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Lectures ouvrières à St-Etienne du Rouvray

De
342 pages
Ce livre retrace l'histoire des pratiques de lecture d'une communauté ouvrière cégétiste à Saint-Étienne du Rouvray dans la banlieue rouennaise, et plonge le lecteur au plus profond des mutations culturelles du XXe siècle. II s'efforce de comprendre comment un lecteur intègre ou non les objets lus dans son univers mental. Il met en valeur les intermédiaires culturels soulignant ainsi l'influence de l'engagement syndical à la CGT, le rôle des bibliothèques d'entreprise et des bibliothèques municipales...
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Lectures ouvrières à Saint-Étienne du Rouvray, des années trente aux années quatre-vingt-dix

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-02592-9 EAN : 9782296025929

Nathalie PONSARD

Lectures ouvrières à Saint-Étienne du Rouvray, des années trente aux années quatre-vingt-dix
Lecture, culture, mémoire

L'Harmattan

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s’attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d’événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l’invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l’historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus David MATAIX, L’Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006. Paul TIRAND, Émile DIGEON (1822 – 1894). L’itinéraire singulier d’un communard, 2006. Hugues MOUCKAGA , La Rome ancienne, Ier siècle av. J.-C. – Ier s. ap. J.-C., 2006. Jean-Pierre GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l’outre-mer, 2006. Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère de la France, 2006. Cécile BERLY, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006. Antonin GUYADER, La revue Idées, 1941-1944. Des nonconformistes en Révolution nationale, 2006. Jacques LELONG, Le Bocage bourbonnais sous l’Ancien Régime, 2006. Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006. Frédérique VALENTIN-McLEAN, Dissidents du parti communiste français, 2006.

Jacques DUVAL, Moulins à papier de Bretagne du XVIe au XIXe siècle, 2006. Charles MERCIER, La Société de Saint-Vincent-de-Paul. Une mémoire des origines en mouvement (1833-1914), 2006. Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART , Anthropologie historique du corps, 2005 Bernard LUTUN, 1814-1817 ou L’épuration dans la marine, 2005. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de Bonnard. 1744 – 1784, 2005. Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution française, 2005.

Remerciements

Mes remerciements vont à Roger Chartier qui a suivi cette recherche mais aussi aux hommes et aux femmes de Saint-Étienne du Rouvray qui m’ont accueillie chaleureusement et m’ont accordé à la fois leur confiance et leur temps. Sans eux, ce travail était irréalisable. Merci à Monsieur et Madame Gosselin pour leur aide précieuse dans la compréhension du milieu stéphanais. Merci à Bernard qui finit par accepter ce projet « hors-norme » et à Baptiste et Marius pour leur sens de l’autonomie. Merci à Sabine Rousseau qui, par son écoute et son regard critique, a participé à l’élaboration de ce cheminement intellectuel. Merci à Ghislaine Carteron et Françoise Brébion pour leurs relectures attentives et leurs encouragements.

Introduction Vouloir appréhender les lectures en milieu ouvrier au XXe siècle et en faire un objet d’histoire socioculturelle relève d’un défi. Il faut en effet balayer les images stéréotypées sur la question : l’une véhiculée en milieu populaire et ouvrier qui ferait de la lecture une perte de temps car une activité improductive, une autre volontiers « élitiste » qui aurait tendance à nier les pratiques de lecture dans un milieu « défavorisé culturellement ». Et pourtant des ouvriers lisent : pourquoi s’en étonner ? Dès la seconde moitié du XIXe siècle, des autobiographies ouvrières révèlent des lectures dans des conditions souvent difficiles. Conquises au détriment des heures de sommeil, elles s’inscrivent dans des espaces de sociabilité différents de celles des lettrés tels que la rue, le cabaret ou la chambre d’ouvrier1. L’exploration de travaux portant sur l’histoire des bibliothèques populaires et ouvrières2 au XIXe siècle montre combien la question des lectures en milieu populaire a constitué un enjeu pour les élites politiques et syndicales. En effet, les Républicains voient dans la lecture l’outil idéal pour l’éducation du peuple tandis que des militants syndicalistes lui assignent la fonction d’accès à la culture. Mais, si la lecture est un enjeu, elle doit donc être encadrée. Le lecteur n’est pas libre : il se voit guidé et orienté par un ensemble de prescriptions de lecture toujours indispensables, utiles, sérieuses. La notion du « plaisir de lire » est rarement mise en avant. Il suffit pour s’en convaincre de suivre les discours des élites ouvrières condamnant violemment les lectures faciles c’est-à-dire les faits divers et les romansfeuilletons dans les journaux populaires dont le développement est effectivement spectaculaire après la parution du Petit Journal. Ainsi, en suivant le fil conducteur que constitue la succession de générations de bibliothèques ouvrières, une histoire des prescriptions de lecture au XIXe et XXe siècles se dessine et non pas une histoire des pratiques de lecture. Certes, pour la seconde moitié du XXe siècle, le chercheur peut se référer aux grandes enquêtes sociologiques sur les lectures qui doivent cependant être maniées avec précaution tant leur hétérogénéité est grande3. En 1955, l’enquête à visée commerciale de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) montre que 47 % des ouvriers seraient des non-lecteurs. Dans l’enquête de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) de 1960 le pourcentage d’ouvriers « non-lecteurs » s’élève à 6,5 % des ouvriers tandis que 33 % déclarent lire des livres et 60 % ne lire « que des
J. Hébrard, « Les nouveaux lecteurs », dans Histoire de l’édition française, tome 3, Le temps des éditeurs, 1990, Fayard-Promodis. 2 N. Richter, Le lecture et ses institutions, tome 1 et 2, Bibliothèque de l’Université du Maine/Édition Plein Chant, 1987. 3 N. Robine, Lire des livres en France des années 30 à 2000, Éditions du cercle de la librairie, 2000.
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concurrents du livre ». Enfin, l’enquête de 1981 sur les pratiques culturelles des Français commandée par le ministère de la Culture révèle que 22,7 % des ouvriers qualifiés et 32,6 % des ouvriers spécialisés déclarent ne lire « aucun livre » tandis que 14,4 % de la première catégorie et 14, 9 % de la deuxième déclarent lire « beaucoup de livres ». Ainsi, au début des années quatre-vingts, 70 % des ouvriers lisent mais avec une intensité variable : une majorité appartiendrait à la catégorie des « faibles lecteurs », une minorité (pour autant non négligeable) aux « forts lecteurs » selon le critère du nombre de livres lus. Des types de lecture se profilent aussi : dans les années soixante comme dans les années quatrevingts, la lecture des journaux est quotidienne pour la moitié des ouvriers. En deuxième position, se place la lecture des magazines qui a même progressé entre les années soixante et les années quatre-vingt. À ces magazines s’ajoute « la lecture des textes imagés, textes d’images », c’est-àdire les catalogues, dépliants, notices de montage, brochures d’information. Enfin, en tête des lectures de livres, les romans occupent la première place : policiers et romans d’espionnage pour les hommes, romans « roses » pour les femmes, romans historiques aussi mais peu de littérature classique (moins de 10 %)1. Des ouvriers lisent et, au risque de se répéter, faut-il s’en étonner ? La démocratisation culturelle n’est-elle pas en marche ? Le monde ouvrier, qui constitue une fraction importante de la société française, serait-il totalement exclu de la progression des pratiques de lecture devenues des pratiques culturelles de masse ?2 Ne bénéficierait-il pas de la révolution culturelle du temps libre et de l’entrée dans la société de consommation ? En effet, le XXe siècle est un siècle de mutations culturelles sans précédent symbolisé par l’enracinement de la culture de masse, c’est-à-dire la massification des productions, des vecteurs et des pratiques3. Décriée par les élites intellectuelles à cause de l’uniformisation culturelle qu’elle produirait, la culture de masse est devenue objet d’étude pour les historiens du « culturel ». La presse écrite, devenue populaire dans la seconde moitié du XIXe siècle, poursuit son ascension à la Belle Époque : à la veille de la Première Guerre mondiale le processus de conquête d’un large public est presque achevé comme en témoigne le succès de quatre grands quotidiens nationaux dépassant le demi-million d’exemplaires4. Le journal « nourrit la vie quotidienne » du lecteur, « alimente ses conversations, peuple son

