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PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Nouvelle série n° 24

Hiver 2007

Le trauma psychique questions cliniques, éthiques et politiques
Sous la direction de François Sauvagnat

L'HARMATTAN

Psychologie

Clinique Nouvelle série n° 24 2007/2

(revue de l'Association Psychologie Clinique) Revuepubliée avec le concours du Centre National du Livre (CNL) Directeur de publication et rédacteur en chef: Olivier Douville (paris X).
Secrétaires de rédaction: Virginie Vaysse (paris), Claude Wacjman (paris) (EPS de Ville-Evrard), Robert

Rédaction: Olivier Douville (paris X), Serge G. Raymond Samacher (paris VII), Claude W acjman (paris).

Comité de lecture: Paul-Laurent Assoun (patis VII), Jacqueline Barrus-Michel (paris VII), Fethi Benslama (paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy (ERESS), Françoise Couchard (paris X), Michèle Emmanuelli (paris V), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Marie-Claude Fourment (paris XIII), Alain Giami (INSERM), Florence GiustDesprairies (paris VIII), Jean-Michel Hirt (paris XIII), Serge Lesourd (Stasbourg), Edmond Marc Lipiansky (paris X), Okba Natahi (paris VII), Max Pagès (paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), Michèle Porte (Université de Bretagne Occidentale, Brest), Jean-Jacques Rassial (Aix-Marseille), Serge G. Raymond (Ville-Evrard), Luc Ridel (paris VII), Silke Schauder (paris VIII), I<arl-Leo Schwering (paris VII), Claude Wacjman (paris), Annick Weil-Barais (Angers). Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (paris), Michelle Cadoret (parisOrsay), Christophe Dejours (CNAM), Marie-José DeI Volgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (paris, EHESS), Christian Hoffmann (paris VII), René Kaës (Lyon II), Laurie Laufer (paris VII), André Lévy (paris XIII), Jean-Claude Maleval (Rennes II), François Marty (paris V), Jean-Sébastien Morvan (paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Strasbourg), Monique Sélim (IRD), Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (paris VII), Robert Samacher (paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (paris VIII), Loïck M. Villerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), Jalil Bennani (Rabat, Maroc), Jeanne Wolff Bernstein (San Francisco, USA), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (J\1ontréal, Canada), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Donatien Dahouurou (Ouagadougou, Burkina Faso), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (Tel Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Giovanni Guerra (Florence, Italie), Datong Huo (Chengdu, Rép. Pop. de Chine), Nianguiry Kante (Bamako, Mali), Baba Koumaré (Bamako, Mali),Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pro Mendelshon (Berkeley, USA), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Adelin N'Situ (Kinshasa, R. Dem. du Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Oueadraogo (Ouagadougou, Burkina-Fasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbonne, Portugal), Dimitris Sarris (Ionnina, Grèce),Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc). Toute correspondance
Olivier Douville,

relative à la rédaction

doit être adressée
d'Auvergne

à

P.rychologie Clinique, 22, rue de La Tour e-mail: psychologie.clinique@noos.fr

75009 Paris

L'abonnement: 2008 (2numéros) France: Euro 36,60 Etranger, DOM-TOM: Euro 39,65
Ventes L'Harmattan, et abonnement: Polytechnique, 75005 Paris

5-7 rue de l'Ecole

L'Harmattan, 2008 ISBN: 978-2-296-04985-7 EAN : 9782296049857

PSYCHOLOGIE CLINIQUE, N° 24
Le trauma psychique Questions cliniques, Sous la direction de François Sauvagnat éthiques et politiques Présentation, François Sauvagtlat ...... Du préjudice moral à la prise en compte du génocide arménien, JeanSimon Manoukian............................................................................................................... Médiation et trauma, Michèle Guillaume- Hofnung ................................................. La réalité du trauma/Le trauma de la réalité, considérations cliniques et théoriques, Z vi Lothane .............. Effets psychologiques à long terme du trauma de l'Holocauste, résultats de recherche et choses vécues, Ferenc Eros ............................................................ Enfances et adolescences dans les guerres contemporaines, Olivier Douville . Trauma et réparation, deuil et pardon: le potentiel thérapeutique du groupe, Ivan Ulric............................................................................................................. Au cœur de l'expérience du traumatisme psychique, Didier Cremniter .......... Logiques subjectives du traumatisme psychique, Dominique Vallet............... Les psychologues d'urgence/L'urgence pour les psychologues, questions éthiques, questions cliniques, Christine Schneider ................................................. Victimisation et contre-victimisation : du syndrome de Munchaussen par procuration au syndrome d'aliénation parentale, François Sauvagnat.............. Le récit du trauma, Guy Villers Grand Champs........................................................ De la « poussée d'adrénaline» au « syndrome général d'adaptation» (stress): à la recherche d'un corrélat physiologique du trauma, Rokaya Sauvagnat -Boubakeur, François Sauvagnat ............ La nature du stress, Hans Selye (1976), [traduction François Sauvagnat]............. Trauma, stress, psychanalyse et neurosciences: Jean-Michel Thurin répond aux questions de François Sauvagtlat.............................................................................. Varia L'intervention Bessoles Des systèmes

7 17 27
37 65 83 103 119 127 137 145 177

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psychothérapique

précoce

post

traumatique,

Philippe 237 251

de soins à la pensée unique, Bernard Hours

Cabinet de lectures: Julien Bancilhon, Michèle Bompard-Porte, Anne Bourgain, Coumba Diallo, Olivier Douville, Marie-Odile Godard, Patricia Goralézyk, Maria Landau, Karima Lazali, Patricia Luthin, Martine Menès, JeanJacques Moscovitz, Robert Samacher, Claude Wacjman

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Actualités, Jean-Yves Samacher

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Présentation:

L'atnbiguïté du trautna
François Sauvagnat1

La thématique du trauma provoque actuellement une fascination (fortement teintée d'horreur) que rien ne semble pouvoir limiter. Dans un domaine où la causalité d'entités morbides au sens « sydenhamien » du terme n'est toujours pas assurée, et où la prudence freudienne ne reçoit pas l'attention qu'elle mérite, cette thématique constitue en quelque sorte le rêve d'une réconciliation entre la recherche psychopathologique et le bon sens couramment attribué au nonspécialiste. Le trauma se présente volontiers comme causalité incontestable, voire pathologie licite, antithèse des pathomimies qui à chaque instant menacent de le frapper d'inauthenticité. D'autre part, du point de vue jaspersien (opposition entre le compréhensible et le non compréhensible par empathie), le trauma était déjà présenté par l<.retschmer comme le phénomène compréhensible par excellence. Cette compréhension implique volontiers le juriste (puisque le risque de nonlieu par défaut de coupable semble pouvoir être écarté), le journaliste ~'indignation est garantie, promesse de large diffusion dans le public), le politicien (une posture de fermeté, de rigueur, de courage, etc., contre les abus supposés est toujours bienvenue). Il n'est guère, à notre époque, d'action politique qui ne prenne de quelque façon argument d'une lésion dont pourrait souffrir le citoyen, et dont précisément le politique se fait fort de le prémunir ou de le venger. Voilà donc le psychopathologue convoqué à certifier, traiter (séance tenante, et dans l'imaginaire collectif actuel, par le fameux debriefing hérité de la guerre froide) le sujet traumatisé. Mais en fait, la notion de traumatisme recouvre actuellement des réalités extrêmement disparates, et un travail de désambigüation est indispensable. On doit distinguer au nurumum :

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Professeur de psychopathologie,

Université de Rennes-II.

