Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,38 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le verbe et la chair

De
269 pages
L'ouvrage se propose de contribuer au débat sur la restauration de la leçon de morale à l'école primaire. Pour ce faire, il s'est donné pour objet d'analyser les systèmes moraux et les systèmes de contrôles que les manuels de moral et d'hygiène de tous les niveaux de classe, ont tenté d'appliquer aux corps des élèves entre 1880 et 1974 en France, lorsque les leçons de morale et d'hygiène existaient encore, avant que la Morale ne devienne Education civique.
Voir plus Voir moins

Remerciements
Merci à Hélène André qui a tant facilité mes recherches au Centre dEtude et de Recherche en Histoire de lEducation de lIUFM de Montpellier, Université de Montpellier II, ainsi quà sa directrice, ma collègue et amie Brigitte Morand. Merci aussi à la directrice de cette collection Michèle Verdelhan, qui ma toujours soutenu aussi bien au plan de ma carrière que de mes recherches. Merci à Pierre Boutan, précédent directeur du CEDRHE, qui ma permis daccéder à certains documents relativement confidentiels (comme les règlements de lécole normale de Montpellier).

In memoriam Pierre Guibbert qui ma ouvert la porte de ce type de recherche.

Pour Claudine, Jacqueline, Julien et Laurent.

Jacques Gleyse est aussi lauteur, le co-auteur ou a dirigé : Avec Gilles Bui-Xuân, Enseigner lEPS !? Clermont-Ferrand, AFRAPS, 1993. Archéologie de lEducation physique au XXe siècle en France, Paris, PUF, 1995. LInstrumentalisation du corps. Une archéologie de la rationalisation instrumentale du corps de lAge classique à lépoque hypermoderne, Paris, LHarmattan, Louverture philosophique, 1997. LEducation physique au XXe siècle en France. Approches historique et culturelle, Paris, Vigot, 1999. Avec Gilles Bui-Xuân LEmergence de lEducation Physique. Georges Demenij et Georges Hébert, Paris, Hatier, 2001. Avec Renata Freccero La fabrica dei corpi, Torino, Levrotto & Bella, 2002. Avec Lecoq G. & Cebe, D. LEducation physique de ses environnements à lélève, Paris, Vigot, 2004. Archéologie de lEducation physique au XXe siècle en France, Paris, LHarmattan, Rééd. 2006.

Sommaire
I La préservation de la chair I1 Le suicide, les automutilations I2 Propreté interne et externe I 3 La sobriété I 4 La tempérance dans le boire et le manger II Excès de la chair. Le verbe perdu II 1 Livrognerie, lalcoolisme, labsinthe II 2 La gourmandise III Le contrôle de la chair par le verbe III 1 La colère et la douceur III 2 Ordre et désordre III 3 Le devoir de travail III 4 Le courage physique et moral IV Conciliations du verbe et de la chair IV 1 Les plaisirs sains IV 2 Lexercice physique IV 3 Le sport Conclusion générale Bibliographie Index Table des matières 21 23 33 60 75 91 93 116 137 139 151 161 182 195 196 203 228 241 247 261 267

Les lecteurs qui ont été élèves, jusquaux années 1960 au moins, dans lenseignement public, en France, connaissent les quelques expressions illustratives qui suivent ou du moins des injonctions similaires ou du même type concernant la morale.
« Le bien dautrui tu ne prendras ou retiendras à bon escient », « On risque de payer bien cher la manie de toucher à tout », « La colère ne peut que rendre nos efforts inutiles, cest une mauvaise conseillère : si on lécoute, on a presque toujours à sen repentir », « Le gourmand, dit un vieux proverbe, creuse sa fosse avec ses dents » (Pierre, Minet & Martin, 1920, p. 25 passim).

Ces préceptes parsèment le manuel de morale : Nos Petits Amis, publié chez Fernand Nathan, en 1920, sous la plume de A. Pierre, A. Minet et Mademoiselle Aline Martin. On y voit comment le discours moral prescrit et proscrit un certain nombre de comportements corporels. Comment il tente de travailler les corps, de les fabriquer, par une mémorisation renvoyant à des préceptes simples ou à de petites paraboles. Il cherche implicitement ou explicitement à incruster du verbe, des mots dans la chair, dans lagir, dans la vie, dans les choses. Vingt ans plus tôt, les Petites Lectures Morales, de Marie PapeCarpantier à lorigine de la création des Salles dAsiles et des Jardins denfants devenant, sous limpulsion de Pauline Kergomard, les Ecoles Maternelles, en 1919 , et M. et Mme Charles Delon, publié chez Hachette, destiné à la première année préparatoire, utilisent de petits fabliaux et cherchent à capter lattention de lenfant par des scènes de la vie quotidienne :
« La Colère. Quel tapage on entend dans la chambre ! Cest le petit Armand qui est en colère. Il a brisé tous ses jouets, renversé une chaise. Il pleure, il crie, il rage Il frappe de ses pieds, et ferme ses poings. Il a les yeux rouges, et toute la figure aussi ; ses cheveux tombent en désordre, tous ses traits font une affreuse grimace. Sa mère vient le prendre doucement ; elle le conduit devant une glace. Armand se voit, il se trouve laid et reprend son calme » (Pape-Carpantier, 1900, p. 23).