M. Verret, La culture ouvrière, ACL Éditions, 1968. Dans le chapitre « Choses lues », il utilise à la fois les grandes enquêtes quantitatives et qualitatives. 2 G. Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe, Édition du Seuil, 1986. 3 La culture de masse en France de la Belle Époque à aujourd’hui, dir. J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli, Fayard, 2002. 4 Le Petit Parisien, Le Journal, Le Petit Journal et le Matin.

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univers mental, l’informe, le divertit, le cultive » selon Christian Delporte1. Il se modernise pendant l’entre-deux-guerres avec l’apparition des photos tandis que la presse régionale poursuit son essor. Après guerre, le paysage médiatique se renouvelle profondément avec le développement de magazines diversifiés, l’essor de la radio dans les années cinquante puis de la télévision dans les années soixante. Or, l’épanouissement des médias contribue à la diffusion de modèles culturels auxquels n’échappe pas la presse syndicale comme en témoigne La Vie ouvrière qui va retenir notre attention. En outre, pour le PCF comme pour la CGT active dans les bibliothèques d’entreprise, la lecture, arme idéologique par excellence, est encore un enjeu dans le contexte de la guerre froide. Enfin, dans le cadre d’une politique de lecture publique, remontant aux années trente, le projet de bibliothèques municipales fait son chemin pour s’épanouir dans les années soixante-dix2. Mais la culture de masse, c’est aussi la diffusion des romans dans les collections dites « populaires » de la Belle Époque avec le lancement par Fayard en 1904 de la « Modern Bibliothèque » et en 1905 du « Livre populaire » dont le tirage oscille entre 60000 et 800000 exemplaires grâce à des prix attractifs3. Dans ce processus, une nouvelle rupture se produit en 1953 avec la naissance du Livre de poche. Enfin, dès la fin des années quarante, la floraison de clubs de livres - du Club du livre à France Loisirs en passant par le Readers Digest - a facilité l’accès au livre tout comme d’ailleurs la vente de livres dans de grands magasins. Cet ouvrage part donc d’une interrogation initiale : dans ce contexte, comment appréhender les lectures en milieu ouvrier, au-delà des miroirs déformants des discours des élites ouvrières s’apparentant à des prescriptions de lecture, au-delà des enquêtes quantitatives reposant sur des catégories socioprofessionnelles, mais délaissant les individus en les extrayant de leur espace socioculturel ? Il n’a d’autre ambition que de faire partager l’histoire d’une passionnante aventure intellectuelle et humaine. Une aventure intellectuelle d’abord : comment en effet imaginer un instant un chercheur, formé à la critique historique héritée de « l’école historique positiviste » où les sources écrites tiennent une place considérable, se lancer dans la pratique de l’histoire orale ? Certes, les propos marquants de Lucien Febvre ont résonné dans mon esprit : « L’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire,
C. Delporte, Au miroir des médias, in La culture de masse en France de la Belle Époque à aujourd’hui, op.cit., p.307. 2 A.- M. Bertrand, « Le développement des bibliothèques municipales », dans « L’histoire des bibliothèques françaises, Promodis, Édition du cercle de la librairie, 1988. 3 D. Kalifa, La culture de masse en France, tome 1, 1860-1930, La Découverte, 2001.
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sans documents s’il n’en existe point (…) Donc avec des mots, des signes (…) Avec tout ce qui, étant à l’homme, sert à l’homme, exprime l’homme, signifie sa présence, l’activité, les goûts et les façons d’être de l’homme »1. Mais sans aucun doute la clé de l’explication réside dans le déplacement du questionnement : il ne s’agit plus seulement de faire l’histoire des prescriptions de lecture mais d’appréhender les lectures en milieu ouvrier à partir de la parole ouvrière. Le glissement de la problématique s’est alors nourri de rencontres intellectuelles stimulantes. La conceptualisation d’une nouvelle histoire de la lecture par Roger Chartier a focalisé mon attention sur les manières de lire et sur les processus d’appropriation2. Au sein de la sociologie de la lecture, séduisante a été l’approche qualitative de Martine Poulain dont l’ambition est « de dire ce qui se passe entre un imprimé et ses lecteurs », « de rendre compte du réseau d’images qui se noue autour de la lecture »3. Des enquêtes sur les pratiques et les représentations de la lecture au sein de la sociologie de la culture ouvrière et un ensemble de recherches visant à cerner l’appropriation, à la fois matérielle et intellectuelle, des objets lus au sein d’un lectorat ouvrier ont confirmé l’intérêt de l’enquête de terrain4. Celle-ci, utilisée par Anne-Marie Thiesse, a fourni une remarquable étude des pratiques de lectures en milieu populaire à la Belle Époque5. Quant à Richard Hoggart, son enquête ethnographique6 a explicité les processus d’appropriation en mettant l’accent sur certaines stratégies telles que la dissidence, le scepticisme, l’indifférence ou même la méfiance utilisée face à la presse à grande diffusion et aux romans d’évasion. Il a proposé des concepts tels que « l’attention oblique » et « la consommation nonchalante » dénonçant ainsi la prétendue influence de la culture de masse. Enfin, l’enquête de terrain est devenue incontournable pour étudier l’expérience de lecture telle qu’elle est définie par Hans Rober Jauss, Paul Ricoeur et Michel de Certeau, c’est-à-dire un ensemble de relations entre le monde du texte et celui du lecteur7.

