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Le vagabond en occident. Sur la route, dans la rue (vol. 1)

De
378 pages
Les textes ici réunis se proposent de fixer une image du vagabond dans les cultures occidentales. Du Moyen Age à nos jours, les sociétés occidentales ont hésité entre fascination et répulsion pour le nomadisme, enviable quand il est choisi, détestable et harassant quand il est imposé. Ces contributions reviennent sur l'histoire de ce phénomène, son accueil et sa pénalisation, ainsi que sur ses représentations dans la littérature et les arts plastiques.
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LE VAGABOND EN OCCIDENT
Sur la route, dans la rue
Volume 1

Sous la direction de
Francis DESVOIS
Morag J. MUNRO-LANDI







LE VAGABOND EN OCCIDENT
SUR LA ROUTE, DANS LA RUE

Volume 1
eDu Moyen Âge au XIX siècle









L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99153-8
EAN : 9782296991538








COMITÉ DE LECTURE

Christian Bouzy Jean-Yves Casanova
Christelle Colin Corina Ferrero
Sebastian Hüsch Nathalie Jaëck
Marie Le Grix de la Salle Didier Machu
Catherine Mari Nadia Mékouar-Hertzberg
Michael Parsons Pascale Peyraga
Joël Richard Thanh-Vân Ton-That
Delphine Trébosc
SOMMAIRE
VOLUME I
AUX SOURCES DU VAGABONDAGE :
MENDIANTS, ITINÉRANTS ET NOMADES
e e Errances urbaines (Barcelone, XIV -XV s.)
Fabienne P. GUILLÉN …………………………………………………….15

eVagabonds modernes et policés au XVI siècle espagnol : Le réveille-matin
des courtisans, d’Antonio de Guevara
Nathalie PEYREBONNE…………………………………………………..43

Le vagabond dans l’Espagne Moderne : des représentations à la réalité
historique
Jacques SOUBEYROUX…………………..………………………………53

“With Cain go wander through shades of night”. Nomadisme et sédentarité
dans Richard II, de Shakespeare
Jean-Marc CHADELAT………………..…………………………………..65

Sans lieu, mais avec feu : les prédicateurs itinérants méthodistes (1738-1812)
Jérôme GROSCLAUDE………………………….……...81

Le vagabond sous le règne de Jacques VI d’Écosse
Sabrina JUILLET-GARZON……………………………………………....95

ACCUEIL ET PÉNALISATION DES ERRANTS

L’hôpital Saint-Jacques de Sauveterre de Béarn, structure d’accueil
Cécile DUFAU……………………………….…………………………...107

eDu vagabond à l’étranger : les métamorphoses de la gémellité (France, XIX
siècle)
Laurent DORNEL………………….……………………………………...119

Révolution industrielle et pénalisation de l’errant
Jean-Pierre ALLINNE…………...……………………….……………….133

Hobos, Tramps & Thieves. Le délit de vagabondage aux États-Unis
Eliane LIDDELL………………………………………………………….151

eLe sort des enfants vagabonds en Espagne au premier tiers du XX siècle
Ana ARMENTA-LAMANT...……………………………………………167

La vie dans la rue : la culture des sans-abri à Londres dans les années 1990
Nassera ZMIHI ………………………………………..………………….181

Journée ordinaire dans un centre d’accueil
rD Philippe CARBONNIER………………..……………………………..195

eESTHÉTIQUE DU VAGABOND (MOYEN ÂGE – XIX S.)

Le vagabond-pèlerin selon Jérôme Bosch
Delphine RABIER………………………………………………………...209

El Pasajero, de Suárez de Figueroa : vers une mise en marge volontaire ?
Blandine DÍEZ GARCÍA……………..…………………………………..223

Entre conscience sociale et esthétisation : évolution de la figure du vagabond
chez Wordsworth
Florence GAILLET-DE CHEZELLES…………...……………………….235

De l’exclusion à la revendication. Itinéraires du Roto dans l’imaginaire
national chilien
Emmanuelle RIMBOT………………...………………………………….251

« J’aurais pu être un vagabond » : droit chemin et méandres dans David
Copperfield, de Charles Dickens
Fabienne GASPARI……………………………...…….…………………265

eLa figure du vagabond dans le roman français de la seconde moitié du XIX
siècle
Jacki CHOPLIN………..………………………………………….………281

Nathaniel Hawthorne et Les Sept Vagabonds
Dominique CLAISSE…………………..…………………………….…...297

La bohème littéraire. Itinéraire d’un concept vagabond fin-de-siècle
Xavier ESCUDERO………………...…………………………………….313

Vagabondages et extravagance narrative de Samuel Clemens dans Life On
The Mississippi, de Mark Twain (1883)
Françoise BUISSON……………....………………………………………327


“I am a vagabond”. Les derniers jours d’Oscar Wilde
Ignacio RAMOS-GAY…………….……………………………………...343

Vagabond, explorateur, pèlerin : trois portraits de Ralph Vaughan Williams
Gilles COUDERC.…………………………………………...……………359








AUX SOURCES DU VAGABONDAGE :
MENDIANTS, ITINÉRANTS ET NOMADES
ERRANCES URBAINES
e e(BARCELONE, XIV –XV S.)
Fabienne P. GUILLÉN
Université de Pau & des Pays de l’Adour
“Ha prou cassat el món […] cercant e trespassant per Ceca e
1Meca, […] Volta den Torra e Santa Creu…” Ces vers cinglants
d’ironie sont de la plume du poète valencien Jaume Roig, auteur du
2Spill, un miroir à l’eau sans égards . Et le personnage qu’il reflète à
cet instant a vu du pays… De la Ceca à La Mecque, du Faubourg au
Faubourg…, voilà qui pose le quidam ! La Ceca, le billon, on y frappe
monnaie ; La Mecque, lieu saint de l’Islam, du veau d’or à la secte
mahométane ; errance religieuse. De la Volta den Torra, un périlleux
parage, son vagabondage le mène vers la Rambla de Santa Ana ; du
bordel du Raval (le Faubourg), donc, à l’hôpital de la Santa Creu (le
Faubourg encore), où ses mœurs ne pouvaient que le conduire. Errant
d’illusions sectatrices en lupanars pour accomplir ses jours en
l’hôpital le plus célèbre de Barcelone. La ville a aussi ses errants.
Pourtant, errance et vagabondage sont d’ordinaire, et assez
mécaniquement, associés aux espaces ouverts ; c’est par monts et par
vaux que l’on erre. Certes, mais pourquoi pèlerins ou bannis, réfugiés
ou routiers s’écarteraient-ils des villes ? L’errance est-elle impensable
dans un espace clos dont les règles de fondation et l’imaginaire
politique structurés autour des notions de pureté et ordre, de sécurité et
de contrôle semblent démentir la possibilité même d’une ambulation
vagabonde ? Enceinte, séparation et lustration, espace du lien social et
de la loi, telle que Grecs et Romains la fondaient et la concevaient,
3comme conjuration du chaos , l’alme et inclyte cité peut se révéler
aussi, et malgré tout, un espace d’errance. Comment et par qui s’opère
la métamorphose de ses espaces ordrés en espaces d’errance ?
Comment le tissu urbain, sur son envers, dévide-t-il les entrelacs de
ses itinéraires occultes ? Car parcourir la ville médiévale en tous sens,
c’est y rencontrer les sans toits et sans droits, les « sans aveu »,

