//img.uscri.be/pth/cad23b5dfa15e13843236ccf0cb2d968654f23b0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Lecteurs précaires

De
198 pages
Les jeunes en voie de marginalisation ont des pratiques lectorales très faibles. Comment expliquer ce malaise et ce rapport d'étrangeté ? Comment les jeunes concernés l'expriment-ils et quelles raisons donnent-ils à leurs faibles pratiques ? Comment considèrent-ils la lecture et les lecteurs ? Telles sont les questions abordées par l'auteur, qui donne à voir une facette de l'intimité de jeunes en difficulté et ouvre des pistes pour imaginer des entreprises de médiation entre ces jeunes et la lecture.
Voir plus Voir moins

Lecteurs précaires
Des jeunes exclus de la lecture ?

Collection Débats Jeunesses dirigée par Bernard Roudet Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire
La collection Débats Jeunesses a été créée en appui à AGORA Débats Jeunesse, revue de l’INJEP éditée par L’Harmattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection. Le secrétariat de rédaction est assuré par Apolline de Lassus. Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET, L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux. Valérie BECQUET, Chantal de LINARES (dir.), Quand les jeunes s’engagent. Entre expérimentations et constructions identitaires. Claire BIDARD (dir.), Devenir adulte aujourd’hui. Perspectives internationales. Manuel BOUCHER, Alain VULBEAU (dir.), Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiations ? Martine COHEN (dir.), Associations laïques et confessionnelles. Identités et valeurs. Olivier DOUARD (dir.), Dire son métier. Les écrits des animateurs. Olivier DOUARD, Gisèle FICHE (dir.), Les jeunes et leur rapport au droit. Olivier GALLAND, Bernard ROUDET (dir.), Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans. Geneviève JACQUINOT (dir.), Groupe de recherche sur la relation enfants médias, Les jeunes et les médias. Perspectives de la recherche dans le monde. Yannick LEMEL, Bernard ROUDET (coord.), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différentielles. Éric MARLIÈRE, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires ou destin commun ? Pierre MAYOL, Les enfants de la liberté. Études sur l’autonomie sociale et culturelle des jeunes en France. Geneviève POUJOL (dir.), Éducation populaire : le tournant des années soixante-dix. François PURSEIGLE, Les sillons de l’engagement. Jeunes agriculteurs et action collective. Patrick RAYOU, La Cité des lycéens. Bernard ROUDET (dir.), Des jeunes et des associations. Maxime TRAVERT, L’envers du stade. Le football, la cité et l’école. Alain VULBEAU, Les inscriptions de la jeunesse.

© L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-01601-4

Véronique Le Goaziou

Lecteurs précaires
Des jeunes exclus de la lecture ?

L’Harmattan 5-7, rue de L’École-Polytechnique 75005 Paris – FRANCE L’Harmattan Hongrie Espace L’Harmattan Kinshasa Könyvesbolt Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Université de Kinshasa - RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10214 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements, villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

DU MÊME AUTEUR

Essais Comment ne pas devenir électeur du Front national, Desclée de Brouwer, Paris, 1998 (avec C. Rojzman). Repris de justesse, La Découverte, Paris, 2000 (avec Y. Kherfi). Idées reçues sur la banlieue, Le Cavalier bleu, Paris, 2001 (nouvelle édition 2006) (avec C. Rojzman). Idées reçues sur la violence, Le Cavalier bleu, Paris, 2004. Prêtre en banlieue. Rencontre improbable entre un religieux et une sociologue, L’Atelier, Paris, 2006 (avec P. Tritz). Quand les banlieues brûlent. Retour sur les émeutes de novembre 2005 (sous la dir.), La Découverte, Paris, 2006 (avec L. Mucchielli). Romans La Vieille Femme et les Mouettes, La Table ronde, Paris, 1996. À cause de la vie, La Table ronde, Paris, 2003.