Même si le procédé didactique est un peu différent (lidentification à lenfant et lamour de la mère) de celui employé pour les maximes, citées plus haut (où il sagit de mémoriser par répétition quotidienne, par exemple), le fond reste identique. Et cest bien ce qui frappe lorsque lon parcourt les manuels de morale et dhygiène de la fin du XIXe siècle au début des années 1970, date de leur extinction : une stabilité des thèmes, leur récurrence, quel que soit le niveau de classe et le type denseignement, quelle que soit lécole (publique). Aux manuels de morale revient la préservation du corps (suicide, mutilations diverses), la paresse, la prudence, la gourmandise, la colère, le travail, le courage, la tempérance et la sobriété ; aux manuels dhygiène, bien sûr, les prescriptions concernant la propreté corporelle, léquilibre alimentaire, la respiration. Mais plusieurs thèmes sont communs à ces manuels bien que traités de manière un peu différente : lattention portée au corps, la tempérance, la sobriété, livrognerie et lalcoolisme, la propreté, le travail et lexercice physique puis le sport. Tous ces thèmes définissent non seulement des préceptes concernant le comportement des élèves et de lêtre humain en devenir, mais aussi des systèmes de contrainte morale, pour le dire comme Michel Foucault (Foucault, 1976 et cours 78-79, 2004), qui parle plutôt en ce sens de la médecine, de la prison et de lécole : des systèmes de micro-pouvoir et de biopouvoir. Le biopouvoir est le pouvoir qui sexerce sur la vie des individus dune manière ou dune autre. En ce sens les manuels scolaires dhygiène et de morale pourraient bien participer de ce biopouvoir. Bien que le concept de citoyenneté dailleurs souvent confondu avec celui de civilité ait été réactivé, entre 1990 et 2000, notamment au cours de la Vème Biennale de lEducation et de la Formation à la Sorbonne (Coll., 2000), celui de morale semblait être tombé en obsolescence. Un brusque revirement sest produit, depuis quelques années, ramenant linstruction civique (au sens sans doute davantage dassujettissement que de mise en uvre de droits et devoirs, démancipation) au centre du débat scolaire et politique. Plus récemment encore, certains discours présidentiels et ceux du ministre de lEducation Nationale, Xavier Darcos, ont souhaité réhabiliter une morale, en définitive « chrétienne » et religieuse, face à celle de lInstituteur laïque ; oubliant, au passage, que la religion chrétienne nest pas lapanage de tout lOccident mais que celui-ci est, 10

depuis bien longtemps, également touché par dautres modalités religieuses, islamiques plus ou moins modérées et éclairées (par exemple avec le khalifat de Cordoba, Avicenne, Averroès), judaïques et même, depuis quelque temps, bouddhistes (le Dalaï Lama, comme icône « New Age »). Par ailleurs, la chrétienté nest pas du tout homogène et il suffit de lire les travaux de Max Weber sur lEthique protestante et lesprit du capitalisme (Weber, 1964), ou encore sur la sociologie des différentes religions (Weber, 1996, rééd.) pour sen convaincre. Quant à la morale de linstituteur, si lon a lu Michel Foucault, traitant de larchéologie de la prison (Foucault, 1975), on sait que celle-ci plonge profondément ses racines dans celle des Ecoles des Frères de Jean-Baptiste De La Salle, au XIXe siècle, et de la fabrication douailles pour léglise ; que les « corps dociles », soumis aux alignements disciplinaires (extérieurs et intérieurs), réduits au silence et à limmobilité, en sont le dogme fondateur. Il reste alors à savoir sil existe un véritable héritage moral « républicain », issu de lAufklärung (voir aussi Foucault, 1984), de lEnlightement ou, pour le dire en français, des « Lumières », qui serait présent dans les manuels scolaires, notamment, depuis la IIIe République ? Jean-Claude Guillebaud, dans La Refondation du monde (Guillebaud, 1999), laisse à penser que oui. Cependant, Guillebaud ne le perçoit pas comme totalement émergent de la connaissance rationnelle et de la vision positiviste et scientifique du monde qui parcourt le XIXe siècle avec Comte, Littré ou Durkheim, mais comme profondément enraciné dans des valeurs humanistes déjà présentes dans les premiers modèles de fraternité chrétienne et dans les modèles des toutes premières communautés ecclésiastiques. Guillebaud va même jusquà voir une filiation entre le christianisme primitif des premiers siècles, les Lumières, le communisme, et le marxisme. Bref, à la lecture de cet auteur, on peut réellement sinterroger sur la réalité dune morale scolaire et républicaine spécifique. Concernant la morale, au sens strict, un numéro récent de la revue Sciences Humaines (Coll., 187, novembre 2007) se demande doù elle nous vient. En définitive, on peut supposer quelle nous vient, très probablement, de comportements très archaïques mais aussi dinjonctions contenues dans la civilisation du verbe et, plus 11

