Leçons de métaphysique allemande T01

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De Leibniz à Hegel, la philosophie moderne achève son trajet au sein de ce qu'il est convenu d'appeler l'idéalisme allemand, et donne naissance aux plus fascinants systèmes que la pensée humaine ait jamais produits, mais aussi aux oeuvres parmi les plus difficiles de l'histoire de la philosophie. Jacques Rivelaygue leur a consacré une vie d'enseignement et a réussi la gageure d'atteindre à une extraordinaire clarté; tout en intégrant la recherche la plus pointue.
Publié le : jeudi 1 novembre 1990
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EAN13 : 9782246790792
Nombre de pages : 476
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PREMIÈRE SECTION
La « Monadologie » de Leibniz
Écrite en français en 1714 pour le prince Eugène de Savoie (et publiée seulement en 1840 par Erdmann dans son édition des Œuvres philosophiques), la Monadologie fournit une vue d'ensemble du système de Leibniz et en expose les thèses fondamentales : la matière, l'espace et le temps que nous percevons n'existent pas en soi ; il n'y a que des réalités logiques et des points métaphysiques, les monades ; le phénomène sensible n'est que la représentation confuse d'une réalité qui se dissimule en lui et qui est faite de monades et d'interactions entre les monades.
La mise en place de ces thèses suppose un certain nombre de points de rupture avec Descartes :
Sur la définition de l'idée claire et distincte : dès les Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées (1684) et les Remarques sur la partie générale des « Principes » de Descartes (1692)a
, Leibniz récuse la validité du simple critère de l'évidence, dans la mesure où il s'agit d'un critère subjectif. D'une part, on peut se demander quelle est la différence entre une évidence et l'illusion de l'évidence. D'autre part, je peux parfaitement savoir ce que je dis, donc élucider un concept, sans que celui-ci ait pour autant une quelconque valeur objective : la validité scientifique d'un concept ne peut donc se ramener à la clarté de sa signification. Ainsi en est-il, par exemple, de la notion du mouvement le plus rapide possible : je comprends parfaitement la notion de mouvement, celle de maximum et celle de vitesse, les trois concepts sont donc clairs et distincts, mais si je les rassemble dans la notion de mouvement le plus rapide possible, le concept produit n'a plus de sens. Là où Descartes considérait qu'un concept est valide dès lors qu'il est défini, c'est-à-dire dès lors que son sens est élucidé et que je comprends ce que je dis quand je l'utilise, Leibniz tient donc le critère de la clarté du sens pour insuffisant et propose de revenir à ces critères logiques de la vérité mis en avant par la scolastique et dont Descartes s'était tant défié. Un concept sera valide quand on pourra le décomposer en caractéristiques, c'est-à-dire énoncer ses propriétés, et quand il n'y aura pas de contradictions entre ces caractéristiques ou sous-concepts. Dans la notion de mouvement le plus rapide, chacun des concepts pris isolément est valide, mais ils sont contradictoires entre eux, ce pour quoi le concept de mouvement le plus rapide est faux. A la place du critère subjectif et psychologique cartésien (l'évidence) intervient donc le critère logique de non-contradiction : il faut décomposer le concept en caractéristiques, et décomposer ces caractéristiques à leur tour en caractéristiques, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'on parvienne à l'absolument simple; s'il n'apparaît alors nulle contradiction entre tous les éléments simples, le concept est vrai. Ce débat sur les critères du vrai aura d'importantes conséquences dans le parcours de Leibniz : ainsi les preuves de l'existence de Dieu seront-elles tenues par lui pour insuffisantes tant que l'on ne se sera pas demandé si le concept même de Dieu est possible, s'il n'est pas contradictoire, si se peuvent rassembler sans contradiction dans un même concept l'unité et la simplicité absolues d'un côté, et, de l'autre, l'infinité des propriétés.
