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Le trauma entre création et destruction

De
278 pages
Prenant du recul face aux recettes médicales pour traiter l'urgence du traumatisme, les auteurs abordent la richesse de la notion du trauma, ce heurt du sujet avec son environnement naturel ou humain, dans la constitution du psychisme humain, de son langage, de sa créativité et de son historicité. Ils montrent aussi que le risque de déformation, de destruction ou d'annihilation de l'être humain par de l'inhumain qu'il porte en lui est présent à tout instant. L'analyse des enjeux dans les différentes formes de cette lutte, y compris pathologiques, est la contribution de ce travail collectif.
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Le trauma entre création et destruction

L'œuvre et la psyché Collection dirigée par Alain BR UN
L'œuvre et la psyché accueille la recherche d'un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l' œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
Soraya TLA TLI, La folie lyrique: Essai sur le surréalisme et la psychiatrie, 2004. Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann: l'homme (étude psychanalytique), 2003 CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses,2003. LE GUENNEC Jean, Raison et déraison dans le récit fantastique au XIXème siècle, 2003. DAVID Paul-Henri, Double langage de l'architecture, 2003. VINET Dominique, Romanesque britannique et psyché, 2003. LE GUENNEC Jean, États de l'inconscient dans le récit fantastique 1800-1900, 2003. NYSENHOLC Adolphe, Charles Chaplin, 2002. PRATT Jean-François, L'expérience musicale, 2002 ; BESANÇON Guy, L'écriture de soi, 2002. PAQUETTE Didier, La mascarade interculturelle, 2002. LHOTE Marie-Josèphe, Figure du héros et séduction, 2001. POIRIER Jacques, Écrivains français et psychanalyse, 2001. DUPERRA y Max, Déréalisation en littérature, 2001. XYPAS Constantin, L'autre Piaget, 2001. DAVID Paul-Henri, Psycho-analyse de l'architecture, 2001. MASSON Céline, L'angoisse et la création, 2001. VIAUD J. F. ,Marcel Proust: une douleur si intense, 2000. VIGUIER Régis, Introduction à la lecture d'Alfred Adler, 2000. MASSON Céline, Hans Bellmer Le faire-œuvre perversif, 2000. De FRANCESCHI Elizabeth, Amor Atis, 2000. WILHELM Fabrice, Baudelaire L'écriture du narcissisme, 1999. PEDOT Richard, Perversions textuelles dans la fiction de Ian Mac Ewan, 1999.

Sous la direction de

Kostas Nassikas

Le trauma entre création et destruction

Jacques HOCHMANN, Gerassimos Athanasios

Ghyslain LEVY, Bernard GOLSE, Didier LIPPE, Claude JANIN, Rolland LAZAROVICI, Judith DUPONT,

STEPHANATOS, ALEXANDRIDIS,

Jean-Pierre Dominique

CHARTIER,

FAVRE, Jean PEUCH-LESTRADE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6937-3 EAN : 9782747569378

Table des tnatières
LE TRAUMA ENTRE CREATION ET DESTRUCTION

INTRODUCTION Kostas N ASSIKAS .................................................. I - TRAUMA ET RECIT
Actualité du traumatisme: Fixation au symptôme ou mise en récit. Jacques H OCHMANN ..........................................
Trauma et langage. (Trauma et création du langage, Trauma destruction du langage.) Kostas NASSIKAS ................................................. et

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Page 35

L'objet esthétique à l'ombre du traumatique.
Ghyslain LEVY. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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II - LE TRAUMA" L'ENFANT ET L'ADOLESCENT
Le trauma et l'après-coup. Bernard GO LSE ................................................... Le trauma et son rustorisation possible à l'adolescence Gerassimos STEPHANA TOS ..................................
Le premier rapport sexuel de l'adolescent: un trauma structuran t. Didier LIPPE. ... .... ... ... .. .... .. ..... .... . .. . ... .. . .. . .. .... ... .

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Page 111

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III - CLINIQUES

DU TRAUMATISME

Le traumatisme et ses devenirs: Quelques considérations cliniques et théoriques. Claude JANIN. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... Trauma et traumatisme chez l'enfant autistique. Athanasios ALEXANDRIDIS .................................. Traumatisme et passage mélancolique. Rolland LAZAROVICI Trauma et fantasme dans la paranoïa. Jean-Pierre CHARTIER. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

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Le trauma selon Ferençzi, Balint, Abraham-Torok Shengold à l'épreuve de la Clinique.

et L. Page 211

J udi

th DUPONT.

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IV - LE TRAUMA ET L'INSTITUTION
Traumatisme d'enfants D onriniq ue FAVRE. et souffrances institutionnelles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

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Le trauma et son transfert dans l'institution. Jean PEU CH -LE STRADE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

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Les auteurs de l'ouvrage.

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Page 277

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Introduction

« Il faudrait peut être se familiariser avec l'idée que concilier les revendications de la pulsion sexuelle avec les exigences de la civilisation est chose tout à fait impossible et que le renoncement, la souffrance, ainsi que dans un avenir lointain la menace de voir s'éteindre le genre humain, par la suite du développement de la civilisation, ne peuvent être évités.» S. Freud (1910) : La psychologie de la vie amoureuse.