TABLE DES MATIÈRES

REMERCIEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 INTRODUCTION. Les jeunes en difficulté et la lecture. . . . . . . 11 Origine et attendus de l’enquête . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Cerner les pratiques de lecture de jeunes… qui ne lisent pas. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 CHAPITRE I. Le parcours et la vie des jeunes. Portraits sensibles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le bourg du Cateau-Cambrésis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les structures de la Protection judiciaire de la jeunesse . . La maison d’arrêt de Metz . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les quartiers des Mureaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CHAPITRE II. Les pratiques de lecture des jeunes en voie de marginalisation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le journal : un objet familial et familier . . . . . . . . . . . . . . . . Les revues et les magazines : un objet de plaisir . . . . . . . . . Les bandes dessinées ou le monde de l’enfance . . . . . . . . . Les livres : des objets étranges et étrangers . . . . . . . . . . . . . CHAPITRE III. La place de la lecture dans la vie ordinaire des jeunes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La lecture au jour le jour . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une rencontre accidentelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’entourage des jeunes : pratiques et recommandations. . . 25 26 32 40 46 53 55 60 64 68 83 83 93 96

LECTEURS PRÉCAIRES. DES JEUNES EXCLUS DE LA LECTURE ?

L’offre lectorale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101 Les bibliothèques : des lieux de lecture où les jeunes ne lisent pas. . . . . . . 103 Des tendances à l’œuvre dans d’autres catégories de la population ?. . . . . . . . . . 114 CHAPITRE IV. Regards sur la lecture et les lecteurs . . . . . . . La lecture, « voleuse » et « pernicieuse » . . . . . . . . . . . . . . . La lecture n’est pas une activité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La lecture : une forme de mort . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les dangers de l’espace intime. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pouvoir lire : un exploit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le regard des jeunes sur les « gros lecteurs » . . . . . . . . . . . 119 121 129 132 136 137 141

CONCLUSION. Lecture et marginalisation . . . . . . . . . . . . . . . 149 Pistes pour des médiations possibles . . . . . . . . . . . . . . . . . . 150 Les processus de marginalisation : place et effets de la lecture . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 ANNEXES MÉTHODOLOGIQUES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 173 Annexe I. Les cinq sites d’enquête . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175 Annexe II. La relation d’enquête . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183 BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193

REMERCIEMENTS

C

livre est le fruit d’une recherche commanditée par plusieurs institutions. Pendant trois ans, des représentants de ces institutions, réunis en comité de pilotage, ont accompagné le déroulement de mon travail et l’écriture d’une première version de cet ouvrage. Parmi eux, je remercie plus particulièrement Géraldine Clerc et Laurent Piolatto (association Lire et faire lire), Jean-François Hersent, Élisabeth Debeusscher et Valérie Gaye (ministère de la Culture et de la Communication), Christophe Evans (Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou), Colombe Babinet (Direction de l’administration pénitentiaire), Yves Goepfert (Délégation interministérielle à la ville), Isabelle Mazel (Observatoire national de la lecture), Marie Britten (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme), Michèle Thomas et Florence Daguenet (Centre national du livre) et Bérénice Waty, doctorante à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) pour les échanges que j’ai eus avec eux et les conseils qu’ils m’ont prodigués. Au sein de ce comité de pilotage, je remercie plus particulièrement Dominique Brossier (Direction de la protection judiciaire de la jeunesse) pour la confiance qu’elle m’a accordée en me sollicitant pour réaliser ce travail et pour le financement qu’elle a obtenu afin que j’écrive ce livre dans de bonnes conditions.
E

Je remercie aussi chaleureusement les différentes personnes – trop nombreuses pour que je puisse toutes les citer –

LECTEURS PRÉCAIRES. DES JEUNES EXCLUS DE LA LECTURE ?

qui ont été mes interlocuteurs sur le terrain et ont organisé les rencontres entre les jeunes et moi-même. Enfin, je remercie de tout cœur les jeunes que j’ai interviewés d’avoir accepté le « jeu » de l’entretien et de m’avoir livré des paroles qui, pour certaines, n’étaient sans doute pas faciles à exprimer et à confier. Comme après chaque recherche menée auprès de publics en difficulté, je n’ai qu’un seul regret : qu’ils ne puissent s’approprier les fruits du travail mené. Je doute en effet que tous ces jeunes dont j’ai sondé les pratiques et le rapport à la lecture… lisent jamais ce livre.

