//img.uscri.be/pth/c70d565ebeb49bcb24f6be598b4be03395cfa4dd
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LE TRAUMATISME DE L'ENFANT CACHÉ

De
252 pages
L'auteur se propose d'appréhender le traumatisme des enfants cachés sous l'occupation nazie et d'analyser les répercussions à court et à long termes. Après avoir souligné le caractère indicible du traumatisme et son incidence au niveau de la personnalité actuelle de l'individu, il s'est également efforcé d'expliquer le long silence des enfants cachés dont la souffrance a été intériorisée. Enfin, il a fait apparaître le rôle crucial que présente le témoignage des enfants cachés en proposant de l'insérer dans une véritable préparation des jeunes à la vie sociale centrée sur la prévention du racisme et la construction d'un monde plus fraternel.
Voir plus Voir moins

LE TRAUMATISME DE L'ENFANT CACHE
Répercussions psychologiques à court et à long termes

DU MEME AUTEUR

FRYDMAN M. et JAMBE R., S'infonner pour se fonner. Utilisation d'un matériel de référence: expériences et perspectives, Ed. Labor, Bruxelles - Paris, décembre 1978. FRYDMAN M. et ALLEGAERT J., S'autofonner dans l'enseignement technique et professionnel, Ed. Labor, mars 1986. FRYDMAN M., Les habitudes tabagiques. Comment les démystifier, Ed. Labor, septembre 1987. FRYDMAN M., Télévision et violence. Bilan et réponses aux questions des éducateurs et des parents. Coll. du XXe siècle, Ed. Médicales et d'Infonnations Sociales, Charleroi, Février 1993.
FR YDMAN M., Le traumatisme de l'enfant caché. Répercussions à court et à long tennes, Ed. Quorum, 1999. psychologiques

FRYDMAN M., Televizio es agressio, Ed. Pont, Budapest 1999.

MARCEL FRYDMAN

LE TRAUMATISME DE L'ENFANT CACHE
Répercussions psychologiques à court et à long termes
Préface de Serge Klarsfeld

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2142-7

A Olivier, avec toute mon affection.

REMERCIEMENTS
Un demi-siècle s'est écoulé depuis cette époque où plus de soixante enfants juifs, cachés au château Thomas Philippe, à Culdes-Sarts, ont échappé à la déportation et à la mort. La publication du présent ouvrage nous donne l'occasion, aujourd'hui, d'exprimer notre profonde gratitude à tous ceux qui, en dépit des risques, ont collaboré à ce sauvetage.

Nous songeons, en premier lieu, à Hélène Van Hal, la directrice de l'institution et à ceux qui, oeuvrant en amont, dans le cadre de la Section Enfance du Comité de Défense des Juifs, réussirent à trouver les caches grâce auxquelles quatre mille enfants ou adolescents furent soustraits aux desseins de l'Occupant. Citons, entre autres, Yvonne et Gert Jospa, Maurice Heiber, Andrée Gueulen, Brigitte Moons ainsi que les organismes non juifs dont la coopération fut capitale et, parmi ces derniers, l'Oeuvre Nationale de l'Enfance où Yvonne Nevejean a fait preuve d'une efficacité extraordinaire, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, le Mouvement Ouvrier Chrétien, les administrations communales, sans oublier les nombreux établissements qui ont
hébergé ces enfants.

Nos remerciements s'adressent également à la population de Cul-des-Sarts qui nous a accueillis chaleureusement et au sein de laquelle le docteur Georges André, au courant de notre situation, fut à la fois notre médecin et un protecteur avisé.

Nous tenons aussi à manifester notre très sincère reconnaissance aux hommes et aux femmes qui, dans l'immédiat après-guerre, ont contribué, par tous les moyens, à la réinsertion des anciens enfants cachés privés du milieu familial. Nous

7

pensons, d'une part, au personnel de l'Aide aux Israélites Victimes de la Guerre et, notamment, à Guy et Anita Mansbach, à Irène Zmigrod, à Karl Zeilinger, à Maître Régine Orfinger, à Paule et Martin Benzen et, d'autre part, à ceux, grâce auxquels un home juif a pu offrir, à des adolescents orphelins victimes de la guerre, des conditions de réadaptation particulièrement favorables qui ont permis d'aboutir à une réussite d'ensemble assurément exceptionnelle: Kurt Muller, Alice Goldschmidt, Henri Taffel et surtout Siegi Hirsch. Par ailleurs, dans le contexte des recherches effectuées sur le terrain, nous avons apprécié, à chacune des phases du travail, l'investissement, mais encore les compétences remarquables étalées par Suzanne Huygens au cours des entretiens cliniques, et nous évoquons, non sans émotion, une collaboration mutuellement enrichissante dont nous gardons le meilleur souvenir.

