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LE XXIEME SIECLE : AVEC OU SANS LA FRANCE ?

De
240 pages
En ce début de XXIème siècle, qui s'annonce impénétrable mais qui ne sera manifestement pas paisible, comment ne pas s'interroger sur ce qu'il sera, et sur ce que seront la place, le rôle et les chances de la France ? Notre état, recordman du chômage parmi les " grands " d'Europe, voit ses élites se délecter à des querelles politiciennes tout en pervertissant ses institutions. Ils abordent les prochaines échéances de ce XXIème siècle avec un remarquable manque de dynamisme et d'imagination, dans un contexte de " pensée unique ", qu'il s'agisse de l'économie ou de la défense. Cependant, les solutions ne sont nullement hors de portée.
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LE xxr SIÈCLE:
AVEC OU SANS LA FRANCE?

L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5336-8

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Jacques JESSEL

LE XXIe SIÈCLE: AVEC OU SANS LA FRANCE?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

AVANT-PROPOS

LE XXIème SIECLE?

il est déjà là!

Le vingtième siècle avait fait une fausse entrée, marquée dans les annales parisiennes par les tourbillons de l'Exposition Universelle, illustrée par les décors exubérants de 1'« art nouveau» qui remettait à la mode les sinuosités d'un baroque renouvelé, plus végétal, plus alangui, allié aux teintes claires et gaies du Charles X, et qui rejetait les lignes droites, les raideurs et les couleurs sinistres d'un pseudo-classicisme à bout de souftle. C'était ce que plus tard on appellerait la Belle Epoque, et qui ne l'était que pour quelques-uns. En fait c'était le XIXème siècle qui se survivait, ce siècle qui avait commencé avant son heure, un certain 14 juillet 1789, et qui n'en finissait pas de s'achever. Il avait surgi dans un grand élan d'enthousiasme, préparé par des décennies d'effervescence intellectuelle et par les réflexions d'une pléiade de penseurs cherchant à extirper la France et avec elle le monde dit civilisé du carcan d'institutions qui avaient jadis fait leurs preuves, mais qui ne répondaient plus aux besoins de la société, et que nul n'avait

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su ni voulu réformer. Ceux qui eurent la charge de mettre en oeuvre ces réflexions et ces préceptes du Siècle des Lumières ne s'étaient pas montrés à la hauteur des penseurs dont ils prétendaient s'inspirer. Après avoir élaboré quelques beaux textes, dont la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, ils avaient plongé le pays dans le désordre, puis la terreur et le sang. Le tout avait abouti à un régime autoritaire et guerrier, qui avait conquis presque toute l'Europe, dans une extraordinaire confusion des genres, la liberté et l'abolition du système féodal servant de paravent à la mise en place d'un empire tentaculaire. Les peuples ainsi « libérés» et leurs princes inquiets avaient fini par se grouper en une formidable coalition qui mit à terre cet empire, et s'empressa de juguler les idées de liberté et de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, disséminées par lui à travers l'Europe, pour en revenir aux formules anciennes de marchandages entre souverains et d'échanges de provinces, pesées au nombre de « sujets». Ce monde ainsi « restauré» dans un formidable effort de retour en arrière allait provoquer l'admiration, cent cinquante ans plus tard, du penseur et acteur politique Henry Kissinger citoyen de fraîche date des Etats-Unis- qui ne semble guère avoir perçu combien cette «Restauration» allait à contresens de la Révolution, réussie, de la nation américaine. Toujours est-il que cette prétention des princes à vouloir inverser le cours du temps allait engendrer, tout au long du siècle, des soubresauts en chaîne, avec tantôt des révoltes avortées, comme en Espagne, en Pologne, en Hongrie, en Russie, tantôt des révolutions réussies, comme en Belgique, en Grèce, en Serbie, etc... En même temps, ce monde civilisé connaissait un autre bouleversement, celui de la révolution industrielle, qui modifiait en profondeur la structure de la société, et posait en termes inédits le problème des rapports sociaux entre des partenaires

