LE TRAVAIL SOCIAL A L'ÉPREUVE DE L'EUROPE

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L'Europe sociale a été déclinée sur tous les modes dans les débats de Maastricht. Alibi pour d'autres enjeux de pouvoir, elle a fleuri sur les lèvres de ceux qui, jusque-là, ne semblaient pas particulièrement préoccupés pas la question sociale. Cinq cents professionnels de terrain, chercheurs, universitaires de tous les pays européens ont confronté leurs expériences, il en résulte cet ouvrage destiné aux travailleurs sociaux, aux militants associatifs et caritatifs, aux femmes et aux hommes d'une Europe au quotidien.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296274310
Nombre de pages : 448
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LE TRAVAIL SOCIAL A L'EPREUVE DE L'EUROPE

Collection "Logiques Sociales"
Dirigte par Dominique DESJEUX

Demi~res parutions:
Alter N., La gestion du d6s0rdre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misàes du patronat, 1991. Barrau A., Socio«onomie de la mort. De la pr6voymce aux fleurs du cimetime, 1992. Belle F., Etre femme et cadre, i991. Blanc M. (textes pr6sent6a pu), Pour UDesociolope de latniosaction 8Oclale, 1992. Boyer H., LanJUe8 en conftit, 1991. Boyer H., Linaage en spectacle, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urb8in d6fav0ris6, 1991.

CastelR. et Lael.F. (sousladirectionde), Lerevenuminimumd'inaertion. Unedette
sociale, 1992. Chauvenet A., Protection de l'enfance. Une pratique ambiauë, 1992. Cbauyin M., Godbout J. T., Les usaaers entre JD8I'CW citoyennet6. et Dayan-Herzbnm S., Mythes et m6m0ires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Denantes J., Le8jeunes et l'ODgJloi. Aux uns la s6curit6, aux autms la d6rive, 1991. Dourlens C., Galland J.P., The15 J., Vidal-Naquet P.A., Conqu&e de la s6curit6, gestion des risques, 1991. Dudos D., L'homme face au risque ~hnique, 1991. Dulong R., Paperman P., La r6putation des cit6s HLM, 1992. Duprez D., HecI1i M., Le mal des banlieues? Sentiment d'ins6curit6 et crise identitaire, 1992. Ferrand-Bechman J,>., Entraide, participation et solidarit6s dans l'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des roia et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Iaveau), 1992. Gosselin G., Ethique des sciences sociales~ 1992. Gras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie cIc8techniques de la vie quotidienne, 1992. Green A., Un festival de th&tre et ses compapies, 1992.

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Collection LOOIQUES SOCIALES dirigée par Dominique DESJEUX

LE TRAVAIL SOCIAL A L'EPREUVE DE L'EUROPE
Actes du colloque de MONTPELLIER

Publiés sous la direction d'Alain MARCHAND "Journées Internationales sur l'EUROPE SOCIALE" 25, 26 et 27 avril 1991

Editions 'L'Harmattan 5-7, rue l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-1719-1 ISSN : 0993-8591

à Dtrek

CARTER

Introduction
Entre le Grand Marché Unique et le serpent monétaire européen, riche de ses ECU, l'Europe Sociale avait bien du mal à faire entendre sa faible voix. Celle-ci ne sera-t-elle, d'ailleurs, pas couverte par le tintamarre des bouleversements de l'Est européen, ou par les soubresauts de la construction de l'Europe politique? Il Y a quelque volontarisme à vouloir parler de l'Europe Sociale, mieux celle du travail social, à faire émerger au-delà des turbulences du social lui-même une approche comparative, à interpeller des pratiques professionnelles inventives ou en quête de sens; et ce d'autant plus que l'Europe sociale, dans le discours courant, c'est plus celle des relations professionnelles, que celle des misères ou difficultés sociales qui ne prennent souvent sens que sous le regard nosographique des travailleurs sociaux. Les systèmes de protection sociale sont interpellés: faut-il les généraliser ou les minimiser au profit de modèles décentralisés, plus proches des rapports de force locaux et de leur sédimentation? Les voies des mobilités, sociales ou géographiques, déstructurantes, de l'exclusion, sont beaucoup moins bien tracées voire même explorées. 500 professionnels, chercheurs, universitaires de tous les pays européens se sont essayés au travers d'ateliers à l'art de la confrontation de leurs savoirs et expériences pour tracer les contours de cette Europe du travail social, de l'insertion aux requalifications professionnelles. 7

Les Journées Internationales sur l'Europe Sociale que l'Université Paul-Valéry (Montpellier III) et les C.E.M.E.A. (Centres d'Entraînement aux Méthodes de l'Education Active) ont organisées en Avril 1991 à l'Université et dont nous présentons ici les Actes, résultaient d'un véritable pari : , intéresser les travailleurs sociaux, englués dans les questions de pauvreté-précarité et dans la mise en place des dispositifs variés d'insertion, à une confrontation avec des chercheurs européens et à une dynamique productive de pratiques sociales nouvelles,
,

organiser des rencontresinternationalessur, somme

toute, la difficulté sociale et son traitement, dans une ville qui se donne à voir comme technopole et eurocité, ville universitaire et touristique surdouée, entreprenante comme tend à le faire accroire la communication municipale. montrer que l'Université, dans sa fonction de production de savoirs critiques, et les associations, en quelque sorte militantes, de formation des travailleurs sociaux pouvaient collaborer. Notre ambition était bien de confronter les Europes, celle des Nords et des Suds, où les modèles autant que les ruptures sont déclinés de manière très différente. Nous ne voulions pas que la réflexion sur l'Europe Sociale soit l'apanage des moult capitales "historiques" de l'Europe, frappées par les reconversions ou les friches industrielles et renvoyant aux paysages traditionnels de la "misère" ouvrière des "Nords" Les Suds ont aussi leurs turbulences et expériences sociales enracinées dans l'urgence des mutations très rapides d'un monde solidaire vers les tissus tertiaro-industriels. En organisant un colloque à Montpellier il ne s'agissait pas pour nous de sacrifier à la mode du "basculement au sud" des cartes européennes, à celle du primat du "faire-savoir" d'une ville dont l'ambition est d'être une "Capitale de l'Europe, au Sud" et non une simple métropole de l'Europe du Sud. Il s'agissait bien plus de repérer quels phénomènes travaillent le local et les 8

régions, véritables laboratoires du social, dans l'articulation de la difficulté sociale et des dynamiques du travail infonnel.

Ces journées n'ont pas été celles d'un particularisme sudiste, bien au contraire, puisqu'au travers des études sur les mobilités, l'insertion, la re-qualification du travail social, ce sont tous les territoires qui ont été traversés, territoires sociaux certes, aux confins des continents théoriques également. L'Europe est éclatée dans ses expérimentations, cet ouvrage retrace, dans un certain éclectisme qui en fait la richesse, la force des regards multiples. Qu'on n'y cherche pas une ou des thèses, un quelconque mode d'emploi d'une Europe Sociale à construire, un sommet de décideurs, mais la confrontation de démarches analytiques ou expérimentales, empiriques, bref de la diversité même du travail social.
Alain MARCHAND Directeur du Département A.B.S.