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1) Ce qui relève de la traumatologie médicale. 2) Une thématique psychopathologique dont on peut relever une bonne douzaine de variantes, chacune tentant de faire correspondre un type de causalité et un type de thérapeutique distinct. 3) Une thématique juridique plurimillénaire, qui s'est accentuée dernièrement autour de l'insistance sur le droit des victimes. 4) Une thématique politique, où le remède à une traumatisation tend à être considéré comme la justification fondamentale de toute action. 5) Du point de vue militaire, la prise en compte de la traumatisation est une préoccupation à la fois traditionnelle (introduire la confusion dans les forces ennemies, shock and awe)et récente ~a prise en compte des névroses de guerre), qui joue actuellement à différents niveaux. 6) Du point de vue des mass-media, c'est au contraire une problématique beaucoup plus ancienne, dans la mesure où la question d'émouvoir le public est centrale pour les professionnels concernés.
1) La traumatologie médicale peut être divisée en fait entre deux domaines: le premier concerne les aspects anatomiques et chirurgicaux, réputés les plus univoques; le second concerne l'impact du trauma sur les grands systèmes de régulation corporelle, qui ont une part non négligeable sur le devenir des sujets traumatisés. Sont concernés des mécanismes de régulation physiologiques divers, en particulier endocriniens, immunologiques, neurologiques, sans compter les mécanismes d'interactions entre ces systèmes et les mécanismes psychiques, qui tendent en fait à complexifier fortement l'impact initialement simple du trauma. Nous avons tenu à présenter un texte fondamental de Selye sur la théorie du stress, encore inaccessible au public francophone. Notre entretien avec J.-M. Thurin vise à rendre plus sensible les nombreuses interactions entre les conceptions médicales du stress et les conceptions psychopathologiques. 2) Du point de vue des modèles de causalités psychopathologiques, si nous nous cantonnons arbitrairement aux types de causalités ayant été acceptées dans le domaine occidental comme rationnelles (en excluant donc les théories de type sorcellerie, envoûtement, possession diabolique, mauvais œil, etc. abondamment documentées par la recherche anthropologique) nous constatons l'existence d'au moins douze conceptions différentes, associées le plus souvent à des modèles thérapeutiques fixes: a) Nous avons d'abord les théories instables du type railway spine, supposant fondamentalement une lésion nerveuse minimale voire hypothétique créée par un frôlement par un train. Dans ce cas précis, il

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s'agit d'une théorie qui constitue davantage une question qu'une thèse précise à proprement parler, dans la mesure où la lésion est réputée peu observable voire introuvable. Finalement, par un simple passage à la limite (ce qui était minimal devient un mécanisme psychique) cette théorie a fini par constituer l'une des bases de la distinction par l'Ecole de Charcot entre les troubles de conversion et les troubles neurologiques. Il s'agit là d'une distinction qui n'a pas à proprement parler de lien direct avec une technique thérapeutique en particulier, si ce n'est qu'elle fonde en quelque sorte la possibilité de psychothérapies (notamment hypnotiques, et dans le cas de S. Freud, par renversement, psychanalytiques) à travers l'autonomisation d'une zone de troubles fonctionnels, sans lésions. b) Viennent ensuite des théories du choc émotif, déjà bien présentes chez les aliénistes du début du XIXo siècle; elles ont connu un important renouveau avec les tout débuts de la théorie freudienne. Liant trauma et séduction précoce, ce premier état de la théorie freudienne supposait un sujet non préparé, envahi par une excitation intrusive venue de l'extérieur, événement pouvant être oublié pendant un certain temps pour ressurgir à travers différents symptômes. La description la plus complète de cette conception se trouve dans les Etudes sur l'hystérie de Breuer et S. Freud, et elle est très fortement liée au départ aux applications de la thermodynamique proposées par le premier à la médecine. Elle s'est trouvée à ce point liée à la notion d'amnésie, notion qui a connu par la suite un retentissement particulièrement frappant lorsqu'on a voulu la lier, de façon souvent abusive à la notion de personnalités multiples (Sauvagnat, 2001). Du point de vue thérapeutique, elle était au départ liée à la vogue de la théorie théâtrale de la catharsis sous l'influence des travaux du philologue Jakob Bemays. Elle continue encore aujourd'hui à l'être, mais très curieusement, à travers des traitements de type debriefingissue du milieu du renseignement militaire (son apparition date de la guerre de Corée), dont on sait actuellement que l'utilisation standardisée auprès de sujets traumatisés est loin d'avoir tenu ses promesses. Elle est enfin constamment liée à la notion de répétition: répétition du vécu traumatique, y compris à travers telle ou telle de ses conséquences psychiques, même si les conceptions de la répétition seront, en matière de psychanalyse, diverses et variées comme nous allons le voir. c) A cette conception succède la théorie selon laquelle le traumatique est le résultat d'un vécu intérieur, pulsionnel, incontrôlable. Elle résulte directement de la critique de la théorie antérieure, et notamment de la question du rôle du manque d'anticipation de l'événement traumatique. Elle se répartit dès 1900 entre trois pôles, fournissant en quelque sorte le

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soubassement de la différence entre psychose, hystérie et névrose obsessionnelle: alors que la psychose suppose une incroyance concernant un Autre susceptible de tempérer les exigences pulsionnelles, le vécu fantasmatique hystérique suppose une position de victime passive (de défi, de revendication, etc.), et de son côté le vécu fantasmatique obsessionnel repose sur la conviction d'être fondamentalement un agresseur (spécialement dans la pensée magique). Dès lors, un élargissement de la notion de trauma se porte sur les pulsions ellesmêmes, ce qui constituera une base durable des conceptions freudiennes. d) La théorie du traumatisme de la naissance, proposée par Ferenczi et Rank dès les années 1910, suppose que le vécu lésionnel vienne d'une primordiale séparation autant biologique que psychique, justifié par un raisonnement phylogénétique, qui constitue une sorte d~ prototype de toutes les séparations ultérieures. Il y a eu de nombreuses tentatives de créer des techniques thérapeutiques sur cette base, dont la première a certainement été la néo-catharsis de Ferenczi qui, il est vrai, avait rapidement élargi sa conception d'une fusion mère-enfant à un amour primaire inconditionnel. e) Une cinquième théorie était déjà présente chez Freud: celle selon laquelle le trauma consistait avant tout, non pas en un événement catastrophique venu arbitrairement de l'extérieur désorganisant pour le sujet, mais en une menace portant de façon privilégiée sur l'organe phallique. Ce qu'on peut appeler de la sorte traumatisation-menace de castration, se trouve régulièrement évoqué chez Freud dès 1905, et sera présenté de plus en plus comme inévitable (sous le nom de Versagung, c'est-à-dire un échec, une panne), et connaîtra un développement en quelque sorte parallèle aux autres théories du trauma, qui sera d'autant plus prégnant qu'il s'articule sur rien de moins que le complexe d'Œdipe, dont il constitue un équivalent. Chez J. Lacan, il deviendra, dès le milieu des années 1950, un ingrédient majeur de la théorie du sujet. £) Une sixième théorie a fait fond sur la théorie de la prématuration selon Bolk: selon celle-ci, l'équipement neurologique (spécialement moteur, mais également sensoriel) du nouveau-né présenterait des caractéristiques telles qu'un appareillage (Lacan) serait nécessaire à son fonctionnement, appareillage fourni par les parents et particulièrement la mère. Cette conception s'est tout naturellement jointe à celle du traumatisme pulsionnel, dans la mesure où l'un et l'autre supposent que le fonctionnement direct du corps soit inenvisageable sans la médiation, l'appareillage d'un tiers. g) Les théories de l'attachement non pulsionnel: on sait que la théorie développée par John Bowlby d'un attachement centré sur un sentiment de sécurité a été empruntée au départ à l'éthologie et à la

