Le traitement juridique des violences conjugales : la sanction déjouée

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Campagnes télévisées, durcissement de la loi pénale, organisation d'une "enquête nationale"... Les violences conjugales sont aujourd'hui devenues un objet de l'attention des pouvoirs publics, dont la volonté paraît clairement affichée de dénoncer et de sanctionner des agressions dont plus de 10% des femmes sont victimes aujourd'hui. Mais à y regarder de plus près, le tableau se brouille et plusieurs facteurs viennent faire douter des intentions proclamées. Cette étude (qui s'est déroulée au TGI de Béthune) s'intéresse à l'application des lois sur les violences conjugales.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296402560
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Le traitement juridique des violences conjugales: la sanction déjouée

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8625-1 EAN:9782747586252

Petra CADOR

Le traitement juridique des violences conjugales: la sanction déjouée

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

FRANCE

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus V. CHAMBARLHAC, G. UBBIALI (sous la dir.), Épistémologie du syndicalisme, 2005. M. FALCOZ et M. KOEBEL (Sous la dir.), Intégration par le sport: représentations et réalités, 2005; L. OLIVIER, G. BÉDARD, J. FERRON, L'élaboration d'une problématique de recherche. Sources, outils et méthode, 2005. Stéphane BELLINI, Des petits chefs aux managers de proximité, 2005. Jean-Marc POUPARD, Les centres commerciaux, de nouveaux lieux de socialité dans le paysage urbain, 2005. Pascal LARDELLIER (dir.), Des cultures et des hommes, 2005. PAPADOPOULOS Kalliopi, La crise des Intermittent-e-s. Vers une nouvelle conception de la culture ?, 2005. L. VIDAL, A. S. FALL & D. GADOU, Les professionnels de santé en Afrique de l'Ouest, 2005. R. BERCOT et F. de CONINCK, L'Univers des services, 2005 ; Constance DE GOURCY, L'autonomie dans la migration, 2005. M.F. LOUBET-GROSJEAN, Chômeurs et bénévoles. Le bénévolat de chômeurs en milieu associatif en France, 2005. Denis BOUGET et Serge KARSENTY (sous la dir.), Regards croisés sur le lien social, 2005. Isabelle PAPIEAU, Portraits de femmes du faubourg à la banlieue, 2004.

INTRODUCTION

Depuis bientôt trois décennies, les violences conjugales semblent sortir progressivement de l'ombre, jusqu'à faire, aujourd'hui, l'objet d'une évidente attention publique. Parmi les indices de cette prise de conscience, on peut citer pêle-mêle: les articles de presse et les manifestations organisées par les membres du Mouvement de libération des femmes (M.L.F.) pour dénoncer le problème, l'ouverture du premier foyer d'hébergement pour les femmes violentées dans les années 70, la mise en place d'une campagne télévisée sous l'égide de l'ancienne secrétaire d'Etat aux droits des femmes, Michèle Andrée, dans les années 80, les subventions publiques accordées pour le travail d'accueil et d'accompagnement des victimes et des auteurs de telles violences, l'aggravation des sanctions pénales encourues pour cette infraction, la mise en place de commissions départementales chargées d'élaborer un programme d'action de lutte contre les violences conjugales, l'organisation d'une année européenne contre les violences faites aux femmes et aux enfants et d'une "enquête nationale sur les violences envers les femmes en France". Ainsi, depuis les premières actions militantes visant à sensibiliser l'opinion publique à un problème longtemps occulté dans les sociétés patriarcales, un long chemin a été parcouru, au terme duquel on constate que les associations "féministes" ou "féminines" (certaines associations, bien que s'engageant pour la promotion de la femme, préfèrent à l'expression de "féministe" celle de "féminine") et les pouvoirs publics conjuguent leurs efforts pour lutter ensemble contre les violences faites aux femmes dans la sphère domestique. Mais à y regarder de plus près, le tableau se brouille, et plusieurs éléments viennent faire douter de l'unanimité qui paraît, aujourd'hui, réunir les différents acteurs concernés par la lutte contre les violences conjugales. Il faut d'abord rappeler que, à

l'origine, les militantes féministes, loin de rechercher la collaboration avec l'Etat, nourrissaient une grande méfiance à l'encontre des pouvoirs publics, considérés comme les représentants officiels d'un système patriarcal, et soupçonnés de s"'approprier" la cause des femmes pour, subtilement, étendre encore davantage leurs prérogatives. Cette méfiance incitait ces militantes à mettre en place des projets autonomes, et à vouloir construire une nouvelle société, en dehors des institutions existantesI. On peut alors légitimement se demander pourquoi, et à quel prix, ces réticences anciennes se sont progressivement effacées, et ont fait place, aujourd'hui, à une large coopération? Ensuite, les résultats d'une précédente étude, que nous avions consacrée en 1994 à L'intervention sociale face aux problèmes des violences conjugales, nous avaient déjà montré que le travail d'accueil, d'accompagnement et d'hébergement des victimes avait vécu une profonde mutation2. En effet, depuis l'époque de l'improvisation des premiers réseaux d'aide et de l'occupation du foyer du Plessis-Robinson par les militantes du mouvement des femmes dans les années 703, ce travail s'est largement professionnalisé, et cette évolution a conduit à un traitement individualisé du problème des violences conjugales4. Or, cette évolution ne cache-t-elle pas un risque de marginalisation et de pathologisation du problème? Enfin, dans une période où l'autonomie des choix familiaux et le respect de l'intimité de la vie privée sont devenus des valeurs centrales5, la question se pose de la conciliation de ces valeurs
I