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inconnus de l'ancien régime. Dans ce monde nouveau, auquel les anciennes règles de conduite ne trouvaient plus à s'appliquer, et qui n'avait pas encore su s'en donner de nouvelles, dans cette société de capitalisme sauvage, des forces s'afITontaient, dont on ne savait si elles finiraient par s'entendre ou si, au contraire, l'une d'entre elles détruirait l'autre. Des philosophes s'en mêlèrent, qui inventèrent des formules prêchant la conftontation, et la destruction du capitalisme au profit d'une appropriation collective des moyens de production. C'est au milieu de ces antinomies que les sociétés occidentales achevaient le XIXème siècle, même si, par le jeu des institutions parlementaires encore balbutiantes, ou par l'autorité d'un Bismarck, quelques points d'entente se dégageaient, mettant en oeuvre, dans cette jungle du monde du travail, les premières règlementations sociales. Ce XIXème siècle finissant, la France le vivait dans un étonnant mélange de sentiments et d'actions contradictoires, non seulement dans le domaine économique et social, mais aussi dans les autres secteurs de la vie nationale. Restant sous le coup d'une défaite militaire cuisante, conséquence logique d'une totale impréparation, le pays s'apprêtait à une revanche, toutes les classes de la société communiant dans un patriotisme réel et cocardier. Ce qui ne les empêchait de s'adonner à des querelles fratricides, qui parfois étaient bien près de mettre en péril la cohésion nationale, et dont les temps forts furent l'affaire Dreyfus, puis la séparation de l'Eglise et de l'Etat... Enfin, avec quatorze ans de retard sur le calendrier, le XXème siècle fit son entrée, ponctuée à coups de clairons et de canons: une guerre qui, grâce aux moyens de destruction modernes et à une stratégie dynamique et offensive, ne durerait que quelques mois, et qui se traîna au long de quatre années sanglantes. Si mal commencé, ce siècle allait continuer de même. Après une victoire longtemps hésitante et payée au prix fort

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d'une hémorragie sans précédent, les démocraties occidentales, victorieuses mais affaiblies, menées par des élites sans vision et des hommes sans caractère, ne surent ni bâtir, ni maintenir une paix solide. Ce ne fut qu'une trêve. Avant même qu'elle intervienne, une révolution avait éclaté dans le plus vaste des pays belligérants, la Russie; dans la violence un régime était né, qui prétendait mettre en pratique les préceptes édictés au siècle précédent par Karl Marx, prophétisant la fin des nationalismes et du capitalisme, au nom de l'internationalisme prolétarien. Dans l'Allemagne, vaincue mais à peu près intacte, la crise économique s'ajoutait aux ITustrations de la défaite et un autre totalitarisme voyait le jour, rêvant à haute voix de revanche et d'hégémonie au nom de la race. Le conflit qui couvait reprit, après une pause d'à peine vingt ans, encore plus féroce et plus meurtrier que le précédent. Il en résulta une paix armée où deux mondes, le capitaliste et le communiste, s'affiontaient en une colossale compétition, qui pourtant ne dégénéra jamais en conflit ouvert, sauf sur les marges -en Corée et au Vietnam- et avec des moyens limités et exclusivement « conventionnels». Mais en dehors de la zone que couvrait le jeu subtil de la dissuasion nucléaire, la violence ne cessait de se manifester, provoquant, en un peu moins d'un demi-siècle, des dizaines de conflits et des millions de morts. Ainsi, ce XXème siècle qui avait fait une fausse entrée, se prépare-t-il à faire une fausse sortie! En effet, bien des observateurs, se fondant uniquement le calendrier, attendent encore l'avènement du XXIème siècle... alors qu'il vient déjà d'arriver, en fanfare, avec onze ans d'avance! La guerre froide régnait depuis plus de quatre décennies, lorsqu'un nouveau dirigeant de l'URSS voulut réformer celle-ci et, à cette fin, instaurer une nouvelle ère de détente et de désarmement avec l'Occident. Or, voici que ce processus lui échappait des mains... le 9 novembre 1989 le mur de Berlin s'effondrait, entraînant dans

