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Le triangle de Choisy

213 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296363847
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MIGRATIONS ET CHANGEMENTS Collection dirigée par Antonio Perotti

MIGRATIONS

ET CHANGEMENTS

Collection dirigée par Antonio Perotti L'histoire de l'immigration en France est une histoire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les Etats-Unis. L'histoire complexe surtout. On peut même se demander si, pendant une périod.e aussi prolongée - durant laquelle les données démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi bien
sur le plan national qu'international

-

le phénomène

migratoire

n'a pas changé de nature. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne touche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes formes? Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur:

-

les mutations

internes

des populations

immigrées

à travers

les générations successives, avec un accent particulier sur le profil socioculturel des nouvelles générations issues de l'immigration;
les mutations introduites dans la vie sociale, économique et

culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; - les approches comparatives du fait migratoire dans ses paramètres historiques, géographiques, économiques, politiques. Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans cette collection peuvent contacter: Antonio Perotti, c/o L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Michelle GUILLON Isabelle TABOADA-LEONETTI

LE TRIANG LE DE CHOISY
UN QUARTIER CHINOIS À PARIS
Cohabitation pluri-ethnique T erritorialisation communautaire et phénomènes minoritaires dans le 13e arrondissement

Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

C.I.E.M.I.
46, rue de Montreuil 75011 Paris

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

DANS LA MÊME COLLECTION

1. Maria LLAUMETT, Les Jeunes d'origine étrangère. marginalisation à la participation. 1984, 152 pages.

De la

2. Mohamed Hamadi BEKOUCHI, Du Bled à la Z. V.P. et/ou La couleur de l'avenir. 1984, 160 pages. 3. Hervé-Frédéric MECHERI, Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité. 1984, 120 pages. 4. François LEFORT,Monique NÉRY, Emigrés dans mon pays. Des jeunes, enfants de migrants, racontent leurs expériences de retour en Algérie. 1985, 192 pages. 5. Raimundo DINELLO, Adolescents entre deux cultures. Séminaire de transcu1turation de Carcassonne, 1982. 1985, 128 pages. 6. Riva KASTORYANO, Etre turc en France. Réflexions sur familles et communauté. 1986.

@ C.I.E.M.I. et L'Harmattan,
ISBN: 2-85802-663-7 ISSN : 0762-0721

1986

Cet ouvrage ouvre la publication d'une série de trois études de quartiers parisiens: - Le triangle de Choisy, un quartier chinois dans Paris. - Echanges, conflits et alliances dans le 12e arrondissement. - Les imtnigrés des beaux quartiers: le cas des Espagnols à Paris. L'ensemble de ces trois études a été réalisée par I. Taboada Leonetti et V. de Rudder, sociologues et M. Guillon, géographe, dans le cadre d'une recherche financée par la Mission de la Recherche Urbaine (Ministère de l'Urbanisme et du Logement). Cartographie: Anne Le Fur (AFDEC) Photos: I. Taboada Leonetti Ont collaboré à la recherche: J .-P. Hassoun. S. Benani, M. Blanco, C. FIé,