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théorie de l'agrippement (sich anklammern) développée par le psychanalyste hongrois Imre Hermann. Ses développements subséquents sont restés très proches des courants psychanalytiques britanniques, où ils ont servi à tempérer la focalisation très particulière à cette aire culturelle sur les pulsions dites archaïques pour promouvoir l'idée d'une vie intérieure basée sur des représentations complexes. Différentes tentatives ont été faites pour exporter ces efforts vers la psychologie du moi (notamment de la part de P. Fonagy), et de là vers la notion que nombre de syndromes dépendraient d'un type de traumatisationinsécurité, dont le traitement ne devrait pas être interprétatif. h) Parallèlement à ce courant se développait, en réaction à des conceptions très archaïques-pulsionnelles du vécu pathologique propres au courant kleinien, la notion que la traumatisation dépendrait essentiellement d'une incompréhension, d'un rejet, etc. de la part de l'entourage. Si S. Ferenczi a incontestablement été un précurseur en la matière avec sa notion de "Confusion des langues entre l'adulte et l'enfant", et bien plus encore avec "L'Enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", on doit la première articulation systématique de cette hypothèse au psychothérapeute de tradition puritaine écossaise R. Fairbairn, qui supposait que de telles traumatisations créaient des enclaves schizoïdes. Un mouvement semblable a été développé aux Etats-Unis par IZohut, qui a décrit un noyau borderline lié à une fiXation à des se!fob.jectsrejetants, en référence à la thématique d'origine lacanienne du mirroring. Grotstein (Los Angeles) a ultérieurement tenté de concilier ces deux approches. Il en est résulté différents types de manœuvres thérapeutiques tentant de faire retrouver un soutien primordial au patient, dans un mouvement qui n'était pas sans rapport avec ce que W. Bion appelait la fonction alpha. i) Les théories intentionnalistes-phénoménologiques inspirées par la tradition brentanienne se sont également intéressées à la problématique du trauma. Les tentatives les plus anciennes sont certainement celle de IZurt Goldstein avec la notion de réaction catastrophique, constitutive d'une perte de l'anticipation, et celle de Ludwig Binswanger avec la notion de missglücktes Dasein, consistant dans une perte de l'intentionalité ou de la projection dans l'avenir. On en trouve un écho éloigné avec la conception de la helplessness-hopelessness développée par le psychosomaticien Engel dans les années 1970, même si on ne peut pas dire qu'une technique thérapeutique particulière en soit découlée. j) Une mention particulière doit être réservée aux liens entre trauma et identification, très présents dans la théorie psychanalytique, de la pure et simple répétiton de l'événement défavorable à la répétition des défenses du sujet, de la répétition constituante et identificatoire de la

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chaîne signifiante à celle qui témoigne de la pulsion de mort, de la répétition constituant une fixité de l'objet au ratage répété constitutif du désir. Il existe également, comme l'a fort bien noté Z. Lothane, un fort lien entre répétition et trauma dans les écrits sociologiques de S. Freud, qui se traduisent concrètement soit par des cérémonies commémoratives ritualisées, soit par diverses formes d'initiation - Theodor Reik, dans son ouvrage sur le rituel, a particulièrement insisté sur ces aspects. Ces considérations tendent, du point de vue thérapeutique, à faire valoir une certaine complexité du vécu du trauma - ne serait-ce que parce qu'une bonne partie de cette problématique le présente comme structurant! k) On doit à J. Lacan une conception radicale, articulée en continuité avec les études françaises sur la pathologie du langage intérieur, qu'on peut caractériser comme traumatisation par le langage, développée pour la première fois à propos du petit Hans (Séminaire sur la relation d'objet). Selon cette conception, c'est le langage lui-même, en tant que porteur de secrets sexuels incontrôlables, qui serait fondamentalement traumatique, notion que J. Lacan a maintenu tout au long de son œuvre, et qui l'a conduit à favoriser une forte théâtralisation de la cure analytique visant à mettre en évidence cet aspect exorbitant du réel langagier. 1) Parmi les théories actuellement favorisées par le grand public et les milieux médicaux, la notion de stress vient actuellement au premier rang. Elle n'est pas récente, puisqu'elle remonte aux années 1910 (Cannon). Après avoir été uniment attribuée à la fameuse décharge d'adrénaline (et donc considérée comme une pure réaction endocrinienne) en situation de combat ou de danger (Cannon), elle a été complexifiée par les travaux du Canadien d'origine austro-hongroise Hans Selye (réponse globale non spécifique), dont les conceptions ont été à vrai dire beaucoup plus soutenues par les psychologues que par les milieux médicaux. Ici encore, cette conception psychosomatique n'a pas donné lieu à une technique thérapeutique bien différenciée. Indiquons néanmoins les différences essentielles par rapport aux autres théories du trauma. Le sujet supposé est celui de la compétition, de la lutte pour la vie (les exemples donnés par Cannon concernent des militaires ou des sportifs) le stress est essentiellement une réaction adaptative à une situation de danger, devant rendre le sujet disponible à répondre à une attaque. Du point de vue thérapeutique, elle a constamment servi à justifier des techniques prescriptives, notamment comportementales, par lesquelles il s'agirait d'éteindre les réactions excessives au danger. Cette théorie est, on le voit, tout à fait distincte des théories du railway spine, du trauma-intrusionséduction-catharsis, du trauma-pulsionnel, du trauma-menace de castration, du trauma-prématuration, du trauma-attachement, du traumaréaction catastrophique-perte de l'intentionalité, ou encore du trauma-

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rejet de l'Autre et du trauma langagier! Or elle est très souvent confondue avec l'une ou l'autre d'entre elles. Nous avons donc tenu à en donner une présentation, en traduisant un texte de H. Selye où il présente rétrospectivement sa trajectoire et la façon dont il a été amené à définir le stress. On voit en tout cas que si, dans le domaine psychopathologique, les premières conceptions tablaient sur une notion plutôt réactionnelle, notamment avec la conception cathartique, cette orientation n'a guère duré. Dans les faits, les troubles réputés traumatiques au sens originel (névroses traumatiques, PTSD) sont actuellement réputés devoir être traités sur le long terme, les techniques du type débriefing systématique étant généralement reconnues comme peu efficaces voire aggravantes. Tant il est vrai que du côté des troubles traumatiques et posttraumatiques, les deux versants, anxieux et dépressif, sur lesquels insistent tant les nomenclatures internationales, se complètent en fait d'un troisième versant moins souvent privilégié, le versant revendicatif. A défaut d'en tenir compte, le clinicien s'expose incontestablement à de cruelles déconvenues. Du point de vue des nomenclatures, deux conceptions extrêmes ont été proposées. Le trauma est très souvent identifié aux syndromes de stress traumatique ou post-traumatique. Cette vision est certainement trop limitative, comme nous allons le voir. D'un autre côté, dans les années 1980, au plus fort de l'épidémie de personnalités multiples puritaine-diabolisante nord-américaine, on a vu se développer des conceptions selon lesquelles toute forme de psychopathologie serait déterminée par des abus. Ce type de point de vue a beaucoup perdu de son importance actuellement. En évitant cet extrême, on doit néanmoins souligner qu'un certain nombre d'entités sont régulièrement présentées comme liées à des trauma: - Amnésies, personnalités multiples: la psychiatrie militaire connaît bien les cas d'amnésie du combattant; en revanche, la notion selon laquelle des personnalités multiples seraient régulièrement provoquées par des abus a été de nombreuses fois critiquée de façon tout à fait justifiée. Rappelons que les auteurs du DSM-IV l'ont très officiellement mise en doute.

- Carences, troubles réactionnels: cette notion maintenant classique de la psychopathologie de l'enfant suppose abus et/ou inadéquation de l'entourage, et elle a gardé toute son actualité, même si l'idée de causalités linéaires est bien entendu mise en doute. - Hyperactivité/troubles de l'attention: il existe actuellement un très intéressant débat sur les causalités possibles de ce syndrome aux contours quelque peu flous. Ce débat se répartit de façon géographique:
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d'un côté, les auteurs britanniques considèrent que ces troubles relèvent majoritairement de carences éducatives et considèrent que le traitement à privilégier concerne les parents; en face, les auteurs nord-américains, très volontiers héréditaristes, considèrent qu'il doit exister un déficit biologique, un défaut génétique que seule la pharmacothérapie doit traiter (Sauvagnat 2001 b). - Syndrome de Munchausen par procuration: nous présentons, plus loin, l'historique et les destins actuels de ce syndrome, issu à la fois des travaux sur les pathomimies et sur les maltraitances à enfants. - Syndrome d'aliénation parentale: il s'agit d'un syndrome décrit par Gardner, suggérant que des allégations de maltraitances, abus, etc. commis envers un enfant par un conjoint seraient inexactes et viseraient à conserver la garde de cet enfant, en l'aliénant de l'autre parent. L'abus serait donc en fait commis par un conjoint ou concubin contre l'autre en utilisant (manipulant) l'enfant, en un véritable syndrome de Médée. Ce syndrome est critiqué par les féministes, même si de plus en plus il peut concerner des parents des deux sexes. Il est certainement fortement facilité par une législation autorisant les parents en conflit à faire valoir leurs arguments contradictoires pour la garde de l'enfant. - Sensibilité chimique multiple: il s'agit d'un syndrome présenté comme lié à un risque d'empoisonnement, ce type d'explication étant en concurrence avec une causalité immunitaire d'une part et d'autre part des mécanismes phobiques. C'est certainement un des syndromes dans lequel le débat est le plus énergique et contradictoire, s'agissant d'une entité qui n'est pas officiellement reconnue par des nomenclatures nationales. - Syndrome de la guerre du Golfe: il s'agit ici encore d'une entité en débat, certains argumentant en faveur de syndromes d'empoisonnement par divers armements, ou encore par des mesures de prévention médicale mal controlées, d'autres considérant que des mécanismes immunitaires ou névrotiques seraient en cause.

