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Le travail du corps

294 pages
Les coordinatrices du dossier ont choisi pour parler du corps et du travail trois approches théoriques : une première perspective biologique où le corps est déterminé par des différences naturelles qui seraient à l'origine des inégalités entre les hommes et les femmes ; une seconde approche constructiviste, où le corps serait le produit des discours et de la culture dans lesquels il évoluerait ; une troisième approche considère que nature et culture ont partie liée dans la compréhension et constitution du corps et de ses fonctions sociales.
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TRAVAIL,
L a rev

GENRE ET SOCIÉTÉS
u e d u Mag e

Le travail du corps

12/2004

L'Harmattan
5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan

Italia

Via Bava, 37 10214 Torino Italie

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Directrice de la revue: Secrétaire de rédaction:

Margaret Maruani Anne Forssell

Comité de Rédaction Philippe Alonzo (sociologue, Université de Nantes) Tania Angeloff (sociologue, Université Paris-Dauphine) Madaine Cacouault (sociologue, Université Paris v) Delphine Gardey (historienne, CNRS/Cité des Sciences et de l'Industrie) Annie Labourie-Racapé (sociologue) Jacqueline Laufer (sociologue, Groupe HEc) Laura Lee Downs (historienne, EHESS) Margaret Maruani (sociologue, CSU-CNRS) Monique Meron (statisticienne, DARES) Sophie Ponthieux (économiste, INSEE) Rachel Silvera (économiste, Set/Matisse-Université Paris r) Conseillère éditoriale: Chantal Rogerat Assistante de rédaction: Isabelle Puech Responsables des comptes rendus de lecture: Philippe Alonzo et Marlaine Cacouault
Comité de Lecture: Marzio Barbagli (Italie), Christian Baudelot, Alain Chenu, Anne Cova (Portugal), Anne-Marie Daune-Richard, Cécile Dauphin, Marie Duru-Bellat, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Annie Gauvin, Madeleine Guilbert, Helena Hirata, Marie-Claude Hurtig, Jane Jenson (Canada), Annie Junter-Loiseau, Danièle Kergoat, Beate Krais (Allemagne), Michel Lallement, Marie-Thérèse Lanquetin, Catherine Marry, Danièle Meulders (Belgique), Janine Mossuz-Lavau, Catherine Omnès, Michelle Perrot, Inga Persson (Suède), Carlos Prieto (Espagne), Jill Rubery (Royaume-Uni), Carola Sachse (Allemagne), Sylvie Schweitzer, Olivier Schwartz, Catherine Sofer, Teresa Toms (Espagne), Michel Verret, Eliane Vogel-Polsky (Belgique). Couverture: Maxime Apostolo Maquette: Anne Forssell Correction des épreuves: Maud Fontaine Site web: www.iresco.fr/revues/tgs
Note aux auteurs et bulletin d'abonnement en dernières pages de numéro

Revue semestrielle publiée avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique et du Centre National du Livre
Membre de l'Association des Revues Scientifiques et Culturelles ARSC <http://www.arsc.be>

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7210-2 ISSN : 1294-6303

5 PARCOURS

Louise Vandelac De l'évaluation scientifique à la mobilisation propos recueillis par Annie Labourie-Racapé
29 DOSSIER

citoyenne

coordonné par Tania Angeloff et Annie Labourie-Racapé Le travail du corps 33 Être danseuse contemporaine: Pierre-Emmanuel Sorignet une carrière
«

corps et âme

»

55 Le corps féminin, entre science et culpabilisation. Autour d'une histoire de la cellulite Rossella Ghigi 77 La souffrance inutile: la posture debout statique dans les emplois de service Karen Messing, Maude Randoin, France Tissot, Geneviève Rail, Sylvie Fortin 105 Comment envisage-t-on d'être sage-femme L'intégration professionnelle des étudiants Philippe Charrier quand on est un homme? hommes sage-femmes

125

MUTATIONS

127 Le temps partiel en Pologne Un trompe-l'œil de la segmentation Stéphane Portet

sexuée du marché du travail

145 Virilité et accès aux postes de pouvoir dans les organisations Le point de vue des cadres homosexuel-Ie-s Christophe Falcoz
171 CONTROVERSE

coordonnée par Jacqueline Laufer et Rachel Silvera L'égalité professionnelle, vingt ans après La France est-elle toujours le pays des réformes symboliques? Amy Mazur Une loi inappliquée? Marie- Thérèse Lanquetin L'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes: une exigence politique au cœur du droit des femmes Annie Junter L'inégalité entre les femmes et les hommes dans la haute fonction publique Françoise Milewski

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213

RETOUR SUR...

Le débat sur les retraites par Monique Meron et Rachel Silvera
225 CRITIQUES

Enjeux contemporains du féminisme indien de Danielle Haase-Dubose, Marcelle Marini, Rama Melkote et Susie Tharu par Stéphanie Tawa-Lama Rewal Les uns avec les autres. Quand l'individualisme par Michèle Ferrand La politique familiale de Jacques Commaille, par Hélène Périvier Quand les femmes s'en mêlent de Christine Lavau par Yvonne Knibiehler

Mary E. John,

crée du lien de François de Singly Pierre Strobel et Michel Villac

Bard, Christian

Baudelot et Janine Mossuz-

La métamorphose impensable. Essai sur le transexualisme et l'identité personnelle de Pierre-Henri Castel par Tania Angeloff Politique de la langue et différence sexuelle de Claudie Baudino par Anne-Marie Houdebine Regards... de Cédric Lomba sur: Travailler pour être heureux? Le bonheur et le travail en France de Christian Baudelot, Michel Collac Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord de Olivier Schwartz Les gens d'usine. 50 ans d'histoire à Peugeot-Sochaux de Nicolas Hatzfeld
263 BIBLIOGRAPHIE INTERNATIONALE

Les femmes en Inde Stéphanie Tawa-Lama
269 OUVRAGES REÇUS

Rewal

271

AUTEURS

277 281 285 289

RÉSUMÉS SUMMARIES ZUSAMMENFASSUNGEN RESUMENES

293 295

COUPON COUPON

D'ABONNEMENT D'ABONNEMENT

2004 2005 ET CONSIGNES AUX AUTEURS

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LOUISE VANDElAC,
DE l'ÉVALUATION
À

SCIENTIFIQUE

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CITO'1ENNE

ENTRETIEN AVEC ANNIE

LABOURIE-RACAPÉ-

ouise Vandelac est québecoise. Féministe québecoise au parcours atypique. Ses recherches l'ont conduite vers des domaines multiples qui l'ont éloignée de ses premières réflexions sur le travail domestique. Mais son intérêt pour la situation des femmes revient comme un leitmotiv. Même si son engagement passionné actuel ne porte pas directement sur les femmes ou les rapports de sexe, ce sont ses premières recherches sur les technologies de reproduction et la conciliation vie familiale vie professionnelle qui ont été le déclencheur des travaux qui ont suivi. De ces thèmes qui conditionnent la vie des femmes, elle est passée aux technologies du vivant jusqu'à l'eau, les OGM... ce qui tient à la survie de l'humanité. Conférences, tables rondes, contributions publiées dans des revues spécialisées ou dans la presse, film

L

documentaire réalisé avec son conjoint" Main basse sur les gènes ou les aliments mutants" ont jalonné sa recherche1. Son engagement, déjà féministe et politique, avait imprégné sa vie d'étudiante québécoise des années 68. Ses recherches féministes se sont poursuivies pendant cinq ans en France entre 1976 et 1980. Son retour au Québec marquera un tournant avec de nouveaux chantiers de recherche citoyenne selon ses propres termes.

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5

Entretien avec Annie

Labourie-Racapé

Sa passion au service de causes vitales pour l'avenir de la planète et la médiatisation de ses recherches, de ses propos, de ses actions mis au service de ces causes, en font un personnage tout à la fois très reconnu mais aussi questionné par le monde
de la recherche. A travers son histoire et ses positions elle nous

invite à nous poser la question de la place de l'intellectuel (le) et de la recherche dans nos sociétés. Entre évaluation scientifique et mobilisation citoyenne les tiraillements sont grands. Nécessité d'approfondir un thème de recherche et exigence de partage des connaissances s'entremêlent. Dévoiler la situation des femmes et questionner les différences des sexes peut conduire à révéler des problèmes qui touchent toute la société. Cela aurait-il quelque chose à voir avec l'engendrement, notion chère à Louise Vandelac, notion explosive?