récemment, du livre. On va voir que les manuels de morale, tout autant que les bibles ou autres corans, participent de cette civilisation du livre et trouvent, sans doute, une aussi grande efficace, bien que largement influencés, eux-mêmes, par les « grands » livres des civilisations monothéistes. Le travail proposé ici sintéresse à un corpus particulièrement significatif lorsquil sagit de cette question de la morale et, spécifiquement, du corps et de la morale. En effet, une étude approfondie réalisée au Centre dEtude et de Recherche en Histoire de lEducation (CEDRHE) de lIUFM de Montpellier, fonds darchives qui contient plus de 24 000 manuels et ouvrages scolaires, près de 14 000 exemplaires de revues pédagogiques et quelques 8000 films et films fixes, conduit à considérer que si la morale est présente dans les manuels éponymes, elle lest pour une bonne part aussi, comme cela a été dit, dans les manuels dhygiène (notamment en tant que biopouvoir). Bien entendu, on pourrait aussi la retrouver dans les manuels de lecture courante ou même, de lecture, de français ou de littérature, voire, bien entendu, de philosophie. Il convenait toutefois détudier un corpus suffisamment délimité afin de pouvoir en approfondir le système des conceptions et, parfois le contexte historique. Cependant, il nest pas question détudier ici tous les préceptes moraux, présents dans ces textes, mais de sintéresser seulement aux prescriptions en termes de comportements corporels. Dans ce cadre, on ne sera pas surpris que soient pris, comme base de réflexion, les travaux de Norbert Elias et, notamment, le tome I de sa thèse : A propos du processus de civilisation (1939, en version allemande), intitulé dans sa traduction française : La Civilisation des murs (Elias, 1973). En effet, le contrôle de lanimalité, que décrit Norbert Elias, passe, selon lui, avant tout, par les procédés déducation et cest pour cela quil part des travaux dErasme de Rotterdam : De Civilitate Morum Purerilium, publié en 1532, qui lui paraissent fonder le processus de civilisation, en termes de contrôle corporel (contrôle de lanimalité). La généralisation de léducation et sa massification conduisent, à partir de là, à une intériorisation et à une appropriation des processus de civilisation mais, également, à leur « psychologisation ». Autrement dit, issue de prescriptions externes (imposées aux jeunes aristocrates et hauts bourgeois), la Civilisation 12

des murs deviendra un système de contraintes auto-construites, finalement présent dans toutes les classes sociales, suscitant le malaise, la honte, le dégoût ou la répulsion en cas de surgissement impromptu de manifestations de notre animalité, dans la sphère publique, notamment. On doit cependant dire que la thèse, défendue par Norbert Elias, dune civilisation des murs se développant à partir de létiquette, de prescriptions destinées à la haute bourgeoisie ou à laristocratie, et plus globalement à la noblesse, est contestée par Jérôme Thomas (Corps, 1 et communication Laboratoire Santesih, JE 2516, Mai 2007, thèse en cours). Pour lui, en effet, ce sont dabord les communautés monastiques qui, dès le XIIIe siècle, mettent en place lensemble des contraintes corporelles et temporelles ascétiques (emploi du temps, premiers livres dheures liturgiques) dont fait partie la civilisation des murs. Erasme de Rotterdam emprunterait donc, peut-être, ces prescriptions à ces communautés et Norbert Elias, en ce sens, ne percevrait que le développement aristocratique, saillant, et non la racine, discrète, de la Civilisation des murs ; ce qui serait, somme toute, assez cohérent et ne remettrait pas en cause le système théorique dElias, concernant la percolation sociale du phénomène. Cela en contesterait simplement lorigine. Dans la même optique, les thèses de Max Weber, sur lascétisme supposé des Protestants ou du moins des partisans de la religion Réformée (de la « réformation »), peuvent être rediscutées, non pas dans leur efficace, mais dans leurs fondements. En effet, cest au changement de modèle religieux (pas dinstitution ecclésiastique au sens strict et pas dintermédiaire entre Dieu et lHomme) que Max Weber attribue la possibilité dune mise en place du capitalisme. Or, de récents travaux en théologie et en histoire des religions, notamment dans la Bibliothèque dHumanisme et de la Renaissance, laissent davantage à penser que cest linteraction Protestants vs Catholiques et la persécution des premiers, considérées comme personnes de mauvaises murs par les seconds, qui est en cause. Les Protestants seraient, en quelque sorte, contraints de démontrer in vivo et de facto aux Catholiques quils ont des murs parfaites, quils sont totalement ascétiques, en accord avec la vision « théique » et biblique. Ce ne serait donc que, pour partie, la transformation de la modalité de croyance qui organiserait le fonctionnement ascétique. Bien 13