Cf. DanièleLéger,LefénÛnismeen France,Paris, Le Sycomore,1982,

notamment p. 55. 2 Petra Cador, L'intervention sociale face aux problèmes des violences conjugales: l'exemple des associations ''féministes'' en France, DEA, EHESS, 1994. 3 En février 1976, un groupe de femmes, appartenant à l'association "SOS Femmes Alternatives", a procédé à l'occupation de l'ancien "hôtelmaternel" du Plessis-Robinson, afin d'y loger des femmes violentées, et, plus généralement, d'attirer l'attention sur l'absence de structures d'accueil pour ce public (Anne Tristan, Annie de Pisan, Histoires du MLF, Paris, Calman-Lévy, 1977). 4 Ibid. 5 Cf notamment Irène Théry, Le démariage, Paris, Odile Jacob, 1993. 6

avec le principe de l'intervention publique dans les affaires de violences conjugales. Ces quelques observations nous ont alors incitée à vouloir étudier, plus précisément encore, la façon dont les violences conjugales étaient aujourd'hui traitées. Pour ce faire, deux démarches étaient envisageables. Une première solution était de parcourir tout le champ de la question, en abordant successivement trois grands domaines d'intervention: le traitement politique des violences conjugales (par exemple à travers l'examen des discours et des programmes des responsables politiques); le traitement social (en étudiant notamment les activités d'accueil et d'accompagnement des associations et des institutions agissant dans ce domaine); le traitement juridique (par J'étude des textes juridiques relatifs aux violences conjugales). On pouvait au contraire opter pour une étude approfondie de l'un seulement de ces trois domaines, avec pour objectif de proposer, par la suite, une interrogation plus générale sur la validité de nos conclusions. Finalement, nous nous sommes orientée vers la deuxième voie, et avons décidé de retenir, comme objet d'étude, le traitement juridique des violences conjugales. Quelles ont été les raisons de ce choix? D'abord, il convient de rappeler que, dans la tradition sociologique, le droit constitue un indicateur privilégié pour comprendre les phénomènes de société. Il apparaît, comme le souligne Jacques Commailles, comme "un révélateur possible des volontés politiques, du statut social des phénomènes pour lesquels il est sollicité, et aussi des conceptions que les individus ont eux-mêmes de ce que doivent être leurs positions dans l'espace familial et social et les stratégies qu'ils sont susceptibles de mettre en œuvre pour les obtenir ou les préserverrrl. Par ailleurs, à une époque où la famille est largement "désinstitutionnalisée" , c'est-à-dire de moins en moins organisée selon des règles et des normes définies par la société, on pouvait s'attendre à ce que les couples fassent toujours plus appel à la
1 Jacques Commailles, Misères de la famille. Questions d'Etat, Paris, Presses de la FNSP, 1996, p. 79. (Les citations rapportées dans la présente étude ont toutes été retranscrites telles quelles, avec, le cas échéant, les guillemets et les mots en italique apposés par leurs auteurs).

7

justice pour régler certaines questions conflictuelles. C'est là un paradoxe qu'Alain Supiot a rappelé dans sa Critique du droit du travail, à savoir que "déréglementer ce n'est donc pas cesser de réglementer, mais c'est choisir de réglementer autrement"l. Le choix du traitement juridique pouvait, dès lors, apparaître judicieux, au sens où il constituait une entrée privilégiée pour étudier les principales questions que pose la prise en charge des violences conjugales. "Violences dans le couple", "violences domestiques", "violences faites aux femmes dans la sphère domestique", "violences conjugales"... Les termes employés pour désigner le phénomène que nous souhaitions étudier étaient multiples, et chacun d'entre eux présentait des avantages, mais aussi des inconvénients. Lequel fallait-il alors choisir? Nous avons finalement opté pour celui de "violences conjugales", ce dernier nous paraissant le plus communément utilisé, et devant permettre aux personnes interrogées d'identifier sans difficulté l'objet de notre recherche. Cependant, l'inconvénient qu'il présentait était de ne pas préciser qui était la victime, et qui était l'auteur des violences conjugales. Il a donc fallu, dès le départ, apporter une précision sur ce point: puisque, dans l"'immense majorité des cas,,2, ou du moins des cas qui parviennent à la connaissance des institutions sociales et juridiques, les violences sont exercées sur les femmes, nous avons décidé de réserver notre étude à cet aspect - en réalité essentiel- de la question. Dès lors, dans le cadre du présent travail, nous utiliserons l'expression de "violences conjugales", ou "violence conjugale" au singulier, pour signifier les "violences conjugales faites aux femmes". Une fois le terme choisi, il a fallu en préciser la définition. Car, si les "violences conjugales" étaient, au début des années 70, c'est-à-dire au moment des premières actions militantes,

1
2

Alain Supiot, Critique du droit du travail, Paris, PUF, 1994, pp. 188-189.

Rapport de la commission "Violences à l'encontre des femmes", in Ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville et Ministère des Affaires étrangères (sous l'égide des), Les Françaises en marche pour le 2ie siècle. Rapport des Groupes de travail pour la préparation de la 4ème conférence mondiale sur lesfemmes, 1995, p. 239. 8

largement associées aux "femmes battues"I, c'est-à-dire aux femmes victimes de violence physique, cette définition s'est affinée et élargie depuis, de telle sorte que, dans un rapport établi par la France pour l'ONU en 1995, on pouvait lire que: "La violence conjugale se définit comme un processus au cours duquel un partenaire exerce des comportements agressifs et violents à l'encontre de l'autre, dans le cadre d'une relation privée et privilégiée. Ces comportements sont destructeurs quels qu'en soient la forme et le mode (...). Elle (la violence conjugale, ndr) s'exerce sous diverses formes: verbale (insultes, chantage, menaces), psychologique (comportement méprisant, dénigrant les opinions, les valeurs, les actions de la femme), économique (confiscation des ressources, transfert des charges financières), physique (coups et sévices corporels), sexuelle (sexualité forcée accompagnant les brutalités physiques et les menaces, rapports sexuels brutaux, contrainte à subir des scénarios pornographiques humiliants, des viols et viols collectifs, contrainte à se
prostituer) ,,2.

En référence à cette définition, qui a constitué le point de départ de notre recherche, nous ne nous sommes donc pas limitée à la violence physique, et avons admis que la violence conjugale pouvait présenter un caractère multi-dimensionnel évident, et englober d'autres formes de violences. Toutefois, en raison même de ce caractère, il n'a pas toujours été aisé de tracer clairement les frontières entre les comportements violents, et ceux qui ne l'étaient pas. Ainsi, tandis que les violences physiques ont généralement été faciles à repérer, il n'en a pas été de même pour
1 Le choix du terme "femmes battues" peut s'expliquer par plusieurs raisons. D'abord, cette expression renforçait l'idée que les femmes se situaient dans une position de devoir "lutter" contre l'oppression violente. Ensuite, le fait de focaliser le débat sur les "femmes battues" semblait être, aux yeux des militantes féministes, un moyen adéquat pour arracher la population française à son indifférence. Enfin, il est probable que, à l'époque, les militantes elles-mêmes n'avaient pas encore une vision très affinée de toutes les formes que cette violence pouvait revêtir (violence physique, mais également psychologique, économique,...). Cf Petra Cador, op.cil., pp. 37-38. 2 Rapport de la commission "Violences à l'encontre des femmes", op. cil., p.239.

