Le Vent souffle où il veut

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Lorsqu’Amenda Vissac quitte Paris avec sa famille pour emménager dans le petit village de Thym, elle doit s’adapter à une nouvelle vie et à de nouveaux camarades. Dans la France agricole des années 70, cette jeune héroïne de condition modeste mais au caractère bien trempé, nous entraîne sur les chemins de l’enfance, avec ses défis et sa recherche de Dieu.



Quelques commentaires de lecteurs :
« Beaucoup de charme. »

« Un vrai moment de plaisir. »

« Ouvrage authentique, généreux et plein de lumière. »

« L’histoire coule comme une source de montagne, et est tout aussi rafraîchissante ! »

« Difficile de s’extraire de ce récit autobiographique. Profondeur, espérance, amour, spiritualité bienfaisante ; à lire absolument. »

Une histoire Vraie


Publié le : jeudi 3 mars 2016
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334062329
Nombre de pages : 200
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-06230-5

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À ma chère famille, qui a su nourrir mon âme.

Remerciements

Un grand merci à Magali, Nathalie et Michel pour une première lecture accompagnée de remarques pertinentes et constructives.

Merci Farid pour ta relecture et correction finale du manuscrit. Tu as fait un travail splendide.

Citation

 

 

Pour moi, plus de crainte,

De larmes, de plainte,

Pour moi, plus de crainte,

Jésus règne en mon cœur.

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Un chant étrange

1967, Paris. C’est l’hiver. Amanda a presque cinq ans. Depuis sa naissance, le grondement des avions qui passent à heures régulières au-dessus de la capitale fait partie des bruits familiers de son univers : la banlieue du Bourget.

Son père, Armand Vissac, est rentré du travail. Il chante à pleine voix. Derrière son dos, la fillette et son frère aîné d’un an, Jean-Baptiste, enregistrent toutes les paroles de l’air plein de fougue de la Pentecôte de Jean-Sébastien Bach.

Exalte-toi mon âme,

Entonne un chant de flammes,

Des bienheureux, entends le chœur,

Vois ton Jésus vainqueur.

Dans la cuisine, leur mère, Louise, éternue. Armand descend à la cave pour mettre du bois dans le poêle qui chauffe toute la maison tandis que sa jeune femme termine de préparer le repas du soir. Une bonne odeur de soupe de légumes l’accompagne jusqu’au bas de l’escalier. Lorsqu’il réapparaît dans la cuisine, il allume la radio. Armand écoute intensément un flot de paroles qui ne signifient rien pour les deux enfants. Toutefois, ils comprennent lorsqu’à table leur père partage son inquiétude avec eux.

« Il y a une pénurie de bois sur tout Paris, dit-il.

– Oui, répond Louise, et cet hiver est particulièrement dur.

– Si ça continue comme ça, j’ai peur que nous manquions de bois de chauffage. »

Louise se hâte de fouiller dans la poche de son tablier. Une crise d’éternuements la secoue. Elle enfouit son joli visage dans un grand mouchoir blanc.

Le lendemain matin, lorsque les deux enfants s’éveillent, leur père est déjà parti au travail. Vers le milieu de la matinée, alors que les jeux vont bon train, Amanda entonne le refrain de la Pentecôte de Bach de sa voix claire :

« Exalte-toi mon âne, enjambe un champ de flammes. »

Jean-Baptiste secoue la tête. Il l’interrompt :

« Non ! Non ! Ce n’est pas mon âne, c’est mon âme.

– Mon âme, ça ne veut rien dire », riposte la petite.

Son frère paraît embarrassé.

« Peut-être, réplique-t-il, mais c’est mon âme quand même.

– Tu crois toujours que tu as raison parce que tu es le plus grand !

– J’ai raison parce que j’ai raison.

– C’est pas vrai ! »

Une dispute va commencer lorsque le garçon propose :

« Attendons que Papa rentre à la maison et dès qu’il sera là, nous lui demanderons lequel de nous deux a raison.

– Oui, c’est une bonne idée ! »

Ce jour-là, Armand rentre de bonne heure. Il fait irruption dans la cuisine, les bras chargés de commissions. Ses enfants courent à lui pour l’accueillir. Ils parlent tous les deux à la fois.

