//img.uscri.be/pth/f48d03e8a7d459a67159acce0f76d9eb50d79d4e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Le Traumatisme de la naissance

De
292 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Otto Rank. Au début de l'année 1924, Otto Rank, qui commençait à s'écarter de la doctrine freudienne classique, publia un livre iconoclaste qui allait le rendre célèbre: "Le Traumatisme de la naissance". Il y soutenait l'idée qu'à la naissance tout être humain subit un traumatisme majeur qu'il cherche ensuite à surmonter en aspirant inconsciemment à retourner dans l'utérus maternel. Autrement dit, il faisait de la première séparation biologique d'avec la mère le prototype de l'angoisse psychique. Cette thèse, proche de celle que commençait à élaborer Melanie Klein, allait être adoptée, à quelques variantes près, par tous les représentants de l'école anglaise: non seulement par les kleiniens, qui lui donneront un contenu différent en situant l'angoisse de séparation dans la relation ambivalente de l'enfant avec le sein de la mère, mais aussi par les Indépendants, de Donald Winnicott à John Bowlby, qui ne cesseront de s'interroger sur l'aspect biologique et existentiel du phénomène de séparation. Loin de s'en tenir à une conception classique du complexe d'Œdipe, Rank s'intéressait donc déjà à la relation précoce (et préoedipienne) de l'enfant à sa mère et à la spécificité de la sexualité féminine. De l'intérêt porté au père, au patriarcat et à l'Œdipe classique, il passait à une définition du maternel et du féminin, et donc à une critique radicale du système de pensée du premier freudisme, trop exclusivement fondé à ses yeux sur la place du père et le phallocentrisme.


Voir plus Voir moins
OTTO RANK
Le Traumatisme de la naissance
Influence de la vie prénatale sur l’évolution de la vie psychique
individuelle et collective
Traduit de l’allemand par Samuel Jankélévitch
La République des Lettres
DÉDICACE
À SIGMUND FREUD
à l’explorateur de l’inconscient,
au créateur de la psychanalyse,
est dédié ce travail.
« D’après l’antique légende, le roi Midas poursuivi t longtemps dans la forêt le
vieux Silène, compagnon de Dionysos, sans pouvoir l ’atteindre. Lorsqu’il réussit
enfin à s’en emparer, le roi lui demanda quelle éta it la chose que l’homme devait
préférer à toute autre et estimer au-dessus de tout. Immobile et obstiné, le démon
restait muet, jusqu’à ce qu’enfin, contraint par so n vainqueur, il éclatât de rire et
laissât échapper ces paroles : « Race éphémère et m isérable, enfant du hasard et
de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu’il vaudrait mieux pour toi ne
jamais connaître ? Ce que tu dois préférer à tout, c’est pour toi l’impossible : c’est
de n’être pas né, de ne pas être, d’être néant. Mai s, après cela, ce que tu peux
désirer de mieux, c’est de mourir bientôt. » »
NIETZSCHE,L’Origine de la tragédie
p. 90 de la traduction française de J. Marnold et J . Morland
AVERTISSEMENT
Les considérations qui suivent représentent un essa i d’utiliser les données
fournies par la psychanalyse en vue de l’explicatio n de l’évolution totale de
l’humanité, voire de l’humanisationen général. Et qu’on nous entende bien : il ne
s’agit pas ici d’une simple « application de la psy chanalyse aux sciences
humaines » : ce que nous nous proposons, c’est de faire ressortir les modifications
que la pensée psychanalytique est susceptible de fa ire subir à toute notre
conception de l’homme et de l’histoire humaine, laq uelle n’est, en dernière analyse,
que l’histoire du développement de l’esprit humain et de ses créations.
Ce qui nous encourage dans cette tentative, c’est le fait qu’en nous rendant
accessibles les couches les plus profondes de l’inc onscient et en nous faisant
assister à quelques-unes des manifestations les plu s caractéristiques et les plus
fondamentales de celui-ci, la psychanalyse a montré du même coup que la
conscience, au sens générique du mot, s’étend bien au-delà des limites qu’on avait
l’habitude de lui assigner. Le savoir scientifique lui-même n’étant qu’une
appréhension consciente de ce qui avait été précéde mment latent, il en résulte que
tout élargissement de la conscience, obtenu par la psychanalyse, constitue un fait
de nature à enrichir nos connaissances scientifique s. Or, en un point donné de
l’investigation scientifique, point que nous précis erons plus loin, on constate qu’une
bonne partie de l’évolution organique, c’est-à-dire biologique, ne peut être
« comprise », à son tour, qu’à la lumière du « psyc hique », de ce « psychique » qui
contient, avec tous les restes de l’évolution, notre appareil de la connaissance lui-
même, dont la puissance et l’efficacité augmentent considérablement avec le
progrès de nos connaissances relatives à l’inconsci ent.