Annie Labourie-Racapé

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Parcours

Annie Labourie-Racapé: Votre engagement féministe apparaît dès les années 1968. Qu'est-ce qui a été le déclencheur de
cet intérêt?

Louise Vandelac : J'avoue que j'éprouve un certain malaise avec l'expression "engagement féministe" et avec le terme "intérêt". Être féministe, dans le contexte historique actuel, c'est, d'abord et avant tout, refuser d'être dominée et exploitée. Cela tient donc moins de l'engagement et de l'intérêt que de l'évidence... C'est viscéral, c'est vital! C'est de l'ordre du respect élémentaire de soL.. et de l'Autre. Au plan intellectuel, j'ai toujours considéré le féminisme comme un patient travail de déconstruction des modes de pensée, des stratégies de pouvoir, des dispositifs socioéconomiques et culturels qui, dès l'enfance, modèlent nos représentations, nos savoirs et nos comportements rythmant nos relations. Certes, les rapports sociaux entre les sexes sont souvent problématiques. Mais ils ne se réduisent ni à une suicidaire guerre de sexes à finir; ni à l'assimilation des femmes à leur exploitation, dont la disparition les annulerait aussi; ni au confinement des femmes dans la "différence", grossière invitation à s'assimiler au référent masculin, pour un clivage assuré... Si le féminisme exige de mener les batailles de légitime défense qui s'imposent, sa richesse tient à sa capacité d'échapper à une conception binaire et réductrice, voire de penser autrement les rapports de sexes qui traversent tous les autres rapports sociaux. En ce sens, refuser de voir les femmes confinées aux limites de l'inexistence, c'est aussi s'opposer aux effets pervers en cascades sur les enfants et aux effets miroirs sur les hommes qui savent bien que ces rôles absurdes déshydratent l'âme... Le philosophe Dany Robert Dufour souligne avec à propos que les sexes et les générations, creuset de l'Altérité, essentiels à la construction de l'identité et de la subjectivité, sont actuellement l'objet, dans les sociétés capitalistes, d'un nivellement sans précédent. J'ajouterais qu'ils incarnent le sens même du lien et de la limite, au cœur de l'engendrement des êtres, des milieux de vie et des savoirs. Ils permettent donc aussi d'ouvrir cet espace de pensée centré sur les conditions de régénération des êtres, des liens et des milieux de vie, d'où la proximité du féminisme et de l'écologie... La question, on le voit bien, se pose donc moins en termes de "pourquoi être féministe" ou de "comment est-on devenu féministe" qu'en termes de "comment est-il encore possible de ne pas l'être ?" Si le féminisme vise d'abord l'égalité de droits, désormais indissociable de la
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Entretien

avec Louise Vandelac

démocratie, comment, notamment dans les pays dits développés, peut-on encore revendiquer ouvertement de discriminer plus de la moitié de l'humanité, d'accepter d'en faire les frais ou de vouloir s'assimiler? Évidemment, je n'ai pas la naïveté d'imaginer que nos complexes de colonisées soient complètement dissipés ou que le sentiment amoureux soit dénué d'étonnantes ambivalences... Je ne suis pas dupe, non plus, des bénéfices que certains en tirent, ni inconsciente du fait brutal et intolérable de la violence privée et institutionnelle faite aux femmes. Certes, le féminisme s'est imposé comme l'une des révolutions les plus larges, les plus radicales et les plus pacifiques qui soit, mais à l'échelle du monde, rien n'est encore acquis... loin de là ! On ne modifie pas en quelques décennies, des modes de pensée et des comportements aussi profondément ancrés dans le corps et l'imaginaire des individus et des sociétés. Surtout maintenant, quand s'y ajoute la bêtise de la surexploitation et de la surconsommation des ressources et de l'énergie, qui, confondues avec le progrès, enfonce plus du tiers de la population dans des conditions misérables de sous-humanité, de maladies endémiques et de morts prématurées. Bref, le féminisme, comme espoir d'un nouvel humanisme, soucieux d'Identité, d'Altérité de préservation des conditions d'engendrement des êtres et du monde me semble être d'une telle évidence... Du Québec à Paris, un parcours féministe ALR : Si cette conscience de la situation des femmes, ou plutôt d'être une femme, est aussi profondément ancrée chez vous, comment l'expliquez-vous? LV: C'est vrai que depuis toute petite, j'estime que c'est fabuleux d'être une femme et que j'ai donc toujours trouvé aberrant que certains s'en servent comme prétexte pour nous marginaliser, nous en "libérer", en nous assimilant au modèle masculin, ou comme l'évoquent déjà certains chantres du post-humanisme, en nous proposant de "sortir en douce de l'espèce humaine"... Ceci dit, à 17 ans, bien qu'étant consciente du double standard à l'égard des femmes, j'ai alors cru, comme tant d'autres, que tout serait plus facile pour ma génération... Puis, face aux embûches, aux impasses et aux rapports parfois détestables d'un monde and roc entriste, j'ai compris que la complicité avec d'autres femmes était le meilleur antidote à la bêtise et qu'il donnait en prime le courage de riposter, soit avec un sourire qui mord...

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Parcours

Mais cette conscience tient aussi à ma trajectoire familiale. Mes deux frères et mes deux sœurs aînées auraient voulu les uns que je sois un garçon et les autres une fille et j'ai passé ma petite enfance à jouer avec des gars sans imaginer qu'être une fille puisse être un problème. D'autant plus que ma mère, qui était plus curieuse intellectuellement que mon père et davantage tournée vers la peinture, le chant et la musique jouait beaucoup avec nous. Ceci dit, je trouvais d'autant plus injuste qu'elle dépende économiquement de mon père... et c'est sans doute l'origine de mes travaux sur la production domestique. Quant à mon père, c'était un homme chaleureux, généreux, un travailleur acharné qui a toujours cumulé deux emplois: inspecteur des incendies et tavernier. Si bien que, dès l'âge de 4 ou 5 ans, il m'amenait parfois des journées entières à la taverne, ce lieu, alors interdit aux femmes, à l'exception de la femme et des filles du propriétaire. Évidemment, c'était une leçon de chose très particulière, pour une enfant, de côtoyer ces hommes blagueurs, parfois batailleurs et souvent tristes, saouls et défaits... Cela démystifie quelque peu cet univers masculin où, heureusement, j'avais aussi des amis, comme Raoul à la jambe de bois... un peu les atmosphères d'auberges des tableaux de Bruegel... Cette enfance partagée entre la douceur de ma mère, l'énergie de mon père et les premiers soubresauts de "La révolution tranquille" du Québec des années 1960, m'ont donné, paradoxalement une certaine fierté d'être femme et québécoise avec cette conviction profonde qu'être femme dans un monde d'hommes et Québécoise francophone dans une mer anglophone n'était pas en soi un problème mais exigeait néanmoins, pour respirer librement, de changer profondément les choses. Ce sentiment, assez largement partagé, s'inscrit, je pense, dans l'histoire même du Québec. Quand les hommes s'engageaient comme bûcherons dans les chantiers, les femmes s'occupaient seules, tout l'hiver, de maisonnées parfois de 8 ou 12 enfants, en plus des travaux de la ferme. D'autres, comme mon arrière-grand-mère maternelle, veuve peu après la naissance de son cinquième enfant, se sont exilées avec leurs enfants en Nouvelle-Angleterre pour travailler dans les filatures de coton alors que ma grand-mère, qui a eu 9 enfants vivants avait cette même force de caractère. De tels héritages ont peut-être un peu inspiré le féminisme québécois... ALR: Un féminisme québécois? Pouvez-vous préciser un peu cette spécificité qui m'est apparue très liée à l'histoire du Québec et aux bouleversements culturels et sociaux de ces
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Entretien