1
« De courir le monde, il n’a cessé […], passant et repassant de La Mecque à
l’Hôtel de la Monnaie, […] de l’étuve den Torra à l’hospice de Sainte Croix. »
2
Jaume Roig, Llibre de les dones o Spill, Ed. Barcino, Col. Els nostres classics,
Barcelona, 1928, p. 101.
3
Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, Idées, 1965 (1987).
15 étrangers ou passagers là où ils vivaient, sans passeport ou sauf-
conduit, certificat d’identité ou de bonnes mœurs, hantant et habitant
la ville sans jamais y trouver ancrage.
L’archive les raconte car ils parlent peu, écrivent encore moins. Et
quelle archive ! Celle des législateurs et des contempteurs, le plus
souvent, qui constitue un discours et un régime de la défiance
justifiant d’un traitement policier et répressif. Ils dessinent une
fatalité ; quoique tronqués, biaisés ou idéologiques, ils sont
indispensables ; sans eux cette histoire ne peut être écrite. Soumis à ce
fatum – et pourtant conscient –, nous tâcherons de saisir dans
l’organisme urbain lui-même, les modalités de leurs existences et de
leurs actions. Qui est le vagabond ? Comment le devient-il ? Comment
les itinéraires de la vie citadine peuvent-ils devenir errances?
Mais enfin, le vagabond, monstre social, marginal, minoritaire,
diabolisé par les pouvoirs, ne distrait-il pas à bon compte, de l’examen
des dynamiques économiques et sociales ? Et la question demeure,
lancinante, des causes de la désaffiliation sociale qui conduit à
l’errance contrainte et de la valeur qu’il conviendrait d’accorder à
l’interprétation de l’errance comme vice originel ou choix de vie.
Un régime de la défiance ?
4“Nam urbs sunt moenia” , écrit Ysidore qui rappelle qu’elle naît de
la différenciation du milieu naturel, ses murailles traçant la séparation
de l’espace lustral de son enceinte. Elle est aussi civitas, qui réunit,
selon Saint Augustin, des habitants selon une certaine organisation qui
en fait un espace de lien social et légal. C’est la loi, qui, en son versant
protecteur, fait de la cité l’espace des franchises et des sûretés qui
libèrent des asservissements seigneuriaux. Mais c’est la même qui
régule ou réprime. On ne s’étonnera donc pas que vers elle convergent
tous ceux qui cherchent à échapper aux contraintes du monde féodal, à
l’insécurité des chemins, au danger des guerres et aux coups du sort
économiques et politiques. Si la ville est le lieu des libertés par rapport
au monde féodal et de la sécurité par rapport au plat pays, surtout en
terre de frontières, la jouissance des privilèges urbains suppose
quelques mérites, et les organes du gouvernement municipal,
s’emploient à développer des instruments efficaces de salubrité
publique, de contrôle de l’espace, et de discipline des mœurs.

4
« Car les murailles font la ville ».
16 Barcelone, qui sera notre observatoire, est ainsi gouvernée par un
5conseil, le Consell de cent . Emanation du corps social, ou du moins
tel se pense-t-il, il préside à la rédaction et la promulgation
d’ordonnances inspirées de la saisine des citoyens, ou de leur propre
représentation de l’ordre urbain.
L’archive
Les prodigues séries archivistiques conservées aux Archives de la
Cité de Barcelone (AHCB), sous les titres Llibres del Consell,
Deliberacions, Ordinacions, Bans e crides, fournissent l’essentiel des
6sources sur lesquelles se fondent les analyses des historiens en
matière de vagabondage urbain. Arsenal législatif et répressif complet,
7 8les ordonnances définissent infractions, délits, crimes et châtiments .
Ce qui nous intéresse précisément, c’est comment elles élaborent les
notions d’espace et de mouvement. Elles révèlent les assignations de
l’espace et à l’espace pourvoyeuses autant que délatrices d’identité.
Cet intérêt soutenu, nous le retrouvons simplement transposé dans
la description qu’en donne Teresa María Vinyoles :
Dans les villes médiévales étouffées dans leur enceinte de
murailles, marquées par la ségrégation intentionnelle des
marginaux dans des zones précises, certains espaces devenaient
conflictuels : les marchés, situés aux carrefours des rues et des
places ; les portes, où l’on contrôlait les marchandises et les

5
Émanation théorique et proportionnelle des trois « états » urbains : la mà major des
ciutadans honrats, la mà mitjana des marchands, changeurs, notaires, juristes,
apothicaires, argentiers et la mà menor, regroupant des artisans de moindre rang et
des représentants, rares il est vrai, du poble menut.
6
Les procès conservés du tribunal du viguier et du bayle de Barcelone, de même
que ceux de l’Officialité épiscopale ou encore de l’Audience Royale, offriront des
vues sur le régime de justice et de sanction.
7
Elles règlementent tout en fait, depuis le nettoyage des places après le marché
jusqu’à l’heure du seny dell ladre (v. note 11) ; l’approvisionnement en froment
comme la répression des fraudes sur les mesures de blé, de vin, de bois. De
l’ordonnancement technique à l’ordonnancement cérémoniel, toute la vie urbaine
peut y être perçue, quoique du seul point de vue des élites dirigeantes qui détiennent
également les moyens de faire connaître et respecter la politique municipale.
8
Les références ci-dessous proposées sont celles des Llibres del consell (Ll.C), où
elles sont rédigées et amendées, et celles des Registres d’ordinacions (R.O), qui
consignent les dates et lieux où elles ont été rendues publiques, et recensent leurs
réitérations.
17 personnes qui entraient ou sortaient de la ville. Dans une cité
maritime, le port, la plage et les rues proches du rivage (La Ribera)
l’étaient aussi, sans oublier le quartier où se rassemblaient les
estropiés (Portal dels Orbs), la place où les journaliers attendaient
la tâche (Plaça Santa Ana o dels Bergants), juiveries (Calls), salles
9de jeux et bordels.
La ville s’organise en espaces fonctionnels, résidentiels et
communicationnels, cela n’a rien que de très normal. La suspicion
plane sur ces espaces, ils sont sous surveillance. L’archive nous
permet donc surtout de saisir le regard que le pouvoir porte sur les
espaces d’errance possible et sur ses acteurs éventuels.
Que faire pour déjouer cette pression de l’archive ? Loin de se
contenter des matériaux produits par les autorités du gouvernement
urbain, chercher le concours des archives ecclésiastiques et royales,
tant administratives que judiciaires, celles des corporations, qui
restitueront peut-être quelques nuances à nos tableaux. Ayons garde
d’oublier également que « l’archive ne dépeint pas les hommes en
entier, elle les fauche dans leur vie quotidienne, les fige dans quelques
10réclamations ou de pitoyables dénégations » . Les rapports de police
ou les relevés de témoignages au cours des interrogatoires ne sont pas
non plus dignes de foi. Orientés par l’enjeu du procès et les pressions
des parties, biaisés par les perspectives de scribes et officiers de
justice, dévoyés par la peur de se voir administrer le tourment, elles ne
nous livrent sans doute que d’infimes parcelles de vérité toujours à
reconstruire prudemment. C’est pourtant cet incommode viatique qui
accompagnera notre quête des vagabonds urbains et leurs errances.



9
T. M. Vinyoles i Vidal, “La violència marginal a la ciutat medieval”, in Revista
d’Història Medieval, 1, Març 1990, pp. 155-177 (p 156) : “A les ciutats medievals
molt atapeïdes dins lo clos amurallat i amb una clara intenció d’aïllar els marginats
en llocs concrets, esdevenien sovint espais conflictius : els mercats, estesos pels
entreforcs del carrer i les placettes ; els portals on es controlaven les mercaderies
que entraven i sortien de la ciutat, i axi mateix les persones que ho feian. En una
ciutat marinera també eran llocs força conflictius el port o la platja i els carrers
propers a la ribera ; el barri on s’agrupaven els disminuïts físics (Portal del Orbs)
la plaça on es llogaven els jornalers que cercaven feina (plaça Santa Ana o dels
Bergants), ells calls jueus, les tafureries i els bordells.” (Nous traduisons)
10
Arlette Farge, Le goût de l’archive (1989), Points/ Seuil, Paris, 1997, p. 37.
18 Le regard du pouvoir
Il synthétise tous les regards. La rédaction d’une ordonnance dérive
des rapport de police, de la saisine des citoyens ou de dénonciations.
Celle-ci est donc prise en vue de régler, contrôler des activités ou de
réprimer des abus. Si nous revenons à la description des « espaces
sensibles » par Teresa María Vinyoles, il apparaîtra que le regard du
pouvoir se focalise sur :
– des espaces où l’on peut s’attrouper et se perdre dans la foule :
places, porches, marchés et portes
– ceux où l’on peut s’évanouir : plage, port, rues et ruelles
– ceux, enfin, où se regroupent les « marginaux » de toutes
origines : Portail des Aveugles (Portal dels Orbs), Place des Brassiers
(Plaça dels Bergants), Juiveries (Calls), Salles de Jeux (Tafureries) et
rues des bordels publics (Carrers dels burdells).
Or, ce sont moins les espaces qui sont anxiogènes qu’une
dynamisation qui les soustrait au contrôle que les édiles tâchent
d’étendre aux plus infimes recoins de la ville. S’y intéresser permet
d’extraire des combinatoires singulières entre espaces, temps,
mouvements et acteurs, qui révèlent les représentations sociales et
politiques dominantes. Les premiers espaces cités correspondent à
ceux de l’effervescence laborieuse qui enrichit la cité comtale, les
espaces, signes de sa prospérité économique. Toutefois, le point
commun aux portes, marchés, plage et ports est assurément l’étranger
et ses déplacements. De l’étude des dispositions prises, il ressort que
l’attention du pouvoir se porte sur les mouvements d’entrée et de
sortie de la ville, car celle-ci y ouvre ses portes et reçoit l’exogène
pour une durée plus ou moins longue. L’opposition du dedans et du
dehors y fonctionne à plein. À l’intérieur des murailles, le lacis des
rues, des impasses, des placettes, défie les possibilités de traçage du
11mouvement. Les rondes des officiers du guet, l’« heure du ladre » et
la sécurisation des rues et de la zone portuaire sont les seuls et faibles
dispositifs de contrôle des mobilités inquiétantes, notamment
nocturnes. L’impuissance à contrôler les déplacements à l’intérieur de
l’enceinte est implicitement avouée. La nuit, les rues sont un autre
théâtre, alors que de jour elles sont le lieu d’une sociabilité sensible où
une vigilance morale s’exerce constamment.

