le situe à l'avènement de dans son œuvre fondamentale, 53

"L'Impérialisme, à savoir:

les origines du totalitarisme"

quelques-unes

de ses formes,

. . .

l'émancipation politique de la bourgeoisie,

la race comme principe du corps politique et
la bureaucratie comme principe de domination à l'étranger.

Cette thèse de l'Impérialisme comme origine du totalitarisme n'est pas sans poser un certain nombre de problèmes à la communauté scientifique occidentale. D'une part, Arendt inclut, à travers la nouvelle conception bourgeoise du pouvoir, l'analyse de la société industrielle, mais en allant au fondement même de cette société, c'est-à-dire la théorie de Hobbes; ce qui importe ici, ce n'est ni la description de la société industrielle, ni la description des mécanismes économiques que vont repopulariser un temps, les théoriciens de l'Impérialisme comme mode de domination économique, mais le fait que l'Impérialisme fut inventé parce que le capitalisme ne pouvait pas trouver une solution interne (en Occident) au problème de l'expansion illimitée: "l'aventure impérialiste de l'expansion était apparue d'emblée comme une solution éternelle. " (Arendt 1951-1982 : 58). D'autre part, elle démontre que dès lors, ce fut le temps de la ruée sur l'Afrique et c'est alors que le totalitarisme apparaît véritablement pour la première fois dans l'histoire moderne. Deux nouveaux moyens visant à imposer organisation politique et domination étrangère furent mis au point au cours des premières décennies de l'impérialisme: 1. l'une était la race, en tant que principe du corps politique, comme substitut à la nation; 2. l'autre, la bureaucratie comme principe de domination à l'étranger, comme substitut au gouvernement. À la question "Qu'est-ce que le totalitarisme ?" la réponse d'Hannah Arendt serait donc: le totalitarisme c'est l'Impérialisme plus la terreur. Or depuis plus de 50 ans de recherche sur le totalitarisme, aucun autre chercheur ou penseur occidental n'est revenu sur cet aspect de la pensée d'Hannah Arendt ni pour expliquer le nazisme ou le Goulag ni encore moins pour tenter de comprendre ce qui se passe dans les États africains depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout se passe comme s'il y avait une conspiration du silence autour de ce qui est responsable de l'instauration du totalitarisme. Comme si elle avait dévoilé là un des aspects - tenu secret - du socle de la pensée occidentale moderne. 54

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