davantage, ce serait la nécessité dêtre « parfait » au plan moral dailleurs également dans la perspective de ne pas être persécuté qui conditionnerait la naissance de léthique protestante et de lesprit du capitalisme. Cependant, ce changement de regard ne remet pas en cause le type de comportement moral et, probablement, hygiénique qui en résulte. Le Protestant à la fois accepte mieux sa « nature » corporelle (mariage et sexualité possibles pour les pasteurs), par exemple en valorisant lexercice physique et les jeux corporels (Rabelais, Montaigne, Locke), mais, pratique, aussi, un ascétisme corporel, probablement moins présent chez les Catholiques non intégristes. Le fait, notamment, de ne pas pouvoir être lavé de ses péchés par une extrême-onction, ainsi que par la confession (confessia oris), conduit vraisemblablement le Protestant à surveiller davantage son corps dans ses comportements quotidiens (paresse, luxure, gourmandise, lenvie, colère, envie). Il reste alors à savoir si les premiers auteurs, de la Troisième République, se situent dans cette filiation, lorsquils rédigent les manuels de morale. On sait que bon nombre de Francs-maçons (Jules Ferry, Emile Combes, Paschal Grousset) ont contribué à la réalisation et à la fondation de lEcole de la IIIème République et quune bonne part de ceux-ci étaient porteurs de visions morales proches de celles du protestantisme ou du moins relativement ascétiques. On sait aussi que certains étaient athées voire anticléricaux (Emile Combes). Lensemble de ces bases théoriques servira à outiller le regard porté sur les manuels scolaires de morale et dhygiène, entre 1880 et 1974, en terme de prescriptions corporelles. Il sagira notamment de voir jusquoù les modèles chrétiens, catholiques ou protestants, ont travaillé ces manuels. Plus largement, on pourra voir, au cours du temps, comment se développe, dans les discours, un système de contrôle « intimisé », intériorisé. On étudiera comment lécole contribue à la constitution de ce système de contrôle en tentant de le faire intégrer, incorporer par les élèves au travers des manuels scolaires. De ce point de vue, une étude présentée aux IIIes Journées Pierre Guibbert, en mai 2007, à lIUFM de Montpellier montre, concernant les manuels de Sciences Naturelles, de Biologie ou de Sciences de la Vie et de la Terre (Bernard, 2007, p. 8), que des sujets, sollicités pour réaliser une représentation du système digestif, proposent 14

