LECTURE DE L'ÉTOURDIT

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Le vœu de Lacan était d'être lu " convenablement ". Le pari est tenu à partir de L'Etourdit, l'un de ses textes les plus difficiles. Ecrit par Lacan à l'âge de soixante et onze ans, au sommet de son expérience, ce texte resserre l'ensemble de son travail. On y retrouvera le signifiant et la topologie, le retour à Freud et les quatre discours, l'absence de rapport sexuel et la structure, les formules de la sexuation et l'interprétation, etc. Au fil de cette lecture, il apparaît que la structure générale du discours de l'analyse est en même temps l'architecture de L'Etourdit.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296297883
Nombre de pages : 304
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Lecture de l'étourdit
Lacan 1972

Collection Études psychanalytiques

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Dernières parutions

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Christian FIERENS

Lecture de l'étourdit
Lacan 1972

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2985 -1

PREFACE
Est-illisible? Toute la vie de l'écrivain Lacan pourrait se résumer par le voeu « d'être lu enfin convenablement» (Lituraterre, Autres Em/s, p. 13). Loin d'être matière à simple lecture, les Em/s de 1966 et a fortiori les Autres Ecrits, publiés en 2001, devraient être déchiffrés comme des rébus. En cela, ils emboîteraient le pas réservé au rêve dans la Traumdeutung freudienne. Chaque morceau - obscur ou non - y serait soumis au travail de la parole, de l'association et du dire, dans la foi qu'apparaîtrait un sens. Mais en décryptant les Ecrits, les lit-on convenablement? Au cours d'un séminaire de six ans qui visait Ii'ntetprétation des écrits de Lacan de A à Z, un texte m'apparut particulièrement obscur et énigmatique: L'Etourdit résistait au déchiffrage. Je m'étais promis de répertorier les obscurités du texte et de les travailler une à une. Au fur et à mesure de ce déploiement explicatif, le répertoire s'enflait de nouvelles obscurités inaperçues ou minimisées lors de la première lecture: l'obscur se glissait dans la texture de l'éclaircissement. Allais-je m'enfoncer paradoxalement dans les ténèbres d'un texte se refermant sur un hermétisme terminal? Si le nombre de mes questions augmentait, je constatais aussi que ce déploiement éclaircissait non seulement certains points obscurs, mais aussi la trame, l'étoffe du texte lui-même. Cheminant entre chien et loup, l'accomplissement de mon désir
-

intetpréterL'Etourdit

-

s'est fait attendre jusqu'à ce point du jour

où les fùs de l'explication se nouent et se dénouent suffisamment pour former une « interprétation ». Car l'interprétation n'est pas clarté absolue. Construite d'ombres et de lumières, l'interprétation trouve réponse à chaque question pour autant que chaque réponse relance le questionnement.

Pour qui donc ce point du jour interprétatif? Non pour le texte, étourdit, qui n'a point de regard et reste aveugle au commentaire. Peut-être pour le regard bienveillant qui n'y retrouvera que ce qu'il voudra bien y mettre, soit la réponse de son travail. Peut-être aussi pour le regard aveugle de celui qui, dans l'ombre, y décèlera l'énigme.

Regard aveugle de Tirésias qui au-delà de la monstration et de la démonstration élève la voix et fait deviner l'absence en jeu dans l'interprétation.

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INTRODUCTION

L'étourdit est la forme primaire qui nous distrait de notre sémantique consciente, il est apparition de l'inconscientdans sa dimension de non-sens,il ouvre un au-delàde la signification courante. A partir de cet étourdit où affleure l'inconscient, s'agirait-il de rappeler l'implication du sujet dans son énonciation? Ou encore l'interprétation est-elle sub.jective,prédéterminée par le sujet?
Disons-le d'emblée: l'interprétation - au sens psychanalytique du terme - n'est pas «modale », elle n'est tributaire ni de la subjectivité, ni de l'intersubjectivité des personnages en présence, même si le transfert et le contre-transfert peuvent en jouer avec perversité. Il ne s'agit pas non plus de passer de l'état subjectif d'étourdi à l'état subjectif d'éveillé. Si, en soi, l'interprétation psychanalytique n'est pas subjective, d'où tire-t-elle son objectivité? Du texte sans doute, à condition de ne pas l'entendre à partir de la seule signification. L'interprétation ne se réduit nullement à expliquer la signification du texte! L'analyste digne de ce nom le sait bien lorsqu'il fait porter tout le poids de l'interprétation sur la citation objective de l'analysant: tu l'as dit dans le plus léger trébuchement (linguae ou calamz), les tours disent encore et encore ce que tu as déjà dit. Ouvrons donc la question de « L'Etourdit» à partir de la lettre objective du texte. L'auditeur entend d'abord «l'étourdi» ; mais la lettre terminale « t» de « l'étourdit» invalide directement cette compréhension; l'auditeur du participe substantivé «l'étourdi»