« Papa, Papa, on veut te demander quelque chose. »

Amanda, les bras tendus, saute pour atteindre ses bras. Leur père se dépêche de poser ses provisions à terre avant qu’elles ne s’y écrasent.

« Eh bien ! Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y a ? »

Jean-Baptiste explique bien clairement :

« Quand on chante ta chanson, Amanda dit : mon âne et moi je dis : mon âme. Lequel de nous deux a raison ? »

Leur père se retient pour ne pas éclater de rire. Il leur tourne le dos, prétextant de ranger les provisions dans le grand buffet blanc de la cuisine, mais ses enfants attendent. Lorsqu’enfin il les regarde, il répond très sérieusement :

« Je suppose que pour Jean-Baptiste, c’est mon âme et pour Amanda, c’est mon âne.

– Mais Papa ! proteste-t-elle. Mon âme, ça ne veut rien dire. »

Armand réfléchit soigneusement :

« L’âme, c’est cette partie de nous-mêmes qu’on ne voit pas, mais qui est éternelle. »

L’enfant ouvre des yeux ronds. Elle touche sa poitrine. Elle a donc une âme à l’intérieur !

« C’est quoi éternelle ?

– Quand notre corps meurt, c’est la partie de nous qui ne mourra jamais ou qui vivra pour toujours… si tu préfères.

– Je me demande bien comment une âme peut enjamber un champ de flammes », remarque-t-elle.

Son père l’observe, perplexe. Cette fois, c’est lui qui n’est pas sûr d’avoir compris.

« Tu comprendras plus tard, quand tu seras grande. »

Elle soupire.

« C’est toujours la même chose. Tout le monde me dit que je suis trop petite. Mais un jour, je saurai.

– D’ici là, tu auras peut-être oublié, suggère-t-il.

– Non, je n’oublierai jamais ! » déclare-t-elle, d’un ton déterminé.

L’homme du Gévaudan

Louise éternue. Son mari la regarde d’un air soucieux.

« Tu as pris froid ? demande-t-il.

– Je ne crois pas, soupire-t-elle. Cela ressemble plutôt à une allergie. »

Il fronce les sourcils, puis reprend :

« Louise, je vais ressortir tout de suite. Aujourd’hui, j’ai fait une livraison sur la voie ferrée à la gare. J’y ai vu tout un tas de vieilles traverses qui sont en train de pourrir sous la neige. Je vais aller les chercher avant la nuit. Cela fera du bon bois de chauffage.

– On te laissera entrer ?

– J’ai déjà livré là plusieurs fois. Ils me connaissent. »

Armand se tourne vers son fils.

« Habille bien Jean-Baptiste. Je l’emmène. Il m’aidera.

– Moi aussi, Papa », supplie Amanda.

Le père ajoute :

« Habille-les tous les deux. Elle m’aidera aussi. Elle nous tiendra la porte.

– Tu es sûr ? demande Louise.

– Mais oui. Comme ça, si on me demande quelque chose, on verra bien que j’ai une jeune famille. »

Dès que les enfants sont emmitouflés, le père dépose Amanda dans l’estafette. Jean-Baptiste grimpe après sa sœur et se serre contre elle sur l’unique place du passager.

« En route. »

Armand se fraye habilement un passage au travers des embouteillages parisiens. Occasionnellement, il emprunte même le trottoir, mais il évite toujours respectueusement les agents de circulation et prudemment les accidents. Armand connaît Paris comme sa poche. Il y est né, il y a grandi, et il y a fait son service militaire comme chauffeur des gens du ministère.

Une légère anxiété agrandit les yeux d’Amanda.

« Dis Papa, est-ce qu’un méchant monsieur va t’empêcher de prendre le bois ? »

Son père lâche le volant de sa main droite et caresse légèrement les boucles brunes.

« Ne t’inquiète pas, Amanda. Ce bois n’appartient à personne et à tout le monde. Les Chemins de Fer, c’est une société nationale.

– Je ne comprends pas.