3) Domaines juridiques: Un rapide relevé des usages juridiques correspondant à la notion de trauma relèvera au moins cinq aspects: a) Elle est en général comprise comme étant de l'ordre du préjudice, comme le montre l'article de Maître Manoukian et comme telle s'oppose à la notion d'un dommage simulé voire provoqué. b) Elle implique également la prise en compte de la réparation, et pose éventuellement la question de la médiation, comme le montre l'article de Mme Guillaume-Hofnung. c) Il existe un débat particulièrement intense entre le principe du 14

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droit des victimes qui a pris une importance croissante depuis les procès de Nuremberg et la montée des thématiques concernant les abus envers les enfants, et le principe fondateur de la victimologie, de la complexité des rapports entre agresseur et victime. d) Elle pose éventuellement le problème d'une invalidité temporaire ou permanente, e) Elle pose au juriste le problème de la véracité, de la crédibilité, alors même que comme nous l'avons vu, la constitution subjective du trauma s'avère particulièrement complexe. £) Comme l'ont bien montré plusieurs affaires récentes, elle présente pour le juriste le désavantage de l'opposer aux politiques législateurs, soumis à la forte tentation de présenter au public des images monochromes dont ils seraient les garants. 4) Domaines politiques Au moins deux types de régimes sont à opposer, celui de la guerre périodique venant confirmer territoires, modes d'échanges et vertus tribales (Clastres, voir l'article d'O. Douville), et les modèles issus diversement d'une notion de contrat social, un état de paix civile étant opposé à un état d'anarchie où l'homme serait un loup pour l'homme, même si les théories à ce propos sont fortement contradictoires, depuis la controverse entre les rousseauistes et les hobbesiens. Les différents niveaux de préjudice ont servi de tout temps comme arguments traditionnels de déclaration d'hostilité, sous la forme d'une nécessité de vengeance dans l'asibrya arabe, dans le kanun albanais, dans la vendetta italophone ; les accusations de sorcellerie sont un peu partout fondées par le témoignage de la victime. Cette rhétorique traditionnelle s'est trouvée en principe remplacée par une reconsidération progressive du statut politique de la victime comme partie intégrante de la citoyenneté, notamment à la faveur des chartes successives d'inspiration kantienne de l'Organisation des Nations Unies. Plusieurs thématiques ont assez largement infléchi cet aspect d'impératif catégorique visant à une paix universelle, notamment la notion de droit d'ingérence, puis celle, exactement parallèle à celle de la victime universelle, du terroriste, à une époque où la multiplication des moyens d'information et de déplacement rendait les individus difficilement contrôlables. Force est de constater que les thématiques politiques bellicistes ont actuellement un poids qui étonne si on considère la prévalence alléguée du souci d'évitement du trauma.

5) Dans le domaine militaire, la thématique du trauma renvoie à au moins trois aspects distincts. Le premier aspect est celui, tout à fait
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traditionnel, de l'aguerrissement des soldats, auquel correspondent toutes sortes de techniques d'entraînement qui tendent actuellement à être comprises en termes de gestion du stress (comme nous le montrons, le terme de stress participe d'un paradigme guerrier). Le second aspect concerne le traitement des névroses de guerre, qui, après une longue méconnaissance, seront prises en compte de façon croissante à partir de la première guerre mondiale, même si ces traitements oscilleront toujours entre traitement et aguerrissement, une oscillation qui a d'ailleurs fortement déteint sur les pratiques de psychothérapies civiles dans de domaine nord-américain. Le troisième aspect concerne les questions de communication c'est-à-dire de propagande, dans lesquelles la mise en scène du trauma a toujours joué un rôle de premier plan pour tenter de moduler la fantasmatique individuelle, le récit des exactions de l'ennemi ayant régulièrement été utilisé pour rendre la guerre inévitable, ou au contraire, les diffusions de récits de tortures étant censurées lorsqu'elles sont commises par son propre camp. 6) Mass-media: Il existe un lien pratiquement consubstantiel entre les mass-media modernes de diffusion régulière à intervalles courts (à partir du milieu du XIXo siècle) et la thématique du trauma susceptible d'évoquer des sentiments d'indignation vertueuse, de définition et repérage de l'exception monstrueuse, d'identification du citoyen par rejet du profanateur diabolique, de vengeance, etc. La presse britannique est particulièrement fidèle à cette tradition, dont les motivations fmancières sont par ailleurs évidentes. D'une façon générale, la distinction entre une presse fonctionnant selon une rhétorique manichéenne et les périodiques d'analyse se trouve fragilisée par l'importance des thématiques bellicistes actuelles. En ce qui concerne la question des traumas individuels, on est frappé par les difficultés des mass-media à prendre en compte la complexité de la question. Souhaitons que ces travaux, ainsi que quelques autres, puissent contribuer à une telle désambigüation.

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Aspects juridiques et politiques de la prise en cotnpte du génocide artnénien Du préjudice moral à l'hypertrautna
Jean-Simon Manoukian1
Résumé L'auteur pose la question de la prise en compte du trauma dans les domaines juridique et politique. Il note que le droit utilise essentiellement la notion de préjudice moral, d'une façon qui ne distingue pas de degrés d'intensité. Il note en revanche que le trauma est pris en compte dans le domaine politique en tant que fait, acte et force politique. Il étudie particulièrement le cas du génocide arménien à travers ces trois aspects et conclut que le type de prise en compte du trauma caractéristique d'une société peut être considéré comme fonction de son degré d'humanisme. Mots clés Trauma; hypertrauma ; Droit; politique; génocides; éthique. Summary "From Moral Damage to Hypertrauma : Legal and Political Aspects in the Appreciation of Armenian Genocide". The author raises the issue of the legal and political appreciation of traumas. He notes that law uses essentially the notion of moral damage, whereas in the political domain it is taken in consideration as facts, acts and political power. He studies the case of the Armenian genocide under these three viewpoints, and concludes that the way a society takes traumas in consideration depends on its degree of humanism. Keywords Trauma; hypertrauma ; Law; politics; genocide; ethics.

Je souhaiterais introduire mon propos avec la distinction très importante de ce qui va suivre. Il importe de distinguer entre une prise
1 Avocat, barreau de Marseille.