se ravise donc et devient lecteur de la lettre. À vrai dire, la séquence littérale « l'étourdit» n'a aucun sens, à moins de faire du « l' » un pronom et de « étourdit» un verbe: « cela l'amuse et l'étourdit ». La lettre « t » pose la question: mais où est passé le sujet grammatical de cette séquence littérale «... l'étourdit» ? L'étourdit va au-delà des significations de ses composantes, il nous apostrophe: où est le sujet grammatical disparu? Qui le fera apparaître? Par le développement de ses questions, L'Etourdit induira un effet de sUjet (psycho-) logique tant et si bien qu'après lui, le sujet auditeur sera transformé en sujet « lecteur» de la lettre, il sera Autre. Ce nouveau sujet, effet de l'écrit, vérifie précisément l'enjeu des Ecrits de Lacan, comme nous l'annonce La lettre volée.C'est là « lire convenablement », c'est là interprétation en même temps que disparition - apparition d'un sUJet.

L'étourdit phoniquement possible est graphiquement impossible. Le possible « étourdi» est contredit par la graphie d'un « étourdit» impossible. Possible et impossible, « étourdit» est une énigme d'autant plus ardue que ce signifiant ne viendra qu'une seulefois dans le texte. Que le titre condense le texte, qu'il en soit le pivot ou qu'il en donne la clef interprétative, il faut élucider l'énigme de l'étourdit à partir de son occurrence dans le texte. La reprise du nom « étourdit» dans le texte, qui peut être appelée reprise de S1 dans S2 ou reprise d'un signifiant dans un autre signifiant, s'inscrit dans un paragraphe occupant une place centrale bien délimitée par des guillemets. Ce paragraphe est aussi le seulparagraphe entreguillemets:

«
« Tu m'as satisfaite, petithomme. Tu as compris, c'est ce qu'il fallait. Vas, d'étourdit il n'yen a pas de trop, pour qu'il te revienne l'après midit. Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute, tu

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sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit. »

»
(S 25a ; AE 468) 1

Que nous disent ces guillemets? Le paragraphe met en scène une énonciation nécessairement différente de celle du reste du (( tu )) de ce discours direct? texte. Quels sont le ((Je )) et le Qui parle dans ce paragraphe? La réponse n'est pas explicitée à l'extérieur de la citation et apparaît énigmatique non seulement pour le «lecteur» pressé, mais plus encore pour le lecteur attentif. Le locuteur s'est pourtant désigné deux fois à l'intérieur du texte lui-même: 10 «Tu m'as satisfaite»; grammaticalement, ce serait donc un « être» du genre féminin qui parle, et 20 « j'en sphynge mon pastoute»; comme Sphynge, elle poserait ses énigmes. À qui ? Sans doute, la Sphynge adresse-t-elle son énigme à Œdipe et nous pourrions nous glisser dans sa peau pour poser la question de notre vérité énigmatique, comme Freud l'avait déjà fait pour démêler sa propre histoire familiale peu commune. Mais plus directement, le paragraphe entre guillemets suit le paragraphe précédent écrit par Lacan: il s'adresserait donc d'abord à "Lacan lui-même. De plus la grammaire de L'Etourdit indiquerait clairement que la Sphynge s'adresse à Lacan en tant qu'il a contribué à l'approche du «pastoute» (que nous laisserons provisoirement dans l'énigme de la Sphynge). L'apport de Lacan au « pastoute » se structure en trois moments qui se comptent:
1 La lettre S suivie d'un nombre puis d'une minuscule a, b, c, d, e, renvoie à la première édition de L'Etourdit dans la revue Scilicet,n° 4, Le Seuil, Paris, 1973, au numéro de la page et les minuscules situent le passage dans la première, deuxième, troisième, quatrième ou cinquième partie de la page. Les lettres AE renvoient à l'édition de L'Etourdit dans les Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001. La lettre E renvoie aux Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966. 11

d'abord quatre, puis deux, enfm trois (explicité comme quadripode des quatre places des quatre discours, bipode des sexes et trépied formé par les deux sexes plus le phallus ou par la triangulation phallique). Quatre, deux, trois, l'ordre est suffisamment ahurissant et énigmatique pour y entendre la citation de l'énigme de la Sphynge: quel est l'être qui marche successivement à quatrepattes (le matin), à deux pattes (à midi) et à trois pattes (le soir)? La question de la Sphynge s'adresserait donc à Lacan lui-même, nouvel Œdipe face à l'antique question qu'est-ce
que l'homme.