11
En catalan, “seny del lladre”, que l’on sonnait à la tombée de la nuit et qui
donnait l’heure de rentrer chez soi aux gens de bien.
19 Dans ses murs, la ville a le pouvoir d’adjuger des périmètres clos et
surveillés aux activités réprouvées, leur contention répondant à la fois
au désir et aux moyens dont dispose cette société pré-disciplinaire,
dans l’acception foucaldienne du terme. Les archives du
gouvernement urbain confirment la surveillance des porches de jeux,
des places où se regroupent les journaliers, les mendiants et les
estropiés. Plus étroitement encore surveille-t-on les tavernes, les
auberges et les hôtels qui reçoivent dans les rues allouées aux bordels
publics. Enfin, les mouvements qui affectent la ville et le Call
Judaych font l’objet d’une réglementation de plus en plus soutenue au
ecours du XIV siècle.
Régime de la défiance
Il repose sur des représentations de la dynamisation de la
morphologie urbaine qui s’organisent en oppositions. On reconnaît
licite l’activité laborieuse qui a une finalité. Elle renvoie à la
sédentarité, à l’identification ou à l’appartenance au monde urbain, à
la réitération déterminée des parcours. Il s’y oppose une mobilité
suspecte, déconnectée du travail, sans finalité, imprévisible dans ses
trajectoires, déambulation vaine générée par l’oisiveté. À cette source
de « dysharmonie », il faut ajouter les mouvements d’effluence et les
parcours anarchiques des joueurs et des prostituées, qui déjouent le
contrôle du guet, mais aussi l’assignation identitaire qu’induit
l’immobilisation.
En second lieu, il exalte la relation au travail et à l’affiliation
sociale qui consolide la domiciliation identitaire. Le pouvoir urbain en
ces ordonnances dessine ces vagabonds potentiels, ces égarés
(descaminats ou desviats). Le rapport au travail est l’élément clef de la
stigmatisation. Cette malédiction, qui accompagna l’homme chassé de
l’Eden, devient lentement l’aune à laquelle est mesurée la soumission
de ce dernier au décret divin et son utilité au monde. L’affairement
laborieux, les contraintes temporelles, les liens sociaux induits par le
travail, l’éthique corporative, contribuent à renforcer la stabilité
sociale. Situé dans l’espace et le temps, enserré dans les liens et les
lois, son itinéraire social est prévisible, ses errements marginaux. De
la sorte, l’instabilité du lien au travail lui est immédiatement imputée à
12faute. Le mot même de bergant , cet auxiliaire flexible de la

12
On donne à ce mot, sans certitude toutefois, une origine italienne, celle de
20 production qui se loue à la tâche, devient rapidement synonyme de
vagabunt et de fauteur de troubles.
Enfin, il traduit une certaine représentation de l’étranger et de
l’exogène. La lecture, même cursive, des Ordonnances autant que des
Livres du Conseil révèle l’angoisse causée par une présence identifiée
comme étrangère. Toujours menaçante, selon les actes du Consell, elle
justifie la constance dans la méfiance. Qu’il s’agisse de prévenir
13 14l’excès de leur présence , de les expulser périodiquement ou de les
15assimiler à la « gent suspecte » (sospitosa ) ou aux « offenseurs »
16(ofendedors ), on ne peut qu’être frappé de l’atmosphère xénophobe
qui entoure les décisions prises à l’encontre des « étrangers ». Mais
celui qui vient du dehors, le migrant, le ‘sans-lieu’ n’épuise pas ce que
la défiance urbaine reconnaît comme exogène. Si l’on formule des
interdits, des restrictions, des circonscriptions autour du Call, c’est
sans doute que ses occupants ne sont pas tout à fait considérés comme
les autres habitants de la ville ; si l’on conserve à tel ou telle un
surnom qui réfère à son origine, c’est que leur extranéité les
17caractérise. Ainsi en va-t-il de Jean le Tartare, joueur et vagabond ou
18de Carita la Sicilienne , prostituée à ses heures.
Acteurs de l’errance urbaine
La migration accompagne la préhistoire, bien avant l’histoire même
de l’humanité. La période médiévale n’y échappe nullement. Les
grandes épidémies de peste noire, à partir de 1348, marquent l’arrêt
ebrutal de la progression démographique enregistrée au cours du XIII
siècle et imposent le recours à diverses formes d’immigration. Le
développement urbain, que l’on périodise traditionnellement pour la
ePéninsule Ibérique entre le second versant du XIII et l’extrême fin du
eXV siècle, s’ordonne en trois mouvements qu’accompagne une
attitude différente, selon l’apport démographique extérieur, et que

‘brigata’. Il signifie en tous cas journalier qui travaille en brigade. On remarque
évidemment l’existence du lexème dans toutes les langues néo-latines, avec une
dérive péjorative évidente : brigand, bergante, brigante.
13
AHCB, LC, TOMO III (30.XI.1314-17.XI.1315), fol 19v°-20v°.
14
AHCB, LC, TOMO XIII (30.XI.1333-24.XI.1334), fol 24.
15
AHCB, LC, TOMO XXI (30.XI.1360-13.III.1363), fol 27v° et TOMO XIV, fol 10v°.
16
AHCB, LC, TOMO XXIV (30.XI.1373-27.XI.1376), fol 23 et 140v°.
17 AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 3, 4, 5.
18
Ibid.
21 synthétise l’analyse de Bronislaw Geremek :
L’immigration est dans l’histoire des sociétés urbaines du Moyen
Âge un phénomène constant. Elle se reproduit surtout pendant la
période de formation des centres urbains, mais, même plus tard,
elle ne cesse de compenser l’insuffisance démographique de la
population des villes. Si […] durant la période initiale, l’afflux est
massif et les structures de la ville ouvertes aux immigrants, cette
clémence se restreint progressivement jusqu’à n’admettre que les
riches, les nouveaux arrivants matériellement nantis. La confiance
se fonde sur la stabilité, sur l’insertion dans les liens de voisinage
et dans la famille; les voyageurs, les étrangers inspirent le soupçon
19et la méfiance.
Si l’analyse met bien en évidence une historicité du phénomène,
elle n’en recherche pas les causes, non plus qu’elle ne catégorise ces
migrants, étrangers, voyageurs cibles de la méfiance ou de
l’ostracisme. À Barcelone, qui sont-ils ?
Extravagants : le migrant, l’étranger, le vagabond
Au premier de ces groupes appartient sans conteste le paysan de
l’intérieur des terres catalano-aragonaises, jeté hors de sa terre par les
mauvaises récoltes, disettes, épidémies ou campagnes militaires. De
même l’Anglais, le Gascon, le Limousin, le Flamand, le Biscayen ou
le Navarrais qui, artisan, soldat ou marin arrive à
Barcelone. L’esclave, aussi, russe, bulgare, circassien, tartare, turc,
maghrébin ou sud-saharien, que les traites, la course et la piraterie ont
rendu captif. La pensionnaire du lupanar public, que les hasards du
voyage – plus précisément les rencontres avec ces groupes de jeunes
hommes occupés à violer –, le fol amour qui les emporte dans
d’étonnantes odyssées, ou les duretés de la guerre, a jetée sur les
routes.
Or, la cité pose un regard peu amène sur ces étrangers qu’une
errance bien souvent forcée lui apporte. Tel ce Gascon qui vit à
Cerdanyola, (hors les murs) et loue sa force comme brassier (brasser),
et que l’on a reconnu immédiatement comme auteur du vol des outils
que l’on retrouve sur le marché de seconde main de l’Encan. Il va et
vient, disent les témoins, ne travaille pas tous les jours, il traîne… Il