Notre actualité semble aussi «riche» en guerres, massacres, catastrophes et «purifications ethniques» que les décennies précédentes. Cela semble insuffisant pour expliquer le grand intérêt qu'a mobilisé ce dernier temps la notion du traumatisme, ce dont les nombreuses publications et colloques témoignent. Ce sujet a débordé les cercles psychanalytiques qu'il préoccupait depuis les fondements de cette discipline à la fm du 19ème siècle; il a pris une ampleur juridique préoccupante aux Etats-Unis d'Amérique, il a divisé des sociétés de médecine en Europe et a poussé à la création des spécialistes en «traumatologie» et d'équipes d'interventions urgentes dans les situations d'événements catastrophiques majeurs. Comment comprendre cette «traumatofolie» collective? Estelle en lien avec l'inventivité en destruction massive d'humains telle que le siècle écoulé la mise en application? Ou est-ce plutôt en lien avec les méthodes de ces destructions qui, faisant disparaître la notion d'humain pour certaines populations Ouifs, Tziganes, insoumis aux régimes communistes etc.), ont mis à jour un trop d'inhumain dans l'homme? Est-ce que ce trop d'inhumain est vécu comme inassimilable et donc comme menaçant pour chacun et à chaque instant? Est ce que «l'évolution de la civilisation» (technologique, développement et organisation de la vie commune en grands ensembles etc.) amène aussi et inexorablement une évolution de l'inhumain de l'homme? On peut aussi supposer un lien entre la «traumatofolie», voire la « traumatophilie », observée ces deux dernières décennies et la menace face au trop d'inhumain que l'homme a laissé sortir de lui dans plusieurs de ses sauvageries du 20ème siècle cette menace

incompréhensible dans ses débordements, placerait beaucoup de personnes dans une situation d'impuissance infantile; la « traumatofolie » serait ainsi le résultat d'une identification imperceptible à la plainte de cet enfant terrorisé.
La deuxième question ci-dessus ravive celie que Freud se posait en 1910, en 1923 et en 1927, à propos des « détritus» de la civilisation qui menacent sa propre existence. Il revient (1923) à cette étonnante pensée exprimée en 1910, qui envisage la destruction du genre humain comme suite du développement de sa civilisation, quand il essaie d'articuler la notion des instincts de mort avec celle de la sublimation: « Le Moi (...) aide les instincts de mort (...) à vaincre la libido (d'objet) tout en courant le danger de voir ces instincts se diriger contre lui-même et amener sa destruction. Aussi a t-il été obligé lui-même de se charger de libido et, devenu à son tour représentant d'Eros, il veut vivre et être aimé. Son travail de sublimation ayant cependant pour conséquence une dissociation des instincts avec mise en liberté des instincts d'agression dans le surmoi, il s'expose, dans sa lutte contre la libido (d'objet), au danger de devenir lui-même objet d'agression et de succomber...» Ce possible raté du processus de sublimation, pouvant aboutir à la mort du Moi, peut se concevoir comme équivalente au raté du processus de la civilisation; la différence est qu'ici la mort menace l'ensemble du genre humain. L'exemple auquel Freud a recours pour mieux faire voir ces « ratés» est celui des produits de désassimilation des protistes, produits qui peuvent provoquer la mort de ceux qui les fabriquent. Nous avons cherché à comprendre dans une autre étude (NASSII<AS, 2002) cette curieuse alliance entre le Moi et les instincts de mort dans le processus de sublimation ainsi que la nature de ces « produits de désassimilation» de la civilisation. La visite critique de ces notions et processus nous a permis de voir la notion de la pulsion de mort (alliée au Moi pour la sublimation), non pas comme un instinct héréditaire mais comme un vide libidinal situé au noyau du Moi, résultat de l'identification primaire à l'autre, et exprimant l'altérité absolue. Le processus de la sublimation (et de la civilisation) consiste en une psychisation et métabolisation sans fm de ce vide libidinal au fond du Moi. Le danger de mort pour le Moi, ou pour l'unité sociale, ne vient donc pas des mystérieux « instincts de mort» mais de la difficulté de cette métabolisation continue de l'altérité; c'est ici que nous situons les