Les rôles seraient ainsi bien partagés: «je» serait la Sphynge, « tu» serait Lacan. Mais pourquoi n'avoir pas nommé clairement les interlocuteurs impliqués dans ce discours direct?
Revenons à notre citation ou à notre énigme. Formellement, le paragraphe énigmatique se compose de quatre phrases: 1) «Tu m'as satisfaite, petithomme ». 2) «Tu as compris, c'est ce qu'il fallait ». 3) « Vas, d'étourdit il n'yen a pas de trop, pour qu'il te revienne l'après midit ». 4) «Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute, tu sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit ». La troisième phrase contient le terme « étourdit» et s'ouvre par un « vas» qui articule deux propositions, une causale juxtaposée (d'étourdit il n'yen a pas de trop) suivie d'une consécutive subordonnée (pour qu'il te revienne l'après midit), ou encore un premier midit suivi d'un deuxième midit. Si le terme « étourdit» est l'articulation du texte de L'Etourdit, alors les deux propositions de la troisième phrase doivent articuler le texte par l'intermédiaire du paragraphe.

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L'Etourdit .. le paragraphe cité (<< étourdit ») ..
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---. ------------- -..

« vas»

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1
Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute, tu sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit.

Tu m'as

satisfaite,

petithomme.

Tu as compris,

c'est ce qu'il fallait

..

Premier tour de L'Etourdit S 5 à 25 ; AE 449-469

Deuxième tour de L'Etourdit S 25 à 52 ; AE 469-495

Seul verbe de mouvement dans le discours de la Sphynge, « vas» est encore une forme verbale dont je sUjet est effacé. Seraitce l'impératif de la Sphynge à l'endroit de Lacan? L'orthographe de « vas »1 le contredit formellement. « Vas» n'est pas une forme impérative (qui s'écrit «va »). «Vas» ne peut être qu'une forme proprement conjuguée du verbe aller: «tu vas ». Et, grammaticalement, on n'écrit pas «vas» sans son sujet. L'effacement du sujet grammatical remet donc en question l'interprétation «tu vas» et fait apparaître une nouvelle valeur
1 L'éditeur

des Autres Ecrits a « corrigé»

le « vas» en « va ».

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possible pour « vas» : la forme archaïque de la première personne de l'indicatif présent du verbe aller: «je vas ». C'est à partir de cette «élégante allée» (S 17a; AE 460) d'abord apersonnelle, à partir de l'équivoque grammaticale Ge / tu «vas ») que s'expliqueront les sujets (psycho-)Iogiques impliqués dans la citation: (tu) t'inscris dans un mouvement d'aller à condition de t'absenter comme personne puisque cette avancée est aussi la mienne (celle d'une femme et de son énigme). Quelle est cette allée (<< ») ? La Sphynge donne la réponse: vas l'allée part « d' étourdi( t) » en tant que « il n'yen a pas trop» et va( s) «pour qu'il te revienne l'après midi(t) ». Cette réponse ne va pas sans trois appendices graphiques: le « t » d'étourdit, le « s » de vas et le « t» de l'après-midit. Ces trois lettres ne sont pas trop pour faire passer d'une phonétique possible (étourdi, va, midi) à une grammaire impossible (étourdit, vas, midit). Quelle signification pouvons-nous donner à ces trois lettres surnuméraires? De prime abord aucune: c'est bien là ce qui nous renvoie aux sons, aux rimes du «dit» (étourdit/midit) médiatisées par le mouvement qui va de l'une à l'autre. Des tours dits, il n'yen a pas trop pour qu'il te revienne après ce qui a été midit. Au-delà de l'équivoque homophonique, en passant par l'équivoque grammaticale, nous entendons déjà l'équivoque logique propre au dire, qui va d'un dit à l'autre. Ce dire surgit des détours dits et des morceaux de dit, des «midits » impossibles à synthétiser. Entre « étourdit» et «midit », «vas» divise l'ensemble du texte en deux: c'est à mi-course du texte que la Sphynge apparaît à mi-corps (femme-lion) pour poser à Œdipe la question de la vérité mi-dite de l'homme: qu'est-ce qu'un homme? Mais qu'est-ce qu'un midit qui se redit sinon une citation? Et qu'est-ce qu'un dit qui se fait entendre comme midit, sinon une énigme? L'Etourdit va éclairer le mi-dire dans le double registre de la citation et de l'énigme. Ces deux fils de la citation et de l'énigme se croisent et se tissent; nous sommes partis de la citation de l'énigme (du discours direct de la Sphynge) pour mettre en route 14

l'énigme de la citation, pour poser la question: que veut dire parcourir une deuxième fois le dire ? Que veut dire « citer» ? L'interprétation a précisément pour médium les deux registres de la citation et de l'énigmel. L'Etourdit traitera de l'interprétation }?sychanalytique. Comment en traitera-t-il? De quelle manière? A la manière d'une interprétation: L'Etourdit interprète I~'nterprétation. La reprise du titre dans le discours de la Sphynge est déjà le degré zéro de l'interprétation: « étourdit» est cité et reste énigmatique (c'est notamment un terme étranger au lexique habituel de la psychanalyse). L'articulation du titre avec le paragraphe, comme nous l'avons vu, nous annonce davantage: l'interprétation psychanalytique se joue toujours en deux tours (dits par L'Etourdit) :
Premier tour dit de I~'nterprétation ou première partie de L'Etourdit

