Le travail du genre à travers les échanges épistolaires des écrivains

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Ces contributions étudient la correspondance d'auteurs comme genre spécifique, mêlant biographie et professionnalité, et comme lieu privilégié de la construction et de la déconstruction des genres littéraires et artistiques. Les contributions couvrent une période qui va de l'Antiquité au XXe siècle et traverse l'Europe des Lumières et le XIXe siècle réaliste et naturaliste.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390147
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La collection du CTELTHYRSE Université de Nice-Sophia Antipolisn° 1
Le travail du genre
8 à travers les échangesLe travail du genre à travers
les échanges épistolaires des écrivains épistolaires des écrivains
Le colloque, dont les contributions actualisées sont réunies dans Épistolarité et généricité
cet ouvrage, s’est tenu dans le cadre du Centre Transdisciplinaire
d’Épistémologie de la Littérature et des Arts Vivants de
l’Université Nice Sophia Antipolis. La correspondance d’auteurs
y a été étudiée comme genre spécique, mêlant biographie et
professionnalité, et comme lieu privilégié de la construction et
de la déconstruction des genres littéraires et artistiques.
Les contributions couvrent une période qui va de l’Antiquité au
e eXX siècle et traverse l’Europe des Lumières et le XIX siècle
réaliste et naturaliste. Avec comme thèmes récurrents :
l’entrecroisement du littéraire, du politique et du mercatique ;
les stéréotypes liés aux genres ; l’inuence des genres sur
la conception et la réalisation des œuvres, l’évolution des
personnalités et des groupes ; l’utilisation de la correspondance
comme rampe de lancement des idées et des formes.
Nicole BIAGIOLI est professeure de langue et littérature française à
l’Université Nice Sophia Antipolis, spécialiste de sémiotique littéraire et de
didactique de la lecture-écriture.
Marijn S. KAPLAN est professeure de langue et littérature française
à l’Université du Texas du Nord, spécialiste de la littérature féminine du
eXVIII  siècle (Riccoboni, Cottin, de Graffgny).
La collection du CTELTHYRSEn°8 Université de Nice-Sophia Antipolisn° 1
Illustration de couverture : conception graphique réalisée par David Le Huan Cha. textes réunis par La collection du CTELLa collection du CTELLa collection du CTELTHYRSETHYRSETHYRSEn°n°n° 1 1 1 Université de Nice-Sophia Antipoli Université de Nice-Sophia Antipoli Université de Nice-Sophia Antipoli ss sNicole Biaioli et Marijn S. Kapla N
ISBN : 978-2-343-06772-8
29 €
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La collection du CTEL
La collection du CTEL
La collection du CTELLLaa c ocollelcetcitoionn d duu C CTTEELL
Université de Nice-Sophia Antipolis
Université de Nice-Sophia Antipolis
U Unniviveresristiét éd de eN Niciec-eS-Sopophhiaia A Anntitpipoloilsis Université de Nice-Sophia Antipolis
Le travail du genre à travers
les échanges épistolaires des écrivains













Le travail du genre
à travers les échanges épistolaires des écrivains
Épistolarité et généricité
















THYRSE


Collection du C.T.E.L.
Centre Trandisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature
et des Arts vivants
de l’Université Nice Sophia Antipolis

*

Qu’est-ce qu’un thyrse ? nous explique Baudelaire : « [...] ce n’est qu’un
bâton, un pur bâton, perche à houblon, tuteur de vigne, sec, dur et droit.
Autour de ce bâton, dans des méandres capricieux, se jouent et folâtrent
des tiges et des fleurs, celles-ci sinueuses et fuyardes, celles-là penchées
comme des cloches ou des coupes renversées. Et une gloire étonnante
jaillit de cette complexité de lignes et de couleurs, tendres ou éclatantes.
Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour à la ligne
droite et dansant autour dans une muette adoration ? »
**********
numéros parus

1. DOMENECH Jacques [dir.], L’œuvre de Madame d’Épinay, écrivain-philosophe
des Lumières, août 2010.
2. BONHOMME Béatrice, GANNIER Odile (dir.), La robe des choses, juillet
2012.
3. BONHOMME Béatrice, DI BENEDETTO Christine, TRIFFAUX
JeanPierre [dir.], Babel revisitée vol. 1. L’intervalle d’une langue à l’autre, du texte
à la scène, novembre 2012.
4. PÎRVU Maria Cristina, BONHOMME Béatrice, BARON Dumitra [dir.],
Traversées poétiques des littératures et des langues, juillet 2013.
5. ZEENDER Marie-Noëlle [dir.], Le dandysme et ses représentations,
février 2014.
6. ASSAËL Jacqueline [dir.], Euripide et l’imagination aérienne, mars 2015.
7. BONHOMME Béatrice, DEL REY Ghislaine, DI BENEDETTO Christine,
IOOSS Filomena, TRIFFAUX Jean-Pierre [dir.], Babel aimée vol. 2. La
choralité d’une performance à l’autre, du théâtre au carnaval, avril 2015.


Textes réunis par Nicole Biagioli et Marijn S. Kaplan
























Le travail du genre
à travers les échanges épistolaires des écrivains
Épistolarité et généricité




















































































































Remerciements



Le Comité d’organisation du colloque souhaite remercier les
partenaires institutionnels qui ont contribué par leur aide financière et
logistique à cette manifestation et à sa publication, notamment l’Université
Nice Sophia Antipolis, l’UFR Lettres, Arts et Sciences Humaines, le
laboratoire CTEL, et la bibliothèque de l’UNS section lettres qui a organisé
à cette occasion une exposition de correspondances d’écrivains
appartenant à ses fonds.
Notre gratitude va aussi à Danielle Pastor sans qui ce présent ouvrage
n’aurait pas pu voir le jour.