avec Louise Vandelac

trente dernières années? J'ai rencontré des familles dans le plus profond de l'Abitibi, des femmes très présentes, ni effacées, ni revendicatrices. Elles sont là. LV : Je dirais que le féminisme québécois a une certaine parenté avec le féminisme italien, en termes d'indépendance d'esprit, de créativité et de capacité de créer de vastes mouvements arc-en-ciel. C'est du moins la lecture que j'en faisais dans "L'Italie au féminisme", publié chez Tierce, à Paris, en 1978. Dans ces deux pays, catholiques et latins, les femmes ont d'ailleurs été sur la ligne de front des bouleversements majeurs qui, depuis 50 ans, ont entraîné le déclin de l'emprise du clergé sur la vie personnelle et collective et la chute radicale des très hauts taux de natalité. ALR : Revenons à votre parcours, vous avez fait une partie de vos études supérieures au Québec? LV: Non, j'ai fait l'essentiel les questions internationales, et une maîtrise d'économie de mes études universitaires complétées par une licence politique sur "L'impossible

en France. D'abord en sciences politiques à Paris VIII, sur économie des femmes" et la même année, un DEA au Laboratoire de sociologie du travail à Paris VII avec enfin
un doctorat en sociologie sur les questions de santé et de techno-sciences. Au Québec, j'avais été l'une des leaders du mouvement étudiant d'octobre 1968, avec ses occupations, ses grèves, ses fermetures de départements et ses exclusions. Suite à ces rapports mouvementés avec le milieu académique j'ai eu le bonheur de travailler comme journaliste à l'Agence de presse libre du Québec, alors l'équivalent, au Québec, de l'agence américaine "Liberation News Service" et de l'Agence de Presse Libération en France, ancêtre du quotidien Libération. C'était passionnant et j'apprenais énormément. ALR : Vous avez donc été journaliste? LV: Oui,2 ans à l'APLQ, et ensuite à Paris de 1976 à 1980, où j'ai été pigiste pour des médias québécois, européens et pour la radio de Radio-Canada. À l'APLQ, pour revenir à votre toute première question, j'ai longtemps été la seule femme journaliste, et au hasard d'un dossier sur le Front de libération des femmes du Québec, je me suis intéressée au mouvement des femmes. Cela m'a amenée, en 1974-1976, tout en complétant un an de sciences politiques, à l'Université du Québec à Montréal, et tout en étant chercheure au Conseil de développement social du Montréal Métropolitain, à co-fonder le premier Centre de santé des femmes francophones. C'était alors avec le Comité de lutte pour l'avortement libre et gratuit, le Théâtre
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des Cuisines et les Éditions du Remue-Ménage le noyau du mouvement féministe, dont j'assumais en partie la coordina tion. ALR : Après ces luttes féministes vous avez décidé de quitter le Québec. Qu'est-ce qui vous a incitée à venir faire vos études supérieures en France ? LV : Au cours des années 75-76, les mouvements sociaux ont alors traversé, comme ce fut le cas en France et en Italie, au début des années soixante-dix, une phase pro maoïste et pro albanaise... (rires). Comme ils s'opposaient à l'autonomie des groupes féministes, je me suis lassée de ces escarmouches inutiles avec ces groupes décrochés de la réalité et sentant le besoin de faire le point, tant au plan personnel, amoureux que politique, je suis partie en vacances pour deux mois en France... et j'y suis restée cinq ans! Quelle bouffée d'air! Par la suite les choses se sont enchaînées grâce à l'accueil et à la solidarité d'amies françaises et italiennes. Après un été en Italie, de retour en France, j'ai repris des études, tout en travaillant à temps plein. Au cours de ces années, j'ai côtoyé une bonne partie du mouvement féministe italien, français et belge, avec ce bonheur parfois réservé aux étrangères, d'être accueillie dans tous les groupes et de pouvoir frayer avec tout le monde, un véritable privilège. ALR: Retour au Québec ensuite?

LV: Après 5 ans, on hésite à retourner... Mais j'aurais dû me marier pour avoir un permis de travail... Un jour, Radio-Canada m'a envoyée couvrir un spectacle de poésie québécoise à Paris avec Gaston Miron, Michel Garneau et plusieurs musiciens. Seule, dans la salle de répétition, j'ai été chavirée, les yeux en larmes, comme si toute la vitalité du pays m'envahissait. C'est Gaston Miron qui m'a ramenée au Québec... et les ami-e-s qui m'ont accueillie et proposé du travail, qui m'ont permis d'y revivre. À l'époque, je dirigeais une équipe de recherche sur la production domestique au Conseil du statut de la femme
(CSF)

à Québec, 4 jours par semaine, et le week-end, je

travaillais à Montréal à Radio-Canada et au Temps fou, une revue alternative à laquelle je collaborais depuis sa création. Un an après mon retour, j'ai emménagé avec Karl, mon conjoint qui avait déjà un fils de quatorze ans, Marc-Antoine et notre fils Mathieu a maintenant treize ans. En 1981, j'ai obtenu un poste de professeure au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal et comme j'ai été embauchée, entre autres, pour ma polyvalence, ça m'a valu de faire plus de vingt cours
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Entretien

avec Louise Vandelac

différents en 20 ans. Outre les cours et les recherches subventionnées, j'ai dirigé le Groupe interdisciplinaire de recherches et d'études féministes, initié le projet d'Institut d'études et de recherche féministe, amorcé le projet initial d'Institut santé et société et j'ai aussi été nommée à de nombreuses instances publiques: Conseil supérieur de l'éducation; Conseil national de bioéthique; Commission royale sur les technologies de reproduction; Comité aviseur Saint-Laurent Vision 2000 ; Comité du ministre de la citoyenneté sur les OGM, et je siège présentement au Comité sciences naturelles et sociales de la Commission canadienne pour l'Unesco. ALR : Et vous avez toujours conservé ce même rythme? LV: J'aimerais bien ralentir et mon fils aussi... mais les hasards de la vie accélèrent parfois les choses. Ainsi, en 1996, j'ai co-fondé avec, entre autres, l'écrivaine Hélène Pedneault et l'ex-syndicaliste André Bouthiller, la Coalition québécoise pour une gestion responsable de l'eau, Eau Secours! dont j'ai été porte-parole 5 ans et Présidente quelques mois. On a notamment réussi à contrer les projets de privatisation des services d'eau de Montréal et d'exportation d'eau vers les États-Unis, qui, dans le cadre de l'accord de libre échange avec les États-Unis, serait une catastrophe et on a obtenu une vaste consultation publique sur l'eau dans l'espoir d'une véritable politique de l'eau pour le Québec qui dispose des plus grandes ressources d'eau douce per capita au monde. Ça a été une expérience fabuleuse et grâce à l'exceptionnel travail démocratique de l'équipe, Eau Secours, touche désormais plus de 1,3 million de personnes à travers 225 groupes sociaux, syndicaux, citoyens, écologistes; 500 membres individuels et 50 "porteurs et porteuses d'eau" dont Gilles Vigneault, Hubert Reeves, Ricardo Petrella, etc. Bien que ces dossiers me passionnent, j'y suis moins impliquée. Surtout depuis que j'ai créé, en 2001, le groupe de recherche interdisciplinaire "Technosciences du vivant et sociétés", qui, à la jonction des politiques de santé des populations et des écosystèmes, constitue désormais le troisième volet de recherche du CrNBIOSE, le Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l'environnement, dont j'assume, depuis un an, la direction. Ce volet s'ajoute ainsi aux volets santé environnementale et santé au travail, qui réunissent la majorité des chercheur-e-s du CrNBIOSE,autour des questions de santé des travailleuses, de harcèlement psychologique, d'ergonomie, de droit de la santé au travail, d'effets des polluants persistants et des métaux lourds, etc,. Actuellement, le CrNBIOSE,créé par deux chercheures
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Parcours

chevronnées, Karen Messing et Donna Mergler, réunit une douzaine de chercheur-e-s d'autant de disciplines, autour de 35 projets de recherche, impliquant près de 80 personnes. Caractérisé par son rôle pionnier en recherches interdisciplinaires et transdisciplinaires intégrant les questions de sciences/ citoyenneté et de genre, le CrNBIOSE est reconnu depuis 1998, comme Centre collaborateur de l'Organisation mondiale de la santé et de l'organisation pan-américaine de la santé. C'est donc passionnant, mais j'ai parfois l'impression de vivre deux ou trois vies en même temps... Du travail domestique aux technologies de reproduction