Introduction
I.
TABOADA LEONETII

Dans la plupart des grandes métropoles où existe un phénomène migratoire important, on constate l'apparition de quartiers ethniques, espaces urbains fortement marqués par une présence étrangère, dans lesquels une ethnie a fini par constituer un espace social relativement autonome. Londres, New York, Amsterdam, ont leurs quartiers «J uifs », « Chinois », « Italiens », «Indiens»... Ces quartiers sont fondés sur l'existence d'une infrastructure ethnique plus ou moins dense (magasins, églises, clubs, écoles, presse, etc.) et des réseaux de relations étendues et intenses; ils persistent malgré le renouvellement opéré par les vagues successives de migrants qui viennent remplacer ceux qui, issus d'une première génération, quittent le quartier dans un mouvement d'ascension sociale. Dans certains pays d'immigration - aux Etats-Unis, par exemple - ces quartiers ont été la base territoriale qui a permis aux communautés d'origine étrangère de se structurer et de se constituer en minorités agissantes et de jouer finalement un rôle important dans la cité au nom de leur spécificité; rôle politique, car elles constituent des groupes de pression non négligeables; rôle culturel et social aussi, car l'existence de ces minorités spatialement enracinées abrite et alimente l'éclosion d'expressions culturelles différentes. Cette activité de production de différences est considérée depuis peu et dans certaines villes, comme un capital, et valorisé comme tell. Le plus souvent cependant, les enclaves
1. La ville de San Francisco, par exemple, donne une subvention aux Associations Chinoises de la ville pour les aider à organiser des manifestations de rue (lors du Nouvel An Chinois notamment), car cela attire plusieurs centaines de milliers de touristes chaque année. 7

ethniques sont perçues comme une dysfonction sociale, source de troubles et de conflits. En France, ce phénomène de territorialisation de l'espace urbain par une population étrangère est resté discret, peut-être masqué par une certaine mouvance des ethnies d'un quartier à l'autre ou par un remplacement d'une population par une autre dans un même quartier. Cette mouvance résultat du déplacement volontaire des résidents immigrés ou celui de l'expulsion plus ou moins violente qui accompagne les opérations de rénovation des vieux quartiers - rendait sans doute difficile l'appropriation durable d'un espace et surtout la fixation d'une image ethnique associée à un quartier. C'est le cas'par exemple du quartier de l'IIôt Chalon, derrière la Gare de Lyon qui devint à partir des années 20 le quartier chinois. de la

capitale 2 ; puis les Chinois partirent à leur tour pour laisser
la place aux Africains dans les années 503; l'image du quartier aujourd'hui est marquée surtout par la présence de squatters et par la drogue. Que cette image sociale du quartier soit associée à des ethnies - en l'occurrence des Africains - et que cette association soit utilisée largement comme argument des discours racistes ou anti-immigrés, n'infirme pas le fait que le quartier soit perçu tout autant, sinon davantage, par ses caractéristiques sociales (quartier dégradé, dangereux) que par sa marque ethnique. Depuis quelques années cependant, la présence étrangère dans les lieux d'habitat est devenue un problème national. Le quartier de la Goutte d'Or dans le 18e arrondissement à Paris a été, à notre connaissance, l'un des premiers à avoir été associé à la notion de ghetto, et il reste une sorte de modèle de référence pour le discours commun - comme pour le discours savant parfois - des dysfonctions urbaines ~ausées par une trop forte concentration d'immigrés dans un quartier 4. Bien que sa population soit multi-ethnique, la représentation du quartier est celle d'un espace approprié,

2. Cf. Archaimbault, «En marge du quartier Chinois de Paris», Bulletin de la Société des Etudes Indochinoises, Nouvelle Série, 3e trimestre 1952. 3. Cf. G. Salem, De Dakar à Paris. La diaspora d'artisans et commerçants africains à Paris, EHESS-ORSTOM, Laboratoire de Géographie Africaine, 2 vol., 1981. 4. Le statut de modèle est dû en partie à son antériorité; par la suite, d'autres exemples, plus actuels, sont également utilisés: la Porte d'Aix à Marseille, les Minguettes à Lyon... 8

territorialisé, par l'immigration maghrébine qui y occupe non seulement l'espace commercial (clans sa presque totalité) mais également l'espace symbolique et culturels. Mais, jusqu'ici,les problèmes mis en avant aussi bien par l'opinion que par les spécialistes de l'immigration ont été abordés davantage en termes de cohabitation et cle ségrégation spatiale que sous l'angle de la territorialisation des communautés étrangères. Les Français étaient plus sensibles aux problèmes de racisme et de relations inter-ethniques et inter-groupes qu'à celui, à échéance plus lointaine, de la constitution de minorités ethniques au sein de la nation française. Progressivement cependant, le débat sur l'immigration se déplace vers une problématique de la société multi-raciale et, pluri-culturelle. Aujourd'hui, et à droite comme à gauche, il est surtout question des possibilités d'existence de minorités non totalement assimilées et de leurs rapports avec la citoyenneté française; à côté des thèmes habituels de l'insécurité ou du coût social de l'immigration est apparu, avec un succès étonnant, celui de la dissolution de l'identité
nationale: «Serons-nous encore Français dans 30 ans?
6

».

