Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'ouest Cameroun

De
Publié par

Le travail salarié, produit de la colonisation, a plongé l'Afrique, non sans conflit, dans une trajectoire historique nouvelle. Cette recherche sociologique sur les hautes terres de l'Ouest-Cameroun (1916-1972) en est un cas de figure. Elle dévoile les différenciations d'objectifs de deux acteurs du travail de la scène coloniale, s'intéressant aux cultures de rente : l'administration coloniale et l'ordre religieux des prêtres du Sacré-Coeur de Jésus.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
Lecture(s) : 100
Tags :
EAN13 : 9782296211506
Nombre de pages : 346
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972)

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Michel WARREN, L'école à deux ans en France. Un nouveau mode de gestion de la chose publique éducative, 2008. Philippe LYET, L'institution incertaine du partenariat. Une analyse socio-anthropologique de la gouvernance partenariale dans l'action sociale territoriale, 2008. Roland GUILLON, Essai sur la formation sociale des œuvres d'art, 2008. Michèle PAGÈS, L'amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l'expérience amoureuse, 2008. Dan FERRAND-BECHMANN, Tribulations d'une sociologue. Quarante ans de sociologie, 2008. Marko SANDLER et Marco GIUGNI (dir.), L'altermondia/isme en Suisse, 2008. Philippe HAMMAN (dir.), Penser le développement durable urbain: regards croisés, 2008. Juliette SMERALDA, La société martiniquaise entre ethnicité et citoyenneté, 2008. Juliette SMERALDA, L 'Indo-Antillais entre Noirs et Békés, 2008. Jean-Olivier MAJASTRE, L'Art, le corps, le désir. Cheminements anthropologiques,2008. Marcel FAULKNER, L'organisation du travail et de l'entreprise. Théories et recherches sociologiques, 2008. Ivan SAINSAULIEU, Par-delà l'économisme. La querelle du primat en sciences sociales, 2008. Nicolas BOURGOIN, Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (France, 1825-2006),2008. Marie CIPRlANI-CRAUSTE, Le tatouage dans tous ses états. A corps désaccord, 2008. Evelyne PERRIN, Jeunes Maghrébins de France. La place
refusée, 2008.

François Etienne TSOPMBENG

Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972)

Configuration

historique et éléments d'interprétation

sociologique

Préface de Paul-André TURCOTIE

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06840-7 EAN:9782296068407

Je dédie ce travail A mes parents et amis A Monseigneur André Wouking Et à l'Eglise de Jésus-Christ qui est à Bafoussam et au-delà

PREFACE Histoire et sociologie des missions L'histoire des missions chrétiennes remonte à leurs origines, que ce soit sous la plume des missionnaires ou sous la forme de relations extérieures. Les perspectives et descriptions suivent l'évolution de la méthode et du récit historique. Les relations sont incorporées, le cas échéant, aux récits des découvertes de milieux ou de peuples inconnus jusqu'alors. Dans tous les cas l'intention revient à rendre compte, directement ou indirectement, des conditions de l'insertion missionnaire et de son action d'évangélisation en terres non christianisées. Il en allait ainsi dès les premiers siècles du christianisme, dont les frontières s'étendirent rapidement jusqu'aux confins de l'empire romain. Par la suite les missions s'adressèrent aux peuples considérés comme barbares sur le grand continent européen, et de là vers les autres continents. Les relations de l'action missionnaire ont suscité un intérêt renouvelé avec les missions, catholiques ou protestantes, engagées depuis le seizième siècle. Avec la découverte du continent américain, l'Europe chrétienne se trouvait aux prises avec un monde nouveau, qui allait devenir ce Nouveau Monde, caractérisé notamment par le syncrétisme des religions, consécutif au métissage des races et des cultures. Les questionnements et innovations répondant à des situations inédites eurent peu d'effets immédiats sur les structures, les symboliques et les pratiques des Eglises ou groupements des métropoles européennes. Les institutions en cause en vinrent, fortes de l'expérience acquise, à réajuster les stratégies d'implantation et d'expansion, de conversion et d'organisation des nouveaux chrétiens, sans pour autant modifier significativement les façons de faire ou la vision des choses dans le pays d'origine. Par suite des transactions entre la religion organisée et les conditions culturelles ou économico-politiques, et non sans résistance, les christianismes des Amériques finirent par se singulariser, tout en admettant officiellement les mêmes croyances de fond et la même division des ministères et fonctions, dans des structures également similaires ou identiques. Des tensions traversaient les échanges entre les différents lieux d'implantation et de régulation. Il en allait ainsi dans les grandes Eglises et, à des degrés variables, dans les groupements minoritaires, y compris les ordres religieux catholiques.

L'essaimage de détachements catholiques ou protestants prit une importance grandissante avec la facilitation des déplacements, grâce à la modernisation des moyens de communication et aux progrès de la médecine. En même temps les sciences humaines, principalement du côté protestant, aiguisèrent le regard missionnaire, ce qui eut des incidences sur la compréhension de l'autre et les stratégies de sa christianisation. Le récit missionnaire adoptant le mode d'expression ethnographique dévoila la conception anthropologique comparative de cet humain non européen. Ces rapports missionnaires servirent de matériau dans la recherche des sciences sociales naissantes, de Emile Durkheim à Max Weber. Si Durkheim s'attacha à retracer les formes élémentaires de la vie religieuse à partir des récits de mœurs primitives en vue de dégager des constantes historiques, Weber recourut systématiquement à la comparaison historique entre les grandes religions pour saisir en quoi elles avaient ou non participé à l'émergence et au déploiement de la modernité, celle-ci entendue au sens de la rationalisation de la production humaine, matérielle ou symbolique. La réception des relations missionnaires continuait de dépasser les frontières de la sphère religieuse et d'intéresser des domaines autres que celui de la religion organisée. Il en avait été ainsi depuis au moins les missions catholiques dans les Amériques. Les missions et leurs récits avaient bien suscité des replis intransigeants, des renfermements religieux, fiers d'une supériorité culturelle irréductible; ils avaient aussi bien déplacé les horizons de la connaissance et, par ce biais, ouvert des esprits à une compréhension renouvelée de l'humain dans sa diversité. Du côté catholique, l'évangélisation correspondant à la colonisation des contrées américaines ou asiatiques, et par la suite africaines, ne cessa de donner lieu à de vives discussions avant comme après la fixation, par la Propagande en 1659, des règles en la matière. Ces règles sont contenues dans les instructions aux vicaires apostoliques en partance vers le Tonkin et la Cochinchine. Il s'agissait d'établir des critères dans les rapports entre colonisation et mission, rapports objets de conflits parfois violents, de contradictions, de compromissions des missionnaires avec les colons, de traumatismes des populations maltraitées ou asservies. La directive maîtresse se ramenait à ceci: le missionnaire doit se tenir à distance des affaires de l'Etat et, plus généralement, de la politique. Quatre grands principes déclinent la séparation entre action politique et mission: l'indépendance de cette dernière à l'égard des Etats et, à cette fin, l'entretien de relations étroites avec Rome, la priorité à la formation d'un 10