L. Febvre, Combat pour l’histoire, Armand Colin, Paris, 1992, p. 428. R. Chartier, Pratiques de la lecture, Marseille, Rivages, 1985 ; L’ordre des livres. Lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe entre XIV et XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992 ; Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIVe-XVIII), Paris, Albin Michel, 1996. 3 M. Poulain, Pour une sociologie de la lecture. Lectures et lecteurs dans la France contemporaine, Paris, Éditions du cercle de la librairie, 1988, p. 29. 4 Citons par exemple B. Lahire, « Lectures populaires : les modes d’appropriation des textes », Revue française de pédagogie, nº 104, 1993, pp. 17-26. 5 A.- M. Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Le Chemin vert, 1984. 6 R. Hoggart, La culture du pauvre, étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Ed. de Minuit, « le sens commun », 1970. 7 H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception, Collection Tel, Gallimard, 1978. P. Ricoeur, Temps et récit, tome III, Éditions du Seuil, 1983. M. de Certeau, L’invention du quotidien, tome 1, Gallimard, 1990.
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Ainsi, la construction de l’objet historique s’est peu à peu précisée. Le premier axe étudie les pratiques de lecture comme des pratiques culturelles appréhendées à deux échelles différentes, celle de l’individu mais aussi celle de la communauté ouvrière. Telle une « archéologue des pratiques », je tente, à partir des « traces de lectures » émaillant les discours recueillis au cours de l’enquête orale, de comprendre comment les pratiques de lecture de plus en plus répandues dans ce milieu ont pu influer sur la recomposition de la culture des ouvriers. Il s’agit donc de déterminer les composantes de ladite culture à la fois dans l’évolution de son contenu mais aussi dans ses relations avec la culture populaire, la culture ouvrière militante et la culture de masse. Cet axe repose toutefois sur des présupposés épistémologiques qu’il convient de préciser : une approche descriptive de la société dans laquelle les objets culturels circulent ; une culture des ouvriers inscrite dans un espace plus vaste – un espace non refermé sur lui-même mais au contraire ouvert aux influences des autres cultures – une culture donc définie par ses emprunts à la culture prolétaire, à la culture populaire et même à la culture de masse ; la reconnaissance de la spécificité de la culture ouvrière par ses formes de sociabilité et d’engagement mais aussi par les processus d’appropriation des individus1. Avec un tel objectif, il a paru fructueux d’analyser des pratiques de lecture dans une communauté homogénéisée par un ensemble de références culturelles (espace local, influence du syndicalisme et spécificité de la culture d’entreprise), une communauté qui se prête aussi à des comparaisons interindividuelles. Le second axe considère la lecture comme une activité de réception qui prédispose à l’analyse des processus d’appropriation des objets lus en fonction de l’itinéraire social, politique et culturel des lecteurs. Or, le concept d'appropriation, au cœur de ma recherche, introduit une variété culturelle affinant les représentations souvent stéréotypées de la culture assignée à un groupe social et doit, au-delà du clivage culture populaire /culture savante, contribuer à concrétiser la notion de « polyphonie culturelle » plus proche de la réalité. Pour mener à bien ce projet, il a fallu entrer dans le champ controversé de l’histoire orale par la lecture d’articles retraçant son cheminement et ses courants2. Dans son approche anthropologique, l’histoire orale peut en effet être l’outil de la reconquête de la mémoire par des groupes silencieux ou témoigner de la culture à un moment donné. Certes l’histoire orale se distingue par la nature de l’investigation (l’enquête de terrain), par ses objets d’étude, par un certain regard porté sur la société grâce à la méthode biographique, par la spécificité des matériaux recueillis (des sources orales
Cette définition doit beaucoup à M. Perrot, M. Rébérioux, O. Schwartz et M. Verret. Voir bibliographie générale. 2 F. Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone, Comité pour l’histoire économique et financière, 2001.
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construites par le chercheur) supposant une réflexion approfondie et permanente sur les « impensés » de l’enquêté et de l’enquêteur. Mais, elle avive le questionnement sur ce qu’est l’Histoire et sur la façon de faire l’écriture de l’Histoire en obligeant le chercheur à expliciter les méthodes de travail propres à la construction d’un objet historique. Et surtout elle est Histoire à part entière : elle part du questionnement initial de l’historien, applique la méthode de la critique externe et interne sur les discours retranscrits et l’analyse. Elle a la même exigence de comparaison et de réflexion en croisant les sources orales entre elles, et en les confrontant avec les sources écrites. Elle opère une mise en ordre susceptible de rendre intelligible l’objet historique, ici des pratiques de lectures dans une communauté ouvrière. Un tel projet a imposé aussi la monographie. Seule, elle permet d’insérer l’examen des pratiques lectorales dans des lieux aussi variés que la sphère privée, le lieu de travail, l’environnement culturel et politique qui sont à nos yeux des éléments déterminants pour comprendre les liens étroits entre pratiques de lecture et espace vécu. L’espace communal offre justement la possibilité d’opérer un croisement entre l’histoire de l’individu et l’histoire de la politique culturelle municipale afin de cerner les effets de cette politique. Il matérialise la rencontre entre l’histoire sociale (c’est-à-dire le monde ouvrier) et l’histoire de l’individu. C’est ainsi que le choix s’est porté sur une communauté ouvrière à Saint-Étienne du Rouvray. Cette commune industrielle et ouvrière, située sur la rive gauche de la Seine dans l’agglomération rouennaise, a semblé un terrain d’enquête idéal. En effet, a priori, elle a des atouts : gérée par des municipalités communistes dotées d’une politique culturelle dont l’objectif est l’accès à la culture pour tous, elle permet d’examiner les relations entre le discours municipal sur la culture, les activités culturelles et les pratiques culturelles individuelles. C'est dans ce cadre que des entretiens approfondis ont été menés débouchant sur la constitution progressive d’un échantillonnage de personnes susceptibles de former une communauté de lecteurs ouvriers1. Et c’est là que l’aventure humaine, riche et nouvelle, a commencé. Progressivement, je suis entrée dans une communauté ouvrière dont j’ai découvert la richesse de son histoire – histoire du travail, histoire de luttes syndicales, histoire familiale- et dans laquelle j’ai cherché à cerner la place de la lecture : une communauté constituée d’une trentaine d’hommes et de femmes syndiqués à la CGT et/ou au PCF, travaillant à La Chapelle Darblay, usine papetière phare de Saint-Étienne du Rouvray ou appartenant à la famille des cheminots. Cet ouvrage s’ouvre donc sur les modalités de l’enquête orale. J’explicite la démarche historique pour montrer comment des problématiques initiales
1 Par ce terme, nous désignons un ensemble d’individus partageant des types de lecture et des manières de lire spécifiques tout en développant des modes d’appropriation singuliers.

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peuvent être infléchies par le terrain d’enquête et la population enquêtée. J’expose la procédure de construction d’un corpus de sources orales ainsi que l’élaboration de grilles d’analyses. Je présente le terrain d’enquête et j’offre une première image de cette communauté ouvrière stéphanaise. Puis, à partir des discours ouvriers, je reconstitue les parcours bibliographiques. J’explique les attentes et les investissements dans la lecture. Je montre les modalités matérielles de l’acquisition des livres et des « gestes » déclenchés par cette pratique culturelle tout en identifiant des intermédiaires culturels. À travers les trois chapitres suivants, j’esquisse une nouvelle approche de la culture et de la mémoire ouvrière en plaçant au cœur de mon objet de recherche les représentations et les processus d’appropriation. Je m’efforce de répondre à la question suivante : comment un lecteur intègre ou non les objets lus dans son univers mental pour construire, modeler ou même reconstruire ses représentations ? Je n’échappe donc pas à une réflexion sur la notion de représentation1. En effet, je cherche à cerner des représentations qui sont le produit d’une expérience personnelle dans laquelle les facteurs émotionnels ont joué un rôle. Constitutives de la pensée de chaque individu, elles fonctionnent selon des processus de cognition individuels. Mais elles sont en même temps influencées par les représentations sociales véhiculées par le groupe (stéréotypes, préjugés, clichés) et par des pratiques de lecture. Ainsi, pour les étudier, il faut à la fois cerner les processus mais aussi le contenu de ces représentations. Pour cela, j’ai choisi trois champs d’investigation. La lecture de la presse pose le problème de l’appropriation de la culture politique et de la liberté du lecteur dans la construction du monde social qui l’environne ; la lecture des romans permet d’approcher les modalités d’appropriation de la culture littéraire ; la lecture de « livres » sur la Seconde Guerre mondiale aborde la question épineuse de la construction de la mémoire historique dans ses rapports avec la mémoire collective, la mémoire des militants et la mémoire communiste. Pour chacun de ces champs, il s’agit de déterminer les éléments constitutifs des représentations pour les confronter aux objets lus mentionnés. C’est dans ce « décalage » que sont cernés les processus d’appropriation. Enfin, le livre se clôt par des portraits de lecteurs : de la communauté de lecteurs on passe alors aux individus. Mais rien n’empêche le lecteur
1 On peut se référer utilement à la définition conceptualisée par P. Laborie : « Ainsi, intégrées et reliées, les représentations sociales sont plus que de simples perceptions, plus que des images, plus que des mythes, plus que des idéologies... mais tout en étant aussi cela, dans des proportions et selon des hiérarchies changeantes ». P. Laborie, « Histoire politique et histoire des représentations mentales », in Histoire politique et sciences sociales, dir. D. Peschanski, M. Pollak, H. Rousso, Éditions Complexe 1991, p. 165.

