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Le Travail

De
434 pages

J.-B. Say définit ainsi le travail : « Le travail est l’action suivie à laquelle on se livre pour exécuter une des opérations de l’industrie, ou seulement une partie de ces opérations. » Cette définition a le tort, dans la forme, de subordonner la définition du travail à celle de l’industrie, et dans le fond, de restreindre le travail au travail industriel.

J.-B. Say n’a pensé qu’à l’économie politique ; mais d’abord l’industrie n’est pas l’unique objet de l’écenomie politique, et ensuite, une bonne définition doit comprendre tout le défini.

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Jules Simon
Le Travail
AVERTISSEMENT
DE LA QUATRIÈME ÉDITION
Au moment où je publie cette quatrième édition duTravail,loi sur les sociétés de la coopération n’est pas encore votée ; mais nous connaissons les résultats de l’enquête. La plupart des témoins appelés avaient contribué à propager le mouvement coopératif. Onze d’entre eux, sur quarante-trois, ou l’avaient combattu, ou avaient exprimé des doutes sur son avenir. Les trente-deux déposants qui, par leurs actes ou p ar leurs écrits, ont pris part au mouvement coopératif, ont été unanimes pour demander la plus grande liberté — toute la liberté — en matière d’association, sous la seule e t unique réserve de la publicité des réunions et des opérations. Je ne saurais dire combien je me réjouis de voir ce tte opinion se répandre parmi les ouvriers et leurs amis. C’est la vraie doctrine politique et sociale. L’État n’est pas chargé de gouverner nos affaires privées à place ; nous avons, nous devons avoir, même le droit de nous tromper. Le seul droit que nous n’ayons pas est celui de tromper les autres. On ne peut donc nous imposer qu’une seule chose, c’est la publicité. Cette doctrine, qui est encore aujourd’hui nouvelle, parce que les sociétés vont de la réglementation à la liberté, paraîtra bientôt tout simple et toute unie. Et en effet, la logique veut qu’après avoir aboli les douanes internationales, on laisse libre la lutte entre les citoyens, comme on a rendu libre la lutte entre les peuples. Certes, les hommes de science et d’expérience ont b eaucoup de conseils à donner aux fondateurs de sociétés coopératives ; ils ont le droit et le devoir de leur apprendre à quel moment, dans quels lieux, suivant quelles cond itions une association peut prospérer. Ces conseils sont d’autant plus opportun s et utiles, qu’ils ne sont que des conseils, et qu’ils varient nécessairement avec les circonstances. Mais la loi ne varie pas ; elle est uniforme ; elle est stable. Elle est la même pour Paris et pour un village ; elle est en 1867 ce qu’elle était en 1808, M. Rouhe r a beau dire que la législation elle-1 même peut progresser . Elle le peut et elle le doit ; mais elle ne fait que suivre le mouvement, ce qui veut dire qu’elle a commencé par le gêner. L’histoire du commerce et de l’industrie depuis soixante ans en est la preuve . L’administration, a été obligée de fermer les yeux ; les tribunaux n’ont pas appliqué la loi. C’est une situation mauvaise à tous les points de vue : elle est équivoque ; elle engendre l’arbitraire ; elle déconsidère la loi ; elle ralentit le progrès. Il faut, je le reconnais, que l’administration soit respectée et la loi forte ; mais elles ne peuvent l’être qu’à condition de se renfermer dans leurs bornes légitimes. L’intérêt de l’administration est d’être limitée au bien dont on ne peut se passer, et pour lequel on ne peut la remplacer. L’intérêt de la loi est d’être strictement limitée à la répression des actes qui blessent à la fois la justice et l’intérêt général. Plus on étudie les problèmes politiques et sociaux, et plus on arrive à cette conviction : que la Liberté est nécessaire à l’Ordre, et qu’elle lui suffit.
Paris, le 7 janvier 1867.
1En me répondant. Page 518 de l’Enquête.