clergé indigène, lequel soit en mesure de suppléer à une éventuelle expulsion des missionnaires, l'érection de la hiérarchie ordinaire (clercs, prêtres et épiscopat), avec l'accord de la papauté et en vue d'instaurer une Eglise complète, l'obligation pour les missions de tendre à l' autosuffisance, y compris financière. Quant à l'évangélisation proprement dite, les missionnaires éviteront de transporter avec eux leur culture européenne, conséquemment ils se garderont de changer les rites, coutumes et mœurs des peuples, à moins qu'ils ne soient contraires à la religion et à la morale. Ces dispositions entraîneraient des positionnements diversifiés, parfois opposés selon les lieux et les moments de I'histoire. Le refus de reconnaître la différence de celui qui est culturellement autre côtoierait le compromis en tant qu'entente impliquant des éléments contraires, voire antagonistes, grâce à des médiations permettant la relation de réciprocité tout en respectant l'altérité des éléments en présence. C'est une transaction où la réciprocité va sans fusion et la distinction, sans rupture. Au mieux, chacune des parties y trouve son compte, par delà les concessions réciproques, dans les négociations où interviennent les rapports de force aussi bien que le tiers du règlement, du principe directeur, des valeurs partagées et quoi d'autre. Ces rapports risquent d'être exacerbés dans le cas du refus de transiger, d'accepter des critères communément partagés, qui soient à la jonction des règles socialement reconnues et des particularités découlant de la singularité des points à jauger et à articuler sans les laminer. Quelle que soit la modalité de son insertion, le missionnaire est ce migrant, cet étranger qui témoigne d'une expérience personnelle à caractère entier et tout à la fois agit au titre de délégué d'une institution, avec ce que cela comporte quant à son organisation, ses croyances, ses rites, sa discipline de vie. Venu d'ailleurs, il est affronté au défi de faire croire un composé religieux constituant un ensemble organique issu d'un environnement social autre, en vue d'une adhésion entraînant un changement de vie optativement entier, tant de la part des individus que de la collectivité. Des déplacements d'ordre structurel ou formel sont en cause, qui contribuent à changer la mentalité et la conduite des individus qui composent une société. Un processus de transformation des relations interindividuelles (personnes et groupes) et des structures sociales offre un caractère dialectique. Bien plus, le message et l'activité de conversion se modifient dans la mesure même où s'opèrent les modifications individuelles et collectives. Des stratégies et des médiations concourent à Il

l'avènement d'un changement tendanciellement global. Une telle visée se ramifie en une configuration d'objectifs, avec la complexification des modes d'action et la lecture tentaculaire et sectorielle de la réalité. Ce faisant, la chance est forte pour que l'interpénétration du composé religieux venu d'ailleurs et de la culture des destinataires atteigne un degré élevé. Qu'il en soit ainsi, l'ordinaire de la vie trouve consistance dans une référence religieuse mêlée à des éléments hérités de la tradition ancestrale. Du même coup aura reculé la capacité d'interpellation au changement du message originaire. Cette capacité est désormais confinée à des groupements de virtuoses religieux secouant la torpeur croyante et à des temps forts revivifiant la conscience collective. De part et d'autre on ne saurait prétendre obtenir des effets durables sur les conduites et structures de l'ensemble organique enveloppant le monde de la vie. Des réveils sont possibles, qui questionnent et appellent à la bonification de l'ordre social selon les principes chrétiens. Leur cristallisation s'est traduite par une normalisation, qui s'est imposée aux consciences à des degrés variables. Les acteurs sociaux savent réinterpréter, en fonction de leurs intérêts propres, les règles de vie issues de la normalisation aussi bien que s'en déjouer. Des inversions peuvent poindre et se déployer jusqu'à déconstruire une société de fond en comble. Des missions chrétiennes, surtout après le dix-huitième siècle, ont eu pour visée d'instaurer, le plus souvent en conflit avec le colonisateur, un ordre social chrétien, c'est-à-dire conforme au message évangélique tel qu'interprété par les institutions d'origine. De façon générale, depuis le seizième siècle tout au moins, la mission chrétienne, dans ses pratiques généreuses et par delà ses diverses formes historiques, a opté pour une vision positive de l'histoire, a pris parti pour l'avancement en humanité des peuples, a appuyé son action sur le message religieux et non d'abord sur des objectifs économiques ou politiques. Dans l'interaction entre des instances poursuivant chacune des objectifs spécifiques, les équivoques ne manquent pas quant aux représentations de la civilisation en regard de la barbarie, entre les sociétés missionnaires et les pouvoirs publics coloniaux, entre ceux-ci et les chefs traditionnels. Tout en partageant des points de discipline et de réflexion théologique similaires concernant les rapports avec les diverses instances et les populations, protestants et catholiques auront connu dérives et compromissions. Les dérapages proviendraient plus d'une fois de la confusion, relative soit-elle et non directement intentionnelle, de la 12

mission évangélisatrice et de l'action politique ou économique. Le glissement de l'une vers l'autre est observable, spécialement semble-t-il, dans le cas de la formation des élites, en vue d'implanter une société intégralement chrétienne. La compréhension de cette question commande la connaissance de l'Eglise comme type de groupement chrétien, comparativement à d'autres types historiques, de même qu'elle renvoie aux différentes pratiques de la séparation des pouvoirs. Tout au long de son histoire, le catholicisme missionnaire lie étroitement l'annonce d'un message, révélé à travers des événements, des lettres et des essais réflexifs consignés dans les écrits bibliques, et la construction d'œuvres, tant sociales que religieuses. La conversion des cœurs va de pair avec les transformations de la société. Les missions protestantes abondent dans le même sens, par l'articulation de la prédication et de l'action sur la société, tout en insistant sur l'accès individuel au texte de la Bible et quitte à lui conférer, selon les Eglises, le caractère d'autorité certaine. De part et d'autre, la propagation de la foi et l'action de civilisation sont indissociables. Ceci admis, les missions protestantes se montrent habituellement plus souples et plus innovatrices que les catholiques, en raison de facteurs dont ceux-ci: des missionnaires originaires de milieux engagés dans la modernisation et l'ouverture au monde, le respect de la liberté religieuse dans les colonies britanniques, l'organisation décentrée d'Eglises autonomes, leur capital de réveil religieux et de critique sociale en rapport avec la lecture de la Bible confrontée à des situations concrètes. Au tournant du vingtième siècle, les évangélistes sociaux n'ont pas craint de recourir à l'outil des sciences sociales pour analyser, tel Walter Rauschenbusch, l'asservissement à caractère économique, dans le contexte de la grande industrialisation et de l'urbanisation massive, et de là dégager les traits d'une théologie axée sur une action humanisante, accordée à l'Evangile et à la tradition chrétienne en découlane. Une démarche, centrée sur les aspects sodo-économiques de la colonisation et ses conséquences déshumanisantes, aura cruellement fait défaut à la pensée catholique, tournée qu'elle a été plutôt sur la question
I Pour une synthèse explicitant des éléments du tracé sur les missions chrétiennes, on pourra lire, de Claude Prudhomme, Missions chrétiennes et colonisation (XVlme - ume siècle), Paris, Cerf, 2004, dans la collection « Histoire du christianisme ». Sur Rauschenbusch, son action et sa pensée, une introduction en français se trouve aux pages 319-336 de l'ouvrage collectif, Projet de société et lecture chrétienne, publié sous la direction de Camil Ménard et Florent Villeneuve, chez Fides, à Montréal, en 1997. 13