J’utilise donc quelques expériences psychanalytique s, pour m’élever à des
considérations et à des hypothèses d’un ordre très général. Et je tiens à répéter que
cette tentative n’a rien de commun avec les nombreu ses « applications » de la
psychanalyse, dont nous avons déjà tant d’exemples. J’ajouterai encore que, sans
attacher aux « applications » thérapeutiques de la théorie psychanalytique de
l’inconscient plus de valeur qu’il ne convient, j’a i la conviction de ne pas franchir les
limites de la conception psychanalytique, que j’esp ère, au contraire, réussir à faire
reculer dans les deux directions. Ce n’est pas par l’effet d’un simple hasard que la
psychanalyse, cessant d’être uniquement un procédé thérapeutique, pour devenir
une théorie de la vie psychique inconsciente en gén éral, a quitté le terrain de la
médecine qui lui avait donné naissance et s’est éte ndue à presque toutes les
sciences humaines, jusqu’à devenir un des plus puis sants mouvements
intellectuels des temps modernes. Sans doute, l’hom me psychiquement malade, qui
avait fourni à la psychanalyse son point de départ, ne cessera pas de contribuer à
son élargissement et à son approfondissement ultéri eurs : il n’en reste pas moins
qu’à l’heure où nous sommes, cette origine première , ce point de départ
s’estompent devant les nouvelles perspectives qui s ’ouvrent à nous ; qui donc
pense encore à la ville qui avait fourni à Christop he Colomb les moyens pratiques
de réaliser son immense découverte ?
Après avoir essayé de tracer une rapide histoire de l’évolution de la
psychanalyse elle-même, telle qu’elle s’est effectu ée à la suite de l’application
conséquente de la méthode créée par Freud, et de la théorie à laquelle elle a servi
de base, nous nous attacherons à montrer que l’aperception immédiate de
l’inconscient est susceptible de nous fournir des d onnées d’un ordre infiniment plus
compréhensif et général. Ceux qui sont familiarisés avec la manière de procéder
particulière à l’investigation psychanalytique ne s eront pas surpris d’apprendre que
cette investigation, qui, dans ses détails et dans l’ensemble, commence à la surface
psychique, finit, à mesure qu’elle pénètre dans les profondeurs de plus en plus
cachées et de moins en moins accessibles de l’âme, par s’arrêter devant un point
qui constitue, en même temps que la limite qu’il lu i est interdit de franchir, sa base
et sa justification. Après avoir exploré dans tous les sens et dans toutes les
directions l’inconscient, ses contenus psychiques e t les mécanismes compliqués
qui président à la transformation de l’inconscient en conscient, on se trouve en
présence, tant chez l’homme normal que chez les suj ets anormaux, de la source
dernière de l’inconscient psychique, et on constate que cette source est située dans
la région du psychophysique et peut être définie ou décrite dans des termes
biologiques : c’est ce que nous appelons letraumatisme de la naissance,
phénomène en apparence purement corporel, que nos e xpériences autorisent à
envisager cependant comme une source d’effets psych iques, d’une importance
incalculable pour l’évolution de l’humanité, en nou s faisant voir dans ce
traumatisme le dernier substrat biologique concevab le de la vie psychique, le noyau
même de l’inconscient. C’est, on le sait, en partan t de ce noyau que Freud a pu
édifier la première psychologie vraiment compréhens ive et scientifique ; et les
considérations que nous développons dans ce travail se justifient et ne sont
intelligibles que pour autant qu’on tient compte de s données que la psychanalyse
nous a fournies concernant la structure et le fonctionnement de notre appareil
psychique.
Après avoir montré qu’il est possible de donner une base biologique à
l’inconscient, c’est-à-dire au psychique proprement dit, découvert et exploré par
Freud, nous essaierons de présenter dans un tableau synthétique toute l’évolution
psychique de l’humanité, en la mettant précisément en rapport avec ce mécanisme
biologique de l’inconscient qu’est le traumatisme d e la naissance. Et lorsque nous
aura été révélée toute sa signification, telle que l’a fait ressortir la psychanalyse, et
que nous aurons assisté aux tentatives sans cesse renouvelées de le surmonter
auxquelles se livre l’individu au cours de son exis tence, nous serons étonnés de
constater avec quelle facilité les contenus manifes tes les plus élevés des
productions spirituelles de l’homme se laissent rattacher aux couches biologiques
les plus profondes de l’inconscient. Nous verrons s e révéler une concordance et
une harmonie parfaites entre la base et le sommet, celle-là expliquant et complétant
celui-ci, et réciproquement, ou, pour nous servir d ’une expression de Freud(1),
nous verrons « ce qui faisait partie des couches le s plus profondes de la vie
psychique individuelle devenir, à la faveur d’une é laboration idéale, une des
manifestations les plus élevées (d’après nos jugeme nts de valeur) de l’âme ».