PRÉFACE
Voici un livre qui traite une bien grande question, et qui s’appuie sur deux grands principes : la liberté et l’association. J’ai voulu faire l’éloge du travail et de ceux qui travaillent. J’ai voulu montrer que le travail intellectuel et le travail manuel sont frères ; que le travail et le capital ont la même origine et les mêmes droits ; que le capitaliste d’aujourd’hui est le travailleur d’hier ; que le travailleur d’aujourd’hui peut être le capitaliste de demain ; que beaucoup de querelles ont pour cause un malentendu ; qu’il suffit le plus souvent, pour résoudre un problème, d’en bien comprendre les termes, et pour réconcilier des adversaires, de les rapprocher l’un de l’autre et de leur apprendre à se connaître. Un bon livre sur le travail serait celui qui enseignerait aux patrons la démocratie et aux ouvriers les affaires. Deux principes dominent toute la question : la libe rté d’abord ; c’est le premier et le plus grand besoin. La liberté est également nécessaire dans l’État, dans le marché, dans l’atelier. Sans la liberté, il n’y a pas de justice . Dépendez-vous d’un homme ? S’il est juste, il pourrait ne pas l’être : son honnêteté n’est qu’un heureux hasard. Dépendez-vous du règlement ? Qui l’a fait ? D’où prend-il son autorité ? Qui en garantit la justice ? Il ne faut dépendre que de soi. Toute doctrine qui supprime la liberté supprime l’homme. L’association est très-nécessaire à la liberté : elle donne de la force à ceux qui n’ont pas de force. La liberté, sans-la liberté de s’associer, aboutirait tôt ou tard à l’oppression ; elle reconnaîtrait le droit des minorités, mais ell e en supprimerait l’usage. Par l’association volontaire, le droit est en même temps reconnu et armé ; il devient un fait, ce qui équivaut à dire que, par elle, la société devient juste. Ceux qui liront ce livre y trouveront des faits exacts, et peut-être quelquefois des vues utiles. Tout honnête homme y reconnaîtra à chaque page l’enthousiasme de la liberté et un dévouement sans bornes à la démocratie. Les questions que je touche soulèvent bien des dissentiments ; je désire que mes adversaires m e traitent comme je les ai traités moi-même, avec une sorte d’amour pour les intention s droites, et en tous cas avec la plus grande impartialité. Pourquoi disputer, quand la vie est si courte ? Il ne s’agit que de chercher et de prouver. Pour moi, qui ai dépassé la moitié de la vie, je-ne m’occupe plus de savoir si je plais, mais si je sers.
CHAPITRE PREMIER
LA DÉFINITION DU TRAVAIL
1 J.-B. Say définit ainsi le travail : « Le travail est l’action suivie à laquelle on s e livre pour exécuter une des opérations de l’industrie, ou seulement une partie de ces opérations. » Cette définition a le tort, dans la f orme, de subordonner la définition du travail à celle de l’industrie, et dans le fond, de restreindre le travail au travail industriel. J.-B. Say n’a pensé qu’à l’économie politique ; mai s d’abord l’industrie n’est pas l’unique objet de l’écenomie politique,etune bonne ensuite, définitioncomprendre doit tout le défini. En général, ce n’est pas rendre ser vice à l’économie politique, que de l’isoler. Au contraire, plus elle se laissera pénétrer par la philosophie, plus elle gagnera en solidité et en importance. Une bonne définition du travail doit tenir compte de l’élément subjectif, c’est-à-dire de la volonté, et de l’élément objectif, c’est-à-dire du résultat produit, ou au moins voulu. A ce point de vue, on peut accepter la première partie de la définition proposée par J.-B. Say : « Le travail est une action suivie, à laquelle on se livre dans un but déterminé ; » une action suivie, c’est-à-dire prolongée ou renouv elée, parce que l’idée de travail implique toujours celle d’une certaine durée ; une action à laquelle on se livre dans un but déterminé, parce qu’une série, même régulière, de m ouvements, ne constitue un travail que si elle est dirigée vers un but. J.-B. Say prop ose, dans la partie objective de sa définition, de dire que ce but doit être l’exécution d’une opération industrielle ; mais on ne voit pas pourquoi il restreint ainsi le but du trav ail. Descartes travaille quand il écrit le Discours de la méthode ;Newton travaille quand il cherche la loi de la gravitation ; Gluck travaille quand il composeAlceste ; un roi travaille quand il discute les affaires de l’État avec ses ministres ; un prêtre qui prépare ou qui prononce un sermon, travaille. Aucun de ces travaux n’a le caractère industriel. On peut ajouter, si l’on veut, qu’il n’en est aucun, pas même la composition d’un sermon ou d’un opéra, qui ne s’offre par certains côtés aux méditations de l’économiste. Il faut donc exprimer à la fois, dans la seconde partie de la définition, tous les buts sérieux que l’homme peut proposer au développement de ses facultés ; ce qui revient à