La première partie présentée dans la troisième phrase comme « d'étourdit il n'yen a pas de troP» indique un premier midit qui n'est pas de trop. Ce premier midit était déjà exprimé par la Sphynge: «Tu m'as satisfaite, petithomme». «Me» apparaît comme l'énigme personnifiée par la Sphynge et « tu » comme la réponse personnifiée par Lacan. L'énigme cherchait un épanouissement précis (le mystère féminin) et le petithomme l'a satisfaite comme il a pu. Car l'homme habituellement préflXé de bon, gentil ou preux (bonhomme, gentilhomme ou prud'homme) est ici préfixé d'un petit face à l'énigme. Pourquoi? L'équivoque homophonique (petithomme / petit homme) nous ouvre, par l'intermédiaire de la lettre (du gramma), la voie de l'équivoque logiquequi se jouera entre l'énigme et l'interprète:
1 « Ces deux registres, en tant qu'ils participent du mi-dire, voilà qui donne le

médium - et, si l'on peut dire, le titre - sous lequel intervient l'interprétation. L'interprétation - ceux qui en usent s'en aperçoivent - est souvent établie par
énigme. Enigme autant que possible cueillie dans la trame du discours du psychanalysant, et que vous, l'interprète, ne pouvez nullement compléter de vous-même, que vous ne pouvez pas considérer comme aveu sans mentir. Citation d'autre part, parfois prise dans le même texte...» (Sém. :1...'VII, p.40-41).

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petit homme devant l'énigme parce que «peti thomme» ~'explication en sera donnée plus loin (S 18de): coupure (thomme) propre à la pétition (peti), au registre de la demande qui donne au mâle son caractère petitement viril]. La « satisfaite», renvoyant à l'inépuisable énigme d'une femme, et le «petithomme» à l'insuffisance de l'homme, apparaissent maintenant fondamentalement disparates: le rapport entre ces deux termes est proprement impossible,«il n'y a pas de rapport sexuel ». Le premier chapitre de la première partie (Le rapport de signification), partira du dit de l'énigme pour y chercher des rapports de significations (par exemple 4 pattes, 2 pattes, 3 pattes) . L'énigme est pour celui qui peut en dire quelque chose (deuxième chapitre: le dire). Et ce dire aboutit nécessairement au rapport impossibleentre l'énigme et son interprète, entre la Sphynge et Œdipe, entre une femme et un homme (troisième chapitre: l'absence de rapport sexue~. L'énigme indiquait d'emblée une «satisfaction» Mais qui se pourra dire satisfaite s'il n'y a pas de rapport entre une femme et un homme? On satisfait une fonction comme on satisfait un besoin; c'est la fonction de l'énigme qui est satisfaite par le petithomme qui lui sert d'argument (sans épuiser le domaine de ladite fonction). Cette fonction sera appelée la fonction phallique (quatrième chapitre). Ici s'achève l'articulation du premier tour ou la citationde l'énigme: nous aurons compriscomment fonctionne l'énigme, son dit et son absence (premier tour: le rapport de
signification et l'absence de rapport sexue~

Subsiste un reste,la deuxième phrase: « Tu as compris,c'estcequ'il fallait ». On sait la méfiance de Lacan vis-à-vis de la compréhension, même s'il ne recule pas à «prendre ensemble », à résumer un ensemble conceptuel, voire toute une théorie dans d'audacieux raccourcis.
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Quel est le rôle de cette compréhension? Problème d'autant plus crucial qu'il s'agit pour nous de comprendre L'Etourdit. La compréhension n'est pas terminale, mais inaugurale d'un « c'est ce qu'il fallait». Loin de la bonne conscience d'avoir compris, le « fallait» introduit plutôt une faille dans la compréhension et cette faille servira de relance pour la fonction phallique surgie de l'absence de rapport sexuel. Car les formules bâties sur la fonction phallique (<< c'est ce qu'il phallait ») feront apparaître le «pastout» qui a servi de moteur au mouvement du premier tour sans que nous ne le sachions. Mais que dirons-nous de ce discret moteur? Nous ne pouvons l'appréhender qu'en le laissant tourner. Nous voilà donc partis pour un second tour: «vas, d'étourdit il n'yen a pas de trop, pour qu'il te revienne l'après-midit ». Deuxième tour dit de l'interprétation ou deuxième partie de L'Etourdit. Quelle différence ferons-nous entre les deux tours, entre le premier midit et le deuxième midit ? La Sphynge le dit dans son «pastoute » (en italiques dans le texte): c'est le «pastout» qui inscrira une différence entre les deux tours. Les quatre chapitres du premier tour pourront dès lors être repris à la lumière de ce « pastout »; les quatre chapitres du deuxième tour seront les mêmes à ceci près qu'il mettront en évidence entre eux et leurs homonymes du premier tour un dire irréductible au dit ~a différence entre les deux). Par là s'éclairera l'énigme de la citation: que veut dire « redire» sinon déjà interpréter (deuxième tour: le discours de l'analyste et l'interprétation). J'indique sommairement les découpes possibles de cette deuxième partie selon les propositions de la quatrième phrase prononcée par la Sphynge : 1) «Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles », la main sur laquelle Lacan se guide ici est la topologie des surfaces (chapitre 1) qui reprend la question du signifiant, éclairée maintenant par la fonction phallique développée jusqu'au pastout ;