généralement celle qui figurait dans les manuels scolaires quils ont utilisés durant leur propre scolarité. Il en va de même de lappareil génital féminin (trompes, utérus, vagin, vus de face, en coupe et sans clitoris, ni vulve, bien sûr). On voit donc, au moins pour ce domaine lefficace dun manuel. Il est difficile de savoir si les prescriptions des manuels de morale et dhygiène, concernant les corps et les comportements corporels, ont eu une aussi grande efficace. Mais, pour prolonger la question de la filiation chrétienne, catholique ou protestante des manuels dhygiène et de morale ou, du moins, leur inscription dans le même type de système de prescription et de proscription, il faut préciser que lutilisation, dans le sous-titre de cet ouvrage, du mot « bréviaire », est délibérée, même si elle renvoie, paradoxalement, à des textes souvent conçus comme participant de lEcole de la République et de lEcole laïque (du moins après 1905), donc à une dynamique généralement et étymologiquement opposée (laicus soppose à clericus, comme lopposition du temporel et du spirituel). Le mot « bréviaire », que lon a donc voulu de manière provocatrice apposer à « République », quant à lui, de breviarium (du latin brevis, court), livre, à l'usage des clercs, religieux et religieux catholiques définit un ouvrage aujourdhui divisé en quatre parties, correspondant aux saisons de l'année. Son nom vient du fait qu'il est une synthèse des livres qui servent au chur pour l'office divin. Il est composé de psaumes, antiennes, répons, hymnes, versets, oraisons, etc., ainsi que de rubriques qui règlent les rites à suivre et marquent la différence des fêtes. Loin dêtre conçue comme dialectique, lexpression « Bréviaires de la République », renvoie plutôt à un oxymore, si spécifique de nos mondes contemporains. Les manuels dhygiène et de morale sont bien les analogons, dans le monde profane, des bréviaires dans le monde religieux. Ils cherchent, tout autant, à définir et organiser les horaires, actions et comportements dun citoyen de la République et, en premier lieu, dun élève. Sans doute aurait-on pu aller plus loin, dans lanalogie religieuse catholique, en parlant de missels de la République. Cependant, comme ces ouvrages sont davantage des livres de prières et de messe que des textes régissant les comportements et surtout quils ne sintéressent pas au « temporel » au sens strict ce que font les bréviaires mais se limitent à lespace de léglise et même à la messe, le terme 15

bréviaire a semblé plus approprié au type de discours tenu dans les manuels de morale et dhygiène. Enfin, pour terminer avec létymologie des termes centraux des manuels, il faut rappeler quHygie (Ηυεγια), magnifiquement figurée par Gustave Klimt, en 1907, est la déesse de la santé, fille dAsclépios (dieu de la médecine) et dEpione (nymphe : « celle qui soulage les maux »). Sa sur est Panacée. Elle a son homologue romain dans Salus (qui est aussi la santé).
« Les Grecs l'honoraient comme une déesse puissante, chargée de veiller sur la santé des êtres vivants. Non seulement les hommes, mais tous les animaux étaient l'objet de ses soins. C'est elle qui suggérait mystérieusement aux uns et aux autres le choix des aliments nécessaires à leur existence et les remèdes appropriés à leurs maux ; elle personnifiait en quelque sorte l'instinct de la vie et, en soutenant les forces des mortels, en prévenant même la maladie, évitait à son père la peine d'intervenir continuellement, afin d'alléger ou de guérir la douleur » (Wikipédia, « Hygie »).

Lhygiène sinscrivant, étymologiquement, dans cette filiation, au travers de ses manuels scolaires, doit suggérer mystérieusement des choix judicieux pour la santé. Quant au terme « morale », du latin moralitas (manière, caractère, comportement approprié), « il se rapporte, selon une définition courante, au concept de laction humaine qui concerne les sujets du juste et de linjuste, également désignés sous le nom de bien et de mal » (Wikipedia, « Morale »). Ce mot trouve aussi son étymologie dans « mores » (les murs). Il est à distinguer assez nettement de léthique, qui renverrait davantage à une appropriation individuelle visant au bonheur de tous, notamment chez Spinoza et peut-être déjà chez Aristote (lEthique à Nicomaque). Les livres de morale devraient donc, pour ce qui concerne le corps, définir ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est juste et ce qui est injuste, mais aussi des façons de faire et des comportements appropriés, voire des murs. On comprend donc que ses thèmes puissent, à certains moments, se confondre avec ceux des manuels dhygiène définissant ce qui est bien et mal (bon ou mauvais) pour la santé, également de manière manichéenne. 16

