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LE VÊTEMENT

De
273 pages
L'ouvrage tente de réponde à un certain nombre de questions : Quelle est l'importance du vêtement dans la construction identitaire, individuelle ou collective ? Pourquoi est-il si largement absent du champ de l'interrogation psychanalytique ? Quelle peut être sa fonction dans la création littéraire et artistique ? En quoi ses représentations peuvent-elles aider à appréhender l'état d'une société. Est-il possible de mettre en place une théorie du vêtement à la mode ?
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LE VÊTEMENT

<e)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1740-3

Sous la direction de Frédéric MONNEYRON

LE VÊTEMENT
Colloque de Cerisy

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOMMAIRE

Présentation par Frédéric Monneyron I-Du vêtement et de ses enjeux La peau et le partage sexué par Monique Schneider Transgressions corporelles et vestimentaires par Michel Erlich
« Je n'ai rien à me mettre» par Michel Oliva

9 15 19 43
69

II-Du vêtement et de ses représentations Avatars ou signature de l'être? Shakespeare et le costume de scène par François Laroque Marcel Proust, tailleur pour dames. De l'apparence à l'apparaître par Anne Henry Du vêtement à l'emballage par Itzhak Goldberg Le vêtement de l'objectif par Charles Grivel III-Du vêtement et des sociétés Le vêtement comme medium par Cornelia Bohn Du vêtement comme anticipation sociale par Frédéric Monneyron Contribution sérieuse à l'étude du vêtement et de la mode par Alain Soral Formes de socialité aujourd'hui: plaisir et beauté: femme et mode de luxe par Martine Elzingre Perspectives par Frédéric Monneyron Notes sur les auteurs

85

89 117 133 145 185 189 205 223 245 263 267

PRÉSENTATION

Le vêtement est l'objet d'un très étonnant paradoxe. Alors qu'il est ce qui différencie le plus évidemment l'homme de l'animal, distingue le plus immédiatement les hommes entre eux ou identifie le mieux une époque, il a été, d'une manière générale, peu étudié en tant que tel. S'il est difficile de ne pas souscrire à ce diagnostic, on pourra toutefois objecter que la situation a bougé depuis quelque temps et que les deux dernières décennies ont vu la publication de plusieurs ouvrages importants, consacrés au vêtement et à la mode. Certes. Mais il convient de remarquer aussitôt que ces ouvrages restent essentiellement le fait d'une seule et unique discipline: l'histoire. Et, aussi nécessaires
puissent être les passionnantes recherches de Philippe Perrot

Le vêtement

et Daniel Rochel, le rôle du vêtement dans la construction des identités individuelles ou sociales continue d'être largement sous-estimé. La psychanalyse, depuis l'ouvrage, pourtant pionnier, de Henry Flügel en... 19302, s'y est peu intéressée, en tout cas très obliquement : par le fétichisme surtout, et à l'exception de quelques tentatives très méritoires comme celle d'Eugénie Lemoine-Luccioni3, l'a largement laissé en dehors de son champ d'investigation. Du Traité de la vie élégante d'Honoré de Balzac en 1830 jusqu'à Roland Barthes, et à son indigeste mais important Système de la mode, en passant par Wilde à la fin du siècle dernier, nombreux sont incontestablement les écrivains à avoir stigmatisé les implications du vêtement dans le fonctionnement des sociétés. Mais la sociologie, malgré quelques ouvrages intéressants4, est loin, par exemple, de lui avoir accordé toute la place qui lui revenait dans l'intégration comme dans la contestation sociales, et n'a sans doute pas suffisamment mis en valeur son importance dans les comportements sociaux, car, si l'on ne s'habille pas de la même façon pour aller à une soirée mondaine, à une gardenparty ou à un match de tennis, à l'évidence on ne se comporte pas non plus de la même façon selon les vêtements que l'on porte.. .

1. Ph. Perrot, Les Dessus et les dessous de la bourgeoisie. Une histoire du vêtement au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1981 et D. Roche, La Culture des apparences. Une histoire du vêtement (XVlJe-XVllJe siècle), Paris, Fayard, 1989. 2. H. Flügel, Psychology of Clothes, 1930, trad. fro : Le Rêveur nu, Paris, Aubier, 1982. 3. E. Lemoine-Luccioni, La Robe. Essai psychanalytique sur le vêtement, Paris, Seuil, 1983. 4. On citera en particulier Q. Bell, Mode et société. Essai sur la sociologie du vêtement, Paris, PUF, 1992 (éd. anglaise: 1932).