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«produits des désassimilations» dont parlait Freud. Cette difficulté non pas d'assimilation mais de métabolisation et de sublimation peut amener d'une part à l'enfermement à la culture narcissique du même et, d'autre part, à la réduction de l'autre étranger à un statut d'inhumain camouflant celui d'un danger absolu. Ce glissement s'est réalisé plusieurs fois pendant le siècle écoulé: les individus et leurs sociétés, en difficulté de sublimation et en malaise de civilisation, se sont pris à ce qui fonde leurs traits humains en s'employant à exterminer massivement «l'autre », le « différent », « l'étranger »".
Les auteurs de cet ouvrage ont conscience de la présence de cet enfant affolé dans la récente trauma ta folie. Ne cédant pas à la tendance, de type médical, de proposer des recettes pour faire face à l'urgence, ils analysent les implications créatives et destructrices de la notion du trauma: Jacques Hochmann étudie, en observateur éclairé, les grandes dimensions qu'a pris l'actualité du traumatisme, en particulier aux USA. Ses réflexions sur les modalités de la participation du trauma à la construction du récit incluent la notion du traumatisme dans l'historicisation du sujet. L'implication du trauma dans la découverte par l'homme de ses rapports avec l'environnement (naturel ou humain) constitue le sujet de mon étude; le langage des sens garde le souvenir de ces heurts et de ces rencontres; le partage de ces vécus avec ces semblables dépend de son articulation avec la langue commune. Nous étudions également les conditions de la transformation du trauma en traumatisme ainsi que ce qui caractérise celui-ci plus spécifiquement: la destruction des liens langagiers du sujet et de la possibilité de partager ses vécus; il garde ainsi en lui de l'inhumain inassimilable. Les références à la clinique montrent comment ces « noyaux d'inhumain» peuvent se remettre en circulation dans le transfert; ils rencontrent ainsi une occasion pour s'humaniser. C'est sur ce même axe que se situe l'étude de Ghyslain Levy. Les trois auteurs du 2ème chapitre, Bernard Golse, Stéphanatos et Didier Lippe, étudient la valeur structurante repris dans l'élaboration de « l'après-coup» et en particulier période de l'adolescence révèle. Gérassimos du trauma celui que la

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Le 3ème chapitre aborde la notion du traumatisme à partir des manifestations cliniques qui ne feraient pas forcément penser à lui: c'est le cas de l'autisme (Athanasios Alexandridis) de la mélancolie (Rolland Lazarovici) ou de la paranoïa 0 ean-Pierre Chartier). Les réflexions de Claude Janin concernent la clinique du traumatisme identifiable comme tel, et celles de Judith Dupont nous rappellent brièvement les approches des auteurs dont le nom est associé à la notion du traumatisme. Nous nous attardons enfin, avec les études de Dominique Favre et de Jean Peuch-Lestrade, sur les conséquences, les perturbations et les aléas de la reprise transférentielle du trauma par l'institution qui l'accueille.
Nous sommes conscients que cet ouvrage, fait d'échanges amicaux, n'épuise pas le sujet du trauma ni celui du traumatisme. Il a la modeste ambition de révéler la richesse de la notion du trauma dans la constitution du psychisme humain et de son historicité ainsi que de celle de son groupe social; prenant du recul face à la récente « traumatologie» et aux recettes médicales pour traiter l'urgence, il montre que le risque d'anihilation de l'être humain par de l'inhumain, qu'il porte en lui, est présent à tout moment; l'analyse des enjeux de cette lutte est notre façon d'y participer.

IZostas NASSII<AS

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TRAUMA ET RECIT

ACTUALITE DU TRAUMATISME PSYCHIQUE: FIXATION AU SYMPT01vΠOU MISE EN RECIT Jacques HOCHMANN
On assiste aujourd'hui à une véritable hystérisation de la mémoire. Analogue à une conversion somatique, l'impossible souvenir du traumatisme psychique, matérialisé et revendiqué comme une mutilation toujours actuelle, se donne à voir sur un mode quasi théâtral et emblématique. Il est fondateur d'une identité de victime dont la remise en cause entraîne des réactions violentes. Comme le ferait celui d'un hystérique accusé injustement de simulation, le narcissisme de la victime reflue autour d'une plaie qu'il maintient béante, pour protester contre toute prise de distance vis-à-vis de ce qui a été subi. Oser relativiser, expliquer, minimiser le dommage ou discuter sa réalité, c'est redoubler l'atteinte traumatique, répéter le préjudice. On le voit bien lorsque d'aucuns, avec des motivations idéologiques sans doute condamnables, s'avisent de contester la réalité ou l'importance d'un génocide, ou refusent de mettre sur le même plan l'extermination des malades mentaux par les nazis en Allemagne et la surmortalité dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la guerre. Le scandale diffuse alors et des pétitionnaires de tout poil viennent soutenir les victimes authentiques ~orsqu'elles existent encore) ou s'identifient à elles, allant jusqu'à prendre leur place et parler en leur nom (surtout lorsque la mort les a fait taire pour toujours). Comme l'hystérie encore, la victimologie est contagieuse. Elle entraîne des regroupements, des associations de défense, qui exhibent bruyamment la douleur de leurs membres ou de leurs protégés et s'indignent, comme si on leur faisait injure, devant toute tentative de mettre l'accent sur la reconstruction et l'infùtration fantasmatique propres à l'activité mnésique. Dans l'invocation du « devoir de mémoire » (qui consiste souvent à emprunter la mémoire de ceux qui ont vécu le traumatisme), les blessés de l'existence se cherchent ainsi une justification. Evacuant l'angoisse de castration ou, plus profondément, l'inquiétude et la honte narcissiques, ils luttent contre « la fatigue d'être soi» (A. Ehrenberg) et s'évitent le travail du deuil et de la mise en récit. Se raconter toujours différemment son expérience (bonne ou mauvaise), évoquer ses souvenirs, tronqués et remaniés en laissant sourdre en même temps les