Il convient de dire, en dernier lieu, que le travail, a priori, avait supposé utile de distinguer, surtout avant 1930, lenseignement public primaire (laïque, gratuit et obligatoire) et primaire supérieur (cours supérieurs, cours complémentaires, Ecoles Primaires Supérieures) de lenseignement secondaire (ex collèges royaux, ex lycées impériaux). La question des âges des publics, auxquels étaient destinés les manuels, semblait aussi très importante, tout autant que la distinction masculin/féminin. La réalité du travail empirique a réduit pratiquement à néant ces présupposés. En effet, les différences entre le système primaire et le système secondaire, pourtant très distincts en termes de structuration et de rapport au religieux, au moins jusquà la gratuité totale du premier cycle du secondaire (1933) et à la suppression du Brevet Supérieur et des petites classes de lycées, napparaissent pas décisives pour la constitution de lordre du discours des manuels. Il en va de même, pour la distinction garçons/filles. Ce sont, simplement, les manières de présenter les textes ou les méthodes pédagogiques ou didactiques qui peuvent être un peu différentes. La dynamique fondamentale est similaire pour tous les âges. Les textes sont davantage didactiques et ludiques pour les petites classes, mais ne changement pas radicalement leurs contenus, leurs finalités et leurs intentions dun niveau de classe à un autre. Il y a même une récurrence étonnante de ceux-ci, quelle que soit linstitution, et le niveau. Il en va de même pour les ouvrages consacrés spécifiquement aux garçons et aux filles, à de très rares exceptions près. A partir de cette analyse il est apparu pertinent de coller au mieux à la structure des manuels et, finalement de reprendre, en grande partie leur planification afin de permettre au lecteur de mieux saisir leur logique, qui dune certaine manière va de la mort (le suicide, les mutilations) à la vie (lexercice physique, le sport). Par contre, on verra quau cours du temps et en fonction des programmes, mais aussi, peut-être, de la mise progressive à distance du dogme religieux (les devoirs envers Dieu), les contenus se transformeront ou, au minimum, évoluent. Une rupture nette semble sopérer autour de 1920-1930, dans la plupart des ouvrages, certainement liée à cette modification des programmes. Par ailleurs, les découvertes scientifiques, tout comme les changements du regard porté sur lenfance transforment les contenus et les façons dexpliquer. 17

Un autre élément important, pour les prescriptions morales concernant le corps, et, notamment, son hygiène, semble être lié à la « sportification » ou à la « sportivisation » de la société ou, du moins, à la « spectacularisation » du sport à partir des années cinquante. Celui-ci devient une sorte de mythe ou didéal qui se substitue progressivement à la statuaire grecque, par exemple et au mens sana in corpore sano. Il resterait, à la suite de ce premier travail, à effectuer une deuxième étude qui se poserait la question dune réelle application, factuelle, des préceptes moraux et comportementaux contenus dans les ouvrages. Ici, les réponses seraient sans doute très nuancées. A titre dillustration et dexemple rapide : comment peut-on, dans les années 1950, appliquer tous les préceptes de « propreté corporelle » (une douche au moins une fois par semaine), lorsque les douches nexistent quasiment pas dans les milieux populaires (il existe bien sûr des « Bains publics ») et que ladduction deau na pas encore touché tous les lieux dhabitation, notamment dans les campagnes ? En fin de compte, ce sont 342 ouvrages (234 de morale et 108 dhygiène qui ont été analysés pour réaliser cette étude). Les premiers datent de 1880, les derniers de 1974. Tous portent le terme « morale » ou « hygiène » dans leur titre ou sous-titre. Ils sont, surtout pour les ouvrages de morale, destinés à tous les niveaux de classe : cours préparatoire, cours élémentaires, cours moyens, cours supérieur, 1er, 2ème et 3ème année de Primaire supérieur ou de cours complémentaires, Ecoles Normales, enseignement secondaire et enseignement professionnel, petites classes de lycées et lycées. Ils correspondent aux différents programmes publiés au cours de la période et, assez fréquemment, contiennent lesdits programmes. Les manuels dhygiène sont en général destinés aux plus grands élèves (à partir du cours supérieur ou de la première ou deuxième année dEcole primaire supérieure ou, encore, à partir de la classe de 4ème ou 3ème, cest aussi la raison pour laquelle ils sont moins nombreux dans le corpus. Si ces deux champs ont été traités conjointement, cest parce quils semblent représenter, ensemble, une forme particulièrement efficace de micro pouvoir et par voie de conséquence un « discours » cohérent et structuré, au sens foucaldien du terme, cest-à-dire des pratiques, des techniques, des institutions, des théories et des textes organisant un système « civilisateur » et peut-être, finalement carcéral. 18