10

INTRODUCTION

Les jeunes en difficulté et la lecture

D

U point de vue de la didactique et de la pédagogie, sur le plan des méthodes comme sur celui des outils, de grandes avancées ont été réalisées ces dernières années pour améliorer les compétences en lecture des adolescents et des jeunes adultes qui n’ont pas acquis les fondamentaux de la lecture et ne peuvent donc l’utiliser comme instrument de savoir et d’intégration ou comme vecteur d’accès à la culture. De multiples médiations culturelles de la part de bibliothèques et d’associations, notamment, contribuent à faire naître le plaisir et le désir de lire chez ces jeunes. Toutefois, l’accès à la lecture solitaire, celle du rapport intime où une voix parle au lecteur et doit alors se faire comprendre, mérite d’être encore développé. Mais que savons-nous de la réalité des pratiques de lecture personnelle de ces jeunes (hors des actions d’accompagnement et de médiation) et de l’offre de lecture qui correspondrait à leurs compétences et à leurs centres d’intérêt? Et que pouvons-nous leur proposer pour susciter et/ou prolonger leur désir de lire?

Origine et attendus de l’enquête Telles étaient les interrogations des trois institutions qui furent à l’origine de ce travail en 2002 – la Direction de la

LECTEURS PRÉCAIRES. DES JEUNES EXCLUS DE LA LECTURE ?

protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ, ministère de la Justice), l’Observatoire national de la lecture et l’association Lire et faire lire –, interrogations qui ont rencontré les préoccupations de la Direction du livre et de la lecture (DLL) du ministère de la Culture et de la Communication, qui a suggéré de procéder à un état des lieux de la recherche autour de ces questions. En effet, si aucune étude ne s’était intéressée précisément et exclusivement à cette problématique, de premiers éléments de réponse pouvaient être trouvés dans divers travaux menés en France en sociologie de la lecture. Il s’agissait donc dans un premier temps d’établir un recensement et une synthèse desdits travaux rendant compte à la fois des pratiques de lecture des faibles lecteurs, de leurs modes d’accès à ces pratiques, des offres de lecture qui leur étaient proposées et de leurs attentes face au livre. À cette fin, un travail de bibliographie commentée a été commandé et supervisé par le service des études de la DLL1. Les conclusions de cette synthèse ont montré que la plupart des travaux examinés n’abordaient l’objet des interrogations et préoccupations relatives aux pratiques de lecture de ces catégories de jeunes que de manière latérale ou marginale. Une véritable étude qualitative centrée sur ces questions s’avérait par conséquent indispensable pour disposer d’éléments plus nombreux. Ce projet a retenu l’intérêt du Centre national du livre (commissariat général de Lire en fête), de la Direction de l’administration pénitentiaire (DAP, ministère de la Justice), de la Délégation interministérielle à la ville (DIV), de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) et de la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou. Constitué en comité de pilotage, l’ensemble des institutions a souscrit au choix délibéré de se tourner vers un chercheur extérieur au champ de la sociologie de la lecture et spécialiste des problématiques sociales et sociétales : l’auteur de ce livre. En effet, le pari était davantage de mieux appréhender la réalité des comportements culturels de cette catégorie de jeunes, et notamment de leurs pratiques de lecture, que d’apporter
1

Direction du livre et de la lecture, ministère de la Culture et de la Communication (Waty, 2003).