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sa chute, non seulement le régime est-allemand, mais encore tout l'empire que Staline avait créé sur son glacis occidental. Puis, en à peine deux ans, le régime soviétique lui-même s'écroulait. Cette cascade d'évènements prit tout le monde de court, chefs de gouvernements, hommes politiques, politologues prétendant jeter sur les évènements contemporains le regard dépassionné des historiens de demain, journalistes toujours aux aguets des faits nouveaux et soucieux de les expliquer, sans toujours les comprendre. Tel penseur que l'énormité et l'inattendu de ces évènements avait fait tomber de sa chaise, concluait doctement que le temps s'était arrêté, que c'était « la fin de I 'Histoire». C'était le contraire: l'Histoire, presque immobile pendant des décennies, venait de donner un fantastique coup d'accélérateur et de jeter le monde, avec onze ans d'avance, dans le XXIème siècle! Ainsi, le XXème siècle s'est clos prématurément, après seulement 75 ans d'existence. Gardera-t-il la réputation sinistre d'être le plus sanglant depuis la Guerre de Cent Ans et ses épidémies de peste noire, ou depuis la Guerre de Trente ans qui dépeupla pour longtemps le centre de l'Europe? Ironiquement, il s'achève tandis que s'éteignent les lampions du Bicentenaire de la Révolution ftançaise. Naissant sous de tels auspices, peut-être le XXIème siècle saura-t-il combler les espoirs qui avaient été placés dans cette Révolution, et qui, dans les faits, ne se sont concrétisés que lentement et partiellement... Au lendemain de ces évènements, bouleversants dans toute l'acception du terme, nombreux étaient ceux qui interprétaient l'effondrement du système soviétique comme la victoire incontestable du monde occidental et de ses conceptions économiques et politiques. Ainsi donc les entités nationales émergeant du chaos post-soviétique viendraient tout naturellement, après quelques soubresauts, s'aligner sur les pays occidentaux en adoptant leurs institutions et leur mode de vie. Avec un recul d'à peine quelques années, cette

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interprétation parait bien discutable. Car, si quelques-uns de ces pays font des progrès réels vers la démocratie libérale et l'économie de marché, d'autres continuent d'aller à la dérive et, pour l'instant, rien ne prouve que les évolutions qu'ils connaissent soient irréversibles. L'affaire est encore moins probante en ce qui concerne le plus important d'entre eux, la Russie. En fait, ce qu'il faut admettre, c'est qu'à l'Est a surgi en 1989 une grande et réelle révolution, mais que celle-ci n'en est qu'à un stade premier de son déroulement. Il est impossible de prédire combien de temps sera nécessaire pour qu'elle s'achève et parvienne, réussie ou non, à une nouvelle situation d'équilibre stable et durable. Nul ne peut donc dire quand ce processus révolutionnaire prendra fin, ni quel sera son point d'aboutissement. Il convient aussi de se demander si ce séisme subi par l'est ne va pas avoir des conséquences, peut-être tout aussi imprévisibles, à l'ouest du continent. Enfin, il est opportun de chercher à savoir si, à cet effondrement du monde soviétique n'est pas en train de répondre un bouleversement, peut-être moins brutal, mais tout aussi profond, du monde capitaliste. Car toute une série de données, jusqu'ici fondamentales pour les structures et l'équilibre interne de l'Occident, se trouvent radicalement modifiées. Notre pays est particulièrement affecté par ces facteurs de déstabilisation: un marasme économique persistant qui engendre des taux de chômages plus élevés que chez ses principaux partenaires et une «ftacture sociale» sans précédent, tandis qu'au dehors il subit une considérable perte de poids et de prestige. En ce début de XXIème siècle, qui s'annonce impénétrable mais qui ne sera manifestement pas paisible, comment ne pas s'interroger sur ce qu'il sera, et sur ce que seront la place, le rôle et les chances de la France?

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CHAPITRE I

La France, à reculons dans ce XXlème Siècle?

Jusqu'en 1989, François Mitterrand, qui présidait aux destinées de la France depuis 1981, et qui venait d'être triomphalement réélu, avait mené une politique extérieure s'inscrivant, pour l'essentiel, dans le sillage de ses prédécesseurs, qu'il s'agisse de la sécurité, des rapports est-ouest, de l'amitié franco-allemande ou des relations avec le Tiers-Monde. Ce qui contrastait avec l'étonnant effort de politisation entrepris dès son arrivée à l' Elysée, et qui touchait l'ensemble de la fonction publique, à un degré sans précédent dans l'histoire de la 5ème République, comme aussi de la 4ème. Concernant la politique extérieure, cette volonté de faire de l'outil diplomatique un instrument dévoué au pouvoir, non par pur et simple loyalisme, mais par orientation politique et partisane, ne semblait guère se justifier, s'il s'agissait, avec quelques nuances de présentation et de langage, de continuer la même politique. Mais cette politisation présentait, à terme, le risque de ne disposer plus que d'un outil partisan et courtisan, plus soucieux de donner au pouvoir les informations et les vues