représentations échappées aux aléas de la vie inconsciente des pulsions, c'est, en effet, accepter la perte, la séparation, le temps qui passe, la ftnitude et la mort. C'est accepter aussi une certaine mobilité de soi, une modification, au cours des âges, de ses positions idéales (ou idéalisées), c'est, selon les variations de points de vue imposés par la maturation et les changements de l'existence, accepter de quitter pour d'autres, sans espoir de retrouvailles, des positions identificatoires fortement investies. En d'autres tennes, c'est pouvoir abandonner (oublier) de larges pans de son « identité narrative» (p. Ricoeur) pour se glisser dans d'autres récits et s'accorder d'autres fms et d'autres commencements. Economiquement, cela demande une dépense d'énergie, donc un déplaisir que ne compense pas toujours ou que ne compense qu'imparfaitement le « plaisir de fonctionnement» O. et E. Kestemberg) lié à l'activité de pensée, ce calme plaisir d'organe de l'appareil psychique, hérité des autoérotismes, auquel notre civilisation, en privilégiant les échanges objectaux et la réalisation motrice, mesure de plus en plus chichement la place.

L'histoire de la psychanalyse est en partie liée avec le traumatisme, au point que, dans le public, le mot « traumatisé» évoque irrésistiblement le recours à un psy. Je n'insisterai pas ici sur l'inflation actuelle de la demande préventive en psychiatrie de l'enfant à l'occasion d'un deuil, d'un accident, d'une séparation du couple parental, voire d'un échec scolaire pour dépister ou éviter les séquelles d'un stress. Elle témoigne d'un souci sécuritaire de mettre l'enfant à l'abri de toutes les vicissitudes de l'existence et d'un manque de confiance dans ses capacités à élaborer les événements malheureux de sa vie. Elle s'inscrit dans un contexte hédoniste en rupture complète avec l'idéologie judéo-chrétienne et stoïcienne de l'épreuve rédemptrice qui forge le caractère. Dans l'accueil fait à cette demande, on peut par ailleurs retrouver le souci des professions psy de continuer, en direction des nouveaux créneaux, un développement victorieusement entrepris au XIXc siècle, au moment où la folie est devenue un objet médical. Il est à remarquer, du reste, que cette réorientation, en particulier de la pédopsychiatrie publique, vers la prévention et l'hygiène mentale (qui culmine dans une prétention nouvelle à apporter une solution au malaise existentiel des adolescents déscolarisés, désocialisés et sans emploi des banlieues) intervient au

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moment où sa ffilsslon traditionnelle, la prise en soins des psychoses précoces, est remise en question par certains de ses usagers. Tous ces points mériteraient, à eux seuls, une recherche dans laquelle je ne puis aujourd'hui me lancer. Si je les cite, c'est qu'ils forment le décor dans lequel je souhaiterais maintenant placer une réflexion plus spécifique sur la notion de traumatisme. On sait que Freud a commencé par attribuer l'origine des névroses à une cause spécifique: le traumatisme subi par un enfant lors de sa séduction par un adulte parent ou substitut parental. Si le traumatisme était subi passivement, le résultat était une hystérie. C'était une névrose obsessionnelle, si l'enfant était entraîné par l'adulte à participer activement à l'échange sexuel. L'âge avait aussi une importance, et Freud s'était efforcé de dater les périodes sensibles où le traumatisme devait intervenir pour causer une hystérie, une obsession ou une paranoïa. Il est à remarquer que, dès cette époque, Freud donne une élaboration complexe du traumatisme. Ce qui est traumatique, pour le psychisme, ce n'est pas le stress représenté par l'acte séducteur, dans sa réalité brutale, mais l'inondation pulsionnelle liée à une remémoration. Le traumatisme se fait en deux temps. Dans un premier temps, l'enfant est la victime d'une séduction par un adulte Q'épicier qui touche le sexe de la petite Emma, à travers ses vêtements, dans un des cas célèbres de Freud). Elle ne comprend pas alors la signification de cet acte qui, pour elle, est sans conséquences immédiates. Dans un deuxième temps, au moment de la puberté, la trace mnésique inconsciente est réactivée à l'occasion d'une situation banale (dans un magasin, deux commis regardent Emma en riant, celle-ci a l'impression qu'ils se moquent de ses vêtements). C'est seulement le souvenir (inconscient) qui a force traumatique et qui entraîne une pathologie (en l'occurrence la phobie des magasins). D'où la phrase fameuse: « l'hystérie souffre de réminiscences ». La causalité, dès l'origine de la théorie freudienne, même si elle fait intervenir un élément réel n'est donc pas une simple causalité physique, avec transmission destructrice d'énergie ou de matière, de l'agent traumatisant à l'objet traumatisé. Elle fait intervenir un relais psychique, des séries associatives, un travail interne. Et puis, c'est la fameuse lettre à Fliess de 1897, où Freud admet s'être trompé et confesse ne plus croire à ce qu'il appelle sa «neurotica », en redoutant de voir l'hérédité reprendre dans l'étiologie des névroses une place dont il souhaiterait la déloger. En lisant de près