*








































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06772-8
EAN : 9782343067728






AAvant-propos


La correspondance littéraire, un seuil
Cette publication n’aurait jamais vu le jour sans les deux ouvrages qui
1en ont été les éléments déclencheurs : Naissance de l’écrivain et L’épistolaire
2ou la pensée nomade . Dans le premier, en effet, est décrite l’émergence de
la profession littéraire à l’âge classique, dans l’autre le rôle joué par la
correspondance dans l’entrée en littérature de certains auteurs.
Les lettres d’écrivains, du moment qu’elles ont pour sujet l’activité
littéraire de leurs auteurs, font partie, à l’instar des préfaces, postfaces,
réponses publiques, du paratexte dont Genette dit qu’il accompagne le
texte : « pour le présenter, au sens habituel de ce verbe, mais aussi en son
3sens le plus fort, pour le rendre présent », et qu’il répartit ensuite en
fonction de sa proximité spatiale entre le péritexte qui partage le même
4lieu que le texte, et l’épitexte, situé à l’extérieur . Indépendantes du texte
dont il leur arrive de parler, les lettres font partie de l’épitexte. Elles
n’intègrent le péritexte que comme citations dans les notes des éditions
savantes. Pour autant, elles constituent un « seuil » particulièrement riche
et motivant pour le lecteur parce qu’elles donnent accès non seulement à
l’œuvre mais à l’auteur, et qu’elles relèvent de l’épitexte privé.
Genette rappelle que la tendance des écrivains à parler de leur
eproduction à leurs destinataires s’est accentuée au XIX siècle. Il souligne
le tournant que représente la publication posthume de la correspondance
de Balzac, en 1876, parce qu’elle révèle l’intérêt que le public porte
désormais aux coulisses de la création littéraire et institutionnalise en
quelque sorte la fonction de la correspondance comme adjuvant de la
lecture critique. Deux traits spécifient à ses yeux la correspondance
littéraire parmi les genres paratextuels : elle accompagne toutes les étapes
de la « fabrique du texte », et donne accès non seulement aux textes

1 Alain Viala, Naissance de l’écrivain, Paris, Éd. de Minuit, 1985.
2 Brigitte Diaz, L’épistolaire ou la pensée nomade : formes et fonctions de la correspondance dans
equelques parcours d’écrivains au XIX siècle, Paris, PUF, 2002.
3 Gérard Genette, Seuils, Paris, Éd. du Seuil, « Points. Essais », 2002, p. 7.
4 Ibid., p. 11. 8 AVANT-PROPOS
publiés mais aussi aux textes avortés, ou aux simples idées. Mais le point
sur lequel il insiste le plus est celui de son énonciation. Elle relève de
l’épitexte privé – et ce, même si elle est dès l’origine conçue pour être
ensuite publiée – grâce à « la présence interposée, entre l’auteur et
l’éventuel public, d’un destinataire premier [...], qui n’est pas perçu
comme un simple médiateur ou relais fonctionnellement transparent,
une “non-personne” médiatique, mais bien comme un destinataire à part
5entière, à qui l’auteur s’adresse pour lui-même ». C’est cette épaisseur et
cette présence du destinateur et du destinataire qui incitent le lecteur à se
projeter dans la situation et rend la lettre si proche du roman.
Il assiste à un échange dans lequel il n’est pas impliqué et qui lui
permet de disposer sur les problématiques littéraires abordées, d’un point
de vue polyphonique et dynamique, qui vient heureusement
contrebalancer celui, monologual et assertif, de la critique. En faisant
remonter des œuvres finies aux échanges qui leur ont donné naissance, la
lecture des correspondances d’auteurs livre de la littérature une image à
la fois plus professionnelle et plus intime (mais aussi parfois plus
impitoyable) que celle à laquelle le public est accoutumé. Elle désacralise
le mythe de l’écrivain solitaire, en révélant les tractations, souvent
triviales, qui sous-tendent l’activité artistique. Et en montrant que les
auteurs sont accessibles autrement que par la seule lecture des œuvres,
elle a donné et donne encore aux débutants le courage de s’ouvrir de
leurs projets à leurs aînés, intégrant de facto la communauté littéraire.

Généricité et généticité
Les critiques ont toujours fait appel à la correspondance des auteurs
pour éclairer le processus de création. En 2006-2007, l’Association
Interdisciplinaire de Recherches sur l’Épistolaire (AIRE) et l’Institut des
textes et manuscrits modernes (ITEM) ont organisé à Paris 3 un séminaire
coordonné par Françoise Leriche et Alain Pagès intitulé Genèse et
correspondances.
Ce séminaire a contribué à faire passer la correspondance d’auteurs
du statut de preuve dans la justification du discours critique à celui
d’adjuvant ou d’opposant du projet créatif, descriptible par la génétique
textuelle dès lors qu’elle est rapprochée des autres pièces de la fabrique
littéraire tels que avant-projets, fiches, brouillons, épreuves, états du
texte.

5 Ibid., p. 374. AVANT-PROPOS 9
6 Le colloque dont le présent ouvrage présente les contributions,
revues et actualisées par leurs auteurs, a eu pour objectif de développer, à
côté de la problématique de la généticité explorée par la critique
génétique, celle de la généricité. Les intervenants ont été invités à se
focaliser sur ce qui dans les échanges épistolaires, concerne non pas les
étapes de la création, mais l’interprétation des choix d’écriture en termes
d’horizons d’attente des lecteurs et de positionnements littéraires des
auteurs.
L’accent a été mis davantage sur les représentations et les jugements
sur l’œuvre avant, pendant et après sa création, que sur l’historique de la
création. Sans négliger la comparaison avec les avant-textes, la mise en
réseau s’est faite plutôt avec les péri-textes et les méta-textes : essais
critiques, arts poétiques, préfaces.
La correspondance offre l’avantage de pouvoir observer l’application
des catégories génériques au cas par cas et au coup par coup dans
l’activité quotidienne. Les pseudo-concepts (tirés de la simple
généralisation de l’expérience), les stéréotypes et les valeurs s’y expriment
plus librement et s’y associent plus ingénument aux concepts brevetés.
Et surtout, on peut y voir concrètement si et comment les
représentations du genre influent sur les décisions d’écriture.
La lettre d’écrivain étant un genre à la fois autobiographique et
métatextuel, au moins par statut, les problématiques génériques qui en
découlent reposent sur la combinaison du genre épistolaire, du discours
autobiographique et du discours critique auctorial avec les genres des
œuvres concernées par l’échange épistolaire ou des œuvres incluses dans
l’échange.
De ce fait, elle se prête à :
• la verbalisation de la construction du genre : quand on y débat des
genres et des registres convoqués par une œuvre, du renouvellement
ou de l’appropriation du genre par l’œuvre, du point de vue des
auteurs en tant que praticiens de l’écriture, et pas (uniquement) de
celui des critiques (que peuvent être aussi les auteurs), avec des
références précises à des textes écrits ou en cours d’écriture ;
• l’actualisation (et éventuellement la déconstruction) des stéréotypes
génériques, en particulier des corrélations établies par l’idéologie entre
certains genres et certaines catégories de scripteurs (littératures
féminine, régionaliste) ;