La droite s'est saisie de ce thème comme cheval de bataille électoral, et apporte une légitimité politique au discours raciste qui s'exprime sans contraintes. La peur de l'Autre n'est plus seulement individuelle (crainte de l'agression physique, de la concurrence professionnelle, de la dévalorisation de l'habitat ou des écoles), elle devient ~ollective et, nourrie de fantasmes, atteint parfois des accents paranoïaques. Dans ce contexte, l'existerlce d'espaces urbains appropriés par des minorités ethniques est perçue comme une menace par la population autochtone, non seulement pour des questions d'insécurité ou de dégradations du cadre urbain comme cela était avancé habituellement (tant à propos de la Goutte d'Or ou de l'lIôt ChaIon à Paris qu'aux Minguettes à Lyon par exemple), mais, plus profondément, parce que les Français perçoivent ces enclaves ethniques comme des bases territoriales permettant, et favorisant, le ressourcement culturel et identitaire des minorités 7.
5. Cf. M. Saadi, «Cohabitation et relations inter-ethniques à la Goutte d'Or», Pluriel, N° 31, 1982. 6. Dossier sur l'immigration publié par le Figaro-Magazine du 26-10-85. 7. Cf. A Griotteray, homme politique de l'opposition, écrit dans un ouvrage sur l'immigration: «On ne peut co_nstruire des ghettos en France sous prétexte d'un 9

Pourtant, il ne semble pas que le fait d'avoir désormais inséré la question de l'immigration dans celle du destin national global ait enfin permis d'aborder dans leur interaction complexe et dynamique celle des rapports entre le France -et «ses» immigrés. Pour prendre un exemple, il n'apparaît guère que la résurgence de la xénophobie et du racisme anti-immigrés ait été analysée dans ses effets sur les attitudes, les pratiques et les stratégies, l'insertion des immigrés eux-mêmes. Inversement, la multiplication des associations et mouvements propres aux immigrés ou à leurs enfants, les revendications identitaires, sociales, culturelles et politiques dont ils sont porteurs, sont rarement considérées à travers leurs conséquences sur la perception, et le traitement social des autochtones à leur égard. Il nous a semblé intéressant, et nécessaire, d'étudier ce phénomène de territorialisation dans des quartiers où la population d'origine étrangère est nombreuse. Dans le XIIIe arrondissement à Paris, l'émergence d'un quartier, hâtivement désigné comme «Chinatown» par les medias, nous permettait d'observer ce phénomène au moment où il semblait prendre naissance et alors que les représentations réciproques des différents acteurs commençaient à se cristalliser. En effet, le XIIIe arrondissement connaît, depuis quelques années, un accroissement rapide de sa population étrangère. Dans le quartier administratif «13e-Gare », où se situe la zone du «triangle de Choisy» que nous avons étudiée, le pourcentage de population étrangère est passé de 2 °/0 en 1954 (inférieur à la moyenne de Paris) à 7,7 % en 1968. Depuis 1975, date d'arrivée des premières vagues de réfugiés du Sud-Est Asiatique, le taux progresse chaque année; en 1982, il atteint 18,4 0/0, dépassant la moyenne parisienne. C'est essentiellement l'arrivée des réfugiés, la plupart d'origine chinoise, venues du Vietnam, du Laos, du Cambodge, à laquelle il faut ajouter les Chinois non réfugiés venant de Hong Kong, de Taïwan, de Thaïlande ou de la Chine Populaire, qui explique le rapide accroissement de ce pourcentage.