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la suite de sa correspondance, puis de son oeuvre publiée, on constate toutefois que la théorie de la séduction (et du traumatisme lié à cette séduction) n'est pas abandonnée. Freud, dans une certaine mesure, y res te fidèle mais en la compliquant. D'abord, ilIa généralise. Ce n'est plus le père dont les attaques perverses déclenchaient l'hystérie de la fille. La mère est aussi en cause. Freud se remémore, dans son auto-analyse, une scène où il a vu nue, sa propre mère dans un hôtel. Il retrouve aussi le souvenir d'une bonne qui a probablement beaucoup compté pour lui et qui a été renvoyée lorsque le frère aîné a découvert qu'elle volait la famille. Le traumatisme de la séduction est donc associé à celui de la séparation. Plus tard, il considèrera que les soins maternels sont toujours empreints de sexualité et représentent une séduction primaire inévitable pour tout enfant. Ensuite, instruit par l'expérience des névroses de guerre, il revoit totalement la notion même de traumatisme. Celui-ci n'est plus le seul effet physique sur un organisme passif d'un agent extérieur. Il devient un processus actif auquel l'organisme participe. L'agent extérieur, qu'il se manifeste par une agression ou par une séduction sexuelle, mobilise des forces pulsionnelles à l'intérieur de l'organisme. Il a un effet excitant. Cette excitation déborde le pare-excitation (que Freud compare à la couche cornée protectrice de l'organisme). Le Moi du sujet, cette instance qui lui permet de contrôler son adaptation à la réalité et de maintenir sa cohérence interne, est dépassé. Il ne peut plus faire face à la situation et succombe en se désorganisant, totalement ou partiellement, devant l'afflux pulsionnel. C'est donc de l'intérieur de l'organisme que se situe, pour l'essentiel, l'agent traumatisant. L'agent extérieur n'est qu'occasionnel. Il n'y a pas de traumatisme sans une complicité active du traumatisé qui, en même temps qu'il cède devant l'excitation, construit contre elle des mécanismes de défense qui dépassent leur objet en devenant, en eux-mêmes, source de souffrance et, de nouvelles motions traumatiques. On sait qu'à la fin de sa vie, s'il redonne vigueur à une certaine réalité «historique» du traumatisme, comme grain de vérité autour duquel se constituent les fantasmes ou les mythes, Freud accorde une place prépondérante aux «constructions », ces véritables légendes psychanalytiques qui étayent les interprétations du psychanalyste et lui permettent de donner sens au discours de son patient, la richesse associative du patient étant la seule preuve de la justesse de ces constructions. La complexité de cette théorie fait donc une large place à

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un secteur autonome: la réalité psychique, réalité construite autour de la notion de conflit interne, dont la psychanalyse va entreprendre la longue et difficile exploration. L'esprit humain n'aime pas la complexité et cherche naturellement la simplification. Toute la suite de l'histoire du traumatisme en psychopathologie illustre ce besoin constant de simplifier et de localiser l'origine du mal à l'extérieur de soi. Il n'y a rien en effet d'aussi angoissant que de devoir admettre, avec Freud, que le névrosé est à l'origine de son propre malheur.
C'est Ferenczi qui, le premier, marque la rupture avec la conception freudienne. Il le fait presque clandestinement, de manière implicite, dans son fameux article sur la confusion des langues; mais, aujourd'hui, la lecture de son Journal Clinique, resté inédit de son vivant, nous renseigne de manière plus claire sur son évolution. Il commence par ressusciter la « neurotica » en redonnant aux fantasmes des adultes névrosés une valeur absolue de réalité objective et en accusant Freud d'avoir rejeté cette fois la réalité de la séduction, en raison des «doutes» liés à sa propre auto-analyse. «Les fantasmes hystériques ne mentent pas; ils nous racontent comment parents et adultes peuvent aller vraiment très loin dans leur passion érotique pour les enfants et qu'ils ont par ailleurs tendance, si l'enfant se prête à ce jeu à demi inconscient, à infliger à l'enfant parfaitement innocent des punitions et des menaces graves qui l'ébranlent et le bouleversent, lui font l'effet d'un choc violent et tout à fait incompréhensible pour lui» (Ferenczi, 1932). Le petit enfant ne cherche dans l'adulte que la tendresse et la protection. L'adulte lui répond de manière sexualisée, en même temps qu'il dénie cette sexualité en obligeant l'enfant à considérer comme manifestation de tendresse ce qui est manifestation ouvertement sexuelle, et en le châtiant par un retrait d'amour s'il s'avise de répondre positivement à une ouverture sexuelle (ce qui a, pour l'adulte, un effet culpabilisant d'interprétation sauvage). Mais Ferenczi va plus loin. Rejetant, au moins en partie, la notion fondamentale de sexualité infantile, il en arrive à remettre en question le complexe d'Oedipe, cette pierre angulaire de l'édifice analytique. L'enfant de Ferenczi n'est plus, comme celui de Freud, un «pervers polymorphe ». Il redevient !'innocent traditionnel, !'enfant pur jeté, pieds et poings liés, dans les bras d'un adulte pervers: « une grande part de ce qui apparaît comme passionne! dans la sexualité infantile