6 Il s’est tenu à la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines de l’Université de
Nice les 23 et 24 octobre 2008. 10 AVANT-PROPOS
•la différenciation des genres : situation fréquente lorsque les
correspondants pratiquent des genres différents ou pratiquent chacun
plusieurs genres. Cette problématique peut s’élargir aux rapports entre
genres littéraires et non littéraires, spécialement lorsqu’on aborde les
genres frontières comme le roman historique, la docu-fiction, la
nouvelle ;
• la réflexion sur le genre épistolaire, lorsque les auteurs se mettent à
théoriser leur pratique épistolaire tout en parlant de leurs œuvres, par
contagion, pourrait-on dire. Ce cas de figure est fréquent lorsqu’un
des correspondants a en train une œuvre qui convoque le genre
épistolaire, mais pas nécessairement ;
• la confusion de la biographie et du travail littéraire, cas où l’œuvre fait
retour sur la correspondance et où, par métalepse, l’œuvre, d’ordinaire
objet principal de la correspondance, est mise au service d’objectifs
privés (p. ex. Flaubert citant une description de l’Éducation sentimentale
pour prouver à Louise Colet qu’elle était bien son type de femme, ou
Louise Colet lui promettant d’améliorer une pièce de vers s’il l’aime
7encore ) ;
• l’intergénéricité : L’épistolaire fait partie des genres qui, visant à
influencer les actes du destinataire, peuvent emprunter leur
8scénographie à d’autres genres pour surprendre, séduire, convaincre
l’interlocuteur. Marquant une pause dans le travail de l’œuvre en
cours, la correspondance d’écrivains est souvent le lieu de
performances littéraires qu’on pourrait qualifier d’interludes. Ses
scénographies sont souvent empruntées à des genres courts : blague,
devinette ; saynète, faits divers. En retour, le moule épistolaire peut
habiller d’autres genres. Il laisse alors filtrer des postures de discours
professionnelles analogues sur bien des points à celles révélées par les
correspondances authentiques.
CCorrespondance d’écrivains et controverse professionnelle
Selon l’hypothèse développée dans l’axe du CTEL « Identités
génériques », l’identité d’un genre littéraire se construit à travers les
interactions entre producteurs et récepteurs en réaction aux œuvres et en
fonction des horizons culturels. Cette conception bakhtinienne du genre
est proche de l’approche vygotskienne des apprentissages qui met
7 Gustave Flaubert, Correspondance 1, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1973, p. 291, 988, 1004.
8 Patrick Charaudeau, Dominique Maingueneau, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris,
Éd. du Seuil, 2002, p. 516. AVANT-PROPOS 11
l’accent sur le rôle formateur de l’interaction verbale. Pour Vygotski,
langage et discours sont impliqués dans la production (et pas seulement
l’expression) de la pensée. La construction par les sujets des catégories
qui les caractérisent, eux et leurs actions, repose sur leur capacité à
9différencier langage pour soi et langage pour autrui . La conception
10dialogique du genre a été reprise par la psychologie du travail . Le genre
s’y définit comme l’ensemble des règles (implicites et évolutives)
inventées par un groupe professionnel pour gérer les distorsions entre la
tâche prescrite et les modalités de son accomplissement.
Ainsi repositionné dans la sphère des échanges sociaux, le concept de
genre s’applique sans difficulté au travail littéraire, tel par exemple qu’il
apparaît à travers les confidences factuelles des acteurs : journaux
intimes, correspondances d’auteurs, éditeurs, critiques, lecteurs.
Dans la correspondance, la fonction différenciatrice et organisatrice
du genre se spécifie en deux aspects : le rapport de l’écrivain au groupe,
le rapport de l’écrivain à son projet. D’un côté, le genre permet de se
situer dans le champ de production et de se faire repérer, c’est une des
composantes de l’identité professionnelle. Il a une dimension sociale. De
l’autre, il fournit des repères à l’activité créatrice et lui permet de prendre
conscience d’elle-même. Il a une dimension personnelle et c’est en cela
qu’il est inséparable de la notion de style.
Lieu privilégié de la confrontation des expériences littéraires, la
correspondance d’auteurs offre de nombreuses occasions d’observer
comment les acteurs de la production littéraire se décentrent à travers
l’échange entre pairs, élaborent les représentations du milieu littéraire qui
conditionnent leur rapport à la sphère de production, se positionnent
dans cette sphère en participant à la construction de leur image
personnelle et professionnelle.
La correspondance est un champ d’observation et d’étude des genres,
si l’on envisage le genre non seulement comme une façon de classer et
de décrire les œuvres, mais aussi en lui rendant le sens que lui a donné la
psychologie du travail après l’avoir emprunté à Bakhtine : ensemble des
règles d’action que se donne un groupe de travailleurs pour gérer les
incidents qui émaillent la réalisation de ses tâches. C’est le lieu par
excellence où se manifeste la solidarité et le besoin d’échange des
travailleurs littéraires, réputés pourtant solitaires. La fonction

9 Lev Semenovitch Vygotski, Pensée et langage, traduit par Françoise Sève, Paris, La
Dispute, 1997, p. 450.
10 Yves Clot, La fonction psychologique du travail, Paris, PUF, 1999. 12 AVANT-PROPOS
différenciatrice et organisatrice du genre y apparaît sous deux aspects : le
rapport de l’écrivain au groupe, le rapport de l’écrivain à son projet.
Elle favorise rivalités, émulations et rapprochements. « Tout discours
11est une construction collective ». À l’instar de la conversation, dont la
correspondance est l’équivalent dans la communication écrite, l’échange
épistolaire est amical ou polémique, mais a priori collaboratif. Il finit
toujours par apporter sa pierre à la représentation du système général de
la littérature. Les grands genres correspondent à des sous-groupes
professionnels reconnus avec leurs habitus et leurs codes. Les petits
genres qui ne suffisent pas à faire vivre leurs adeptes sont là pour
rappeler que les individus ne sont pas confinés dans un type de pratiques
ni dans un groupe. Ils voyagent des un(e)s aux autres. Le paradigme qui
12convient le mieux pour les décrire est celui de « l’homme pluriel ».
Les parallèles que les épistoliers établissent entre leurs expériences
respectives les aident à prendre conscience de leur mode de
fonctionnement, à gérer le stress inhérent à l’activité littéraire, à
rationaliser leur activité, d’un ouvrage à l’autre. Vu de l’intérieur du projet
d’écriture, le genre est un horizon de travail, il a une dimension
psychologique. Il se situe alternativement du côté des prescriptions que
s’adresse l’auteur mais qui relaient l’attente du public, et du côté de la
réalisation, dont le décalage avec la prescription motive l’évaluation de
l’œuvre en cours. Dans le cadre de la production, l’auteur mobilise
nécessairement une pluralité de genres, avec une classification plus
souple et moins conceptualisée que celle qui a cours chez les critiques,
les lecteurs ou que lui-même utilise quand il est lecteur, puisque le
processus de création recourt aux catégorisations génériques non pour
classer des objets littéraires finis mais pour les produire. La
correspondance facilite l’apparition du dialogue intérieur qui permet de
négocier les positionnements génériques successifs qui jalonnent le
processus de création. En exposant le problème à l’autre, on se l’explique
à soi. La correspondance est donc également un lieu de formation, où se
transmettent et s’acquièrent les compétences professionnelles.