19 e e
B. Geremek, Les marginaux parisiens aux XIV et XV siècles, Champs/
Flammarion, Paris, 1976, p. 304.
22 faudra bien du temps et des protestations pour que justice lui soit
rendue.
Étrangères, les prostituées le sont aussi, et fort souvent. Quelques-
unes viennent de France et du Nord, s’aventurant au-delà de la vallée
du Rhône, mentionnée par Jacques Rossiaud. Beaucoup viennent du
reste de la Péninsule Ibérique : Castille, Valence, Majorque et la Sicile
fournissent les plus forts contingents. L’arrêt de bannissement du 28
novembre 1427 en offre un bel exemple. Bernat Germà, scribe de
Perpignan, soutient Eufrasina la Valencienne ; Miquel le Navarrais,
Carita la Sicilienne ; Fernando de Burgos, alias le Castillan, Caterina
la Castillane ; Gabriel Moya, convers, Maria la Flamande, tandis que
20Perot le Gascon vit des gains de Clara la morischada .
Le pouvoir établit périodiquement des listes de recensement des
joueurs et des vagabonds, ainsi que des ruffians et des catins. La
proportion de citoyens ou d’habitants de Barcelone y est parfois
difficile à établir, dans la mesure où l’identité de certains est réduite à
un prénom ou/et un surnom. Le plus énigmatique de tous, le Bouvier,
21est un truculent récidiviste, joueur et vagabond . En septembre 1426,
Jeannot le balafré, vagabond, joueur et souteneur de Dame
22Bouteillère, écope de deux ans de bannissement . En août 1428,
23Huguet le tailleur doit quitter la ville pour les cinq années à venir .
En juillet 1434, une belle équipe, composée de, Jacques le Rouquin,
Gonçalve le Boiteux et Antoine le Courtaud, vagabonds, joueurs et,
24pour le premier, blasphémateur, doit s’exiler pour huit à douze ans .
Les variations d’identité, les alias ne manquent pas à ces individus
dont la survie en ville dépend de leur aptitude au camouflage. Tel est
le cas d’Alphonse alias Gillet, banni pour six années, et dont on ne sait
25rien de plus que ces deux prénoms . Franci Mercer, qui se fait aussi
appeler Bellit, est pourtant reconnu d’abord dans sa condition de

20
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 3, 4, 5.
21
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 37r° et
43r°, Lo Bover.
22
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 14v°,
Johannico lo Sgarrat, souteneur de Na Botellera.
23
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 5r°,
Uguet lo sastre.
24
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 12r°,
Jachme lo Roig, Gonçalvo lo Cox et Anthoni lo Curt.
25
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 7v°.
23 26convers, joueur et vagabond, puis dans celle de prostitué , exploits
qui lui valent cinquante ans de bannissement.
Outre leur pittoresque, ces sources offrent des indices remarquables
des perspectives de leur scripteur. Quand cela lui est possible, c’est-à-
dire quand l’information de police est suffisante, il mentionne le lieu
de résidence, les professions et les attaches sociales. Ainsi le fait-il
pour Johannico, jeune vagabond qui « est ou était avoué par Mossen
27Cola » . Mieux encore : pour Johannico de Pina, joueur, vagabond et
blasphémateur, il n’oublie pas de mentionner qu’il a été officier du
28guet . Nombreux sont ceux qui ont rompu ou vu se rompre les
attaches naturelles ou sociales, nombreux sont ceux qui ont ou ont eu
un travail ; plus nombreux encore pourtant sont les portraits du
déracinement absolu.
Tel est le cas des esclaves. Les citoyens réunis en association de
défense, saisissent le Consell de Cent en des termes qui ne laissent pas
le moindre doute sur le regard porté sur ces étrangers forcés :
[D]epuis peu, les habitants de Barcelone ou leur majeure partie,
patriciens comme veuves d’état, ou encore maîtres artisans et
laboureurs, ont accoutumé d’acquérir des esclaves des deux sexes
et de diverses nations, lesquels, comme personnes brutes et
voluptueuses, ont semé en ladite cité moult vices auxquels ils
s’adonnaient déjà en leurs terres, où ils vivaient voluptueusement
et selon leur vie bestiale, c’est à savoir : ivrogneries, luxure,
maquerellages, ladreries, empoisonnements et autres crimes
29énormes dont naguère notre cité était exempte.
Sans attaches d’origine, liés par une parenté artificielle à leurs
maîtres, ils en sont des extensions dynamiques, comme tout autre

26
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 40v° et
53v°.
27 AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 30r°
28
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.ix.1460), fol 68r°.
29
AHCB, Consellers, Miscel.lània 13, circa 1400. “[…] de poch temps ençà, als
habitadors de Barcelona, o a la major partida, axí ciutadans honrats com dones
vídues de stament, com encara menestrals e persones que han lauraó, de comprar e
haver sclaus e sclaves de diverses nacions, los quals axí com a persones brutes e
voluptuoses, han sembratz en la dita ciutat molts vicis que havien acostumats ja en
lurs terres hon vivien voluptuosament e siguent lur vida bestial, axí com son
lapònies, embriagueses, luxùries, alcavoteries, ladornicis, metzines e molts altres
crims enormes, dels quals abans d’aquests temps, era quítia aquesta ciutat.” (Nous
traduisons)
24 serviteur de condition libre. Éléments extraordinairement mobiles de
la société urbaine, corvée d’eau, lessives, courses, messagerie,
transports et débardages sont leur lot quotidien. Ils domestiquent ainsi
cette épaisseur urbaine que les autorités voudraient transparente au
contrôle et partagent cette science avec tous les errants du monde
urbain : gitans, galériens et joueurs de dés, convoyeurs, migrants et
vagabonds, proxénètes, prostituées et prêtres en rupture de vœux, que
leur situation sociale leur fait constamment coudoyer. Par statut,
l’esclave est un être que l’on prétend immobiliser : par les fers, avec
lesquels on l’enchaîne, la nuit, pour prévenir sa fuite ; par les signes
vestimentaires ou physiques qui le distinguent immédiatement. Mais il
est, par fonction, un être de mouvement.
Ces acteurs révèlent aussi que l’immobilité et la sédentarité sont
des marqueurs d’identité sociale. Si l’on envoie les serviteurs et les
servantes effectuer courses et corvées, c’est que la rue, les places et les
fontaines sont des lieux de promiscuité, propices aux commérages,
altercations et incidents de toutes sortes. Il n’est pas étonnant que les
parents de jeunes servantes, même de basse extraction, fassent
mentionner sur les contrats qu’on ne pourra les contraindre à la corvée
30aux fontaines ou au fleuve, non plus que de la farine aux moulins .
De telles réserves et de telles injonctions suggèrent bien que
l’assignation aux espaces publics ou au mouvement est corollaire
d’assignations identitaires, sociales aussi bien qu’ethniques. Être en
mouvement dans la ville, se déplacer, c’est, avant même de croiser
individus et situations scabreuses, désigner sa condition. Hors des
cortèges d’apparat et des processions, seuls les bataillons de valets, de
messagers, de livreurs, d’apprentis et d’esclaves, sillonnent ses rues,
en danger de se mêler à la tourbe des vagabonds, des joueurs et des
ribaudes.