12

INTRODUCTION

une énième contribution au champ déjà largement balisé de la sociologie de la lecture. Ce choix a eu deux conséquences. La première est que nous avons réalisé ce travail en méconnaissant relativement les concepts, les notions, les états des lieux successifs de la connaissance, les débats et les controverses en sociologie de la lecture, même si nous pourrons y faire référence ici ou là dans le cours de cet ouvrage. De ce fait, certaines de nos observations, et le vocabulaire emprunté pour en rendre compte, ne doivent pas être entendues à la lumière des catégories de pensée ou des nomenclatures utilisées habituellement dans ce champ. Par exemple, lorsque nous dirons des jeunes qu’ils sont de « faibles lecteurs », nous ne ferons pas référence à la notion équivalente chez les sociologues de la lecture (reprise dans les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français du ministère de la Culture) se rapportant aux personnes lisant moins de quatre livres par an. En utilisant cette expression dans son sens courant, nous ne viserons aucune traduction quantitative quelle qu’elle soit. La deuxième conséquence est que nous n’avons pas tenté de situer les résultats de notre travail au regard de la sociologie de la lecture. Avons-nous apporté des éléments nouveaux, concordants ou discordants avec ce qui est établi ? Entronsnous, par nos observations et nos analyses, dans des débats déjà anciens ou des controverses ? Contribuons-nous à renouveler les questionnements et ouvrons-nous de nouvelles perspectives d’investigation ? En réalité, nous ne pouvons l’établir, et il n’est pas de notre ressort de le faire. C’est aux sociologues de la lecture et, plus largement, aux professionnels qui œuvrent dans ce champ de réflexion et d’action de répondre à ces questions. Les résultats de cette recherche, toutefois, ne leur sont pas exclusivement dédiés. Ceux-là peuvent aussi être appréciés et utilisés par les sociologues et les ethnologues des publics populaires, d’une part, par les professionnels qui, quotidiennement, accompagnent, suivent ou ont en charge des « jeunes en voie de marginalisation », d’autre part. L’appellation «jeunes en voie de marginalisation» fut, au départ, orientée par la réalité du public accueilli par les services de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ): des jeunes placés 13

LECTEURS PRÉCAIRES. DES JEUNES EXCLUS DE LA LECTURE ?

sous mandat judiciaire au titre de l’enfance délinquante ou de l’enfance en danger, connaissant un certain nombre de difficultés sur les plans socio-économique, familial, scolaire et, pour certains, psycho-affectif2, qui les voient évoluer aux franges des parcours usuels de socialisation et d’intégration. Avec la collaboration de l’Administration pénitentiaire (AP) et de la DIV, le public visé s’ouvrait à des jeunes détenus, dont le profil est assez proche des jeunes relevant de la PJJ, avec une orientation délinquante; et à des jeunes vivant dans des quartiers relevant des dispositifs de la politique de la ville, soit des quartiers cumulant des handicaps sur le plan socio-économique principalement3, où un nombre important de jeunes sont en déficit scolaire et en difficulté d’insertion. L’appellation « jeunes en voie de marginalisation » couvrait ainsi un champ large de parcours et de situations et intégrait des éléments variés contribuant à ladite marginalisation, réelle ou potentielle : la situation socio-économique, le milieu socioculturel, les relations intra-familiales, le cursus et le niveau d’études, les conduites addictives ou délictueuses, la construction de soi et le développement affectif. Nous avions donc moins à faire à un construit sociologique ou à une catégorie adoptée pour les besoins de l’enquête qu’à la désignation usuellement adoptée à propos de tout ou partie des publics relevant ou pris en charge par ces institutions. L’on aurait pu aussi bien les nommer « jeunes en difficulté », « jeunes cumulant des handicaps divers » ou « jeunes présentant des défaillances en matière de socialisation et d’insertion », par exemple. Les objectifs de la recherche furent triples : 1) Saisir les pratiques de lecture personnelle de ces jeunes dans leur vie ordinaire (indépendamment de leur éventuelle participation à des actions ou à des manifestations de médiation ou de prescription de la lecture) ; 2) À travers ces pratiques, comprendre la place que la lecture occupe dans leur vie, ainsi que le sens qu’ils lui accordent ; 3) Plus largement, analyser le rapport que ces jeunes entretiennent avec la lecture, à la fois comme instrument de savoir, pratique de loisir et vecteur d’accès à la culture.
2 3

Choquet, Ledoux, Hassler et Pare, 1998. Parmi les nombreux travaux parus sur ce sujet, voir notamment Fitoussi, Laurent et Maurice, 2003 et Le Goaziou et Mucchielli, 2006.