Mise en perspective
Les diverses contributions sont liées entre elles par des thèmes
récurrents : l’entrecroisement du biographique et de la professionnalité
littéraire, l’entrée dans les genres (leur typologie, leur hiérarchie implicite,

11 Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, Paris, Armand Colin,
« Linguistique », 1990, t. 1, p. 13.
12 Bernard Lahire, L’homme pluriel, Paris, Fayard, 2011. AVANT-PROPOS 13
leur association à des personnalités littéraires emblématiques), le poids
des genres dans la discussion des projets d’écriture et les débats de la
critique littéraire, la relation de transtextualité qui unit la lettre aux autres
genres. Tous les genres socialement reconnus sont susceptibles d’être
habillés et renouvelés par la lettre, forte de son double contrat énonciatif,
privé mais toujours potentiellement public, de la plasticité de sa forme, et
d’une scénographie qui dote les propos les plus divers d’une familiarité
unificatrice. Le dialogisme de l’énonciation épistolaire a aussi été
fréquemment étudié, qui peut déboucher sur l’écriture à quatre mains,
comme sur de durs affrontements, dès lors que l’intérêt personnel
l’emporte sur l’écoute lucide et bienveillante.
Nous avons cependant préféré adopter une perspective diachronique,
qui accuse avec plus de précision les creux et ses pics de l’évolution du
genre correspondance d’auteurs.
e Il y a bien un avant et un après le XIX siècle, cette période faste qui
correspond à la structuration du champ littéraire en deux sphères
interdépendantes : avant-garde et production de masse, l’une assurant la
reconnaissance symbolique, l’autre la reconnaissance financière.
13 Cette structuration décrite par Bourdieu a perduré jusqu’à la fin du
e
XX siècle, lui aussi très représenté dans les contributions. Elle a traversé
les deux guerres mondiales, la décolonisation et la mondialisation, jusqu’à
ce que la démocratisation de l’enseignement secondaire, la publication
assistée par ordinateur et internet modifient de façon définitive
l’accession à la production et à la publication littéraire.
Désormais, devenir auteur est à la portée de tous, et c’est plutôt sur
les réseaux sociaux que dans les correspondances postales privées que
l’enquête devrait être poursuivie. La contrepartie est évidemment la
paupérisation des écrivains obligés de gagner leur vie par d’autres
14moyens, dévoilée par Lahire . Elle provoque des trajectoires
curieusement semblables à celles décrites par Viala lorsqu’il étudiait la
première génération d’écrivains, celle de la seconde moitié du
e
XVII siècle, même si les proportions ne sont pas toujours identiques.
Beaucoup d’amateurs se lancent en littérature, beaucoup d’auteurs
publient dans le cadre de leur profession, les femmes sont mieux
représentées ; et la renommée nationale et internationale, quoique
paraissant hors de portée en raison de l’accroissement de la concurrence,
se révèle pourtant parfois dérisoirement facile à atteindre.

13 Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éd. du
Seuil, 1992.
14 Bernard Lahire, La condition littéraire : la double vie des écrivains, Paris, La découverte,
2006. 14 AVANT-PROPOS
PPrésentation des contributions
Les contributions ont été distribuées en fonction des périodes
e e eétudiées en trois parties : avant le XIX siècle, XIX siècle, XX siècle, en en
réservant deux plus généralistes en guise de conclusion.

e De l’Antiquité au début du XIX siècle
L’utilisation de la forme épistolaire pour donner un tour familier à des
propos sérieux remonte à l’Antiquité et plus précisément aux Épîtres
d’Horace. En comparant les Épîtres, Épodes, Satires et Odes adressées par
Horace à trois dédicataires, Dominique Voisin fait ressortir la fonction
scénographique de la dédicace dans les Épîtres, et son rôle transgénérique
dans les autres œuvres, où Horace se livre à des pastiches de genres
évoquant la vie ou la profession des dédicataires.
Avec Marijn S. Kaplan, nous sautons d’emblée au siècle des
Lumières, intermédiaire entre celui qui a vu la naissance de l’écrivain et
celui où s’est développée la correspondance littéraire. Elle s’intéresse à la
mecontroverse autour du théâtre qui a opposé Diderot à M Riccoboni,
actrice et auteure de romans épistolaires à succès, mettant en relation
leurs divergences sur la conception de la généricité (nature et hiérarchie
des genres littéraires) avec le gender (images et rôles sociaux attribués à
chaque sexe).
Héros de l’indépendance grecque, Adamance Coray a vécu à Paris
dans les cercles encyclopédistes et consacré sa vie à répandre l’esprit des
Lumières dans son pays sous domination turque. Nikolaos Mavrelos
présente certaines de ses lettres dans lesquelles il met au service de ses
théories politiques et éducatives, des moyens stylistiques dignes du
postmodernisme.

e XIX siècle
Gleya Maàtallah renouvelle l’approche de la plus archétypale des
correspondances d’auteurs : celle d’Honoré de Balzac, en mettant en
parallèle ses lettres et celles de ses personnages. Deux mouvements
symétriques se dessinent, celui du réinvestissement de la biographie dans
l’œuvre, et celui du combat de l’homme pour la reconnaissance des
droits de la profession littéraire.
Thierry Poyet analyse une autre correspondance emblématique, celle
de Flaubert. Il retrace les efforts de ce dernier pour s’affranchir aussi
bien du récit que de l’expérience personnelle. Attiré par le modèle
scientifique mais échappant à ses dérives positivistes, Flaubert n’a de AVANT-PROPOS 15
cesse de rappeler que le romancier fait partie du monde qu’il tente de
comprendre.
Historienne du théâtre, Marie-Pierre Rootering nous révèle un côté
peu connu de l’œuvre de Zola : les adaptations théâtrales de ses romans,
qui ont donné lieu à une correspondance nourrie. Elle ouvre des
perspectives sur les stratégies des écrivains polygraphes au moment où le
théâtre est en passe d’être détrôné par le roman comme genre littéraire
dominant.
La réussite et la longévité littéraires de Gautier ne transparaissent
guère à travers sa correspondance. Catherine Thomas-Ripault nous le
peint plus accablé que flatté de la place qui est la sienne dans le monde
des arts, car il en connaît le prix : « les galères de la copie perpétuelle » et
le clientélisme importun. Pose ou expression d’une réelle souffrance ?
La correspondance de Huysmans et du poète belge Théo Hannon
pendant la bataille naturaliste fourmille d’informations sur les rapports
de force entre sous-territoires littéraires. Jean-Marie Seillan montre que
l’amalgame des genres n’est qu’une tactique parmi d’autres à laquelle
Huysmans renonce dès qu’il se préoccupe de trouver sa voie propre en
écrivant À Rebours.
Frédérique Marro parcourt les lettres de Barbey d’Aurevilly à
Trebutien, à la recherche des prémices de la théorie du roman
catholique. Barbey y teste sur son ami des arguments qui prendront
forme dans la préface d’Une vieille maîtresse, laquelle fut d’abord publiée
dans Le réveil sous forme d’une lettre ouverte, ce qui confirme l’affinité
entre épitexte et péritexte.
La correspondance d’exil de Jules Vallès avec Arthur Arnoult et
Hector Malot étudiée par Thierry Bret révèle que le personnage de
Jacques Vingtras a d’abord été, sous le nom de Jacques Bryas, l’un des
héros d’une pièce historique à grand spectacle que Vallès voulait
consacrer à la Commune. Le choix du cycle romanesque, plus réaliste,
signe le renoncement de Vallès à son idéal révolutionnaire.