30
María Teresa López Beltrán stipule que les pères faisaient introduire des clauses
restrictives aux contrats de travail de leurs jeunes filles afin qu’elles ne dussent pas
aller aux marchés à la viande ou au poisson, non plus qu’aux tavernes et auberges de
Málaga. V. “La accesibilidad de la mujer al mundo laboral : el servicio doméstico
en Málaga a finales de la Edad Media”, in Estudios históricos y literarios sobre la
mujer médiéval, Málaga, Diputación Provincial de Málaga, pp. 133-134. Carmen
García Herrero, étudiant les mêmes contrats à Saragosse, relève celui où un père
exige que sa fille « n’aille pas chercher de l’eau au fleuve Èbre non plus qu’au
moulin à farine ». V. Las mujeres en Zaragoza en el siglo XV, 2 vols, Zaragoza,
Ayuntamiento de Zaragoza, 1990, p. 58.
25 Intravagants
À ce second groupe, nous pourrions voir associés, par le regard des
Catalans, non seulement les maures, les juifs, mais aussi leurs héritiers
convertis au christianisme : moriscats et convers. Les raisons de leur
présence sont si bien connues qu’il n’est pas nécessaire de les
rappeler. Il sera bien plus intéressant de suivre le fil de leur
identification, comme une nouvelle étape dans la traque, non plus de
communautés hétérodoxes, mais d’individus stigmatisés. Quel que
soit le type documentaire, les mentions d’origine ethnique et/ou
religieuse – l’ambiguïté est essentielle – sont portées à la suite de
certains noms. Ces caractéristiques, le plus souvent physiques et, peut-
être, vestimentaires, nous semblent les premiers indices d’une
évolution policière qui forge les techniques encore frustes de
l’identification judiciaire. On sortirait là de la surveillance dans le
confinement pour aller vers le traçage du mouvement et de l’acteur.
Ainsi de « Pere Mas alias lo moriscat, portefaix, joueur et
31vagabond » , ou « Johan lo moriscat et Johan lo moreno », qui sont
donnés tous deux comme joueurs et vagabonds, et aussi, pour l’un des
32deux, « tenancier de table de jeu à la place des Bergants » . Quelles
sont leurs caractéristiques ? La vêture, le teint, la langue les font-ils
reconnaître ? Vraisemblablement, oui ! Johan lo moreno porte son
teint, qui tranche avec la pigmentation générale moyenne, comme
33Johan Brunet, connu aussi sous le surnom de « médecin maure » .
Mieux encore, Jacques le passementier, dont l’identité et les forfaits
nous sont connus par les registres de la chancellerie de la reine Marie,
en des termes d’avis de recherche avec portrait robot :
Or nouvellement un homme nommé Jacques le morisque/
moricaud, passementier, âgé de vingt-cinq à trente ans a violé une
toute jeune fille et par peur de la punition qu’il mérite pour un tel
crime il a pris la fuite et nous croyons que sa route le conduit à
Valence. Et nous souhaitons vivement détenir ledit Jacques en
sorte que nous vous confions et mandons la charge, si vous désirez
nous servir et complaire, de mettre tout votre soin et souci à vous

31
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 74r°,
juillet 1450. “traginer, tafurer e vagabunt”.
32
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 60v°,
août 1446, “tafurer, te pedre abte per jugar a la plassa dels Bergants, taulager e
vagabunt”.
33
“Johan Brunet alias lo metge moro”.
26 saisir du susdit qui est, pour votre gouverne, d’assez haute stature,
34le teint foncé, presque noir et le visage long […].
Ainsi se constitue, à travers les signes physiques, la possibilité de
contrôler le déplacement par les caractéristiques de l’être en
mouvement. La caractéristique moriscat, dans les deux versants de
son interprétation, offre deux possibilités de stigmate ethnique et
religieux, chacun capable d’opérer les désaffiliations sociales à
l’origine de l’errance. Le lien avec les aljamas (groupes religieux) est
perdu après la conversion, sans que soit acquise, loin s’en faut,
l’intégration dans la société des chrétiens. Les réactions des
musulmans vis-à-vis des convertis sont parfois la marque d’une
35violente réprobation .
Les choses sont plus complexes encore pour les convers du
judaïsme, car l’univocité du terme ne déclare pas l’exacte teneur du
stigmate. La société des chrétiens les observe avec défiance tandis que
les communautés juives les renient s’ils ont pris volontairement le
baptême. Et la défiance se traduit dans une mémoire tenace de
l’identité d’origine dont l’énoncé se reconduit d’actes notariés en
fiches de police, d’enquêtes de voisinage en reconnaissance de droits
corporatifs.
S’agissant de vagabondage, ce que nous avons lu pour Franci
Mercer, vaut pour Sermenyola et son fils, Leonardico Aragonés ou

34
ACA, Section Chancellerie, Curie, Registrum Commune Locumtenentie, n° 3201,
secrétaire Berthomeu Sellent, folio IX. v°. “La Reyna. Veguer ara novament un
home appellat jaume lo moriscat percher de edat de xxv tro en trenta anys ha
violada una fadrina/e per temor de la puniçío que per semblant crím se mereix sen
es anat de ací fogint/ e havem sentiment fa la via de Regne de Valencia. E desijam
molt haver lo dit jaume per com encarregam e manam quant mes podem que sins
desijats servir / e complaure vos studiets en tenir esment ab cura en veure si poriets
pendre lo dit home lo qual per vostre avis es de assats gran statura, narahí/ e ab la
cara larga […].” Le terme narahí est remarquable. Aujourd’hui orthographié nereí,
il a le sens du castillan negruzco et signifie « de couleur si sombre qu’elle en est
presque noire ».
35
ARCHIVO HISTORICO NACIONAL (AHN), Inquisición, Legajos, Tribunal de
Valencia, Legajo 554, Exp 13.25/I/1510, Rabossa contra Mestre Luys, tintorer
moriscat, fol. 2. Rabossa, maure de Valence et Mestre Luys, teinturier, nouveau-
chrétien, qui s’avise, malgré sa conversion, d’offrir une poutre à la charpente de la
nouvelle mosquée. De quoi se mêle-t-il, « ce chien de moricaud baptisé ? » (“perro
bateyat moriscat”), s’exclame Rabossa, provoquant l’instruction d’un procès
inquisitorial qui lui rapportera cinquante coups de fouet !
27 36Daniel Cabut , convers avant tout, mais aussi joueurs et vagabonds.
De même, ceux qui ajoutent à l’oisiveté et la vaine déambulation le
proxénétisme sont également recensés comme convers. Tel l’exemple
de Martinoy de Luna, vagabond qui, admis à l’hommage en 1427,
récidive malheureusement l’année suivante, pour écoper de cinq ans
37de bannissement . Marqués, convers et tailleur de Lérida, est
convaincu d’être un vagabond et de vivre des gains malhonnêtes de
Maria la castellana, dont il est l’ami et le souteneur, alors qu’il est
38marié sans doute en sa ville d’origine . Ausias Plà et Jacme Baluser,
tous deux tailleurs et convers, vivraient des gains de Catherina de
39Valencia et Catherina la Valenciana …
Stigmatisation et ségrégation trouvent sans doute leur origine en
amont des vastes phénomènes de conversion qui débutent à la fin du
e eXIV et s’égrènent jusqu’à la fin du XV siècle. Quoiqu’il n’y ait nul
40consensus historiographique sur la définition du Call , il semble bien
que ce quartier regroupe la majorité des juifs de Barcelone avant le
grand pogrom de 1391. Les ordonnances tentent de rassembler les
juifs dans un ou deux quartiers : le Call major et le Call den Sanahuja.
La fourniture en eau, en viande et en pain se fait à l’intérieur de ses
limites. Toutefois, les indications de ségrégation vont plus loin
41puisqu’elles concernent aussi la contrainte du mouvement , la
possibilité pour les chrétiens de se rendre aux réjouissances des juifs
(noces, circoncisions, et autres rites ou fêtes), et réciproquement.
Lorsque nous touchons aux questions anthropologiques d’échange de
nourriture, de femmes et d’hommes, pratiques créatrices de solidarités
et porteuses d’intégration, les interdictions spécifiques qui pèsent sur