sociale contextualisée et théorisée sur la base de principes politiques ou théologico-philosophiques. Quant à l'inculturation, elle peine à articuler les aspects culturels en regard de ceux liés aux pratiques économiques ou politiques, sans oublier les conditions d'une autonomisation des Eglises locales qui soit en accord avec la tradition chrétienne d'inspiration évangélique. Des exceptions notables à ce mouvement dominant sont la part le plus souvent de membres d'ordres religieux ou de chrétiens socialement engagés au nom d'une foi intense et réfléchie. Force est de constater toutefois que les innovations de terrain et la production réflexive dans la ligne des sciences sociales auront reçu un accueil institutionnel mitigé, voire auront été carrément rejetées. De 1994 à 2007, des thèses et des mémoires soutenus à la faculté de sciences sociales et économiques de l'Institut Catholique de Paris, ont porté sur les interactions entre les pratiques économiques, les relations sociales, les représentations symboliques, dont religieuses. L'étude de François Etienne Tsopmbeng, parmi d'autres, s'inscrit dans cette production; elle constitue un apport de premier plan à l'histoire et à la sociologie des missions catholiques. Des travaux dans la même perspective sont restés inachevés par suite de la décision rectorale, en avril 2006, de supprimer la formation cadrant des recherches inédites sur l'Inde, l'Afrique, l'Amérique du Sud, y compris la Caraibe. Des directions de collections françaises sur les missions continuent de prendre en considération les seuls manuscrits relevant de l'histoire factuelle ou sociale et de l'anthropologie ethnographique. Ces replis défensifs ne représentent heureusement pas la totalité de la production intellectuelle catholique sur les insertions pastorales et les missions. L'examen socio-historique du travail salarié et des instances de régulation se rapporte aux plantations de quinquina en pays bamiléké, sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun. Il met en scène les chefs traditionnels, l'administration coloniale et l'ordre des Prêtres du SacréCœur de Jésus, communément appelés les Dehoniens. Même s'ils sont arrivés sur le même bateau, le missionnaire, le colon et l'administrateur sont loin de se confondre. Ainsi, les Dehoniens réussissent, moyennant une ligne de conduite ferme mais non sans contradictions, à traduire concrètement l'enseignement social de l'Eglise catholique dans un contexte différent de celui de son élaboration.. En pays bamiléké, les Fo, soumis au travail forcé, quoique rémunéré, formulent des revendications jugées non recevables par les pouvoirs coloniaux français, et, faute de faire valoir leurs droits, les asservis recourent à la violence. Les maîtres, 14

en colons, pratiquent une accumulation du capital qui ne prend pas en considération la modération du profit, ni le salaire nécessaire à la reproduction socio-économique des forces de travail. En fonction d'un marché des travailleurs dont la rémunération se situe en dessous du coût de la vie, les Dehoniens réclament en particulier le juste salaire pour faire vivre une famille et l'humanisation des conditions de travail. C'est à partir de leur exploitation de café que ces religieux contribuent, relativement certes, à faire émerger de nouveaux rapports socioéconomiques, et ce moyennant des transactions entre les parties. L'intention d'imprégner de valeurs chrétiennes évangéliques les structures sociales existantes à partir d'une pratique exemplaire entraîne la prise de distance d'avec le commissaire de la République, laquelle s'accompagne d'une critique serrée des mesures coloniales. Deux logiques se font face: l'une vise à l'humanisation des conditions de vie et de la production socio-économique, avec référence explicite à l'enseignement social catholique; l'autre poursuit des intérêts de profit et de domination politique, voire culturelle. L'analyse sociale-historique de ces positions antagonistes aborde aussi bien le quotidien que les luttes mettant aux prises dominants et

dominés. C'est en lien avec ces deux éléments que pointent les
résistances et les transactions dans la définition des rapports sociaux, qu'ils soient à maintenir ou à modifier selon les parties. L'enseignement ecclésial finit par avoir un impact sur les conduites et les structures par le canal de médiations s'entrecroisant avec la mission d'évangélisation des Dehoniens, ceux-ci contraints par ailleurs de composer avec les réticences de la hiérarchie catholique. Ce point méritait d'être saisi et développé à l'intérieur de la constellation des interactions entre les instances concernées par les contradictions autour du mouvement d'émancipation et d'insertion évangélisatrice. Mais encore faudrait-il avoir accès à certaines archives. La situation camerounaise du siècle dernier n'est pas sans rappeler les positions et discussions consécutives à l'asservissement des Indiens dans l'Amérique espagnole du seizième siècle. C'est connu, la domination des envahisseurs est refusée par le dominicain Las Casas, qui rêve d'une république chrétienne sans servitude, et pour qui l'évangélisation signifie l'achèvement et le perfectionnement du droit naturel, celui-ci à respecter totalement et à prendre de façon absolue, c'est-à-dire avant l'introduction du péché dans les rapports humains. Il en appelle à la papauté pour imposer des rapports humains qui soient accordés aux exigences 15

évangéliques et au droit naturel de l'humanité, mais il oublie que cette papauté ne dispose plus des prérogatives médiévales sur les princes et les rois européens, dont certains ont rompu avec Rome. Vitoria, un autre dominicain, élabore une argumentation théologique, plus complexe d'une certaine façon. Entre autres points il soutient ceci: les Indiens peuvent paraître frustres, ils n'en restent pas moins doués de raison; s'ils sont culturellement inférieurs, ils ne le sont pas du point de vue de la nature; le décalage d'ordre culturel trouvera son remède dans l'adoption du christianisme, lequel rend les hommes égaux en capacité; de surcroît, tous les hommes sont libres par droit naturel, conséquemment la colonisation doit être temporaire et préparer à l'émancipation. Cet argument ne prend pas en compte les aspects économiques de la colonisation. Quant au chanoine Sepulveda, il justifie la conquête et l'asservissement des Indiens par la supériorité du droit de l'humanité sur les droits positifs. Qu'est-ce à dire? L'évangélisation et la colonisation constituent des conditions nécessaires pour l'accession à I'humanité et au salut de ces peuples sauvages, du fait qu'ils pratiquent les sacrifices humains, l'anthropophagie et l'idolâtrie. La colonisation, ce mal nécessaire, dirions-nous aujourd'hui, s'impose pour mettre fin à la barbarie. Ces trois positionnements, typiques à plus d'un titre, vont être repris dans des termes similaires, sinon donner lieu à des argumentations opposées à propos de l'esclavage ou des conséquences des colonisations européennes. De ce point de vue, l'action humanisante des Dehoniens s'inscrit dans un long débat et une histoire des missions catholiques, lesquelles ne sauraient être globalisées dans des termes univoques, spécialement en ce qui a trait à la légitimation des rapports des missions avec les politiques coloniales, traversés que sont ces rapports par la coopération et l'opposition, la transaction et la distinction. La référence au droit naturel ou humanitaire, que ce soit dans les termes d'égalité ou de liberté de l'être humain, bref de sa dignité fondamentale et universelle en raison du droit naturel absolu, et tout à la fois l'affirmation de la primauté du message religieux sur les objectifs économiques ou politiques constituent les armes symboliques de l'action missionnaire pour l'avancement en humanité des rapports sociaux, spécialement quand des conditions asservissantes sont imparties aux populations christianisées ou en voie de l'être. L'étude du cas camerounais retrace la configuration des faits et des déplacements socio-économiques ou politico-religieux, lesquels s'entrecroisent depuis la première guerre mondiale jusqu'à la crise 16