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2) «la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute », cette topologie déchire l'analYste pour le situer à sa place spécifique dans le discours de l'analYste (chapitre 2) qui permet d'éclairer le dire en général; 3) «tu sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias »; il s'agit d'égaler Tirésias dans sa compréhension de la structure (troisième chapitre) qui est le développement de l'absence de rapport sexuel; 4) «et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit ». Il s'agit d'aller de l'Autre à l'intetprétation (quatrième chapitre) qui n'est autre que le parcours de la fonction de l'énigme, de la fonction phallique. Récapitulons les tours que nous dirons:

1. premier tour: le signifiant et l'absence de rapport sexuel

chapitre chapitre chapitre chapitre

1 : le rapport de signification 2 : le dire 3 : l'absence de rapport sexuel 4 : la fonction phallique et les formules de la sexuation.

2. deuxième tour: le discours de l'analYste et l'intetprétation. chapitre 1 : l'enseignement de la topologie chapitre 2 : le discours de l'analyste chapitre 3 : la structure chapitre 4 : l'interprétation.

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PREMIER TOUR: LE SIGNIFIANT ET L'ABSENCE DE RAPPORT SEXUEL

Comme nous l'avons vu, le sens de L'Etourdit - le travail de l'analyse - nous est donné par une forme verbale sans sUJ'et (<< ») ; le texte prend son envol à partir de l'équivoque d'un vas verbe (ou d'une fonction) qui va déterminer un sujet plutôt que d'être animée par lui. Le jubilé de l'hôpital Henri-Rousselle, lieu de ses présentations de cas, donne à Lacan l'occasion d'expliquer les principes de son travail d'analyse. Loin d'être une simple présentation de malades, qui bornerait simplement le cas, le travail d'analyse suppose toujours une double présentation et donc une re-présentation. L'individu n'entre en analyse, ne devient analysant que pour autant qu'il dépasse sa simple présentation et se laisse présenter une deuxième fois par ses lapsus, actes manqués, symptômes et rêves: par son inconscient; le « sujet» en analyse, l'analysant est cerné par un double discours, il est présenté et encore présenté: il est re-présenté. «Le sujet est ce que représente le signifiant pour un autre signifiant ». Certes, le patient se présente avec ses mots à lui ; il ne devient analYsant que si ce qu'il dit n'est pas ce qu'il veut dire, que si ses mots disent autre chose que ce qu'ils voulaient dire, que si ses mots deviennent «signifiants» (un signifiant pour un autre signifiant, Si ~S2). Le « sujet» n'existe que par ce double tour du signifiant. Le travail de l'analyse implique apparemment deux personnes: l'analysant et l'analyste. Il n'est pas évident qu'ils jouent à proprement parler un «rôle », même s'il peut être tentant de considérer le «patient» comme objet d'un traitement dont l'analyste serait le sUjetagissant. Du côté du « patient », il ne s'agit jamais de « cas» o/?jeetifou d'illustration clinique d'une problématique spécifique (<< présentation de cas »). L'analysant n'est rien d'autre que la mise en acte de l'inconscient dans la seule pratique du signifiant à 21

laquelle il est convié; il est donc «sujet », représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Autrement dit, l'analyse dépasse d'emblée la présentation de cas pour aller à la représentation du sUjet par le signifiant. «L'objet» d'étude de la psychanalyse s'avère ainsi être cet étrange « sujet» par deux fois présenté. Du côté du praticien, la présence « subjective» de l'analyste est bien problématique. Qu'il parle ou qu'il garde le silence, le travail qu'il accomplit ne préjuge en rien de l'intérêt et de l'importance que lui attachera l'analysant; l'analyste, d'ailleurs, gagnerait à ne pas se laisser guider par de telles considérations. L'attention que l'analysant lui porte comme personne reste périphérique par rapport à sa fonction propre. Cette fonction de l'analyste est éclairée par le dire de Lacan à Saint-Anne (Le savoir du p-!ychana!Jste)comme à Henri-Rousselle (L'Etourdit). Si ces deux exposés sont « vacuoles» (S Sb ; AE 449) enchâssées dans l'enseignement du séminaire, ils visent tous deux à situer la place de l'analYste dans le dispositif de la cure: le lieu de l'analyste y est vacuole, petite poche autour de laquelle tourne la vie de la cellule