e XX siècle
Proust est considéré comme le plus grand romancier de la première
emoitié du XX siècle. Françoise Leriche explique pourquoi la
correspondance lui sert surtout à défendre la partie publiée de son
œuvre. Ayant conçu d’emblée Le Temps retrouvé « comme une préface
mise à la fin », il a dû convaincre les critiques de patienter, surtout au
moment de la sortie du premier tome, Du Côté de chez Swann, attaqué par
Henri Ghéon, de la NRF, dont il retourne habilement l’argumentaire. 16 AVANT-PROPOS
Vercors est le nom de maquis et de plume de Jean Bruller, dont
l’œuvre la plus connue est Le silence de la mer (1942). Nathalie
GibertJoly suit à travers la correspondance échangée avec ses amis écrivains et
artistes, sa reconversion du dessin à l’écriture, puis son exploration de
différents genres : nouvelle, roman, théâtre, conte, au service de son
engagement éthique et politique.
L’échange épistolaire entre Pierre Louÿs et Paul Valéry fut
particulièrement intense en 1916-1917. Ce compagnonnage permit aux
deux hommes qui avaient renoncé au métier des lettres depuis des
années de retrouver l’envie de publier. Fabienne Mérel décrit la montée
puis le déclin de la création partagée et les détournements virtuoses du
genre épistolaire qui les accompagnent.
L’épistolarité joue un rôle majeur dans la poétique de Vincenzo
Cardarelli (1887-1959), un des représentants de la « prose d’art » en Italie.
Caroline Zekri rapproche sous la notion d’« autobiographisme
épistolaire » ses Lettere non spedite (1946), sa copieuse correspondance
personnelle (plus de 1108 lettres) et ses poèmes à scénographie
épistolaire.
La correspondance de Samuel Beckett tourne autour de la même
thématique que son œuvre : l’impossibilité de communiquer. Anastasia
Deligianni s’appuie sur elle pour mettre en relation le moteur paradoxal
de la création beckettienne et la position de Beckett à l’égard des genres
littéraires qu’il détourne et transpose d’un medium à l’autre au service de
l’anti-auto-représentation.
Mokhtar El Mahoual étudie le pacte épistolaire commun au Même
livre d’Abdelkebir Khatibi et Jacques Hassoun (1985) et aux Lettres
parisiennes : autopsie de l’exil de Leïla Sebbar et Nancy Huston (1986).
Conversation écrite, l’échange programmé par des épistoliers
représentant des points de vue divergents autour d’un thème s’arrête
lorsque le débat leur paraît devoir être clos.
Conclusion
Se fondant sur deux cas : celui de Zola demandant l’aide de Céard
pour décrire les marques de la variole dans Nana et celui de Magritte
discutant avec son commanditaire Torczyner de ce qui deviendra le
Château des Pyrénées, Alain Pagès remarque qu’à la différence du
coauteur, le collaborateur ne participe pas directement à la création, mais
sait l’accompagner sans la brimer.
La psychologie du travail a étendu les notions de genre et de style à
tous les types de travail humain. Nicole Biagioli les restitue au travail AVANT-PROPOS 17
littéraire, faisant de la correspondance d’auteurs le lieu de l’apprentissage
du métier, de l’émergence de l’identité littéraire, et des controverses
professionnelles indispensables à la structuration et à l’évolution du
champ et des personnalités.

*

Bibliographie

BOURDIEU Pierre, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire,
Paris, Éd. du Seuil, 1992.
CHARAUDEAU Patrick, MAINGUENEAU Dominique, Dictionnaire d’analyse
du discours, Paris, Éd. du Seuil, 2002.
CLOT Yves, La fonction psychologique du travail, Paris, PUF, 1999.
DIAZ Brigitte, L’épistolaire ou la pensée nomade : formes et fonctions de la
ecorrespondance dans quelques parcours d’écrivains au XIX siècle, Paris, PUF,
2002.
GENETTE Gérard, Seuils, Paris, Éd. du Seuil, « Points. Essais », 2002.
KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, Les interactions verbales, Paris, Armand
Colin, « Linguistique », 1990.
LAHIRE Bernard, La condition littéraire : la double vie des écrivains, Paris, La
Découverte, 2006.
LAHIRE Bernard, L’homme pluriel : les ressorts de l’action, Paris, Fayard,
« Pluriel », 2011.
VIALA Alain, Naissance de l’écrivain, Paris, Éd. de Minuit, « Le Sens
commun », 1985.
èmeVYGOTSKI Lev Semenovitch, Pensée et langage, (3 éd., trad. Françoise
Sève), Paris, La Dispute, 1997.