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les violences psychologiques ou économiques. Nous aurons l'occasion, dans le corps de cette étude, de revenir sur ce problème. Par ailleurs, on remarque que la définition proposée ci-dessus insistait sur le fait que, la plupart du temps, les femmes, et non les hommes, étaient victimes de cette violence. En d'autres termes, elle semblait implicitement admettre le postulat selon lequel la violence conjugale était un des moyens pour perpétuer la domination masculine sur le sexe féminin 1. Enfin - et cela sera la dernière remarque sur la définition proposée -, les auteurs du rapport établi par la France y affirmaient que "tous les groupes sociaux économiques et culturels" étaient concernés par le problème. Autrement dit, ce dernier ne pouvait être regardé comme le "lot d'une classe défavorisée,,2. Pourtant, malgré une telle affirmation, la question délicate - de la relation existant entre violences conjugales et appartenance à un milieu social déterminé ne pourra, non plus, être éludée.
Le plan du travail

Cette présente étude sera divisée en deux grandes parties. La première d'entre elles s'intéressera d'abord aux principaux "facteurs explicatifs" du phénomène des violences conjugales. Elle s'attachera à vérifier si la définition des violences conjugales, telle qu'elle a été proposée ci-dessus par les pouvoirs publics et que l'on retrouve - à peu de chose près - dans la plupart des documents actuellement diffusés (par des commissions publiques, des services ministériels et des grandes associations féministes et féminines), saisit bien le phénomène des violences conjugales tel qu'il existe aujourd'hui. A cette fin, une présentation succincte de l'évolution historique de la famille, faite notamment sous l'angle de la stratification sociale, nous permettra de montrer que le statut des "violences conjugales" évolue non seulement d'une société à

1 2

Ibid., p. 209. Ibid., p. 240.

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l'autre, mais également d'un milieu social à l'autre. La discussion des différents facteurs explicatifs des violences conjugales qui s'ensuivra nous conduira alors à nuancer une définition qui mettrait l'accent exclusivement sur le rapport entre les sexes, et ce sans prendre en compte l'influence d'autres handicaps qui, s'accumulant, peuvent augmenter le risque du "passage à l'acte". Cette première partie abordera ensuite la réponse que le législateur a entendu donner au problème. Cette étude des différentes lois pénales, civiles et sociales révélera l'existence de tendances contradictoires, non seulement entre les différentes branches du droit, mais aussi entre les dispositifs d'une même branche: nous observerons que, tantôt, les violences conjugales seront traitées comme une faute, ou comme un délit devant être sanctionné au nom du respect des droits individuels et de l'ordre public, et tantôt, elles seront écartées de la "scène juridique" au nom d'autres principes, notamment celui de l'apaisement des conflits ou de la non-ingérence dans la sphère conjugale. Cela nous amènera à poser la question de savoir comment ces points de vue contradictoires s'articulent les uns par rapport aux autres. * Cette question sera justement le point de départ de la recherche empirique, qui constituera la deuxième partie du présent travail. Comme l'ont souligné certains sociologues, à propos du traitement juridique des affaires familiales, l'étude de l'application des lois permettra de mieux cerner l'orientation dominante dans le traitement des violences conjugales: "Toute intervention d'un professionnel dans son domaine de compétence révèle les conceptions qui ont cours dans le domaine en question. Les décisions qu'il prend, les solutions qu'il préconise sont les reflets des normes et des représentations en vigueur dans son univers de référence. A ce titre, il est à la fois le témoin de changements en cours et l'un des opérateurs de ce changement" 1.
1

Benoît Bastard, Laura Cardia- V onèche, Bernard Erne, Gérard Neyrand, Reconstruire les liens familiaux. Nouvelles pratiques sociales, Paris, Syros, 1996, p.80.

Il

Le terrain de recherche choisi a été celui du tribunal de grande instance (TGI) de Béthune. Ce choix présentait plusieurs avantages: ouverture du président et des magistrats de ce tribunal envers la démarche de recherche, terrain peu exploité jusqu'alors, mais aussi opportunité de s'interroger sur l'impact des inégalités sociales sur l'émergence des violences conjugales et sur leur mode de traitement. Le TGI de Béthune, situé dans le département du Pas-de-Calais, s'étend en effet sur une population largement défavorisée de l'ancien "bassin minier", avec un taux de chômage nettement supérieur à la moyenne nationale (comme par exemple dans la ville de Lens où il est proche de 20%), des salaires annuels moyens plus faibles (9,3% en moins pour l'ensemble des industries de la région Nord Pas-de-Calais par rapport à la moyenne nationale) ainsi que l'espérance de vie la plus faible de toute la France, ce qui s'explique entre autres par la forte consommation d'alcool et l'usage excessif de tabac, par le déficit en équipements sanitaires et par un habitat encore parfois
insalubre 1 .

Le premier chapitre de cette partie justifiera "l'approche wébérienne des activités juridiques" qui a été retenue comme modèle d'analyse, puis présentera les méthodes employées pour recueillir les données ainsi que les sources exploitées. On étudiera ensuite, d'une façon plus détaillée, le traitement civil des violences conjugales, plus particulièrement dans le cadre des divorces pour faute. Au fur et à mesure que l'enquête se développera, notre attention se concentrera sur cette question, puisqu'elle fera apparaître en filigrane une logique susceptible de fournir une cohérence à ce qui paraissait, jusqu'alors, contradictoire. En ce sens, Irène Théry nous aidera par ses analyses, en attirant notre attention sur le fait que les professionnels de justice cherchent aujourd'hui à valoriser l'autodétermination des conjoints dans l'organisation de leurs affaires familiales, mais veulent également promouvoir un modèle, celui du "couple parental", où les conjoints continuent leur partenariat éducatif au-delà du divorce, et ce dans l'intérêt des
] Christophe Decroix, Nord Pas-de-Calais, Paris, Hatier, 1998, pp. 47-62.