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pourrait être la conséquence secondaire d'une violence passionnelle des adultes imposée aux enfants contre leur volonté, implantée en quelque sorte artificiellement chez les enfants... Il faut se poser la question: quelle part de ce qui relève de l'amour indéfectible de l'enfant pour la mère et quelle part des désirs de meurtre du garçon contre son concurrent de père viendraient à se développer de manière purement spontanée, même sans implantation précoce d'érotisme et de génitalité d'adultes passionnés, c'est-à-dire quelle part du complexe d'Oedipe est vraiment héritée et quelle part transmise d'une génération à l'autre par la voie de la tradition» (Ferenczi, 1932). L'enfant, dit encore en substance Ferenczi, ne demande qu'à être traité gentiment, avec tendresse et douceur. Quand il exprime autre chose (sa rage, sa violence ou son désir) c'est que quelque chose ne va pas et qu'il a reçu des adultes, à travers des « baisers passionnés» ou des «embrassements fougueux », une violence passionnelle qui l'a déftnitivement marqué et perverti. La condition du traumatisme a alors subtilement changé. D'un processus actif qui mettait en cause la complicité du ça, du réservoir pulsionnel, il s'est transformé en un mécanisme de sidération et de fragmentation vécu passivement par l'enfant. Celui-ci, sous l'effet de l'agent traumatisant, se casse en deux et se décompose en un observateur (la personnalité d'avant le traumatisme), qui contemple son destin de l'extérieur, et un enfant passif, sidéré, comme mort, que seule la transe hypnotique permet de réanimer en secret. Les successeurs de Ferenczi, avoués ou cryptiques, sont aujourd'hui légion et la conception qu'ils proposent du traumatisme est protéiforme. Ils ont en commun d'attribuer l'étiologie des troubles mentaux à une attaque ou à une carence de l'environnement. On connaît ceux qui se réclament directement du maître de Budapest, comme 1vlichael Balint, à Londres, avec sa notion de défaut fondamental, ou Maria Torok et Nicolas Abraham en France quand ils élaborent la notion de crypte, cette présence dans le sujet d'une « implantation» transgénérationnelle, recouvrant un non-dit ou un secret de famille. Aux Etats-Unis, le courant très actif de psychologie du Soi (Self Psychology), fondé par IZohut, considère le conflit oedipien comme une superstructure et attribue, en dernière analyse, les désordres psychiques à une fragmentation du Soi liée au défaut d'empathie des objets primaires qui n'ont pas su créer autour de l'enfant le climat affectif nécessaire à son développement. Plus récemment, Jean Bergeret et Marcel Hauser, en

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mettant entre parenthèses (ou entre guillemets) la sexualité infantile et ses mythes, et en insistant sur le temps, pour eux exclusivement narcissique, du prégénital et du préoredipien, situent le développement de l'enfant sous le primat de la violence fondamentale et redonnent aux traumatismes « objectifs» une place dominante. Il serait intéressant aussi d'établir des liens entre une notion à la mode, comme celle de séduction narcissique mise à l'honneur par Paul Claude Racamier, et la transmission de la violence passionnelle des parents, incriminée par Ferenczi. En dehors du champ de la psychanalyse, la notion de double bind élaborée par l'école de Palo Alto, avec la mise en cause des paradoxes de la communication, doit également beaucoup à Ferenczi, même si cette dette n'est pas explicitement reconnue par Gregory Bateson et ses collaborateurs. Je m'attarderai davantage sur deux exemples, qui me paraissent davantage les excès du recours à l'étiologie traumatique. illustrer

Le premier est représenté par les travaux bien connus d'Alice Miller. Alice Miller a commencé sa carrière comme psychanalyste bon teint, membre de la Société Suisse et de l'Association Internationale de Psychanalyse. Ses travaux sur la pathologie narcissique empruntent à Margaret Mahler, à \\1innicott et surtout à l<:ohut dont elle reprend le concept de soi grandiose. Comme tous ces auteurs, elle insiste sur l'importance des facteurs d'environnement pour le développement du Soi, qu'il s'agisse de la mère capable de s'offrir comme objet symbiotique, de la mère suffisamment bonne ou du Soi-objet indifférencié doté d'empathie. S'intéressant plus particulièrement au «drame de l'enfant doué », elle écrit en 1979 : «L'un des tournants de l'analyse est le moment où le patient souffrant de troubles narcissiques comprend émotionnellement que tout l'amour dont il était l'objet et qu'il avait conquis au prix de tant d'efforts et de sacrifices n'était pas destiné en fait à celui qu'il était vraiment; lorsqu'il s'aperçoit que l'admiration de sa beauté et de ses prouesses n'étaient pas destinées à l'enfant qu'il était mais à la beauté et aux prouesses. C'est alors que, dans l'analyse, au-delà de tous ses exploits, se réveille le petit enfant solitaire et qu'il demande «que ce serait-il passé si je m'étais montré méchant, laid, coléreux, jaloux, paresseux, sale et puant? que serait-il advenu de votre amour? Et pourtant tout cela je l'étais aussi?» (A. Miller, 1979). Ce drame du fauxself, de l'enfant objet narcissique de sa mère, soumis à son amour conditionnel et obligé de distordre sa personnalité pour se plier aux