En suivant, jusque dans la région de la biologie pu re, les phases de cette
« élaboration idéale », au cours de l’évolution hum aine, nous constaterons qu’à
travers et en dépit des transformations compliquées de l’inconscient
(transformations que, seule, la psychanalyse nous a fait connaître), le contenu
biologique le plus profond (que seule la répression interne rend méconnaissable) se
retrouve tel quel, sous une forme manifeste, jusque dans nos productions
intellectuelles les plus élevées. Pour la première fois, nous nous trouverons ainsi en
présence d’une loi psychobiologique normale et d’un e portée générale, dont les
limites étroites de ce travail ne nous permettront malheureusement pas de faire
ressortir toute la signification ni d’apprécier tou s les effets. Mais notre but sera
atteint, si nous avons réussi à attirer l’attention sur cette loi qui, malgré sa base
biologique, détermine le contenu de nos productions intellectuelles, et à faire
entrevoir, sans chercher à les résoudre, quelques-u ns des problèmes qu’elle
soulève. Et si nous avons été à même de poser le problème principal et de faire du
moins quelques pas vers sa solution, nous en sommes redevables à l’instrument de
recherche et au mode de penser dont Freud nous a do tés, grâce à sa découverte
de la psychanalyse.
I. LA SITUATION ANALYTIQUE
Dans cette exploration de l’inconscient que je me p ropose d’entreprendre pour
mon propre compte, j’utilise, en plus des expérienc es et observations déjà
acquises, un principe de travail qui avait jusqu’à présent présidé à la recherche
psychanalytique en général. Freud avait déjà attiré l’attention sur le fait que la
psychanalyse proprement dite a été découverte par l a première malade que Breuer
avait traitée en 1881 et dont l’observation (Anna O …) n’a été publiée que beaucoup
plus tard (en 1895) dansStudien über Hysterie. La jeune malade, qui, dans ses
crises, ne comprenait que l’anglais, avait donné le nom detalking cure("cure de
conversation") à ses entretiens avec son médecin pe ndant ses états d’hypnose. Et
quelquefois, en plaisantant, elle parlait de cette cure comme d’un « ramonage de
cheminée » (chimney sweeping). Lorsque la nouveauté surprenante des
expériences et des données de la psychanalyse eut s oulevé contre celle-ci des
adversaires impitoyables qui n’hésitèrent pas à déc larer que ces expériences et ces
données étaient le produit de l’imagination corromp ue de Freud, celui-ci ne trouva à
opposer aux attaques dont il était l’objet qu’une réponse bien simple, mais
décisive : nul cerveau humain, avait-il l’habitude de dire, n’aurait été capable
d’inventer des faits et enchaînements pareils, en d ehors de l’observation directe de
la réalité. Aussi est-on bien en droit de dire que non seulement l’idée fondamentale
de la psychanalyse, mais aussi son élaboration ulté rieure sont en grande partie
l’œuvre des malades eux-mêmes et que c’est à eux qu e nous sommes redevables
des matériaux qui ont permis à Freud de réunir en u ne synthèse compréhensive et
de ranger sous des lois générales ses observations partielles, fragmentaires et
isolées.