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enfants. C'est ainsi que l'on pourra comprendre la tendance en cours actuellement, à savoir "la mise en œuvre de techniques psycho-sociales de régulation des conflits" 1par les professionnels de justice et leurs auxiliaires. Or, nous pourrons constater que, face à de telles priorités, la reconnaissance d'une faute - avoir commis des violences sur son épouse - et la sanction de ce comportement par le juge ne constitueront plus un impératif, et risqueront d'être écartées. Telle est l'hypothèse que l'on s'efforcera de valider en présentant les résultats de l'enquête menée auprès des professionnels de lajustice familiale. Quant au traitement pénal, la question sera de savoir si le principe de sanction sera, ici, effectif, ou si, au contraire, les orientations des professionnels de la justice pénale seront finalement assez proches de celles observées en matière civile. L'objectif étant essentiellement d'illustrer que les constats que nous avions faits pour le domaine du droit civil seront globalement valables pour le traitement juridique des violences -conjugales, nous nous contenterons d'une enquête moins détaillée que la précédente. La conclusion renouera alors avec notre projet initial et cherchera notamment à resituer nos observations dans une perspective sociologique plus générale. Précisons enfin, avant d'entrer dans le "vif du sujet", que, dans la mesure où le présent travail s'est attaché à étudier la façon dont sont traitées les violences conjugales, il laissera beaucoup de place à la parole de ceux qui "traitent" ces violences, à savoir les professionnels de la justice et des services de police. A contrario, les propos des victimes et des auteurs apparaîtront plus rarement, et essentiellement dans le but de compléter la vision desdits professionnels, ou de s'y opposer.

1 2

Irène Théry,

Le démariage,

op. cil., p. 10.

C'est dans notre activité professionnelle actuelle formatrice auprès de l'occasion de profiter des travailleurs sociaux - que nous avons, plus amplement,

-

conclusions tirées des entretiens menés avec les victimes de violences conjugales. Par ailleurs, une présentation plus exhaustive du point de vue des victimes sera proposée dans le cadre d'un futur travail de recherche.

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PREMIÈRE PARTIE

LES VIOLENCES CONJUGALES, LA FAMILLE, ET LES LOIS

Tandis que le chapitre I de cette partie sera consacré aux "facteurs explicatifs" des violences conjugales, le chapitre II abordera les différents droits dont disposent les femmes victimes de telles violences.

CHAPITRE

I

LES VIOLENCES CONJUGALES: UN CUMUL DE FACTEURS

Pour expliquer l'émergence des violences conjugales, la littérature propose différents modèles. Certains de ces modèles, qui relèvent d'une approche essentiellement sociologique, soulignent principalement la responsabilité de la société dans la survenance des violences. D'autres modèles cherchent au contraire à expliquer ces dernières par un "fonctionnement" psychologique particulier, tant chez l'auteur des violences que chez la victime1. C'est dans la première approche - l'approche sociologique que le présent travail va s'inscrire. A ce titre, il s'intéressera d'abord au terrain sur lequel les violences conjugales prennent appui, à savoir la conception et l'organisation de la vie familiale (1). Ensuite, il s'interrogera sur la fonction des violences conjugales dans les différentes sociétés (2), avant de mettre en lumière l'augmentation du risque de telles violences dans une situation de manque de ressources (3). Nous évoquerons rapidement le rôle de l'alcool et l'influence des expériences de l'enfance (4) ainsi que les explications avancées par les auteurs et les victimes de violences conjugales (5). Au terme de ces différentes observations et réflexions, nous aboutirons à un modèle expliquant le passage à l'acte violent par un cumul des différents facteurs (6).

I Les différents modèles d'explication sont notamment résumés dans les ouvrages de Daniel Welzer-Lang (Les hOn'lmes violents, Paris, Lierre et Coudrier Editeur, 1991 ), et de Susanne Lau, Sieghild Boss, Ursula Stender, Aggressionsopfer Frau: Korperliche und seelische Misshandlung in der Ehe. En1pirische Untersuchungen, Erklarungen, vorbeugende und eingreifende Hiljèn, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt-Taschenbuch-Verlag, 1982.

1. LE TERRAIN FAMILIAL: MODELES CONJUGAUX

ÉVOLUTION DES ATTENTES ET DES

Avant d'étudier la vie familiale, dans la perspective d'y identifier les facteurs qui alimentent les violences conjugales, il faut, à titre préliminaire, clarifier ce que nous entendons par "famille". La définition s'avère plutôt difficile, puisque le lien du couple et celui existant entre parents et enfants peuvent revêtir des formes très différentes. Peut-on considérer, par exemple, qu'un couple non marié avec un enfant, mais ne partageant pas le même toit, constitue une famille? Comment déterminer quels sont les membres d'une famille dite "recomposée" ? Afin de pouvoir mener efficacement notre recherche empirique, nous avons finalement adopté une définition de la famille assez simple et opérationnelle qui permet d'inclure toutes les situations de violences conjugales actuellement traitées devant les juges. En suivant Alois Herlth et Franz-Xaver Kaufmann, nous retiendrons donc que la famille est une relaation sociale caractérisée par au moins deux des facteurs suivants: lien de sang, cohabitation, communauté de vie, lien de génération, mariagel. En vertu de cette définition, on peut donc constater que la violence commise à l'encontre d'une jeune fille par son compagnon ne sera pas retenu dans le cadre de cette étude si ce dernier ne réside pas (et n'a jamais résidé) au domicile de la victime. Cela ne veut évidemment pas dire que nous sous-estimons la gravité de ces faits ou le lien affectif entre ces deux personnes. Rappelons-le encore une fois: le choix de la définition a été prioritairement guidé par un souci d'opérationnalité. Cette précision étant apportée, nous pouvons alors aborder l'évolution de la vie familiale à travers l'histoire (1.1.), avant de tracer plus en détail les traits caractéristiques de la famille contemporaine (1.2).