ALR : Revenons un peu en arrière. Vous avez fait votre mémoire sur le travail domestique. Cependant votre thèse portait sur "Stérilité et infertilité, l'alibi des technologies de reproduction". Pourquoi ce glissement? On a l'impression que ce premier intérêt pour le travail domestique est comme le facteur déclenchant d'un cheminement où s'enchaînent différentes thématiques. Mais tout d'abord comment êtes-vous passée de cette recherche sur le travail domestique aux technologies de repro-

duction ?
LV: Mon mémoire sur le travail domestique s'inscrivait dans la foulée des courants de recherche de cette époque qui questionnaient l'aveuglement des sociétés salariales, à l'égard du travail domestique. On se demandait alors comment penser cette réalité incontournable pour la majorité des femmes, mais complètement ignorée tant par la société que par l'économie ou la sociologie de la famille et du travail. Pourquoi cette activité, essentielle à la conceptualisation même et au fonctionnement des sociétés salariales, comme l'ont montré, entre autres, Monique Haicault et plusieurs chercheures du Gers (anciennement Gedisst) au CNRS,n'estelle pas reconnue en tant que travail? Dans un article de Sociologie et société, intitulé "Et si le travail tombait enceinte ?", je soulignais que vouloir faire passer l'activité domestique par le chas de l'aiguille du concept travail construit, dans les sociétés salariales, sur la base même de son exclusion, était non seulement absurde mais risquait de réduire toute activité anthroponomique à son ombre marchand, accélérant d'autant l'emprise de l'économie sur le corps individuel et social. Cette analyse critique, poursuivie au Conseil du statut de la femme, puis dans la publication, en 1985, de l'ouvrage collectif "Du travail et de l'amour", m'amenait à souligner que dans les pays capitalistes avancés, l'un des rares secTravail, Genre et Sociétés n° 12 - Novembre 2004 ... 13

Entretien

avec Louise Vandelac

teurs qui n'était pas complètement dominé, broyé, transformé par le capitalisme - qui a tendance à investir tous les territoires, biophysiques, corporels ou psychiquesétait celui de l'engendrement. Or, ce dernier territoire était déjà de plus en plus soumis à l'emprise des technologies de reproduction et de plus en plus inféodé au marché et à ses logiques... ALR : Engendrement et marché? LV: Oui. Le commerce institutionnel et marchand des conceptions artificielles, des gamètes, des grossesses et des embryons témoigne bien de l'envahissement de la logique marchande. En outre, comme il faut d'abord ouvrir les têtes pour pouvoir ouvrir les ventres, c'est bien le discours marchand et consumériste apparu dès les années '50 avec l'économie de la fertilité de Gary Becker de la nouvelle droite économique de l'École de Chicago qui a présidé à la diffusion de ces technologies. Même les slogans féministes du "libre choix", de "nous aurons les enfants que nous voulons", ont été détournés pour transformer la procréation en prétendu "droit individuel" imaginaire d'autoreproduction narcissique escamotant souvent les droits de l'enfant, tout en balayant toute réserve et toute critique par le célèbre "interdit d'interdire" de 1968... Cette mise en marché a été facilitée à la fois par le caractère polysémique des problèmes de fertilité, transformés en alibis et à la fois par le caractère palliatif de ces technologies, porteur de leurs dérives en cascades. Quant à la stimulation ovarienne, dérivant des exigences de productivité en reproduction animale (programmation, productivité et qualité), ce dispositif aussi expérimental que lucratif, visant à réduire les taux d'échecs de 95 %, prévalant alors en fécondation artificielle, a accéléré et amplifié ce mouvement de réification en transformant la médecine en fabrique de vivants. Derrière leur complexité apparente, ces questions sont relativement simples. Ainsi, la nature palliative de ces technologies de reproduction, parades techniques qui contournent les problèmes de fertilité mais ne soignent pas, implique que peu importe la nature du problème... on contourne... Selon les pays et les sensibilités, les "indications" de recours à ces palliatifs sont passées des problèmes tubaires à ceux de stérilités masculines, ont glissé vers l'absence, le refus ou même le décès d'un partenaire mâle, ou ont dérapé des problèmes idiopathiques ou psychogènes à l'absence d'ovocytes ou d'utérus... Du même coup, cela a entraîné les dérives en cascades allant de l'insémination post mortem au recours
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aux contrats de "gestation" ou "d'enfantement", en passant par les folles acrobaties de la filiation qu'autorisent les dons et ventes de gamètes et d'embryons jusqu'aux délires prochains du clonage. Par ailleurs, si d'un côté nous produisons ces problèmes de fertilité à géométrie variable, de l'autre on diminue les ressources visant à comprendre, prévenir, diagnostiquer et traiter les problèmes à la source, qu'il s'agisse de facteurs environnement aux ou de maladies sexuellement transmissibles. Il est vrai que les technologies de reproduction sont professionnellement beaucoup plus attrayantes et lucratives, notamment à cause des intérêts économiques associés à la stimulation ovarienne. Précisons d'ailleurs que la stimulation ovarienne qui permet la production d'embryons en série, en favorisant la maturation simultanée de 5,10,15 ovules et plus, au lieu d'un seul, permet ainsi de féconder et de transférer 2, 3 et parfois 4 embryons dans l'utérus (on a vu jusqu'à 9 à la fois)... quitte alors à tuer par "réduction embryonnaire" ceux qui se seront implantés "en trop". Responsable de la multiplication par 25 des grossesses multiples augmentant la proportion d'enfants prématurés et de très petits poids et tous les problèmes de santé associés, la stimulation ovarienne est aussi à l'origine des embryons non transférés, qui sont qualifiés de "surnuméraires" pour être alors congelés, donnés à un autre couple ou utilisés pour la recherche. Au plan symbolique, on est ainsi passé de la conception sexuée et sexuelle d'un enfant à une production technicisée et sérielle de "vivants", faisant apparaître une nouvelle catégorie d'êtres, dont certains sont appelés à naître, d'autres à être suspendus pendant des années dans le temps glacé de l'azote et d'autres à être réduits en matériel de laboratoire, voire en outil de production de lignées cellulaires. Au-delà des enjeux inconscients associés à la "production d'enfants" se profilent donc d'importants enjeux socio-économiques liés à la maîtrise des mécanismes de génération et à l'utilisation d'embryons comme sources de cellules et d'éventuels organes. En fait, ces embryons, ébauches de corps de ''l'avant-vie de la vie", incarnent désormais le paramètre parfait du corps vivant, remplaçant en quelque sorte le cadavre qui, dans la médecine du XIXesiècle constituait le paramètre parfait du corps mort. En ce sens, l'acronyme français PMA, (procréation médicalement assistée), est encore plus mystificateur que l'acronyme américain ART (artificial reproductive technologies), car ce n'est pas la procréation qui est assistée, mais la médecine qui est assistée par ce dispositif de production de vivants qui en la transformant
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avec Louise Vandelac

en "fabrique de vivants" inaugure les plus radicaux de l'histoire...