Enfin, nous avons bien de l'obligation à l'égard d'Anne Jasinski et de François Dekeyser, qui nous ont fait l'amitié de relire très utilement, et avec une vigilance sans faille, à la fois le texte de la première édition et le manuscrit de la seconde afin d'en éliminer les erreurs, les imprécisions ou les ambiguïtés éventuelles. MF.

8

PREFACE
Pendant la Shoah, tous les enfants juifs qui se trouvaient dans les territoires contrôlés, directement ou indirectement, par le Ille Reich, risquaient à tous moments de devenir les victimes de I'hitlérisme. En Belgique et en France occupées, les situations de toutes les populations juives étaient très comparables même si les effectifs étaient fort différents: environ quarante mille Juifs recensés1 comme tels vivaient en Belgique dont dix mille enfants de moins de dix-huit ans; environ cent soixante mille Juifs en zone occupée de France, dont quarante mille enfants. Dans les deux pays, les mesures de persécution ont été quasi simultanées et identiques. Dans les deux pays également, l'effort de sauvegarde des enfants juifs par leur famille, par des organisations juives ou non juives et par la population a été intense. Notons que la proportion d'enfants déportés (20 %) a été sensiblement la même, inférieure à celle (25 %) qu'ils occupaient dans la population juive de ces deux territoires. Pour la France entière, la proportion d'enfants déportés a été moins importante (15 %), car ceux qui vivaient en zone libre (devenue zone sud à partir de l'occupation allemande le Il novembre 1942), ont bénéficié de conditions plus favorables par rapport à celles de la zone occupée dès 1940. En Belgique, comme en France, le danger de l'arrestation était permanent à partir de l'été 1942, aussi bien pour les enfants

continuant à vivre avec leurs parents recensés par l'Occupant que
pour les enfants placés dans des institutions juives contrôlées par
1

En réalité, de cinquante-sixà cinquante-septmille juifs vivaient encore

dans le pays, mais environ quarante mille se sont soumis au recensement imposé par l'Occupant.

9

les Allemands (les foyers de l'Association des Juifs de Belgique ou ceux de l'Union Générale des Israélites de France). Quant aux enfants séparés des parents et cachés dans des institutions ou placés dans des familles d'accueil non juives, s'ils avaient plus de chances d'échapper à la Gestapo, ils se retrouvaient généralement dans des conditions matérielles et psychologiques très difficiles, surtout pour ceux d'entre eux dont les parents avaient déjà été arrêtés. Marcel Frydman a vécu cette triste épopée d'enfant pourchassé. La grande rafle du quartier de Saint-Gilles, à Bruxelles, en septembre 1942, l'a projeté dans la clandestinité à l'âge de douze ans. En avril 1943, le Comité de Défense des Juifs, qui s'était fixé pour mission essentielle de sauver les enfants, l'a emmené à Cul-des-Sarts, un village situé à la frontière française à dix km de Rocroi, où une colonie scolaire est devenue un refuge pour plusieurs dizaines d'enfants et d'adolescents juifs. Parmi ces derniers, un petit groupe d'enfants qui avaient été enfermés durant une nuit à la caserne Dossain, à Malines, à la suite de l'arrestation des cinquante-huit enfants du home de l'A.J.B. de WezembeekOppem. Tous furent libérés grâce à l'intervention de la courageuse reine mère Elisabeth, Allemande d'origine. Si les jeunes Juifs placés à Cul-des-Sarts ont bénéficié de conditions idéales pour échapper à la déportation, le traumatisme de l'enfant caché ne leur a pas été épargné. Psychologue de formation, Marcel Frydman était sans doute bien placé pour appréhender les éléments constitutifs de ce traumatisme et ses répercussions, tant à court qu'à long termes. Tel est, principalement, l'objet du présent ouvrage. Après la guerre, Marcel Frydman n'a pas retrouvé son père et, compte tenu de la santé chancelante de sa mère, il a été forcé de vivre, pendant plusieurs années, dans l'un des homes ouverts, en 1945, par l'Aide aux Israélites Victimes de la Guerre qui avait pris la relève de l'Association des Juifs de Belgique et du Comité de Défense des Juifs. L'auteur nous présente les difficultés de la réinsertion après les souffrances de la période de clandestinité. Dans cette institution, il a toutefois assisté, grâce aux qualités humaines exceptionnelles de l'entourage adulte, au développement