dire que le travail est « l’action suivie à laquelle on se livre pour produire un résultat utile. » Le travail est souvent stérile : on cherche une loi qu’on ne peut trouver ; on construit un pont, et le jour où il est achevé, il s’écroule. Ce n’en est pas moins du travail, parce qu’en le faisant, on s’est proposé un résultat utile. Les prisonniers anglais qui marchent dans une roue, ne travaillent pas. Le mouvement qu’on leur impose a pour but de les fatiguer et non pas de les utiliser. La fatigue est distincte du travail ; elle en est un accident, elle n’en est pas l’essence. Elle est la compagne fidèle de notre travail et de nos plaisirs. Le travail a donc nécessairement pour but, au moins dans l’intention de celui qui le prescrit ou de celui qui s’y livre, un résultat uti le, c’est-à-dire en d’autres termes, la production d’une richesse. La richesse est tout ce dont on peut tirer parti pour l’amélioration des conditions de la vie. Il y a des richesses naturelles et des richesses produites par le travail ; celles-ci ne peuvent être qu’une transformation. La terre est un e richesse naturelle ; l’industrie humaine en augmente considérablement l’importance, d’abord en lui appliquant le principe de la propriété et ensuite en la cultivant. Parmi les richesses naturelles, les unes, telles que la terre féconde, rendent des services même avant le travail ; les autres, telles que la plupart des métaux, ne servent à rien par el les-mêmes et ont besoin d’être
appropriées. Avant que l’industrie les ait mises en œuvre, elles sont plutôt une matière de richesse qu’une richesse proprement dite. Le travai l équivaut presque à une création quand il transforme un objet absolument sans valeur en objet d’une utilité réelle et permanente. Par exemple, d’un peu de terre sans auc une valeur, un potier fait une cuvette, un artiste fait une statue. Un forgeron tr ansforme un morceau de fer en outil. Voilà des valeurs considérables créées avec des matières sans valeur. La société dans son ensemble peut être enrichie par le travail bien dirigé de ses membres ; elle peut être appauvrie, ou par leur ina ction, ou par leur travail quand il est mal conçu et mal dirigé. Tout, dans la société huma ine, dépend du travail humain, qui peut aider la nature quand elle est favorable, la m àter et même l’utiliser en la transformant, quand elle est rebelle. Assurément les richesses ne sont pas indivises et n e le seront jamais ; elles ne sont pas partagées par portions égales, et ne pourront j amais l’être : il n’en est pas moins positif qu’il importe à la société et même aux plus pauvres des membres qui la composent, que la quantité de la richesse totale soit la plus grande possible. Il lui importe donc que tout le monde travaille. Elle est à cet égard comme le propriétaire d’usine, pour qui le chômage est mortel, non-seulement parce qu’i l ne gagne pas, mais parce qu’il continue à dépenser sans rien gagner. Elle nourrit tout son personnel, les oisifs comme les travailleurs, et par conséquent ceux qui ne tra vaillent pas la constituent en perte de deux façons : par leur dépense et par la privation de gain qu’ils lui imposent en annihilant dans leur personne un instrument de production. C’est ce que S. Paul dit aux fainéants en termes assez durs : Quum essemus apud vos, hoc denunciabamus vobis : quoniam si 2 quis non vult operari, nec manducet . » En résulte-t-il pour la société comme pour le propriétaire d’usine le droit d’exclure les parasites et les oisifs ? Non vraiment, car il y a entre la société humaine et les agrégations d’individus qu’elle renferme dans son sein cette différence, qu’elle existe par une loi nécessaire, et les sociétés par la volonté de leurs fondateurs. Un patron n’est gouverné que par l’équité, par le contrat qu’il a signé, et par sa volonté. Une association est déjà moins libre à l’égard de ses membres, parc e qu’elle est obligée de subir la décision de la majorité, et un pays l’est encore mo ins à l’égard de ses citoyens, parce qu’à la différence des associés, ils ont reçu la lo i et ne l’ont pas choisie. L’anathème célèbre de Rousseau contre l’oisif : « Celui qui ma nge dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas 3 gagné lui-même, le vole . » est vrai pour la loi morale, excessif et par co nséquent faux pour la loi politique ou loi écrite. Non qu’il y ait pour lapolitique un droit différent du droit éternel ;mais le pouvoir politique n’exerce le ministère moral que dans les limites du droit de légitime défense. Il est clair que s’il importe à la société que tout le monde travaille, il lui importe également que tout le monde travaille bien, c’est-à-dire que le travail de chacun produise les meilleurs et les plus nombreux résultats. Entre la faute de ne pas travailler du tout, et celle de ne pas travailler aussi bien qu’on le peut, il