analytique. Cette vacuole - fondamentalement

équivoque- est à la

fois cavité, vide (au sens géologique de «vacuole ») et organite cellulaire plein (au sens biologique du terme). Vide, elle est le lieu du semblant, pleine, elle est l'objet du désir. Comme vacuole, c'est-à-dire comme objet du désir à la place du semblant, l'analyste - absent et présent - servira d'axe désaxant autour duquel graviteront les discours successifs de l'analysant. Pivot de la cure, l'analyste condense en lui les deux sens du mot « vacuole» aussi bien que les deux foyers (vide et plein) de révolution de l'analyse. Cette vacuole est l'objet a. Le travail de l'analyse est ainsi déterminé par ces deux termes: le sUjet barré (l'analysant) et l'objet a (l'analyste). Leur articulation dans le fantasme ($ a) suit nécessairement un chemin propre non seulement à l'imagerie de tel fantasme, mais à sa logique: après une double boucle «re-présentative » (exposée dans la double boucle, dans les deux tours de L'Etourdit), il revient à son point de départ. La lettre en tant qu'elle con-cerne l'objet a

0

22

«arrive toujours à destination» (E 41). Car cette destination n'est pas le destinataire qui peut lire le message, mais plutôt le réel que la lettre cerne, la «vacuole» qui fait trou pour le destinateur notamment. Et lorsque Lacan forme le voeu « d'être lu enfm convenablement », entendons «selon la bonne destination» ou encore selon le double tour du parcours du signifiant, articulé dans l'expérience psychanalytique. Autrement dit, à lire Lacan convenablement, nous partagerons son expérience dans les détours des dits que vise L'Etourdit, nous parcourrons les deux moitiés du texte en même temps que la coupure du fantasme dont dépendent le «sujet barré» et « l'objet a ». Une double boucle donc... Mais de quel sera notre point de départ? Suivons le f11de la lettre qui articule le fantasme et fmit toujours par revenir à son point de départ. Prenons le chemin du signifiant par bribes, par morceaux, par miettes de signifiant. Ces miettes ne sont pourtant pas les restes de n'importe quel banquet. Tirées du séminaire « ... ou pire », elles se ramassent du discours psychanalytiquel. Elles arriveront à destination même si elles n'apparaissent que comme «reliefs », rogatons, rebuts du séminaire.

1 Par opposition aux Miettes philosophiques de Kierkegaard, Lacan prend ses miettes dans son discours analytique, "... ou pire" (21 juin 1972). Le psychanalyste répond ainsi au philosophe en même temps que le «...ou pire» de Lacan répond au «Ou bien... ou bien... » du même Kierkegaard, y renversant une philosophie du « bien » (centrée sur les discours du maître et de l'universitaire) en une psychanalyse du pire (décentrée par les discours de l'hystérique et de l'analyste). 23

CHAPITRE 1 : RAPPORT

DE SIGNIFICATION ET SENS
(<< oupire ») : ...

V oici deux miettes du discours psychanalytique
1) «Qu'on

dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend ».

2) «Cet énoncé qui paraît d'assertion pour se produire dans une forme universelle, est de fait moda4 existentiel comme tel: le subjonctif dont se module son sUJet,en témoignant» (S 5d ; AE 449). Ces deux phrases ou ces deux « miettes» nous plongent dans la double présentation, dans la représentation de l'une (1) pour et dans l'autre (2) et cette re-présentation nous conduira au sujet barré et à 1'0bj et a. La première miette parle d'un dire comme processus impersonnel. Ce dire où les personnes ne sont pas encore déterminées n'est pas directement disponible: il est «oublié» derrière ce qui se dit. Suff1tait-il dès lors d'oblitérer le dit pour que survienne le dire? Suff1tait-il d'effacer l'énoncé pour qu'apparaisse le mystère de l'énonciation? Non: de dits, de tours dits, « d'étourdit », il n'yen a pas de trop: la doublure est bienvenue pour que le dit soit entendu. La différence entre le dit et l'entendu, entre la présentation et la représentation, révélera le dire: même s'il est oublié derrière le dit, il n'arrive que parce qu'il y a de l'entendu. [D'un point de vue technique, l'abréviation du dit, les «séances brèves» ne se justifieront que pour autant qu'elles produisent un entendu]. La seconde miette, la deuxième phrase est une re-présentation de la première, non pas comme commentaire de son contenu matériel, mais comme analyse formelle, grammaticale et logique, de la première. Cette analyse formelle oppose l'apparence d'assertion de la première à sa nature effectivement modale. La deuxième phrase dit : le caractère assertif de la première phrase ~'assertion prétend dire comment les choses sont effectivement] n'est qu'une