I

Alois Herth, Franz-Xaver Kaufmann, "Zur Einführung : Familale

Probleme und sozialpolitische Intervention", in Franz-Xaver Kaufmann (dir.), Staat/iche Sozialpo/itik und Fami/ie, Oldenbourg-Verlag, München/ Wien, 1982, p.3 18

1.1. Les modèles précurseurs: la famille moderne

de la famille traditionnelle

à

Afin de mieux comprendre les finalités et le fonctionnement de la famille contemporaine, il a paru important de décrire sommairement les deux grands modèles qui l'ont précédée, et qui en sont, pour une certaine part, les modèles précurseurs: la familIe traditionnelle (1.1.1.) et la famille moderne (1.1.2.) 1.1.1. La famille traditionnelle: prévalence de l'intérêt collectif La "famille traditionnelle" est l'organisation la plus ancienne de la vie familiale, et se trouve essentiellement, comme son nom l'indique, dans les sociétés traditionnelles. En revanche, dans les sociétés modernes, elle a perdu cette position prépondérante qui était, jadis, la sienne. Sa principale raison d'être est d'assurer la survie et la reproduction du groupe familial, et, plus globalement, de la société. La solidarité familiale, qui s'étend largement au-delà du couple et de ses enfants, puisqu'elle inclut d'autres personnes appartenant à la parenté (comme les grands-parents, les oncles et tantes, etc.), doit en effet garantir la protection, l'assistance mutuelle, les soins et l'aide matérielle à chacun des membres de la famille: "Famille est souvent synonyme de sécurité. Dans les temps troublés par les guerres, les épidémies, les calamités de toutes sortes, les hommes se sont associés pour s'entraider et se soutenir, et aussi pour travailler ensemble" 1. Par ailleurs, la famille traditionnelle est destinée à renouveler les générations afin d'assurer la transmission du patrimoine culturel et matériel de la société. Dans cette perspective, les besoins du collectif priment sur les désirs personnels. Les conduites de chaque membre de la famille sont, "sur les points essentiels", programmées par la société environnante, et cela "de la même manière pour touS,,2. La
I 43.

Martine Segalen, Sociologie de la famille, Paris, Armand Collin, 2000, p. incertaine, Paris, Odile Jacob, 1989, p. 17.

2 Louis Roussel, Lafamille

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pérennité des liens familiaux fait, en règle générale, partie de cette programmation, puisque la stabilité est une des principales conditions de survie. De même, les futurs conjoints ne se choisissent pas eux-mêmes, et ce sont les parents qui effectuent ce choix selon des règles de "stratégies matrimoniales"l. D'autres règles - par exemple l'âge du mariage comme moyen de réguler les naissances - peuvent varier d'une époque à une autre, ou d'une région à une autre, en fonction des contraintes imposées par l'environnement. Comment expliquer la si longue vie d'un modèle familial qui, aujourd'hui, nous paraît fort contraignant? Une des explications possibles est de dire que l'institution apparaissait, à l'époque où prévalait la famille traditionnelle, comme un "fait de nature", et que la "socialisation efficace" ainsi que "la pratique quotidienne" en avaient fait une sorte d"'habitus" inconscient:. Par ailleurs, le respect de l'institution familiale correspondait à l'intérêt bien compris de chacun, puisqu'elle seule pouvait garantir une certaine protection. Enfin, une autre raison serait à chercher dans la crainte de la sanction, dans la mesure où le non respect de l'institution familiale constituait, dans la société traditionnelle, une faute grave, susceptible d'entraîner une "désaffiliation". Le destin de Tristan et Iseut est une illustration éloquente du fait que la transgression de l'ordre familial était, en fait, une transgression de l'ordre social tout entier, sanctionnée par l'exclusion du groupe, "la mort de Tristan et Iseut, c'est aussi une mort sociale: le social se venge d'avoir été systématiquement dénié, et qui fait retour sous la forme du pouvoir d'anéantir,,3. La question se pose alors de savoir si, malgré tout, la famille traditionnelle connaissait ces sentiments d'amour et de tendresse qui, aujourd'hui, semblent si caractéristiques du lien familial. S'appuyant sur la littérature et l'iconographie, Barbara Buys a en effet tenté de montrer que la vie quotidienne de la famille traditionnelle était, elle aussi, ponctuée de rires, de joies et de

1 Sur ce point, voir Martine Segalen, op. cil., notamment pp. 117-121. 2 Louis Roussel, Lafamille incertaine, op. cil., p. 50. 3 Robert Castel, "Le roman de la désaffiliation. A propos de Tristan et Iseut", Le Débat, n° 61, sept.-oct., 1990, p. 152

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tendresse1. Seulement, a-t-elle ajouté, les sentiments qui y circulaient étaient peut-être "moins vifs qu'aujourd'hui, plus dispersés, davantage censurés", ce qui ne les empêchait pas d'être ,,2. "bien réels 1.1.2. La famille moderne: l'individualisation des attentes Dès les 17e et ISe siècles, grâce notamment à l'amélioration de l'alimentation et des conditions sanitaires, un phénomène majeur se dessine: la mortalité de la population baisse, tandis que l'espérance de vie augmente. Désormais, les populations peuvent envisager leur vie autrement que dans la perspective d'une mort rapide, et elles peuvent espérer bénéficier elles-mêmes du fruit de leurs efforts et de leurs investissements. Les "conditions biologiques de l'individualisme,,3 étant en place, les hommes commencent alors à développer des ambitions et des projets personnels. Ils découvrent leur capacité de maîtriser (du moins partiellement) leur propre destin, ce qui les conduit à mettre en question l'organisation traditionnelle de sociétés qui assignait à chacun une place bien déterminée, et qui n'autorisait un changement de statut que de manière exceptionnelle. Ce qui était, jadis, une garantie de survie devient maintenant un obstacle aux ambitions individuelles, et sera progressivement délaissé4. Ces changements concernent d'abord l'ordre économique et expliquent l'apparition du capitalisme. Mais ils entraînent également des répercussions importantes sur la vie familiale, tant au niveau des attentes des individus à l'égard de la famille (1.1.2.1.) qu'au niveau des rôles attribués à chacun des conjoints (1.1.2.2.). Un nouveau modèle familial naît alors, qui va progressivement se répandre dans tous les milieux de la société (1.1.2.3.).

I Barbara Buys, F amilienleben in Deutschland. Neue Bi/der aus der deutschen Vergangenheit, Rowohlt Taschenbuch Verlag, Reinbek bei Hamburg, 1984. 2 Louis Roussel, Lafamille incertaine, op. cil., p. 45. 3 Ibid., p. 55. 4 Ibid., pp. 53-60.