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impatient de commencer par le dernier chapitre pour appréhender directement les discours des ouvriers sur la lecture et mieux comprendre les individus. Ainsi, à travers un regard posé d'abord à l'échelle de la communauté puis se déplaçant vers l’intérieur de la communauté pour enfin pénétrer l’intimité des individus, j’espère revisiter la culture des ouvriers et répondre à la question de la spécificité des lectures ouvrières tout en refusant fermement toute idée d’évaluation culturelle.

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Chapitre 1 À la découverte d’une communauté ouvrière de papetiers et de cheminots
Ce chapitre a pour ambition de montrer comment, au cours d’une enquête, a pris forme une communauté ouvrière de papetiers et cheminots inscrite dans une commune qui, devenue, terrain d’enquête, s’est prêtée à une recherche sur son histoire. Il révèle aussi comment le praticien de l’histoire orale peut infléchir ses problématiques initiales face au terrain d’enquête et à la population enquêtée et comment il doit soumettre les sources orales à la critique historique. Le terrain d’enquête : Saint-Étienne du Rouvray, une commune industrielle, ouvrière et communiste de la banlieue rouennaise Dès le premier contact en 1991 avec G. Gosselin, conseillère municipale et responsable de la culture, Saint-Étienne du Rouvray1 a semblé un terrain d’enquête propice au questionnement sur les pratiques de lecture en milieu ouvrier : n’est-elle pas une ville industrielle marquée par de grandes entreprises comme la Cotonnière (entreprise textile fondée en 1865), les ateliers des Quatre-Mares destinés à la réparation et à l’entretien des machines à vapeur (créés en 1913) ou bien encore la papeterie La Chapelle née en 1928 qui en 1954 compte près de 1200 personnes dont un millier d’ouvriers ? Une ville industrielle dont l’industrie représente encore 63 % des activités en 1982 et dont la population ouvrière la même année représente 22,3 % de la population active ? Une ville communiste depuis 1959 qui, à défaut d’un patrimoine architectural comme Rouen « la ville aux 100 clochers », est chargée d’une riche histoire sociale ? Mais cette représentation de la ville, à la fois élaborée par les édiles communistes et imprégnant la mémoire ouvrière stéphanaise, va-t-elle résister à la confrontation des archives départementales et des travaux historiques ? Pendant l’entre-deux-guerres, SER comprend en effet trois communautés ouvrières : « ceux de la Cotonnière », les cheminots et les papetiers. Elle est
À la fin du XIXe siècle, Saint-Étienne du Rouvray, touchée par le processus d’industrialisation de la rive gauche de la Basse-Seine, connaît donc une forte progression démographique. Alors qu’à la fin du XIXe siècle, elle compte 3.600 habitants, le recensement de 1931 fait état de 10.741 habitants. La poussée démographique est vive aussi pendant les 30 Glorieuses puisque en 1968 la population stéphanaise s’élève à 34.007 habitants pour atteindre 37.530 habitants en 1975. En 1982, selon l’INSEE elle redescend à 32.644 et en 1990, l’année qui précède le début de l’enquête, elle compte 30733 habitants. Désormais, au lieu de préciser Saint-Étienne du Rouvray, le sigle SER est utilisé.
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un des lieux de la rive gauche où se cristallisent les idées communistes dans le milieu ouvrier1. Dès les années vingt, elle compte trois cellules remarquables par le nombre d’adhérents et l’intensité des activités : la cellule des cheminots2, comprenant 1200 membres dont beaucoup vivent à SER, La Coto réunissant les ouvriers et les ouvrières de la Société Cotonnière et « le Métallurgiste » dont les membres travaillent à la Fonderie Lorraine et à la tête duquel figurent des militants syndicaux chevronnés tels que Wenzo (du syndicat unitaire des métaux), Delisle (syndicat unitaire des cheminots) et Bienaimé. La municipalité, dotée d’un appareil ronéo, joue un rôle dans la propagation des idées communistes en reproduisant les journaux des cellules. Dès 1919, des militants communistes insistent sur la nécessité d’assister aux réunions de cellule, espace idéal de l'éducation ouvrière, et de suivre les prescriptions de lecture. L’intervention de cet employé des chemins de fer en témoigne : « Il ne suffit pas de payer des cotisations ; il faut venir vous éduquer dans les réunions, entendre les orateurs du Parti, ceux qui défendent votre cause (...). Ne jamais lire les journaux bourgeois qui trompent le peuple mais lire attentivement et tous les jours L’Humanité, le Populaire, les véritables défenseurs de la classe ouvrière »3. En 1927, il est fortement recommandé de recruter de nouveaux adhérents, notamment en distribuant gratuitement tracts et brochures à la sortie des meetings et en engageant les lecteurs à adhérer au communisme. Et en 1931, « le rayon » de Rouen définit un plan de travail pour la cellule de Sotteville qui « prévoit des réunions de sympathisants mais aussi des lecteurs du Prolétaire et de L’Humanité pour organiser le comité de défense, pour faire des abonnements, tenter des adhésions au Parti, organiser la vente dans l’usine, dans la localité à la criée, parler de toutes ces tâches avec ces lecteurs y compris les tâches syndicales »4. Et effectivement, la diffusion de la presse communiste progresse dans la banlieue rouennaise. En 1927, 1620 exemplaires du journal L’Humanité sont vendus par jour en Seine-Inférieure dont 1300 à Rouen et dans la région
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Les lettres de commissaires de police, conservées aux Archives départementales de SeineMaritime à Rouen sous la cote AD 1M et adressées au préfet de la Seine-Inférieure, apportent des renseignements sur l’état d’esprit de la population ouvrière et sur les réunions politiques et syndicales. Elles montrent combien les militants et la presse communistes étaient étroitement surveillés. 2 Elle se subdivise en 4 parties : Budicum atelier de réparation des chemins de fer, P.E Atelier du Petit Entretien, atelier des machines des Quatre-Mares et la cellule de la gare. Lettre du commissaire spécial de police adressée au préfet le 16 juin 1927 suite à des instructions officielles demandant des renseignements sur l’organisation du PC et son activité dans la région. AD 1 M 304. 3 Lettre du commissaire central chargé de la centralisation au préfet du 8 février 1919 portant sur la réunion du 7 février 1919 du syndicat du textile de SER, AD 1 M 575. 4 Lettre du commissaire central de police au préfet, 16 mai 1931, AD 1M304