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en compte médicale ou psychologique du trauma et, d'autre part, les prises en compte juridiques et politiques. Nous allons voir que l'articulation entre ces domaines est une affaire délicate, qui donne lieu à des solutions qui malheureusement ne sont pas forcément satisfaisantes. La première question que je poserai est de savoir si le trauma psychique a ou non une interaction avec la sphère juridique. En d'autres termes, estce que le trauma psychique constitue un fait juridique? Est-ce qu'il est appréhendé par le droit et si oui, comment? La question immédiatement sous-jacente est de savoir si ce trauma est appréhendé d'une manière correcte, s'il n'est pas dénaturé. Le trauma est-il un fait juridique? J'en témoigne par ma pratique quotidienne et vous pouvez vous-même le constater, le trauma est pris en considération par le droit, précisément comme une souffrance illégitime. A ce titre- là, il est par principe interdit, et on sanctionne ses auteurs. Le traumatisme psychique n'a pas une place aussi lisible dans le droit que le traumatisme physiologique. Les violences, les coups et blessures physiologiques sont bien identifiés, bien répertoriés, sont interdits car ils sont illégitimes... et ils sont réparés. En revanche, le trauma psychique, par sa nature diffuse, rend sa reconnaissance, dans tous les sens du terme, bien plus difficile. Il existe en droit une notion de préjudice moral, qui recouvre toutes les intensités et toutes les dimensions possibles du trauma psychique. Cela va du simple fait d'être choqué, sans plus de suite, jusqu'à des actes qui ébranlent les éléments constituants de la personnalité, à un point tel que la personne en subit une souffrance qui dépasse largement le trauma physique et sa lisibilité. Toutefois, cette relative désaffection du droit pour le traumatisme psychique n'en méconnaît pas la gravité puisque des instruments juridiques internationaux comme la Convention Européenne des Droits de l'Homme ou la Convention de New York contre la torture imposent aux Etats signataires de sanctionner pénalement les traitements inhumains et dégradants qui portent atteinte à la dignité humaine sans pour autant violenter le corps physique. Il n'en reste pas moins que sous le titre du préjudice moral, on va réparer indifféremment une injure publique, et la souffrance que peut ressentir le rescapé d'un crime contre l'humanité, lorsqu'il entend l'auteur nier l'existence du crime. Dans ce cas s'ouvre un gouffre de désespoir dans lequel sombrent les victimes, qui crée un traumatisme reconnu comme étant sans commune mesure avec les autres types de traumatismes, mais qui pour le droit ne relève pas d'une autre catégorie que le préjudice moral. Nous avons donc bien sûr une prise en compte du trauma psychique par le droit, mais je crois que son aspect diffus empêche une prise en compte complète de la spécificité

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des différents traumas et cela pose certains problèmes, sur lesquels je reviendrai à la fin de mon intervention. Deuxième question: le trauma psychique est-il un fait politique? Est-il quelque chose qui peut interagir avec la sphère politique, avec la conception politique que nous avons de nous-même, de notre société et des autres? La réponse est oui : le trauma psychique est également un fait politique, tout simplement parce qu'il est pris en compte, et même pris en charge par le politique. Le premier élément qui me permet de l'affirmer, c'est le colloque d'aujourd'hui, tel qu'il a été organisé par le Pr Sauvagnat, avec le soutien d'instances officielles, et notamment la présence d'un représentant du médiateur de la République. On peut donc dire que les pouvoirs publics, prennent en compte le trauma psychique puisqu'ils lui consacrent un tel colloque, dont le titre incluait explicitement la dimension politique. De manière plus pratique, on constate qu'aujourd'hui les pouvoirs publics trouvent assez naturel, et on peut s'en féliciter, lorsqu'un traumatisme violent frappe la population, de dépêcher une cellule d'assistance psychologique. Nous voyons ainsi clairement que le trauma psychique violent, incompréhensible, dénotant une injustice qui révolte ceux qui en sont témoins, et qui plonge ceux qui en sont victimes dans des affres d'interrogation et de culpabilité, est pris en compte et en charge. Les pouvoirs publics réagissent. Il y a une interaction entre les pouvoirs publics et le trauma psychique. Poursuivant le décryptage que fait le monde politico-juridique de ce qu'est le trauma psychique, on peut passer à la question suivante: est-ce que le trauma, s'il est un fait politique, peut devenir un acte politique? A ce moment, on passe du trauma individuel à un trauma collectif, c'est-àdire, par une défmition qui n'engage que moi, un trauma individuel collectivement partagé. Et l'expérience montre qu'à l'occasion de la prise de conscience, du partage d'un même trauma au sein d'un groupe, se créent des solidarités supérieures à celles qui se créent dans les interactions habituelles. Des groupes revendiquent à travers un trauma collectif une nouvelle identité. On peut en voir des exemples dans l'émergence de nouveaux groupes politiques identitaires qui se fondent sur un traumatisme identitaire commun, notamment l'émergence des homosexuels dans la politique. Aujourd'hui, certains revendiquent une identité politique, on les considère comme un groupe politique, soit du point de vue strictement politique, soit du point de vue économique. On considère ces personnes comme ayant une souffrance commune, comme voyant leur identité personnelle remise en cause - ici à partir de la dimension sexuelle, mais nous verrons qu'avec d'autres communautés comme celle dont je suis le représentant, que cette remise en cause des éléments fondamentaux de la personnalité peut bien sûr être d'une autre

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nature que sexuelle - et nous avons là une première approche collective et politique d'un trauma psychique qui est unanimement partagé par un groupe. L'adversité commune, la souffrance commune à ce groupe créent un lien, une solidarité spécifique qui permet de donner à ce groupe une coloration politique. Nous sommes bien là dans l'acte politique, au-delà de la seule prise en considération du trauma psychique par le politique, car ici le trauma psychique crée du politique. Le trauma psychique est même une force politique, qui induit des comportements politiques, et qui est utilisée par le politique. Un exemple frappant en est l'attentat du 11 septembre 2001 à New York. Face à ce traumatisme insupportable pour l'identité collective du peuple américain, on constate d'abord une réaction politique, sous la forme d'une déclaration de guerre, puis on constate des clivages au niveau de la politique interne sur la manière dont il convient de gérer ce trauma. Cela met en évidence la force politique que peut constituer un tel événement. Cette force politique va de pair avec le degré d'intensité du trauma psychique. Plus le trauma est profond, plus sa transposition politique prend une dimension importante. Il est un fait politique, un acte politique, puis une force politique lorsqu'on est en présence d'un hypertraumatisme, c'est à dire qui remet en cause de façon violente et profonde les composantes élémentaires de la construction individuelle, à un niveau collectif. Cela nous amène à concevoir le trauma psychique comme un révélateur de nos systèmes juridico-politiques, en ce que les citoyens sont ou ne sont pas juridiquement protégés contre lui. C'est un révélateur de l'humanisme d'une société, par cela même que le citoyen est ou non politiquement protégé de tels agissements, et cela peut aller, dans le cas où il ne l'est pas, jusqu'à une eXploitation du trauma. Il existe des mécanismes politiques, des sociétés, des Etats qui utilisent le trauma psychique comme un instrument d'exercice du pouvoir, comme un mode de gouvernement. Il existe des états qui torturent, des organisations qui sont des acteurs de la scène politique qui utilisent le trauma psychique pour mobiliser les militants, pour forger des combattants. A l'inverse, il existe des pays qui protègent leurs citoyens du trauma psychique et qui l'interdisent. On voit donc que l'utilisation du trauma psychique, sa sollicitation par le politique, son éventuelle traduction en termes juridiques peuvent nous permettre de situer le degré d'humanisme qui est souhaité de manière politique et garanti de manière juridique, avec bien sûr des écarts. On voit ainsi qu'un haut degré de protection contre le trauma psychique est souhaité au niveau international, par tous les traités onusiens, qui interdisent les génocides, les tortures, les traitements inhumains et dégradants. Nous avons également une instance internationale qui est à cheval entre la politique et le droit, qui est la Cour