apparence, elle est en fait modale. Son apparence d'assertion se produit parce que la proposition est universelle: la première phrase concerne tout dire quel qu'il soit, il serait toujours vrai que le dire reste oublié demoère ce qui se dit dans ce qui s'entend.. M'exprimant ainsi, j'ai déjà entendu un dire à la place du « qu'on dise ». Or le subjonctif« qu'on dise» témoigne d'une modalité dont dépendent ce qui se dit et ce qui s'entend. Si l'indicatif « reste» montre que l'assertion se voudrait universelle - ce que renforce l'objectivité des passifs « se dit» et « s'entend» -, la présence du subjonctif actif « dise» replace la phrase dans la contingence; il faut que soit constaté « qu'on dise », et c'est précisément ce qui est oublié. Le subjonctif indique un apport extérieur, une prise en compte du penser dans la pensée. Aucune assertion n'a donc de valeur universelle, elle ne fait qu'y prétendre; et, malgré les apparences et le fard de certitude qu'induit l'indicatif, toute assertion est toujours le résultat d'un dire : «pour qu'un dit soit vrai, encore faut-il qu'on le dise, que dire il y en ait ». Asserter c'est dissimuler le caractère modal de toute proposition. Si l'assertion dépend d'un point de vue extérieur, elle participe donc de l'ex-sistentiel. Il est évident que cet « ex-sistentiel comme tel» n'a rien à voir avec l'existence scolastique: l'ex-sistence n'est pas la réalité effective d'un fait asserté, mais le point de vue extérieur du penser par rapport à ce qui est pensé. Ainsi la deuxième phrase indique le chemin logique de l'interprétation des deux phrases: le modal s'oppose à l'assertion pour faire apparaître le concept d'ex-sistence. C'est seulement à partir de cette ex-sistence, de ce point de vue extérieur, que l'assertion et l'universelle sont possibles. Lacan partira de la grammaire de ces deux phrases et de « leur rapport de signification» (S Se) ~e dit de chacune des deux phrases renvoyant à l'autre) pour en déduire logiquement un sens (non seulement un entendu, mais aussi un dire). Une signification est d'abord attachée à un dit. Le rapport de signification inscrit le dit dans une organisation beaucoup plus large: il l'inscrit dans un discours. Cette déduction occupera deux pages (S 6- 7 ; 26

AE 450-451). La distinction entre la signification et le sens sera «plus loin accentuée» comme « antinomie» (S 36-37). Ces deux pages logiques, même si elles semblent ne toucher qu'à l'être, à l'universel ou à l'assertif, nous conduisent déjà vers le «réel comme impossible»: elles annoncent déjà l'aporie sur laquelle bute tout discours. Comment cela? Un discours est une pratique de parole constitutive d'un lien social entre deux partenaires: ainsi le discours hystérique lie-t-il l'hystérique à celui qu'elle interroge, ainsi le discours magistral liet-il le maître à son esclave ou à son disciple, ainsi le discours universitaire lie-t-ille professeur à son étudiant, ainsi le discours p!Jchana!Jtique lie-t-ill'analyste à son analysant. Pourtant les deux partenaires de chaque discours sont foncièrement disparates; le lien social entre eux est marqué par l'impossibilité radicale de les faire «dialoguer»: il n'y a pas de vrai rapport entre eux. Il incombe à chacun des deux partenaires de se soutenir de son propre côté: le premier des deux partenaires, le semblant, se soutiendra d'une vérité qui le détermine nécessairement, pour s'adresser au second, l'Autre; et cet Autre ne pourra répondre au premier qu'en émettant un produit contingent; ce produit est donc un fruit possible dépendant de la vérité qui a déterminé le premier partenaire; ce produit pourtant est impuissant à retourner à la vérité du discours. Chaque discours engendre des produits sans issue à l'intérieur de ce discours. Telle est l'aporie ou l'impuissance d'un discours en général. La matrice de tout discours comprend quatre places réunies deux à deux par quatre modalités: semblant
nécessaire impossible )
contingent

Autre

vérité

r
___ _ ___ . impuissance

( possible)

_ _ _ _ _ _. _ . .

produit

l

Ou encore:

27

vérité
nécessaire

. semblant

impossible

.