économique des années quatre-vingt, dont elle éclaire la genèse et les facteurs. Il s'agit d'une sociologie historique comparative, dans le temps et l'espace, qui par ailleurs, s'appuie sur les sources archivistiques disponibles, qu'il a fallu reconstituer pour une bonne part. Les données quantitatives, colligées en tableaux récapitulatifs, servent à construire l'argumentation et non à simplement illustrer la description factuelle ou l'information quantitative. De même, la théorisation n'étouffe pas le fait social et historique, dont elle enrichit la compréhension en l'objectivant, en l'ordonnançant et en en nuançant la signification. L'analyse configurative se fait tant historique que sociologique, et l'outil de la comparaison n'équivaut pas, comme il en va trop souvent, à la juxtaposition de situations et de cas. C'est proprement une perspective historique conceptualisée, dont le critère de comparaison est celui de la dignité humaine, décliné dans les termes des droits du travailleur salarié. Par ce détour l'équivocité de la dignité humaine est dépassée, ce qui rend possible une analyse objectivée ne négligeant point le rapport aux valeurs. En effet, la discussion axiologique du critère, à savoir la dignité humaine, soulève le problème de l'interprétation idéologique, de nature lénifiante ou univoque, et, surtout, son corollaire de l'anachronisme dans son application historique. Ce piège à double battant est surmonté en contextualisant le droit du travail salarié, en l'appréhendant dans les termes de l'époque, qu'il s'agisse, par exemple, du droit de s'organiser pour défendre ses intérêts, ou du droit à la sécurité sociale. Le tracé analytique met au clair les variations comparatives, saisies ponctuellement ou sur une longue durée, et quitte à rappeler des situations autres, en Europe ou dans les Amériques. Cette pratique de la sociologie historique dégageant différents niveaux de compréhension, par ailleurs interreliés, vient résoudre des problèmes de méthode et d'analyse soulevés dans la production française depuis des décennies. Comme historien et comme sociologue, François Etienne Tsopmbeng a su décortiquer une question dans ses tenants et aboutissants, et ainsi proposer un apport décisif sur la mission catholique et pour la recherche afucaine, spécialement en ce qui a trait à la sociologie historique et aux interactions de l'économie avec la société et la religion. Paul-André Turcotte

17

LISTE DES ABREVIATIONS
Arch. SCJ de Paris: Archives des Prêtres du Sacré-Cœur de Paris Arch. SCJ de Rome: Archives des Prêtres du Sacré-Cœur de Rome AAP. : Archives d' Aix-en-Provence AAS. : Acta Apostolicae Sedis AN. Y. : Archives Nationales de Yaoundé ASCOCAM. : Association des Colons du Cameroun AS.F.AC. C.AP.B.C.A : Association Syndicale des Fonctionnaires et Agents du Cameroun : Coopérative Agricole des Planteurs Bamiléké du Café d'Arabie

C.F.T.C. : Confédération Française des Travailleurs Chrétiens C.G.T. : Confédération Générale du Travail C.N.P.S. : Caisse Nationale de Prévoyance Sociale C.O.O.COLV. : Coopérative de Production, de Collecte et de Vente C.O.O.CON. : Coopérative de Production et de Consommation E.P.S. : Ecole Primaire Supérieure E.S.O.CAM. : Evolution Sociale du Cameroun F.I.S.C. : Fédération Internationale des Syndicats Chrétiens F.S.C. : Fédération des Syndicats du Cameroun J.D.C. : Jeunesse Démocratique Camerounaise O.R.T. : Office Régional de Travail R.D.A : Rassemblement Démocratique Amcain S.C.J. : Sacré-Cœur de Jésus S.E.O. : Station Expérimentale de l'Ouest S.E.Q. : Station Expérimentale du Quinquina S.M.AG. Salaire Minimum Agricole Garantie S.M.I.G. : Salaire Minimum Interprofessionnel Garantie. S.Q.D. : Station de Quinquina de Dschang D.D.F.C. : Union Démocratique des Femmes Camerounaises U.P.C. : Union des Populations du Cameroun U.S.C.C. : Union des Syndicats Confédérés du Cameroun D.R.S.C.B. : Union Régionale des Syndicats Confédérés du Cameroun

INTRODUCTION Qu'en est-il du travail salarié sur les hauts plateaux Bamiléké de l'Ouest-Cameroun? Il y a lieu de l'étudier par la socio-histoire sur la période de 1916 à 1972. L'inspiration de cette étude vient de la généralisation de la misère consécutive à l'application des mesures d'ajustement structurel comme solution à la crise économique. Celle-ci était annoncée vers les années 1982 et 1983. Selon les dirigeants du Cameroun, l'effondrement des cours des matières premières que sont le café, le cacao et le coton2, avait diminué considérablement les recettes de l'Etat et tendait à paralyser son fonctionnement. Pour tenter de juguler cette crise3, ces dirigeants du pays ont contracté des prêts auprès du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale en 1987-1988. Le respect des termes du contrat les a conduits, entre autres, à l'application des mesures d'ajustement structurel qui revenaient pratiquement à la réduction extrême des possibilités d'accès au travail salarié pour la grande majorité des citoyens. En effet, l'Etat a cessé de recruter les fonctionnaires et procédé à des compressions de personnel, à la privatisation des entreprises publiques et para-étatiques, à la fermeture pure et simple de certains secteurs d'activités. Les jeunes diplômés sortis de l'université ou des écoles de formation professionnelle grossissent le nombre des victimes de la compression du personnel et sombrent dans le secteur informel. 85 % de la population active végètent dans ce secteur4. Les individus actifs des tranches d'âge de vingt à vingt-quatre ans et de vingt-cinq à vingt-neuf ans ont les taux les plus élevés du chômage qui sont de 15,4 et 12,6 %5. Les hauts-fonctionnaires touchent en moyenne moins de 50 % de leurs salaires de l'année 19926. Le désengagement de l'Etat s'est traduit aussi par la baisse du budget entraînant un arrêt des investissements et une dégradation des services sociaux de base à l'instar de la santé et de l'instruction tant en milieu urbain que ruraF. Cette situation a généralisé
2

BANOCK M., Le processus démocratique en Afrique. Le cas camerounais, Paris,

L'Harmattan, 1992, p. 29. 3 EBOUSSI B. F., La démocratie de transit au Cameroun, Paris/Montréal, L'Harmattan, 1997, p. 408. L'auteur étend les effets pervers des conditionnalités jusqu'à la page 420. 4 Annuaire statistique du Cameroun 1997, Yaoundé, MINEFI, 1998, p. 58. 5Annuaire statistique du Cameroun 1997, op. cit., p. 60. 6 Annuaire statistique du Cameroun 1997, op. cit., p. 62-64. 7 CHAMP AUD J., Cameroun: au bord de l'affrontement, in Politique Africaine. 44, 1991, p.1l7.