36
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460),
respectivement, fol 56r°, juillet 1445, fol 58v°, novembre 1445, fol 74v°, juillet
1450.
37
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 3v°,
décembre 1427 et fol 5r°, août 1428.
38
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 22r°,
octobre 1435.
39
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 30r°,
juillet 1437.
40
La controverse porte évidemment sur la nature de ghetto des calls jueus dans les
territoires de la Couronne d’Aragon et/ou des juderías en Castille. Regroupement
culturel et cultuel (présence du mikveh, de la synagogue et de la yeshiva), ou
obligation des autorités chrétiennes, la question n’est pas tranchée.
41
V. Partie 1, note 10.
28 42les femmes de la majorité (interdites d’entrée dans le Call ) prennent
un tout autre sens. L’immobilisation des communautés, par et pour
l’endogamie (endogénésie), s’oppose au mouvement exogamique
43(exogénésique) du métissage, compris comme transgression et
significatif de la dimension raciale sous-jacente à la dénomination de
‘convers’.
Or, se convertir, c’est précisément tenter de sortir de la minorité,
pouvoir accéder aux droits et aux activités de la majorité. Il nous faut
remarquer que la mémoire entretenue de l’appartenance à une
minorité retarde ou rend impossible les nouvelles affiliations. Le
stigmate d’étranger de l’intérieur se confirme bien pour les convertis,
de l’islam comme du judaïsme, justifiant leur dé-liaison sociale.
La fabrique de l’errance
Notre accès au regard du pouvoir nous montre la construction des
catégories des minorités sociales et ethniques. Or, le dessin de ce
territoire de recherche est un acquiescement au pouvoir de ces
sources. Histoire de la délinquance et de la criminalité, histoire des
minorités ethniques, religieuses et sociales : nous parcellisons à l’envi,
tandis que le fonctionnement économique, social et symbolique d’une
société est, parce qu’il est organique, foncièrement holistique. De la
sorte, nous échappe largement la genèse des phénomènes qui, tels des
bulles, crèvent à la surface des documents d’archives. Retracer la
genèse des sources, réinsérer les perspectives fragmentaires dans des
horizons plus larges, lire les signes faibles qu’une documentation très
contraignante occulte : ce sont quelques chemins empruntables pour
une compréhension de l’errance moins docile aux autoritarismes du
passé.


42
AHCB, C.C, Ll.C, Tomo XX (30.XI .1357-20.XI.1358), fol 18, Calls Judaychs,
prohibició de entrar les cristianes. Interdiction réitérée au tome XXI (30.XI.1365-
12.X.1366), fol 40v°.
43
V. David Nirenberg, Violence et minorités, Paris, Puf, 2001, p. 180. Les relations
sexuelles entre des femmes de la majorité et des hommes des minorités sont
étroitement contrôlées et « les prostituées constituent une frontière importante, bien
que mobile et incarnée, entre chrétiens et non chrétiens. Ce sont précisément cette
mobilité et cette incarnation qui les rendent si dangereuses. », écrit-il avant de poser
que « les communautés ont une conscience aiguë de la prostituée comme ‘lieu’ du
métissage ».
29 Oisiveté, mère de tous les vices ?
La ville promeut et célèbre l’activité laborieuse, mais elle la
règlemente sévèrement. Le système corporatif, s’il protège
efficacement techniques et marchés, s’il insère dans une hiérarchie
capable de donner leur noblesse aux hommes de l’art, s’il défend de la
dérégulation de la production, qui n’est pas seulement une tentation
post-moderne, impose aussi des contraintes considérables, sources
paradoxales de dé-liaison et de marginalisation. À travers les
44modalités du lien au travail, ainsi que le propose Robert Castel , peut-
être pourrons-nous questionner l’un des pré-pensés sur le
vagabondage : la nature de son lien à l’oisiveté.
L’organisation du marché du travail en corporations de métiers
solidement structurées est désormais bien connue, pour la cité de
45 eBarcelone . De l’avis convergent des historiens, le XIV siècle est le
moment culminant de l’organisation des artisans en corporations, par
la distinction des trois niveaux hiérarchiques : apprenti, compagnon et
maître. Le maître possède l’atelier et l’outillage ; la corporation,
souveraine, octroie le droit de marque, qui distingue un atelier ; les
compagnons travaillent contre salaire, et les apprentis contre
enseignement, gîte, couvert et vêture. L’organisation corporative
marque l’orgueil de ceux qui, « fiers de leur travail et de leur
qualification professionnelle, se considéraient comme une petite
46aristocratie » . En second lieu, et conséquemment, le nombre de
compagnons ne suffit pas à faire face à la demande productive, en
hausse dans certains secteurs (tannage, teinturerie et textile
enotamment) du second versant du XIV au plus fort de la crise de la
e efin du XV siècle. Enfin, dès le second versant du XV siècle, on
constate que les entraves à l’accès à la maîtrise – mais aussi au grade
de compagnon – se multiplient. Ces deux phénomènes convergent
dans la genèse de marges mobiles du travail. Il pouvait s’agir de

44
Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard,
coll. L’espace du politique, 1995, p. 103.
45
Pierre Bonnassie, La organización del trabajo en Barcelona a fines del siglo XV,
CSIC, Departamento de Estudios Medievales, Barcelona, Instituto de Historia
Medieval, 1975 ; Volume collectif, Cofradías, gremios y solidaridades en la Europa
medieval, Pamplona, Gobierno de Navarra, 1993 ; Paulino Iradiel Murugarren,
“Ciudades, comercio y economía artesana”, in La historia medieval en España, un
balance historiográfico (1968-1998), Pamplona, 1999, pp. 603-658.
46
Pierre Bonnassie, op cit, p. 34.
30 compagnons provenant d’autres régions de la Péninsule, d’apprentis
empêchés de progresser par les restrictions à l’examen de compagnon
et réduits à s’employer à la journée ou à la tâche. Enfin, dans les rangs
de ces travailleurs aléatoires, se trouvent les exclus d’office :
47immigrants d’autres royaumes, convers et esclaves affranchis .
Or, ce fragile équilibre entre un monde du travail extrêmement
structuré et protectionniste et ses marges mobiles se brise sur les
écueils de l’ample crise commerciale, financière et politique qui fait
erage dès le second versant du XV siècle, dans le Principat et dans sa
48capitale, Barcelone .
La démographie des journaliers explose. Ainsi que le montrent les
analyses de Pierre Bonnassie, c’est une foule qui se regroupe chaque
matin, Plaça dels Bergants, en attente de travail. Des jours
infructueux puisqu’il est, au terme même de l’ordonnance, interdit de
donner du travail à un journalier catalan tant qu’il restera un
compagnon catalan sans travail, de même que l’on n’emploiera pas de
49journalier étranger tant qu’un journalier catalan restera sans tâche .
Or, pour les chanceux qui parviennent à trouver de l’ouvrage, les
possibilités offertes par le marché n’excédent pas un jour ou deux par
semaine ouvrée. Les rémunérations deviennent misérables. Il
n’étonnera nullement que la saisine du Conseil des Trente par Johan,
un affranchi, n’eût pas de suite : compagnon dans l’art de battre la
feuille d’or, il supplie que l’on autorise un maître à l’employer, « car
nul ne veut lui donner d’ouvrage en sorte que sa femme et ses enfants