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conditions posées à l'obtention de l'amour, a été particulièrement illustré par 11ilan Kundera dans son beau roman « La vie est ailleurs ». Il aboutit à la mort dramatique du héros, poète talentueux et officiel, sur la tombe duquel la mère, magnifiée dans son deuil, vient poursuivre sa rêverie narcissique. Jusque là, Alice Miller n'est qu'un des nombreux auteurs qui se sont consacrés à l'étude de la dépression et qui ont rétabli l'équilibre, en particulier par rapport aux travaux kleiniens dont l'insistance quasi univoque sur les fantasmes archaïques du bébé avait fini par faire perdre de vue le rôle de l'environnement maternel dans la fondation de la subjectivité. Mélanie I<lein supposait l'objet maternel réel comme normalement bon et attribuait ses transformations grimaçantes ou idéalisantes aux seules manœuvres projectives du nourrisson, position qu'on pourrait qualifier philosophiquement d'idéaliste puisqu'elle considère le monde comme constitué par la représentation que le sujet s'en fait. L'idéalisme, dans l'histoire des idées, suscite souvent en retour un réalisme plat qui nie toute participation du sujet dans la construction de son univers. Que s'est-il passé dans la vie personnelle d'Alice Miller entre 1979 et 1984 ? Elle même attribue son changement à la rencontre d'un thérapeute allemand, J. I<.onrad Stettbacher, aux nombreux témoignages qu'elle a reçus et aussi à l'action des mouvements féministes. Quoiqu'il en soit à partir des années 80, elle rejoint la croisade de tous ceux qui luttent à travers le monde contre les sévices aux enfants et plus particulièrement contre les abus sexuels dont les enfants sont victimes. Dans cette lutte, son statut d'ancien analyste lui permet d'occuper une position particulière. Pour Alice Miller, il s'agit « d'abattre le mur du silence ». Les psychanalystes et les psychiatres se sont rendus en effet coupables, selon elle, d'une véritable complicité avec «les millions d'abuseurs d'enfants », les pères et les mères perverses, qui de génération en génération exercent et transmettent leurs perversions et seraient à l'origine, non seulement de la plupart des maladies mentales, mais encore de la délinquance et de la criminalité ainsi que des dictatures et des guerres. Les pires oppresseurs de l'humanité auraient en effet été des enfants victimes de sévices, et Alice Miller donne l'exemple de Hitler et de Ceaucescu. « Le monstre Adolf Hitler, le massacreur de millions d'hommes, de femmes et d'enfants, le maître de la destruction et de la folie n'était pas un monstre en venant au monde. Il n'a pas été envoyé sur terre par le diable... ni par le Ciel pour mettre de l'ordre en Allemagne... Il n'est pas

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non plus né avec des pulsions destructrices car celles-ci n'existent pas... Hitler, comme tous les enfants, est venu au monde innocent. Il a été élevé de manière destructrice, comme beaucoup d'enfants à l'époque, et plus tard s'est de son propre chef transformé en monstre. C'était un survivant d'un système d'extermination que, dans l'Allemagne du tournant du siècle, l'on nommait «éducation» et que, quant à moi, j'appelle le camp de concentration secret de l'enfance, dont l'existence devait rester ignorée à tout jamais» (A. :Miller, 1990). Quant à Ceaucescu, fùs d'un paysan alcoolique, il n'a jamais accepté de parler de son enfance (ce qui pour Alice :Miller est une preuve de l'injonction qu'il a reçue de ses parents d'avoir à cacher la vérité). «Qui a suivi ces dernières années les nouvelles de Roumanie à la télévision connaît le geste typique de Ceaucescu, ce mouvement de la main évoquant celui d'un essuie-glace. J'ai parfois eu l'impression, en l'observant, de quelqu'un qui chercherait à balayer des souvenirs, à effacer des faits, afm de continuer à avoir la voie libre, en dépit de la multiplication des angoisses venant se déposer tels des insectes importuns sur son pare-brise... Tout dictateur finalement se trahit, révèle par ses gestes ses peurs refoulées» (A. :Miller, 1990). Battre des enfants sans défense, leur imposer le silence, leur infliger des lavements et leur inculquer l'idée que tous ces traitements sont «pour leur bien », tout cela, selon Alice :Miller, ne serait qu'un échantillon mineur et général de sévices beaucoup plus graves, en particulier sexuels qui, selon ses sources d'information, toucheraient des centaines de millions de personnes de par le monde. La seule solution qu'elle propose à ce désastre qui entraîne toute notre civilisation vers sa destruction est non seulement de réformer nos pratiques éducatives mais encore d'aider le plus possible de personnes à se remémorer les souffrances endurées pendant leur enfance, à les exprimer et à lutter pour une juste réparation. L'idéologie du pardon est en effet, pour elle, la pire des choses. «Dans ma propre thérapie, ajoute Alice :Miller, j'ai appris ce qui m'a enfin libérée: précisément le contraire du pardon, c'està-dire la révolte contre les mauvais traitements subis, l'identification et la condamnation des opinions et des comportements mortifères de mes parents, la reconnaissance de mes propres besoins ignorés dans mon enfance au nom de la bonne éducation ». On pourrait sourire et se demander pourquoi gloser sur des propos aussi manifestement paranoïaques que ceux du Président Schreiber (dont on sait qu'il fut victime d'une éducation particulièrement répressive). Après tout, Alice