"droit à la différence". Aujourd'hui, les Français ont aussi le droit de protéger leur identité comme les peuples du Tiers Monde ont protégé la leur en décolonisant. Pouvons-nous accepter que les lois de la République Française s'arrêtent à Barbès, à Belleville ou aux Minguettes? » 10

Aujourd'hui, le quartier de l'avenue de Choisy pose un certain nombre de questions auxquelles nous avons essayé de répondre: Peut-on parler d'une véritable « Chinatown» dans le 13e? Quels sont les modes de marquage, d'appropriation et de délimitation de l'espace opérés par la population chinoise, et qu'offrent-ils de spécifique? Pour répondre à cette question nous avons souvent été amenées à nous référer aux autres populations immigrées à Paris ainsi qu'à d'autres communautés chinoises dans le monde, notamment aux Etats-Unis et dans le sud-est asiatique. L'appropriation de l'espace est-elle liée à un processus de structuration communautaire? Autrement dit, l'existence d'un espace territorialisé favorise-t-elle l'organisation interne et l'autonomisation, voire la marginalisation d'une population immigrée? Dans le cas des Asiatiques du 13e, comment se définirait cette communauté: par l'identité chinoise, l'identité nationale (Vietnamienne, Cambodgienne...), ou par une identité « asiatique» qui serait à créer? Les migrations chinoises, partout dans le monde, se caractérisent par une extraordinaire résistance à l'intégration dans les sociétés locales. Que ce soit en Asie (au Vietnam, au Cambodge, en Malaisie, en Indonésie), aux Etats-Unis ou ailleurs, les Chinois de la diaspora ont rarement, malgré une immigration plus que séculaire, été absorbés par les sociétés d'accueil; ils n'ont pas tout à fait adopté la culture, la langue et le mode de vie des sociétés dans lesquelles il se sont fixés, pas plus qu'ils n'ont été adoptés tout à fait par les populations autochtones. Leur capacité de résistance à l'assimilation est comparable à celle des diaspora juives (aussi appelle-ton parfois les migrants chinois « les Juifs d'Asie») ;
une de leurs caractéristiques qui nous intéresse ici est leur tendance au regroupement géographique dans des zones ou quartiers qui finissent par en être fortement marqués et désignés comme des « Chinatown», à peu près partout dans les villes où les Chinois s'installent 8. Ce regroupement peut être analysé comme une forme ci'expression de leurs spécificités culturelles et sociales, mais

8. «Leur spécificité éulturelle et sociale s'exprimant géographiquement dans des communautés concentrées et socialement autonomes, dans les villes des pays qui les accueillent, est un phénomène significatif dans le monde entier.» Stanford Lyman, Chinese Americans, Random House, New York, 1974, p. 7. 11