21

1.1.2.1. La recherche du bonheur personnel Comme l'a montré E. Shorter, il existe un lien de cause à effet entre l'apparition du capitalisme et l'émergence de nouvelles attentes envers la famille. En effet, pour cet auteur, les différents changements affectant l'activité économique bouleversent l'organisation de la vie des familles et conduisent à la naissance d'un nouveau modèle familial, la "famille moderne" : "La logique de l'économie de marché exige positivement l'individualisme: le système ne peut fonctionner que dans la mesure où chacun de ceux qui y participent recherche sans hésiter son propre intérêt (...). Et cette forme économique de l'égoïsme doit être intériorisée pour que l'économie de marché libérale comble les espoirs de ses apologistes (...)". Or, une fois intériorisé, un tel égoïsme "vint ronger comme un acide les liens, obligations et devoirs des individus à l'égard de la communauté dont ils étaient membres, et aussi de leur famille et lignage - bref, tout le système culturel des règles qui leur dictaient leur comportement sexuel et familial" . Autrement dit, cette nouvelle aspiration à l'''épanouissement individuel" ne peut entrer qu'en contradiction avec les devoirs envers la communauté d'appartenancel. Cette évolution est notamment portée par l'extension de l'artisanat et du salariat, qui rend les individus économiquement plus indépendants de la solidarité familiale: "Pour les artisans du village, le mariage n'a plus la fonction d'un établissement par le biais de la transmission des terres et des dots. L'artisan n'a pour capital que sa force de travail, ce qui lui permet d'affirmer son indépendance par rapport au groupe familial dans la constitution de son ménage (...) La constitution de l'union n'est plus déterminée par des relations de propriété de type patriarcal, et elle se détache du contrôle des parents, même si les fondements matériels continuent d'être essentiels,,2. Le rôle économique de la famille (et notamment de l'union conjugale) devenant moins important, elle peut alors s'ouvrir à d'autres fonctions, et notamment à celle qui consiste à répondre
1

E. Shorter, Naissance de la famille moderne, Paris, Seuil, 1977, pp. 315Martine Segalen, op. cit., p. 123.

316.

2

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aux attentes affectives et sexuelles des conjoints. Le sentiment amoureux devient alors la nouvelle valeur fondatrice de l'union conjugale, valeur qui s'impose d'abord dans la noblesse, ensuite dans la bourgeoisie, et s'étend enfin, de manière progressive, aux autres couches socialesl. Nous aurons l'occasion, dans la partie consacrée à la famille contemporaine, de revenir sur l'origine et la nature de ce sentiment amoureux. 1.1.2.2. De nouveaux rôles conjugaux Dans le même temps qu'elle fait progressivement perdre à la famille sa fonction économique, l'industrialisation ainsi que la naissance des nouvelles professions qui en résulte (le salariat) introduisent une dissociation entre le lieu de travail et le domicile familial2, entre la sphère familiale, qui devient une sphère privée, et la sphère publique. Chacune de ces deux sphères remplit désormais des fonctions différentes, car si le travail à l'extérieur procure un salaire dont la fonction est de nourrir (plus ou moins bien) la famille, celle-ci incarne désormais "un espace protégé et régénérateur". En d'autres termes, le foyer familial devient "ce monde qui contraste avec une société qui chasse des affaires tout le bien-être pour le remplacer par le calcul rationnel, la compétition, la pression d'être performant et la concurrence ,,3. Pour remplir son nouveau rôle - la satisfaction des attentes affectives -, la famille n'a plus besoin de ses membres les plus éloignés (grands-parents, oncles et tantes,...). Le couple et ses enfants sont suffisants. La famille moderne suit alors un processus de "conjugalisation,,4.
1 Barbara Buys, Familienleben in Deutschland. Neue Bilder aus der deutschen Vergangenheit, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag, 1984, p. 243 et s.

Ibid., pp. 243-299. 3 Alfons Cramer, "Zur staatlichen Stützung von Familie: Konturen und Konjunkturen der Familienpolitik in der Bundesrepublik Deutschland", in R. Reichwein, A. Cramer, F. Buer, Umbrüche in der Privatsphiire. FamUie und Haushalt zwischen PaUtik, Okonomie und sozialen Netzen, Bielefeld, Kleine Verlag, 1993, p. 19 (les citations extraites d'ouvrages écrits en langue étrangère ont toutes été traduites par nos soins). 4 C'est notamment Murray A. Strauss qui a souligné que, plus les fonctions assumées par les parents (ou les grands-parents) sont importantes pour le jeune 23

2

Dans le même temps, et en réponse à toutes les évolutions décrites précédemment, les rôles respectifs des conjoints sont redéfinis. Au terme de cette évolution, qui concerne d'abord les milieux bourgeois, l'homme reçoit la mission d'assurer, par son travail, la subsistance économique de la famille. De plus, lui seul détient la responsabilité des biens du ménage, ainsi que celle de la représentation sociale de la famille. Quant à la femme, elle devient responsable du foyer et de l'éducation des enfants. Pour ce faire, elle doit renoncer à l'exercice d'une activité rémunérée, et se consacrer pleinement à son rôle de mère et d'épouse: "de plus en plus, le rôle fondamental de la femme bourgeoise au XIXe siècle, c'est le soin aux enfants, sa fonction maternelle. Soignant les tout petits, mais souvent avec l'aide d'une nourrice, elle est plus encore l'éducatrice, celle qui forme le cœur et l'esprit de ses enfants"l. Yvonne Knibiehler a montré que cette nouvelle définition de la maternité, conçue non plus seulement comme une "fonction biologique", mais comme une "fonction sociale" et une "fonction d'éducation", est venue "à point relayer l'éducation paternelle, de plus en plus défaillante". Selon Y. Knibiehler, puisque "les hommes sont arrachés à leur foyer", ils veulent y être "remplacés par une compagne consciencieuse et docile", Et pour parfaire le nouveau partage des rôles, "l'amour maternel devient (maintenant) l'objet d'une exaltation lyrique, alors que jusque-là personne n'en parlait, tant il semblait aller de soi ,,2. 1.1.2.3. Un modèle "bourgeois" qui se démocratise? Encore très minoritaire au ISe siècle, le modèle de la famille moderne se répand progressivement durant le siècle suivant et devient largement dominant au milieu du 20e siècle. Pourtant, son adoption et son extension varient en fonction des classes sociales,

couple, plus ce dernier subit leur influence et moins il est autonome. Cf Murray A. Strauss, "Die Organisation der Familie und die Fahigkeit zur Problemlosung", in Günter Lüschen, Eugen Lüpri, Soziologie der Familie, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1974, pp. 254-269. 1 Martine Segalen, op. cil., p. 218. 2 Yvanne Knibiehler, "La science médicale au secours de la puissance maritale", in La famille, la loi, l'Etat. De la révolution au code civil, Paris, Imprimerie nationale, 1989, p. 70.