Jacques CHAUVET Président des CEMEA

Les actes du colloque "Journée Internationales sur l'Europe Sociale" de Montpellier (25, 26 et 27 avri11991) sont publiés sous la direction d'Alain MARCHAND. 9

1
Turbulences sociales et systèmes de protection

1.1 L'Europe sociale en questions

Sur quelques

ambiguïtés sociale

de l'Europe
Robert CASTEL
*

Je ne présenterai évidemment pas une synthèse de ce qui s'est dit au cours de ces journées: c'est le propos de ce genre de rencontres, très riches et quelque peu hétérogènes, de ne pas se laisser réduire à deux ou trois idées simples. Par contre, je voudrais formuler une interrogation sur la nature de cette "Europe sociale", qui m'avait conduit à assister à ces journées, et qui a aussi traversé, explicitement ou le plus souvent implicitement, un certain nombre d'exposés pendant ces deux jours. Quel est le contenu visé à travers les multiples références faites à l'Europe sociale? Il me semble que la notion recouvre une ambiguïté, qui se nourrit d'ailleurs de l'ambiguïté de la notion de social. En forçant le trait, je dirai que l'Europe sociale renvoie tantôt à une politique ambitieuse, qui assurerait une protection sociale solide à vocation universaliste; elle implique alors l'idée d'une véritable citoyenneté sociale à laquelle seraient attachés des droits que l'on pourrait dire positifs, en ce sens qu'ils apporteraient un plus par rapport aux droits politiques. Mais le social de "l'Europe sociale" peut aussi recouvrir des activités de réparation ou de compensation. Elle concerne alors des populations qui sont, si je puis dire, dans le moins. ceux qui ont des difficultés économiques et/ou des problèmes d'insertion, les pauvres, les marginaux, les chômeurs... tous les laissés pour compte de la modernité. Il y a un intérêt politique et pratique à ne pas rester dans cette ambiguïté. Politiquement, il n'est pas sain que des discours ronflants sur la citoyenneté sociale servent d'alibi à des finalités d'un tout autre ordre. Pratiquement, il vaut mieux savoir ce que l'on fait pour mieux le faire. Le "social de réparation" n'est pas un ensemble d'activités indignes. Mais le situer à sa place actuelle, qui est bien en deçà de la
* Directeur d'études à l'EHESS, directeur du GRASS (Groupe de Recherche et d'Analyse du Social et de la Socialité) 15

réalisation d'une pleine citoyenneté sociale, peut au contraire conduire à être plus exigeant à son égard pour le faire dépasser le rôle de pauvre substitut pour les sacrifiés de la croissance.
I .. Généralisation des protections ou généralisation des précarités? L'ambition d'une politique sociale européenne pourrait être de garantir et de développer les droits sociaux, d'assurer à tous les citoyens de l'Europe une protection complète contre les risques de la maladie, des accidents, de l'âge, du Ce serait prolonger l'idée chômage, de l'insécurité sociale que le progrès économique doit être subordonné aux exigences de la justice sociale, c'est-à-dire que, comme le dit par exemple John Rawls, si des inégalités sociales et économiques sont sans doute indépassables, elles devraient être contrÔlées pour être compatibles avec l'intérêt général, y compris celui des moins favorisés. Il faut rappeler que cette idée du social s'est conquise ~ la prépondérance totale du marché et la liberté absolue d'entreprendre. Les réalisations des "Etats-Providence", bien que timides, ont réussi à s'imposer dans la mesure où elles mettaient des freins à la concurrence sauvage et à la logique de ce que Polanyi appelle le marché auto-régulé. La précarité de l'emploi, l'insécurité, la vulnérabilité aux accidents de la conjoncture ont toujours été, à travers l'histoire, le lot des populations travailleuses. Elles n'en étaient pas sorties par miracle, mais à la conjonction de deux séries de facteurs: l'existence de forces sociales et politiques organisées capables de contrebalancer le développement d'une "pure" logique capitaliste d'une part, une période de prospérité économique et un marché du travail proche du plein emploi, d'autre part. La promotion d'une condition salariale solide à laquelle étaient attachés des garanties et des droits a représenté, dans les pays européens industrialisés, le noyau de diffusion d'une sécurité sociale généralisée. Réalisation relativement récente à l'échelle de l'histoire, et sans doute plus fragile qu'il n'y paraissait au moment des "Trente glorieuses". Car aujourd'hui, que constatons-nous dans la
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conjoncture européenne? Du côté des valeurs les plus communément partagées, une apologie du marché auquel il faut lâcher la bride car c'est la seule source de la prospérité, un culte de l'entreprise et de la volonté d'entreprendre comme modèle de l'efficience sociale; du côté du marché du travail, une situation marquée par le chômage et, au moins aussi grave, la généralisation des emplois précaires, intermittents, qui rendent la condition travailleuse vulnérable. fi faut oser le dire: ces forces sont celles qui défont le social s'il est vrai, comme on pourrait longuement le démontrer, qu'une protection sociale consistante s'est développée à la fois contre la pure logique économique et grâce à la promotion de "couvertures" solides dil.t1s.1etravail (droits du travail) et JlilL le travail (couverture des principaux risques sociaux sur la base de la participation à l'ordre productif). Et on ne voit pas aujourd'hui quelles sont les contre-forces susceptibles de s'opposer à cette Europe de la compétitivité et de l'efficience qui domine à la fois dans les têtes et dans les processus de modernisation du travail. Les restructurations de l'appareil productif, aux échelons nationaux comme à l'échelle européenne, conduisent à mettre sur la touche un nombre croissant de travailleurs vulnérables. En dépit du discours dominant sur l'entreprise, partagé par à peu près tout le monde, y compris par les socialistes, il faut dire que l'entreprise est illlS.Si une machine à exclure « gérant comme le dit par exemple Robert Salais, l'aléa économique par l'exclusion» (L'invention du chômage, P.U.F.,1981). Au moins deux processus alimentent cette exclusion à l'échelle européenne l'augmentation du nombre des emplois performants ne compensera pas la suppression des emplois sous-qualifiés; la politique d'embauche des entreprises les conduits à préférer des employés sur-qualifiés, condamnant une part importante des "basses qualifications" au chômage chronique. Actuellement, ces laissés pour compte de la modernité représentent sans doute de l'ordre du dixième de la population, mais cette proportion n'est pas stabilisée. Lorsque l'on parle de "l'Europe sociale", on ne peut pas ne pas penser à ces gens qui sont et seront à leur manière les fruits de la construction européenne. Evitons toutefois le catastrophisme. Cette dynamique 17

ne paraît pas susceptible d'emporter l'ensemble des garanties de l'Etat-Providence, qui comporte des noyaux solides et "couvre" encore la majorité de la population. Mais la protection sociale se trouve sur la défensive. Même pour ses partisans, il s'agit davantage de "sauvegarder les acquis". comme on dit, que de faire franchir un nouveau palier aux droits sociaux. Sur le plan législatif et réglementaire, cela signifie qu'une citoyenneté sociale européenne pourrait au mieux homogénéiser et harmoniser les couvertures sociales des pays les plus "avancés". Elle ne paraît en mesure, ni de les faire progresser d'une manière significative, ni d'amener à ce niveau les pays européens dont la situation est la moins favorable parce qu'ils n'avaient pas encore engrangé les acquis d'un siècle et demi de lente promotion de garanties sociales dans les pays anciennement industrialisés. Et surtout, dans les pays mêmes qui étaient les mieux "couverts" par ces garanties, des groupes nouveaux apparaissent, au statut précaire et à la protection incertaine. La notion de "social" dans "l'Europe sociale" risque ainsi de se dédoubler. On aurait d'un côté une citoyenneté sociale à part entière, et de l'autre des expédients plus ou moins habiles pour colmater une fracture qui se creuse dans les sociétés européennes entre les mieux nantis et les plus démunis. Ce fait d'être "nanti" ou "démuni" ne se mesurant pas seulement à des critères économiques, mais aussi par le degré de participation au droit social.
fi

-Pratiques

d'insertion ou pratiques d'exclusion?

Il n'est pas du tout certain que l'on puisse surmonter cette coupure, car il ne suffit pas de le souhaiter pour y parvenir. Mais on peut toutefois tenter de mieux élucider les enjeux pratiques recouverts par cette ambiguïté de l'Europe sociale. L'exemple du revenu minimum d'insertion français peut ici servir d'illustration. Non point que le R.M.!. soit un produit de la construction européenne, mais parce que son instauration récente correspond, au moins pour une part, à la prise de conscience du problème posé par l'existence de ces nouvelles populations qui ne sont plus protégées par les dispositifs classiques de la protection sociale, en particulier par les assurances liées au travail. 18

