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Le travail inégal

De
192 pages
Rompant avec les études aujourd'hui classiques d'anthropologie rurale sur le paysannat, Monique Ukroum part de l'idée que le groupe social le plus révélateur des mutations socio-économiques africaines de la première moitié du XXe siècle est celui des salariés, d'abord ruraux puis de plus en plus urbains, qui cristallisent les contradictions nées du choc colonial. C'est, en fait, l'entrée de l'étude africaniste dans les champs méthodologiques les plus novateurs de l'histoire contemporaine ; le raisonnement allie, de façon complémentaire et harmonieuse, les deux méthodes : d'une part l'analyse fine de l'évolution des conditions, des législations et des pratiques du travail en un moment-tournant décisif - celui de la crise mondiale des années 1930 - qui dépasse largement le cadre du seul continent africain, mais n'en détermine pas moins, localement, la transition accélérée du " travail forcé " colonial au travail salarié " volontaire " cher à l'économie libérale ; d'autre part, l'approche quantitative globale - dite macro-économique -, dont l'auteur a l'attention, avec la parfaite maîtrise d'une méthode en fait ardue et délicate, de n'apporter ici que la trame essentielle du raisonnement et le bilan éclairant des résultats. Le tout permet d'appréhender sous tous ses aspects la mise en place d'une force de travail progressivement et définitivement insérée dans le système capitaliste occidental. Il est difficile de rendre compte de la richesse de ce travail, qui ouvre, sur un cas exemplaire et suivant une méthode originale, la voie à toute une série de recherches en histoire sociale - encore à peu près inexistantes pour l'Afrique noire, du moins en langue française - : histoire urbaine, histoire du travail, histoire des mouvements sociaux et, en définitive, histoire des mentalités...
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RACINES DU PReSENT

Collection dirigée par Alain Forest

Du même auteur
« La transformation

des rapports sociaux ruraux au Sé-

négal : le navétanat (1924-1963) », in Sociétés paysannes du Tiers-Monde, sous la direction de C. CoqueryVidrovitch.

A paraitre è. l'Harmattan
« Le jeu de l'argent et du pouvoir dans une entreprise

coloniale: la Compagnie du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis»; «Pouvoirs publics, entreprises et entrepreneurs», Rapport de commission, in Actes du Colloque: Entreprises et entrepreneurs en Afrique, Université Paris VII, avril 1983.

MONIQ!!E LAKROUM

LE TRAVAIL INÉGAL
Paysans et salariés sénégalais face à la crise des années trente

~ditions L'Harmattan
7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@) L'Harmattan, ISBN:

1982 2-85802-260-7

PréLace

Rompant avec les études aujourd'hui classiques d'anthropologie rurale sur le paysannat, Monique Lakroum part de l'idée que le groupe social le plus révélateur des mutations socio-économiques africaines de la première moitié du xxe siècle est celui des salariés, d'abord ruraux puis, de plus en plus, urbains, qui cristallisent les contradictions nées du choc colonial. C'est, en fait, l'entrée de l'étude africaniste dans les champs méthodologiques les plus novateurs de l'histoire contemporaine; le raisonnement allie, de façon complémentaire et harmonieuse, les deux méthodes: d'une part l'analyse fine de l'évolution des conditions, des législations et des pratiques du travail en un moment-tournant décisif - celui de la crise mondiale des années 1930 qui dépasse largement le cadre du seul continent africain, mais n'en détermine pas moins, localement, la tran-