– Je m’en doute. »

Ils arrivent aux voies ferrées. À l’entrée, un homme monte la garde. Armand porte sa main droite à la hauteur de sa tempe et lui fait un salut militaire. Ils se reconnaissent. Le gardien lui fait signe de passer. Ils roulent encore un peu le long d’une des voies puis Armand éteint le moteur de son véhicule. Il saute à terre. Amanda passe la tête à la portière. Un énorme tas de traverses gît à ses pieds. Des rails s’étendent à perte de vue. Au loin, des hommes en habits bleus travaillent ou se chauffent les mains sur un feu de fortune. Une locomotive fait le va-et-vient entre des wagons. Jean-Baptiste prend place à l’arrière de l’estafette. La fillette mesure la distance jusqu’au sol.

« Papa, je veux descendre. »

Le père rabat la capuche sur la tête de la petite et la dépose sur le sol gelé.

« Ne t’éloigne pas !

– Oh non ! J’ai bien trop peur qu’un train m’emmène. Et puis, j’ai décidé de monter la garde. »

Armand sourit, attrape une traverse et la jette à l’intérieur du véhicule. Jean-Baptiste l’aide de son mieux tandis que son père travaille rapidement. Amanda s’éloigne mais elle revient vite, en courant.

« Ne te tiens pas sur mon chemin, veux-tu ! s’exclame son père.

– Papa, regarde ! Il y a un monsieur en bleu qui vient vers nous. »

Armand lève la tête, mais il continue son travail jusqu’à ce que l’homme parvienne à leur hauteur. Alors il ralentit et ôte un de ses gants. Il souffle sur ses doigts gelés.

« Bonjour ! dit-il.

– Vous faites de la récupération ?

– Oui, répond Armand sans hésiter.

– Vous êtes de la compagnie ?

– Je livre ici. »

L’homme aperçoit le garçonnet, les joues rosies par l’effort. Il entrevoit la fillette au cœur battant, cachée derrière le pantalon de son père. La frimousse paraît, encadrée du duvet de la capuche d’où débordent des mèches rebelles. Deux yeux brillants tirent à l’homme un sourire. Il pointe vers le tas de bois :

« Par les temps qui courent, c’est une bonne idée. C’est un péché que de laisser pourrir ces traverses.

– Je pense la même chose, affirme Armand soulagé.

– Bonne chance ! »

L’homme repart aussi soudainement qu’il est venu. Le père s’exclame joyeusement :

« Allons, Youyoune1, sors de mes jambes ! »

À la maison, Louise les attend et elle tend l’oreille. Elle reconnaît le son du moteur de l’estafette et court ouvrir la grille de la cour. La neige s’est remise à tomber.

« On a du bois ! crie Armand aussitôt descendu du véhicule. Laisse la porte de la cuisine ouverte. Je vais le rentrer tout de suite à la cave.

– Comme je suis contente !

– Dis donc, ceux qui croient avoir inventé le mot recyclage n’ont rien inventé du tout, jette-t-il à sa femme gaiement. Il y a longtemps que mes ancêtres pratiquent cet art au quotidien. En patois, on dit le rapetassage.

– Je sais. »

Elle rit. Même Amanda, entièrement ignorante de ce dialecte, connaît ce mot.

Armand Vissac est fier d’avoir honoré une fois de plus la tradition d’une longue lignée d’ancêtres qui ont leurs racines en Haute-Loire, en plein cœur du Gévaudan, car, comme ses semblables d’origine, il ne s’est jamais considéré comme un Parisien mais comme un fils d’immigrés, fils de pauvres montagnards économes.

À vrai dire, fidèle à sa coutume familiale, Armand a confié la tenue de la bourse à sa femme. Il ne porte sur lui pour tout argent de poche qu’une pièce de dix francs « au cas où », a-t-il l’habitude de dire, mais Amanda suspecte que c’est la même pièce depuis des mois car il ne fume pas, ne va jamais au café, ni n’achète le journal. Son plus grand plaisir, c’est de s’occuper de sa famille.