la misère qui a entraîné toutes sortes de pandémies. Les conditions de vie extrêmement difficiles des populations vivant sur les hautes terres de l'Ouest-Cameroun, comme de bien d'autres régions du pays, ont été d'une part importante dans notre détermination à étudier le travail salarié. Le chercheur, comme le penseur, est fils de son temps; produit de fabrication de sa propre culture, il ne saurait se désintéresser des problèmes sociaux de son milieu et de son époque qui, à la fois, le façonnent et fécondent sa réflexion. Le travail salarié date de la colonisation du Cameroun. Il est alors un construit social relevant de divers acteurs qui détenaient les pouvoirs. Comment les acteurs détenteurs des pouvoirs ont orienté le travail salarié sur les hauts plateaux Bamiléké de l'Ouest-Cameroun de 1916 à 1972? Dans l'ensemble du pays, les hauts plateaux ont le taux le plus élevé de pauvres, 65,8 % et le taux le plus bas d'individus aux revenus intermédiaires, 24,2 %8. L'orientation du travail salarié se repère par rapport à la dignité humaine du travailleur autochtone car en tant qu'homme, c'est vers son épanouissement que tout doit être ordonne. Cette orientation a-t-elle contribué à la promotion ou à la destruction de cette dignité humaine? Tel est le problème auquel s'attelle cette recherche. Les hauts plateaux Bamiléké qui constituent le cadre spatial de notre étude couvrent tout l'ouest du pays; la province anglophone du nord-ouest n'y est pas intégrée. La période de 1916 à 1972 se subdivise en deux sous-périodes qui s'étendent de 1916 à 1960, puis de 1960 à 1972. La première correspond à la colonisation française qui a conduit sa portion du Cameroun à l'indépendance en 1960. Sa durée considérable a une forte prégnance sur les institutions sociales, les mentalités et les comportements actuels des peuples. La seconde part de 1960 jusqu'à la proclamation de l'unification des Cameroun anglophone et francophone le 20 mai 1972 par les dirigeants du pays. De la République fédérale, on passe à la République Unie de CamerounlO. Les acteurs du travail salarié sont nombreux: l'administration coloniale, les entrepreneurs privés et les missionnaires d'une part et, d'autre part, les dirigeants des populations autochtones; mais ces derniers n'avaient presque pas de poids dans l'orientation du travail salarié même s'ils y ont contribué en fournissant la main-d'œuvre. Deux principaux acteurs, l'administration coloniale et
8Annuaire statistique du Cameroun 1997, op. cit., p. 61. 9 Gaudium et spes, dans Concile œcuménique Vatican II, Paris, Centurion, 1967, p. 223. 10LEVINE T.V., Le Cameroun du mandat à l'indépendance, Paris, Présence Africaine, 1984, p. 7. 22

l'ordre religieux des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus, ont contribué à l'implantation du travail salarié dans les hauts plateaux de l'Ouest lors de la colonisation française. La culture du café et du quinquina par }aquelle ils introduisaient l'économie monétaire sur les hauts plateaux J3amiléké avait suscité des conflits qui les opposaient aux populations des chefferies Bamiléké. Les protagonistes ont fait des ententes pour dépasser ces conflits. L'hypothèse est que l'implantation du travail salarié relève des compromis entre les acteurs détenteurs des pouvoirs et leur environnement social. Nous y reviendrons. Ce problème n'a pas encore fait l'objet de débats de nombreuses disciplines scientifiques. La production intellectuelle sur le sujet est réduite. Elle porte en grande partie sur le droit du travail au Cameroun et/ou en Afriquell. Le droit codifie divers aspects du travail mais n'épuise pas la réalité concrète du travail. Une publication a été faite sur le travail au Camerounl2. Selon celle-ci, l'inadéquation des structures de l'offre et de la demande sur le marché du travail a induit la constitution des chômeurs diplômés formés dans le système de l'enseignement mis sur pied depuis la colonisation. L'augmentation du nombre de ces chômeurs instruits errant dans les grandes villes a suscité des inquiétudes de l'Etat et des familles qui ont investi pour les études de leurs enfants. Le gouvernement camerounais a commandé, vingt ans après l'indépendance, l'étude de la situation, certainement pour pouvoir intervenir. Les recherches sont conduites par des agents de l'Office de Recherche Scientifique des Territoires d'Outre-Mer (ORSTOM), et du ministère de l'Education du Cameroun. Ces chercheurs s'appuient sur les résultats d'une enquête menée auprès d'un échantillon représentatif de 1450 salariés travaillant dans soixante-quinze entreprises implantées au Cameroun. A partir de cette enquête, les auteurs analysent les relations entre le système de l'enseignement et l'appareil de production que constituent ces entreprises. Bien que l'étude aborde divers aspects du travail à l'instar du salaire, de l'emploi, de la formation professionnelle,
Il Les salaires dans les pays d'Afrique francophone. Compte rendu des travaux d'un séminaire régional O.I.T./DANIDA, Yaoundé, 1977. Le séminaire organisé par l'OIT réunissait 15 pays francophones; il était centré sur les échanges de vues et d'expérience sur les problèmes de rémunération, de classifications professionnelles, des politiques salariales et des revenus. LEMESLE R., Le droit du travail en Afrique francophone, Paris, Edicef, 1989. L'ouvrage s'intéresse aux adaptations faites par chacun des 17 Etats d'Afrique noire ayant choisi d'appliquer le code du travail de 1952. 12 ATANGA-MEBARA J.-M., MARTIN J.-Y., Ta NGOC C., Education, emploi et salaire au Cameroun, Paris, atelier de }'IIPE, 1984,293 p. 23

elle ne traite pas de son orientation par rapport à la dignité humaine. Chatap étudie le travail salarié au Cameroun de 1922 à 193913.L'analyse des salaires révèle que l'administration coloniale payait les salaires plus bas que ceux des entreprises privées. Elle comblait la pénurie de la maind'œuvre ainsi provoquée par les réquisitions qu'elle faisait partout dans le Territoire. L'auteur exemplifie cela par les salaires versés aux travailleurs du chemin de fer du centre. Il fournit quelques informations utiles au sujet des bas salaires octroyés par l'administration coloniale, mais il ne traite pas de l'orientation du travail salarié. Un géographe et un historien y ont mené des recherches très pertinentes sur les hauts plateaux. Dongmol4 expose le dynamisme des Bamiléké dans la maîtrise de l'espace agraire suite à l'introduction de la caféiculture et dans la maîtrise de l'espace urbain en vue de leur insertion dans le salariat. Faisant œuvre de géographe, il présente les lieux et les activités qui mobilisaient ces populations. L'ouvrage indique où trouver quelques informations utiles au sujet sans toutefois le traiter. KaptueS a aussi réalisé des recherches sur le travail pendant la colonisation française. D'après lui, les Européens débarqués au Cameroun pour investir leurs capitaux se heurtent aux difficultés de la main-d'œuvre et aux problèmes connexes. Ils s'organisent avec l'administration pour affronter ces problèmes. L'analyse des méthodes mises en jeu et les réactions des autochtones enrôlés dans les travaux forcés constituent la trame de fond de son ouvrage. L'auteur en arrive à produire une histoire sociale des Bamiléké aux prises avec les colonisateurs. Les productions des historiens Chapta et Kaptué sur le sujet se limitent respectivement en 1939 et en 1956. Par rapport à elles, cette étude porte sur une longue durée et s'étend jusqu'en 1972. Les travaux antérieurs font l'histoire sociale, certes, mais l'histoire factuelle qui s'arrête aux relations entre les faits dont les uns sont les causes des autres. Nous avons l'intention de procéder non seulement à la relation de faits, mais aussi au fonctionnement mettant en présence les pouvoirs. Ainsi, l'originalité de cette recherche s'exprime mieux au travers de la démarche de la socio-histoire. Cette discipline, à conceptualisation sociologique, inscrit la causalité dans un cadre théorique
CHATAP O., Le travail salarié au Cameroun sous mandantfrançais (1922-1939), mémoire, Paris, 1976, 105 p. 14DONGMO lL, Le dynamisme bamiléké, Yaoundé, C.E.P.E.R., 1981, vol. 1 : 424 p., vol. 2 : 293 p. ISKAPTUÉ L., Travail et main-d'œuvre au Cameroun sous régime français 1916-1952, Paris, L'Hannattan, 1986,282 p.
24
13