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que celui-ci souhaitait, plutôt que celles qui rendaient compte de la réalité du monde tel qu'il est et non tel qu'on le rêvait sous les lambris élyséens. Durant le premier septennat, cet inconvénient n'était guère apparu aux observateurs, et encore moins aux bénéficiaires du nouveau système, diplomates amateurs ou professionnels, gratifiés de mesures de nominations, d'intégration et d'avancement remarquables, que -bien entendu- eux-mêmes et leurs amis attribuaient à leurs seuls mérites. Pourtant, le chroniqueur diplomatique du journal le Monde avait, en son temps, signalé le malaise qui, de ce fait, s'était instauré au Quai d'Orsay; mais il ne fut guère entendu. Les inconvénients n'allaient pas tarder à apparaître, lorsque le monde -si stable depuis presque un demi-siècle, englué qu'il était dans cet affiontement immobile entre l'Est et l'Ouestse mit à vaciller, sous l'effet inattendu et brutal du séisme politique qui ébranlait le monde communiste européen. La première grande secousse, de magnitude 9 dans l'échelle de Richter politique, eut lieu dans la soirée du 9 novembre 1989, entraînant la chute du Mur de Berlin... A partir de là, en quelques poignées de semaines et de mois, s'accomplit ce qui avait paru impensable, surtout à court terme, et que seuls quelques utopistes rêvaient de voir se réaliser dans un avenir indéfini et lointain: la disparition de l'état communiste estallemand et la dislocation de l'empire créé par Staline au lendemain de 1945. Tandis que tous tenaient pour impossible l'effondrement de l'Union Soviétique. Si tous les dirigeants occidentaux furent pris de court, ceux d'entre eux qui avaient l'étoffe d'hommes d'état surent rapidement saisir le sens et la portée des évènements auxquels ils se trouvaient confrontés pour tenter de les orienter dans le sens qui leur paraissait le plus conforme à la défense des intérêts nationaux de leurs pays respectifs, ou à tout le moins, pour s'y

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adapter et éviter de se trouver en porte-à-faux avec une réalité désormais mouvante. Hélas pour elle, la France allait être particulièrement mal partagée dans les diverses crises particulières qui marquèrent les phases successives de cette gigantesque Révolution, car celui qui avait entre les mains les destinées du pays allait se signaler par une succession de jugements erronés et de décisions à contresens. 1989: problème allemand, ou problème Mitterrand? Dès le moment où se posa le problème de l'unification de l'Allemagne, c'est-à-dire dès la chute du Mur de Berlin, Mitterrand ne mesura pas la force du mouvement unitaire, ni l'état de délabrement du géant soviétique et son incapacité à maintenir sa conquête. Certes, tous les dirigeants occidentaux furent surpris par la chute de ce Mur, et n'en saisirent pas immédiatement la portée. Pourtant, lorsqu'il avait été construit, en août 1961, il avait été l'ultime moyen de sauver un régime aux abois, sans substrat populaire ni national et en train de se vider de sa substance. La disparition de cette indispensable protection pouvait-elle signifier autre chose que la mort du régime qui s'abritait derrière elle? Pourtant, surtout en France, politiciens, apparatchiks et diplomates se leurraient, acceptant sans hésiter ce que la propagande est-allemande n'avait cessé de proclamer contre toute évidence, à savoir la naissance d'une véritable « nation» est-allemande désireuse de persévérer dans l'être. Comment ne pas évoquer, exception remarquable, l'opinion de Dominique Moïsi, directeur-adjoint de l'Institut Français de Relations Internationales, qui -dès l'automne de 1989- avait perçu les changements en gestation en Allemagne et en Europe? En effet, le 25 septembre 1989 il publiait dans l'International Herald Tribune, un article prémonitoire, annonçant le rapprochement entre Europe de l'Est et de l'Ouest, «autour