L’autre bonheur d’Armand est de chanter. Et Armand Vissac sait chanter car il s’est formé pour devenir chanteur à l’Opéra de Paris ; seulement ça, c’était avant le mariage…

Sur le pas de la porte, Louise est si mignonne, avec ses grands yeux bleus hérités de son ascendance alsacienne, qu’Armand entonne un doux refrain tout en déchargeant son camion :

Vous êtes si jolie

Ô mon bel ange blond

Que ma lèvre amoureuse

En baisant votre front

Semble perdre la vie,

Ma jeunesse, mon luth, et mes rêves ailés,

Mes seuls trésors hélas, je les mets à vos pieds,

Vous êtes si jolie…2

Soudain, les paroles du chant meurent car une crise d’éternuements secoue l’ange blond et les beaux yeux larmoient. Armand s’arrête dans son travail. Il déclare solennellement :

« Louise, nous allons déménager à la campagne ! Peut-être que l’air y sera meilleur pour toi. »

Surprise, elle le regarde un instant en silence, puis renifle.

« Peut-être… » dit-elle enfin.


1. Youyoune : surnom d’Amanda qui se réfère à ses yeux brillants.

2. « Vous êtes si jolie », 1896, paroles de Léon Suès, musique de Paul Delmet (1862-1904).

Thym en Thymerais

Un an plus tard, au début du mois de janvier 1968, la famille Vissac emménage à Thym, un petit village dans la campagne du Thymerais, situé entre Beauce et Perche.

L’été, c’est le pays des blés d’or. Au printemps, lorsque les orges sont en herbe, le village paraît niché dans un écrin vert. En automne et en hiver, par temps clair, aucun épi n’arrêtant le regard, on peut compter, à perte de vue, les clochers des églises éparpillées dans la campagne environnante, lesquels paraissent comme suspendus entre ciel et terre.

Les Vissac s’installent à l’épicerie située en face de la boulangerie, à mi-chemin entre les deux extrémités de la Grande Rue. L’école primaire des plus jeunes se trouve au bout de cette rue, à l’une des entrées du village. Un bus ramasse les enfants des fermes alentour, mais les autres se rendent à l’école à pied.

Les enfants des boulangers sont bien élevés. Leur fille, Perrine, propose aimablement à Amanda de faire le chemin avec elle pour aller à l’école, étant donné que les deux fillettes ont le même âge.

Thierry, le fils aîné, est sans doute le plus grand et le plus fort de toute la petite école. Cependant, il est aussi le plus doux et le moins bagarreur de tous les garçons. Thierry offre à Jean-Baptiste de se joindre à lui pour parcourir le chemin jusqu’à l’école en un temps record, de façon à éviter les provocations et les bagarres qui ont lieu en route.

Le matin du premier jour, une fillette, qui semble arriver de nulle part, se joint à Amanda et à sa nouvelle camarade, alors qu’elles marchent côte à côte.

« C’est Laure », présente Perrine brièvement.

Laure est une blondinette toute mince, d’apparence timide, au visage à moitié caché derrière de grosses lunettes étranges, un peu tordues. Un morceau de scotch recouvre le bord intérieur de chaque verre.

« Et elle, c’est Amanda, continue Perrine, une nouvelle.

– Tu as le même prénom que ma mère, s’exclame Laure subitement rassurée. C’est un joli prénom.

– Laure va rester avec nous, ajoute Perrine, parce qu’elle a peur qu’on lui écrase ses lunettes. »

Amanda ouvre de grands yeux.

« Quoi ?

– Ben oui. Tu ne vois pas combien de fois elles ont été recollées ?

– Avec le scotch ?

– Non, le scotch, c’est parce que je louche », explique Laure bravement.

À y regarder de plus près, les lunettes ont été malmenées.

« Mais c’est complètement méchant ! s’exclame Amanda. Qui aurait l’idée d’écrabouiller des lunettes ? »

Laure, maintenant tout à fait à l’aise, la renseigne :

« Ils disent que j’ai des yeux de cochon, alors ils font tomber mes lunettes, juste pour me voir loucher.

– Je n’ai jamais vu de cochon qui louche et je ne vois pas le rapport avec tes yeux.

– Mais si, j’ai les yeux marron. Z’yeux marron, z’yeux d’cochon.