aussi comme une condition permettant le ITlaintien de ces spécificités. En France, malgré une immigration chinoise déjà ancienne, le phénomène de territorialisation des communautés chinoises a été peu apparent. Depuis ces toutes dernières années cependant, l'arrivée massive de réfugiés et d'immigrés ci'origine chinoise a considérablement modifié cet état des choses. Les conditions de logement favorables que les réfugiés ont trouvées à leur arrivée, dans lçs années 76-77, dans les tours nouvellement construites dans le quartier de la Porte de Choisy - conditions qu'ils ont su percevoir et exploiter - ont conduit à l'installation d'une population nombreuse d'Asiatiques d'origine chinoise dans un périmètre géographique relativement peu étendu. Cette concentration d'asiatiques a eu pour effet de transformer brusquement, en l'espace de 6 à 7 ans, le quartier - qui était déjà en mutation à la suite d'opérations de rénovation - mais plus encore, à transformer la perception qu'on en avait. Dès 1978, la presse commençait à parler du XIIIe: « Chinatown ~lans le 13e!» titre le Nouvel Observateur le 11 novembre '\978. Mais c'est en 1981-82 que l'image du «Chinatown» parisien s'impose massivement dans les medias et que s'expriment à ces occasions les représentations complexes que les Français se font, et des Asiatiques et du phénomène d'appropriation d'un quartier par une population étrangère. La question du seuil de tolérance a été, bien entendu, évoquée à propos du 13e et de vieux débats ont resurgi, tel l'éternel dilemne : faut-il disperser les immigrés ou favoriser leur rassemblement? Mais, surtout, est apparu alors, à propos du quartier chinois de Paris, le clivage qui divise aujourd'hui la France à l'égard de ses minorités: d'un côté la peur de l'Autre et l'attachement à une certaine idée de l'identité française que l'on cherche à préserver, de l'autre la curiosité pour l'exotisme, l'intérêt - cosmopolite ou militant - pour l'étranger, ce qui ne va pas sans intentions ou conséquences assimilationistes. Les attitudes des Français institutions, pouvoirs politiques, médias, voisins - jouent un rôle primordial dans
la production des minorités en tant qu'acteurs sociaux et politiques. Les communautés immigrées se situent - se positionnent dirait-on aujourd'hui - par rapport à l'attitude de la société d'accueil; indifférence, rejet, invisibilisation, sympathie ou haine suscitent autant de réponses spécifiques. 12

D'une certaine manière, une société a les minorités qu'elle s'est auparavant fantasmées. Mais il ne faudrait pas pour autant réduire les phénomènes sociaux à un simple mécanisme, déterminé par les rapports de pouvoir. La société française, considérée ici comme groupe dominant dans ses relations avec les immigrés, n'est pas le seul acteur sur la scène sociale. Les immigrés, de leur côté, ont leur propre capacité d'action et élaborent des réponses complexes et stratégiques à partir du corpus, limité il est vrai, de possibilités dont ils disposent; corpus qui dépend de leurs ressources culturelles, de leur tradition migratoire, de leur statut en France, du projet collectif de mIgratIon. . . Notre étude exprime ces options théoriques: nous ~'avons pas voulu faire une monographie de la communauté chinoise à Paris, pas plus que nous n'avons voulu réduire notre analyse à l'étude des rapports de domination qui expliquent la situation des Chinois en France, et des immigrés en général. Nous avons étudié des rapports sociaux, en portant notre attention à chacun des partenaires et à leur interrelation, telle qu'elle s'exprimait dans les pratiques urbaines Une telle approche n'est pas fréquente, ni dans la sociologie des migrations ni en sociologie urbaine, et nous disposions de peu de repères méthodologiques. Nous avons dû, au fur et à mesure des besoins de la recherche, faire appel à des techniques différentes issues de plusieurs disciplines: la géographie (relevés s)Tstématiques sur le terrain, cartographie, utilisation de statistiques spatialisées), l'histoire (histoire sociale du quartier, étude de la tradition migratoire et culturelle chinoise), l'ethnologie (observations de longue durée sur le terrain, récits événementiels, reportage photographique), la sociologie (enquêtes, entretiens approfondis, analyse de documents, analyse de presse); la difficile articulation de ces différentes analyses constitue en ellemême, d'une certaine manière, une méthode à la recherche d'elle-même. Nous espérons avoir contribué, bien que modestement, à l'édification d'une sociologie des phénomèners minoritaires et, par corollaire l'un et l'autre étant étroitement dépendants - à celle des relations inter-ethniques. Quant à l'avenir du quartier chinois de Paris et de la cOlnmunauté asiatique, l'apport de cette étude aura été de monter que tout est encore possible. Des risques existent 13

pour qu'une véritable Chinatown se cristallise avec son cortège de marginalisation et d'illégalité; mais des chances existent également pour qu'une cohabitation paisible et enrichissante pour tous se poursuive. Cela dépend, comme nous allons le voir, de chacun des acteurs en présence, Français et Chinois, de chacun de nous. Nous souhaitons seulement que ces voyageurs séculaires, ces exilés de l'Orient, puissent enfin poser leur valise, et vivent en amitié parmi nous.