Le RM.!., on le sait, pose l'exigence de l'insertion à l'égard de ces populations démunies. C'est certainement une intention respectable de ne pas se résigner à leur exclusion définitive. C'est également un élément positif et important d'exiger de la collectivité «des moyens convenables d'existence» à la fois pour celui qui ne peut subvenir à ses besoins "en raison de son état physique ou mental" et "en raison de la situation de l'économie et de l'emploi" (article 1 de la loi du 1er décembre 1988). Important car pour la première fois est reconnu un droit aux prestations sociales non seulement à ceux qui ne peuvent pas travailler par incapacité (c'est l'ancienne logique du droit au secours) mais pour ceux qui en sont empêchés pour des raisons économiques. Jusqu'au RM.!. ces valides en difficulté n'étaient jamais entrés dans la logique d'un droit social. C'est donc une innovation considérable de reconnaître comme juridiquement fondée l'exigence de secourir tous ceux que "la situation de l'économie et de l'emploi" laisse sans protection. Mais l'ambiguïté réapparaît si l'on s'interroge sur le contenu de cette notion d'insertion. La loi de 1988 ajoute «L'insertion sociale ou professionnelle des personnes en difficulté représente un impératif national». «insertion sociale et professionnelle», ou bien «insertion sociale ou professionnelle ?». Lors de la discussion de la loi devant le Sénat, un débat intéressant s'est ouvert sur cette question apparemment purement grammaticale. Mais l'ambiguïté n'en a pas été levée pour autant. Insertion professionnelle et insertion sociale sont présentées sur le même plan, alors que cette juxtaposition occulte d'énonnes problèmes. Premièrement, c'est se dissimuler l'hétérogénéité des allocataires du RM.!.. On sait qu'une proportion de ceux-ci sont, par leur condition physique, ou psychologique, ou sociale, ou les trois à la fois, tellement éloignés des exigences du marché du travail qu'ils ne pourront jamais le réintégrer. Deuxièmement et plus gravement sans doute, même pour ceux qui ont déjà fréquenté le marché du travail et en ont été expulsés, le caractère de plus en plus tendu de celui-ci risque de rendre aléatoire leur réintégration, du moins dans des conditions satisfaisantes et pennanentes. Ne serait-il pas plus lucide de reconnaître qu'en l'état du marché du travail la réinsertion
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professionnelle, au sens fort du mot est à la fois la plus souhaitable et la plus improbable? A juxtaposer purement et simplement insertion professionnelle et insertion sociale on s'épargne une réflexion sans doute douloureuse, mais qu'il est nécessaire de mener. Si l'insertion sociale n'est pas l'insertion professionnelle, en quoi doit-elle consister pour ne pas être une simple analogie de la vieille assistance, un bricolage plus ou moins improvisé pour occuper le temps lorsque l'on est exclu de l'emploi?
La problématique du RM.!. recouvre ainsi deux questions distinctes. Une part des allocataires sont dans cette situation du fait de la précarisation du marché de l'emploi. Le problème ainsi posé n'est pas d'abord un problème d'insertion sociale, mais d'organisation du travail. S'il comporte une solution, elle se trouve au niveau des politiques de l'emploi davantage que des interventions sociales de rattrapage. On a constaté au contraire qu'entretenir longtemps des individus dans des dispositifs de "traitement social" rendait de plus en plus aléatoire leur insertion professionnelle : ils deviennent des "chômeurs de longue durée", et les chances de retrouver un emploi diminuent en fonction de la durée du chômage. Ceci ne signifie pas que le RM.I. ne puisse être utile pour donner un coup de pouce à certains individus provisoirement privés d'emplois pour les aider à se remettre en selle. Mais il ne peut tenir lieu de politique de l'emploi. Par contre, par le biais d'un droit à l'insertion sociale à laquelle sont rattachées des prestations, le RM.!. ouvre timidement une autre voie: la reconnaissance et la rémunération d'activités sociales qui ne sont pas rattachées à la production. Mais pour être cohérent, il faudrait reconnaître que ce type d'insertion exigerait pour s'imposer des efforts considérables et une mobilisation supplémentaire. Dans des sociétés comme les nÔtres où c'est encore le travail qui procure pour l'essentiel à la fois le revenu, le statut et la reconnaissance, ce n'est pas avec deux mille francs par mois que l'on peut acheter une citoyenneté sociale. Pour commencer à faire le poids par rapport à l'insertion professionnelle, l'insertion sociale devrait être

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décemment rémunérée, s'inscrire dans des dynamiques, de développement local par exemple, capables de dégager d'autres fonctions que celle de la production au sens strict du terme. On est loin du compte. On ne peut à la fois dire qu'il faut en finir avec le mythe du plein emploi, et traiter comme des citoyens de seconde zone ceux qui ne travaillent pas. En présentant sur le même plan insertion sociale "et" insertion professionnelle, le R.M.!. entretient ces ambiguïtés. Ces remarques ne constituent pas une critique du R.M.!.. D'une part parce que, dans la conjecture actuelle, mieux vaut ce type de dispositif que rien. Ensuite parce que ces hésitations se retrouvent dans les autres formes d'interventions sociales qui tentent de conjurer la progression de la précarité et de l'insécurité sociales. Ainsi ces différentes formules de "traitement social du chômage" mettent avec raison l'accent sur la formation. Mais élever le niveau de qualification des individus sous-qualifiés risque d'être une entreprise assez vaine si en même temps les entreprises augmentent leurs exigences de qualification, même pour les emplois peu qualifiés: la population "rattrapée" par les mesures sociales ne sera pas concurrentielle face aux diplômés obligés d'accepter des emplois en deçà de leur qualification. Ce couple formation-emploi ne peut être efficace que grâce à des opérations menées aussi sur le front de l'emploi, et pas seulement sur le plan de la formation. Mais on se heurte ici à la résistance des entreprises. L'insertion professionnelle des chômeurs de longue durée se condamne à des résultats extrêmement limités si les opérations de formation ne sont pas. accompagnées de transformations dans le processus de production lui-même. L'intérêt pour le social recouvre ainsi deux types d'activités, et concerne deux types de populations. Il y a ceux que l'on appelle les plus démunis, les pauvres, les exclus etc..., qui ont basculé dans une zone d'insécurité où le lendemain n'est pas assuré. Il n'est certes pas inutile que "l'Europe sociale" s'en occupe, et les politiques de revenus minimum vont dans ce sens. Mais en amont de cette zone, il existe des populations au statut précaire et menacées d'y tomber. Les politiques qui les concernent sont d'un autre type préventives plutôt que réparatrices, visant des 21

catégories générales plutÔt que des individus. C'est par exemple la différence entre des politiques tendant à préserver l'emploi pour tous et le traitement personnalisé des exclus de l'emploi. La conjoncture européenne actuelle n'est pas favorable c'est le moins que l'on puisse dire au développement de l'intérêt social du premier type. Ce n'est pas une raison pour renoncer à dire que lui seul accomplit actuellement les exigences d'une véritable citoyenneté sociale. Ce n'est pas une raison non plus pour mépriser la nécessaire prise en charge des laissés pour compte de la croissance. Mais pour que ce social de réparation soit autre chose qu'un ensemble d'expédients destinés à faire mieux accepter les transfonnations économiques, il est nécessaire de le mesurer continuellement aux exigences d'une citoyenneté sociale à part entière. Reconnaître que l'insertion sociale est actuellement moins que l'intégration par le travail est ainsi le moyen paradoxal de ne pas se résigner à ce qu'elle s'installe comme la fonne moderne de l'assistance. C'est inviter à promouvoir des droits sociaux qui, s'ils ne passaient plus par la reconnaissance de la place occupée dans la division du travail, ne seraient pas non plus seulement concédés pour se débarrasser aux moindres frais de ceux qui ont été exclus du travail. S'il est vrai que le plein emploi est désonnais un mythe, il faut poser comme une exigence que les nouvelles protections à assurer dans cette situation ne soient pas pensées comme des sous-produits de celles qui étaient garanties par l'emploi. Actuellement, on continue à faire comme si on pouvait en même temps chanter les mérites inconditionnels du marché et de la productivité et préserver la citoyenneté de ceux que cette dynamique économique exclut du travail. Pourtant la logique qui conduit à faire l'apologie de M. Tapie ne saurait être la même que celle qui élève la dignité de l'allocataire du R.M.!. Mais vers quelle logique nous conduit l'Europe ?

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Social,

dites-vous

? .
Saül KARSZ.