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sition accélérée du

«

travail forcé» colonial au travail

salarié « volontaire» cher à l'économie libérale; d'autre part, l'approche quantitative globale - dite macro-économique -, dont l'auteur a l'attention, avec la parfaite maîtrise d'une méthode en fait ardue et délicate, de n'apporter ici que la trame essentielle du raisonnement et le bilan éclairant des résultats. Le tout permet d'appréhender sous tous ses aspects la mise en place d'une force de travail progressivement et définitivement insérée dans le système capitaliste occidental. Au début de la période considérée, à l'issue de la Première Guerre mondiale, il s'agit encore d'une main-d'œuvre éminemment rurale, même si elle apparaît déjà mobile et prompte à venir périodiquement chercher du travail en ville. L'auteur souligne à ce propos les insuffisances d'une analyse limitée à une simple juxtaposition dualiste entre un secteur rural « traditionnel» et un
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secteur urbain « moderne» : l'interdépendance entre l'organisation de la production villageoise - essentiellement arachidière - et le rythme des activités urbaines est évidente, révélée par le rééquilibrage périodique entre le revenu horaire du producteur d'arachides et le salaire du manœuvre urbain qui varient, grosso modo, de façon inversement proportionnelle de saison en saison. Ainsi se trouve assuré un balancement alterné des flux migratoires entre la campagne et la ville où, de ce fait, la population demeure flottante. C'est que la plus ou moins grande disponibilité rurale scande les principaux flux de force de travail entre hivernage et saison sèche: d'avril à septembre - saison des pluies et des cultures -, le reflux vers les campagnes de la maind~œuvre rurale coïncide avec une contraction parallèle de la demande urbaine, tandis qu'au cœur de la saison sèche la remontée urbaine correspond assez bien à la pause des cultures; en revanche, la charnière du mois de novembre témoigne d'un déséquilibre net entre l'accélération des activités urbaines et la moindre rapidité de l'exode rural. En revanche, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et surtout à la suite de la restructuration économique imposée par la grande crise des années 1930, la force de travail urbaine s'est définitivement constituée:

au flux saisonnier scandé par le leitmotiv de la « pénurie
de main-d'œuvre» s'est substituée une « réserve» urbaine de travailleurs révélatrice non plus d'un sous-emploi saisonnier, mais au contraire d'un chômage d'abord conjoncturel (lié à la crise), puis au-delà, devenu structurel. A l'origine se trouve la surexploitation du salariat, mesurée par l'évolution du surtravail, c'est-à-dire de la distorsion entre la durée du labeur fourni par l'agriculteur et la valeur d'échange de l'arachide qu'il a produite. Ce surtravail est révélé (surtout en période de crise) par la démesure croissante ente la chute pafois drastique des cours et donc des revenus perçus par les collectivités rurales, et la croissance nette des quantités produites. Le manque à gagner des producteurs, doublé du renforcement des transferts de valeur effectués à leurs dépens, est appréhendé à travers une analyse fine et fouillée de 6

l'essor du navétenat ce travail migrant saisonnier caractéristique de la traite arachidière, qui mit annuellement en œuvre, dans les années 1930, plusieurs dizaines de milliers de travailleurs pour la plupart originaires du Soudan (Mali), de la Guinée ou du Niger. Le travail salarié temporaire exerça un rôle profondément déstabilisateur. Le retour à la terre devint de moins en moins effectif à chaque hivernage; progressi-

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vement se dégagea une masse urbaine de

«

vagabonds

de l'embauche », groupe informel et mouvant de paysans déracinés, signe de la paupérisation de l'ensemble. Té-

moins d'un exode rural aux causes multiples, les « désœuvrés » et « sans travail» commencèrent d'encombrer
quais et wharfs de Dakar ou des autres villes. De la fuite à la grève, cette masse « laborieuse» de-

vint progressivement « dangereuse ». L'année 1925 vit émerger la première vague de « grandes grèves ». A partir de la fin de la décennie, le mouvement mutualiste se modernisa: les références ethniques ou religieuses, toujours présentes, s'inscrivirent dans une pratique de l'entraide qui ouvrait sur des perspectives nouvelles et déboucha sur le droit syndical finalement reconnu - bien qu'avec des réserves en mars 1937. Dès lors devint possible une analyse sociale des masses urbaines, où le salariat apparaît, précisément, comme facteur de différenciation sociale, permettant de distinguer un certain nombre de groupes, sinon de classes: celle des « gagne-petit », colporteurs ou traitants de toute espèce; celle des femmes - domestiques ou commerçantes - ; et surtout, d'une part, celle des professionnels spécialisés ouvriers et manœuvres, employés, boutiquiers et artisans qualifiés (forgerons, maçons, charpentiers, mécaniciens et chauffeurs, etc.), d'autre part, celle des fonctionnaires qui donnent naissance à un « prolétariat intellectuel» revendiquant un mode de vie et une formation proches de ceux des Européens. Autrement dit, au cours de cette période décisive de rentre-deux-guerres, le salariat devint la forme dominante des rapports sociaux régissant le monde du travail urbain et rural, assurant du même coup, par le biais de l'exode rural mais aussi du nivellement entre paupéri-