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d'une Allemagne unie ». Soulignant combien l'entreprise où se lançait Gorbatchev faisait de celui-ci un apprenti-sorcier, et rappelant le caractère artificiel de l'Etat est-allemand, qu'illustraient à nouveau les départs massifs vers la République fédérale, Moïsi dénonçait par avance «la futilité de toute tentative en vue de prolonger une division injustifiée». Cette perspicace analyse resta isolée et ignorée, notamment de l'Elysée, dont le locataire allait, au contraire, s'acharner dans cette « tentative futile ». D'où, quatre semaines après la chute du Mur, cette démarche insensée à Kiev où il fut le jouet de Gorbatchev, qui -cherchant encore à éluder l'inévitablel'encourageait à rendre visite à la RDA chancelante, mais qui prudent- se refusait à l'y accompagner. Puis cette démarche, plus insensée encore, à Berlin-Est, où le Président français s'efforçait de maintenir en vie un régime moribond, que son maître soviétique abandonnait déjà! Et quand son interlocuteur estallemand - comme le révèlera, six ans plus tard, la publication des comptes-rendus- évoquait la possibilité d'une négociation réunissant les deux gouvernements allemands et les quatre Puissances investies, depuis 1945, de responsabilités particulières sur l'ensemble de l'Allemagne, c'est Mitterrand qui se dérobait. Lors du dîner officiel clôturant cette visite, il déclarait dans son toast: «la France et la RDA ont encore un long chemin à faire ensemble»! Trois mois plus tard, les électeurs est-allemands manifestaient leur désir de se fondre dans la République fédérale, et neuf mois après ce mémorable voyage et ces propos infortunés, la RDA cessait d'exister. Du côté allemand, on fut considérablement agacé et inquiet de cette attitude du Président français, comme l'évoquera, un peu plus tard- mezzo voce- le conseiller diplomatique du chancelier Kohl, Horst Teltschik, dans un livre consacré à cette période cruciale de l'histoire. Mais on se garda

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bien de récriminer, car la négociation s'amorçait et on ne voulait pas indisposer l'Elysée, afin d'éviter tout ce qui risquerait de la rendre plus ardue. Pourtant, pendant des années, Mitterrand, et plus encore ses conseillers et confidents les plus proches - Attali, Védrine, etc... - allaient mettre leur zèle à justifier la ligne de conduite présidentielle, affirmant que l'avenir lui donnerait raIson. La question serait peut-être tombée dans l'oubli, si elle n'avait été ravivée, en 1996, par la volonté même de Mitterrand et la publication posthume de son ouvrage: «De l'Allemagne. De la France ». Curieux texte, qui montre à quel point ces reproches lui pesaient et combien il tenait à leur apporter une ultime réfutation. Etrange plaidoyer, où l'on retrouve tout entier le personnage, avec ce talent à modifier les faits, à inverser les rôles, bref à réécrire l'histoire. Comme s'il ignorait que d'autres avaient vécu les mêmes évènements, avaient accès aux mêmes sources et témoigneraient à leur tour. Pensait-il par ce plaidoyer convaincre l'Histoire comme on subjugue un jury d'assise? Toujours est-il que, pour faire bon poids, il explique son engagement en faveur de l'unité allemande par son admiration de la Prusse, et de son souverain éclairé, Frédéric II; il laisse même entendre que cet engagement remonterait à l'immédiat aprèsguerre, plus précisément à la décision prise en 1947 par les Quatre Puissances d'abolir l'Etat prussien, et même à 1945, époque où -rappelle-t-il- de Gaulle était favorable à la division de l'Allemagne! Bien entendu il s'abstient de citer les propos que lui-même aurait tenus en ce temps-là, pour expliciter cette prise de position, si remarquable par sa précocité autant que par sa motivation. Il est vrai qu'il se place sous l'invocation de Voltaire, se référant à ce que celui-ci avait dit et écrit à la veille de son arrivée ou dans l'euphorie des premiers jours à Berlin, mais non aux torrents de fiel qu'il déversa, pendant longtemps, après son départ précipité et agité de la capitale prussienne!