Pennettez-moi, en guise d'introduction et aussi pour "élaborer" quelque peu l'incertitude - sinon l'inquiétude - que je ressens toujours au début de chacune de mes interventions, de me présenter très brièvement. J'ai un nom d'origine polonaise, un accent argentin, une fonnation de philosopheet un métier de sociologue (à la fois enseignant à l'Université et intervenant dans le champ du social au sens large). Mais cette sociologiene se cantonne pas dans les domaines absolument importants et tout à fait décisifs des conditions sociales, des rapports économiques, des institutionspolitiques,etc. : s'y joue aussi une ouverture à la problématique psychanalytique, sans laquelle le social en général et le travail social en particulier restent particulièrement énigmatiques. Tout le problème étant, d'ailleurs, comment "articuler" ces différentes dimensions,
généralement supposées étanches les unes aux autres... (1)Cette étanchéité supposée est à la fois cause et effet des compartimentations institutionnelles (universitaires ou autres) en cursus et en pratiques isolés les uns des autres. Très
* Maître de Conférences en Sociologie; U. F. R. de Sciences Sociales; Université Paris V. Formateur. Président de l'Association Pratiques Sociales (23, rue Albert Legrand, 94110 Arcueil). Texte écrit par l'auteur à partir de sa communication orale aux Journées internationales sur l'Europe Sociale (Montpellier, 26 avril 1991) (1) Cette tentative d'''articulation'' oeuvre dans le Séminaire "Déconstruire le social" que j'anime à la Sorbonne depuis 1989-90 et qui doit se poursuivre pendant quelques années encore. Mes propos, aujourd'hui, s'y rapportent: ce Séminaire se propose de définir ce que m£iiLl veut dire, -social, et non seulement "travail social", celui-ci n'étant qu'une des formes de celui-là. Et parce que le social est traversé par des multiples dimensions, ce Séminaire. coordonné par l'Association Pratiques Sociales est patronné par des centres de formation de travailleurs sociaux et des services, mais aussi par des institutions universitaires, des cabinets de communication en entreprise... Mais on doit par ailleurs se demander si c'est bien en termes d"'articulation" qu'on peut poser ce qu'il en est de la logique de l'inconscient et de celle des formations sociales: s'agit-il d'un "rapport" entre l'une et l'autre, ou bien d'une inclusion...? (Cf. S. Karsz, "Inconscient et champ social,' articulation ou dissolution ?", communication au Colloque Inconscient et champ social, CNRS, juin 1983). 23

généralement, les chercheurs et praticiens des sciences dites sociales méconnaissent. au sein de leur travail. qu'ils sont sujets de l'inconscient, et que dès lors ils sont subjectivement pris dans l'objectivité des conditions sociales qu'ils analysent. De leur côté, les praticiens des sciences dites humaines méconnaissent.. au sein de leur travail- que l'inconscient qu'ils abordent l'est d'un sujet historiquement et socialement situé... "Social, dites-vous ?", il s'agit donc d'une question à entendre tout d'abord dans un registre théorique, et plus particulièrement épistémologique. Mettre le social à distance afin de l'interroger en tant qu'objet extérieur. "Qu'est-ce que c'est que cela ?". Venir à bout de son "étrange familiarité" Travailler, non dans le social, soit dans l'inventaire de ses modalités, de ses caractéristiques, de son fonctionnement, mais sur le social, soit dans l'analyse de sa structure, de ses raisons d'être, de ses conditions historiques d'émergence et de dépérissement éventuel. Faire passer le social, autant que possible, du stade de vécu à celui de su, de la métaphore au concept. Par là même, cette interrogation épistémologique est susceptible d'entraîner des effets tout à fait matériels au coeur même des dispositifs institutionnels, des projets politiques, des pratiques professionnelles et des représentations que les praticiens s'en font... Des effets tout à fait nécessaires, d'ailleurs, dans la mesure où le social se déploie aujourd'hui sous une myriade de pratiques, institutions et dispositifs de toute sorte, le travail social n'étant à cet égard que l'une seulement de ses manifestations. En fait, la simple énumération prendrait à elle seule l'allure d'un gros volume, et encore... Particulièrement développé, jamais le social n'a été aussi évanescent, énigmatique, sinon même mystérieux... Le social existe, nous l'avons tous rencontré, - mais nous ne savons pas au juste ce que nous avons ainsi rencontré!

Doté du statut de l'évidence, le social nous saute aux yeux, ce qui nous oblige automatiquementà les fenner : à force d'être évident, il est aveuglant. On le reconnaît,on le perçoit, on le sent, on le devine, on le pratique, on le parle, mais on ne le voit guère. Et on le touche encore moins!

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1.Etat des lieux: qu'en est-il du social, comment se présente-t-il?
Diversité des champs: depuis les affaires sociales jusqu'à la Charte sociale européenne, en passant par le traitement social du chômage, les problèmes sociaux, le travail social, la doctrine sociale de l'Eglise, le lien social et les sciences sociales, le social semble effectivement doté d'un don d'ubiquité. Ceci est d'autant plus apparent que cet inventaire, nécessairement incomplet, inclut des disciplinesthéorigues, des phénomènes de la vie quotidienne, des dispositifs politiques et institutionnels relevant tantôt du public, tantôt du privé. D'ailleurs, chacun des éléments cités comprend lui-même une diversité de registres internes, une foultitude de domaines particuliers et de sous-domaines spécialisés. Il semble de fait impossible d'énumérer, ne serait-ce qu'approximativement, la diversité des champs et registres du social... Hétérogénéité des perspectives: le point de vue syndical sur le social n'étant pas le même que celui du patronat, leurs divergences doctrinales et leurs désaccords pratiques (à l'occasion des "plans sociaux", par exemple, ou des "négociations salariales") font du social un véritable enjeu de luttes. Des grèves et des licenciements s'y originent. Et, en même temps, la perspective syndicale autant que la perspective patronale connaissent des fortes variantes internes, ceux-ci rendent les négociations tantôt plus âpres, tantôt plus complices, le social rend possible des alliances et des compromis autant que des oppositions radicales. Les "partenaires sociaux", justement, ce sont les syndicats et les employeurs réunis autour du social: celui-ci les sépare en même temps qu'HIes réunit. Il en va de même sur le plan politique proprement dit: les positions de ce qu'on appelle traditionnellement la droite et la gauche opposent des programmes et des initiatives économiques, institutionnelles, organisationnelles, tout en s'opposant aussi quant à leurs visées respectives concernant le social. A tel enseigne qu'on peut parfois se demander si c'est bien du même social que la droite et la gauche traitent... S'y greffe en outre le fait que la distinction "droite-gauche" ne parait plus, aujourd'hui en France, très nette: à la faveur d'un certain daltonismepolitique(2),a gauche l n'a plus. selon une certaine droite, le monopole du social
(2) On prend ici "daltonisme" dans le double sens de défaut de vision (confusion de couleurs) et aussi des frères Dalton... 25

tandis que le social de la droite ne s'occupe pas selon une certaine gauche - du vrai social. n n'en reste pas moins que des coïncidences objectives se font jour entre la droite et la gauche à propos des mesures sociales dictées par l'une ou par l'autre... Fait encore partie de cette hétérogénéité des perspectives la catégorie de "mouvement social" : des centres dé recherche y travaillent tandis que d'autres, attachés à des questions religieuses, d'emploi ou de scolarité, sont supposés ne pas aborder les "mouvements sociaux"; les grèves des personnels infinniers et celles, plus récentes, des élèves du second degré, ont été présentées, et probablement vécues aussi, comme des "mouvements sociaux" : ni étroitement catégoriels ni politiques non plus. D'ailleurs, quand "le mouvement social d'une certaine catégorie de personnel" (énoncé de l'EDF, de la SNCF, de la RATP, d'Air Inter, etc.) est soupçonné d'avoir des visées politiques, il perd son statut "social": d'autres analyses théoriques et d'autres négociations institutionnelles se mettent en place. Souvent, le signifiant "social" délimite les champs de compétence du Ministère de la Santé et celui de l'Intérieur... Intéressant enfin de remarquer que la même information est publiée par un journal dans la rubrique "économie", soussection "social", et par un autre dans la rubrique "société", voire parfois "faits divers" (un patron musclé qui lance sa voiture sur un piquet de grève). Ligne de démarcation: c'est à plus d'un titre que le social officie de ligne de démarcation, alternativement positive et/ou négative. Tout d'abord dans la distinction entre individuel/social, elle-même connectée à la question de l'inné et de l'acquis, voire nature/culture, le problème du libre arbitre et du détenninisme... S'y encastre la distinction entre les sciences (dites) sociales et les sciences (supposées) humaines: la spécificité de leurs objets respectifs. S'y pose la question des rapports entre l'économique et le social, à la fois en tennes théoriques et institutionnels (les sciences économiques sontelles des sciences sociales 1) et aussi en termes pratiques (limites et portée du social en fonction des conjonctures économiques ).