14

INTRODUCTION

Pour ce faire, nous devions choisir des adolescents et des jeunes adultes, âgés de 15 à 25 ans, sur la base des critères suivants : – ils devaient, par leur parcours antérieur et/ou leur vie actuelle (au moment de l’enquête), et pour des raisons personnelles, familiales ou sociales, se trouver en grande difficulté ; – ils ne devaient pas être engagés dans des actions visant à favoriser ou à améliorer leurs appétences ou leurs pratiques lectorales4 ; – ils ne devaient pas être illettrés ou proches de l’illettrisme, afin que leurs réticences ou leurs appréhensions à l’égard de la lecture ne soient pas exclusivement dues à la faiblesse de leurs compétences lectorales5. Parmi les institutions commanditaires de l’enquête, trois d’entre elles – la PJJ, l’AP et la DIV – avaient en charge un public de jeunes se trouvant en difficulté ou en voie de marginalisation : soit directement, à travers des structures (foyers d’hébergement pour la PJJ, établissements pénitentiaires pour l’AP), soit indirectement, par des politiques (politique de la ville pour la DIV). Logiquement, c’est donc dans des lieux ou sur des sites relevant de ces institutions que notre choix s’est porté. Craignant toutefois de restreindre l’enquête à des problématiques trop strictement urbaines, il fut décidé d’intégrer dans le panel des jeunes vivant sur un territoire présentant des éléments de ruralité, affecté par des difficultés sociales et économiques : le bourg du Cateau-Cambrésis, dans le Nord. Au final, l’enquête a porté sur quatre sites : 1) Un « site rural » : des jeunes vivant au Cateau-Cambrésis (59), ou à proximité, un bourg du nord de la France, d’environ
4 Ainsi, nous n’avons pas puisé dans le public des bibliothèques ou un public dont nous aurions su qu’il avait participé à telle action ou manifestation. Toutefois, parmi les jeunes rencontrés, notamment les jeunes relevant de la PJJ et les jeunes incarcérés à la prison de Metz, il est possible que certains aient été associés à des actions de médiation de la lecture, initiées dans l’une ou l’autre de ces institutions (par exemple l’opération Bulles en fureur au foyer PJJ de Rennes). 5 Toutefois, un travail complémentaire d’enquête auprès de jeunes ayant été repérés en très grande difficulté de lecture lors de la journée d’appel de préparation à la défense (JAPD), commandé par les mêmes institutions, est en cours à l’heure où nous rédigeons ce livre.

15

LECTEURS PRÉCAIRES. DES JEUNES EXCLUS DE LA LECTURE ?