– Z’yeux verts, z’yeux d’vipère, enchaîne Perrine.

– Z’yeux bleus, z’yeux d’amoureux, complète Laure avec un soupir.

– C’est vraiment idiot, intervient Amanda, vous vous laissez dire que vous avez des yeux de cochon ? Presque tout le monde… ici… a les yeux marron. Mon père dit que j’ai les yeux couleur de noisette. »

Laure sourit légèrement.

« C’est mieux que les yeux de cochon. En tout cas, j’aimerais bien que vous restiez avec moi pour ramasser mes lunettes quand ils les écrasent.

– Ne peux-tu les ramasser toute seule ?

– Ben non, elle ne voit pas clair sans lunettes, rétorque Perrine.

– Ah !

– C’est pas vrai, je vois, assure Laure.

– Eh bien, pourquoi ne ramasses-tu pas tes lunettes quand elles tombent ? demande Perrine étonnée.

– Tu sais bien, dès qu’ils voient que je vais les ramasser, ils sont plus rapides que moi.

– Alors il faut que tu deviennes plus rapide qu’eux, décide Amanda.

– Ça, je n’y arriverai jamais.

– As-tu déjà essayé ?

– Non, mais ce n’est même pas la peine.

– Il faut essayer. Si tu vois assez bien, tu y arriveras, et nous, nous t’encouragerons. »

Tout en parlant, les écolières ont remonté une bonne partie de la Grande Rue. D’autres élèves arrivent des quelques ruelles adjacentes et des groupes se forment.

Non loin derrière elles, une bande de garçons débouche de la rue des Silos en chahutant bruyamment. Amanda se retourne. Elle ne voit pas que Laure retient son souffle, mais elle voit un des garçons se détacher du groupe et foncer sur elles comme une flèche.

Il passe au milieu des trois filles et, d’un geste rapide, arrache les lunettes du visage de Laure. Elles atterrissent à un mètre d’elle, mettant à nu deux grands yeux bruns qui louchent.

« Vite Laure, ramasse tes lunettes !

– Vite… vite ! »

Laure fait un effort pour concentrer son regard, se baisse dans la bonne direction et tend la main. Avant qu’elle n’ait pu ressaisir son bien, le bolide revient et, sous le regard incrédule d’Amanda, il saute d’un pied léger sur les lunettes. Il continue sa course sans s’arrêter. Les témoins se mettent à rire. Ils chantonnent :

« Z’yeux marron, z’yeux d’cochon. »

Les yeux marron se remplissent doucement de larmes.

La colère saisit Amanda.

« C’est qui celui-là ? gronde-t-elle.

– C’est Joël, l’informe Perrine.

– Tu es méchant, crie Amanda. Tu l’as fait exprès. Nous allons le dire à la maîtresse.

– La maîtresse ne te croira pas, répond le coupable. Tout le monde ici sait que Laure ne prend pas soin de ses lunettes.

– Oh ! J’ai tout vu et je vais le dire.

– Est-ce que tu veux qu’on te traite de rapporteuse ? »

Tous les autres se mettent à chanter en chœur :

« Rapporteuse à quatre chandelles, qui rapporte à sa marraine, sa marraine lui donne des p’tits sous, pour ach’ter des p’tits joujoux.

– Je m’en fiche. Ses lunettes, tu vas les lui payer !

– Même la maîtresse te traitera de rapporteuse et elle ne fera rien.

– Si la maîtresse ne fait rien, je le dirai à mes parents.

– Si tu le dis, on te cassera la figure, sale Parisienne. »

Perrine saisit Amanda par le bras, de peur que sa nouvelle amie ne subisse aussi des dommages, mais cette dernière se dégage brusquement. L’école est en vue et la maîtresse se tient à la grille. Avant que personne ne puisse l’arrêter, Amanda court résolument jusqu’à l’autorité en place tandis que Perrine entraîne difficilement derrière elle une Laure en larmes, effrayée par les menaces des garçons, si elle dit la vérité.

« Vous êtes la maîtresse ? demande Amanda à bout de souffle.

– Oui, et toi qui es-tu ?