47
Fabia P. Guillén, “Trayectorias sociales de los libertos”, in De l’esclavitud a la
llibertat. Esclaus y lliberts a l’Edat Mitjana María Teresa Ferrer i Mallol, Josefina
Mutgé i Vives (Eds.), CSIC, Institució Milà i Fontanals Departament d’Estudis
Medievals, Barcelona, 2000, pp. 615-642.
48
V. Claude Carrère, Barcelone, capitale économique à l’époque des difficultés :
1380-1462, 2 vols, Mouton La Haye, 1967 ; Carme Batlle Gallart, La crisis social y
económica de Barcelona a mediados del siglo XV, 2 vols, Barcelona, Institución
Milà y Fontanals, Departamento de Estudios Medievales, Publicaciones del CSIC,
1973. Dès 1425, la ville perd des positions dans le grand commerce vers l’Orient
méditerranéen. En 1436, c’est sur les marchés du textile vers la Provence et la Sicile
que se fait sentir d’abord le recul. La monnaie catalane s’apprécie de moins en
moins sur les marchés de capitaux, provoquant l’entrée dans une phase
d’immobilisation déflationniste. Le chômage s’élève, les conflits sociaux et
politiques s’exacerbent, les capitaux sont brutalement retirés des officines des
cambistes, les dettes publiques ne sont pas honorées et les plus solides entités
financières sont déclarées en banqueroute.
49
Pierre Bonnassie, op cit., p. 97.
31 50meurent de faim » . Du coup, peut-il nous sembler étrange que, parmi
les vagabonds, les joueurs et les proxénètes occasionnels, se trouvent
51des fabricants d’arbalètes ou des barbiers , des pareurs de drap et des
52 53tanneurs , des tailleurs et des peaussiers ?
Cette société célèbre le travail, promeut l’activité laborieuse, mais
punit le surnuméraire dont elle a eu tant besoin pour flexibiliser
l’organisation roide de la production. Provisoirement ou constamment,
l’étranger, le migrant, le convers ou le moricaud occupe, malgré ses
qualifications, les régions instables du monde du travail. Il est sur la
corde raide, tout au bord d’une malédiction plus que d’un choix :
l’oisiveté, l’inutilité, le déplacement vain, la picaresque.
La dé-liaison sociale : le désaveu
La ville exige l’aveu (au sens historique du terme) de l’étranger qui
y migre, à savoir le contrat d’apprentissage ou de service pour tous ces
enfants au travail dans les foyers et les échoppes ; elle impose la
sédentarité, le domicile, le bon voisinage. Mais la ville autorise aussi,
par la captivité et l’esclavage qu’elle pratique assidument,
l’exploitation du déracinement. Comment se fomente le désaveu ? Par
quels choix d’existence, ou quelles cascades de contraintes ? La
société elle-même ne joue-t-elle pas opportunément de ses lois et de
ses devoirs, créant là encore des marges mouvantes éminemment
profitables ?
Cela pourrait commencer classiquement par la perte ou la rupture
des liens sociaux. Les exemples ne manquent pas d’abandon ou de
veuvage. Gabriela, par exemple, dont le domicile fixe échappe à la
perspicacité de la police, mais dont on sait qu’elle traîne parfois
nuitamment près de la rue des Ollers Blanchs, fut pourtant l’épouse (et
54désormais la veuve) de Johan Roig, maître argentier . Johanna, veuve

50
AHCB, Consell de Cent, Deliberacions, fol. 55v°, 23/II/1476, cité également par
P. Bonnassie, op cit., p 35 : “Algun no li vol donar fahena de ques segueix que sa
muller e sos infants pereixen de fam.”
51
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 3r°,v°,
novembre 1427.
52
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 5r° et
8r°, août 1428.
53
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 14v° et
17r°, juillet 1429.
54
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 33r°,
32 de Franci Ferrer, fabricant de boucliers, surnommée Na Xixona,
55s’exerce à la marche autour du Padró . Cela peut aussi se poursuivre
sur la tonalité d’un jeu cruel, avec les liens sociaux et sacrés. Gabriel
Pruners, vagabond et joueur, convaincu de bigamie et « ami » de
Sperança Gaschona, se voit interdire de prendre femme s’il veut voir
56levé son arrêt de bannissement . De même Pedro Castellà, vagabond
57et joueur de dés, prétendait qu’Isabel Castellana était son épouse …
L’illégitimité de la naissance peut être source de désaveu, familial
d’abord puis social. Remarquons cette femme (et catégorie sociale)
que Diego de Celines prostitue à la Volta den Torra : la bâtarde
58d’Eredia !
La fragilité des liens ou leur artificialité peut être la cause de la dé-
59liaison sociale. Beaucoup de très jeunes gens (fadrinets et fadrins )
sont livrés à eux-mêmes, en dépit de l’aveu. Apprentis ou vaguement
écuyers, désœuvrés, ils errent par la ville. Les rencontres se
multiplient et les talents se découvrent. Johan Rey, mineur, apprenti
tisserand de drap de lin, parcourt la ville afin de livrer d’étranges
commandes, puisqu’il « rapproche » subrepticement des hommes et
60des femmes , et accueille leurs ébats chez lui… Le jeune Arnau, sans
autre nom, devait être de la suite de Mossen Uguet de Voltrera ; il

juillet 1439.
55
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 81v°,
novembre 1452. Son surnom rappelle son lieu d’origine, Jijona.
56
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 83v°,
octobre 1453.
57
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 89v°,
novembre 1457.
58
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 58v°,
novembre 1445 : “la bastarda d’Eredia”
59
Le terme est très polysémique. Il signifie au premier sens, enfant, garçonnet ou
fillette, de moins de quinze ans. Toutefois, cette acception peut s’étendre à la
personne jeune entre quinze ans et le temps du mariage et signifier la condition de
célibat. Enfin, ce peut être aussi un serviteur et un compagnon qui a fini son
apprentissage mais n’a pas passé l’examen.
60
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 33r°,
juillet 1439 : “Johan Rey, texidor de drap de li, menor de dies qui atrassa fembres a
homens e les acull en casa.” Le verbe employé est fortement indicateur de
mouvement. Atraçar (orthographe moderne) signifie ‘procurer’ ou ‘causer’, mais
surtout ‘mettre quelque chose (qu’il cherchait ou qui lui plaisait) à la disposition de
quelqu’un’, ‘acheminer’, ‘adresser quelque chose ou quelqu’un vers un lieu ou à une
personne’.
33 n’en reçoit plus l’aveu, si l’on ajoute foi au temps employé par la
source. Il est vagabond, joueur de dés, et maquerelle à ses heures une
61certaine Maria, qui n’a pas plus d’anthroponyme que lui . Le tout
jeune Johannico était d’ordinaire de l’aveu de Mossen Cola ; il
62vagabonde et joue . Les formules « qui est avec » (“qui sta ab”),
« qui est ou était d’ordinaire » (“sol star ab”, “solia star ab”), qui
sont celles de l’aveu, sont constamment corrigées dans le sens d’un
passé significatif d’une dé-liaison consommée.
Déshérence des liens contractuels et vagabondage s’expriment plus
clairement encore à propos de trois très jeunes adolescents, Salvador
Girbau, Johan Solsona et Johan Andreu. Au cœur d’une affaire de
63pédérastie qui révèle l’étendue des réseaux de prostitution masculine
à Barcelone, ils sont, pour notre propos, indiciaires de la déshérence
dans laquelle vivent les jeunes apprentis. À tout le moins est-ce là ce
qui structure les témoignages qui les concernent. Anthoni, esclave
maure de l’honorable Galceran d’Hostalrich, est un des principaux
accusés. Il témoigne et annonce qu’il a trouvé le jeune Johan Solsona,
errant sur les Ramblas, à hauteur de la Bocaria : “quasi desviat” est la
forme dont il use en catalan. Selon Johannet, l’homme lui propose son
aveu (“dix li si ell déponent volia star ab ell […]”). La coïncidence
entre la perception de l’errance et la possibilité de transformer en
gitons ces garçonnets abandonnés est frappante.
La fragilité des liens artificiels de l’aveu, de même que la
perversion des liens contractuels, entraîne vers l’errance. Ce n’est pas
seulement le vice de paresse qui pousse ces adolescents à vagabonder
dans les rues : le manque du secours élémentaire, pourtant contractuel,
s’y fait jour. Si l’esclave Anthoni, le galérien Ça Cam et le muletier
Pere Mas ont pu obtenir leur complaisance, c’est parce qu’ils avaient
de quoi leur offrir du pain et du vin, un abri, des vêtements et des
64chaussures .