de référence qui éclaire davantage les faits historiques et dépasse la singularité du dossierl6. C'est ainsi qu'au-delà des luttes entre les autochtones et les agents de l'administration coloniale au sujet du travail pour les intérêts matériels, la socio-histoire révèle les acteurs lointains et cachés qui les orchestrent depuis la métropole ainsi que les enjeux symboliques en cause. Ces luttes font partie des moyens visant l'exécution des volontés de ces acteurs métropolitains. Le travail salarié s'inscrit dans la rationalité du pays mandaté pour exploiter les ressources du Territoire à son profit et surtout pour établir sur les autochtones sa domination à demeure. La longue durée couverte par l'étude offre des possibilités de comparaisons qui jalonnent la démarche et révèlent d'autres aspects de cette originalité. Si les comparaisons synchroniques dévoilent les différenciations d'objectifs des acteurs du travail salarié détenteurs des pouvoirs, les comparaisons diachroniques mettent l'accent sur les permanences et les ruptures. Cela peut s'exemplifier par les salaires des autochtones. A la période de la colonisation française, le commissaire de la République protégeait la rentabilité des capitaux avec peu d'attention aux traivalleurs autochtones auxquels étaient versés de petits salaires. A l'indépendance, les détenteurs des capitaux et leur style d'investissement n'ont pas changé même si le pouvoir était aux Camerounais. Cette recherche pourrait éclairer, toute proportion gardée, le dysfonctionnement actuel du travail salarié qui induit tant de misère au Cameroun comme de bien d'autres pays africains. En fait, l'amélioration des conditions d'existence dans une société est toujours souhaitable et doit être recherchée. Par ailleurs, la recherche de l'orientation du travail salarié conduit nécessairement aux différentes rationalités des acteurs. En conséquence, elles révèlent les transactions faites par l'ordre religieux et l'Eglise en vue d'imprégner du message chrétien les structures sociales. Cette étude pourrait ainsi s'avérer importante pour l'Eglise d'Afrique qui, actuellement, recherche une expression renouvelée de la foi sous le vocable théologique de l'inculturation de l'évangile17. En tant que dynamique raisonnée de l'intelligence des choses avec une prise de distance critiquel8 en vue d'atteindre une certaine fin,

16

TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis. Sociologie et histoire du

catholicisme actuel, Montréal, Fides, 1994, p. 370. 17JEAN PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale 'Ecclesia in Africa', 1996, n° 78. 18TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis, op. cit., p. 367. 25

découverte ou preuve d'une véritél9, la méthode fait appel, selon les cas, à divers procédés techniques pour recueillir les données à traiter pour établir cette preuve. Elle mettra en œuvre les données issues de sources orales et écrites. Les sources écrites désignent des documents pouvant éclairer tant soit peu le sujet: articles des revues, ouvrages, journaux, presse susceptibles de fournir une information utile. Les archives de l'administration coloniale, des missionnaires, les écrits divers sur les missions sont d'un apport très appréciable. Ces informations récoltées seront croisées avec celles des sources orales. Les enquêtes par entretien seront menées auprès de tout individu susceptible de fournir des informations utiles. Il s'agit des fonctionnaires retraités de l'administration coloniale et/ou du gouvernement camerounais, des missionnaires initialiseurs ou témoins du travail salarié, des chrétiens qui ont travaillé auprès des missionnaires, des prêtres autochtones qui ont collaboré avec eux et les ont parfois remplacés. Le traitement des données d'enquêtes oblige à tenir compte de ce qui se dit au quotidien et à mettre en œuvre les procédures de collecte des données suivant les ouvrages appropriés aux fins de cerner les informations véhiculées par le discours. Il en sera de même des écrits officiels du missionnaire et de l'administration coloniale. Ces enquêtes ont livré une grande masse de données dont le traitement laborieux s'est soldé par très peu d'informations utiles au sujet. Néanmoins les apports des enquêtes croisés avec les informations recoupées des sources écrites ont conduit, grâce à I'histoire, à la reconstitution et à l'ordonnancement des différentes pièces du dossier. En même temps ils ont permis de confirmer, corriger ou infirmer certaines perspectives théoriques. Le problème sera traité en trois grands moments. Le premier est réservé aux préalables, principalement à la présentation des acteurs. La période de la colonisation française (1916-1960) et une douzaine d'années après l'indépendance du Cameroun (1960-1972) constituent les deux grands moments au cours desquels se feront les investigations visant à découvrir l'orientation du travail salarié. Les comparaisons synchroniques et diachroniques des résultats féconderont la réflexion sociologique conclusive.

19

GRAWITZ M., Lexique des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1994,(6e édition), p. 264. 26

PREMIERE PARTIE MODELE D'ANALYSE ET ACTEURS DETENTEURS DES POUVOIRS La première partie de cette étude est réservée aux préalables nécessaires voire indispensables à l'approche de l'objet. L'organisation du travail dans la société Bamiléké met en lumière les détenteurs des pouvoirs en la matière à l'époque précoloniale (chapitre 2). Elle favorise la compréhension du positionnement des Bamiléké et des enjeux en cause dans les conflits du travail salarié qui les opposeront aux acteurs détenteurs des pouvoirs de la scène coloniale. La présentation de chacun de ces acteurs et du terrain où il exerce son pouvoir relatif au travail salarié pourrait assurer à notre démarche une base empirique solide. Cela revient à présenter l'ordre religieux des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus et la mission de Dschang (chapitre 3). Il s'agit aussi de la présentation de l'administration coloniale et de la Station de quinquina de Dschang (chapitre 4). Cette première partie serait incomplète si nous ne procédons pas au préalable à la construction du modèle d'analyse (chapitre 1).