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Présentation

Sans doute, dans un premier temps, sera-t-on tenté de penser que sa banalité même constitue la difficulté principale que le vêtement rencontre pour se poser en tant

qu'objet légitime d'étude et de discours. Si cet argument que cèrtains ne manqueront pas de juger puéril - n'est certes
pas à repousser trop rapidement, c' est peut-être beaucoup plus encore sa frivolité qui l'a exclu du champ de toute recherche sérieuse. Dans les sociétés occidentales où toute une tradition philosophique a systématiquement privilégié les « arrières-mondes» et a recherché la vérité derrière l'appréhension immédiate des choses, on comprendra en effet que le vêtement ne peut jamais être considéré que comme une apparence trompeuse à laquelle on préférera, à n'en pas douter, la vérité... toute nue. Écrire sur le vêtement implique donc dès lors le renversement de toute une attitude philosophique. S'employer à poser le vêtement non plus comme puissance d'erreur mais comme moule, matrice, non plus comme élément second, accessoire, mais comme élément premier, fondateur, déterminant les comportements individuels comme les structures sociales. Bref, prendre le pari qu'Au commencement était le vêtement. Ce pari était risqué, mais c'est pourtant celui qu'a pris le colloque qui s'est tenu durant l'été 1998 au château de Cerisy et qui réunissait, dans la très large perspective interdisciplinaire qui, devant les manques constatées, s'imposait, psychanalystes et psychiatres; philosophes, esthéticiens et sociologues; critiques littéraires et critiques d'art (les écrivains, les peintres, les sculpteurs ont eu pour le vêtement comme pour beaucoup d'autres choses des intuitions éclairantes), et professionnels du monde de la mode.

Il

Le vêtement L'ouvrage qui est issu de cette entreprise tente de répondre à un certain nombre de questions. Quelle est l'importance du vêtement dans la construction identitaire, individuelle ou collective? Pourquoi est-il si largement absent du champ de l'interrogation psychanalytique ? Quelle peut être sa fonction dans la création littéraire et artistique? Comment y apparaît-il? Quelles sont ses représentations les plus remarquables? En quoi ses représentations peuvent-elles aider à appréhender l'état d'une société? Est-il possible de mettre en place une théorie du vêtement et de la mode? La réponse à ces questions s'organise, par suite, autour de trois grands axes de réflexions. Un premier ensemble de textes qui mêle la théorie psychanalytique à la clinique, la pathologie lourde à des traumas plus bénins, s'emploie à souligner l'importance du vêtement, dans la construction, déconstruction, reconstruction des identités sexuelles et sociales. Prenant appui sur cette première approche, un second ensemble de textes est l consacré à la littérature et aux arts. Non seulement il étudie les représentations que la création littéraire et artistique donne du vêtement, mais, ce faisant, il vient aider et conforter l'investigation psychologique précédente tout en permettant déjà à une théorisation sociologique de s'esquisser. C'est cette théorisation sociologique du vêtement et, par suite, de la mode qu'un dernier ensemble d'essais, selon des angles d'approche divers mais non exclusifs les uns des autres, se donne enfin pour tâche d'entreprendre. Malgré sa pluridisciplinarité, cet ouvrage ne prétend pourtant pas fournir une perspective définitive sur le vêtement et sur la mode. TI est à l'évidence beaucoup trop parcellaire et trop contrasté méthodologiquement pour cela. Mais il pense avoir montré la nécessité d'une approche globale et avoir ouvert des pistes quant à l'étude des

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Présentation implications psychologiques, sociologiques ou artistiques du vêtement, et il espère que les textes qui le composent constitueront autant de repères pour toute réflexion ultérieure, générale ou particulière.