61
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 14v°,
septembre 1426.
62
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 30r°,
juillet 1436.
63
AHCB, Arxiu del Veguer, SERIE XXXII, Processos, Lligalls grans, Lligall 32, 1459,
Crimen de sodomite al. Dels bugerons (Des Bougres), fol. 5v°-6r°.
64 AHCB, Arxiu del Veguer, SERIE XXXII, Processos, Lligalls grans, Lligall 32, 1459,
Crimen de sodomite al. Dels bugerons (Des Bougres), fol.3 r°, Cahier
d’interrogatoires du lundi 27 mai 1465. Johannet Solsona, fils d’un agriculteur de
Cervera, s’il nie avoir consenti aux rapports sexuels, affirme que Johan Andreu y a
34 Seigneur, il faut que vous sachiez que je l’ai fait à Jean le plus
grand tout l’hiver puisqu’on dormait ensemble le plus souvent et je
lui donnais de l’argent et des chaussures, et ça lui plaisait et il en
était d’accord, et je lui ai acheté des chemises, un pourpoint et un
béret blanc et bien d’autres choses. Et de la même façon, je l’ai fait
souvent au petit Jean, et il le voulait et il y consentait, et même il
65m’invitait à le lui faire souvent et pendant la journée.
Marges mobiles et incertaines de la prostitution
Une dynamique se dessine entre déracinement, dé-liaison sociale et
errance sexuelle. Et si le pouvoir urbain, qui projette l’image d’une
république mercantile chrétienne parfaite, veut faire croire à sa
tolérance devant l’expression des faiblesses de la chair, il confirme
que celle-ci doit être le fait des sans lieu, des sans aveu. De la sorte, et
sévèrement limitée aux rues des bordels publics, elle est sous contrôle
66municipal… et soumise à sa fiscalité .
Et c’est une grande affaire que de règlementer cette activité.
Barcelone n’y manque pas, qui l’immobilise dans des pôles précis. On
proclame la réclusion des prostituées publiques dans les lupanars
publics de la ville, à savoir : la Volta den Torra, bien sûr, le plus
e eancien, en fonctionnement dès le XIII ; Viladays, qui le suit au XIV ,
e 67et celui du Canyet, au XV . On prend soin d’enfermer les prostituées

consenti et s’est payé d’un pain et d’un couteau, qu’il a volés au matin.
65
AHCB, Arxiu del Veguer, SERIE XXXII, Processos, Lligalls grans, Lligall 32, 1459,
Crimen de sodomite al. Dels bugerons (Des Bougres), fol. 6v°. “Mossen axo voleu
saber […] que yo al Johan maior lo y he fet tot aquest ivern axi com dormiem ab
dos ordinariament de nit e li donant diners e lo calsat e li plahia e ab voluntat sua o
fahia e li he comprat mes camises, gipo e una barreta blancha e moltes coses/ E axi
mateix ho he fet moltes vegades al Joanet petit volent ho e consentint e convindant
me ell mateix de dies moltes vegades que loy fes.”
66
V. Rafael Narbona Vizcaíno, Pueblo, poder y sexo (Valencia Medieval 1306-
1420), Diputació de València, Història local 10, 1992, p. 172. “Desde principios del
siglo XIV, el reducido grupo de oligarcas que controlan políticamente las ciudades
del occidente europeo – el patriciado urbano – institucionaliza con urgencia los
burdeles, regulándolos intensivamente con disposiciones de carácter religioso,
eético, politico, économico y social.” (« Dès le début du XIV siècle, le groupe réduit
des oligarques qui contrôlent la politique des villes d’Europe occidentale – les
patriciens citadins – institutionnalise dans l’urgence les bordels, en les réglementant
intensivement avec des dispositions à caractère religieux, éthique, politique,
économique et social. »)
67
AHCB, R.O, IV-3, Ban dels hostalers dels bordells, fol 56v°-57.
35 68à la Pâque . Dans le même élan purificateur, on recense et bannit
69périodiquement les souteneurs et entremetteuses notoires . On tente
de mettre fin à la prostitution secrète ou sauvage, qu’elle soit le fait
70 71des esclaves a talla ou des amigas ou mançebas . Certes, mais,
opère-t-on la contention de la débauche qu’elle efflue hors des espaces
qui lui sont concédés, qu’elle se glisse subrepticement dans les
meilleures maisons, que se développent des itinéraires occultes et des
réseaux clandestins ouvrant le champ à des sexualités incontrôlées. Et
cela, encore une fois, il faudrait l’imputer seulement au vice originel
des femmes et des hommes qui s’y adonnent ?
Non, la prostitution fait avant tout, réponse à la misère et à la
déshérence sociale bien souvent manipulées par les élites. Elle est le
fait de femmes déracinées, dont le seul aveu possible est celui d’un
proxénète tout aussi déraciné qu’elles-mêmes : Clara la moriscada,
72soutenue par Perot lo Gaschó ; Catherina la noire de Viladays, que
73maquerelle Pino de Campo Rosso , ou Maria la flamenca, protégée
74de Gabriel Moya, convers , et tant d’autres encore. À l’injonction de
la misère répondent ces veuves qui se prostituent : Eulàlia, veuve de
75Xristofol Cicilià, qui ‘fait’ la rue des Changes , Violant Valenciana,
76qualifiée de cantonera , ou encore Angelina, veuve de Foulquiet le
77barbier, qui vit et exerce à la Plaça Nova .

68
AHCB, CONSELL DE CENT, Deliberacions del consell, Especial, plec solt.
69 AHCB, R.O, tous les volumes de 1 à 12 bis, la réitèrent. LC, Tome I à XXIX de
même.
70
AHCB, R.O IV-4, fol 5v° et 7v°. Les esclaves dites “a talla”.
71
AHCB, R.O IV-10, fol 14v°-15r°. Le contrat d’amistança ou de mancebía légalisait
le concubinage, comme le montre la situation de Sancha de Bolea évoquée au début
e
de cette contribution. A la fin du XV siècle, et ce dans l’ensemble des royaumes ; le
regard porté sur cette relation l’assimile résolument à une forme de prostitution
secrète.
72 AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 12 r°,
juillet 1434.
73
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 24r°,
juillet 1436.
74
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 5r°,
Août 1428.
75
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 8 r°,
novembre 1433.
76
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 37v°,
août 1440.
77
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 81v°,
36 L’instabilité du lien social entraîne bien vite le soupçon, qui plane
sur les promenades sans but des jeunes femmes isolées. Martha est
une jeune esclave en voie d’être affranchie (statu libera). Elle sert
sœur Agnès, recluse au monastère des Carmes. Lorsqu’on la croise
dans les rues, même tout près de la chapelle du couvent, on la
78soupçonne, parce qu’elle est « seule et sans compagnie » . Plus
venimeux encore, ce témoignage où l’on associe le vagabondage et la
présomption de séduction : non seulement Martha était hors du portail
79de Sant Anthoni, mais encore portait-elle « apprêt et couleur » . La
rue, les portes, le déplacement inexplicable, l’attitude séductrice de la
jeune femme suffisent, et le soupçon de dame Angelina, épouse du
marchand Manuel Costa ne tarde pas à s’exprimer.
Ces esclaves, souvent acquises comme objet de plaisir de leur
maître, négocient parfois leur liberté sous la forme d’un contrat de
talla, payant à échéances hebdomadaires ou mensuelles un capital
initial, qui s’élève d’une à quatre fois son prix d’achat comme esclave.
On saisit bien comment, en temps de crise du marché de l’emploi
‘honnête’, elles trouveront moyen de payer leur montant. Cela est si
certain qu’une ordonnance spéciale, au titre terriblement éloquent, est
promulguée dès le 7 Juillet 1414 : « À propos des esclaves qui usent
80du péché de chair » . Ce n’est que dans le corps du texte qu’il est fait
mention de ces maîtres « qui octroient la liberté à leurs esclaves,
moyennant un financement qui les conduit à se prostituer ». Ils
n’apparaissent pas, pourtant, dans les listes de proxénètes établies par
le gouvernement urbain et ne sont pas bannis. Mais il faudrait alors
bannir le gouvernement urbain lui-même, qui encaisse la fiscalité des
passes, des repas, des nuitées et du débit de vin des bordels publics. La
lumière accuse donc les traits de Margalida, qui était l’esclave de Luys
81Amergós, accusée de proxénétisme et bannie pour huit ans ; de
82Catherina la tartare, ou tcherkesse (en catalan : la xarquesa) ; de

novembre 1452.
78
AHCB, Arxiu del Veguer, Processos, Lligalls petits, Lligall 12, Procès 10, 1425,
fol 18r°.
79 AHCB, Arxiu del Veguer, Processos, Lligalls petits, Lligall 12, Procès 10, 1425,
fol 22v°. : “[…] la quel ell testes trobà fora lo portal de Sant Anthoni ben pintada e
piroflada en la cara.”
80
AHCB, Registre d’Ordinacions, Serie 4, fol 7 v°. “De les sclaves que usen de
peccat de carnalitat.”
81
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 24r°.
82
AHCB, C.C. Ordinacions especials, Vol.V-12, (9.viii.1427- 2.ix.1460), fol 30r°,
37