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Bien d'autres points de ce plaidoyer pro domo mériteraient examen. Ainsi, peut-on noter un coup de pouce au calendrier, qui avance de plusieurs semaines l'exode massif des jeunes Allemands de l'Est à travers la Hongrie, ce qui change totalement la portée des propos qu'il tient à Gorbatchev le 5 juillet 1989 au sujet d'une éventuelle réunification... Ailleurs, une citation tronquée des Mémoires du général de Gaulle donne au lecteur non averti l'impression qu'en 1960 celui-ci est encore partisan d'une partition de l'Allemagne... Enfin, distribuant le blâme et l'éloge aux hommes politiques français, il félicite chaleureusement Jacques Chirac pour avoir, dès le 13 décembre 1989, affirmé qu'il fallait non seulement se dire favorable à l'unité allemande, mais apporter à celle-ci un « soutien» actif, en l'assortissant de conditions quant aux frontières et à l'ancrage à l'Ouest. Il omet seulement de dire que cette prise de position correspondait en tous points au programme énoncé par de Gaulle, dans sa conférence de presse du 4 février 1964, et il a complètement oublié que, huit jours après les propos tenus par Chirac, il est allé, lui Mitterrand, faire l'inverse à Berlin-Est. Comme pour couronner ce plaidoyer, il accable de sarcasmes Giscard d'Estaing pour avoir déclaré, le 10 novembre 1989 (Ie mur de Berlin était tombé la veille) qu'il convenait de subordonner l'unité allemande à la création préalable d'une Europe fédérale. Car, fait-il valoir: «Je n'étais pas insensible à l'argument, loin de là. Mais j'avais à traiter l'Histoire telle qu'elle se faisait et non telle qu'elle se rêvait». Jolie phrase. Or que disait-il lui-même, un mois après Giscard et ayant donc eu le temps de la réflexion? « La sagesse consisterait à développer et à renforcer les structures de la Communauté avant toute autre démarche». Et, au journaliste qui insiste et lui demande s'il donne la priorité à l'unité allemande ou à l'unité européenne, il répond: «Le renforcement de la Communauté passe en premier »... Ainsi donc, ses critiques d'outre-tombe les plus

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virulentes vont à celui qui, au moment des faits, exprimait une position identique à la sienne! Peu après la sortie de ce livre, divers témoignages sont venus le situer à sa juste valeur, celle d'un plaidoyer plus tortueux qu'habile, et en fin de compte, peu convaincant, mais révélateur de la plaie ouverte qu'ont laissée à son auteur sa dérive au plus fort de la crise de la réunification, et le fait qu'il a, en réalité, raté le train de l'Histoire. Il y eut notamment la publication du compte-rendu de la visite à Berlin-Est, retrouvé dans les archives de la RDA; tandis que, dans l'interview accordée au Nouvel Observateur, le 29 février 1996, Felipe Gonsalez, se référant aux propos tenus par Mitterrand au Conseil Européen -en décembre 1989- en conclut que celui-ci « cherchait à retarder l'inexorable ». Quant au principal argument invoqué, tant par le Président que par son entourage pour justifier son attitude, à savoir la nécessité d'une reconnaissance explicite et préalable des ITontières orientales de l'Allemagne, elle mérite une remarque: ces ITontières ne concernent pas que la Pologne, mais aussi la République tchèque, et -après la réunification- des difficultés surgirent à ce sujet entre Bonn et Prague. Or, de cet aspect du problème, la France n'est pas innocente, puisqu'elle signa les accords de Munich. Le fait que les quatre Puissances aient depuis longtemps convenu de se référer aux ITontières de l'Allemagne au 31 décembre 1937, donc d'avant les accords de Munich, suffit-elle à effacer l'un des actes les plus condamnables de la diplomatie ITançaise? La négociation 4+2 sur la réunification n'était-elle pas la bonne occasion pour formuler une répudiation solennelle, de portée internationale, ce qui n'avait pas été fait jusque-là, puisque la dénonciation formulée par le général de Gaulle en 1942 émanait d'une autorité «morale », certes, mais non pas constitutionnelle ni internationalement reconnue? En janvier 1997 l'Allemagne unifiée et la République tchèque ont posé les actes et fait les gestes nécessaires au sujet

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de cette trontière; la France aurait pu, sept ans plus tôt, engager ce mouvement. En fait, dans cette même interview, Felipe Gonsalez, interrogé quant à la signification qu'il attribue à cet aspect de la doctrine mitterrandienne, répond laconiquement: « Je crois que c'est une réflexion a posteriori ». Encore plus éclairant est le fait que, surmontant ses hésitations, le chancelier Kohl a lui-même évoqué ses souvenirs sur cette période cruciale, souvenirs publiés en octobre 1996 sous le titre: «Je voulais l'unité de l'Allemagne ». Malgré les liens d'amitié qui le liaient au Président fTançais, et la reconnaissance qu'il lui portait pour son action d'avant 1989 en faveur de l'amitié fTanco-allemande, ainsi que pour son discours de 1983 devant le Bundestag sur l'affaire des Pershing, Kohl n'hésite pas à évoquer ce lâchage par son ami lors des évènements de 1989-90, tout en rejetant la responsabilité sur l'entourage de celui-ci: «Le Président trançaisn'a pas eu d'abord de stratégie claire sur la question allemande, mais il se trouvait avant tout sous l'influence de son Ministre des Affaires Etrangères, Roland Dumas.» Et le chancelier d'ajouter qu'à l'inverse des « gens normaux », en France, le Quai d'Orsay et la classe politique parisienne tenaient l'unité allemande pour « non souhaitable». Selon lui, dans la poitrine de Mitterrand battaient alors deux coeurs: « L'un était pour les exigences révolutionnaires telles que les exprimaient les gens en RDA; l'autre, pour la France, son rôle et son rang dans le cas d'une réunification de l'Allemagne». Il est exact qu'un sondage effectué à la fois en France et en République fédérale en septembre 1989 avait montré que les Français étaient plus favorables à la réunification que les Allemands de l'Ouest euxmêmes. Comme l'indiquait récemment l'ancien conseiller diplomatique du chancelier, celui-ci avait été «profondément déçu» par le malencontreux voyage présidentiel à Berlin-Est, et selon les confidences d'Helmut Kohl lui-même, ses relations