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puisque, comme nous l'avons signalé ci-dessus, ce modèle reste pendant longtemps l'apanage de la bourgeoisie, et ne pénètre que difficilement les milieux ouvriers. Cette résistance peut s'expliquer par le fait que la conception de la vie familiale est, au 1ge siècle, une question éminemment politique, qui oppose "capitalistes" et "socialistes". Tandis que les premiers se font les ardents défenseurs de cette nouvelle privatisation de la famille, qui apparaît, par la protection qu'elle assure à la transmission de l'héritage culturel et financier contre les interventions de l'Etat, comme le meilleur" garant de la propriété privée", les seconds entendent combattre un modèle familial et lutter "contre ces fonctions mêmes que lui prêtent les classes dominantes"l. Pourtant, le modèle de la famille moderne finit par s'imposer dans tous les milieux de la société. Parmi les différentes raisons qui expliquent cette réussite, Jacques Donzelot a évoqué l'action des différentes forces politiques et sociales (associations philanthropiques et religieuses, mais aussi "féminisme
promotionnel
fi),

qui s'étaient données pour objectif de moraliser la

vie des familles ouvrières au 1ge siècle. Accusant le fréquent concubinage, l'instabilité de la vie conjugale et l'abandon du foyer par les épouses employées dans les usines, ces différents groupes cherchaient à promouvoir le mariage et l'abandon du travail salarié par les mères de famille2. Mais il semble que le triomphe du modèle de la famille moderne soit aussi le résultat de l'attraction qu'il a exercée, par ses promesses de bonheur affectif et relationnel, sur ces milieux populaires3. Dès que ceux-ci ont acquis les conditions financières leur permettant qu'un seul salaire, celui du mari, puisse subvenir aux besoins de la famille, les femmes des milieux populaires ont alors massivement suivi le modèle de la mère au foyer - un processus qui s'est, en France, essentiellement déroulé entre les années 1930 et 19604.
1 Jacques Donzelot, La Police des familles, Paris, Les éditions de Minuit, 1977, pp. 10-11. 2 Ibid., pp. 34-48. 3 François de Singly, Sociologie de lafamille contemporaine, Paris, Nathan, 1993, p. 58.
4 Ibid., p. 95.

25

Il ne faudrait cependant pas en conclure que, au milieu du 20e siècle, la vie familiale était devenue identique, quel que soit le milieu social. En fait, plusieurs éléments distinguaient les familles bourgeoises des familles appartenant aux milieux populaires, conduisant à des attitudes différentes à l'égard de l'environnement: "ouverture" pour les unes, "fermeture" pour les autres. Partant de deux caractéristiques de la famille moderne, à savoir le "recentrage sur soi" et l'orientation sur "l'éducatif', Jacques Donzelot a montré que ces caractéristiques se vivaient de manière différente selon l'appartenance sociale. "La famille bourgeoise, a-t-il expliqué, se constitue par un resserrement tactique de ses membres, visant à refouler ou contrôler un ennemi de l'intérieur, les domestiques. Par cette cohésion, elle se donne un surcroît de pouvoir qui l'exhausse socialement et lui permet de se retourner sur le champ social avec une force accrue pour y exercer contrôles et patronages divers." Dans ce contexte, la mère de famille établit un lien entre ses fonctions familiales et le monde extérieur. D'abord, et grâce à la valorisation de sa fonction éducative, la femme bourgeoise y "découvre un domaine de missionnariat". Elle devient" à la fois le support d'une transmission du patrimoine à l'intérieur de la famille et l'instrument de rayonnement culturel à l'extérieur"l. Concrètement, elle va participer à la promotion des nouvelles valeurs familiales et éducatives. Ensuite, en qualité d'épouse, elle est chargée de développer les "relations d'alliance, de parenté et d'amitié", et ce afin de soutenir la carrière de son époux: "Dans les milieux aisés, la carrière de l'époux se bâtit en partie sur la vie sociale et culturelle de la femme, dont l'emploi du temps lui permet visites, bals, qui a son "jour" pour recevoir ses amies que les maris viennent rejoindre ,,2. En revanche, dans les milieux populaires, la famille moderne se forge "à partir d'un rabattement de chacun de ses membres sur les autres, dans une relation circulaire de surveillance contre les tentations de l'extérieur, le cabaret, la rue". La famille ouvrière
I

Jacques Donzelot, La police des fanÛlles, op. cit., p. 46.
Martine Segalen, op. cil., p. 218.

2

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effectue les nouvelles tâches éducatives qui lui sont attribuées "au prix d'une perte de sa coextensivité d'avec le champ social, d'une déprise de tout ce qui la situait dans un champ de forces extérieures". Isolée, "elle s'expose désormais à la surveillance de ses écarts". Le rôle-clé qui incombe ici à la mère de famille est donc celui de "veiller à une rétraction sociale de son mari et de
ses enfants,,1

.

Cette forme de repli sur soi est favorisée par la précarité de la situation économique de la famille. Le manque de ressources et d'espoir en une promotion sociale engendre une vision pessimiste de la société. Ici, il n'y a pas de "carrière à bâtir". Il faut plutôt fuir un "monde extérieur redoutable avec l'usine, la tentation de l'alcool et, au mieux, l'indifférence de tous,,2, pour se ressourcer au sein d'un foyer familial chaleureux. passe alors "comme si un énorme affectivité autrefois diffuse et tiède chaleureux. On comprend bien que . ,,3 prIsons. .. . Dans ces familles, tout se reflux s'était produit d'une vers ce refuge étroit mais ces havres étaient aussi des

* La naissance de la famille moderne bouleverse l'ancien ordre familial en faisant entrer une nouvelle valeur fondatrice dans la formation du couple: la recherche du bonheur personnel, fondé notamment sur l'échange des sentiments. Désormais, les familles se réfèrent à un même modèle qui préconise "l'amour dans le mariage, la division stricte du travail entre l'homme et la femme, ,,4. l'attention portée à l'enfant, à sa santé, à son éducation Or, dans un premier temps, jusqu'aux années 1960, ces nouvelles valeurs ne menacent guère la stabilité du lien conjugal. L'institution reste intacte. Mais Barbara Buys a bien montré l'ampleur et les risques d'une évolution qui faisait entrer dans le mariage l'attente de satisfactions affectives, en particulier le sentiment d'amour et la recherche du "bonheur": "Qu'est-ce que
1 Jacques Donzelot, La police desfamilles, op. cil., pp. 46-47. 2 Louis Roussel, La famille incertaine, op. cil., p. 67. 3 Ibid., p. 67. 4 François de Singly, Sociologie de la famille contemporaine, op. cft., p. 87.