C’est en suivant cette voie sur laquelle l’analyse s’est avancée pas à pas, en
dépit de tous les obstacles et de toutes les résistances, qu’on constate combien
Freud avait raison de dire que les malades sont tou t fait de bonne foi lorsqu’ils
prétendent ignorer ce qui se passe en eux. La tâche de l’analyste consiste
précisément à les mettre en présence des faits les plus intimes de leur vie
psychique, à rendre manifestes les enchaînements ré primés, à combler les lacunes
amnésiques, à faire ainsi ressortir, aux yeux du ma lade, le « sens » de sa maladie
et la signification de ses symptômes. La prétention des malades, autrement dit
l’ignorance qu’ils accusent, se justifie donc parfa itement au point de vue
psychologique, étant donné que les manifestations q u’ils présentent sont des
manifestations (ayant subi, il est vrai, une déform ation pathologique) de
l’inconscient, tout comme celles de l’homme de géni e, du visionnaire, du fondateur
d’une religion, du philosophe, du poète, de l’auteu r d’une grande découverte. Si la
connaissance psychologique, qui repose sur une intu ition psychique, n’est possible
qu’à la faveur d’une aperception et d’une compréhen sion progressives de
l’inconscient, on peut dire que l’aptitude à connaître elle-même a pour condition une
élimination, une dissociation des refoulements qui cachent à nos yeux ce que nous
cherchons. La valeur scientifique des psychanalyses pratiquées sur autrui consiste
uniquement en ce qu’elles nous obligent à supprimer chez les autres, souvent au
prix de grands efforts, des répressions qui nous éc happent, lorsqu’il s’agit de nous-
mêmes, et en ce qu’elles nous permettent ainsi d’ob tenir un accès vers de
nouvelles régions de l’inconscient. C’est la seule méthode d’exploration
psychanalytique qu’on puisse qualifier d’objective, et c’est sous l’influence d’un
nombre incalculable d’impressions concordantes que je me suis décidé à prêter de
nouveau une oreille attentive aux enseignements de l’inconscient, en pénétrant
dans des régions devant lesquelles on s’était arrêté jusqu’à présent avec beaucoup
d’incrédulité et d’hésitation.
En soumettant à la psychanalyse un assez grand nomb re de cas, j’ai été frappé
par le fait que, dans la phase finale de l’analyse, laguérison, lorsqu’elle
commençait à s’effectuer, se reflétait régulièremen t dans l’inconscient sous une
forme symbolique, qui était celle de lanaissance. J’ai essayé, dans un autre travail
(2)n le rattachant à d’autres, de donner de ce fait une explication théorique, e
particularités caractéristiques du processus de gué rison (à l’identification avec le
médecin, entre autres). Je disais dans ce travail q u’il s’agissait là manifestement
d’un phantasme bien connu, celui de laseconde naissance, familier à tous les
psychanalystes et dans lequel s’exprime la volonté de guérison des malades :
n’entendons-nous pas souvent des convalescents décl arer qu’ils se sentent
« renaître à une vie nouvelle » ? Et, dans le même travail, je proposais d’interpréter
ce fait comme une véritable sublimation, le malade, une fois entré en
convalescence, se trouvant en état de renoncer, à l a faveur de l’analyse, à la
fixation infantile de la libido qui trouve générale ment son expression dans le
complexe d’Œdipe. Autrement dit, renonçant la fanta isie infantile qui consiste dans
le désir d’offrir en don à son père un enfant, par une sorte de substitution à la mère,
il en vient à se considérer lui-même comme l’enfant (spirituel) nouveau-né du
psychanalyste.
Bien que les matériaux réunis dans le travail en qu estion, ainsi que toutes les
particularités du processus de la guérison, semblen t justifier et confirmer pleinement
cette manière de voir, je n’en avais pas moins à te nir compte aussi bien du
caractère infantile que du caractère « anagogique » du « phantasme de la seconde
enfance », auquel Jung, négligeant ses tendances li bidinales, avait accordé une
valeur exagérée et théoriquement fausse. L’existenc e de l’enchaînement d’idées
dont je m’occupe ici n’a jamais été niée(3); mais ce qui me troublait, c’était
l’impossibilité où je me trouvais de découvrir le s ubstrat réel d’une manifestation qui
n’a fait défaut dans aucun des cas que j’ai eu l’oc casion d’observer.
Les choses en étaient là, lorsque je me suis trouvé un jour en présence d’un cas
particulièrement net, dans lequel une résistance ex cessivement forte contre les
tentatives de dissociation de la libido de transfert, pendant la phase finale de
l’analyse, avait revêtu la forme de la fixation infantile à la mère. L’analyse de
nombreux rêves m’a révélé d’une façon indiscutable que cette fixation à la mère, qui
semblait se trouver à la base de la fixation analytique, représentait les premiers
rapports, purement physiologiques, entre l’enfant e t le corps de la mère. Cette
découverte m’a fourni l’explication de la reproduction régulière du « phantasme de
la seconde naissance » et m’a permis de saisir, grâ ce à la psychanalyse, son
substrat réel. Le « phantasme de la seconde naissan ce » de mon malade n’était
pas autre chose qu’une répétition de sa naissance a u cours de l’analyse : en se
détachant de l’objet libidinal, représenté par le p sychanalyste, le malade avait
l’illusion de reproduire exactement sa séparation d ’avec le premier objet libidinal,
autrement dit sa séparation d’avec sa mère, au mome nt de sa première, de sa
véritable naissance.