Le Tribunal des ouvriers

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Si le primat de l'économie sur le social a renforcé les inégalités, il a aussi affaibli la démocratie. Donnant la priorité aux archives judiciaires et aux récits biographiques, cette enquête prud'homale menée à Vierzon rend compte des mutations du monde du travail ouvrier. En filigrane, elle permet d'identifier les conditions par lesquelles les prud'hommes, après avoir été pleinement un tribunal des ouvriers, sont devenus un tribunal des pauvres dont les classes populaires ne sont plus à proprement parler partie prenante du fonctionnement.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
Lecture(s) : 224
EAN13 : 9782140013119
Nombre de pages : 168
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Laurent Aucher
Le Tribunal des ouvriers
Enquête aux prud’hommes de Vierzon
Préface de JeanFrançois Laé
L O G I Q U E S S O C I A L E S
LeTribunal des ouvriers
Logiques sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Dernières parutions
Michel BOURDINOT,Vers de nouvelles fonctions pour le permanent UD CFDT ?,2016.
Isabelle PAPIEAU,Il y avait des fois,La Belle et la Bête. Réalités et magie à l’italienne, 2016.
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Cécile NOESSER, La résistible ascension du cinéma d’animation.Socio-genèse d’un cinéma-bis en France (1950-2010),2016.
Aurélien CINTRACT,La mort inégale. Du recul de la mort à l’analyse socio-historique de la mortalité différentielle, 2016 Éric LE BRETON,Mobilité et société dispersée, Une approche sociologique, 2016 Lenita PERRIER,Couleur de peau et reconnaissance sociale, L’expérience vécue des afro-brésiliens émigrés à Paris, 2016
Michel BONNET,Mobilités l’ombre d’un père, 2016
Dieudonné KOBANDA NGBENZA,Enfants isolés étrangers, Une vie et un parcours faits d’obstacles, 2016.
Laurent Aucher
LeTribunal des ouvriers
Enquête aux prud'hommes de Vierzon
Préface de Jean-François Laé
Du même auteur
La Mémoire ouvrière. Recherche sur la mémoire du collectif, coll. « Logiques sociales », L'Harmattan, 2013.
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09615-5 EAN : 9782343096155
PRÉFACE Droits en miettes ?
Ce livre met le pied sur la mèche allumée. Le feu est aux poudres. Grâce au canon du gouvernement – le 49-3 – la nouvelle loi sur le travail s'impose (13 mai 2016). Elle renverse l'autorité de la loi sur les accords d'entreprise, déboulonne les syndicats au profit des assemblées de salariés, déplace les lignes d'égalité si chèrement acquises. Un sentiment de trahison sou-lève la rue qui s'interroge : comment unCode du travail serait la cause d'un chômage massif ? On se moque de qui ? En un seul jour, l'ouvrage de Laurent Aucher « entre en archive ». Va-t-on le classer dans le rayon Histoire des librai-ries ? Alors qu'il parlait au présent d'une lutte difficile « pour sauver les meubles » des protections salariales, l'individua-lisation de ce nouveauCoderange à la cave des souvenirs. les Dans l'escalier, un nouveau tapis est déplié. Une tentative de recodage, un coup formidable, les prud'hommes seraient un frein à l'embauche ! Les entreprises en auraient peur. Ce tribunal ouvrier produirait du chômage ! Trop de droit tuerait le droit, on connaît le refrain ! On le voit. La société du travail se décode par secousse, brouille l'ordre de cettepropriété socialeque représente le droit du travail, avec cet instrument unique, le conseil de prud'hom-mes comme instance de régulations. Or, un autre monde s'annonce : la protection des salariés va encore s'affaiblir ; l'ordre égalisateur du droit du travail devient un adjuvant de la compétitivité, un magnifique outil concurrentiel pour diviser, où chaque entreprise pourra confectionner son propre droit, où les salariés seront des adversaires. C'est un nouveau dispositif qui s'énonce et qui tient en une phrase : les uns contre les autres comme politique. Syndicats majoritaires contre syndicats mino-
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ritaires, nouveaux salariés contre vieux salariés, travailleurs français contre travailleurs d'origine étrangère. Les anciens contre les modernes. Lesinsidersles contre outsiders. Avec pour dérivé, le salarié comme nouveau nomade sur une cartographie différente pour chaque entreprise : degré de subordination, communauté de travail, salaires, horaires, durées, fautes et sanctions, tout sera joué dans le secret de l'isoloir (référendum d'approbation).