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personnelles avec Mitterrand furent mises à rude épreuve du fait de cette visite. De sorte que, au rang des «meilleurs amis de l'Allemagne» durant cette phase décisive, il n'est pas étonnant que Kohl cite Georges Bush et Mikhaïl Gorbatchev, ainsi que les premiers ministres espagnol et irlandais, mais non son «ami» Mitterrand, qui lui fit faux bond au moment crucial. En même temps le chancelier explique la part active que prit le Président américain dans la négociation, notamment par ses rencontres bilatérales avec le dirigeant soviétique. A contre-pied, bien entendu, de la réunion de Kiev! Voilà qui remet à sa place le plaidoyer posthume de l'ancien Président français... Un résultat, en tout cas, est clair, du moins à l'extérieur de l'Hexagone: avant 1989, en Europe occidentale, l'Allemagne était le N° 1 économique, et la France le N°l politique, après l'unification, l'Allemagne occupe la première place dans les deux domaines, même si Paris prétend le contraire. Le seul homme politique ftançais qui semble s'en être aperçu est peut-être Giscard d'Estaing qui, un jour, fit allusion à ce qui aurait pu être « si la France avait su prendre la tête du mouvement ». Bien entendu, les fidèles, ceux qui, à l'époque, participèrent activement à la conception et à la mise en oeuvre de ces actions erronées, ne manquent pas, dans les ouvrages qu'ils publient, de trouver toutes sortes d'explications et de justifications, entamant ainsi cette oeuvre d'hagiographie qui se développe, en vue de créer un véritable «mythe ». C'est ce que tente Hubert Védrine dans son livre « Les mondes de François Mitterrand », dans lequel il fait valoir que, grâce à sa profonde connaissance de l'histoire, Mitterrand aurait eu sur ses partenaires un avantage faisant de lui le meilleur timonier pour la France et pour l'Europe dans cette phase délicate et décisive. Analysant cet ouvrage dans le Financial Times du 14 septembre

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1996, Dominique Moïsi résume la réalité en une formule limpide: «L'obsession de Mitterrand vis-à-vis de l'histoire l'a empêché de saisir le présent ». Il est d'ailleurs à noter que la France officielle venait de passer le plus clair de l'année à commémorer le « 89 » d'il y avait deux siècles, ce qui l'aida sans doute à rater le « 89 » du temps présent! Quant à Roland Dumas, dans son livre «Le fil et le pelote », il fait encore mieux. Prenant prétexte de la déclaration par laquelle Mitterrand, en février 1986, se disait prêt à consulter le chancelier allemand avant un emploi éventuel d'armes nucléaires ffançaises « sur le territoire allemand », formule que Paris et Bonn s'accordaient à interpréter comme incluant «les Laender de l'Est », il en conclut hardiment que «c'était admettre, bien avant l'heure, la réunification allemande ». L'affirmation est énorme. Tient-elle la route? En 1986, nul -ni à l'Est, ni à l'Ouest- ne niait le caractère « allemand» de la RDA, et l'on évoquait de part et d'autre, les deux Etats allemands; l'Ostpolitik menée par la République fédérale depuis 1969 se fondait d'ailleurs sur le principe selon lequel il existait en Allemagne une Nation et deux Etats. La formule de 1986 s'incrivait donc dans cette ligne, provisoire certes, mais non dans celle que lui assigne après coup l'ancien ministre des Affaires étrangères et qui ne «colle» guère avec les démarches mitterrandiennes de décembre 1989. Tout aussi remarquable est la description par Dumas du processus de réunification proprement dit. Alors, écrit-il, lui-même et son collègue ouestallemand avaient «joué cette participation à quatre mains, sans davantage de fausses notes que Cortot interprétant Chopin». Formule harmonieuse s'il en fut. Et pour éliminer les couacs, quoi de plus simple que de les ignorer, de sorte qu'on ne retrouve aucune trace, dans ce récit, des voyages présidentiels à n Kiev et à Berlin-Est. Trou de mémoire de Monsieur Dumas? Confiance absolue dans la naïveté ignare du lecteur? Ou