Frédéric MONNEYRON

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I

LE VtTEMENT

ET SES ENJEUX

La première urgence d'une étude sur le vêtement est, à l'évidence, de remédier au surprenant silence qui l'affecte et, en tout premier lieu, au silence de la psychanalyse. Aucun silence, toutefois, n'est si total qu'il ne puisse jamais être remis en cause. Et, de fait, dans les trop rares réflexions suscitées par le vêtement, certaines directions ne semblent que demander à être élargies et approfondies. Mais, pour les rendre pleinement praticables, il importe avant tout de se demander ce qui a rendu ce silence possible. C'est la tâche que se donne le premier texte de cette section. TIcherche à manifester les enjeux du vêtement dans le dispositif de la psychanalyse et pour le replacer, à l'avenir, au centre de son interrogation, il tente de définir les manières dont un discours psychanalytique sur la parure peut s'établir. À ce redéploiement théorique qu'effectue l'étude inaugurale, font suite tout naturellement deux études qui, chacune à leur manière, empruntent une voie d'approche plus spécifique. La première étude livre, jusque dans ses plus récents développements, une direction déjà bien balisée, celle de l'analyse psychiatrique de certaines transgressions sexuelles comme le transvestisme et le transsexualisme qui, parce qu'elles n'existent que par le vêtement, en disent le caractère fondateur. La seconde montre comment une expression féminine courante et apparemment anodine, relative à l'acte vestimentaire, peut cacher tout un univers de frustrations

Le vêtement

féminines et, au-delà, révéler la complexité du statut à la fois social et psychologique de la femme.

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LA PEAU ET LE PARTAGE SEXUÉ par Monique SCHNEIDER

Le thème du vêtement ne peut être abordé par la psychanalyse qu'en se trouvant pris dans un système de substitutions métaphoriques, système qui le contraint à fonctionner dans le voisinage du thème de la peau. La référence à ces jeux de déplacement de sens ne saurait toutefois déboucher sur une interprétation monovalente, permettant de saisir la série des significations à l'intérieur desquelles se situe le vêtement. Nous sommes en fait en présence de plusieurs séries métaphoriques entre lesquelles s'instaure un rapport d'antagonisme. Un premier niveau de substitution se crée à même le corps: chaque élément corporel - lieu ou geste - va se faire porte-parole d'un autre lieu ou élément, comme si un jeu de délégations conduisait chaque partie du corps à représenter une autre partie ou une autre dimension. Cette série

Le vêtement

métaphorique a essentiellement été développée par Freud en partant du paradigme phallique. On connaît l'équivalence pénis=enfant=selle, série à laquelle il conviendrait d'ailleurs d'ajouter d'une part le sein, si on tient compte de l'analyse de Dora, et d'autre part, si on se réfère à l'investigation conduite par Françoise Héritier, la colonne vertébrale. Une seconde série métaphorique s'est trouvée occultée par les fondateurs, celle qui fait communiquer les unes avec les autres une série d'ouvertures du corps, ouvertures débouchant sur divers espaces internes. La bouche, paradigme de la «cavité primitive» chez R. Spitz, peut entrer en résonance avec 1'« espace creux» (Hohlraum) qui, dans la théorisation freudienne, représente un point de butée dans l'exploration infantile sur la différence des sexes. L'image de la cavité peut trouver un rebondissement métaphorique dans la représentation du sac dont la portée est d'ailleurs bisexuée; il se trouve aussi bien métaphorisé par la bourse avec laquelle joue Dora que par ces éléments de l'anatomie masculine que Freud, suivi en cela par Lacan, exclut de la symbolisation du masculin: les «petits sacs» (Siickchen) renvoyant aux testicules. Inventorier les lieux du corps a donc conduit à mettre sur le même plan, à l'intérieur du réseau métaphorique, un lieu corporel et un accessoire vestimentaire. Dans cet échange et cette migration des lieux corporels, échange qui n'est pas sans évoquer ces «monstrueux accouplements» que les inquisiteurs dénonçaient dans le sabbat, vient en effet se glisser une interférence avec des éléments non corporels, produits par une fabrication culturelle. Parmi ces substituts, à côté d'un certain nombre d'outils et d'armes jouant avec le symbole phallique, prennent place les vêtements. Cette interférence n'a d'ailleurs pu se trouver prise en compte que dans l'ère post-freudienne, notamment lors des études menées par Didier Anzieu sur le « moi-peau ». Dans cette investigation, le vêtement va s'inscrire, non comme s'ajoutant au corps, mais plutôt comme venant suppléer à un élément du corps qui, bien 20