-

Lieu réel: les sciences sociales dans leur ensemble, la sociologie en particulier font du social un domaine à elles
réservé, et dont l'existence réelle

abordés par les sciences physiques et naturelles ..garantit la pertinence scientifique des sciences sociales. Le social désigne ainsi l'ensemble des conditions extra-subjectives, à caractère 26

- comparable

à celle des objets

économique, politique, idéologique, institutionnel, etc., sous lesquelles les sujets humains vivent, distribués en couches et classes sociales... "Il faut traiter les faits sociaux comme des choses" (E. Durkheim). Ceci pose encore le problème jamais effectivement résolu (car très probablement mal posé) du poids respectif des logiques sociales objectives et des logiques individuelles subjectives... Lieu imaginaire, enfin: d'un point de vue psychologique et/ou psychanalytique, le social apparaît comme l'espace du malentendu, de la rencontre impossible d'investissements inconscients individuels, de la sublimation altruiste d'intérêts fort opposés. Y prend racine toute une critique du militantisme et de l'engagement syndical et politique, une chute des idéaux associatifs, l'emprise de l'individualisme... Au vu de ce panorama passablement éclaté mais qui, me semble-t-il, rend bien compte des grandes lignes d'un social aussi répandu que disparate, quelques ponctuations analytiques peuvent être proposées.

2. Statut du social Le social se présente sous la forme de trois paradoxes, chacun comprenant des termes contradictoires. Premier paradoxe: éclatement consensuel. Le constat établi ci-dessus montre à quel point le social paraît assez généralement admis, que ce soit pour y fonder un domaine spécifique de connaissances ou un champ d'intervention particulier (affaires sociales,travail social),ou au contrairepour s'en démarquer théoriquement (sciences humaines, sciences économiques) et pratiquement (affaires économiques, travail politique). fi jouit d'un statut éminemment consensuel au sens où, qu'on soit pour ou contre, il est généralement admis que le social représente bien une ligne de démarcation. Consensus cependant éclaté car, chaque fois, le social fait l'objet d'une référence particulière, et est doté d'une nature, d'une portée et de limites qui ne se recoupent guère. Deuxième paradoxe: matérialité évanescente. Les sciences sociales, la sociologie en particulier sont, comme déjà indiqué, fondées sur l'existence matérielle et réelle du social, des structures sociales, des rapports sociaux: des recherches théoriques et des dispositifs institutionnels et financiers 27

d'envergure y sont engagés. Quant au travail social, son implantation, ses ressources, ses pouvoirs, attestent bien que le social constitue une réalité effective: le travail social est bien un travail, soit un des volets de la division sociale-générale du travail, exercé par des structures et des agences organisées et mis en oeuvre par des agents scolairement qualifiés et politiquement légitimés par un Diplôme d'Etat. Cependant, le travail social n'est pas qu'un travail, il est aussi.. hélas! . "social": la clarté du concept de "travail" bute sur l'opacité de la notion de "social". "Mais que font donc les travailleurs sociaux ?", demandent les journaux, les organismesde tutelle et les conseils généraux. Question qui irrite les travailleurs sociaux très généralement confrontés à la difficulté. apparemment endémique.. de dire très précisément ce qu'ils font et quels sont les effets concrets nécessairement induits par leurs pratiques. Nul doute qu'ils travaillent beaucoup, souvent dans des conditions fort difficiles et sur des situations particulièrement complexes, mais que leur travail ce soit un travail social ne veut, tous comptes faits, strictement rien dire de particulier: toute forme de travail est toujours sociale... Du manoeuvre au médecin, du "psy" au curé, du sociologue au théologien, tout travailleur fait du travail social, ou tout au moins du travail dans la société... Ce qui n'empêche pas que c'est certainement à juste titre qu'une seule forme de travail social soit appelée "travail social"... Bref, la matérialité indiscutable du social s'avère aussi consistante que son caractère évanescent. En attestent encore les difficultés dans la constructionde l"'Europe sociale" qui, en plus d'affronter des graves divergences économiques et politiques. semble souffrir aussi de ce que j'appellerai une défaillance épistémologique... (\
Troisième paradoxe: évidence énigmatique. Ce qui précède illustre assez cette dernière contradiction structurelle du social. Celui-ci est évident, partout présent, chéri ou critiqué, cible de réformes régulières et d'attaques plus ou moins réactionnaires; mais il est partout énigmatique. "Social" : voilà un mot à prononcer aussi vite que possible, afin qu'une certaine question impertinente (à la fois épistémologique et infantile) ne fasse pas irruption, ou effraction: "qu'est-ce que c'est que ça ?" En effet, dès que cette question se pose, un arrêt sur image a lieu. D'où, probablement, un certain culte de l'urgence qu'on
(3)Cf. dans ce même volume, "Requalifier le travail social en Europe" 28

affectionne beaucoup dans le social, tous domaines et professions confondus... On y est tellement débordés par la réalité massive des problèmes qu'on n'a guère le temps de se demander quelle serait la nature "sociale" de ces problèmes! Ni, non plus, sur quelle réalité on intervienteffectivement 3. Quelques pistes... Cette dernière partie de ma communication est directement reliée au travail de déconstructiondu social évoqué en note 2. Ne pouvant reprendre, ici, le détail des argumentations avancées dans ce Séminaire se déroulant sur plusieurs années, je me limite à en présenter les grandes lignes
seulement,

- sous une forme

assez programmatique.

3.1. La piste historique. Que le social ait une histoire, qu'il change dans ses formes et dans ses contenus, que des institutions, des pratiques et des conceptualisations fon différentes dans le temps et dans l'espace s'en occupent, est aujourd'hui une donnée admise, sinon un lieu commun. Le social, en effet, ne tombe pas du ciel, et n'est pas partout et toujours le même. On ne saurait aucunement affirmer que la doctrine sociale de l'Eglise reste aujourd'hui celle qu'elle était il y un siècle, ou même il y a 30 ans. On ne saurait non plus affirmer que les assistants de service social formés au case-work fassent le même travail que ceux connaissant peu ou prou la psychanalyse et/ou le(s) marxisme(s). En 1991, les cabinets de consultants ou les directions d'affaires sociales des entreprises publiques et privées n'interviennent pas de la même manière, et n'ont pas non plus les mêmes références théoriques et méthodologiques que leurs confrères ou leurs ancêtresd'il y a 200u 30 ans...
Le fait même que le social connaisse aujourd'hui un développement tous azimuts, en même temps qu'il est question de dépérissement de l'Etat-Providencef), montrent que le social
(4) Etrange formule que celle "d'Etat-Providence"

. dans

quel sens, très

précisément, l'Etat aurait-il des rôles providentiels, c'est-à-dire divins? En fait, il semblerait que ce qu'on appelle "crise de l'Etat-Providence" désigne, d'une part, un certain ré-aménagement économique et politique réel du pouvoir étatique, de l'autre, l'ébranlement d'une certaine foi imaginaire dans ses capacités providentielles... 29

dans son ensemble ainsi que ses différents domaines particuliers ont bien une histoire, qui en grande partie reste à faire...
Cela dit, ce n'est pas là la piste historique que je propose. Le tenne d"'histoire" est ici pris dans un sens fort: le social est une construction historique. Loin d'être éternel, il est spécifique à certaines fonnations sociales exclusivement et il est, par là même, périssable: il n'est pas inconcevable, ni théoriquement ni pratiquement, que dans les formations sociales où effectivement il y a du social, ce dernier dépérisse et cède la place à autre chose... TIYa un avant du social et il peut y avoir un après. Avant le social, il n'y pas du social: Saint-Vincent de Paul n'est pas un ancêtre de l'assistance sociale, les troubadours parcourant les villages du Moyen Age ne sont pas des animateurs socioculturels. La charité ne relève pas du travail social, aider des populations se trouvant dans le besoin ou des individus nécessiteux n'a rien à voir avec l'aide fournit à des populations en difficulté' entre les uns et les autres, la politique sociale trace une frontière indélébile. Ancêtre du service social, SaintVincent de Paul ne vise pas, de même que le directeur du personnel, ancêtre à sa manière du directeur des relations sociales, à l'insertion sociale de qui que ce soit. fi n'y a ni relations sociales ni rapports sociaux dans toute société possible. L'adjectif "sociales", voire le qualificatif "sociaux" sont exclusifs d'un certain type de relations et d'un certain type de rapports seulement. Une des difficultés majeures de la définition du social, le fait qu'il paraisse aussi réel qu'évanescent vient, très