10

de liens quasi fraternels qui se sont noués entre les adolescents et se poursuivent encore un demi-siècle plus tard malgré l'éloignement. C'est là qu'il a découvert le caractère fondamental, pour l'enfant privé de la présence des parents, des relations établies avec les éducateurs et, parallèlement, ce séjour a inspiré une carrière de psychologue et de pédagogue. A l'Université de Mons, le professeur Marcel Frydman a consacré ses premières recherches à la méthodologie de l'enseignement. Après avoir établi expérimentalement l' éducabilité de l'aptitude qui permet d'exploiter un matériel de référence, il a proposé une nouvelle didactique visant à la préparation de l'élève à l'autoformation. Par la suite, ses travaux, entrepris dans des secteurs différents, ont concerné plus spécialement la violence télévisée, la prévention des habitudes tabagiques et le développement de l'attitude altruiste. La première réunion des enfants cachés, qui eut lieu à New y ork en 1991, fut, pour lui, un véritable tournant. A la suite de celle-ci, un nouveau champ d'investigation est devenu un centre d'intérêt prioritaire. Après avoir mis en évidence et décrit le caractère indicible du traumatisme subi, Marcel Frydman dévoile le tabou de l'enfant caché. Celui-ci porte en lui la culpabilité du survivant à qui l'on n'a pas cessé de répéter qu'il a eu de la chance. On l'empêchait ainsi de se plaindre en l'obligeant à intérioriser ce qu'il n'avait pas le droit d'exprimer. Parmi les traces indélébiles relevées, retenons une grande vulnérabilité, une perpétuelle anxiété et, pour les enfants dont les parents furent déportés, le deuil impossible. A ce propos, notons que les fils et les filles de déportés juifs de France, qui nous ont accompagnés dans nos campagnes en Allemagne et en France depuis 1971, et élaboré avec nous la liste des quatre-vingt mille victimes de la Shoah dans I'Hexagone, reconnaissent avoir bénéficié d'une véritable thérapie grâce à cette action militante. Pour Marcel Frydman, la transmission du traumatisme aux enfants des enfants cachés vient s'ajouter aux dommages causés sur le plan affectif et émotionnel.

Il

En conclusion, l'auteur recommande l'indispensable témoignage des survivants afin de prévenir le renouvellement de la cruauté et de l'horreur. Cet ouvrage se lit avec intérêt de la première à la dernière ligne, car I'histoire personnelle nourrit et illustre la réflexion du chercheur. Le psychologue et le pédagogue qu'est Marcel Frydman est issu de l'enfant caché qu'il a été, de même que l'historien du sort des Juifs de France, que je suis, est issu de l'enfant pourchassé et de l'orphelin que j'ai été. Un destin individuel se réalise pleinement lorsqu'il s'exprime dans le domaine collectif qui lui correspond tout à fait. Marcel Frydman restera le chercheur qui aura approché, éclairé et cerné au plus près la problématique des enfants cachés en milieu institutionnel. Serge Klarsfeld Président de l'Association Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France

12

I
LES DEBUTS DE LA CLANDESTINITE

Il était à peine plus de six heures du matin, ce 13 avril 1943, lorsque, accompagné de mon cousin, de deux ans mon aîné, je quittais la maison où neuf Juifs avaient trouvé refuge afin d'échapper aux déportations. Depuis le 8 septembre 1942, nous étions cachés chez un tailleur de pierre - Oscar Dumeunier -, à deux pas du cimetière d'Etterbeek, situé à Woluwé-Saint-Lambert, à la périphérie de l'agglomération bruxelloise. Dans ce quartier calme et relativement éloigné du centre de la ville, on ne rencontrait pratiquement pas de soldat allemand. L'appartement qui avait été mis à notre disposition se trouvait au-dessus d'un café désaffecté. On accédait à l'étage par l'arrière du bâtiment, après avoir traversé l'atelier du propriétaire, c'est-à-dire sans éveiller l'attention. Le seul problème qui paraissait se poser, au départ, était celui du ravitaillement. De toute évidence, la prudence la plus élémentaire commandait aux adultes de ne pas sortir pour effectuer des achats dans le voisinage. En effet, tous avaient un accent étranger plus ou moins marqué qui aurait attiré l'attention et risquait donc de les rendre suspects. Cette tâche, par conséquent, était assumée par l'un des enfants et, en règle générale, on me la confiait. Le lendemain de la grande rafle de la gare du Midi, à Bruxelles, une amie de la famille accourut au saut du lit. Elle ne s'était manifestement pas encore libérée du choc émotionnel qu'elle avait subi quelques heures auparavant. Avant de déménager, Bella Zielicki avait tenu à nous avertir du véritable drame auquel la population juive était, désormais, confrontée. Que s'était-il passé? Au cours de la nuit du 3 au 4 septembre, dans une