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conviction que plus une omission est énorme, plus elle a de chance d'être acceptée? Quant à la réalité des faits et à sa perception par notre partenaire allemand, il n'est que de se référer au jugement porté par le chancelier Kohl, notamment à propos de Roland Dumas, même s'HIe charge un peu trop, pour épargner son « ami » Mitterrand. Au fond, ces divers aspects de l'hagiographie mitterrandesque finissent par être comiques, et c'est bien ainsi qu'ils sont perçus à l'étranger, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. L'inquiétant, c'est que cette littérature puisse fleurir en France et y parattre crédible auprès d'une opinion se prétendant douée d'esprit critique, celui-ci ne résistant manifestement pas au bombardement médiatique qui lui est infligé. S'agit-il là d'autre chose que de «désinformation »? N'est-il pas essentiel, dans l'intérêt de la France et de l'Europe, que soit relégué au rang des légendes et des contrefaçons, le mythe que l'entourage du défunt président s'évertue à bâtir? La perestroïka et la mort de l'URSS: comment Mitterrand réécrit l'Histoire. Une autre illustration de l'incompréhension dont fit preuve Mitterrand devant les grands évènements auxquels l'Occident était soudain confronté, est d'ailleurs antérieure à 1989. En effet, dès 1985 il se montra aveugle devant la signification des réformes que Gorbatchev tentait d'apporter au système soviétique en faisant fond sur la détente avec l'Occident, la réduction de l'effort de défense et l'obtention d'une aide économique et technologique massive, ce qui excluait toute intervention musclée auprès des pays-frères. Or, cette incompréhension des intentions gorbatchéviennes n'était pas due au désarroi né d'une situation inattendue: en octobre 1985 tout,

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en Europe, était encore calme alors que Gorbatchev effectuait en France le premier de ses voyages officiels en Occident, après son accession au pouvoir. Ce choix n'était pas innocent: le dirigeant soviétique comptait que la France, comme du temps du général de Gaulle, tiendrait à prendre la tête de cette « nouvelle détente» qu'il venait proposer à l'Occident. Nonobstant les bonnes paroles prodiguées par Mitterrand dans ce style ambivalent qui lui était propre, il ne sortit rien de concret de ce voyage. Gorbatchev -comme on le sut plus tardquitta Paris fort déçu. Il s'était même vu refuser la publication d'un «communiqué commun », rite banal de la politique de détente, qui avait été suspendu par les pays occidentaux après l'invasion de l' Mghanistan par l'URSS, et que Mitterrand, en la circonstance, refusa de rétablir. Le contraste fut d'autant plus frappant avec la rencontre, quelques semaines plus tard à Genève, entre dirigeants soviétique et américain. Reagan, qu'en France certains tenaient pour un cow-boy rustaud, comprit surIe-champ que son interlocuteur abordait les problèmes d'une façon nouvelle et qu'il fallait saisir cette chance de dialogue et de négociation: un nouveau rendez-vous fut pris aussitôt, et le Président américain accepta de bonne grâce de publier un communiqué commun qui, notamment sur l'arme nucléaire, allait fort loin. L'erreur de jugement du Président français se prolongea bien au-delà de cette première rencontre. Il alla lui-même à Moscou en octobre 1986, sans qu'il en sortît un élan nouveau dans les relations franco-soviétiques, non plus que des quelques contacts ministériels qui suivirent. En septembre 1988, Roland Dumas, revenu à la tête du Quai d'Orsay, déclara que la France allait pratiquer une politique à l'Est plus active, politique qui, ajoutait-il, avait été « occultée» du temps de la cohabitation, de 1986 à 1988 -description quelque peu perfide- mais que

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