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rouennaise1. En 1928, un rapport du commissaire spécial de Rouen au Préfet atteste de la diffusion locale du Prolétaire Normand2. Créé en 1925, paraissant le vendredi matin, dirigé par les leaders du Parti à Rouen, Messieurs Trouillard et Caruel, il est « vendu dans les localités environnantes de Rouen par les crieurs adhérents à ce parti et qui se tiennent généralement à la sortie des usines »3. En 1928, il compte 1575 abonnés tandis que 5504 numéros sont vendus par des militants. Oissel, commune limitrophe de SER, comprend 31 abonnés, Sotteville 140 abonnés et SER 61 abonnés dont les noms et adresses figurent dans le rapport de 1928. Or, la diffusion du Prolétaire continue de progresser dans les années trente : « dès le mois d’avril 1937 le Prolétaire Normand tire à 20000 exemplaires »4 ce qui correspond à un doublement de sa diffusion. Parallèlement, le PCF s’enracine dans la banlieue rive gauche. Il consolide ses positions lors des élections législatives de 1928 notamment dans les cantons ouvriers de Rouen et donc dans le canton de Sotteville auquel appartient SER. Un an plus tard, aux élections municipales de 1929, si sur le plan régional il se stabilise, il progresse dans certaines communes et notamment à SER (+ 22 %) avec un programme de lutte contre la « guerre impérialiste », pour les revendications immédiates des travailleurs, contre le gouvernement d’Union nationale et la répression dont sont victimes les militants communistes5. Puis, dans le contexte de lutte antifasciste des années trente et sur fond de crise économique et sociale, le PCF se développe encore. Le rayon n° 46, englobant les communes de Sotteville, SER et Oissel (comptant 287 cotisants et 190 sympathisants) dirigé par Fernand Déziré (né le 28 janvier 1886- mouleur aux chemins de fer), Roger Grelet (né le 8 mars 1897chaudronnier aux ateliers des Quatre-Mares) et Anatole Desmousseau (né le 19 mai 1883-sous-chef de manoeuvre aux ateliers de La Fonderie), est cité parmi les deux foyers les plus actifs de la XIX° région unitaire
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Rapport du commissaire spécial, 21 juin 1927, AD 1 M 309. C’est en 1923 que les premières traces de propagande communiste apparaissent dans les rapports de police. À cette date, coexistent trois journaux : Le Communiste de Normandie, le Populaire Normand, le Travailleur d’Eure et Loir. Ils sont fondus en un seul pour intensifier la propagande : Le Communisme du Nord Ouest (hebdomadaire sur 4 pages, grand format dont l’abonnement s’élève à 10 F par an). En 1925, l’organe change de titre : Le Prolétaire Normand. Il paraît le vendredi matin. L’abonnement est de 15 F. Le prix au numéro de 0,30 F. Il est dirigé par René Lavarde et imprimé à Rouen par M. Desvaces 58, rue des Carmes. Les articles insérés sont écrits généralement par Trouillard, Caruel, Bouthonnier et par les secrétaires des syndicats Wentzo et Odette Brière. En deuxième page, figure une chronique locale se rapportant à des faits particuliers se passant dans une usine ou une maison de commerce ou dans les différentes administrations locales. Rapport du commissaire spécial de Rouen au Préfet, le 12 octobre 1928, AD 1M 309. 3 Ibid. 4 E. Labaye, Le PCF en Seine-Inférieure 1929-1939, Mémoire de maîtrise, Université de Rouen, juin 1978, p. 75. 5 Op.cit.

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de la Basse-Seine. Les deux cellules de Budicum et des ateliers des Quatre Mares, fortes de 30 et de 40 membres, sont particulièrement dynamiques. En 1935, certains militants communistes jouent un rôle indéniable dans SER : Jean Rivière1, Henri Delille (chaudronnier-conseiller municipal), Isidore Mallet (conseiller municipal, gérant de la coopérative communiste), Auguste Rouland (chaudronnier aux chemins de fer), Ollivier (secrétaire du comité des chômeurs)2. Sur les 70 membres recensés3, la moitié est constituée d’employés du chemin de fer, d’ouvriers d’usine et de manoeuvres tandis que l’autre plus hétérogène témoigne de la persistance à SER du monde artisanal (menuisiers, maçons, ébénistes...), ce qui correspond d’ailleurs à la répartition socioprofessionnelle des communistes en Seine-Inférieure4. Ainsi, au premier tour des élections législatives de 1936, le PCF fait un bond en avant dans la 2° circonscription de Rouen et G. Déziré arrive en deuxième position derrière le Dr Crutel (radical)5. Et c’est donc à SER qu’est organisé le 5 mai 1936 un meeting pour fêter la grande victoire républicaine du 3 mai. Pour comprendre ce succès, il faut revenir à l'année 1934. Répliquant à l’activité des ligues d’extrême-droite, le mouvement antifasciste rouennais se constitue. Une grande manifestation se déroule à Rouen le 11 février 1934 aux cris de ‘A bas le fascisme’. Le 1er juin 1934, le comité de vigilance antifasciste de Rouen met sur pied au cirque de Rouen un grand meeting pour protester contre les émeutiers du 6 février. Le 26 janvier 1935, 1500 personnes assistent au même endroit à un autre meeting antifasciste présidé par G. Dubois tandis que le 14 juillet 1935 rassemble tous les citoyens autour du slogan « pour la défense des libertés démocratiques, du pain et la paix ». Ce rassemblement, à l’origine de la constitution du Front Populaire de Rouen le 1er Août 1935, a pour objectif de lutter contre le fascisme et d’élaborer un programme économique et financier.

Né le 14 mars 1901, Jean Rivière, cheminot, est un militant communiste très actif de 1924 à 1935 date à laquelle il cesse toute activité politique (d’après la biographie tirée de l’annexe du mémoire de maîtrise de E. Labaye, op. cit.). 2 Éléments extraits de l’enquête portant sur la situation du PC dans l’arrondissement suite aux instructions ministérielles. Lettre du commissaire de police de Sotteville-les-Rouen, 13 décembre 1934, AD 1 M 301. 3 Liste insérée dans AD 1 M 306. Elle comporte les noms, adresses et profession de 56 membres du PC. 4 Les ouvriers d’usine représentent 39 % de l’échantillon, puis viennent les salariés divers, un grand nombre de marins, cheminots, dockers, un nombre assez faible d’employés et cadres moyens (7 %) et enfin des enseignants (3 %) (E. Labaye, op. cit., annexe) 5 Le PCF passe de 2977 voix en 1932 à 4587 en 1936. Né le 14 novembre 1910, G. Déziré, ouvrier d’usine, est un militant communiste actif : il devient très vite membre du comité régional, puis après le départ de Courtade, il est élu, à 26 ans secrétaire régional de PC en Seine-Inférieure. Aux élections cantonales de 1937, il est élu conseiller d’arrondissement du canton de Sotteville. (E. Labaye, op. cit., annexe)