7 000 habitants, marqué par la désindustrialisation et le chômage ; 2) Un « site quartier sensible » : des jeunes vivant dans les quartiers de la ville des Mureaux (78) ; 3) Un « site jeunes détenus » : des mineurs ou des jeunes adultes incarcérés à la maison d’arrêt de Metz-Queuleu (57) ; 4) Un « site PJJ » : des jeunes pris en charge par la PJJ dans deux foyers d’hébergement (Rennes – 35 – et Bagneux – 92) et dans une structure de jour (Bagneux)6. La nature de ces sites n’est pas identique. Certains sont des espaces institutionnels (structures PJJ et maison d’arrêt), tandis que les autres sont des espaces de vie (bourg du CateauCambrésis, quartiers des Mureaux). Toutefois, les premiers (hormis la structure de jour PJJ) sont aussi des « espaces de vie », puisque, au moment de l’enquête, les jeunes y résidaient. Par ailleurs, les frontières entre ces espaces ne sont pas aussi étanches qu’il peut le sembler. Ainsi, les jeunes incarcérés à la prison de Metz avaient, avant leur détention, et devaient retrouver après elle, une situation de vie proche de celle des jeunes du Cateau-Cambrésis. Un certain nombre de ces jeunes détenus, par ailleurs, étaient déjà passés par des services de la PJJ et, pour quelques-uns, devaient de nouveau être suivis par un éducateur PJJ à leur sortie de prison. Symétriquement, quelques jeunes rencontrés au sein des structures de la PJJ avaient déjà fait un ou plusieurs séjours en prison. En outre, la plupart d’entre eux, particulièrement à Bagneux, vivaient, au moment de l’enquête, dans des quartiers à la physionomie proche de celle des Mureaux7. Parmi les jeunes des Mureaux, enfin, certains étaient suivis par un éducateur et l’un d’eux au moins avait connu la prison. Au fond, il est apparu que ces jeunes, pour une bonne part, vivaient à l’intersection de plusieurs de ces espaces institutionnels ou espaces de vie et avaient pu ou pouvaient passer de l’un à l’autre en quelques semaines ou en quelques mois.

6

Sur le choix des sites, le recrutement des jeunes et le déroulement des entretiens, voir les annexes. 7 Par exemple, un des jeunes accueillis au foyer de Bagneux vivait dans le quartier des Bougimonts aux Mureaux.

16

INTRODUCTION

La démarche mise en œuvre sur chaque site a été sensiblement la même : – la réalisation d’entretiens semi-directifs avec une quinzaine de jeunes répondant aux trois critères (au total, nous avons réalisé soixante et un entretiens) ; – la réalisation d’entretiens avec des professionnels vivant avec les jeunes ou en ayant la charge au moment de l’enquête (éducateurs, animateurs, enseignants, surveillants…), afin d’enrichir notre perception de la situation des jeunes ; – un état des lieux succinct de l’offre et des possibilités d’accès à la lecture sur chacun des sites8. Cerner les pratiques de lecture de jeunes… qui ne lisent pas L’enquête que nous avons réalisée n’était pas loin de ressembler à un défi ou à une opération que l’on pourrait soupçonner de vouloir braver le bon sens. Car quel sens cela peutil avoir de collecter et d’analyser des pratiques déclarées de lecture de jeunes dont on pressent, avant de les rencontrer, et dont il s’avère effectivement, qu’ils sont de faibles lecteurs, certains même avoisinant un degré zéro de la lecture ? Faibles lecteurs, ils le sont pour plusieurs raisons. Parce que ce sont des jeunes, tout d’abord. Or l’on connaît le divorce aujourd’hui installé entre les jeunes et la lecture, notamment la lecture de livres, y compris chez les lycéens et les étudiants. L’investissement des jeunes pour la lecture est en décroissance et ils lui préfèrent d’autres pratiques, occupations ou activités, assorties d’un plus fort coefficient dans leur échelle de valeurs9. Par leur statut socioculturel ensuite. Enquêter dans une bourgade en difficulté du nord de la France, dans des quartiers sensibles de la banlieue parisienne, dans une prison ou au sein de structures de la PJJ, c’était aller à la rencontre d’un public surtout issu du monde populaire et, plus spécifiquement, de ses franges paupérisées et précarisées. Or l’on sait – aussi bien par
8 9

Pour plus de détails, voir l’annexe II. Hersent, 2002.

17

LECTEURS PRÉCAIRES. DES JEUNES EXCLUS DE LA LECTURE ?