De l’Antiquité
eau début du XIX siècle







LLa dédicace horatienne
obéit-elle aux lois du genre épistolaire ?
Étude comparée des dédicaces
dans les Épodes, les Satires,
les Odes et les Épîtres


Dominique VOISIN
Université Nice Sophia Antipolis – CTEL


Avant d’aborder la question précise de la dédicace horatienne, je ferai
quelques remarques sur la mention de personnalités contemporaines
dans les œuvres des poètes latins augustéens. Tous se sont livrés à cette
pratique à des degrés divers : cinq nominations chez l’élégiaque Tibulle,
vingt chez son rival Properce ; les minces fragments de l’élégiaque
Cornelius Gallus laissent entrevoir les noms de personnages aussi divers
que l’imperator César (Auguste), le chevalier Viscus et le grammaticus
Valerius Caton ; dans les vestiges des épigrammes de Domitius Marsus
apparaissent sept noms ; Virgile mentionne douze personnalités, Ovide
en cite jusqu’à cinquante-cinq, essentiellement dans les œuvres de la
relégation ; c’est encore loin des quatre-vingt-six personnages qui
peuplent l’œuvre d’Horace.
Ces mentions de personnalités contemporaines n’ont pas seulement
une fonction sociale ou politique ; elles ont aussi une fonction littéraire.
En effet, comme les lecteurs d’alors forment essentiellement une élite de
docti, de lettrés capables de saisir l’ambiguïté du langage poétique, c’est
aux yeux d’un tel public que se trouvent valorisés les hommes influents
célébrés par les écrivains. Ceux-ci ne proposent pas un portrait univoque
de leur dédicataire immortalisé en chef de guerre prestigieux ou en garant
des valeurs civiques mais utilisent l’image connue de telle ou telle
personnalité pour orienter l’interprétation de leurs lecteurs anonymes et
pour signifier la qualité de leurs œuvres. Ils justifient l’intérêt de leurs 22 Dominique VOISIN
ouvrages, en particulier lorsqu’il s’agit de poésie légère apparemment
sans utilité publique, en indiquant qu’ils écrivent sur les injonctions
pressantes d’un noble amateur. Il est plus honorable en effet, pour un
écrivain romain, de paraître écrire sous la contrainte, ou plutôt d’être
instamment sollicité, que de quémander un suffrage pour une œuvre déjà
produite, comme le font les poètes grecs. Un dédicataire récurrent,
comme Messalla chez Tibulle, devient un motif totalement intégré au
projet poétique de l’écrivain et obéissant aux règles du genre choisi.
L’absence de dédicace précise dans la poésie érotique d’Ovide révèle
qu’il a conscience de s’adresser à un vaste public anonyme cultivé. À
l’inverse, les multiples mentions d’Horace définissent une poésie raffinée
destinée à une élite de lettrés, hors de toute distinction politique.
Pour mieux cerner la fonction de la dédicace horatienne dans le genre
littéraire de l’épître, je présenterai tout d’abord les définitions qu’Horace
propose des quatre genres qu’il a abordés entre 42 et 8 avant J.-C. Je
dresserai ensuite un bilan quantitatif des dédicaces à des personnages
réels faites par le poète dans l’ensemble de ses œuvres en indiquant
sommairement selon quels critères je l’ai établi. Enfin, je m’attacherai
plus particulièrement aux cas où le destinataire apparaît dans deux ou
plusieurs genres distincts, afin de déterminer si son identité est
transgénérique, si le genre la transforme à son image, ou si la
permanence d’un même dédicataire ouvre un dialogue fructueux entre
les genres. Ce dernier point pourrait contribuer à définir l’originalité de
l’épître poétique horatienne et sa parenté avec l’ode.
DDéfinitions des genres
Avant tout, Horace oppose la véritable poésie, celle des épodes et des
odes, seul carmen, aux phrases voisines de la conversation qui se
1contentent de remplir la mesure du vers, celles des satires et des épîtres .
L’ode et l’épode se distinguent ensuite l’une de l’autre par leur rythme,
leur tonalité et leur sujet. À l’âpreté et à la vivacité des ïambes vengeurs
1 Les épîtres sont « des entretiens qui rampent sur le sol » (Ép. 2, 1, 4 : sermone, et
25025: sermones repentis per humum) et plus précisément des entretiens à la manière de Bion,
avec leur sel noir (Ép. I2, 2, 59-60 : Bioneis sermonibus et sale nigro). Les satires
sont également des entretiens (Ép. 1, 4, 1 : sermones) ; et l’auteur de préciser (S. 1, 4,
39-42) : « D’abord je me retrancherai pour ma part du nombre de ceux que je
reconnaîtrait poètes : car pour l’être, tu ne saurais dire qu’il suffise de remplir la
mesure du vers ; et si quelqu’un écrit, comme moi, des phrases voisines du langage
de la conversation, tu n’iras point le tenir pour un poète ». Sauf mention
contraire, les éditions et les traductions de référence sont celles de la Collection
des Universités de France, CUF. LA DÉDICACE HORATIENNE 23
2 3imités d’Archiloque s’opposent les doux chants , les chœurs légers, le
4 5 6 souffle délicat de la lyre badine aux rythmes éoliens inspirés
7 8 9d’Anacréon, de Sapho et d’Alcée. Satires et épîtres, ces humbles
10 11entretiens en hexamètres dont le but est moral , diffèrent entre elles
surtout par leur tonalité, les premières se signalant, comme les épodes,
12par leur âpreté et leur vivacité . Cette quadruple distinction se
trouve-telle soulignée par un usage spécifique des dédicaces ? Le bilan suivant
permet d’apporter quelques précisions.
Bilan quantitatif des dédicaces chez Horace
Quatre-vingt-six personnalités dont l’existence historique paraît
attestée figurent dans l’œuvre d’Horace. Je me suis efforcée d’identifier
2 Ép. 1, 19, 23-25 : « Le premier j’ai fait connaître au Latium les ïambes de Paros,
imitant les rythmes et la vivacité d’Archiloque, non pas ses sujets et ses mots qui
s’acharnent contre Lycambe » ; O. 1, 16, 22-26 : « moi aussi j’ai éprouvé au doux
temps de la jeunesse les bouillonnements du cœur, et ils m’ont jeté, furieux, aux
ïambes emportés. Maintenant, je voudrais changer l’âpreté en douceur ».
3 O. 2, 12, 13-14 : « la Muse a voulu que je dise les doux chants de notre souveraine
Licymnia ».
4 O. 2, 16, 38 : « le souffle délicat de la Camène grecque ».
5 O. 3, 3, 69-72 : « mais ces accents ne saurait convenir à une lyre badine. Où t’en
vastu ma Muse ? Cesse de [...] réduire de grandes choses à la petitesse de tes rythmes ».
6 O. 3, 30, 10 et 13-14 : « On dira que [...] j’ai le premier annexé le chant d’Eolie aux
cadences italiennes » ; O. 4, 3, 12 et 23 : « illustre dans le chant éolien [...] celui qui fait
vibrer les cordes de la lyre romaine ».
7 Epo. 14, 6-10 : « un dieu, oui, un dieu me défend de conduire au bout du rouleau les
ïambes commencés, ce poème depuis longtemps promis. C’est, dit-on d’un feu pareil,
que [...] fut embrasé Anacréon de Téos, qui, bien souvent, sur l’écaille creuse de sa
lyre, a déploré son amour en des mètres peu travaillés ».
8 O. 1, 1, 29-34 : « Moi le lierre, parure des doctes fronts, me mêle aux dieux du ciel ;
moi, le frais bocage, les chœurs légers des nymphes unis à ceux des satyres me
séparent du peuple, si Euterpe ne fait pas taire ses flûtes, si Polymnie ne refuse point
d’accorder le luth lesbien ».
9 Ép. 1, 19, 32-33 : « Alcée, dont aucune bouche encore n’avait fait entendre les
accents, moi, citharède latin, je l’ai le premier révélé ».
10 S. 2, 1, 28-29 : « mon plaisir à moi, c’est d’enfermer les mots dans les pieds d’un
vers, à la façon de Lucilius ».
11 S. 2, 1, 62-65 : « Lucilius a osé le premier composer des vers dans le genre de
ceuxci et arracher l’enveloppe brillante dont chacun [...] recouvrait sa laideur intérieure » ;
Ép. I, 1, 10-11 : « Aujourd’hui donc je laisse là les vers et tous les jeux futiles.
Qu’estce que le vrai, qu’est-ce que le bien moral ? Voilà ce qui m’inquiète ».