La peau et le partage sexué

qu'anatomiquement présent, peut se trouver imaginairement et psychiquement manquant: la peau. L'affirmation dogmatique par laquelle Freud reprend à son compte un mot de Napoléon, «l'anatomie, c'est le destin », prend ici valeur de limite ou de mesure de police, comme si la référence à une anatomie objectivable devait intervenir pour canaliser une turbulence provoquée par la lecture psychanalytique elle-même et par le sabbat théorique qu'elle semble cautionner. Nulle absolue solution de continuité ne serait donc décelable entre le corporel et le culturel; le vêtement peut s'incarner dans le corps lui-même. La peau, partenaire indésirable
Si la peau s'est trouvée tardivement prise en compte par l'investigation analytique, sans doute est-ce dû au statut que lui a initialement accordé Freud. Statut qui affleure, non au niveau d'une synthèse théorique, mais à l'occasion d'occurrences textuelles qui, survenant apparemment au hasard, en viennent à tisser des corrélations capables de constituer, sur le plan fantasmatique, un système représentatif inconscient. Ce qui, de l'enveloppement cutané, affleure dans la textualité freudienne ne relève d'ailleurs pas, comme dans l'approche post-freudienne, de la dimension du contenant, mais jouxte plutôt l'ordre de ce qui s'apparente à la menace, menace solidaire de l'exposition à l'extériorité. Les Trois essais sur la théorie sexuelle voient dans la peau une « zone érogène par excellence », visitée par l'analyse lorsqu'il est question du sado-masochisme. La peau de l'enfant serait-elle plus fondamentalement exposée aux «mauvais traitements» qu'aux caresses? La mention de la peau est ainsi étroitement corrélée à celle de la vulnérabilité, corrélation que poursuivra Freud dans Au-delà, lorsqu'il évoquera la nécessité, pour la vésicule primitive, de transformer en « écorce» la membrane 21

Le vêtement

qui l'entoure. Si donc un vêtement paradigmatique devait s'imposer pour Freud, il prendrait nécessairement la forme de la cuirasse. Représentant foncièrement un stigmate de vulnérabilité, la peau va donc logiquement apparaître dans les parages de l'être préposé à la vulnérabilité, l'être féminin. Sans toutefois doter une telle corrélation d'une légitimation théorique, Freud ne mentionne généralement la présence de la peau que lorsqu'il aborde les réactions du corps féminin. Alors que le « plaisir terminal» est approché à partir du modèle masculin auquel échoit une fonction cathartique -« l'énergie motrice pourvoit à l'évacuation des matières sexuelles »1-, le développement féminin est placé sous le signe de l' « involution» (Rückbildung)2, comme si l'érotique féminine se rapportait moins à la défense contre l'excitation, défense qui finalise le principe de plaisir3,qu'à la réception des excitations. Après avoir évoqué, s'agissant de la quête de l'objet, une maîtrise active, Freud envisage un « autre cas », permettant de saisir l'éveil de l'excitation:
«Un autre cas est peut-être encore plus transparent, quand, par exemple, chez un individu qui n'est pas excité sexuellement, une zone érogène, telle que la peau des seins, est excitée en se trouvant touchée. Cet attouchement provoque à lui seul un sentiment de plaisir, mais, en même temps, il est plus que tout autre propre à éveiller l'excitation sexuelle, laquelle réclame un supplément de plaisir. Comment le plaisir ressenti peut-il engendrer le besoin d'un plus grand plaisir? Voilà justement le problème »4.

1. Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, PUP, 1987, p. 148. G.W. V, p. 112. 2. Ibid., p. 143. G.W. V, p. 108. 3. Cf. M. Schneider, Freud et le plaisir, Paris, Denoël, 1980. 4. Trois essais, p. 148. G.W. V, p. 111. 22

La peau et le partage sexué La réaction attribuée à la peau féminine paraît nécessairement paradoxale si elle est référée à la fonction cathartique expulsive qui commande le principe de plaisir. Le plaisir de contact, loin de déboucher sur une évacuation quelconque, provoque plutôt un tournoiement des repères psychiques mis en place par Freud; repères qui ne sont pertinents que si est attribuée au psychisme une finalité foncièrement défensive, systématiquement protectionniste. Or le plaisir attribué à la peau féminine est précisément contraint de malmener les critères protectionnistes. On se heurte de nouveau à la dualité de l'activité et de la passivité lorsque l'analyse du plaisir terminal réserve une fois de plus à la femme la possession d'une peau:
«L'avant-dernière étape de cet acte est à nouveau la stimulation appropriée d'une zone érogène, de la zone génitale elle-même au niveau du glans penis, par l'objet le plus approprié à cet effet, la muqueuse (Schleimhaut) vaginale »5. Curieusement, on assiste ici à la rencontre entre une motricité masculine et une muqueuse féminine, comme si l'instrument mâle, désigné en latin, était lui-même dépourvu de peau. Pourquoi un tel silence sur l'éventualité d'une peau masculine, pourquoi ce blanc textuel? L'anatomie ne pouvant fournir aucune réponse, puisqu'elle semble envelopper l'homme aussi bien que la femme dans le même revêtement cutané, des effets d'éclairage indirect pourront se produire si on interroge la mythologie, trop souvent réduite, dans l'investigation analytique, à ce qui vient nourrir le thème œdipien. Or un héros beaucoup plus populaire en Grèce qu' Œdipe, Héraklès, offre une trajectoire au sein de laquelle affleure le débat avec une peau-vêtement. Nicole Loraux insiste en effet sur l'ambiguïté du héros grec; s'il arbore des
5. Ibid., p. 148. G. W. V, p. 112.