13

zone où résidait une partie importante de la population juive de Saint-Gilles, la Gestapo avait investi plusieurs rues. Celles-ci furent complètement fermées à la circulation, tandis que les maisons étaient fouillées une à une. Tous les Juifs, hommes, femmes, enfants, vieillards ou malades furent arrêtés et transférés à la caserne Dossain, à Malines. Nous savons, aujourd'hui, qu'ils ont complété le VIle convoi dont le départ pour Auschwitz eut lieu le 8 septembre. Si Bella Zielicki et les siens n'ont pas été déportés, c'est tout simplement parce qu'ils ont choisi et pris le risque de ne pas réagir aux cris des collaborateurs belges qui accompagnaient les Allemands - descendez avec vos cartes d'identité! - et aux tambourinements dont ils martelaient la robuste porte d'entrée de l'immeuble fermée à double tour. Celle-ci, heureusement, n'a pas été enfoncée, mais les deux fillettes du couple avaient néanmoins pu être confiées à une famille non juive de la maison voisine. Une échelle avait permis le passage du mur qui séparait les deux jardins. Est-il nécessaire de spécifier les étapes successives de la politique anti-juive élaborée par les Nazis? Celle-ci n'a pas été imposée brusquement comme dans les pays de l'Est européen, mais appliquée progressivement, par petites touches afin d'endormir la conscience des autres citoyens. La situation des Juifs de Belgique, sous l'occupation allemande, s'était sérieusement aggravée au cours de l'été 1942. Comme l'a rappelé Maxime Steinberg (1983), la législation antisémite, entamée en octobre 1940, s'est achevée en septembre 1942, alors que la déportation avait déjà commencé. Les deux premières ordonnances ont été élaborées le 28 octobre 1940 et publiées dans le Moniteur allemand du 5 novembre. La première a défini le statut des Juifs - l'appartenance à la communauté juive était fondée sur l'hérédité biologique - et exigeait, sous peine de sanctions, leur inscription dans un registre spécial établi, à leur intention, à l'administration communale et qui fut appelé ultérieurement le registre des Juifs. Environ 40.000 des 57.000 Juifs qui vivaient en Belgique à l'époque se sont soumis à ce recensement sans se rendre compte qu'il s'agissait de la première étape d'un processus que les Nazis ont appelé la solution

14

finale, un euphémisme à l'aide duquel ils désignaient le génocide programmé du peuple Juif. La seconde interdisait aux Juifs certaines fonctions et activités publiques et visait plus particulièrement les fonctionnaires, les avocats, les enseignants et les journalistes qui se trouvaient, dès lors, dans l'impossibilité d'exercer leur profession. Deux décrets du 3 1 mai 1941 ont soumis les entreprises juives et, notamment, les commerces Juifs à l'obligation de l'affichage (l'affiche devait comporter la mention entreprise juive en allemand, en français et en néerlandais). A partir de ce moment, nous avons assisté à une accélération des mesures anti-juives. Le mois suivant, tous ceux qui s'étaient soumis au recensement initial ont été convoqués à l'administration communale et, à l'aide d'un tampon, on a apposé sur leur carte d'identité, en caractères rouges de grande dimension, les mots Juif et Jood. C'est également à partir du mois de juin 1941 que les salles de cinéma, les théâtres, et les terrains de sports ont été interdits aux Juifs. Dès le mois de juillet, les Juifs n'avaient plus le droit de posséder une radio. En septembre 1941, un nouveau décret limitait la libre circulation des Juifs confinés, désormais, dans quatre villes du pays (Anvers, Bruxelles, Liège et Charleroi) et soumis à un couvrefeu plus strict que celui imposé aux autres citoyens. Ils n'avaient plus le droit de quitter leur domicile entre 20 heures et 6 heures du matin. Une ordonnance du 25 novembre 1941 a décrété la création de l'Association des Juifs de Belgique (habituellement désignée par le sigle A.J.B.) dont tous les Juifs étaient tenus d'être membres2.