précisément, du préjugé d'éternité qu'on lui octroie, ,. sans jamais l'argumenter. 3.2. La piste théorique. Construction historique, le social suppose des conditions précises le rendant possible et des matériaux intervenant dans sa construction. Je n'en cite qu'un seul, tout à fait détenninant : les sciences socialeset humaines. On sait que ces disciplines ne sont pas éternelles, au sens où le genre de réflexion qui les caractérise et leur souci d'expérimentation en font des démarches spécifiques: si, dès qu'il y a société 30

humaine, les hommes ont toujours réfléchi à la société et à l'histoire, ils ne l'ont pourtant pas toujours fait sous et avec les sciences sociales et humaines. Vis à vis du social, les sciences sociales et humaines entretiennent, schématiquement,un double rapport. D'une part, elles permettent d'en penser les contours, les formes et les contenus, les modalités, les évolutions. On n'insistera jamais assez sur l'importance décisive d'une bonne formation en sociologie, en économie, en démographie,en histoire, chez tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont concernés par le social, . tous domaines confondus. Mais, d'autre part, les sciences sociales et humaines ne permettent pas de définir ce que social veut très précisément dire: leur objet de travail reste posé, mais guère caractérisé et encore moins défini. Dès lors, une bonne formation en sciences sociales et humaines s'avère aussi indispensablequ'insuffisante... Tout se passe comme si le social manquait de la théorie de sa pratique... Et ce, non seulement dans ses réalisations pratiques et institutionnelles, mais aussi dans le traitement que les sciences sociales et humaines en font.
En effet, le social a cette caractéristique particulière de ne

pas pouvoir être rangé, contenu sinon retenu dans les limites d'une discipline particulière. Ses frontières ne coïncident pas avec les compartiments habituels du genre "individu/société", "privé/public", "sexualité/idéologie", etc. S'il peut paraître évanescent, voire creux, c'est par rapport au "plein" de l'économie, du politique, de la psychiatrie, etc. C'est dans ce sens que le social nécessite une conceptualisation différente : aussi trans-disciplinaireque son objet... Pourquoi, au fond, les analysesdu social produites par les sciences sociales et humaines s'avèrent-elles aussi essentielles qu'insuffisantes? Une des raisons en est que ces disciplines posent.. au départ ..des zones plus ou moins étanches (social, psychique, individuel, historique, géographique, etc.) : leur spécialisation, leur autonomie s'y fondent. Que des passerelles soient posées entre ces domaines, donnant lieu à des démarches inter-disciplinaires ou pluri-disciplinaires,marque des avancées

intéressantes, - mais qui ne questionnent nullement l'étanchéité des zones qu'il s'agit de relier. 31

Or, le social, qui passe en effet par le psychique, l'historique, l'économique, etc., en même temps les traverse et ne s'y réduit surtout pas. TIsemble improbableque l'addition ou la juxtaposition de ces différentes "zones" suffise à rendre compte de ce que serait le social..,
TI arrive souvent que des travailleurs sociaux plus ou moins désabusés s'auto-défmissent comme des "touche à tout", des "spécialistes... de rien" : ils n'ont raison que du point de vue des disciplines légitimées (sciences sociales et humaines, droit, discipline de la santé). En règle générale, les travailleurs sociaux sont de piètres sociologues, de piètres économistes, de piètres ethnologues; certes, des études particulières, dans ces différentes matières, les aideraient beaucoup. Mais leur nécessaire spécialisation dans l'une de ces matières mettrait par là même en question leur profession de travailleurs sociaux. D'ailleurs, ils sont aussi piètres sociologues ou économistes que le directeur des relations sociales dans une entreprise n'est, quant à lui, pas automatiquement un excellent directeur du personnel, et encore moins un bon comptable... Ce caractère trans-disciplinaire du social qui nécessite une conceptualisation également trans-disciplinaire, est attesté par le DSQ (développement social des quartiers) et plus encore par les dispositifs d'insertion et/ou de la réinsertion sociales. Dispositifs fort intéressants, ils buttent quand même sur quelques points particulièrement obscurs: autant on peut imaginer ce que peut être le développement d'un quartier (en termes d'équipements, lieu de rencontre, vie associative, transports, etc.), autant que ce développement puisse être social n'est compréhensible qu'en admettant une transversalité de domaines entre l'urbanisme, le sociologique, l'économique, le politique, etc. Transversalité qu'il ne s'agit pas d'énoncer, ni non plus de proclamer, mais qu'il faut pouvoir réaliser. Et ceci suppose nécessairement autre chose que les seules sciences sociales et humaines...

TIen va de même pour l'insertion.. réinsertion sociales. Des mesures très concrètes sont édictées, des effets tout à fait réels se font sentir, mais l'évaluation de l'insertion sociale n'est pas aisée; dans la mesure même où trouver un emploi ou un logement.. à supposer que ce soit faisable.. constituent des conditions nécessaires mais aussi largement insuffisantes de ce que social veut dire. C'est, une fois encore, vers une démarche
32

transversale qu'il faudrait s'orienter: vers une.conceptualisation trans-disciplinaire.. . 3.3. La question éminemment théorique. du social est une question

A première vue provocatrice, sinon scandaleuse, cette affirmation me semble poser le problème du social à son véritable niveau. Non que la pratique coule de source, que tout y soit clair, ou qu'il faille s'en détourner pour se réfugier dans une quelconque tour d'ivoire. Le sort de beaucoup de gens, sinon leur survie pure et simple se jouent dans le social: la pratique est et doit rester décisive. On ne saurait aucunementla négliger. A la limite, pour avoir droit de parler du social, un minimum d'expérience de terrain(s) semble être une condition sine qua non.
Cependant, la pratique, si riche et diversifiée soit-elle, reste tout entière axée sur la question du "comment ?". TIne s'agit pas nécessairement de "recettes", mais du souci légitime d'efficacité, d'effets concrets à produire, de transformations matérielles à induire. La productivité n'est pas nécessairement, automatiquement, une exigence satanique. Par là même, la pratique fonctionne dans une certaine esquive de la question du cette question pourtant essentielle.

"pourquoi ?", ,. souvent même, dans une esquive certaine de

Après tout, c'est bien le développement pratique du social qui rend ce dernier particulièrement opaque. C'est bien dans la pratique qu'on ne sait pas bien ce que social veut dire. La forte consommation de formations et les enjeux divers dont elles sont l'objet attestent de la nécessité effectivement pressante où se trouvent les praticiens de se distancier de leur pratique, c'est-à-dire de tenter d'en comprendre quelque chose... C'est bien la théorie qui fait défaut. Or, quand, dans la théorie, on ne sait pas, le risque est,.~rand - dans la pratique - de faire bien autre chose que ce qu'on croyait ou on aimerait faire. Contrairement à ce qu'affirment les adeptes du Culte du Vécu, le grand problème du social ., très prégnant dans le cas du travail social- n'est pas du tout aujourd'hui celui de la pratique, mais bel et bien celui de la théorie: si toutefois on entend par là la démarche têtue et lancinante qui consiste à poser la question du "pourquoi". 33

Telle est, finalement, et po-qrle dire d'une formule rapide, la situation contemporaine du social: il ne suffit plus de faire, encore faut-il savoir.

Savoir: surtout pas pour ne plus agir, mais pour agir en étant le moins dupe possible, et en dupant autrui le moins possible... 3.4 La piste idéologique.
Je conclus cette communication sur une dernière piste, que je me limite à ponctuer, mais dont l'exploration peut apporter une clarification importante du social, tant théoriquement que pratiquement: la piste idéologique. Piste difficile, en fait. Le concept d'idéologie n'est plus de mise: il est couramment admis qu'il s'agit là d'une notion désuète dont les sociétés post-modernes où nous sommes censés vivre n'ont que faire. Nous vivrions sous l'évidence de "la fin des idéologies" : le réalisme fait loi. Or, cette évidence généralement admise coïncide exactement avec l'extrême difficulté à définir théoriquement le social et à agir pratiquement sur lui... Le social paraît d'autant plus énigmatique et insaisissable que le concept d'idéologie semble démodé et anachronique...