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pénale internationale et le traité de Rome, qui a vocation de juger partout dans le monde les auteurs de traumas psychiques lourds. On voit encore une autre dimension juridique et politique du trauma psychique dans les critères politiques de Copenhague, les critères d'adhésion à l'Union Européenne. Ces critères visent le respect de la démocratie, le respect des Droits de l'Homme, la primauté du droit, le droit des minorités. On demande aux états qui veulent entrer dans l'Europe d'avoir un niveau minimum de protection, de reconnaissance du trauma psychique. J'aimerais maintenant que nous voyions plus profondément, plus concrètement la réalité de cette prise en compte dans des pays comme la France. J'ai essayé de vous montrer qu'entre le souhait politique exprimé lorsque l'on adhère à un traité, mais qu'on ne l'applique pas toujours dans son pays, et entre des règles juridiques qui sont protectrices, mais qui ne le sont peut-être pas assez, à cause de problème de flou du trauma psychique, nous sommes arrivés en France et en Europe à un certain équilibre. Nous avons des institutions internationales, notamment la Cour des Droits de l'Homme, qui obligent par leur jurisprudence, par les décisions qu'elles prennent lorsqu'elles condamnent l'Etat français, qui l'obligent à améliorer son niveau de protection du trauma psychique. Je voudrais à présent illustrer la place du trauma psychique dans ce grand angle que dessine pour sa partie basse l'aspect juridique et pour sa partie haute l'aspect politique. Une décision de la Cour européenne des Droits de l'Homme a été prise contre la France, sur la violation de l'article 3 du traité de la convention européenne des Droits de l'Homme, article qui impose à tous les états européens d'interdire la torture, et les traitements inhumains et dégradants - j'ai pris le parti de faire de la torture et des traitements inhumains et dégradants, un exemple pertinent de ce qu'est un trauma psychique lourd, voire un hypertraumatisme psychique. La Cour rappelle, que «pour tomber sous le coup de l'article 3, un mauvais traitement doit atteindre un seuil minimum de gravité, et l'appréciation de ce seuil dépend de l'ensemble des données de la cause, notamment de la durée du traitement, de ses effets physiques et mentaux, ainsi que, parfois, du sexe, de l'âge, de l'état de santé de la victime ». Ceci est intéressant car on voit qu'il n'y a pas de règle objective en matière de trauma psychique, de quantification objective. On ne peut pas mesurer la souffrance psychique comme on mesure la souffrance physique au cours d'une expertise. C'est impossible, et il faut partir essentiellement du sujet. On peut mesurer l'intensité de la douleur ou du trauma psychique par rapport aux dégâts qu'ils font. Un comportement, une agression n'aura pas chez tel individu ou chez tel autre les mêmes répercussions. Chez l'un, l'agression pourra être relativement bien gérée, alors qu'elle peut

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déliter complètement une autre victime. C'est pour cela qu'il faut avoir une approche subjective de ce genre de chose, et la Cour européenne le pose comme un principe, cela doit être salué. Pour bien comprendre la mise en pratique de la protection contre le trauma psychique, il est important de s'intéresser aux cas d'espèces, et de voir pourquoi, dans cette décision-là, la Cour européenne a condamné la France pour violation de cet article 3, c'est-à-dire pour manquement à l'interdiction des tortures, et des traitements inhumains et dégradants. Les faits dont a été saisi la Cour sont simples. Il s'agit d'une personne, d'un détenu, qui était malade, et qui devait subir une intervention dans un centre hospitalier. Mais durant la nuit, cette personne a été entravée, doux euphémisme qui signifie qu'on a attaché une menotte à sa cheville et au pied de son lit. La France a expliqué qu'il était tout à fait normal qu'un détenu soit entravé, le détenu expliquant qu'il était en fin de peine, qu'il était âgé, qu'il y avait deux policiers dans sa chambre d'hôpital, et que manifestement cette mesure d'entrave n'avait aucune utilité, mais qu'elle avait un certain effet de vexation, constituait pour lui une humiliation importante. V oilà quel était le problème qu'il s'agissait de trancher pour la Cour européenne des Droits de l'Homme. Pour expliquer sa décision, car elle a condamné la France pour cette pratique, elle énonce que « Concernant la gravité des faits, la Cour rappelle que, compte tenu que la convention européenne des Droits de l'Homme est un instrument vivant à interpréter à la lumière des conditions de vie actuelles, elle a estimé que certains actes autrefois qualifiés de traitements inhumains et dégradants, et non de torture, pourraient recevoir une qualification différente à l'avenir. La Cour estime en effet que le niveau d'exigence croissant en matière de protection des Droits de l'Homme et des libertés fondamentales implique, parallèlement et inéluctablement une plus grande fermeté dans l'appréciation des atteintes aux valeurs fondamentales des sociétés démocratiques. Une telle affirmation valant pour une possible aggravation d'une qualification sous l'angle de cet article 3, il s'ensuit que certains actes autrefois exclus du champ d'application de l'article 3 pourraient présenter le degré minimum de gravité requis à l'avenir». Ce qui signifie que ces notions-là sont essentiellement évolutives et qu'elles évoluent non seulement en fonction du sujet, mais également en fonction du degré de maturité de la société dans laquelle nous vivons et dans laquelle nous souhaitons vivre. Ce qui hier n'était pas un traitement inhumain et dégradant, aujourd'hui le devient parce que, évoluant vers un humanisme démocratique plus mûr, nous devons élever le degré de protection des droits fondamentaux, des libertés fondamentales, ainsi que le niveau de reconnaissance du trauma psychique. Voilà pourquoi l'on peut constater, à travers la jurisprudence

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de la Cour Européenne des Droits de l'Homme, une diversité de la prise en compte du trauma psychique. Et cette diversité s'explique d'une part par la variété des sujets, mais également par les degrés d'humanisme démocratique de l'état en question. Il est évident qu'un état comme la Turquie, qui pratique de manière régulière la torture en détention, ne sera pas condamné pour violation de l'article 3 au motif d'une mesure d'entrave envers l'un de ses détenus. Et même, si aujourd'hui la Turquie se contentait d'entraver abusivement ses prisonniers, la Cour européenne y verrait un progrès. Mais ce qui est un progrès en Turquie est inacceptable en France. On voit avec quel pragmatisme et avec quel réalisme les institutions internationales arbitrent entre le politique et le juridique, entre l'idéal et la réalité. Je voudrais maintenant évoquer une autre dimension, concernant justement ce regard que porte une institution comme la Cour européenne des Droits de l'Homme sur le trauma psychique. Le trauma psychique est un fait politique, parfois une force politique, ce qui indique une interaction entre le politique et les victimes, individuelles ou collectives. C'est-à-dire qu'il y a une réponse du politique, ce qui est extrêmement important, car cette réponse participe du travail de guérison. Je vois beaucoup de personnes qui ressortent soulagées d'une audience devant les tribunaux lorsque l'auteur a avoué. Elles ressortent également soulagées lorsque l'auteur qui n'a pas avoué a été condamné, mais il reste quelque chose, car je crois que l'aveu de l'auteur est la seule thérapie qui soit valable, qui soit complète. Lorsque l'aveu ne vient pas de l'auteur, mais qu'il y a une reconnaissance de l'institution, la victime repart allégée, entame un processus de guérison post-traumatique, mais il reste quelque chose. Peut-être reste-t-il un fond de sentiment de culpabilité, qui pour moi se manifeste dans une interrogation, une remise en question de soi pour tenter de comprendre les motifs de l'agression. Car si l'auteur n'assume pas la responsabilité de l'agression, la victime a tendance à se dire que l'agression est naturelle, qu'elle a par son attitude et par son être suscité l'agression. C'est un mécanisme que j'observe régulièrement en tant que professionnel. Et il me semble qu'une reconnaissance des institutions sans un aveu de l'auteur ne permet pas d'éliminer complètement cette recherche de responsabilité de la part d'une victime. Ce regard de l'institution est tout de même très important, concernant le trauma psychique individuel, et encore plus concernant le trauma psychique collectif. Je prendrai l'exemple du génocide des Arméniens et du problème de sa reconnaissance, surtout du problème de la négation par son auteur, c'est à dire le gouvernement turc. Un bref