14

Chapitre premier

Caractéristiques

du quartier

de la Porte de Choisy
M. GUILLON

UN VIEUX QUARTIER

POPULAIRE

Jusqu'à la fin des années 60, le 13earrondissement et tout particulièrement ses deux quartiers méridionaux, Gare et Maison Blanche 1, faisait partie du Paris populaire de l'Est 2. La majorité des actifs qui y résidaient sont des employés et des ouvriers; cette dernière catégorie frisait, à elle seule, la majorité dans le quartier de la Gare en 1962. Le quartier était aussi une zone d'emploi industriel: de nombreuses petites entreprises y travaillaient les métaux, le cuir, le bois. Le caractère ouvrier du quartier était renforcé par l'implantation de l'usine d'automobiles Panhard à la Porte de Choisy. Cette usine employait de nombreux immigrés, en particulier des Maghrébins qui habitaient sur place, des cafés - hôtels meublés. D'autre part, et depuis le XIXesiècle, les quartiers méridionaux du 13e, avec leurs terrains vagues, leurs meublés, les bicoques de la « zone» toute proche, ont abrité

1. A Paris, chaque arrondissement est divisé en quatre quartiers. C'est dans le cadre de cette unité administrative que sont publiés beaucoup des résultats des recensements. Les limites de ces quartiers administratifs ne correspondent pas aux
limites choisies ici pour le
«

quartier

de la Porte de Choisy»

; celui-ci comprend

une

fraction importante du quartier de la Gare et quelques îlots de Maison-Blanche. 2. Voir carte de la composition sociale de la population parisienne en 1962, planche 75, réalisée par Y. Chauvire dans Atlas des Parisiens, Masson, 1984. 15

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Carte 1. Localisation du Quartier chinois. 16

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marginale:
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De son passé de quartier à forte population imn1igrée, le sud du 13e a gardé quelques traces: des hôtels meublés, des cafés, des «couscous» subsistent; deux foyers Sonacotra ont été construits, lors de la rénovation, rue de Tolbiac. D'autre part, l'ancienne présence des marginaux explique la localisation dans l'arrondissement de l'Asile de nuit de la préfecture, de trois implantations de 1'Armée du Salut, de la Soupe Populaire - Asile de nuit de la rue Charles Fourier. Mais, pour l'essentiel, le quartier populaire et mal famé, décrit par Léo Malet, Alphonse Boudart et, plus récemment, par le dessinateur Tardy, a aujourd'hui disparu. La modernisation du quartier, la « remise en ordre» ponctuelle sont des phénomènes anciens. Très tôt, la présence d'une population ouvrière, mal logée et mal contrôlée explique la localisation, dans le quartier, de nombreuses opérations de construction de logements sociaux. Avant la guerre, la destruction et la reconstruction de la «cité Jeanne d'Arc» apparaît comme l'exemple type du conflit urbain 4. Chaque période de construction de logements sociaux a laissé sa trace dans le quartier: H.B.M. d'avant-guerre, en briques, s'organisant en îlots entiers autour de cours, immeubles H.L.M. des années 55-60, le long de certaines rues ensembles plus vastes des années 1960-65.