Autre

contingent

. produit

Le discours p.rychana!Jtique ne fonctionne jamais seul; il a la particularité d'impliquer l'analyste et l'analysant dans les autres discours. Bien plus il pousse chaque discours à se développer à partir de son impossibilité et à démontrer son impuissance. Devant cette aporie, tout discours est amené à se renverser au profit d'un nouveau discours et d'une nouvelle tentative de lien social. Le discours psychanalytique pousse chaque discours à sa «puissance dernière », c'est-à-dire à son impuissance. Le réel est l'épuisement de chaque discours. En ce sens, le discours analytique est « science du réel» : il est la science des discours en tant que chacun d'eux va vers sa propre impuissance. Ceci sera repris dans la suite du texte. La « science du réel », la science des bascules de discours, intéresse tous les analystes même s'ils l'ignorent. Pourquoi les «ménager»? Ils l'apprendraient de toute manière des « événements »1, c'est-à-dire dans le réel des passages à l'acte des analysants qui leur rappelleront in actu exercito la puissance dernière de cette logique faite d'apories et d'impossibilités. Contrairement aux logiques classiques qui évitent ou résolvent les apories logiques, la logique propre au discours psychanalytique s'en accommode; cette logique met donc en route l'impossible de chaque discours pour en démontrer l'impuissance ou l'aporie. Quitte d'ailleurs à démontrer la propre aporie du discours psychanalytique et d'en passer à un autre discours.

1 Le terme « événement» - "l'événement a choisi" (E 256) - indiquait déjà en 1953 un processus qui, indépendamment d'un acteur préalable, détermine et présentele sujet secondairement:le sujet n'y sera que « re-présenté... ». 28

1. Le signifiant et les discours. La règle, le pas d'entrée dans l'analyse, est l'association « libre », c'est-à-dire le signifiant; un signifiant se différencie toujours de lui-même: il est défini par la possibilité de «s'en servir pour signifier autre chose» que ce qu'il dit (E 505). Aussi, un signifiant (S1) devient nécessairement utre, il se transforme a toujours en un « autre» signifiant (S2). La règle liminaire ainsi posée, nous pouvons prendre n'importe quellepaire (Sl ~S2) de miettes, de signifiants pour aborder le rapport de signification. Ainsi l'étourdi (Sl) devient-il « étourdit» (S2) pour introduire l'énigme du dire. Ainsi l'homme aux rats se défend-il de ses idées obsédantes par un aber« mais» (Sl) qui se transforme en abér (S2) où Freud entend les défenses militaires (Abwehr; chères au patient et à son père. Ainsi toute lettre, tout mot, toute phrase, tout discours s'offre-t-il à la parole qui en renouvelle et en transforme la signification: toute parole fait naître du signifiant (par la transformation d'un signifiant en un autre signifiant). Les miettes choisies par Lacan éclairent cette transformation propre au signifiant (S1~S2) par les phrases:
Sl «Qu'on dise reste oublié demoère ce qui se dit dans ce qui s'entend». S2 « Cet énoncé qui paraît d'assertion pour se produire dans une forme universelle, est de fait moda~ existentiel comme tel: le subjonctif dont se module son sUJet, en témoignant »0

Nous y voyons aussi que S2 est dérive ou déformation S2 est l'entendu du dit S 1. Mais où est le dire ?

de Sl.
~

Comme le premier exemple choisi par Lacan (étourdi

étourdit), nos deux miettes ont un contenu relatif au dire qui concerne le signifiant lui-même. La «matière» de nos deux miettes n'est autre que la «forme» signifiante en général. En conséquence de quoi, n'importe quel signifiant entraînera avec lui dans sa forme de signifiant tout le contenu de ce S 1-S2, de ces deux phrases choisies par Lacan. L'exemple de l'homme aux rats

29

abéi) articule lui aussi un dit et un entendu pour faire exsister un dire. Si S2 est déformation de S1, S1 et S2 sont nécessairement en rapport et ce rapport de signification implique un ordre temporel: S2 vient après S 1. Cette succession temporelle, S1 puis S2, s'inscrira à différents endroits dans tel ou tel discours pour autant que la matrice des discours implique une ordonnance temporelle des places: 1) vérité, 2) semblant, 3) Autre, 4) produit.

(aber ~

Faisons glisser le vecteur (Sl ~ S2) sur le vecteur matriciel des places (vérité ~ semblant ~ Autre ~ produit).
Nos deux termes s'inscrivent dans cette structure générale de discours de telle sorte que Sl précède S2. Nous pouvons inscrire

S1

~

S2 de trois façons

différentes dans la matrice

des

discours: 1° S 1 est la supposée vérité reprise par S2 : ce rapport est propre au discours universitaire; un savoir est en position de semblant à condition qu'il reprenne un S1 pris pour vérité; 2° S1 est le semblant mettant au travail l'Autre, S2 : ce rapport appartient au discours magistral, l'ordre du maître déclenche le travail de l'esclave ou du disciple S2 ; 3° S1 est l'Autre qui produit S2: ce rapport est particulier au discours hystérique; un signifiant est mis au travail et produit le savoir hystérique. Représentons ces trois discours:

S2 Sl

~

Autre

S1
vérité

~

S2
produit

semblant

~

S1 S2

produit

vérité

discours universitaire

discours magistral

discours hystérique

Nos deux phrases doivent donc s'inscrire dans une de ces trois possibilités, la quatrième possibilité où S1 est en position de

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