Telle est donc ma conclusion qui, énoncée ici sous une forme programmatique, soutient cependant les avancées du Séminaire "Déconstruire le social" : la réhabilitation du concept d'idéologie est la condition sine qua non pour comprendre enfin ce que social veut dire. Ceci supposemaintes révisions déchirantes, théoriques autant que pratiques. Ainsi, que beaucoup de nos contemporains croient aux vertus de l'économie et du marché, c'est tout à fait leur droit, mais rappelons quand même que l'économieet le marché - structures matérielles. ne fonctionnent en même temps pas sans adeptes qui croyaient en leur vertu. le marché économique ne fonctionne pas sans une idéologie du marché. Par là même, il faudrait repérer, dans le leitmotiv annonçant "la fin des idéologies", l'idéologie qui a intérêt à ce qu'on croit que toute
idéologie est dépassée,

- sauf

celle qui l'annonce..

34

Curieux destin que celui du social: il ne peut devenir un peu plus clair qu'à la condition absolue que la société où nous vivons le devienne aussi. Et vice-versa. Il reste, ici comme ailleurs, beaucoup à faire...

35

L'Europe sociale: vous avez dit "social"

?
RESCIA*

Marie L. PELLEGRIN

Introduction: "Turbulence du social" est une expression qui est revenue plusieurs fois dans ce colloque. Je l'ai retenue à condition toutefois de l'entendre d'une façon précise, non pas dans le sens qu'il y aurait de la turbulence dans le social (bien sftr, il y en a: cependant cela ne m'intéresse pas ici), mais bien plutÔt dans le sens où la notion de "social" est elle-même "turbulente", c'est-à-dire, pose plus d'un problème. C'est pourquoi je voudrais mettre les tennes de "social" (comme de "solidarité") en question, et, pour ce faire, en examiner les présupposés à partir d'un cas bien précis, la population des inactifs. Je voudrais repérer les catégories (au sens wébérien du tenne) que nous employons quand nous pensons, "énonçons" notre société que nous dénommons inactive.

c'est-à-dire, "mettons en fonne", . en scène -, la partie de

En effet, certaines personnes ou groupes de notre population, par exemple les personnes âgées, les jeunes à la recherche d'un premier emploi, sont définis négativement (ils sont appelés in-actifs, im-productifs)..etse trouvent, de ce fait, dévalorisés. Ce pourquoi le but de toute politique "sociale" est de les "revaloriser" : il semble évident qu'on ne peut le faire qu'en les "ré-adaptant", les "ré-intégrant"dans la société (je ne fais que reprendre les tennes employés habituellement). . Un constat: Je voudrais commencer par quelques chiffres.
* Maître de Conférence à l'Université Jean Moulin, Lyon. Présidente de l'Association du Séminaire de Psychologie Sociale "Jean Storel" à Paris V-Sorbonne.

37

Le recensement de 1982 (1) décrit ainsi la situation de la population en France Population totale: 55 millions active: 21 + 2,5 millions de chÔmeurs inactive: 31 millions
Hommes 5560 2439 917 3624 12 164 Femmes 5261 4502 4243 5474 17417 total inactifs 10 821 4502 5160 9098 29 581 1400 30981

Oà 14ans 15 à 24 ans 25 à 59 ans + de 60 ans total

"il n'est peut-être pas inutile d'inverser pour une fois le schéma et de figurer la population inactive comme socle de la population, dont elle constitue la majorité" (2).

.Questionnement

sous forme d'exemples:

Cela nous invite à questionner la classification de la population faite en termes d'actifs et d'inactifs, mieux, en termes de productifs et d'improductifs.

Autrement dit, cela nous invite à mettre en cause l'acte par lequel nous mettons en forme, définissons, une population d"assistés" dont le sens et l'existence ne sont, de ce fait, pas évidents, ni pour la société en général, ni non plus, et c'est là le véritable drame, pour ce groupe lui-même. Représenté, et se représentant à la charge des actifs, ce groupe pèse lourdement sur notre économie. C'est pourquoi il est intéressant, me semble-t-il, non pas d'essayer de ré-intégrer cette population, mais d'éviter de la définir comme étant inactive.
(1) Nous nous référons ici à ce recencement, car d'une part, le suivant (1990) est toujours en cours d'exploitation (population de 56 300 000 personnes) et que, d'autre part, on n'observe pas, pour l'heure, une différence notable de variations de pourcentages, (sauf en ce qui concerne le taux de femmes actives, qui se stabilisera vers l'an 2000). Cf à ce propos Population et Société n° 205, Ined, 1986 (2)ib.

38

Dès lors, le problème se déplace nous nous apercevons alors que ceux qui posent problème ne sont plus les inactifs, mais nous, les actifs, ainsi que nos propres catégories de pensée.
Ma réflexion se base sur une recherche concernant les "jeunes à la recherche d'un premier emploi" et les "retraités", dénommés inactifs, ainsi que les "chômeurs" (3),et "les grandmères" dont au commencement de mon travail, j'avais aussi voulu entreprendre la "revalorisation" Cependant, je me suis vite aperçue que, ce faisant, je ne sortais pas de la façon, depuis longtemps habituelle, de poser le problème. En prenant moi aussi pour évidente l'idée de production, je ne faisais que continuer à rechercher, sur ce plan, l"'utilité" et, parce biais, l'''intégration'' de toute une couche de population.

.Les handicapés:
Une expérience concernant les handicapés m'a permis d'avancer dans ma réflexion. Je me réfère ici à l'expérience faite, il y a quelques années, dans une grande entreprise italienne à la suite de problèmes créés par l'obligation d'introduire un certain nombre d'handicapés. Ceux-ci étaient refusés par l'ensemble des ouvriers qui estimaient que ces personnes leur faisaient perdre du temps et les primes à la productivité. Dans le but de mieux comprendre la demande d'intervention, j'avais posé certaines questions et, réponses et questions se succédant, un temps assez long s'était écoulé depuis la proposition d'intervention.
Ainsi, à un certain moment, je fus destinataire d'une note de la Direction me disant que si ma présence était toujours "bienvenue", elle n'était plus "indispensable", puisque "les ouvriers eux-mêmes avaient trouvé la solution du problème" que l'on m'avait soumis. La Direction m'annonçait qu'ils avaient pris la décision de "faire eux-mêmes le travail à la place des handicapés", s'étant aperçus que c'était "le meilleur moyen de ne pas perdre de temps". Sans le vouloir, on me donna ainsi, par cette phrase, l'explication recherchée en vain jusque-là;
(3) M.L. PELLEGRIN: Des inactifs aux "Travaillants", Thèse d'Etat, Paris V, Sorbonne, Juin 1991 (à paraître). 39

Ayant finalement compris le sens de la demande d'intervention, je pensais que je pouvais enfin avoir un rôle à jouer et je me suis rendue en Italie. Je suis arrivée dans des ateliers parfaitement calmes, où la plupart des ouvriers, sinon tous, étaient même satisfaits de faire le travail "à la place de ces pauvres" (handicapés), car finalement, "on fait, à peu de frais, une bonne action" .
"Les pauvres ils repartent le soir sans avoir rien fait, tellement reconnaissants... On avait tout fait pour eux, eux ils sont tellement gentils; encombrant mais gentils. Seulement, que font-ils là ? Ils pourraient bien rester chez eux ..." Comme il se doit, j'ai réuni ouvriers et "handicapés", séparément d'abord, ensemble ensuite, dans des "groupes de réflexions", où ils ont commencé à parler de "leur expérience", que les ouvriers appelaient d'abord "réussie" et qui a été ressentie, peu-à-peu, comme "manquée", dés lors qu'ils se sont demandés s'ils avaient bien fait de se substituer aux handicapés. Ainsi, au bout de quelque temps, ayant commencé à émettre des doutes sur la "bonté" de leur action, la position s'est renversée. faire le travail à la place des handicapés ne paraissait plus évident. A ce moment, les handicapés avaient mis en question, interrogé, par leur handicap même, c'est-àdire, par leur "rythme ralenti" et leur "incapacité à suivre", la norme des non-handicapés, les travailleurs. Les ouvriers ont trouvé que cette norme n'était pas "évidente", que leur rythme de travail n'était peut-être pas le meilleur, puisqu'ils passaient de phases à productivité intenses à d'autres, où ils s'absentaient en prétextant, tantôt un "grand besoin de repos". tantôt (les femmes surtout) ~ "La nécessité de rester quelques demi-journées à la maison pour s'en occuper, car le soir, quand on rentre, on ne fait rien qui vaille, et le week-end ... courses, enfant et mari, cela bouffe tout"-

Je ne parle pas des "congés de maladie", très fréquents, devenus des habitudes. Petit-à-petit, les handicapés ont pris le rôle de "révélateurs". ce qu'on a appelé des "analyseurs". car leur 40

présence dans l'atelier amenait des modifications auxquelles, sans eux, on ne serait pas parvenu - modification, par exemple, de la structure de l'atelier et des séquences de travail, pour réduire le stress de la course à la prime de productivité. Ainsi, les ouvriers ont décidé que l'''utilité'' des handicapés ne venait pas de ce qu'ils "faisaient ou ne faisaient pas", mais du fait qu'il étaient présents dans l'atelier et qu"'ils existaient" Bientôt, les résultats du travail en groupe se sont fait sentir et sont même allés au-delà des prévisions, aboutissant, entre autres, à un abaissement massif du taux d'absentéisme, da à une meilleure répartition du temps de travail. A ce moment, la production des handicapés, non plus considérée en termes "classiques" mais identifiée à leur oeuvre d"'analyseurs", ne faisait, de ce fait, plus de doute. Cependant, il est clair que, dans ce cas encore, je continuais à considérer les handicapés en relation à leur capacité productive, même entendue au sens large du mot.