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Or, lors d’une réunion antifasciste à laquelle participent Henri Courtade1 et le Dr Crutel (député radical socialiste) naît la section du Front Populaire de SER le 1er novembre 1935. Dynamique, elle organise de nombreuses réunions et adresse même des revendications à M. Dubois, président du rassemblement populaire en Seine-Inférieure2. La mobilisation de la population se manifeste aussi à travers d’autres comités d’actions tels que le Comité local de lutte contre la guerre constitué le 26 septembre 1933. Ainsi, la réunion du 4 octobre 1933, rappelant les conséquences démographiques catastrophiques de la Première Guerre mondiale, a pour but de sensibiliser les esprits devant la montée du fascisme et du nazisme, « deux régimes totalitaires conduisant à la guerre ». Un appel est clairement lancé : « Prolétaires sans distinction d’opinion, hommes épris d’idéal, femmes qui feront les frais du carnage, ennemis de la guerre et du fascisme » tandis que les buts sont strictement définis : « Faire bloc contre les menées fascistes et capitalistes qui conduisent inévitablement à la guerre »3. En outre, la population agit en faveur des réfugiés espagnols par le biais d’un comité d’aide au peuple espagnol formé dès 1936 : le 27 septembre 1938 deux cents personnes accueillent la caravane de camions du Secours Populaire qui chargés de vivres et de vêtements se dirigent vers l’Espagne ; elles écoutent les discours des militants dont le slogan est « Sauvez la paix en sauvant l’Espagne ». Ainsi, particulièrement dans les années trente, l’implantation du PC et de la CGT réunifiée ainsi que la floraison de comités, symboles de la participation stéphanaise à la vie politique, permettent d’identifier un climat politique et idéologique marqué à gauche. Et pourtant l’année 1938, à bien des égards, est la fin des illusions pour les ouvriers stéphanais qui dès septembre participent à des meetings de protestation contre les dérogations à la loi des
Né le 19 juillet 1902 à Bordeaux, il devient responsable appointé du PC. En 1931, il part deux ans un URSS ‘pour s’initier aux méthodes d’agitation et de propagande moscoutaire’. De retour en Seine-Inférieure, il est délégué du Comité Central pour la région. Conseiller municipal très populaire à Petit-Quevilly, il se présente aux élections législatives en avril 1936. Arrivé en tête des candidats du Front Populaire au premier tour, il doit affronter au deuxième tour, le socialiste Lebret qui a refusé de se désister. Il est alors battu de quelques centaines de voix. Délégué au Rassemblement Universel pour la paix, il quitte la SeineInférieure pour Paris en octobre 1936, où il va exercer la profession d’administrateur au Rassemblement (d’après E. Labaye, op. cit., annexe). 2 Voici les demandes : 1) pour la défense des revendications ouvrières et des lois sociales menacées (le coût de la vie augmentant dans des proportions inadmissibles) ; 2) contre les fascistes très organisés qui menacent à nouveau le pays ; 3) Devant les menaces toujours constantes des adversaires du régime et du Rassemblement populaire, le peuple doit être à même de conduire ses destinées face au danger. » M. Freulard, op. cit. p. 166, dans La Dépêche de Rouen, le 25 septembre 1937. 3 Réunion présidée par Charles Verdure, employé des chemins de fer, domicilié à SER rue de Paris. L’auditoire comprend 70 personnes. Lettre du commissaire de police de SER du 5 octobre 1933, AD 1 M 319.
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40 heures. Quelques mois plus tard, le préfet de la Seine-Inférieure reçoit l’ordre d’interdire toute réunion organisée par le PCF. C’est, pour de nombreux militants, l’entrée dans la clandestinité et la déchéance des conseillers municipaux communistes de SER. Après la rupture politique des années noires dominée par l’idéologie de la Révolution nationale imprégnant les colonnes du Journal de Rouen, la vie culturelle de SER offre un terrain d’enquête idéal. Lieu de rencontres de médiateurs culturels, elle permet de mesurer la réception d’une offre culturelle variée. Grâce aux archives privées et départementales, je peux construire l’histoire d’une bibliothèque de la Bataille du Livre, la bibliothèque Elsa Triolet créée en 1949 par une militante de l’Union des femmes françaises. Grâce aux archives municipales, je cerne la place de la lecture dans la politique culturelle à travers l’organisation des festivals culturels dès les années 60 et la construction de bibliothèques municipales dans les années soixante-dix. Enfin, la présence d’une bibliothèque d’entreprise à La Chapelle, fortement influencée par la CGT, pose le problème de son influence sur les pratiques de lecture dans le monde des papetiers. Saint-Étienne du Rouvray, commune ouvrière et industrielle, témoignant de traditions de luttes ouvrières profondément enracinées dans les cultures communiste et cégétiste, paraît donc un terrain idéal pour étudier les rapports entre les pratiques de lecture et l’engagement politico-syndical. Le déroulement de l'enquête ou la prise de conscience du métier d'enquêteur Le choix de SER est ensuite confirmé par le déroulement d’une enquête fructueuse qui me fait entrer dans une communauté ouvrière accueillante et fière de témoigner de son histoire et de ses pratiques de lecture. Menée entre 1991 et 1993, à un moment d’ailleurs où on parle de la « fin de la classe ouvrière », mon enquête ne s’identifie que partiellement à la démarche ethnographique, qui en effet suppose une insertion personnelle et prolongée au sein du groupe social, une insertion comparable à celle qu’a menée O. Schwartz dans l’étude d’une communauté ouvrière du nord de la France1.

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O. Schwartz, Le monde privé des ouvriers, Paris, PUF, 1990.