Mais c'est surtout la rénovation du « secteur Italie» qui a
bouleversé le quartier. Cette opération, la plus vaste entreprise dans la capitale, a débuté dans les années soixante et n'est toujours pas terminée. C'est dans les nouve4UX ensembles immobiliers «créés» par l'opération de rénovation dans des espaces qui n'étaient pas résidentiels: gare et emprise S. N. C. F. de Tolbiac, terrains des usines Panhard, qu'est né le «quartier chinois» de Paris. DÉLIMITATION DU «QUARTIER CHINOIS» (voir carte 2 : le sud du 13e arrondissement) Il a été limité en utilisant comme principal critère la densité des commerces tenus par des Asiatiques. C'est dans
3. Voir R. Rouleau, « Les quartiers périphériques de Paris ». Thèse d'Etat, ParÙ I, 1982. 4. Voir H. Coing: Rénovation urbaine et changement social, Paris, Les Editions Ouvrières, 1966, 295 p. 1ï

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Carte 2. Le Sud du XIIIe arrondissement.

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de commerces

ce périmètre que la présence asiatique est la plus lisible dans le paysage urbain: enseignes des commerces, affiches, mais aussi appropriation de l'espace piétonnier par des groupes d'Asiatiques qui s'y promènent, s'y arrêtent pour bavarder. .. Ce secteur a des frontières très nettes au nord, à l'est, au sud. Au nord, sur le trottoir pair de la rue de Tolbiac, les 18

seuls commerces asiatiques, deux restaurants, sont proches de l'avenue d'Italie, bien au-delà de la zone étudiée. Au sud, le boulevard Masséna marque la véritable coupure de l'espace parisien. Comme presque partout, l'ancienne
« zone », au-delà des boulevards des Maréchaux, avec ses espaces sportifs et ses H. L.M., fait déjà fonctionnellement partie de la banlieue 5. Il faut pourtant traverser ce boulevard pour rejoindre l'école de l'avenue d'Ivry, celle des écoles élémentaires du quartier qui comporte le plus fort pourcentage d'enfants asiatiques. A l'est, au-delà de la rue Nationale, seul le garage du passage National, repris par un Chinois, arbore des idéogrammes sur son enseigne. La limite Ouest du «quartier chinois» est plus difficile à établir. Au-delà de l'avenue de Choisy, au sud, la résidence Masséna se prolonge dans l'îlot bordé par le boulevard Masséna, la rue Gandon et la rue des Malmaisons. Cet îlot, avec la zone commerciale du «Kiosque de Choisy», fait

indiscutablement partie du « secteur chinois». Plus au nord,
la limite est plus floue. Les deux trottoirs de l'avenue de Choisy connaissent depuis plusieurs années une implantation de commerces asiatiques. Par contre, l'installation de quelques ateliers, quelques restaurants, une épicerie tenus par des Asiatiques dans la rue Philippe Lucot, la rue Caillaux, la rue de la Vistule sont des faits plus récents; ces rues ne bénéficient d'ailleurs pas de l'animation de l'avenue de Choisy. Elles ne sont guère parcourues que par leurs habitants et les restaurants semblent y végéter. En dehors du secteur ainsi délimité, la présence asiatique dans le 13e arrondissement n'est que ponctuelle. Ainsi, au pied des tours de l'ensemble Dunois (carte 1) au nord-est, 11 commerces (restaurants, bijouterie, alimentation, vidéo) sont tenus par des Asiatiques, à proximité du cinéma Ciné-Orient, le seul des deux cinémas chinois de Paris qui continue à fonctionner malgré la dure concurrence de la vidéo. De plus, deux boutiques sont utilisées par des ateliers de confection. Mais, dans ces tours, la population résidente d'origine asiatique est partout très faible. Malgré l'apparence, on ne peut parler à Dunois d'un deuxièn1e quartier asiatique du 13e6.
5. Au cours de l'année 1984, une nouvelle zone de commerces et d'entrepôts chinois se constitue à Ivry, avenue de Verdun, dans le prolongement de l'avenue de Choisy. Mais la coupure du périphérique subsiste. 6. J'ai utilisé ici les résultats des travaux réalisés par les étudiants de géographie de Paris I dans le cadre de l'U.V. d'initiation à la recherche en géographie de la 19