I. La préservation de la chair

I.1. Le suicide, les auto-mutilations (prohibition)
Si la thèse dEmile Durkheim, sur le suicide, publiée en 1897, distinguant quatre formes : le suicide égoïste, le suicide altruiste, le suicide anomique et le suicide fataliste, doit, probablement, avoir une influence sur la rédaction systématique dun chapitre sur ce thème à partir du début du siècle, dans les manuels de morale (le thème nest pas présent dans les manuels dhygiène ou exceptionnellement), elle nest pas le seul élément qui permet de comprendre la présence de ce thème dans les manuels. Tout dabord, le dogme religieux catholique qui depuis le concile de Braga (561-563) condamne le suicide en tant que rupture de la liaison Homme/Dieu, joue certainement un rôle pour linscription de ce thème dans les textes. Dautant, quau IXe siècle, lanathème est prononcé par léglise catholique, contre les suicidés, et que ceux-ci nauront plus droit à une sépulture religieuse ni que lon prie pour eux, pendant des siècles. Finalement, le suicide, pour le catholique, équivaudrait à se soustraire à la volonté divine. Se suicider, pour le croyant, conduirait à être un mauvais Chrétien et à ne pas accepter la souffrance qui est imposée par Dieu, dans un but de sauvegarde, de sacrifice ou même de rédemption de lâme. Mais, cette logique nexiste pas seulement pour la religion catholique. Dans la version chiite de la religion musulmane le suicide nest pas prohibé lorsquil est glorieux ou lié par exemple au Djihad, mais il lest dans dautres circonstances. Dune manière générale, pour lensemble des religions, se suicider, sauf dans une perspective héroïque, revient à ne pas respecter la nature divine qui est en nous et finalement les devoirs envers Dieu. En ce sens, cet élément moral présent dans les manuels jusquen 1926 (du moins est-ce la dernière occurrence rencontrée dans cette recherche), est très certainement fondé sur une mystique religieuse. En effet, les athées et autres agnostiques y semblent bien moins hostiles, à la même époque et, même plus tôt, au moment des Lumières. Michel Onfray évoque cette question, en même temps que leuthanasie et lavortement, dans Fééries anatomiques (2003). Il

conclut, dans sa logique athée, voire anticléricale, ou du moins « anti ecclésiastique », au droit de disposer librement de sa vie et de sa mort. Par ailleurs, au début de la période étudiée, les conditions de vie particulièrement difficiles pour le prolétariat, peuvent aussi, en partie, expliquer la présence de ce thème. Mais cette prohibition peut également être perçue comme la nécessité économique (pour le patronat et la bourgeoisie) de préserver un capital énergétique productif humain. En effet, une grande part de lénergie, dans la production, est dorigine animale ou humaine dans les années mille huit cent quatre-vingt. Enfin, les nombreuses guerres, au cours de la période, nécessitent de la « chair à canon ». Il convient donc de prévenir la disparition dune trop grande partie de la population par ce biais. On sait, notamment, que durant « la grande guerre », les mutilations, visant à quitter le front, se faisaient de plus en plus nombreuses au cours du conflit. La mutilation est également condamnée dans les manuels au profit, justement, du courage physique et moral voire du sacrifice de soi. Tout cela constitue donc un faisceau contextuel qui peut justifier la présence de ce thème. Ce dernier est présenté de manière assez différente selon les manuels. Ce peut-être simplement une maxime, une parabole ou un discours moral assez conséquent. On doit cependant noter que le thème est absent des manuels destinés aux plus jeunes. Louvrage de Gaston Compayré, conforme aux programmes du 27 Juillet 1882, publié en 1883 et destiné aux degrés élémentaires au cours moyen et au cours supérieur, dans lenvironnement de la création des « Bataillons scolaires » et de la revanche contre les prussiens, anticipe largement les comportement dits « lâches ».
« On racontait dans le village que, lors du dernier tirage au sort, un mauvais sujet qui voulait échapper à la conscription sétait coupé deux doigts, afin que le conseil de révision le déclarât impropre au service militaire. Ce malheureux avait été mis en prison, ce qui était autrement désagréable que daller au régiment. Le maître fit comprendre aux élèves tout ce quil avait de mauvais dans un pareil acte. Le coupable navait pas seulement trahi ses devoirs envers la patrie ; il avait gravement manqué à ses devoirs envers lui-même. Par cette mutilation

22

volontaire de son corps, il sétait rendu presque incapable de travailler, de gagner sa vie, il sétait condamné à la misère. Il y a des hommes ajouta le maître quune sorte de folie entraîne encore plus loin encore, jusquau suicide. Trop faibles pour supporter les charges de la vie, ils se dérobent par la fuite, par la mort volontaire, à laccomplissement de leur devoir. Ils ressemblent à des soldats qui désertent, qui abandonnent le poste quon leur a donné à garder. Je ne crains pas que vous en veniez jamais à une telle extrémité. Le suicide nest que le dénouement fatal dune vie criminelle, la faute suprême qui clôt une longue série de fautes. Lamour de la vie nabandonne que ceux qui ont mal usé de la vie » (p. 120).