l'un des redéploiements

ALR : Pour vous il s'agit alors d'une fracture fondamentale? LV: Qu'une génération s'autorise ainsi, au nom de la liberté de choix, à réifier, à instrumentaliser voire à modifier ainsi ses descendants et les générations qui suivent, c'est sans précédent dans l'histoire. C'est une fracture colossale de l'engendrement, des représentations de l'être humain et de l'avenir même de l'humanité. Or, cette profonde rupture anthropologique, est, pour l'essentiel, avalisée, voire banalisée, et même parfois encouragée, par les dispositifs juridiques et éthiques. Quant au silence massif des femmes sur la question, il est extrêmement troublant. J'ai pas mal écrit sur ces questions, que j'aborde aussi dans le documentaire "Clonage ou l'art de se faire doubler" co-réalisé avec Karl Parent, en 2000 pour l'Office national du film du Canada. ALR: Et ce sont les technologies de reproduction qui vous ont amenée à vous intéresser aux questions de santé environnementale? LV: Oui... en partie. Dans ma thèse, j'avais montré que les problèmes de fertilité et de stérilité, ces réalités socialement construites, ont largement servi d'alibi aux technologies de reproduction, mais qu'on ne peut ignorer pour autant les facteurs socio-économiques, culturels, sanitaires et environnementaux qui contribuent, en amont, aux difficultés de conception. Par exemple, les polluants persistants qui risquent de conduire, d'ici quelques décennies à peine, à un recours accru aux technologies de reproduction, compromettent aussi beaucoup plus largement la santé des populations et des écosystèmes, ce qui exige une approche globale. J'ai donc ouvert, au fil des années, trois autres champs de recherche à la jonction des questions de santé et d'environnement, de politiques publiques et de mouvements sociaux. L'un sur les polluants organiques persistants (POP), avec une étude sur les dioxines et furannes, sousproduits de l'incinération, l'autre sur les pesticides et le cycle agriculture / alimentation et le troisième sur les principaux facteurs associés aux problèmes de fécondité et aux recours aux technologies de reproduction. Concernant les polluants persistants (dioxines, furannes, BPC, pesticides organochlorés, métaux lourds, etc.), ces composés omniprésents dans l'environnement qui imitent l'action des hormones naturelles agissent à des concentrations infinitésimales sur l'équilibre hormonal. Ils affec16 ... Travail, Genre et Sociétés n° 12 - Novembre 2004

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tent alors le système immunitaire, participent à la hausse des cancers hormono-dépendants (seins, testicules, prostate), à la baisse marquée du nombre et de la qualité des spermatozoïdes et même à l'érosion des facultés intellectuelles. Ces composés volatiles et très voyageurs, persistent pendant des décennies dans l'environnement et en outre, comme ils sont liposolubles, bioaccumulés et bioamplifiés, leur concentration initiale peut augmenter de 70 000 fois entre leur émission et le moment où ils se retrouvent dans les tissus humains. Des études américaines récentes, ont d'ailleurs mis en évidence que notre organisme compte déjà plusieurs dizaines de ces composés qui, à plus de 90 %, sont absorbés par le biais des gras d'origine animale, pour être souvent retransmis en partie à l'enfant qu'on porte ou au bébé qu'on nourrit. ALR : Vous dénoncez les dangers de ces polluants chimiques en soulignant la nécessité de bases scientifiques solides. Dénonciation pour une prise de conscience des populations et une sensibilisation des responsables politiques? LV: Ces problèmes majeurs de santé publique résultent largement de notre emballement face à certains composés, comme les pesticides, dont on commence à peine à mesurer les impacts 50 ans plus tard. Par ailleurs, bien qu'après 20 ans d'acharnement, on ait enfin adopté le protocole de Stockholm visant l'élimination des 12 pOP les plus nocifs, de nombreux États semblent moins attentifs aux méfaits de ces composés qu'aux enjeux économiques qu'ils représentent pour l'industrie chimique. Quant aux institutions médicales, leur regard est centré sur les soins hospitaliers et sur la génétique, qui sont pourtant les déterminants de la santé beaucoup moins importants que les écarts sociaux et l'environnement et il est étonnant, par exemple, que j'aie été invitée à Paris, par l'Académie de médecine il y a 3 ans, pour y faire l'une des premières conférences sur les perturbateurs endocriniens. Ceci dit, l'intérêt marqué des hommes pour la hausse des cancers des testicules et de la prostate et les craintes suscitées par le déclin des spermatozoïdes, risque de faire bouger les choses... je prépare d'ailleurs un article sur le déclin des spermatozoïdes pour la revue Futuribles. ALR : Mais plus concrètement, quels types de recherche avez-vous
développé dans ce domaine?

LV: Avec une étudiante de doctorat, Priscilla Gareau, nous avons amorcé une vaste revue de littérature sur les plus nocifs de ces polluants persistants, les dioxines et les furannes, résultant surtout de l'incinération. Récemment
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un groupe de citoyens nous a demandé d'amorcer un travail de diagnostic écosanté sur l'un des sites les plus contaminés de la région de Montréal, où se trouve l'un des plus vieux incinérateurs de produits toxiques au Canada, ce qui nous a conduits à créer une équipe multidisciplinaire avec des chercheurs en sciences de la terre, en chimie, en biologie, en santé publique, en géographie, etc. Une autre source majeure de polluants persistants, ce sont les pesticides utilisés principalement en agriculture. Or, le documentaire "Main basse sur les gènes ou les aliments mutants", co-réalisé avec Karl Parent, en 1999, à l'ONF qui a été

un véritable déclencheur du débat sur les OGM au Québec,
m'a permis de rencontrer plus de 7000 personnes lors débats publics, dont bon nombre des milieux agricoles. nombreux échanges m'ont amenée à penser qu'au-delà effets pervers de la concentration et de l'industrialisation secteur, au-delà du contrôle de quelques multinationales plus de la moitié des semences et des brevets, et au-delà des Ces des du sur des

impacts des OGM et des pesticides de synthèse, autres éléments de ce modèle non durable découlant largement des politiques publiques, la crise alimentaire s'inscrit dans les modèles d'analyse eux-mêmes. J'ai alors proposé à des collègues, à des étudiant-e-s et à des artisans des pratiques alternatives d'examiner, à partir d'expériences étrangères, la viabilité d'une approche écologique du cycle agricultureagroalimentaire - alimentation. Dans le cadre d'un bref contrat de recherche avec le Ministère de l'environnement, nous documentons les perspectives novatrices, les expériences terrain et les cadres conceptuels globaux, permettant de penser une telle approche écologique globale tout en identifiant les facteurs susceptibles soit de faciliter, soit de freiner ou d'empêcher la transition vers un tel modèle écologique du cycle alimentaire, ce qui devrait faire l'objet d'un prochain programme de recherche. Le troisième volet déjà évoqué, sur les facteurs du recours aux technologies de reproduction, a fait l'objet d'une brève recherche et nous amorçons un travail de formation avec les Services aux collectivités de l'UQAM, à la demande de la Fédération québécoise de Planning familial. Les Services aux collectivités, conçus sur le modèle des boutiques de sciences en France, permettent à des groupes syndicaux, citoyens, féministes, écologistes d'amorcer des recherches ou des formations avec des professeur-e-s libérés de tâches d'enseignement. ALR : C'est en réponse à une demande sociale que vous avez commencé à vous engager dans ces recherches?
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LV: Ce sont d'abord des enjeux théoriques et sociopolitiques qui ont orienté mes recherches. Ensuite, les demandes de publications, de conférences et de recherches se sont souvent multipliées, d'où certains allersretours à des thématiques délaissées qui, au fil d'autres recherches ou de demandes sociales, s'imposent à nouveau. C'est le cas du travail des femmes et de l'articulation du travail domestique et salarié, questions abordées au début des années quatre-vingt, puis analysées sous l'angle de la conciliation des responsabilités familiales, professionnelles, sociales et personnelles de 1993 à 1996 et réapparaissant ponctuellement depuis. C'est le cas aussi du dossier des technologies de reproduction, jamais vraiment abandonné depuis 1984-1985, mais plus actif en 1988-1990 lors de la Commission royale d'enquête canadienne sur le sujet, réapparu dans des recherches sur l'éthique et sur les médias dans les années quatre-vingt-dix et objet de la recherche actuelle à la demande de la Fédération québécoise pour le Planning familial (FQPN). Dans ce dossier, j'ai toujours fait un suivi attentif de la littérature scientifique, doublé parfois,