CHAPITRE PREMIER ELEMENTS DE PROBLEMA TIQUE: CONCEPTS ET HYPOTHESE Selon Guy Rocher, «la connaissance qu'on appelle scientifique n'a de validité que dans la mesure où elle a été acquise suivant les canons de la méthode scientifique. »1 Présentant les canons de cette méthode, Bourdieu reprend Bachelard en écrivant: «le fait scientifique est conquis, construit et constaté. »2 Trois opérations cognitives auxquelles doit être soumise la recherche pour commencer à revêtir le caractère scientifique. Conquérir un fait social signifie rompre avec l'illusion du savoir immédiat ou avec la sociologie spontanée. La familiarité du sociologue avec son milieu peut constituer un obstacle épistémologique de taille dans la mesure où il assimile les conceptions et systématisations fictives en continuelle production. Pour éviter cet écueil et entrer dans la démarche scientifique, le sociologue doit préciser le sens des termes qu'il utilise et, par le fait même, rompre avec les notions du sens commun. Cette rupture épistémologique procure au moins un double intérêt. D'une part elle évite les rivalités de vocabulaire qui font souffrir la clarté et l'intelligibilité du discours. D'autre part, elle permet de présenter en des termes précis le contenu et les dimensions de l'objet de la recherche et d'inventorier l'espace du phénomène social à étudier. Ainsi disparaît l'apparente connaissance. Construire l'objet signifie se démettre de ses formes empiristes. Cette phase consiste «à interroger l'information atomisée, parcellaire, émiettée et établir des relations entre les éléments pour arriver à une théorie et à des hypothèses.»3 Constater l'objet signifie soumettre les hypothèses à l'épreuve des faits, ce qui conduit à leur révision ou à celle des positions du sociologue. Ces opérations qui encadrent la recherche scientifique sont tellement imbriquées dans la démarche du chercheur que le traitement de l'une comporte implicitement celui de l'autre. Cette imbrication impose
I

2 BOURDIEU P., CHAMBOREDON J.-C., PASSERON J.-C, Le métier du sociologue. Préalables épistémologiques, BerlinlNew York/Paris, Mouton, 1983, p. 24. 3 TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis. Sociologie et histoire du catholicisme actuel, Montréal, Fides, 1994, p. 366.

ROCHERG., TalcottParsons et la sociologie américaine,Paris, PUF, 1972,p. 36.

la nécessité de présenter le découpage approprié à l'étude de l'objet. D'abord il s'agit de préciser la perspective sous laquelle se perçoit cet objet, ce qui le relie au champ d'étude scientifique4 où se fait cette recherche, à savoir la socio-histoire. Cette liaison oriente vers la problématique qui ancre la recherche dans le champ de la connaissance existante. Ensuite la précision conceptuelle, en définissant les contours et le contenu de l'objet, trace ses frontières et conduit à l'élaboration de la problématique et à la formulation de l'hypothèse générale. 1- SOCIO-HISTOIRE DES RAPPORTS EGLISE-SOCIETE D'UN POINT DE VUE IDEAL TYPIQUE Ces investigations à mener sur le travail salarié s'inscrivent dans la perspective des échanges Eglise-société que développent Max Webers et Ernst Troeltsch6. Pour une brève présentation de la pensée de Troeltsch et de la démarche socio-historique à mettre en œuvre, nous nous référons à Séguy et à Turcotte. Ernst Troeltsch (1865-1923) est pasteur, théologien, philosophe, exégète, historien et sociologue? 1- Ernst Troeltsch et les grandes lignes de sa pensée D'après Séguy, la production sociologique de Troeltsch relèverait de sa réaction à l'ouvrage de Nathusius9, théologien protestant. L'ouvrage porte sur la 'question sociale'. Troeltsch devrait en faire la recension en perspective des assises des Eglises recherchant à répondre aux questions auxquelles se confrontait l'évangélisation suite à
4

LAFONTANT 1., Initiation thématique à la sociologie, Manitoba, éditions des

Plaines, 1990, p.449. 5 WEBER M., Sociologie des religions, Paris, Gallimard, 1996; Economie et société, t.l, chap. 4. 6 TROELTSCH E., Die Soziallehren der christlichen Kirchen und Gruppen, Aalen, Scientia, 1961. La version anglaise s'intitule The Social Teaching of The Christian Churches, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1976, 2 vol. Pour une approche de sa pensée, on peut consulter. TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis, op. cit., p. 107-132. ?NIEWOHNER F., LABBE Y. (dir.), Petit dictionnaire des philosophes de la religion, Paris, Brepols, 1996. Dans les pages 721-751, P. Goerens présente la vie et la pensée philosophique de Ernst Peter Wilhelm Troeltsch. SEGUY J., Christianisme et société. Introduction à la sociologie de Ernst Troeltsch, Paris, Cerf, 1980, 334 p. On peut le consulter pour une approche de la pensée de Troeltsch. 9 NATHUSIUS M.F.E., Die Mitarbeit der Kirche an der Losung der sozialen Frage, Leipzig, JC.Hinridhs, 1893-1894,2 vol. ; SEGUY J., op. cit., p. 67, note 1. 30

l'émergence de l'industrialisation. Le problème était inscrit à l'ordre du jour et Nathusius s'était penché sur la question. Dans le souci d'aborder scientifiquement le problème, pasteurs et théologiens avaient esquissé une définition de l'activité 'sociale' pour montrer la pertinence du message chrétien à son égard. La production était très marquée par l'implication des concepts d'essence du christianisme et de rapport au monde. D'une manière générale, Nathusius est le chef de file du courant de réflexion qui référait « le social à la capacité du christianisme à créer une communauté et une théorie des relations humaines. »10De ce fait, le social était réduit à quelques-unes de ses composantes comme la famille, les relations personnelles, l'Eglise comme groupement autonome. L'économie en était exclue. Bref, il s'agit des groupements et des relations qui ne relèvent pas directement de l'Etat. Troeltsch n'a pas adhéré à cette acception réductionniste du social, car il avait déjà l'expérience de nombreux problèmes relatifs aux rapports de l'Eglise à la modernité; non seulement il était éveillé à la sociologie de Weber, mais aussi il était marqué par d'autres problèmes sociaux comme les soulèvements paysansll. Son refus de l'acception réduite du social ne l'entraîne pas dans l'abandon de la question sociale. Bien au contraire, il s'intéresse au problème du christianisme en rapport avec le monde moderne. Conjuguant l'expression théologique et l'esprit scientifique, il adopte les méthodes et les problématiques des sciences sociales avec une prudence prononcée à l'égard du scepticisme de ces disciplines12, pour aborder la rencontre du christianisme avec la modernité. Les conceptualisations de Dilthey et surtout de Max Weber lui servent de moyens pour exposer les composantes historiques du christianisme dans sa recherche d'un langage renouvelé de la foi. Œuvre d'intellectuel et de croyant, son ouvrage les Soziallehren est centré sur l'étude du problème social. fi s'agit en fait de l'étude des relations de réciprocité entre les groupements chrétiens et tous les groupements à finalité profane, bref des rapports entre l'Eglise et le monde. Un questionnement dialectique sous-tend cette production de Troeltsch: «d'une part dans quelle mesure cette religion a-t-elle des vues sur les rapports sociaux, et dans quelle mesure les a-t-elle fait entrer dans la réalité de ces rapports? Par ailleurs, dans quelle mesure les points de vue chrétiens eux-mêmes sont-ils conditionnés par les situations sociales dans
10