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sation rurale et misère urbaine, la permanence des liens intrinsèques entre ville et campagne. Il est difficile, en quelques pages, de rendre compte de la richesse de ce travail, qui ouvre, sur un cas exemplaire et suivant une méthode originale, la voie à toute une série de recherches en histoire sociale encore à peu près inexistantes pour l'Afrique noire, du moins en langue française : histoire urbaine, histoire du travail, histoire des mouvements sociaux et, en définitive, histoire des mentalités... J'ai, faut-il le préciser, d'autant plus de plaisir à présenter l'étude novatrice de Monique Lakroum que j'ai suivi, de longue date, la progression de ses efforts en ce domaine, depuis un mémoire remarqué sur les salariés du port de Dakar, puis à travers une thèse de grande qualité dont le présent ouvrage rassemble, sous une forme synthétique et repensée, les principales conclusions. Les recherches acuelles de Monique Lakroum, sur l'interaction dans l'Ouest africain entre la pénétration ferroviaire et l'essor du secteur privé, toujours par la conjonction de l'appréhension «macro-économique» et de l'analyse «micro-sociale », continuent de s'inscrire dans les préoccupations majeures du Laboratoire «Connaissance du Tiers-Monde» de l'Université Paris VII, dont l'objet est d'approfondir le mécanisme des relations mondiales de domination/dépendance qui se sont mises en place et accentuées au cours des deux derniers siècles. Je souhaite, bien sûr, que cet ouvrage contribue à faire saisir l'importance de ce type d'analyse, indispensable si nous voulons mesurer l'ampleur des traumatismes économiques et des mutations sociales vécus et subis par l'Afrique noire, dans son histoire récente grosse des temps présents.

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Catherine

COQUERY-VIDROVITCH Université Paris VII

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INTRODUCTION

Dans les qualificatifs attribués au sous-développement, tout le monde s'accorde sur l'inégalité qui préside

aux rapports « Nord-Sud ». Celle-ci est cependant perçue
de manières diverses. Face à des économies extraverties, l'appréhension au moment de l'échange, à l'entrée et à la sortie des marchandises, fonde une théorie globale de la dépendance (1). A une toute autre échelle, les mécanismes internes de l'exploitation ont été analysés dans le cadre des «sociétés paysannes» à travers les modes de production et les conditions de la reproduction sociale (2). L'articulation entre autosubsistance et culture d'exportation, entre économie domestique et capitalisme mondial, apparaît ainsi comme l'une des clés de ce processus historique qui, de la colonisation à la dépendance, constitua le sous-développement. Cette étude est une approche intermédiaire, située à la jointure des conditions locales de l'exploitation et de la réalisation marchande des transferts de valeurs sur le marché international.
(1) S.AMIN, L'accumulation à l'échelle mondiale, Paris, 1970; ID., Le développement inégal Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Paris, 1973; A. EMMANUEL, L'échange inégal, Paris, 1969; C. PALWIX,«L'impérialisme et l'échange iné. gal », L'Homme et la Société, n° 12, Paris, 1969. (2) Sociétés paysannes du Tiers-Monde, textes réunis par C. COQUERY-VIDROVITCH, 1980; C. MEILLASSOUX, Paris, Femmes, greniers et capitaux, Paris, 1977; G. GOSSELIN, Anthropologie « du travail rural en Mrique », Cahiers d'études africaines, Paris, 1963; P.P. REY, Capitalisme négrier, Paris, 1976. 9

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L'économie de traite, développée à la fin du XIXesiècle, offre l'exemple type d'une activité entièrement tournée vers l'exportation - la culture de l'arachide - mais pratiquée par les communautés rurales au sein de leurs propres terroirs. Au contaire du système des plantations, diffusé dans d'autres régions de l'Afrique occidentale, il n'y eut pas d'intervention directe et apparente des Européens dans la production. Cependant, le drainage et la commercialisation étaient entièrement contrôlés par l'administration coloniale ou les maisons de commerce et se concentraient sur un espace restreint, faisant du Sénégal la plaque tournante de la traite. Il y a là toutes les conditions favorables à l'étude des mouvements et des flux de valeurs, à condition qu'aient été repérés les principaux critères jalonnant les liens entre mécanismes internes et externes. L'angle d'approche le plus approprié est celui fondé sur l'analyse du travail. Le travail est une fonction universelle, commune à toutes les sociétés, mais aussi une donnée concrète dans laquelle se cristallisent les réalités et les mythes propres à une collectivité autant que les rapports de domination extérieure qu'elle subit (3). Il est, de plus, un élément fondamental, générateur de valeurs sociales en même temps que facteur de production. Il permet donc de dépasser le cadre étroit de la réalisation de marchandises qu'une vision, par trop européocentriste, plaque sans nuance sur les sociétés africaines. Cependant, en intériorisant l'analyse, en partant du terrain, on outrepasse les limites de la sphère des échanges couverte par l'instrument de mesure monétaire. Dans les faits, l'économie de traite avait spatialement, mais surtout socialement, dissocié la production et le commerce, offrant l'image d'un dualisme complet entre « économie traditionnelle» et ({secteur moderne JO.Dans le cadre de ce dernier, la comparaison s'exprime naturellement en termes de prix, l'inégalité en plus-value. Echappent à ces références, toutes les ponctions de valeurs qui, opérées au niveau de la production domestique, n'ont
(3) G. GossELIN,«Anthropologie du travail rural en Mrique JO, op. cit. 10