2

La mise en place de l'A.J.B. devait permettre, aux Nazis, de répondre à un double objectif. D'une part, dans la mesure où il était impensable d'installer un ghetto urbain en Belgique, l'Occupant désirait parachever l'exclusion des Juifs de la société belge en les enfermant dans un ghetto administratif. D'autre part, cette instance devait offrir le relais juif dont la

15

L'ordonnance du 17 janvier 1942 interdisait aux Juifs de quitter le pays. Celle du 8 mai 1942 a défini les modalités d'application aux Juifs des conditions de travail d'un caractère spécial et elle impliquait la création de camps de travail obligatoire. L'ordonnance du 27 mai 1942 a imposé le port de l'étoile jaune dès le 7 juin à tout Juif à partir de l'âge de cinq ans et elle préparait en quelque sorte les premières rafles, qui eurent lieu à la fin de l'été. Enfin, celle du 1er septembre 1942 interdisait, dorénavant, la fréquentation de toutes les écoles du pays à tous les enfants juifs, alors que les premières rafles venaient de se produire. Avant d'entrer dans la clandestinité, nous habitions dans le haut Saint-Gilles, c'est-à-dire en dehors du quartier juif et nous avions donc échappé à la première rafle. Mais quelle allait être la durée du répit? De toute évidence, nous étions réellement en danger et une solution devait être rapidement trouvée. Si, dans un premier temps, les déportés étaient principalement des jeunes gens, apparemment astreints au travail obligatoire à la suite d'une convocation que leur adressait l'A.J.B., les mesures adoptées, ensuite, par l'Occupant n'avaient plus rien à voir avec la contribution forcée à l'effort de guerre initialement annoncée. On ne pouvait encore imaginer, à l'époque, les méthodes d'extermination de masses consciencieusement mises au point par les Nazis pour aboutir à la solution finale, mais la déportation de personnes, manifestement inaptes au travail, ne présageait rien de bon. La première mesure à envisager était le déménagement et il n'y avait assurément pas de temps à perdre. L'un de nos voisins travaillait à la Société d'inhumation de la communauté israélite. Grâce aux relations qu'il avait nouées dans l'exercice de sa profession, il a rapidement découvert l'endroit qui allait servir de cache aux deux familles. Malheureusement, quelques semaines plus tard, cet homme a répondu à une convocation de la Gestapo et, vêtu du costume de cérémonie qui lui paraissait constituer une

Section des Affaire Juives de la Gestapo avait besoin pour compléter des effectifs trop limités et pour préparer et effectuer les déportations.

16

protection suffisante, il s'est rendu volontairement au quartier général de l'avenue Louise pour disparaître àjamais. Oscar Dumeunier et sa femme, nos nouveaux propriétaires, qui nous avaient sous-loué une partie de leur maison, étaient parfaitement conscients du risque. Celui-ci était vraisemblablement aussi un acte de résistance vis-à-vis de l'Occupant. Les Dumeunier nous ont accueillis avec bienveillance et ils nous ont apporté aussi une aide non négligeable sur le plan moral. J'ai encore en mémoire certaines soirées passées chez eux, à l'occasion desquelles nous écoutions ensemble les nouvelles de la guerre transmises par les émissions en français de la radio de Londres. Les Dumeunier avaient trois enfants dont les deux aînés, René et Jeanne, déjà adultes, coopéraient aux activités de l'entreprise familiale. Par contre, Freddy, le plus jeune, toujours écolier, a fréquemment été, pour mon cousin et pour moi-même, un compagnon de jeu. Malgré les restrictions imposées par la clandestinité, il nous emmenait, de temps à autre, le dimanche, au stade du White Star où nous assistions ensemble à un match de football. Divers épisodes de la vie de cette époque, liés les uns aux autres par les circonstances dans lesquelles ils s'inséraient, et qui n'avaient pas été rappelés depuis cinquante ans, me reviennent à la mémoire. Ainsi, par exemple, je revois encore avec une certaine précision le visage de Michel Kantor au domicile duquel - situé rue de l'Église à Saint-Gilles - je me suis rendu avec un camarade pour lui dire au revoir. Nous l'avions connu dans un mouvement de jeunesse sioniste où il avait rempli la fonction de Madrih3. Il était âgé de dix-huit ans à peine. Convoqué parmi les premiers à Malines, Michel devait s'y rendre le lendemain. Il plaisantait avec les membres de son groupe qui avaient tenu à le saluer. En souriant, il nous a dit qu'il ne pouvait pas oublier sa convocation, car, ajouta-t-il, on risque de ne pas m'accepter... Peu de temps après notre installation à Woluwé-SaintLambert, chez les Dumeunier, nous avons été soumis à une expérience bien plus traumatisante encore. Parmi les tailleurs de pierre dont l'occupation concernait essentiellement le cimetière
3 Terme hébraïque que l'on peut traduire par chef