SEGUY J., op. ci!., p. 69. II MARX K., ENGELS F., Sur la religion, Paris, éditions ouvrières, 1972, p. 98-120. 12SEGUY J., op. cil., p. 9. 31

lesquelles ils émergent? »13Troeltsch explore l'histoire du christianisme des origines jusqu'au début du XIXe siècle pour dégager des éléments sur les «capacités, les modes, et les conditions d'influence du christianisme sur la culture moderne. »14Se confrontant aux penseurs de son temps, il prend position sur ces questions tout en précisant les grands axes de sa démarche. Selon lui, c'est principalement par le petit groupe suscité par la prédication de Jésus que son message s'est trouvé à même d'influencer d'autres groupementsl5. Dans le même sens, Turcotte précisera que «l'organisation sociale des groupements chrétiens médiatise l'influence de leur idéation, et ils évoluent sous cette influence selon leur rapport au monde. L'idéation est donc inséparable de l'infrastructure.»16 2- La démarche socio-historique Troeltsch suit la démarche socio-historiqu~ qui met en œuvre à la fois l'histoire et la sociologiel7. Turcotte s'est penché spécialement sur la question des rapports entre sociologie et histoire en étudiant les ordres religieux québécois et l'histoire du christianisme. Après avoir exposé la méthode sociologique et les conditions de sa pratique, il présente le travail du sociologue historien. Rapprochant les méthodes des sciences sociales et sciences exactes, il procède à une distinction qui n'est pas opposition. Il s'en dégage quelques caractéristiques communes à toutes ces sciences, notamment la rigueur intellectuelle, l'appui des hypothèses sur l'observation empirique pour un investissement poussé et une fine connaissance du dossier. En outre, toutes ces sciences produisent un discours qui est capable de rendre compte de sa propre fabrication. Comme œuvre de la raison, «cette production est en mesure de démontrer son processus et les limites de ses résultats, notamment en ce qui concerne la causalité. Conséquemment, la pertinence de la connaissance obtenue ne se jauge pas à l'aune du normatif ou de la conviction idéologique mais de la cohérence interne et de l'avancée
13

14TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis, op. cit., p. 110. 15SEGUY J., op. cit., p. 90, 257-258. 16TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis, op. cit., p. 111. 17 Signalons que le problème des rapports entre ces deux disciplines remonte à la période des classiques de la sociologie et surgit de temps à autre. Voir entre autres «L'Année sociologique », vol. 41, 1991; COLLIOT THELENE C., Max Weber et l'histoire, Paris, PUP, 1990, 121 p. ; STEINER P., Durkheim, la méthode sociologique et l'histoire, dans le collectif BORLANDI M., MUCCHIELLI L.(dir.), La sociologie et sa méthode. Les règles de Durkheim un siècle après, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 165184. Les débats sont loin d'être clos. 32

SEGUYJ., op. cil., p. 70.

cognitive, cette avancée, fût-elle celle de l'hypothèse infinnée. »18La production socio-historique n'est pas exempte de ces caractéristiques communes. Comme son discours n'a pas la prétention d'établir le devoirêtre, le sociologue historien pratique une méthode d'objectivation et d'analyse du dossier. Bien que cette méthode relève en premier de la sociologie, elle utilise les méthodes de la connaissance historique. Les faits et les relations sociales constituent le matériau de l'interprétation dans un cadre théorique large. La description de ces relations dans leur déploiement spatio-temporel détenniné obéit à une théorisation typique des sciences sociales. Corrélativement, la causalité ne se limite pas à la singularité d'un dossier, mais la dépasse compte tenu des rapports conceptualisés. Par rapport à l'historien qui considère les causes presque exclusivement dans la singularité délimitée au matériau, le sociologue «situe la singularité dans un cadre de référence pennettant des corrélations sociales historiques et en même temps tissant une interprétation qui dépasse les particularités d'un dossier. »19 Le sociologue historien travaille en deux moments. Le premier est réservé à la description des faits, à leur ordonnancement et à leur comparaison. Une grande attention est portée sur les relations entre les faits sans perdre de vue qu'ils n'ont pas la même importance. Les phénomènes ne sont pas considérés en eux-mêmes, mais en interrelation. Dans un second temps, il explique les phénomènes sociaux décrits. Ainsi procède-t-il à l'interprétation où «jouent tout particulièrement la comparaison synchronique ou diachronique, et la référence à un cadre théorique, entendu comme une hypothèse large qui guide la compréhension d'ensemble. »20Bien que la production qui en résulte ait l'histoire pour creuset, elle n'est pas pour autant l'histoire cumulative ou événementielle, mais corrélative ou interprétative. 11- QUELQUES PRECISIONS CONCEPTUELLES 1- Le pouvoir Le tenne pouvoir est employé au sens ordinaire, de capacité d'agifl. Les instances du pouvoir qui, dans le cadre de cette recherche, agissent sur le travail salarié peuvent se préciser selon la tenninologie
18

19 TURCOTTE P.-A., op. cil., p. 371. 20 TURCOTTE P.-A., op. cil., p. 371. 21 GRA WITZ M., Lexique des sciences sociales, op. cil., p. 307.

TURCOTTE P.-A., op. cil., p. 370.

33

wébérienne22 de pouvoir traditionnel exercé par le chef autochtone Bamiléké, pouvoir légal rationnel de l'administrateur colonial et le pouvoir légal rationnel à légitimation charismatique détenu par le missionnaire. Ce dernier pouvoir repose sur la règle qui a été d'abord une pratique charismatique avant d'être consignée dans des textes législatifs23. 2- L'idéaltype L'idéaltype, selon Weber, est un tableau de pensée réunissant des relations et des événements déterminés de la vie historique en un ensemble non contradictoire de relations de pensée24. Il est une construction de l'esprit qui s'obtient par l'exploration d'une réalité sur une longue période de I'histoire, avec une attention à ses transformations, et l'accentuation unilatéralement de certains traits de cette même réalité pour former un tableau de pensée homogène25. Il est utopique car nulle part empiriquement, il ne se trouvera dans cette pureté conceptuelle. Il revêt un double intérêt dans la perspective heuristique. D'une part, il cherche à guider l'élaboration des hypothèses. D'autre part, sans être un exposé du réel, il se propose de doter le discours de moyens d'expression univoque. La construction de concepts idéaltypiques est importante dans une science empirique où elle sert de guide de connaissance. Il s'agit de celle qui étudie les phénomènes dont l'intérêt ou la signification culturelle s'origine dans des idées de valeurs extrêmement variées auxquelles le chercheur doit se référer pour les comprendre. Pour une telle science, la construction de l'idéaltype est efficace pour la saisie des relations entre les phénomènes concrets de la culture, pour la connaissance de leur signification et de leur conditionnalité causale26.L'idéaltype est construit seulement comme moyen de connaissance. En outre, cette construction s'impose tant dans la saisie rigoureuse de la signification d'un phénomène culturel dans sa globalité et sous tous ses aspects que dans la recherche d'une définition génétique claire du contenu d'un concept. L'idéaltype n'est pas une réalité historique ou authentique, mais n'a pas de « signification autre que d'un concept limite (...) auquel on mesure la réalité pour clarifier le contenu empirique de certains de ses éléments
22

23 TURCOTTE P.-A., Intransigeance ou compromis, op. cit., p. 337. 24 WEBER M., Essais sur la théorie de la science. Paris, Plon, 1965, p. 180. L'auteur réserve un exposé de ce concept aux pages 180-200. Nous nous en inspirons. 25 WEBER M., op. cit., p. 181. 26 WEBER M., op. cit., p. 183. 34

WEBER M., Economie et société, t. J, Paris, Plon, 1971, p. 222.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.