n’y a qu’une différence de degré. Le travail le plus productif est celui qui, par la découverte d’un procédé nouveau, diminue la durée ou la dépense de la fabrication, e t augmenté proportionnellement la somme des forces dont l’humanité dispose. Viennent ensuite, dans l’ordre de l’importance de leurs résultats, les travaux directement productifs de richesse. Le travail indifférent est celui qui n’a pour mobil e que le gain, pour effet qu’un déplacement de la richesse, avec profit pour un ind ividu, mais sans profit ni perte pour l’humanité. Telle est, par exemple, la concurrence entre deux marchands, lorsqu’il n’en résulte ni un perfectionnement dans les produits, ni une plus grande circulation. Il y a une sorte de travail qui n’est pas seulement improductif, mais destructif et
nuisible. Si le propriétaire d’un terrain, sur le point d’être dépossédé, abat un arbre fruitier et le débite, il y gagne quelques fagots dont la valeur est loin d’être échangeable contre celle de tous les fruits que l’arbre aurait pu produire. L’opération de couper cet arbre n’en est pas moins un travail, car elle est utile à celui qui la fait ; il suffit même pour qu’il y ait travail, qu’il en attende une utilité quand même ce tte utilité lui ferait défaut. Mais c’est alors un travail doublement stérile ; ou plutôt il n’est pas seulement stérile, il est nuis. le, puisque la richesse créée au profit d’un seul est a chetée au prix d’une richesse plus considérable dont profiterait directement ou indirectement la masse. La facilité de circulation est un des éléments constitutifs de la richesse. L’or enfoui au fond d’une mine n’est une richesse qu’à la conditio n de pouvoir être extrait avec avantage pour l’exploitant ; une fois l’extraction opérée, la valeur du lingot d’or varie, non-seulement suivant la quantité de l’or actuellement en circulation et les lois générales de l’offre et de la demande, mais en raison directe du prix de transport qui lui fait subir une dépréciation égale aux intérêts perdus et aux dépenses faites. L’annihilation de la valeur de l’or est très-rare ; il en est tout autrement, p ar exemple, du fer et de la houille qui valent trop peu par eux-mêmes pour supporter de grands frais. L’art de faire circuler les richesses et de les augmenter par la circulation ne consiste pas seulement à créer des voies rapides et des moyens économiques de transport : une législation bien faite, une police exacte, en assurant la facilité et la sécuri té des transmissions, deviennent des sources de bénéfices très-effectives, et dont l’importance peut se calculer et s’exprimer par des chiffres. Il n’est pas moins important de choisir avec intelligence le point d’arrivée, c’est-à-dire de porter la valeur échangeable dans les lieux où elle sera le plus demandée et le mieux rémunérée. Aucune valeur n’est absolue. La vapeur, le crédit, la paix, la police, l’étude approfondie de la géographie et des conditions générales du commerce créent réellement de la richesse en permettant de tirer tout le parti possible de la richesse déjà créée. On a dit à tort que la circulation utile était celle qui abrégeait la distance entre le désir et son objet ; cette formule serait juste si notre intelligence était infaillible et nos désirs toujours bien réglés. Il fallait dire que la meilleure circulation est celle qui abrège la distance entre le besoin et son objet, ou, ce qui revient au même entre le désir légitime et son objet. Enfin, quand la richesse est créée et portée dans l es lieux où elle est nécessaire, il reste à la distribuer, ce qui rentre uniquement dans le domaine de la loi. Étant données deux nations également peuplées, également policées, vivant en pleine paix, avec les mêmes aptitudes, les mêmes moyens de circulation et la même quantité de richesses : la plus riche des deux sera celle qu i aura les meilleures lois sur la propriété et sur la transmission de la propriété. La totalité de la richesse d’un peuple ne peut être bien employée qu’à lacondition d’être bien répartie.mauvaise répartition Une de la richesse en entraîne fatalement la déperdition ; au contraire, une bonne répartition de la richesse en. rend l’augmentation presque infa illible. Il n’y a pas sur ce point de différence entre la politique, l’économie politique et la morale ; ces trois sciences, qui ne doivent jamais différer par le but, emploient ici les mêmes moyens. La loi qui augmente la richesse totale et qui garantit à chacun la plus gr ande part de bien-être, est en même temps la loi la plus juste. Elle n’est pas juste parce qu’elle augmente la richesse de tous et le bien-être de chacun ; mais elle augmente la r ichesse de tous et le bien-être de chacun, parce qu’elle est juste. L’intérêt particulier qui est en général le plus gr and auxiliaire de la production de la richesse, sacrifie assez souvent une richesse consi dérable mais commune, à une richesse moindre, mais privée. Dans la plupart des cas, il y a un compte à régler entre la communauté et l’individu. Après l’opération faite, l’avoir total de l’humanité est-il