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Recourant à la méthode « boule de neige », utilisée par Yves Lequin dans son enquête sur les métallurgistes de Givors1, qui consiste à former une population enquêtée au fur et à mesure des rencontres, j’ai cherché à comprendre des individus dans un milieu d’interconnaissances fondé sur le réseau syndical cégétiste. Si mes objectifs intellectuels sont clairs, je ne tarde pas à prendre conscience des difficultés du métier d’enquêteur. En effet, je dois garder un esprit critique constamment en éveil à la fois face au guide d’entretien, outil d’investigation susceptible de modifications, face au déroulement de l’entretien dont je suis partie prenante et enfin face aux résultats produits. Inscrite dans la durée, l’enquête fondée sur des entretiens approfondis de deux voire trois heures repose sur un guide d’entretien2 implicite. Construit pour répondre aux problématiques initiales, il est basé sur des repères familiaux, professionnels, syndicaux et politiques, c’est-à-dire les éléments constitutifs de la mémoire ouvrière3. Pour qu’un climat de confiance s’établisse, il semble plus facile de débuter les entretiens à partir de quelques repères biographiques (date de naissance, milieu familial, scolarité) puis d’aborder trois thèmes : le parcours professionnel, les pratiques de lecture et les événements historiques marquants de la vie. Je me situe entre le modèle biographique favorisant une richesse informative mais aussi compréhensive et le modèle sociologique par la formulation de thèmes indispensables auprès d’enquêtés qui n’abordent pas spontanément la question des lectures. Je prends vite conscience de l’écart entre le guide thématique que je suis censée suivre et l’enchevêtrement des thèmes visible dans les discours. Prolixes sur la période de l’enfance et de l’école, les ouvriers le sont encore plus lorsqu’ils restituent l’atmosphère des ateliers de La Chapelle, les différentes facettes du travail et les conflits sociaux tels le long conflit de 1983. Au contraire, les souvenirs de lecture n’émergent que lentement : mais cela ne montre-t-il pas justement leurs représentations minorant la place de la lecture dans le quotidien ? Ainsi, dès les premiers entretiens, le guide paraît critiquable. La deuxième partie, consacrée aux pratiques de lecture, fournit des résultats d’ordre quantitatif qui ne permettent pas de prendre la mesure de l’appropriation des objets lus chez mes lecteurs ouvriers. Elle révèle aussi des pratiques de lecture très différentes (la presse, des classiques, des livres sur la Seconde Guerre mondiale) sans fournir de facteurs explicatifs. Par contre, la mémoire
Y. Lequin, « A la recherche d’une mémoire collective, les métallurgistes retraités de Givors », Annales ESC, janv/février 1980, pp. 149-166. 2 Voir en annexe. 3 P. Augereau, Les événements dans la mémoire ouvrière, thèse de 3° cycle, université de Nantes, 1982 ; colloque le Creusot, Mémoire ouvrière, 1977, consultable à la bibliothèque du centre Mahler à Paris ; M. Verret, « Mémoire ouvrière, mémoire communiste », Revue française de science politique, vol. 34, nº 3, 1984, pp. 413-427.
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de la Seconde Guerre mondiale et la mémoire du conflit social de La Chapelle Darblay de 1983 deviennent des objets d’études intéressants pour cerner les processus d’appropriation. Un deuxième guide d’entretien voit donc le jour. La première partie aborde trois thèmes : la lecture dans le milieu familial et scolaire, la lecture dans le milieu professionnel, les types mais aussi les lieux et les temps de lecture. La deuxième partie porte sur la mémoire et les lectures pendant et sur la Seconde Guerre mondiale tandis que la troisième se focalise sur la mémoire du conflit de la Chapelle-Darblay. Cependant, le guide d'entretien, conçu comme un fil directeur implicite, est indispensable mais non suffisant pour réussir un entretien. Il me faut adopter une stratégie pour entrer dans la communauté, être acceptée et construire une petite place dans cet univers. Il faut aussi réfléchir aux conditions de l'entretien, c'est-à-dire aux « effets pervers de l'histoire orale » et prendre conscience qu'effectivement je suis « partie prenante de l'entretien »1. L'introduction dans cette communauté, fondée sur l’idée de nouer un dialogue respectueux de l’Autre, se fait donc progressivement. Une lettre présentant les objectifs généraux de l’enquête et un contact téléphonique pour prendre rendez-vous : le premier échange a lieu. Puis, dans le cadre de la sphère privée, qui permet d'inscrire les pratiques de lecture dans des lieux précis et d'observer les espaces de rangement des livres, je pratique un premier entretien. Je me présente : professeur d'histoire, je mène une recherche sur les pratiques de lecture parmi des Stéphanais nés pendant l'entre-deux-guerres. J'insiste sur le fait que toutes les lectures m'intéressent et j'énumère les différents types de lecture pour éviter la focalisation sur les « livres » et « la littérature ». Les entretiens se déroulent donc dans une atmosphère chaleureuse : pourquoi ? Si je jette un regard distancié sur la situation d'enquête et je réfléchis, sur le modèle des sociologues, aux « impensés »2 de l'enquêtrice que je suis, il me semble que les enquêtés ont certainement senti combien la lecture était un élément important dans mon propre itinéraire. Ils ont sans doute compris que je n'étais pas une enquêtrice professionnelle et sans être stéphanaise (c'est-à-dire "des leurs") je n'étais pas non plus issue d'un milieu « intellectuel » pour reprendre leur expression. De mon côté, je confesse volontiers que leur autodidaxie m’a fascinée. Du côté des enquêtés, il faut chercher la stratégie de présentation et de construction adoptée à partir d'une première lecture du cheminement du
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D. Peschanski, "Effets pervers", Cahier de l'IHTP, n° 21, nov. 1992. Pour approfondir la question des entretiens, on lira avec profit : S. Beaud, F. Weber, Guide de l'entretien, La Découverte, 1998 ; S. Beaud, « L'usage de l'entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l'entretien ethnographique », Politix, nº 35, 1996. G. Mauger, « Enquêter en milieu populaire », Genèses, nº 6, Déc. 1991.

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discours. Autant la remémoration des souvenirs sur l'enfance se fait facilement, autant les questions sur les pratiques de lecture déroutent dans un premier temps. Le silence s'impose alors : des minutes longues pour l'enquêtrice prompte à remettre en cause le questionnaire et même l'objet de l'enquête ; des minutes précieuses pour les enquêtés s’interrogeant sur ce qu’ils doivent dire et sur ce que je suis censée attendre d’ « eux » ; des minutes constructives pour chercher dans sa mémoire des traces de lecture (moments de lecture dans des lieux précis, images des couvertures de livres, souvenirs de héros marquants) d'autant plus qu'il n'existe pas de construction de discours préétabli sur les pratiques de lecture, devenues pourtant ordinaires1. Passé ce premier moment de silence, les souvenirs émergent dans des cadres temporels tels que l'enfance et la jeunesse, le temps de l'adulte au travail et le temps de la retraite, mais aussi dans des cadres spatiaux tels que la famille, la cité, l'entreprise, et enfin le cadre culturel communal. Passées aussi les premières expressions traditionnelles telles que « j'avais pas le temps de lire ; j'ai pas beaucoup lu », les enquêtés laissent entrevoir la construction d'une image d’eux-mêmes fondée sur la fierté d'appartenir au milieu ouvrier, une volonté de reconnaissance passant par leur travail à l'usine comme à la maison mais aussi leur appétit de lecture2. Et finalement, c'est bien le binôme « eux » (les autres c'est-à-dire, les patrons, les dirigeants, les riches mais aussi les intellectuels) et « Nous » (les ouvriers mais aussi les gens du peuple) qui traduit le mieux leur perception du monde3. Au fil de l’enquête, je prends conscience des dimensions du métier d'enquêteur : écouter pour comprendre le cheminement des idées de l’interlocuteur ; prêter attention aux connaissances au-delà de la forme (parfois décousue, hésitante) ; faire approfondir des points en reformulant les questions plus clairement ; garder toujours en tête la ligne directrice surtout face à quelques individus regorgeant de souvenirs hauts en couleur et relatés dans un langage fourmillant d'expressions truculentes ; et enfin faire preuve de patience et de discrétion pour influer le moins possible sur le discours et ne pas rompre le processus de remémoration parfois si ténu.

A.-M. Thiesse, "Mutations et permanences de la culture populaire : la lecture à la BelleEpoque", Annales ESC, 1, 1984, pp. 70-91. M. Naffrechoux, « Des lecteurs qui s'ignorent », Bulletin des bibliothèques de France, tome 32, nº 5, 1987. 2 Cet appétit de lecture est donc une singularité qu'ils affichent et certainement une des raisons pour lesquelles ils ont accepté l'entretien. Voir à ce sujet Gérard Mauger, « Enquêter en milieu populaire », Genèses, nº 6, décembre 1991, pp. 125-143. 3 On peut faire le rapprochement avec R. Hoggart, La culture du pauvre, Ed. Minuit, 1970.