comme ce fut le cas dans la recherche pour le CNRS avec
Laurence Gavarini, en 1985, d'un travail d'enquête et d'observation dans les laboratoires et les salles d'opération. Dans l'actuelle recherche avec la FQPN, j'ai proposé d'examiner les facteurs du recours à ces technologies et les alliances éventuelles sur un tel dossier. Un fil rouge ALR: Vous êtes passée progressivement des technologies de reproduction aux techno-sciences du vivant... LV : À regarder les choses dans le rétroviseur des années qui passent, je dirais que depuis la critique de l'économie politique, jusqu'aux travaux sur l'articulation, puis sur la conciliation du travail domestique et salarié; depuis les analyses sur la sexualité, la maternité et les enjeux des technologies de production et jusqu'aux recherches sur les technosciences du vivant: un fil rouge relie tous ces objets d'étude. Et ce fil rouge, c'est l'analyse des transformations des conditions d'engendrement et de préservation des équilibres essentiels à la régénération des êtres, des milieux de vie et des savoirs. L'engendrement a été au cœur de mes recherches, depuis 25 ans. Il était alors logique de passer de l'analyse des transformations sociotechniques de l'engendrement des êtres humains à celles des transformations de l'ensemble du vivant, désormais impulsées par le génie génétique; bref de glisser vers les gènes, terme manifestement issu de
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celui d'engendrement. D'autant plus que mes recherches sur les technosciences du vivant portent sur les dispositifs d'appropriation et de transformation des sources de vie, allant des gènes, aux semences et jusqu'aux processus de reproduction, qu'il s'agisse de transgénèse ou de clonage. Cette question des conditions d'engendrement est nodale. D'abord parce que nous entrons dans une ère de remodelage généralisé du vivant, qui est marquée par l'abolition des frontières inter-espèces et inter-règnes, par le glissement de la procréation vers la production sérielle de vivants, par la stérilisation biologique, juridique ou économique des capacités de régénération du vivant, clé essentielle de l'économie de la transgénèse végétale et animale, comme l'a bien mis en évidence, l'agronome et économiste de l'Inra, Jean-Pierre Berlan. Or, au cours de ce processus, au confluent de la cybernétique, du néolibéralisme, du génie génétique et désormais des nanotechnologies, nous avons développé des moyens techniques dont nous sommes désormais les objets. Au point d'assister, trop souvent muets et médusés, à la transformation sans précédent des repères essentiels à la constitution psychique des individus et des paramètres qui ancrent nos rapports au monde. Il est donc assez paradoxal qu'au moment même où nous commençons à peine, en environnement, à saisir à quel point le respect des fragiles équilibres des écosystèmes est essentiel au renouvellement des êtres et des milieux de vie, eh ! bien, jamais, nous ne nous sommes mis autant au péril de nous-mêmes... Chose plus étonnante encore, c'est par le Cheval de Troie des technologies de reproduction et par la mise en marché de nos capacités reproductives et de nos embryons, cette chair de notre chair, que nous sommes entrées dans cette mutation anthropologique sans précédent. Or, pour moi, à la fois femme, mère, intellectuelle et citoyenne, particulièrement concernée par ces incroyables défis théoriques, sociopolitiques et culturels liés à la préservation des conditions d'engendrement, il est vrai que ces questions s'imposent comme étant vitales et j'ajouterais "politiquement vitales", du moins, dans le sens du politique, tel qu'on peut en faire la lecture chez Hannah Arendt. ALR : L'engendrement semble être un concept important pour vous. Qu'entendez-vous par là ? LV: Dans le discours quotidien, l'engendrement désigne d'abord la mise au monde d'un nouvel être. Mais cette "mise en chair" d'un nouvel humain est indissociable de sa "mise en sens" lié à son inscription dans les différences de sexes et de générations. Au plan symbolique et
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politique, l'engendrement désigne la possibilité, de faire naître du nouveau. Comme le souligne Françoise Colin, l'œuvre tout entière d'Hannah Arendt a été traversée par les conditions de naissance en tant qu'émergence du possible, ainsi que par les questions de délibération, d'argumentation et de pluralisme qui en sont les conditions dans la démocratie moderne, à savoir l'art de faire naître. En ce sens, la culture de l'engendrement des êtres et des savoirs, centrée sur le respect des fragiles équilibres (biophysiques, sociaux, culturels, psychiques, etc.) permettant aux êtres de naître à eux-mêmes et aux autres, dans des milieux de vie régénérés, est au cœur même du lien social et des possibilités d'émergence de nouvelles configurations et de nouveaux espoirs.

ALR: Mais compte tenu de ces préoccupations,
intéresser à des questions aussi techniques

pourquoi

que la transgénèse

vous ?

LV : Parce que la transgénèse, technique de biologie moléculaire, procédé, éventail de produits et profond vecteur de sens, est un outil clé des technosciences du vivant et de l'empire économique de la "Life Industry". Il est donc essentiel de bien la connaître pour comprendre le sens et la portée des mutations en cours. En introduisant de nouvelles constructions génétiques dans des organismes vivants, en franchissant les barrières entre les espèces et les règnes établis depuis des millions d'années, la transgénèse effrite le sens même du lien et de la limite. Elle amorce ainsi un remodelage sans précédent des êtres, des espèces et de la nourriture, désormais soumis aux aveugles impératifs marchands de firmes non imputables, ni assurées, le tout avec l'aval et les subventions d'États assumant les risques et les effets pervers. Certes, les produits de la transgénèse fascinent, qu'il s'agisse de plantes, d'animaux ou de bactéries transformés en bio réacteurs pour produire en grande quantité et à moindres coûts, des molécules à visées pharmaceutiques, industrielles ou alimentaires. Mais depuis leur introduction massive en champs en 1996, les OGM alimentaires, (soja, colza, canola et maïs), concentrés à 98 % aux États-Unis, en Argentine et au Canada, sont boudés par la majorité des pays. Comme le souligne Gilles-Éric Séralini, ces plantes OGM, développées pour les grandes monocultures, sont à 99 % des plantes pesticides, qui ne meurent pas en présence massive d'herbicides ou qui secrètent leur propre insecticide. Si bien que ces OGM, ont surtout permis à des firmes comme Monsanto de prolonger, grâce aux plantes Round Up Ready, leurs lucratifs marchés de pesticides, comme celui du Round Up dont les brevets arrivaient à échéance. En Amérique, ces OGM, inclus sous
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forme d'huile ou de lécithine dans les deux-tiers des aliments industriels, toujours non étiquetés, ont été imposés à l'insu, voire à l'encontre du public, par des États juges et partis, à la fois promoteurs et financiers de ces technologies. Comme les grands ré assureurs refusent d'assurer ces OGM, ce sont logiquement les citoyens qui devront en assumer les conséquences socio-sanitaires et environnementales, sans parler des effets de la concentration et de la mainmise des firmes sur la sécurité alimen taire. ALR: Vous avez déjà mentionné cinq projets de recherche, manifestement, il en manque d'autres... LV: Nous menons aussi une recherche sur la transgénèse au Québec et une autre sur le saumon transgénique (rires...). C'est fascinant.. . Vous savez les développements extrêmement rapides des technosciences du vivant nous incitent soit à faire des analyses a posteriori au risque que leur pertinence soit aussitôt obsolète, ou encore à faire en surplomb, l'analyse des enjeux et des tendances permettant de suivre l'évolution de ces transformations, souvent même sur la crête de la vague. En transgénèse les développements majeurs se situent du côté du biopharming, question de thèse de l'une de mes étudiantes, et du côté de la transgénèse animale à visée alimentaire, comme c'est le cas du saumon. Or, un des problèmes clés dans ce secteur, c'est l'absence, ou l'insuffisance notoire, de dispositifs d'évaluation scientifique et sociale, avec accès du public à l'information, contre-expertise et débats publics sur la pertinence et les modalités d'implantation ou de diffusion de nouveaux projets ou de nouvelles technologies. De tels dispositifs permettant d'en examiner le bien-fondé et d'en atténuer les risques et les effets pervers existent déjà dans les domaines de la santé et de l'environnement, mais les produits de la transgénèse y échappent. Si bien qu'en Amérique du Nord, ils se développent soit sous la chape de plomb du secret industriel, et en France dans le cadre confidentiel de débats d'instances d'expertise.