augmenté dans une proportion supérieure à la perte ? Alors tout est dans l’ordre. Si au contraire le résultat de l’opération inflige à la m asse une perte de richesse et tourne au profit exclusif de l’individu par voie de déplacement, il est clair que l’individu s’est enrichi aux dépens de la masse, et que son activité a été funeste à l’humanité. S’ensuit-il pour un membre de la famille humaine le droit de prétendre une part sur le produit du travail d’un autre, ou pour la société t out entière le droit de gouverner et de diriger le travail de ses membres dans le sens des intérêts généraux ? Nullement. La justice veut que chacun ait un droit exclusif sur le produit de son travail, et la société n’a pas d’autre devoir que de réprime r les atteintes portées par les entreprises d’un citoyen aux droits légitimes de to us les autres et de chacun d’eux. L’intérêt général et particulier est ici, comme toujours, d’accord avec la justice ; car sans appropriation et sans liberté, point d’émulation ni de travail. Il y a un abîme entre le dogme sage et bienfaisant de la solidarité humaine, et les rêveries cruelles du communisme ; et quoique chacun des éléments qui com posent la richesse totale, ou la plupart de ces éléments, soient l’objet d’une appropriation individuelle, l’augmentation de la richesse totale n’en profite pas moins à l’humanité et à chacun de ses membres. Il résulte de ces définitions qu’il est très-désira ble que tous les travailleurs emploient leurs facultés à augmenter la richesse totale, et s urtout qu’aucun d’eux ne diminue la richesse totale pour augmenter sa richesse particulière. Ce résultat étant très-désirable, on. peut affirmer que la nature a créé des forces m orales spécialement destinées à le préparer et à l’atteindre. Elle est sans cesse attentive à conserver ou à rétablir l’ordre : ce qu’elle fait par ses lois d’une manière infaillible dans le monde de la nécessité, elle le facilite et le prépare, dans le monde de l’activité volontaire et libre, par les idées et les sentiments qu’elle dépose en nous. Le principe du d evoir, qui est la règle de l’activité humaine, et l’intérêt bien entendu, qui en est le c onseiller, préviennent et corrigent les écarts de la passion, et empêchent les hommes de détruire l’humanité. On discute quelquefois pour savoir si l’homme doit prendre pour but-de sa vie l’utile ou le juste, en d’autres termes, l’intérêt ou le Devoir. Il est permis sans doute de songer à son intérêt ; il est louable de travailler pour l’intérêt des siens, pour les intérêts généraux de l’humanité. Mais s’il y a une vérité qu’il importe de mettre à l’abri de tous les sophismes, c ’est que le Devoir est le seul et le souverain maître des actions humaines. C’est pour lui et par lui que nous devons vivre. Il doit être le principe fondamental de toutes les sci ences qui ont pour objet la réglementation de l’activité libre. Toute science a une matière et un principe ; l’intérêt n’est que la matière des sciences politiques. On pe ut varier sur l’intérêt, on peut l’ajourner, le modifier. Il y a avec lui des accomm odements, il n’y en a pas avec la Justice. Elle seule est immuable, indépendante des opinions et des actions des hommes. Elle est à la morale ce que le principe de contradiction est à la logique. C’est en vain que pour donner au calcul de l’intérêt un caractère de solidité, on en appelle à l’identité suprême du juste et de l’utile. Nous savons de science certaine cette identité ; mais il ne 4 nous est pas donné de l’apercevoir dans les faits a vec certitude La passion aune telle vie en nous, que tantôt elle nous empêche de penser , et tantôt elle emploie toutes les ressources de notre intelligence à nous tromper sur les conséquences et les motifs de nos actes. L’intelligence même la plus froide n’a q ue peu de temps à donner à la réflexion, et n’embrasse qu’une faible partie de l’ enchaînement des choses. Il n’y a d’ordre absolu et de succès définitif que pour celu i qui voit tout ; ce que nous appelons avec orgueil le succès, l’ordre établi, n’est pas même une présomption. Quitter la Justice, qui est une intuition de l’absolu, pour suivre ces appréciations vaines, c’est livrer la morale à ses ennemis, c’est-à-dire à la passion et à la force.
er 1Traité d’économie politique,liv. I , ch. 7.
2Ep. B. Pauli ad Thess. II, 3, v. 10. — « Quand nous étions avec vous, nou s vous disions que si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas manger. — Trad. de De Carrières.
3Émile,liv, III. Ed. Musset-Pathay, t. III, p. 550. e e 4Jules Simon,le Devoir,3 partie, chap. 3 ; 7 édition, p. 311 sqq.