pas été monétisées mais prélevées directement en nature. La réquisition de main-d'œuvre, les prestations et autres corvées avaient, en effet, instauré des formes de travail forcé non rétribuées. Au-delà de la contrainte institutionnelle, la culture arachidière ainsi que la traite comportaient, elles aussi, des fractions non négligeables de ce sur-travail spécifique. De la sorte, l'exploitation locale ne résultait pas seulement d'une rémunération inférieure au coût de reproduction de la force de tra. vail (4). S'y ajoutait l'appropriation directe de valeurs qui, sans jamais avoir été achetées, étaient ultérieurement vendues. Le profit des maisons de commerce européennes n'était donc pas toujours un gain; il résultait beaucoup plus couramment d'une économie. Comment mesurer ce travail inégal situé en amont de l'exportation? En supposant que l'on puisse quantifier le volume des prélèvements à la source, comment les comparer aux autres bénéfices tirés de l'échange et exprimés en monnaie? Il manque un étalon unique pour l'ensemble de ces transferts. Or, tous avaient un dénominateur commun: la quantité de travail nécessaire à leur réalisation. Le temps sera donc la référence essentielle; pas seulement le temps long des historiens, celui des trends et des cycles, mais aussi le temps court, quotidien, qui mesure le poids des jours. Quand et comment s'instaura le travail inégal? Il apparut au grand jour, à la faveur de la crise économique des années trente, comme une résurgence de multiples formes souterraines qui l'avaient préparé. Il provoqua IDle série de ruptures décisives dans les économies internes et établit des failles structurelles irréversibles au sein des sociétés autochtones (5). Son impact fut néanmoins atténué par les témoignages des administrateurs et des observateurs de l'époque. L'analyse critique des sources constitue donc un préalable indispensable si l'on
(4) C. MEILLASSÔUX,«Modalités historiques de l'exploitation et de la surexploitation du travail », in Connaissance du TiersMonde, Cahiers Jussieu, Paris, 1978. (5) P.-C.W. GUTKIND, R. COHEN, J. COPANS,African labor history, London, Beverly HilIs, 1978.

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veut éviter que ne s'établisse une confusion entre l'histoire économique coloniale, nécessaire mais extérieure à notre propos, et une histoire des économies et sociétés africaines sous domination coloniale. Il ne s'agit pas d'une périphrase mais bien d'une différence de méthode supposant que soient passés au crible les images et les stéréotypes véhiculés et transmis par ce legs. Mettons à l'ordre du jour une ethnologie du colonisateur. Alors seulement, pourront être étudiés les modalités de production et d'appropriation de la valeur au sein des communautés agraires, les étapes de sa réalisation marchande à travers la traite, puis son échange, sous une forme achevée, lorsque le travail lui-même est devenu marchandise, dans le cadre du salariat urbain.

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PREMIERE PARTIE

L'ORDRE SOCIAL COLONIAL

1
LE DISCOURS COLONIAL

«Dans son pays, le Blanc a appris à ses dépens la rigoureuse nécessité du travail, du travail de tous les instants. L'indigène commence à voir ses besoins augmenter vertigineusement. Il ne sait pas qu'il est impossible que les salaires suivent toujours l'augmentation du coût de la vie. Il ignore que pareille situation existe pour le salarié français. Mais celui-ci possède un cerveau forgé par une longue hérédité, qui l'a armé moralement pour la lutte incessante pour la vie. Le Noir ne sait pas, parce qu'on ne lui a jamais appris, que dans une société bien ordonnée les salaires doivent toujours être proportionnés au

rendement... »

(1).