17

d'Etterbeek, un seul était juif. Cet homme s'appelait Neuman et son activité était restée importante, car le cimetière comportait une aire réservée à la population israélite de Bruxelles. Neuman était le confrère avec lequel les Dumeunier avaient les rapports les plus étroits. Presque un ami, il n'était certainement pas considéré comme un concurrent. Lorsque les commandes de monuments funéraires dépassaient les possibilités de son entreprise, il confiait les dalles destinées à la crypte à René Dumeunier, le fils aîné d'Oscar, afin d'y graver les caractères hébraïques préalablement dessinés par Neuman. Ce dernier a-t-il cru que sa profession le mettait à l'abri? Toujours est-il que, dans son atelier de l'avenue Georges Henri, il continuait à travailler à visage découvert. Au cours d'une fin d'après-midi, madame Dumeunier est entrée brusquement dans l'appartement que nous occupions à l'étage. En pleurs, elle s'est écriée: on est en train d'arrêter Neuman. Nous nous sommes tous approchés de la fenêtre d'où il était possible d'apercevoir, sans être vu, à moins d'une centaine de mètres, une voiture devant la maison. Nous avons assisté, impuissants et angoissés, à l'embarquement du prisonnier. Ultérieurement, nous avons appris que cette arrestation s'était effectuée avec brutalité. Au moment où l'ouvrier de Neuman a voulu prendre congé de son patron, il en a été empêché par l'un des Rexistes qui a hurlé: on ne dit pas au revoir à un Juif. Quelques semaines plus tard, j'avais été chargé de l'une ou l'autre course et, une fois de plus, je longeais l'avenue Georges Henri, l'artère commerçante de ce quartier. Un homme, qui se déplaçait à assez vive allure, en arrivant à ma hauteur, a posé la main sur mon épaule et il m'a demandé: Tu n'es pas à l'école? Nous avions perdu l'habitude, il est vrai, d'organiser les activités de la vie quotidienne en tenant compte des horaires scolaires. De mon côté, surpris et pas préparé du tout à pareille investigation de la part d'un inconnu, j'ai dû fournir une réponse sans doute peu pertinente. Puis, en m'excusant, je suis entré dans le premier magasin venu où j'ai attendu, fort ému, que l'inconnu disparaisse. De longues minutes se sont écoulées avant que je ne pusse retrouver un rythme cardiaque normal.

18

De tels événements se déroulaient dans un contexte constamment anxiogène. Celui-ci, selon toute vraisemblance, était suscité par l'action conjuguée de diverses variables dont les effets, pour plusieurs d'entre elles, étaient antérieurs à la guerre. Songeons, avant tout, aux expériences particulièrement pénibles que de nombreux Juifs adultes avaient accumulées dans plusieurs pays d'Europe de l'Est où l'antisémitisme était profondément ancré dans les esprits et les pogroms fréquents. Ces expériences étaient généralement racontées aux enfants et transmises d'une génération à l'autre. Même dans les familles où elles étaient occultées, l'anxiété qui marquait le psychisme de la plupart des parents juifs était néanmoins communiquée à travers le non-dit ou par les réactions anxieuses des Juifs adultes dans de nombreuses situations de la vie sociale. L'identification aux Juifs persécutés ailleurs et, plus spécialement, aux Juifs chassés d'Allemagne ou d'Autriche, après l'avènement du nazisme, dans des conditions souvent dramatiques, les nouvelles alarmantes reçues des ghettos polonais dès 1940, l'insertion plus ou moins malaisée des immigrés au sein de la société belge où certains d'entre eux, confinés dans l'illégalité, ne disposaient même pas du permis de travail imposé aux étrangers, ont très probablement eu aussi une incidence. Tous ces facteurs ont dû contribuer au développement d'un fond d'inquiétude, voire d'angoisse qui, inévitablement, était transmis d'une génération à la suivante. Enfin, je conserve le souvenir des réactions xénophobes dont les enfants juifs étaient fréquemment les victimes dès le début de la scolarité. Combien de fois n'ai-je pas été traité de sale juif par des élèves de mon âge ou à peine plus âgés? Je devais vraisemblablement connaître, dès lors, une fragilité particulière face aux agressions ou aux menaces de l'environnement. Les rues étaient à peu près désertes à l'heure du rendez-vous matinal qu'Andrée Gueulen nous avait fixé la veille. Cette jeune fille, une institutrice d'une vingtaine d'années, était devenue, en mars 1943, l'une des collaboratrices non juives du Comité de Défense des JUifS4(le C.D.J.) dont la cheville ouvrière de la section
4

Le Comité de Défense des Juifs était affilié au Front de l'Indépendance la principale organisation de résistance de Belgique. Ce Comité, forcément clandestin, était composé de représentants des groupes et des