– Je suis Amanda Vissac, la nouvelle. Madame, ce garçon, Joël, a fait tomber les lunettes de Laure par terre et ensuite il les a écrasées juste sous nos yeux. Il l’a fait exprès, je l’ai vu et après, tout le monde dit que c’est de la faute de Laure. Il faut faire quelque chose pour arrêter ça. C’est à lui de lui payer ses lunettes. »

La maîtresse, surprise de cette tirade, n’accuse pas la nouvelle de rapportage.

« Qui d’autre que toi pourrait témoigner de la même histoire ? demande-t-elle enfin.

– Perrine était là pour la protéger. Regardez, elles arrivent. Perrine, Laure, dépêchez-vous ! »

Tandis que le groupe se rapproche, Thierry et Jean-Baptiste, qui sont arrivés plus tôt, rejoignent leurs sœurs. Joël, lui, se tient à distance. Perrine n’est pas une rapporteuse. Aussi, lorsque la maîtresse lui demande de dire la vérité, elle hésite, mais finalement, elle s’exécute.

« Je verrai ce que je peux faire, dit la maîtresse après avoir entendu l’histoire pour la seconde fois. J’essayerai de parler aux parents de Joël. Ils ont sûrement une assurance. Quant à toi, Laure, arrête donc de pleurer. Cette fois-ci, je ne te disputerai pas. »

Conseil de famille

Ce soir-là, alors qu’Amanda est assise sur le seuil de la porte d’entrée de leur maison, elle voit la maîtresse pénétrer dans la boutique pour y faire des commissions. Elle se lève rapidement, rentre dans le salon et ressort dans le sombre couloir qui relie la maison au magasin. Là, dans l’obscurité, elle peut entendre tout ce qui se dit dans la boutique.

« Mais elle sait lire ! s’exclame la maîtresse. Puisque je vous dis qu’elle lit tout !

– C’est incroyable en effet, répond Louise. Je me demande bien comment elle a pu apprendre.

– Alors ça, il faut le lui demander. Ce n’est quand même pas venu tout seul ! »

Amanda sourit dans l’ombre. Elle attend que la cloche d’entrée sonne, pour annoncer le départ de la maîtresse, avant de se montrer.

« Bien sûr que je sais lire ! commence-t-elle.

– Amanda, tu as tout écouté derrière mon dos !

– J’ai vu la maîtresse entrer et je voulais savoir de quoi elle allait parler.

– Eh bien, elle a parlé de toi. La première chose qu’elle a dite en entrant c’est : « C’est incroyable, elle sait lire ! »

– Je croyais que tu le savais !

– Non. C’est ta maîtresse qui me l’a appris. Je dois dire que je suis fière de toi. Au fait, comment as-tu appris ?

– C’est toi qui m’as appris !

– Comment cela ? Je ne t’ai jamais appris à lire. J’ai essayé avec ton frère, oui, mais j’ai eu bien du mal.

– Justement, chaque fois que tu faisais une leçon avec lui et que ça l’embêtait, moi j’apprenais derrière son dos, et toi tu m’envoyais jouer ailleurs parce que tu disais que ça dérangeait.

– Eh bien, ça alors ! Je ne m’en suis jamais rendu compte. En attendant, souviens-toi quand même que je ne veux pas que tu écoutes les conversations qui se disent dans le magasin.

– Comment pourrai-je jamais savoir ce qui se passe si je n’écoute pas derrière les gens ?

– Amanda, tu aimes avoir toujours le dernier mot, mais je tiens à ce que tu n’écoutes pas les conversations qui se disent dans le magasin. Ce n’est pas pour les petites filles et c’est mal poli ! C’est bien compris ?

– Oui, Maman, mais comment pourrai-je jamais me tenir au courant ainsi ? » grommelle-t-elle en se dépêchant de s’éloigner, juste pour avoir le dernier mot.

La famille Vissac s’apprête à se mettre à table lorsqu’Armand fait irruption dans la cuisine, une lampe de poche dans une main, une bouteille de vin dans l’autre, ses lunettes et ses boucles brunes couvertes de toiles d’araignées.

« J’ai découvert un trésor ! » s’exclame-t-il.

Les trois...

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