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rappel historique: au moment de la transition de l'Empire Ottoman à la république de Turquie en 1915, sous la domination d'un régime de sultanat, un gouvernement a pris le pouvoir et a organisé de 1915 à 1918 le génocide de la population arménienne, qui vivait sur le territoire de l'Empire Ottoman. Ce génocide a été immédiatement contesté et nié par les autorités turques. La population arménienne se trouve ainsi victime, d'une part d'un traumatisme lourd, puisqu'elle se demande pourquoi elle a fait l'objet d'un génocide, mais d'autre part d'un traumatisme réactivé, poursuivi par la négation du génocide. La communauté arménienne doit ainsi porter le souvenir des victimes qui n'ont pas de sépultures, qui vont devenir des personnes n'ayant jamais existé, parce que ce génocide n'a pas eu lieu, parce que le peuple arménien n'a jamais existé, ni dans l'histoire, ni dans l'actualité. L'objectif d'un génocide est l'annihilation d'un peuple présent et, par l'objectif même du génocide, du devenir de ce peuple. Les rescapés d'un génocide ne manquent pas de s'interroger sur la raison pour laquelle on a tenté de les rayer de l'ordre de l'humanité. Mais comme ils ne trouvent pas de justification objective à l'acte génocidaire, parce qu'il n'en existe tout simplement pas, ils concluent nécessairement que, quelque part, ils sont indignes de la qualité d'être humain et que l'acte génocidaire qu'ils ont subi est dans l'ordre naturel des choses. Déchus de leur humanité présente, ils ne peuvent la réinvestir lorsque l'auteur nie ce génocide. Ils perdent ainsi leur identité et leur humanité future puisqu'ils sont issus d'un peuple qui n'a pas fait l'objet d'un génocide, c'est-à-dire d'un peuple qui n'a jamais existé. Ne subsistent alors que leur identité passée et le souvenir de cette humanité assassinée qu'ils doivent porter en eux sauf à abandonner leurs morts à cette négation, perdre leur filiation, effacer leur identité et contribuer ainsi à la réussite du projet génocidaire. Lorsque le déni ou la négation s'accompagne de la révision de l'histoire des peuples, de la destruction des traces historiques, patrimoniales, architecturales, artistiques, culturelles de ce peuple, nous constatons que le projet génocidaire ne vise plus le simple présent et l'avenir, mais s'étend au passé. Face à cet hypertraumatisme qui attaque non seulement l'identité des personnes d'origine arménienne, mais aussi, au-delà de cet exemple, l'identité de tous les rescapés post-génocidaires, se crée une force politique qui a conduit notamment la communauté arménienne à sensibiliser l'opinion publique et le politique, jusqu'à aboutir à une reconnaissance par la loi, une reconnaissance par l'institution. Aujourd'hui, il existe en France la loi du 29 janvier 2001 qui stipule que «la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ». Néanmoins ce texte n'apparaît pas suffisant, puisque cette reconnaissance n'a pas de traduction juridique en ce que la négation de

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ce génocide n'est pas interdite, au contraire des autres génocides dont la dénégation est punie par la loi. La question de cette reconnaissance est également soulevée par la communauté arménienne pour s'opposer à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne, tant qu'elle ne reconnaîtra pas le génocide des Arméniens. Un trauma psychique devient bien là une force et un enjeu politiques. On peut se réjouir de ce que lorsque cette question entre dans le débat d'opinion public, pour nous cela constitue une reconnaissance, l'effectuation du regard du tiers, à défaut du regard de l'auteur. Cette question entre dans les débats, entre dans les critères politiques de Copenhague, du fait même que lorsqu'il est question d'un hypertraumatisme psychique, nous sommes en plein cœur du politique et en plein cœur des valeurs humaines qui fondent notre société. Je voudrais conclure en revel1ant sur cet idée que la relation qu'entretient une société avec le trauma psychique est révélatrice de son degré d'humanisme.

Références Convention de l'Organisation des Nations Unies contre la torture et autres peines et traitements cruels, inhumains et dégradants, New York, 10 décembre1984. http:// untreaty.un.org/EN GLISH/bible/ englishinternetbiblel partI / chapterIV / treaty14.asp Convention Européenne des Droits de l'Homme, Titre I, article 3. http://lexin ter.net/UE / conven tion_ europeenne_ des_ droits_ de_l'homme.h tml Loi relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 : Loi n °2001-70 du 29 janvier 2001, Journal Officiel de la République Française,n025 du 30 janvier 2001, p 1590.

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et traum.a
Michèle Guillaume-Hofnungl

Résumé L'auteure insiste sur la nécessité de dégager la médiation juridique des confusions qui tendent à la caractériser actuellement: confusion entre fonction d'autorité et médiation, syndrome de Monsieur Jourdain, confusion entre médiation et conciliation, médiation pénale, médiation-réparation, supposée adoucir la justice et désengorger les tribunaux. La médiation ne doit pas se substituer à la justice, mais doit intervenir après le processus juridique. Il s'agit d'un processus de communication éthique reposant sur la responsabilité et l'autonomie des participants, le médiateur devant être indépendant et sans pouvoir décisionnel ou consultatif, opérant par entretiens confidentiels pour rétablir le lien social, la prévention ou le règlement de la situation en cause. A ce titre, elle peut jouer un rôle important dans la résolution de situations traumatiques, que ce soit à un niveau individuel ou à un niveau politique. Mots clés Trauma; médiation; Droit; désambigüation ; éthique; politique. Summary The author underscores the necessity to extricate law mediation from the confusion with different notions that tends to be associated with it : confusion between authority and mediation, «Monsieur Jourdain syndrome », confusion between mediation and conciliation, penal mediation, reparative mediation. Mediation should not replace justice, but should intervene after trial has been completed. She defmes it as process of ethical communication resting on the responsibility and autonomy of the parties; the mediator should be independent, without decisional nor consultative powers, operating through confidential interviews to reestablish a social bond, a prevention or settlemment of the conflict. This process can playa significant role in the solution of traumatic situations, whether individual or collective.

des Facultés de droit, Vice-présidente du Comité des droits de l'Homme et des questions éthiques CNF/UNESCO, Membre du Conseil national consultatif de la médiation familiale, auteure du Que-sais-je? sur La médiation.

1 Professeure

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Keywords Trauma; mediation;

law; disabiguation

; ethics;

politics.

Je vais vous demander un peu d'indulgence dans la mesure où, appartenant à la tribu des juristes, je manipule très malle vocabulaire de votre spécialité. Je ne voudrais toutefois pas commencer sans remercier le Professeur Sauvagnat de m'avoir invitée à participer à cette réflexion collective. Je tiens en particulier à dire que, s'agissant de réfléchir collectivement et de la manière la plus précise possible à la place de la médiation en matière de trauma, l'écueil que je redouterai le plus serait le trop-plein2. Le strict respect de l'académisme juridique conduirait à définir en introduction les deux termes de la communication pour s'acheminer vers la présentation du jeu que le corps de l'exposé va développer entre eux. Cependant la médiation au stade actuel de son histoire3 nécessite un traitement particulier qui conduira à lui consacrer toute une partie à la dégager d'expressions présentées comme équivalentes, avant de se hasarder à formuler des pistes laissant augurer un rôle dans la prise en charge du trauma. Nous avons entendu, tout à l'heure, une brillante mise en parallèle du trop et du trou. A la différence de son auteur, s'agissant de l'objet de ma communication, ce que je crains, c'est le trop. Le zèle vibrionnant qui entoure actuellement la médiation la submerge du trop et risque de la pousser dans le trou. La médiation risque de périr de deux syndromes qui nourrissent le trop plein de médiation. Le premier syndrome que j'appellerai le syndrome de Monsieur Jourdain se manifeste ainsi: « Finalement, à vous entendre parler de médiation, je me demande si comme Monsieur Jourdain je n'ai pas toujours fait de la médiation sans le savoir ». Le second syndrome, qui est assez proche du précédent, consiste à dire : « Je vous entends parler de la médiation. C'est intéressant. Mais moi, finalement, je suis médiateur naturel: on m'a chargé des fonctions de thérapeute, ou on m'a chargé de fonctions d'autorité, on m'a chargé des fonctions d'avocat, etc: je suis médiateur naturel ». Afm d'éviter cet écueil du trop-plein de médiation, je vais dans un premier temps me livrer à un panorama commenté des cas d'utilisation de la médiation, qui la place souvent entre illusion et contrefaçons. Dans
2 Michèle GUILLAU:ME-HOFNUNG Les urgences de la médiation - pour sortir du trompe-I' œil, L'écoledesparents, hors-série septembre 2002 p. 14 et ss. 3 Michèle GUILLAU:ME-HOFNUNG L'histoire de la médiation, Avocatempo, novembre 2004, p. 6 et s., Conseil National des Barreaux.