19

enfance était Yvonne Jospa. Andrée avait accepté d'assumer une tâche assurément non dénuée de risques et sa motivation s'est trouvée accentuée par la suite, après la déportation de certaines de ses jeunes élèves juives en juin 1943. Il s'agissait de rendre visite aux familles juives vivant dans la clandestinité, de leur donner les explications indispensables, de proposer le placement des enfants, au besoin de convaincre les parents et, enfin, de coordonner la suite des opérations. Des feuilles sur lesquelles un nom et l'adresse d'une cache avaient été notés lui étaient régulièrement confiées. Ces informations étaient apprises par coeur, tandis que tous les papiers devaient, ensuite, être brûlés. Au cours de ses déplacements, Andrée n'emportait donc pas de données compromettantes - sauf en mémoire - et ces dernières n'auraient pu être appréhendées si, par malheur, elle avait été arrêtée. Andrée Gueulen est venue à deux reprises dans notre appartement de Woluwé. La première visite lui a permis de
présenter la proposition, principaux interlocuteurs d'enregistrer l'accord des adultes - ses à ce stade -, de décrire schématiquement

les modalités du processus, mais également de fixer déjà un nom d'emprunt de manière à établir une fausse carte de ravitaillement. On m'a donné la possibilité de choisir mon nom de famille. Tout en ne modifiant pas mon prénom, j'ai adopté celui d'un camarade de classe, Jean Laune, dont je gardais un bon souvenir. Il était gentil, excellent élève et, de surcroît, son nom avait, pour moi, des consonances agréables. La seconde visite eut lieu à peine quelques jours plus tard, me semble-t-il, et, à cette occasion, Andrée a fourni des informations partielles à propos du déroulement des événements du lendemain. Le problème avait déjà été résolu pour les deux enfants
partis politiques juifs et comportait une administration municipale clandestine qui couvrait l'ensemble du pays et un service de l'enfance cachée. C'est Yvonne Jospa qui se chargeait de trouver les caches destinées aux enfants juifs. A cette fin, elle a établi des rapports étroits avec une série d'organismes non juifs, tels l'Oeuvre Nationale de l'Enfance, le Comité des Eglises, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, le Mouvement Ouvrier Chrétien, les syndicats et les administrations communales qui fournissaient les faux papiers et, plus spécialement, les cartes de ravitaillement.

20

les plus jeunes. Ma petite cousine allait bénéficier d'un placement familial, à Itterbeek, une localité pas trop éloignée de la capitale, où elle était attendue l'après-midi. Dans mon cas, la solution retenue était celle de l'institution. Cette dernière se trouvait à la frontière française - le nom du village n'était pas communiqué - et, pour y arriver le soir, il fallait partir de grand matin. Je devais donc rejoindre Andrée, à la gare du Nord, dès sept heures du matin. Le réveil avait sonné à cinq heures, car on ne pouvait pas se permettre d'arriver en retard et les adieux furent assez brefs. Ce n'est toutefois pas sans émotion que j'ai quitté les personnes avec lesquelles j'avais partagé, pendant sept mois, cette vie clandestine dont seuls les enfants arrivaient à s'évader à certains moments. Je pense, en particulier, à mon oncle et à ma tante, qui assumaient le rôle de substituts parentaux à mon égard. En effet, ma mère avait eu la possibilité, précédemment, à la suite d'une affection respiratoire bénigne, d'être insérée parmi les malades d'un sanatorium de la province d'Anvers, où elle est restée jusqu'à la fm de la guerre. Quant à mon père, lors du déclenchement de la guerre germano-polonaise, il se trouvait à Varsovie et nous n'avions plus de ses nouvelles depuis longtemps. Au moment du départ, il m'en coûtait surtout de me séparer de mon cousin. Compte tenu de son âge et de sa maturité plus grande, il était devenu pour moi un modèle. Quoi qu'il en soit, s'il constituait, par excellence, un objet d'identification, il répondait aussi, dans la situation de carence paternelle et maternelle que les circonstances m'avaient imposée, à un besoin intense de sécurisation. Je comprenais et j'acceptais les mesures prises par la représentante du C.D.J., mais, en cette période marquée par les déportations, et âgé de douze ans à peine, je partais seul, sans aucun soutien familial, vers un lieu inconnu et personne ne pouvait prédire la durée probable du séjour. Nous devions emprunter un tramway de la ligne n° 83 dont la station terminale, au square de Meudon - d'où l'on accédait directement au cimetière d'Etterbeek -, était visible des fenêtres de notre appartement. Pour aller au centre de la ville et atteindre la gare du Nord, nous devions prévoir à peine plus d'une demi-heure à une époque où les problèmes de circulation ne se posaient pas et à un moment de la journée où les usagers étaient forcément très rares.