12 S. 1, 4, 103-105 : « s’il m’arrive de parler avec un peu trop de franchise, un peu trop
de gaîté, c’est un droit qu’il faut voir l’indulgence de m’accorder » ; S. 2, 1, 1-2 : « aux
yeux de certains j’ai trop d’âpreté dans la satire et je force le genre au-delà de ses
lois ». 24 Dominique VOISIN
ces personnalités (cf. annexe), ce qui ne se fait pas sans difficulté, étant
donné l’homonymie des cognomina désignant des personnes différentes ou
13la multiplicité des appellations pour nommer une même personne . Si
l’on calcule la représentation respective des différentes classes
d’individus mentionnés dans le genre humilis des sermones, satires et
épîtres, ou dans le genre lyrique plus raffiné des odes, on observe un
pourcentage quasi identique et majoritaire de lettrés, preuve qu’Horace,
quel que soit le genre, s’adresse toujours en priorité à cette élite. En
revanche, les nobiles sont mieux représentés dans les odes aristocratiques,
tandis que les personnes de statut inconnu, dont on peut supposer
qu’elles demeurent ainsi faute d’une quelconque titulature, sont en plus
grand nombre dans les humbles sermones.
Dans les limites d’une étude consacrée à l’épistolarité, je me suis
ensuite intéressée seulement aux dédicaces proprement dites (la personne
est directement interpellée dans un poème qui lui est apparemment
destiné : ainsi le général Agrippa dans l’ode 1, 4) et non aux dédicaces
implicites (sans être interpellée la personne est nommée dès le début du
poème et sa présence est indispensable : c’est le cas précisément du
14poète Varius dans cette même ode ). J’ai laissé également de côté les
simples citations dans un texte dédié à un autre, citations qui sont
pourtant autant de marques d’honneur : telles dans l’épître 2, 1, les
citations élogieuses de Varius et de Virgile dans un poème dédié à
Auguste protecteur éclairé des bons poètes. Ont été présentés à part tous
les pseudonymes grecs servant à qualifier des types humains, en
particulier les éromènes et autres voluptueuses amies du poète.
Je n’ai pas non plus retenu la valeur honorifique de ces dédicaces.
Certaines, en effet, sont plus glorieuses que d’autres : les plus
prestigieuses sont celles qui, placées en début ou en fin de recueil,
dédient l’ensemble de l’ouvrage à l’heureux destinataire : le futur marié et
futur consul Paulus Fabius Maximus se voit ainsi honoré de l’ode
inaugurale du livre 4, nouveau manifeste du lyrisme érotique auquel
Horace avait publiquement renoncé dans les Épîtres. Remarquables
encore sont celles qui offrent une présentation personnalisée du
13 Certaines informations sont données par les scholiastes Porphyrion et
PseudoAcron mais sont rarement corroborées par d’autres sources. Je me suis
ndeessentiellement appuyée sur les indications fournies par PIR, 2 éd., E. Groag,
A. Stein, L. Petersen, Berlin, 1933, et RE, éd. G. Wissowa, Stuttgart, 1893 – Munich,
1980, ainsi que sur les études de R. Syme (Syme, 1967, 1978 et 1986) et sur celles de
P. White (White, 1993).
14 O. 1, 4, 1-9 : « A Varius [...] de célébrer ton courage [...]. Mais nous, Agrippa, [...]
nous ne tentons pas [...] ces sujets sublimes ». LA DÉDICACE HORATIENNE 25
dédicataire dont sont décrits les goûts, les occupations, les traits de
caractères : je pense, bien sûr, à Mécène. De moindre importance et
quasi comparables à de simples mentions sont les interpellations au
vocatif, tel le beate Sesti au vers 14 de l’ode I, 4 qui invite à cueillir les
plaisirs éphémères du printemps menacés par la pâle mort. Le rôle
essentiel de ce vocatif est de donner la date de publication du recueil
formé par les trois premiers livres des Odes, Sestius étant l’un des consuls
de l’année 23 av. J.-C.
Il n’est pas surprenant de constater que vingt-deux Épîtres sur
vingttrois, respectent le code du genre épistolaire et ont un destinataire, ce qui
n’est pas le cas des autres recueils. Mais la dernière épître du livre 1,
adressée par Horace à son propre livre, confirme le caractère littéraire de
ces poèmes qui ne relèvent donc pas de la correspondance réelle.
D’ailleurs, Horace ne cherche pas à créer chez son lecteur l’illusion de la
vraisemblance réaliste. Par exemple, il demande à Florus de lui répondre
dans l’épître 1, 3, 30. Mais dans la seconde épître dédiée à ce même
Florus (2, 2, 22) il déclare, au contraire, que c’est lui-même qui n’a pas
répondu à Florus. La parenté des satires et des épîtres « à ras de terre » se
trouve une nouvelle fois soulignée par la présence de destinataires
esclaves dans les deux genres, tandis que l’existence de destinataires
fictifs conforte le caractère ludique commun aux épodes et aux odes.
Mais, de manière surprenante, c’est l’affinité entre odes et épîtres qui est
attestée par les proportions quasi identiques des membres de la nobilitas
15 ou de la classe sénatoriale d’une part, et des membres de l’ordre
équestre d’autre part, comme si les épîtres partageaient avec les odes le
privilège d’être un genre aristocratique.
Quoique Horace ait lui-même défini l’opposition entre les trois
premiers livres des Odes publiés en 23 et le premier livre des Épitres paru
en 20 dans son épître inaugurale : « Aujourd’hui donc je laisse là les vers
et tous les jeux futiles. Qu’est-ce que le vrai, qu’est-ce que le bien moral ?
Voilà ce qui m’inquiète » (Ép. I, 1, 10-11), il a poursuivi conjointement
avec ses Épîtres la rédaction du quatrième livre des Odes. Dans la seconde
épître à Florus, Horace s’excuse de n’avoir pas répondu par une ode.
Vient étayer cette affinité le fait que seules les odes et les épîtres ont
plusieurs destinataires communs, les écrivains Albius Tibullus et Aristius
15 Cette formulation floue sur le plan institutionnel permet de prendre en compte à la
fois les membres de la nobilitas républicaine et les homines noui du nouveau régime
récompensés par des magistratures. Le titre de chevalier ne permet pas, en revanche,
d’apprécier les différences qui séparent des hommes de l’ombre influents, comme
Mécène et Sallustius Crispus, des simples hommes de l’art comme le médecin
Antonius Musa. 26 Dominique VOISIN
Fuscus, l’orateur Manlius Torquatus Acidinus, le sénateur Quinctius
Hirpinus, le dénommé Iccius, Auguste enfin, et Mécène. Le cas de ce
dernier est particulier : la présence du seul Mécène dans les quatre genres
horatiens s’explique par sa fonction première : placé en tête des
différents recueils et associé à l’annonce de leur clôture, il sert de sphragis
(sceau, signature) à l’œuvre du poète.
Il semble donc essentiel d’examiner plus en détail ces dédicaces à des
personnalités transgénériques. Obéissent-elles aux lois de leur genre
respectif ? De fait, le poème lyrique repose sur la fiction que l’ode est
parlée ou chantée directement à la personne apostrophée : ce monologue
exprime un instant éphémère que partage dans le même espace le seul
auditoire du poète. En revanche, le destinataire de l’épître est dans un
autre espace que son correspondant, la lettre est un dialogue qui tente de
pallier l’impossibilité présente de toute conversation et, en cela
essentiellement, elle diffère de la satire. Mais sa temporalité est
paradoxale : si l’instant présent de la production devient passé du seul
fait qu’il est transmis par l’écriture, les sentiments de l’écrivant semblent
surpris et réactualisés à l’instant présent de la lecture. J’examinerai
comment Horace utilise, varie, modifie ces conventions en prenant trois
exemples significatifs de paires de poèmes : l’ode 1, 33 et l’épître 1, 4
adressées au chevalier élégiaque Albius Tibullus, l’ode 1, 29 et l’épître 1,
12 adressées à un certain Iccius, enfin l’épître 1, 5 et l’ode 4, 7 adressées
16au noble orateur Manlius Torquatus Acidinus .