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11iller a peut être été une petite fille malheureuse qui a mis du temps à se remettre de ses malheurs et qui n'a pu le faire qu'en proj etan t sur les méchants psychiatres et psychanalystes l'atmosphère étouffante de déni dans laquelle elle avait été élevée. Le problème dépasse pourtant son cas individuel et un éventuel phénomène de transfert résiduel en lien avec sa propre cure. Ses livres, traduits dans de nombreuses langues, ont eu un immense succès. Ils doivent donc correspondre à une attente dans l'opinion, attente dont le regain d'intérêt pour le traumatisme en psychopathologie n'est peut être qu'un autre reflet. Mon deuxième exemple conf1tme ce point de vue. Depuis une vingtaine d'années, une curieuse épidémie s'est développée aux EtatsUnis. Elle gagne peu à peu tout le monde occidental, même si la France semble encore résister: c'est l'épidémie des personnalités multiples. Le phénomène avait eu un certain succès à la fin du 1ge siècle, à l'époque où psychologues, philosophes et psychiatres s'intéressaient massivement à l'hypnose. Il avait aussi inspiré des romanciers, et tout le monde connaît le Dr. J ekyll et Mr. Hyde de Stevenson. Puis il avait disparu. Dans les années 50, aux Etats-Unis, un f1lm, «Les trois visages dEve », marque sa réapparition. Il raconte l'histoire véridique d'une femme qui possède tour à tour trois personnalités différentes. Quelques années plus tard, un professeur de littérature, Flora Schreiber, rencontre dans une réunion féministe, une psychiatre psychanalyste en formation, le Dr. Cornelia Wilbur qui lui raconte le cas d'une patiente, Sybil, qu'elle suit depuis des années et qui, pourrait-on dire, la suit aussi puisqu'elle l'accompagne dans tous ses déplacements. Mme Schreiber, «fascinée» par la description de Sybil, se laisse persuader de rencontrer la patiente que Mme \Vilbur lui présente, afin d'écrire un livre sur elle. Pour faciliter le travail, la patiente vient s'installer chez Mme Schreiber. Le livre connaît un immense succès. Mme \Vilbur est nommée professeur d'université et est à l'origine d'une société internationale pour l'étude des personnalités multiples qui tiendra de nombreux congrès. Mme Schreiber fait fortune en vendant son livre à des millions d'exemplaires et ses droits pour une série télévisée de quatre heures. Sybil, comme Eve et comme celles qui l'avait précédée, au XIXe siècle, a plusieurs personnalités très tranchées qui se succèdent sans qu'aucune n'ait conscience des autres. Mais son originalité, ou plutôt l'originalité du travail de Cornelia Wilbur, c'est de retracer l'origine du trouble, en mettant en cause, et en vérifiant très rigoureusement, par un véritable travail policier, les sévices sexuels dont

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Sybil a été victime dans son enfance. Le succès de Mmes \Vilbur et Schreiber s'explique donc non seulement parce qu'il attire l'attention sur un phénomène psychopathologique curieux que les psychiatres classiques rattachaient à l'hystérie, mais aussi, mais surtout, parce qu'il s'intègre dans l'immense campagne d'opinion lancée par les mouvements féministes pour une prise en compte des traumatismes sexuels et plus particulièrement de l'inceste. Dans les années 50, une étude avait considéré que l'inceste ne concernait qu'une famille sur un million aux Etats-Unis. En 1990, le chiffre a été multiplié par 10 000 et on parle d'une famille sur 100. A partir de là, le nombre des patients atteints du syndrome des personnalités multiples et le nombre des personnalités qui les habitent vont s'accroître de façon exponentielle. En 1957, Chris Sizemore, l'héroïne des «Trois visagesd'Eve », était considérée comme le seul cas mondial. Avec le développement d'échelles standardisées, permettant des études en population générale, la prévalence serait aujourd'hui de 7 à
10 % aux Etats-Unis et au Canada (dont beaucoup de patients qui s'ignorent). Parallèlement, les enquêtes auprès des patients hospitalisés pour différentes affections psychiatriques révèlent des histoires de séduction ou de sévices chez plus de 40 % d'entre eux. Soumis à de fortes pressions médiatiques, les auteurs du D.S.M. III, malgré certaines résistances, finissent par inscrire au nombre des maladies reconnues les M.P.D. (IVIultiple Personnality Disorders). Ils continuent à les faire figurer au D.S.M. III R mais le D.S.M. IV les regroupent au sein d'une nouvelle entité, les troubles dissociatifs (Dissociative Disorders) actuellement au nombre de cinq: l'amnésie dissociative, la fugue dissociative, le trouble de dépersonnalisation et le trouble dissociatif de l'identité qui reprend le syndrome des personnalités multiples. Il s'y ajoute les troubles dissociatifs non spécifiés autrement, parmi lesquels figurent le syndrome de Ganser et les comas que nous qualifierions d'hystériques. Devant cette pathologie, que faire? Au retour des soldats de la guerre du Vietnam, toute une série de psychothérapies du stress, fondées essentiellement sur la remémoration sous hypnose et l'abréaction du traumatisme, s'étaient développées. Ces thérapies reposaient sur l'idée commune du traumatisme comme un corps étranger qu'il suffirait d'expulser en en parlant et en revivant les émotions qui lui sont liées. La

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