.Les Sianes de Nouvelle-Guinée:
Le commentaire d'une phrase de Salisbury sur les Sianes de Nouvelle-Guinée, et non plus une expérience directe nous pennettra d'aller plus loin: "Quand (ils) ont découvert la hache de fer (dit Salisbury), le temps dégagé par ce nouvel outil a été employé non pas pour augmenter la production, mais pour faire des cérémonies rituelles". ~) Ce texte admet deux lectures différentes qu'il est intéressant de dégager pour faire avancer notre propos . Première lecture les Sianes ne travaillent pas, mais passent le temps, libérés par un nouvel outil, à faire des rites et des cérémonies.
. Deuxièmelecture:

les Sianesutilisentle temps,libéré

par la performance de l'outil, pour produire au moyen des prières.
(4)

Salisbury in F. Pouillon L'Anthropologie p. 60-61

économique, Maspéro, 1976,

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La première lecture est anthropo-centrique, elle est faite donc selon nos catégories, alors que la deuxième s'efforce d'en sortir. Dans ce cas, en effet, les prières sont considérées comme l'équivalent du "travail" pour les primitifs: puisqu'ils estiment que, sans l'aide des dieux, sans la reconnaissance des esprits et du sol, toute production est impossible, les cérémonies religieuses ont, chez eux, le même rôle que, chez nous, le travail. C'est la "Nature", ce sont les "Dieux" qui "donnent" ce n'est pas seulement l'homme qui "produit" par son travail. Ainsi, la prière est, pour eux, tout aussi "rentable"" Dans le cas contraire, "faire" c'est-à-dire, travailler, - mais ils ne se serviraient pas de ce verbe ..devient inutile. Dans ce cas, c'est l'emploi même de nos catégories de pensée qui est sanctionnée. dés lors, son insuffisance devient évidente. Les Bochimans du Kalhari : Un dernier exemple concernant la perception des cadeaux par les nomades, va montrer, lui aussi, mais de façon différente, cette "insuffisance" de nos catégories de pensée en ce qui concerne la compréhension des peuples jadis appelés "primitifs". Dés lors, la transition à ceux que nous désignons maintenant comme inactifs sera facile. La question se pose en effet de savoir si, en ce qui concerne la mise en forme, (la définition), de cette partie, en augmentation, de la société, nous ne nous comportons pas, actuellement, de la façon qui était la nôtre, jadis, à l'égard des nomades, en faisant preuve de la même insuffisance de compréhension. Ce pourquoi je rappelle ici un texte de Van der Post. il montre comment les cadeaux offerts par les Européens aux Bochimans ne sont pas, ou presque pas pris en considération par ceux-ci. Cela blesse, bien entendu, ceux qui les offrent: à tort, comme l'on va s'en rendre compte. "Le chapitre des cadeaux nous donna plus d'un motif d'embarras. Nous étions mortifiés de constater que nous ne pouvions pas offrir grand-chose aux Bochimans. Presque tout semblait devoir leur rendre la vie plus difficile, s'ajoutant 42

à l'encombrement et au poids du bric-à-brac qu'ils traînent dans leurs déplacements quotidiens. Ils ne possèdent presque rien; une ceinture, une couverture de peau et une sacoche de cuir. En un instant. ils peuvent r~ssembler tous leurs biens personnels. les envelopper dans leurs couvertures et k£ transporter sur leur dos pendant plus de mille cinq cents
kilomètres. Us n'ont pas le sens de la propriété" .( 5 ) Cependant, il est bien clair que, pour les nomades, .les cadeaux constituant un poids, au sens propre du terme. il ne s'agit donc pas de manque ni de "sens de la propriété" ni de "reconnaissance" Dés lors, ce qui est ici en cause, ce n'est pas leur comportement mais bien plutôt l'usage que nous faisons de nos catégories quand nous pensons ces populations, c'està-dire, quand nous les mettons en forme.

. Catégories par lesquelles nous pensons (nous mettons en forme) le monde. Voila pourquoi, au lieu de nous préoccuper des primitifs, au lieu de passer le temps à en calculer le nombre des inactifs pour tenter de le réduire, il me semble plus efficace de prendre en compte et soumettre à interrogation les catégories par lesquelles, disions-nous, nous pensons ces populations. Je ne peux donner ici que le résultat de la recherche dont j'ai précédemment parlé. Elle m'a permis de montrer que les catégories que nous utilisons à l'époque moderne et industrielle, relativement récentes, mettent en scène un individu, agent (économique) ou acteur (sociologique), dont la tâche est d'agir "sur" l'environnement, qu'il se doit de maîtriser, et dont la relation aux autres, ses semblables, se fait en termes de "conflit" et de "stratégie" pour obtenir le "pouvoir" (je ne fais que reprendre les termes habituellement employés).
Cependant, avant l'époque moderne et industrielle, la notion d'individu était inconnue et après, c'est-à-dire, à l'époque tout à fait actuelle, que nous appelons "communicationnelle", elle semble déjà en perte de vitesse.
(5) Van der Post The lost Word of the Kalahari, New York, 1958, p. 276 (C'est nous qui soulignons). 43

En effet. avant, chez les peuples archaïques, (mais aussi chez les Grecs, comme sous l'Ancien Régime) la notion d'individu n'avait pas cours; l'homme se pensait en terme de groupe, de territoire, en allégeance aux dieux, aux esprits, aux morts. Le mythe, la tradition constituaient la référence obligée. Ainsi, à la place de l'individu se donnant lui-même ses lois, nous trouvons un sujet dépendant d'un ordre symbolique, constitué par le mythe ou par l'ordre de l'échange des dons. Après, c'est-à-dire à l'époque tout à fait actuelle de la communication, l'individu, notion propre à l'époque moderne, cesse d'avoir cours et est remplacé par un sujet qui, en interaction avec les autres, ne peut plus se figurer d'être un individu tout puissant, libre, agissant sur son propre environnement. Le modèle de la théorie de la communication peut en fournir un exemple. Elle prévoit un "émetteur" dont nous disons, à tort, qu'il envoie un message "sur" le "récepteur", alors que nous savons pourtant pertinemment que c'est le récepteur qui, en le comprenant, fait le message. En conséquence, on ne peut plus dire que l'émetteur "agit" sur le "récepteur", car émetteur et récepteur relèvent tous les deux d'un même champ symbolique (le langage) à l'égard duquel l'un et l'autre sont "dépendants" Si, pour les peuples archaïques, le champ symbolique était constitué par le mythe et par l'échange de dons, à l'époque actuelle, celui-ci est constitué par l'ordre du langage. Ainsi, dans les deux cas, nous constatons que, loin de se penser indépendant, le sujet se représente en interdépendance à l'égard d'un champ symbolique, qu'il trouve à sa naissance, bien qu'il concoure, comme dans le cas du langage, à le constituer.
Voila pourquoi, aux catégories de l'individu agent et acteur s'opposent actuellement à celles d'un sujet en interdépendance. Nous avons répertorié quelques unes de ces catégories dans notre travail' il s'agit de la "dette", de la "dépendance", des "rapports de place"
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Un changement de catégories:

Le changement épistémologique que celles-ci induisent est radical et tranche avec les représentations de la 44

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