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c'est le bonheur? Peut-il toujours signifier la même chose pour un homme, une femme, les enfants? Une exigence énorme a été établie, une exigence qui promettait apparemment le paradis. Les déceptions de telles attentes étaient programmées d'avance. Elles devenaient des poids de plomb qui devaient exposer un jour la 1 famille aux épreuves de déchirement" .

1.2. La fragilité de la famille contemporaine: des valeurs fondatrices et des rôles

recomposition

A partir des années 60, un phénomène paradoxal commence à s'amorcer: d'un côté, le nombre de mariages baisse, celui des divorces augmente, et si on n'échappe pas complètement au mariage, on se marie en tous les cas plus tard2. Mais d'un autre côté, la vie à deux reste toujours un objet de désir pour une large partie de la population, comme le confirme la lecture des journaux publiés à cette époque - et comme nous l'observons toujours aujourd'hui. Comment expliquer cette contradiction? Il nous semble que la raison est à chercher dans l'évolution des "valeurs fondatrices", et plus particulièrement dans la place qu'y occupe désormais le sentiment amoureux. Il est donc nécessaire d'étudier l'évolution de ces valeurs (1.2.1.), avant de se pencher sur la question de l'émergence de nouveaux modèles des rôles conjugaux (1.2.2). 1.2.1. L'enchantement du sentiment amoureux Bien que des facteurs traditionnels, comme l'entraide matérielle, les prescriptions religieuses et l'homogamie géographique et sociale3, constituent toujours des éléments qui peuvent entrer dans le choix des conjoints, c'est aujourd'hui le
1

2

Barbara Buys, op. ci!., p. 261.
Jean-Claude Kaufmann, Sociologie du couple, Paris, PUF, 1993 pp. 44-

45.

3 A ce propos, il est intéressant de souligner que, dans la région Nord-Pasde-Calais, l'hornogamie géographique est encore importante. Cf. Martine Segalen, op. cil., p. 126. De même, on peut souligner que l'homogamie sociale reste plus dominante chez les cultivateurs et les ouvriers, que dans les secteurs du tertiaire.

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sentiment amoureux qui, principalement, incite deux personnes à fonder un couple. Quelle est la particularité de ce sentiment? Comment a-t-il pu conquérir une place si importante dans la vie des couples? Pourquoi n'est-il cependant pas en mesure de garantir leur stabilité? Pour comprendre la nature du sentiment amoureux, il semble, dans un premier temps, important d'attirer l'attention sur une distinction indispensable: selon nous, "l'amour" et le "sentiment amoureux" ne doivent pas être confondus. La première notion englobe une réalité plus grande. Elle a souvent une portée mystique et peut revêtir des significations très différentes selon la culture et les croyances, si bien qu'il semble difficile de définir une notion aussi complexe. Nous renoncerons donc à cette entreprise, d'autant plus que la particularité des couples d'aujourd'hui est de revendiquer le "sentiment amoureux" plutôt que l"'amour". La définition du "sentiment amoureux" paraît alors plus simple, puisqu'il y a, chez les sociologues, un large accord pour décrire et analyser un phénomène qui va conduire, à l'époque contemporaine, deux personnes à débuter une relation de coupleI.
Une invention sociale

Tout d'abord, avant de s'incarner dans les vécus personnels, le sentiment amoureux paraît être une idée, ou plutôt une "invention sociale". Les romans d'amour, les feuilletons télévisuels, les témoignages dans la presse féminine, etc. décrivent en détail ce qu'il faut éprouver et ce qu'il convient de faire quand on "tombe amoureux". Ces médias nous livrent un "mode de pensée et un langage unique" pour parler du couple. Mille fois répétés, ces scénarios prennent place dans l'imaginaire de chacun, et ce sont précisément ces idées que les individus vont, par la suite, faire

I

Dans la mesure où le sentiment amoureux marque souvent les débuts

d'une relation conjugale, on peut aussi le qualifier d"'amour naissant", expression proposée par Francesco Alberoni dans son ouvrage, Le choc amoureux, Paris, Ramsay, 1980.

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entrer concrètement dans leur vie, quand ils inventeront et réaliseront leur propre histoire d'amourl. Cependant, si l"'idéologie amoureuse,,2 est un produit de la société, le phénomène amoureux n'en reste pas moins une réalité vécue personnellement. Les battements de cœur, l'exaltation, le "coup de foudre" - tout cela paraît bien réel et éprouvé dans la chair même des individus. On constate donc que le mythe du sentiment amoureux semble "incorporé" à l'individu amoureux, et que les frontières entre l'illusion et la réalité s'effacent progressivement. D'autre part, chaque personne vit et ressent sa relation amoureuse de manière différente, suivant ses origines sociales et culturelles, ses expériences de vie, ses croyances, sa propre volonté et surtout selon son sexe3.
La relation amoureuse comme enjeu identitaire

En ayant décrit la genèse sociale du sentiment amoureux, on n'a cependant pas répondu à la question de savoir pourquoi ce sentiment exerce aujourd'hui une si grande attirance. Pour mieux comprendre l'attraction dont il est doté, il semble intéressant de considérer le sentiment allloureux comme un élément qui intervient dans le processus de construction identitaire de la personne. Contrairement aux sociétés traditionnelles, qui attribuent à chacun de ses membres un statut assigné, les sociétés modernes invitent davantage les individus à inventer et à construire eux-mêmes leur propre identité. Les choix professionnels, les loisirs, les amitiés, le style vestimentaire sont autant d'éléments qui aident une personne à donner forme à une identité imaginée. Seulement, cette liberté n'a pas que des avantages. Le fait d'être renvoyé à soi-même pour construire son identité, le fait d'être son propre juge pour évaluer la réussite (ou l'échec) de sa situation ne sont pas sans générer une réelle

3 Cf sur ce point François de Singly, Sociologie de la famille contenlporaine, op. cil., pp. 93-95, et Jean-Claude Kaufmann, Sociologie du couple, op. cil., p. 35. 30

1 Jean-Claude Kaufmann, 2 Ibid., pp. 32-33.

Sociologie

du couple,

op. cil., p. 33.

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