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Le vêtement

emblèmes de virilité paroxystique, entre autres la massue, il n'en présente pas moins une sensibilité particulière aux vêtements; la peau de lion, bien que mettant sur la voie d'une exigence d'enveloppement, se situe dans le prolongement de l'imaginaire héroïque. Plus énigmatique est l'offre, du fait d'Athéna voulant récompenser les hauts faits du héros, d'un pépios :
« Que peut bien faire Héraklès d'un pépios ? interroge

N. Loraux. Car, pour toute la tradition grecque, le pépios "pièce d'étoffe, voile, robe", est le vêtement des femmes - et parfois des barbares (ce qui, aux yeux d'un Grec, n'est pas contradictoire) »6. Or le rapport à une peau substitutive, habit donné par une femme, se rejoue à la fin des Trachiniennes, au moment où Héraklès a revêtu la tunique offerte par Déjanire et trempée dans le sang du centaure Nessos. Sophocle attribue alors à ce «vêtement de mort tissé par les Erinyes» un pouvoir de dévoration : «Appliqué à mes flancs, il dévore ma chair jusqu'à l'os, il imprègne et ronge les artères de mes poumons. Il a déjà bu tout mon sang frais, et je sens mon corps qui
s'effondre, vaincu par la mystérieuse étreinte» 7.

Étrange vêtement qui a le pouvoir, analogue à celui qui est attribué aux Erinyes après le crime d'Oreste, de dévorer celui qui est captif de lui. Vêtement-bouche, vêtement-ventre vindicatif. Le terme d' « étreinte» indique d'ailleurs la dimension d'accouplement infernal avec le vêtement, comme si une matrice archaïque en venait à se refermer sur sa proie. Traitant du même thème, le texte d'Ovide, dans les
6.Les Expériences de Tirésias, Paris, Gallimard, 1989, p. 154. 7. Les Trachiniennes, GF/Flammarion, éd. de 1964, p. 212. 24

La peau et le partage sexué

Métamorphoses, va dénuder cette logique archaïque qui travaille en deçà de la séparation entre corps ou éléments distincts:
«Sans retard, il s'efforce de déchirer la tunique meurtrière; là où elle est arrachée, elle arrache la peau (qua trahitur trahit ille cutens) et, fait horrible à rapporter, ou elle reste collée aux membres, résistant aux tentatives faites pour l'enlever, ou elle met à nu les chairs déchirées et les os gigantesques »8.

Assumant la double fonction de l'objet et de l'agent, le vêtement ne vient pas s'ajouter au corps pour le compléter, il est en fait inséparable de lui, responsable de l'équivalent d'un rapt identitaire; le rapport à lui ne peut alors qu'être persécuteur, comme si le vêtement s'interposait pour rendre impossible toute tentative de séparation, de décollement. Que représente le vêtement pour se trouver porteur de menaces aussi radicales? Didier Anzieu se réfère à l'expression «pie-mère », dérivé de «peau-mère», pour souligner la corrélation qu'instaure l'inconscient entre l'enveloppe cutanée et le premier habit dans lequel se serait glissé tout enfant dans la traversée de son existence prénatale. Toutes les menaces dont se trouve chargée la mère archaïque, dont la figure des Erinyes est l'une des représentations possibles, vont ainsi être déplacées sur la fonction de l'habillage. D. Anzieu analysera un certain nombre de valeurs positives attachées à une enveloppe jouant un rôle essentiel dans la construction du narcissisme. Ne seront essentiellement suivies ici que les pistes qui permettent de cerner le rapport entre l'enveloppe et la bipartition sexuée. La méfiance à l'égard de la tunique originaire ferait-elle
8. Les Métamorphoses IX, vers 66-69, GFlFlammarion, éd. 1964, p. 234. La traduction Chamonard, aux Belles-Lettres, propose: «Là où elle s'arrache, elle arrache la peau. » (t. II, éd. 1899, p. 98). Tf. modifiée.