21

Mon état émotionnel s'est progressivement atténué au cours du trajet. La douceur de la température a-t-elle eu, à cet égard, un effet favorable? Depuis le rude hiver que nous venions de passer, durant lequel j'avais réellement souffert du froid et même contracté des engelures, j'avais, pour la première fois, la sensation agréable de goûter la suavité de l'air printanier. J'ai encore un vague souvenir du parcours qui s'est poursuivi en silence. Mon cousin ne s'exprimait guère. Pour ma part, j'étais déjà dans un autre univers. Je vivais un rêve éveillé où ma nouvelle identité, Marcel Laune, prenait une place essentielle. Dorénavant, pour tous mes interlocuteurs j'allais être quelqu'un d'autre et je devais me préparer, on l'avait suffisamment souligné, à jouer un rôle adéquat, à ne pas prononcer une seule parole qui eût permis de suspecter .. .. mon orIgIne JUIve. A la gare du Nord, la rencontre prévue eut lieu conformément aux dispositions adoptées la veille. J'appris alors que nous devions attendre l'arrivée d'un second enfant. Accompagné par sa mère, Emile Thiry, également âgé de douze ans, n'a pas tardé à nous rejoindre. Les adieux, dès lors, n'ont pas duré plus de quelques instants. Emile a embrassé sa mère sans savoir qu'il ne la reverrait malheureusement jamais. Après le départ de sa maman et de mon cousin, nous nous sommes immédiatement dirigés vers les quais et nous avons pris le train de Mons. Au cours du trajet vers la capitale du Hainaut, qui m'a paru très long, car les arrêts étaient fréquents, quelques précisions nous furent fournies quant à la destination de notre voyage. Ce train omnibus nous a déposés à Mons avec un sérieux retard, assez habituel, à l'époque, mais la micheline qui assurait la correspondance vers Chimay, attendait. Dans un compartiment de troisième classe de ce second train, j'ai eu le loisir d'observer des individus, qui, par leur accent et par leur accoutrement, se distinguaient nettement des habitants de la capitale. A notre arrivée à Chimay, le retard était, cette fois, trop important pour ne pas manquer le tram à vapeur qui devait nous conduire à Cul-des-Sarts, un village distant de vingt et un kilomètres. Trois départs étaient prévus chaque jour: le matin, à midi et en soirée. A défaut du deuxième, nous avons dû nous résoudre à attendre le dernier tram.

22

Nous disposions donc de plusieurs heures de battement et, après avoir absorbé un bol de soupe avec un morceau de pain et bu une limonade dans un petit café proche de la gare, nous nous sommes promenés. Une femme a accosté Andrée en offrant du beurre en fraude à cent vingt francs le kilo. Nous avons appris que ce prix était trop élevé pour la région rurale dans laquelle nous nous trouvions. A partir de 17 heures 30, nous avons effectué le dernier tronçon de notre voyage pour en atteindre le terme vers 19 heures. Le véhicule avançait avec peine et plus de quatre-vingt-dix minutes furent nécessaires pour franchir les dix-huit kilomètres qui séparaient Chimay de l'entrée de Cul-des-Sarts. Après une marche d'une dizaine de minutes, nous sommes arrivés, enfin, au château Thomas Philippe où, à partir de ce 13 avril 1943, j'ai poursuivi, en milieu institutionnel, ma vie d'enfant caché.

23

II MA VIE D'ENFANT CACHE A CUL-DES-SARTS

Le village

C'est à l'extrémité sud-ouest de la province de Namur, aux confins de l'Escallière - en Hainaut - et des localités françaises de Regniowez et de La Taillette, que se trouve le village de Cul-desSarIs situé à douze kilomètres de Couvin, à vingt et un kilomètres de Chimay et à dix de Rocroi. Au début des années 1940, un millier de personnes y menaient une existence paisible assez représentative, sans doute, de celle ordinairement observée en région rurale. Une caractéristique particulière mérite cependant d'être relevée. L'éloignement par rapport aux grandes villes du pays et les difficultés de communication encore accrues par la guerre ne favorisaient, certes pas, les déplacements. Dès lors, pour les habitants de la localité qui, dans leur grande majorité du moins, n'avaient jamais vu leur capitale, l'univers géographique se réduisait généralement à une zone triangulaire, accessible à vélo, comprise entre Couvin et Chimay, d'une part, la frontière française de l'autre, où la distance à franchir n'excédait pas quinze à vingt kilomètres. Le nom du village Cul-des-Sarls - le fond des sarts - aurait pour origine les dernières concessions de terres effectuées par le Prince-Evêque de Liège à quelques bûcherons qui s'y étaient fixés. Vers 1550, l'endroit, qui se trouvait aux extrémités de la

25