Si lon voit bien dans cette citation que le devoir envers Dieu nest pas avancé comme lun des éléments fondateurs du devoir de vivre et de respecter le corps, on constate, également, quil sagit dune grave faute morale envers la patrie, et les devoirs envers soi-même. Le texte se prolonge dailleurs avec ce qui est appelé des formes de suicide lentes : lintempérance, lalcoolisme, la non pratique des exercices physiques, la mauvaise hygiène de vie au sens le plus extensif. Cest donc sur cette limite, quest la mort décidée, que se construisent la plupart des manuels de morale, jusquen 1926. Même lorsquil sagit des jeunes filles, qui ne doivent pas remplir « leurs devoirs militaires », le suicide est considéré comme une immoralité. En 1887, dans un manuel rédigé, lui aussi, conformément aux programmes du 28 Juillet 1882, et destiné aux cours de 3ème année de lenseignement secondaire de jeunes filles (Hautière, de, 1887), on décrit « limmoralité du suicide ; ses mobiles, ses conséquences » (Hautière, de, p. 217). Une vision hédoniste de lexistence y est réfutée. Cest, au contraire, lascèse, labnégation, le sacrifice qui semblent être considérés comme les moteurs majeurs de lexistence :
« Celui qui attente à ses jours sappuie sur ce principe faux que le plaisir est le but de la vie ; il a rencontré la douleur là où il espérait le plaisir, et il se tue pour mettre un terme à ses maux. Mais le but de la vie est le bien et laccomplissement du devoir, et en la rejetant on rejette du même coup toutes les obligations quelle impose ; on ressemble au soldat qui déserte son poste. Le suicide est évidemment contraire à la destiné de lhomme, car il nest pas possible quun être ait été fait pour se détruire » (Hautière, de, p. 217).

23

Face au suicide, mort honteuse, ou folie (on retrouve souvent les catégories de Durkheim, même avant la parution de son ouvrage) se trouve la mort glorieuse, le sacrifice pour les autres. Lexemple du Chevalier dAssas du Bataillon dAuvergne (« A moi Auvergne ce sont les ennemis ! ») est souvent cité :
« Il ne faut pas confondre le suicide avec la mort volontairement subie pour le devoir, pour la patrie, pour la liberté. DAssas soffre à une mort certaine pour sauver larmée, cest un héros. Le sacrifice de la vie est non seulement permis mais ordonné dans un pareil cas. Le devoir de conservation personnelle est subordonné à laccomplissement de devoirs supérieurs » (Hautière, de, p. 220).

Et, dans ce cas encore, les suicides lents que constituent lintempérance et le mépris du corps viennent conclure le paragraphe sur le sujet. On retrouve, de manière récurrente, ce thème jusquen 1926. Il peut se présenter sous diverses formes, paraboles, textes argumentés, exemples concrets, illustrations concernant la vie quotidienne ou maximes, voire aphorismes. Le manuel destiné aux Ecoles Normales et aux lycées et collèges de Jeunes filles ainsi quaux candidats au bac ès sciences de P. Laloi & F. Picavet, publié en 1888, et dont lexergue est : « Tout pour la Patrie et par la Patrie pour lhumanité », utilise pratiquement lensemble de ces moyens. Il choisit des exemples concrets, allant de la mort de Socrate et de Malesherbes à celle dun négociant ou dun malade atteint dun cancer incurable ou même dun infirme à la charge de pauvres dont il augmente la pauvreté, pour montrer à la fois la vertu des grands hommes cités, y compris dans leur mort, ainsi que les raisons dexister, même pour celui qui souffre le plus. Ainsi à lhomme infirme à la charge dune famille dont il accroît la pauvreté, même si on lui concède quil est :
« le plus malheureux, puisquil ne lui est plus possible daccomplir tous les devoirs, ni de procurer de la nourriture ou de se donner les soins nécessaires » (Laloi et Picavet, 1888, p. 255).

On affirme cependant quil peut malgré tout :
« payer en bonne humeur, en bons conseils, en affection la dette quil a contractée envers ses hôtes, leur donner lexemple

24

de la souffrance courageusement supportée » (Laloi et Picavet, 1888, p. 255).

Lensemble du paragraphe sur le chapitre se clôt sur la maxime suivante :
« Le premier des devoirs est de nous conserver : le suicide est la violation de tous les devoirs ; on ne doit jamais se tuer, même pour échapper à une mort infamante, au déshonneur, à la souffrance physique ou morale. Les mutilations volontaires constituent une double faute ; les privations et macérations qui rendent le corps moins propre à sacquitter des ses fonctions sont condamnables, quand elles ne sont pas le seul moyen daccomplir un devoir » (Laloi et Picavet, 1888, p. 255-256).

Mais, on peut trouver, parfois, plus bref et plus marquant : « La vie est un combat : honte à qui le fuit ! » « Le suicide est un vol fait au genre humain (Jean-Jacques Rousseau) » (Cazes, 1890, p. 50).

25

Illustration Brémond, E. & Moustier D. LEducation morale et civique à lécole, Paris, Delalain, 1920, p. 121.

26