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un troisième temps je présenterai les précautions permettant à la médiation d'être vraiment une piste originale en matière de trauma, car je pense que la médiation, à condition de savoir de quoi on parle, a vraiment un rôle à jouer en cas de trauma, individuel ou collectif, ainsi que le suggèrera la deuxième partie. La médiation entre illusions et contrefaçons
Dans ce panorama commenté de l'utilisation de la médiation en matière de trauma, je vais décrire les illusions et les limites de la politique nationale de développement des modes alternatifs de règlement des conflits4. Cette expression désigne une série de stratégies d'évitement du recours à une juridiction pour régler les conflits d'une manière douce. La médiation présentée comme une justice douces s'est trouvée prise dans la nébuleuse des modes alternatifs de règlement des conflits et, sans entrer dans les détails, je dirai que dans ce cadre, par un phénomène de contrefaçon collective, on a utilisé le mot médiation à la place du mot conciliation, qui semblait moins innovant, moins mystérieux. La médiation a été récupérée par les pouvoirs publics, qui ont brandi la médiation pénale, probablement la pire chose qui soit arrivée à la médiation6 comme réponse à la violence. Même si les pouvoirs publics n'ont pas explicitement rattaché ce mouvement au trauma, je m'autorise à le faire par une analyse expos!, et pour avoir été témoin impuissante des débuts de cette dérive terminologique de la médiation. Je restitue le raisonnement (que je ne partageais pas) des tenants de la justice douce: le conflit est mauvais, la justice est violente, l'esprit de la médiation7 vient apaiser la société8. C'est ainsi qu'est apparue la piste, dans les années 90, de la médiation-réparation, utilisée quand l'auteur du trauma est un adolescent, qui servira de point d'ancrage à la médiation pénale. On est bien là dans une hypothèse de réparation face à un choc pour la victime, mais comme on le verra dans la deuxième partie, il s'agit sans doute possible d'une utilisation abusive du terme médiation.

4 Pour une description plus complaisante, Pierre CHEVALLIER et al, Les modes alternatifs de règlement des litiges: les voies nouvelles d'une autre justice. La Documentation française, 2003. 5Jean-Pierre BONAFÉ-SCHMI1T, La médiation: unejustice douce,Syros, 1992. 6 Michèle GUILLAU:ME-HOFNUNG, La médiation: une justice du pauvre? Annonces de la Seine n° 20. 1996. 7 Pour illustration de ce courant d'idéalisation imprudente de la médiation: Jacqueline MORINEAU, L'esprit de la médiation,érès 1998. 8 Non violence actualité, Pratiques de médiation, Charles-Léopold Mayer NV A 2000.

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Par la suite, une loi du 4 janvier 1993 est venue étendre le champ possible de la médiation pénale. L'idée qui l'a sous-tendue pouvait paraître louable, de permettre à la victime de rencontrer le mis en cause pour examiner si, grâce à une médiation, ils pouvaient se mettre d'accord, éviter le procès. Il est très important de réfléchir à cette volonté d'éviter le procès, parce qu'elle place la médiation dans un univers équivoque, celui de la nébuleuse des modes alternatifs de règlements de conflits, affecté d'un rôle de désengorgement des tuyaux de la Justice: ce que j'appelle l'effet Destop@ (du nom de ce produit miracle qui débouche les plomberies engorgées). Et puis derrière la vague, la vogue de la médiation pénale, il y a aussi l'idée que le procès est lui-même un traumatisme; donc: évitons le double traumatisme pour la victime, évitons à la victime de régurgiter sa souffrance devant un juge. Il me semble que lorsque la médiation est pensée dans ce cadre l'on oublie trop souvent une dimension fondamentale, heureusement présente dans la communication précédente: la fonction curative du Droit, de la Justice. Le Droit n'est pas uniquement la technique professionnelle d'êtres bizarres, les juristes. Le Droit, c'est selon la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, l'instrument fondamental de la protection des individus. Il en va de même de la Justice. Le juge n'est pas uniquement cette personne vêtue d'hermine ou de rouge et de noir; il est, dans la théorie des démocraties occidentales, le protecteur de l'individu. Donc, placer la médiation - en particulier la médiation pénale - dans cette idéologie d'évitement du Droit et de la Justice n'est pas totalement sans inconvénients9. C'est pourquoi il y a d'autres pistes en matière pénale. Il y a l'idée de placer la médiation pénale après le procès; une fois que la Justice est passée avec ses effets réparateurs, lorsque tout ce qui a été dit précédemment est à l'œuvre. Une fois que le Droit est passé, que la Justice a été dite, il va bien falloir que le mis en cause continue de vivre dans la même société. Il est important que grâce à la médiation, il puisse renouer avec le lien social. C'est ce qu'a très bien perçu l'Eglise Mennonite aux Etats-Unis. Elle ne conçoit la médiation qu'après le procès pénal, et jamais comme une alternative. Ainsi, la médiation a pu être vue dans un autre courant, vous le voyez, elle n'est pas un long fleuve tranquille; de plus, c'est un fleuve qui a beaucoup de bras. Pour le courant dont je fais partie, la médiation est un processus de création, de re-création, voire même de réparation du tissu social. Voici

9 Michèle GUILLAUI\Œ-HOFNUNG, Libertés, juillet 1999, nOl0S p 39 et s.

La médiation dans le cadre judiciaire, Hommes et

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LE TRAUMA PSYCHIQUE

la définition que je propose dans la troisième édition de mon Que-saisje ? (2005) : «La médiation est un processus de communication éthique reposant sur la responsabilité et l'autonomie des participants, dans lequel sans pouvoir de trancher ou de un tiers - impartial, indépendant, proposer (sans pouvoir décisionnel ou consultatif) avec la seule autorité que lui reconnaissent les médieurs - favorise par des entretiens confidentiels l'établissement, le rétablissement du lien social, la prévention ou le règlement de la situation en cause ». Ainsi conçue, la médiation a probablement beaucoup à faire dans une réflexion sur le trauma. Soit pour éviter le conflit, soit pour permettre malgré les conflits de restaurer le lien social. Cela étant, il est important de réfléchir au conflit. Je pense qu'il y a des zones de convergence entre le conflit et le trauma: le conflit peut provoquer un trauma, et le conflit peut résulter lui-même d'un trauma. Mais, alors que le trauma semble n'avoir que des inconvénients, le conflit n'est pas aussi négatif. Il y a à réfléchir sur la valeur positive du conflit. Je ne sais pas si vous avec réfléchi à l'éventuelle valeur positive du trauma, mais il y a très certainement une valeur positive du conflit: c'est à travers le conflit que l'on se structure individuellement. Je suis toujours très inquiète quand j'entends parler de société sans conflits. Hanna Arendt à bien montré que l'idéal totalitaire, c'est une société sans conflits 10. Voici donc les deux pistes:

Médiation et trauma: les pistes
La médiation, si elle sort des illusions et des contrefaçons, peut être une réponse au trauma, même, dans la vague des « modes alternatifs des règlements de conflits », ou bien après le procès tel que cela a été dit par J.-F. Six en particulier ou encore dans ces fonctions que j'ai mises en exergue précédemment et qui ont été assez bien élucidées à l'occasion d'un séminaire européen sur "La médiation sociale", organisé en septembre 2000 à Créteil. J'avais eu à y présenter un projet de recommandation pour une définition de la médiation à l'échelon de l'Union Européennell. Le rapport préparatoire de V. Delbos12 a montré que dans les pays du nord de l'Union Européenne, la médiation sociale a souvent été conçue comme une réponse permettant le remaillage social. La piste de médiation à l'échelon international est, me semble-t-il, tout
10

Sur la valeur positive du conflit, Jean-François SIX, Le temps des médiateurs, Le

Seuil 1990. 11Union Européenne, Séminaire "La médiation sociale, nouveaux modes de résolution des conflits de la quotidienne", Créteil 21-23 septembre 2000, p. 69 et s., Ed. de la DIV.
12 ibidem p. 56.

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