Sur le rapport de l'âme et du corps et l'interaction des substances : Leibniz remet en question l'idée cartésienne selon laquelle l'esprit agit sur la matière et la matière sur l'esprit — à quoi il oppose la thèse de l'incommensurabilité, à savoir que deux substances qui n'ont pas d'attribut commun ne peuvent agir l'une sur l'autre (comment pourrait-il y avoir un point de contact entre la matière étendue et l'esprit inétendu ?). En fait, sur la base de la reconnaissance de la dualité de l'esprit et de la matière, la prise en compte de l'incommensurabilité ne laissait disponibles que trois solutions :
aLa solution malebranchiste prend la forme de la théorie de l'occasionalisme : s'il n'est nulle action de l'âme sur le corps ni du corps sur l'âme, il reste que ce soit Dieu seul qui agisse en faisant une chose à l'occasion d'une autre et en créant ainsi des « effets » de causalité ;
b
La solution spinoziste va consister à considérer que, bien loin que le corps et l'âme soient deux réalités hétérogènes agissant inexplicablement l'une sur l'autre, il s'agit en fait de la même réalité sous deux aspects, lesquels doivent alors être conçus comme étant en rapport d'expression : une telle solution prend donc l'allure d'un monisme ;
cLa solution leibnizienne, enfin, sera celle de l'harmonie préétablie : tout étant réglé d'avance selon une loi de séries permettant d'engendrer des variétés de séries, à la série des événements de l'esprit correspond la série des événements du corps. Et il faut concevoir cette harmonie préétablie comme existant à l'intérieur du corps lui-même en tant que agrégat de substances régi par une force centrale.
Sur la nature profonde de la réalité extérieure :
Leibniz s'oppose en effet à la réduction cartésienne de la matière à l'étendue, qu'il combat dès ses deux essais sur la théorie du mouvementb. Là où Descartes, pour expliquer les lois du mouvement, ne fait intervenir que la quantité de matière et la vitesse, Leibniz montre que les calculs cartésiens sont erronés pour avoir éliminé la notion de force. La véritable réalité sera donc la force, la matière n'étant pour lui qu'un simple phénomène. L'espace sera non plus, comme chez Descartes, une substance, mais un rapport entre des forces. De là procède la thèse constitutive de l'ontologie leibnizienne : au-delà de l'apparence qu'est la matière, il existe des points d'énergie, absolument simples, dont est faite toute réalité ; ce sont ces points d'énergie que Leibniz nomme monades en abolissant par là même, puisque toute réalité est monadique, la différence intrinsèque entre matière et esprit; il n'y a entre les monades que des différences de degré.
Si l'on voulait mettre en lumière les étapes à travers lesquelles s'est formée chez Leibniz cette thèse monadologique, il faudrait partir de sa thèse sur l'individuationc. Chez les scolastiques, ce qui confère au type spécifique d'un être son existence singulière et concrète, déterminée dans l'espace et dans le temps, c'est le corps, selon une thèse qui est donc celle de l'individuation par la matière. Cependant, avec le thomisme, les anges apparaissent individualisés par la forme. Leibniz, de même d'ailleurs que Spinoza, va suivre ce principe de l'individuation par la forme, où se profile déjà la thèse monadologique d'après laquelle, les monades étant uniques par essence, chaque être est entièrement différent d'un autre par essence — ce qui, en un sens, conduit déjà à renverser le concept de nature humaine. Les Lettres à Arnauld constituent une autre étape importante d
 : s'y élabore la théorie de la substance comme force (la substance n'est pas la matière, mais les centres de force ou monades).
Cela dit, la Monadologie se distribue en trois moments :
— § 1-36 : les monades ou éléments premiers des choses;
— § 37-48 : Dieu;
— 49-90 : le monde, en tant que créé par Dieu.
La démarche suivie est celle d'une analyse régressive : on part du monde en ses éléments, on en recherche la cause, et on redescend vers le monde pour expliquer son unité.
I
LES MONADES
Le premier moment envisage les monades de deux points de vue : tout d'abord (§ 1-7) du point de vue de leur nature, autrement dit du point de vue de ce qui est commun à toutes les monades; ensuite (§ 7-36) du point de vue des différences selon lesquelles elles se hiérarchisent (théorie des degrés de perfection, des plantes aux animaux et aux hommes).
1. Théorie générale de la monade
Leibniz part d'une approche purement externe de la réalité monadique. On pose uniquement que les monades sont simples, inétendues, indivisibles, sans naissance ni fin naturelles (si elles naissaient, elles seraient formées par composition de ce dont elles naissent et ne seraient donc pas absolument simples : elles doivent par conséquent être posées comme naissant par création brusque et, de même, comme mourant non pas par décomposition, mais par disparition radicale). Elles sont sans portes ni fenêtres : autrement dit, elles ne peuvent subir aucune influence de l'extérieur. Il n'y a donc pas d'action réciproque entre les monades, d'où résultera l'idée qu'une monade n'est point limitée de l'extérieur par une autre monade, mais seulement par autolimitation.
Le composé est nommé agrégat
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