ALR : Cette évaluation scientifique et sociale vous paraît être aujourd'hui une tâche nécessaire et première des chercheur-e-s ? Il Y va de l'avenir de la planète?
LV : Les enjeux et les impacts sont colossaux. Il est donc impératif de faire entrer les technosciences du vivant en démocratie. D'autant plus que les politiciens, soumis à d'intenses lobbies, réduisent souvent ces débats à des guerres commerciales, considèrent le principe de précau22 ... Travail, Genre et Sociétés n° 12 - Novembre 2004

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tion comme de la frilosité et évoquent souvent l'éthique que pour mieux l'oublier. Dans ce contexte, les citoyens doivent développer d'autres lieux de débats et de régulations. En ce sens, les dispositifs d'évaluation scientifique et sociale peuvent contribuer à ralentir le mouvement de fuite en avant des technosciences du vivant ou du moins peuvent atténuer la pensée magique et le réductionnisme qui les porte. Chose certaine, on ne peut plus continuer d'acquiescer ainsi à n'importe quoi avec une telle candeur, sous prétexte que c'est du côté du progrès... alors que les multinationales de la "Life Industry", visent à s'approprier, via les brevets associés à ce remodelage génétique du vivant, une partie croissante des ressources de la planète... Devant un tel mouvement de transformation génétique du monde posant des questions aussi essentielles, comment peut-on rester muet? Une recherche citoyenne citoyenne pour une mobilisation

ALR: Vous avez évoqué, plus haut, les documentaires que vous avez co-réalisé avec votre conjoint. Il a donc joué un rôle important dans votre investissement personnel sur ce thème de la transgénèse ? LV: Oui, mais si j'ai été associée à ces deux documentaires, "Main basse sur les gènes ou les aliments mutants" et "Clonage ou l'art de se faire doubler" produits, traduits et diffusés par l' ONF, c'est que Karl Parent avait été approché comme réalisateur et qu'il leur avait proposé qu'on travaille ensemble dans la mesure où je connaissais très bien le domaine. ALR: Vous avez lancé ce projet avec votre conjoint? LV : Nos parcours se croisent et s'alimentent mais nos fonctionnements diffèrent. Karl avait réalisé, avec la journaliste Alexandra Szacka, deux reportages remarqués pour Radio-Canada sur les privatisations de l'eau en Angleterre et en France et sur les velléités des pouvoirs publics à privatiser, en douce, les services d'eau de Montréal, dont l'eau est parmi les meilleures et les moins chères au monde. Comme je travaillais en sociologie de la santé, le projet de laisser quelques multinationales privatiser un service public essentiel pour faire payer l'eau à la population de Montréal, dont le quart vivait alors sous le seuil de pauvreté, me semblait tenir du hold-up. Avec la Coalition montréalaise pour un débat public sur l'eau, on a donc mobilisé les citoyens.

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ALR: Vous tentez donc de vous situer à différents niveaux, poser des bases scientifiques sur un problème et participer aux recherches puis mobiliser les citoyens pour transformer les choses et enfin créer un mouvement? Comment peut-on arriver à être sur tous les fronts? LV: Ce n'est pas un objectif... mais c'est la dynamique même des dossiers qui m'y amène... doublée parfois par l'indignation devant la bêtise, avec l'énergie que donne le plaisir de travailler avec des gens de cœur. Vous savez, comme sociologue, m'intéressant aux questions de santé, j'aurais dû logiquement, en termes de carrière, me limiter à des analyses savantes, cinq ans après la privatisation de l' eau de Montréat pour en montrer les impacts négatifs sur la population... Mais quand l'analyse des expériences étrangères et celle des enjeux de la privatisation des services publics, en montre déjà avec évidence les effets pervers pour la population, il y a plus urgent à faire... que des constats a posteriori: on empêche que ça se fasse (rires...). C'est un peu le même sentiment qui m'anime actuellement par rapport au dossier tout aussi essentiel et vitat qu'est celui de la culture alimentaire. Une posture intellectuelle de de les par

ALR: En vous écoutant rai l'impression que vous procédez la manière suivante: votre recherche dévoile un problème société fondamental, un problème grave, vous en analysez différentes dimensions. Puis vous passez à un autre niveau une mobilisation citoyenne.

LV: À l'exception du dossier de l'eau, où l'urgence et l'indignation m'ont d'abord incitée à "sauter à l'eau", mais néanmoins sur la base de solides recherches, dans les autres domaines, je me suis d'abord concentrée sur la recherche. Il est vrai toutefois que l'importance sociale des thèmes traités, leur nouveauté et l'angle d'analyse adoptée ont très souvent entraîné une forte demande médiatique et sociale, comme ce fût le cas avec les technologies de reproduction, les problèmes de conciliation, les OGM ou le clonage, ce qui est d'ailleurs vrai aussi pour bon nombre de travaux du CINBIOSE. Cela résulte peut-être de notre approche transdisciplinaire de recherche et d'une certaine posture intellectuelle. ALR : Une posture intellectuelle, c'est-à-dire?

LV : Les intellectuels ne sont pas de simples techniciens du savoir. Ils sont au cœur de la cité et leurs travaux témoignent donc, consciemment ou non, des questions qui traversent leur société et leur époque. En ce sens il serait
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naïf, dans le domaine des technosciences du vivant, de brandir la prétendue neutralité de la science pour occulter les représentations qui les habitent et les enjeux économiques qui les animent. Par conséquent, quand nous mettons en évidence par exemple, les effets en cascades de certains développements sociotechniques ou économiques sur les conditions de vie et de travail, sur l'environnement ou sur l'effritement des liens sociaux, il est logique d'en discuter avec nos concitoyens et éventuellement d'examiner certaines alternatives... Autrement dit, notre travail implique une certaine responsabilité, voire un certain courage intellectuel face à cette société et à son avenir, ce qui nous conduit, selon les cas, à approfondir le travail théorique, l'analyse des politiques publiques et des mouvements sociaux ou encore certaines formes d'articulation savoirs/ citoyenneté. ALR: C'est quand même différent de la recherche... LV: C'est une des nombreuses variantes. Il n'y a pas qu'une seule forme de recherche, ni un seul type de destinataire de la recherche qui serait logé, de préférence, du côté du pouvoir... D'ailleurs, s'il avait fallu, en recherche féministe, ignorer que "le personnel est politique" et adopter une posture clivée, en accrochant notre genre ou notre citoyenneté au vestiaire avant d'entrer au bureau, jamais ce champ de recherche n'aurait permis de penser l'absurdité et la complexité du sort réservé aux femmes. ALR : Transférer et partager les connaissances vous paraît être une exigence que devraient avoir tous les chercheur-e-s ? LV: Oui, c'est l'oxygène de la recherche... Mais, il n'y a pas de modèle unique et certains sont plus doués que d'autres. En fait, il faut se demander pour qui et pourquoi on fait tout ce travail? Pour la carrière? Pour les entreprises finançant certaines recherches? Pour les médias au moment de mousser les actions en bourse, comme on le voit souvent en pharmacie ou en génétique? Actuellement, en Amérique du Nord, la valorisation des carrières et l'attribution des fonds de recherche dépendent du nombre de citations et d'articles publiés dans des revues de pairs bien cotées, américaines surtout. Règle générale, il faut donc d'abord performer avant de diffuser nos travaux auprès de nos citoyens qui soutiennent l'enseignement et la recherche publiques, tâche trop souvent encore considérée comme une perte de temps. ALR : On voit bien qu'ouvrir des champs nouveaux de recherche dans des domaines très sensibles est pour vous central. Comme si ces champs s'imposaient et que vous ne pouviez y
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échapper, du fait même des enjeux vitaux qu'ils portent. Mais comment concilier ce qui peut apparaître, je dis bien apparaître, comme une dispersion et le nécessaire approfondissement du travail du chercheur ou de la chercheure en laboratoire, parfois isolé(e), qui travaille sur les bases scientifiques ainsi que vous r avez évoqué? Ces deux démarches ne sont-elles pas complémentaires autant que nécessaires? LV: rai effectivement contribué à ouvrir plusieurs champs de recherche et si cela donne l'impression de dispersion, il faut préciser que ce travail s'est échelonné sur 25 ans, avec des alternances entre recherches solitaires et travaux collégiaux, questions inédites et d'autres qui réapparaissent... En outre, bien que les objets et les angles d'approche aient différé, ces recherches ont toujours tourné autour des conditions d'engendrement, si bien qu'on ne peut donc pas me reprocher de ne pas avoir de suites dans les idées... Évidemment, cette démarche en spirale diffère passablement du parcours classique où on consacre vingt ans à un ou deux champs de recherche, dont on devient "le spécialiste". Ceci dit, dans presque tous les champs de recherche explorés, (travail domestique, études féministes, technologies de reproduction, ressources hydriques, OGM, etc.) rai généralement occupé, en moins de 5 ans, un certain leadership intellectuel et parfois institutionnel. Mais quand j'ai l'impression d'avoir fait un peu le tour de la question... je suis tenté d'aller voir ailleurs (rires...). Comme si je craignais la répétition et le bégaiement et que d'autres questions s'imposaient... C'est assez atypique et un peu suicidaire en termes de "carrière", mais rai toujours opté pour ce qui me semblait être le plus important au plan épistémologique, le plus pertinent socialement ou simplement le plus passionnant. De la mise au monde... à la mise en sens