C'est dans ce contexte que l'ouvrage de Laurent Aucher apparaît. On y lit immédiatement les pratiques prud'homales à Vierzon comme unegenèsequi, lentement, depuis 1980, pousse les ouvriers vers la sortie d'une sécurité juridique qui ne cesse de s'ébrécher : reconnaissance de la liberté d'auto-réglementa-tion à l'entreprise (1982), suppression de l'autorisation adminis-trative de licenciement (1986), modification de la carte prud'homale (2008), loi de sécurisation professionnelle (2013). Ainsi le tribunal des ouvriers est remis en cause dans sa fonction correctrice, compensatoire et réparatrice. Les média-tions sont en peau de chagrin. Car déjà l'individualisation de l'activité et des conditions de travail, la disqualification de l'action syndicale déportent les recours à la justice prud'homale. Les mieux armés socialement préfèrent négocier individuelle-ment leur départ. Les autres abandonnent l'idée d'obtenir réparation pour les torts subis : ils n'osent pas solliciter le représentant du syndicat auquel ils n'ont jamais adhéré, les services d'un avocat sont trop onéreux et l'aide juridictionnelle, une paperasserie de plus. Cette fracture ouvre à unno man's landou de sentiments d'humiliation, d'individua- d'amertume lisme négatif, de retrait de la vie professionnelle et sociale.
Le livre vient d'un double croisement, les narrations de jurisprudence et les narrations témoignages, des sources hété-rogènes qui modulent ainsi des pans tout entiers d'une société ouvrière que l'on découvre. Par un décrochage temporel, l'auteur valorise toutefois la narration jurisprudentielle qui prend alors tout son sens. Raconter les enjeux, les objets, les échecs. Tous les acteurs de la justice du travail sont là : les
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conseillers prud'homaux, les avocats travaillistes, les défenseurs syndicaux. Et les procès verbaux mis en récit donnent à voir l'objet des conflits, les modes de penser et de faire, les affronte-ments et les solidarités, les débines, la dégradation du travail, le poids de l'expérience de la précarité. À travers les trois familles de causes de licenciements (disciplinaires, insuffisances professionnelles, accidents du travail), on accède à tout un espace de contenus qui conduisent à la faute. On accède au cœur des comportements condamnés, « des sangles débitées trop courtes », « des anomalies de gestion », « l'oubli de deux paniers d'étais sur douze », « le non-respect du temps d'usinage alloué », « les rendements de travail nettement inférieurs à ceux des autres opérateurs ». Et lorsque que ça chauffe ? Une engueulade survient, avec sa petite humiliation : « tu vas nettoyer les toilettes maintenant ». Au cœur même de la narra-tion « des minutes », les altercations sont nombreuses voire quotidiennes. Les corps se heurtent, une bousculade s'achève dans la haie de thuyas, des menaces après coup, des « refus de répondre et avec arrogance » ou encore « des refus d'exécuter des ordres ». Que dire du boire, bien boire, trop boire ? Que dire encore des absences, des retards, des refus de payer des dettes, des insultes à gogo ? La conflictualité se tient là. Et son entrée aux prud'hommes modifie la mémoire « qui reste ».
Être seul aux prud'hommes, en effet, ce n'est pas la même chose qu'être pris dans un mouvement de soutien, cela n'a pas la même conséquence sur l'interprétation du conflit. On peut dire que le collectif déprivatise le conflit, il dégage le licenciement du « différend personnel ». À travers une critique de l'article L122-40, qui donne tout pouvoir à l'employeur de définir « un agissement considéré par lui-même comme fautif », il déporte la « petite affaire personnelle » vers une interprétation sur la gestion de l'entreprise, sur le pouvoir disciplinaire. Au centre de la conflictualité, on comprend que la mémoire se fabrique dans cet espace de contestation de la faute grave – souvent un prétexte – pour tenir face, faire face, soutenir une autre interprétation devant l'employeur. Et plus il y a de regards externes à l'entreprise, plus l'interprétation collec-
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