Savoureux cours d'économie politique, où se mêlent étroitement darwinisme social, morale du travail et paternalisme colonial; mélange de cynisme et de bons sentiments qu'il ne nous appartient pas de juger mais qui donne au discours du vainqueur sa tonalité particulière et spécifique. Constatons simplement que, dès la fin du XIXesiècle, le salariat était présenté comme « ...le principal mode

de travail employé dans nos colonies

»

(2). Etrange affir-

(1) L.-G. THÉBAULT, Délégué au Conseil supérieur des Colonies, « Pourquoi je vais en A.D.F. », Annales coloniales, n° 127, 28 octobre 1924. (2) R. ROBIN, a question de la main-d'œuvre dans les coloL nies d'exploitation françaises, Paris, 1899. 17

mation, si l'on songe que le Soudan résonnait encore des derniers échos de la conquête et que les administrateurs d'alors se préoccupaient plus de pacification que de droit du travail. Affirmation significative néanmoins, car elle témoigne d'un trait majeur des documents coloniaux : la formulation des rapports sociaux locaux à travers les concepts juridiques métropolitains. Qu'il y ait un écart sensible avec la réalité, on s'en doute; il ne suffit pourtant pas de le dire; il faut le mesurer, passer au crible cette construction, dégager de son apprêt idéologique la trame des discours officiels. Œuvres de théoriciens ou de fonctionnaires, traités de droit ou rapports administratifs, ces documents témoignent plus sur leurs auteurs que sur la société qu'ils décrivent. Ils ne représentent pas, pour autant, un ensemble totalement fictif, destiné uniquement à justifier la domination. Clichés, stéréotypes ou lieux communs, toute cette imagerie coloniale a constitué le moteur des actions entreprises et des politiques menées dans ce domaine; elle a forgé, d'une certaine manière, un ordre social dont elle nous présente exclusivement la norme mais qui a généré, de fait, ses propres marges. On y retrouve constamment deux tendances contradictoires: la volonté de développer les mutations sociales issues de la colonisation et la crainte d'une transformation trop rapide, destructrice des équilibres originels. Comment faire participer les Africains à l'économie coloniale? Comment obtenir leur coopération? Politiques d'assimilation ou de tutelle, les deux pratiques n'ont guère cessé d'interférer tout au long de cette période; elles avaient en commun quelques axiomes implicites qu'il convient de rappeler.

LES GRANDS PRINCIPES Dans le triple décalage entre les faits, leur perception et la réglementation mise en œuvre, on doit souvent se résigner à ne connaître que les deux derniers éléments. 18

Cela permet, tout au moins, d'apprécier les divers sens du langage administratif et de préciser la définition de certains termes. Métaphores Le travail rend libre Veut-on se convaincre de la valeur éducative du travail, des vertus cardinales du labeur même dur et ingrat ? Il suffit de relire quelques bons manuels de colonisation; on ne manque jamais d'y rappeler «... les efforts qu'a faits la France pour enseigner à des races arriérées la valeur libératrice du travail qui les sauve de la misère» (3). Hypocrisie ou naïveté? Question de lieu et d'époque, peut-être; affaire de mot, surtout. La «liberté» du travail était, en effet, une condition préliminaire indispensable à l'exploitation économique des colonies africaines. Depuis la fin du XIXesiècle, les entreprises coloniales ne se contentaient plus de commerce et d'échange avec les courtiers et traitants locaux (4). Il leur fallait, désormais, s'assurer de la production régulière et croissante de cette denrée représentant l'essentiel du nouveau trafic licite: l'arachide. De plus, la conquête avait jeté les bases d'une infrastructure administrative pléthorique alimentée par l'impôt, les prestations, les exportations de produits de traite. Là encore, il fallait produire, non plus pour subvenir aux besoins de son groupe, mais pour acquérir ces signes monétaires devenus indispensables. Pour s'échanger, «louer ses bras », chaque individu juridiques

devait pouvoir utiliser indépendamment,

« librement »,

sa force de travail à la différence de l'esclave «... juridiquement la propriété d'un autre» (5). L'abolition de l'esclavage, réalisée par le décret~loi du 27 avril 1848,
(3) G. PETER,L'effort français GUSénégal, Paris, 1933, p. 330. (4) B. SCHNAPPER, politique et le commerce français dans La l~golfe de Guinée de 1838 à 1871, Paris, 1961. (5) L. ROLLANDt P. LAMPUE, e Précis de législation coloniale, Paris, 1940. 19