ALR: Vous insistez beaucoup sur la nécessité d'un travail transdisciplinaire, plus que pluridisciplinaire. Qu'est-ce que vous entendez par là ? Qu'est-ce que cela veut dire concrètement? LV: Dans le travail multidisciplinaire ou pluridisciplinaire des chercheur-e-s travaillent sur un objet commun à partir de leurs différentes disciplines, mais trop souvent juxtaposent simplement leurs connaissances, sans qu'il n'y ait intégration des savoirs permettant une analyse plus riche et plus novatrice qu'autorise souvent le travail transdisciplinaire. Ceci dit, la transdisciplinarité est relativement rare car elle exige soit une formation dans plusieurs disciplines, encore souvent considérée
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comme du dilettantisme, ou du moins exige une collaboration soutenue avec d'autres collègues. De mon côté, une telle approche transdisciplinaire, assez caractéristique en recherche féministe, coulait de source compte tenu de ma formation en sciences politiques, en économie politique, en sociologie et de mes divers objets de recherche, toujours à la croisée des chemins. ALR: Vous êtes là à l'interface de différentes disciplines? LV : Ça me semble assez indispensable par rapport à mes objets de recherche. Sans prétendre avoir une culture encyclopédique, comment analyser par exemple les technosciences du vivant, sans connaître l'abc de la génétique, de l'histoire des sciences et des technologies, des politiques publiques, des dispositifs éthiques et juridiques, etc. Cela exige, certes, un énorme travail documentaire et un vrai travail collégial, mais cela permet souvent d'appréhender avec plus de finesse les questions analysées et de mieux éclairer nos représentations, nos modes de construction de la réalité et des savoirs. "Ouvrir les têtes... avant de pouvoir ouvrir les ventres"

ALR: Vous avez écrit, dit que les femmes acceptent trop
souvent les savoirs construits...

LV: On a souvent du mal à se situer comme véritables sujets du savoir et à éviter la tentation de se mouler, de se fondre dans les savoirs déjà constitués. Or, dans certains domaines, c'est à mon avis une insulte à la pensée. Il y a 20 ans, si on était resté dans le cadre de la sociologie du travail, alors centrée sur la sociologie du travail industriel ou dans le carcan de la sociologie de la famille, aveugle au travail domestique, il aurait été impossible de penser le travail des femmes dans toute sa complexité, avec ses phases domestiques, salariées et sociales. Il a donc fallu remettre en question les cadres conceptuels, les paradigmes, les découpages du savoir, pour pouvoir enfin penser ces questions-là. Or, l'actuelle complexité de questions émergeantes comme celles des mutations du vivant ou de la dégradation accélérée de la planète, exige souvent une remise en question des cadres d'analyse et impose parfois de forger, de bricoler de nouvelles approches. Malheureusement, les normes institutionnelles de recherche privilégient encore trop souvent des perspectives intellectuelles qui semblent rivées sur le "rétroviseur" ou qui semblent confinées à la reproduction quasi clonique. Pourtant, il serait si important d'encourager les chercheurs à assumer pleinement
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leurs responsabilités en tant qu'intellectuels dans la cité pour contribuer à l'engendrement d'un savoir producteur de sens... Publications:
VANDELACLouise et MERGLERDonna, 2003, "Nouveaux territoires de la culture scientifique et technique: érosion de la culture ou démocratisation des technosciences", in B. Schiele et R. Jantzen (dir.), Les territoires de la culture scientifique, Presses Universitaires de Lyon et les Presses de l'Université de Montréal. VANDELACLouise, 2003, "Clonage ou la traversée du miroir" in 1. Lasvergnas (dir.), Le vivant et la rationalité instrumentale, Montréal, Cahiers de sociologie et Éditions Liber, Éthique publique, pp.141-157.
V ANDELAC Louise, 2002, "Préface" in M. Barlow et T. Clarke, L'Or Bleu, l'eau, nouvel enjeu stratégique et commercial, Editions Boréal, Montréal.

VANDELAC Louise, 2002, "L'éthique de la parole donnée. Condition de l'engendrement des êtres et du savoir" in F. Descarries, C. Corbeil (dir.),
Espaces et temps de la maternité,

Remue-ménage,

Montréal, humaine...

pp.132-149. ou démocratiser le

V ANDELAC Louise, 2001, "Menace sur l'espèce génie génétique", Futuribles, Paris, pp.5-26.

VANDELAC Louise, 2001, "Perturbateurs endocriniens: environnement, santé, politiques publiques et principe de précaution", Bulletin de l'Académie nationale de Médecine, Vol. 184, n° 7, Paris, pp.1477-1490.
V ANDELAC Louise et BACON Marie-Hélène, 1999, "Will We Be Taught Ethics by Our Clones 7 The Mutations of the Living From Endocrine Disruptors to stetric and Gynaecology, stetric and Gynaecology, London and New-York,

Genetics" in C. Sureau et F. Kohane-Shenfield (dir.) Ethical Problems in ObBaillières's Best Pratice and Research Clinical ObVol. 13, n° 4, International pp.571-592. Practice and Research,

VANDELACLouise et BACON Marie-Hélène, 1999, "Perturbateurs endocriniens et polluants organiques persistants: inquiétante érosion de la santé, de la fertilité et des capacités intellectuelles", Ruptures, Revue interdisciplinaire en santé, Vol. 6, n° 2, Département de médecine, Université de Montréal, pp.237-267. VANDELACLouise, 1999, "La famille reconstituée par la biologie: des flous du droit au droit floué 7" in C. Masse (dir.), Revue juridique Thémis, Vol. 33, n° 2, Faculté de Droit, Université de Montréal, pp.372-401. CO-RÉALISA nON DE FILMS DOCUMENTAIRES

Clonage ou l'art de se faire doub 1er... Karl PARENT et Louise VANDELAC Producteur Éric MICHEL, Studio Sciences et société, Office national du film du Canada, 2000, 52 min. (Version française et anglaise). Main basse sur les gènes ou les aliments mutants, Karl PARENT et Louise VANDELAC,Producteur Éric MICHEL, Studio Sciences et société, ONF, 1999 (Déc.), 52 min. (Versions Française, Anglaise, Japonaise, Italienne).

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2004

LE TRAVAIL
DU CORPS

e mot "corps" est polysémique. Il renvoie tout aussi bien au corps physique, biologique, qu'au corps social (Rousseau) ou encore aux corps de métier apparus historiquement après la Révolution française; il évoque le corps fantasmé et idéalisé, qu'il soit physique ou politique. Plus récemment enfin, depuis la fin des années 1970, il renvoie aussi à un discours post-structuraliste qui, à la suite des travaux de Michel Foucault, en étudie la construction symbolique ou culturelle. Corps exposés, corps blessés ou douloureux, corps niés, corps remaniés. Dans une revue intitulée Travail, genre et sociétés, l'idée d'un dossier sur le corps peut, dans un premier temps, surprendre. Loin d'une socioanthropologie du corps déjà existante et fort bien faite au demeurant, (voir sur ce point les travaux de l'anthropologue David le Breton), les coordonnatrices du dossier ont emprunté, pour parler du corps et du travail, des voies qui ne cherchent pas résolument à rejoindre les approches habituellement retenues par les théoriciennes du genre. Pour faire bref, on peut retenir trois grandes approches théoriques: une première perspective biologique où
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