Quelques exemples de destinataires transgénériques

Les dédicaces à Tibulle
L’ode 1, 33 est une exhortation que le lyrique Horace fait à l’élégiaque
Tibulle. La première strophe définit le genre élégiaque fondé sur le
rythme plaintif et monocorde du distique et sur le topos de l’impossible
pérennité de l’amour. Elle souligne malicieusement l’absurdité du poète
élégiaque, tourné vers le passé alors que le temps passe – memor fait écho
à iunior en fin de vers –, et séduit par une chimère : l’alliance éternelle de
la beauté physique et morale en un seul individu (chimère que dénonce,
entre autres, l’oxymore étymologique immitis Glycera). Dans les trois
strophes suivantes, Horace, en maître ès amours et poésie amoureuse,
illustre par une série de jeux de mots et de tropes inattendus la loi
universelle du changement et de l’incohérence que Vénus impose à tous,

16 Pour une analyse précise des poèmes, cf. M. C. J. Putnam (Putnam 1972, 81-85 ;
1995, 193-207 ; 2006, 387-413). LA DÉDICACE HORATIENNE 27
hommes, animaux, fleuves, mers et montagnes, et même – chose plus
surprenante – au lyrique lucide. Ce faisant, à l’inverse de l’élégiaque,
Horace crée l’unité du fond et de la forme, l’ode plaisante et variée
s’accordant au jeu cruel qu’elle dénonce. Si l’ode 1, 23 obéit aux
conventions lyriques du monologue et de l’expression des sentiments
partagés, elle est aussi leçon de philosophie morale et d’esthétique. Qu’en
est-il de l’épître 1, 4 ?
La trame de l’épître est conforme au genre : elle rappelle les
conversations passées, Albius (Tibullus) ayant été un auditeur critique
des satires horatiennes, propose une visite future, et, entre-temps,
s’enquiert du présent sur le mode interrogatif. Mais l’attaque du poème
par le vocatif Albi, le jeu de mot sur le nom propre (Albi / candide, nomen
omen), l’exhortation à l’impératif et l’autoportrait humoristique final
rappellent manifestement l’ode 1, 33 et invitent à une confrontation des
deux poèmes. De fait, l’épistolier dresse un nouveau portrait de
l’élégiaque en sage philosophe retiré à la campagne lointaine, dont la vie
est consacrée à l’écriture et à la pensée, comme si Tibulle, obéissant aux
injonctions précédentes d’Horace, avait abandonné la ville et
l’insatisfaction élégiaque pour – du moins le croit-il – les bois salutaires
et la philosophie.
Mais ce portrait apparemment élogieux est dégradé par la
métamorphose de Tibulle en serpent solitaire dans les forêts obscures et
sauvages, et par le rejet dans le passé de tous les dons qu’il réunissait en
lui, dons du cœur, de l’esprit, du corps et de la fortune, réalisant ainsi
l’harmonie impossible de l’ode précédente. Et l’épistolier de corriger
abruptement cet excès inverse du faux sage qui fuit la vie, en plongeant
son destinataire dans les émotions irrationnelles auxquelles on ne peut
échapper et que seule la certitude de la mort permet d’accepter
sereinement. L’autoportrait d’Horace en cochon épicurien au poil
éclatant, en animal philosophe, personnifie cette sagesse véritable et
joyeuse qui allie les plaisirs du corps et de l’esprit et sait composer avec
les faiblesses humaines. La leçon de l’épître est certes morale mais elle
emprunte à l’ode sa légèreté et son expressivité émotionnelle.

Les dédicaces à Iccius
En 1, 29, l’ode, habituellement monodie, amorce un dialogue où les
questions demeurent sans réponse, comme si Iccius, perdu par l’appât du
gain, s’était déjà éloigné d’Horace, ou du moins de la sagesse horatienne
qui ne place pas le bonheur dans la richesse. Certes le poète saisit Iccius
à un moment crucial, entre deux extrêmes, prêt à faire une guerre de

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