la sociologie de la culture (et son entrée par les pratiques et les objets culturels) que par l’ethnologie des milieux populaires (et son entrée par les publics et les modes de vie) – que les pratiques lectorales sont proportionnelles au niveau socioculturel10. Nous nous attendions à trouver de faibles lecteurs et nous les avons trouvés. Par leur situation de vie enfin. Même si l’appellation « jeunes en voie de marginalisation » devait recouvrir un spectre varié de situations (jeunes toxicomanes, jeunes en errance, jeunes qu’une carrière délinquante commencée tôt a conduits en prison, jeunes passés de foyer en foyer depuis leur prime enfance, jeunes issus de familles très démunies, jeunes sortis sans qualification du système scolaire, etc.), nous pressentions que, pour la majorité d’entre eux, la lecture risquait de n’occuper qu’une petite place, discrète et fragile, quasi impalpable pour tout dire, dans leur vie. Aussi, comment nous y prendre pour tenter de réduire le décalage entre les objectifs de la recherche (les pratiques lectorales et le rapport à la lecture) et le public visé (des jeunes faibles lecteurs et, au moment de l’enquête, en situation difficile) ? Par exemple, comment aborder le thème de la lecture avec une jeune fille récemment placée en foyer (PJJ) après plusieurs arrestations et un parcours d’errance ? une jeune fille souvent belliqueuse et tourmentée qui, durant son séjour au foyer, commettra plusieurs méfaits, fuguera et finira par disparaître dans la nature ? Ou avec un jeune garçon dont la préoccupation exclusive était de trouver, dans les semaines qui suivaient, une école qui veuille bien de lui, puis un travail, car ses parents, avec lesquels les relations étaient très tendues, l’avaient informé qu’ils le mettraient à la porte le jour de ses 18 ans ? Comment, en résumé, inviter des jeunes à s’exprimer sur des pratiques – leurs lectures – dont nous devinions qu’elles avaient une faible place dans leur vie et qu’elles étaient très éloignées de leurs préoccupations ou de leurs soucis du moment ?

10 Hoggart, 1957. Sansot, 1991. Charlot, Bautier et Rochex, 1992. Van Zanten, 2000. Terrail, 2002. Madec, 2003. Lahire, 2004. Millet et Thin, 2005.

18

INTRODUCTION

Nous avons procédé de façon qualitative, en interrogeant un petit nombre de jeunes, une quinzaine sur chaque site. Le panel ainsi constitué ne répondait pas à des critères de représentativité statistique mais devait rassembler la plus grande diversité possible d’attitudes supposées à l’égard de notre objet. De ce fait, nous excluions de nos objectifs le recueil de données fiables sur le nombre d’imprimés lus par les jeunes, ou sur le temps passé à cet usage. De leurs histoires de lecteurs et de leurs descriptions de leurs pratiques lectorales, nous espérions, au mieux « déceler des régularités dans la forme de l’activité lectorale11 ». Nous avons réalisé des entretiens semi-directifs visant à placer l’enquêté en situation d’exploration à partir de ses premières associations, opinions ou représentations suscitées par des questions initiales. Semi-directifs seulement, car nous ne pensions pas souhaitable d’être dans le non-directif, soit un champ d’exploration le moins structuré possible, par peur de perdre notre objet (la lecture) ou de ne jamais le croiser. Ainsi s’est-il agi d’opérer un équilibre entre des questions suffisamment précises, pour avoir quelque chance de collecter des réponses en matière de pratiques lectorales, et des interrogations plus larges, pour laisser l’enquêté maître de son exploration et afin de récolter dans nos filets des éléments permettant de donner sens auxdites pratiques. Notre recherche devait ainsi s’inscrire (aussi) en creux : détecter des pratiques, même fugaces ou fragiles, mais également des causes ou des motifs de faibles pratiques ou de pratiques inexistantes. Compte tenu de la présumée faible place de la lecture dans la vie des jeunes que nous allions rencontrer, pour les raisons préalablement évoquées, nous avons choisi de ne pas commencer les entretiens par le thème de la lecture et avons procédé en entonnoir. Partant de considérations sur l’histoire, le parcours, les perceptions, les sentiments, la vie actuelle et les perspectives des jeunes, nous avons peu à peu resserré l’entretien sur leurs pratiques de lecture (en passant souvent par l’école et la famille) ; puis, dans un second temps, nous avons

11 Sans chercher à « les transformer en indicateurs exploitables sur les fréquences de pratiques » (Fabiani, 1995).

19