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Le vêtement

partie intégrante de l'identité culturelle qui est dévolue au masculin? L'étude conduite par Thomas Laqueur dans La Fabrique du sexe éclaire indirectement cette investigation, étude d'autant plus intéressante qu'un clivage s'y dessine entre la leçon théorique qui se dégage, celle d'une anatomie unisexe avant la connaissance de l'ovule, et les figures qui offrent ce qui semble n'être qu'une illustration. Sont ainsi produites des planches extraites de l'étude anatomique réalisée par Juan de Valverde en 1560. Une planche sera retenue, celle de la figure 10, «figure classique de l'écorché qui nous présente sa peau en même temps que sa musculature »9 et mettant en scène un corps masculin qui exhibe, au bout de son bras, l'ensemble de sa peau arrachée, pour pointer une dague de l'autre main. La figuration s'inspire du tableau de Michel-Ange représentant St Barthélémy sur le plafond de la Chapelle Sixtine. La gestualité arrachante et exhibante entre étonnamment en résonance avec celle qui est présente en filigrane dans le texte de Freud: absence de peau sur le corps masculin, corrélation entre l'érotique mâle et la passion du reissen (arracher). Si, dans le texte de Th. Laqueur, on s'arrête aux figurations de l'anatomie féminine, on rencontre des créatures derrière lesquelles un tissu dessine la forme d'une coquille ou d'une mandorle; la femme serait ainsi située dans un enveloppement creux; le corps lui-même n'est d'ailleurs pas celui d'un écorché, il a conservé sa peau, exception faite de la région génitale découverte par l'enquête anatomique. La créature de la figure 16 énonce elle-même la leçon: « Voyez combien le col de la matrice ressemble au membre viril» : les formes délivrées par le dessin se correspondent parfaitement, la seule différence repérable étant celle du creux et du relief. Là où l'anatomie semble imposer une totale surimpression, c'est la rhétorique liée au port du vêtement - se lover à l'intérieur de lui, l'arracher en l'exhibant loin de soi - qui
9. Th. Laqueur, La Fabrique du sexe, Paris, Gallimard, 1991. 26

La peau et le partage sexué impose une différence située au niveau du gender. Un abîme se creuse ainsi entre la leçon anatomique et l'instauration d'une différence qui repose sur des impératifs spéculatifs: à I'homme est confiée l'activité, le geste vers le dehors, l'annonce offensive se figeant en une érection statufiée; la femme, quant à elle, semble préposée à la réceptivité, à la garde de l'intériorité; son vêtement dessine le creux qu'elle est censée symboliser. L'ablation de la peau masculine vient ainsi protéger l'homme contre une atteinte qui proviendrait de l'extériorité. Protection qui est l'envers d'un interdit: tout entier offensif, trouvant son paradigme dans la motricité, il ne doit pas se laisser toucher. Or

l'exposition au toucher venant de l'autre ne fait qu'un avec
l'exposition à la séduction. En effet, au moment où Freud revient sur l'abandon de sa neurotica, sa théorie de la séduction, pour reconnaître l'existence de séductions réelles, il situe son étude dans le cadre de la trajectoire décrite par le destin féminin; les deux textes tardifs qui traitent de «La féminité» et de « La sexualité féminine» confient le corps de la petite fille à des mains maternelles inévitablement séductrices. Le petit garçon échapperait-il à ces mêmes soins? La théorie semble assumer ici une fonction conjuratoire.
Le vêtement, arme de séduction Qu'il s'agisse de la signification attachée à la peau ou au vêtement, la réflexion se déploie au sein de la même problématique: un être authentique, un véritable sujet assumant une position d'agent autonome, ne peut qu'être affecté de désquamation, se présenter délesté de ce qui pourrait faire de lui un être sensible, exposé aux séductions de l'extériorité. S'ensuit un glissement par lequel en viennent à se superposer vêtement et superficialité, comme si ce qui fait fonction d'enveloppe était pris dans le système 27