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Une communauté ouvrière de papetiers et de cheminots L’approche générationnelle montre qu’un enquêté seulement, est né avant 1910, quatre dans les années dix, seize dans les années vingt, cinq dans les années trente, et deux dans les années quarante. Ainsi, la moitié de notre communauté, née dans les années vingt, a été marquée pendant sa jeunesse par les problèmes économiques et sociaux des années trente et par la Seconde Guerre mondiale1. Elle s’inscrit donc dans la « génération singulière » définie par G. Noiriel, c’est-à-dire une génération fixée par « la stabilité des bastions industriels entre 1930 et la fin des années 50 », exposée aux « événements allant de la crise des années 30 à la guerre froide », « formée pour l’essentiel de travailleurs qualifiés » et exerçant « par l’intermédiaire des organisations communistes son hégémonie sur le monde du travail jusqu’en 1960-1970 »2. Effectivement, l’observation des lieux de naissance confirme la stabilité de la population ouvrière dans SER puisque la majorité des personnes interrogées sont nées à SER, mais elle révèle aussi les migrations de travail en France pendant la première moitié du XXe siècle. En effet, quatre ouvriers sont d’origine espagnole, deux d’origine belge, trois viennent de régions françaises (Basse-Normandie, Haute-Marne, Bretagne). L’immigration a en effet contribué à l’augmentation de la population stéphanaise comme l’attestent les sources municipales. Mais surtout la présence d’Espagnols dans la communauté ouvrière stéphanaise a sans doute stimulé l’intérêt pour la guerre civile espagnole et la prise de conscience de l’inquiétante montée des dictatures en Europe. Les 2/3 sont des hommes. Ouvriers à la papeterie de La Chapelle ou cheminots, ils appartiennent à deux communautés ouvrières mais sont unis par leur engagement politico-syndical. L’engagement des ouvriers de La Chapelle à la CGT n’est pas surprenant puisque qu’elle a été et est toujours bien implantée dans le secteur du papier-carton3. De plus, il correspond à
Nous sommes bien en présence d’une génération telle qu’elle est définie par M. Devrièse : « Pour qu’un degré soit franchi entre cette potentialité de génération et une génération affective, il faut en effet que se crée un lien entre ces individus égaux en âge : qu’ils partagent une destinée commune (même unité de temps, de lieu, de culture), qu’ils expérimentent les mêmes problèmes historiques concrets ; qu’ils participent à des courants sociaux et intellectuels propres à leur société et à leur période qu’ils aient une expérience active ou passive des interactions des forces qui créent une situation nouvelle », ou par J.-P. Azéma qui privilégie notamment le concept d’événement : « Et à mon sens, ce n’est pas tant l’âge que l’ampleur de l’exposition à l’événement qui importe.(...) Il a surtout marqué ceux qui vivaient alors leur jeunesse, période aussi sensible qu’une plaque photographique », J.-P. Azéma, « La clé générationnelle », op.cit., p 6. 2 G. Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIX°-XX°., Le Seuil, 1986. 3 D. Labbé, « Le déclin électoral de la CGT », Revue Communisme, nº 35/37, 1994. Dans le tableau sur l’audience de la CGT par branches économiques aux élections des CE (19901

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l’accroissement des effectifs de la CGT à la Libération, appelé à juste titre « la ruée syndicale » par Dominique Labbé (30 % des salariés étaient des adhérents à la CGT). On ne peut qu’être frappé d’ailleurs par la fidélité de ces ouvriers à ce syndicat puisque retraités, ils ont adhéré au syndicat des retraités CGT de La Chapelle, participé aux réunions deux fois par mois et même diffusé un journal. Ils ont continué à analyser le contexte économique et social tout en déplorant le déclin de la CGT et de manière générale le manque de combativité des jeunes générations qui, selon eux, acceptent la perte des acquis sociaux gagnés par leurs pères. Au sein de cet ensemble d’ouvriers cégétistes, deux cercles se dessinent : le premier, minoritaire, constitué d’ouvriers adhérents dont l’engagement est surtout lié au lieu de travail (La Chapelle ou la SNCF) dans lequel la CGT est puissante et influente ; le deuxième, majoritaire, appartient au syndicalisme politique en développement entre 1948 et 19521. Il est composé de militants qui ont acquis un certain prestige auprès de leurs camarades par « leur parole », leur sens de la combativité, leur courage face au patronat et à l’État. Certains ont aussi milité dans les rangs du PC. Là, l’engagement change de nature sortant du cadre de l’entreprise pour donner lieu à une réflexion économique et sociale plus large. En fait, cette osmose, qui, selon D. Bernard et D. Labbé, constitue l’originalité de la CGT2, a été parfaitement traduite par un des ouvriers enquêtés : « Moi, je suis devenu militant syndicaliste parce que j’étais militant communiste. Je pensais qu’il fallait que j’aide les camarades de travail à obtenir de meilleures conditions de travail, de salaire... Il y a des gens qui sont venus au PC à force de côtoyer les communistes dans les syndicats. D’autres ont reproché aux militants communistes d’être devenus des militants syndicaux.... parce que par leur activité communiste, ils étaient très connus des travailleurs... donc les travailleurs les élisaient »3. Leur entrée au PC s’est échelonnée de 1934 à 1983, c’est-à-dire à une époque où ce parti est à dominante ouvrière. Les ouvriers ont expliqué leur adhésion par l’esprit de révolte de leur famille, mais aussi par les conditions de travail et le contexte politique de l’entre-deux-guerres. Écoutons ainsi Monsieur J. : « J’ai été placé très jeune. J’avais des idées parfois très avantgardistes qui ne valaient rien du tout d’ailleurs. Ma femme militait, était beaucoup plus en avance que moi, elle avait un bagage que je n’avais pas, elle aurait pu être institutrice (...) Avec elle, j’ai appris beaucoup. C’est comme ça qu’on a milité ensemble aux Jeunesses Communistes et puis en
1991) en pourcentage des suffrages exprimés, (p. 78), dans les dix meilleures branches, le papier carton se situe en tête avec 42,1 %. 1 G. Groux, R. Mouriaux, La CGT, crises et alternatives, Ed.Economica, 1992. 2 D. Bernard, D. Labbé, « La CGT, une organisation en crise », Communisme, nº 35/37, 1994. Les auteurs soulignent : « l’originalité de la CGT réside dans l’appartenance à la société communiste et dans son osmose avec le PCF », p. 118. 3 M. E, 1° entretien. Pour plus de détails voir en annexe le tableau de la communauté ouvrière.

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1936, les grandes grèves auxquelles j’ai participé. Les manifestations à Rouen avec la police à cheval, ça marque et ça fait un déclic parmi les jeunes ! C’était tellement dur à l’époque, les choses que l’on a pu voir ! »1. Là, les conditions très dures de son apprentissage, la rencontre d’une jeune militante et le poids de l’événement ont donc joué un rôle considérable. L’engagement de cet ouvrier devenu cheminot a été d’ailleurs exemplaire puisque après avoir milité aux Jeunesses Communistes il est devenu responsable de la région ouest du syndicat CGT puis conseiller municipal de Sotteville. Il confirme aussi l’osmose entre le communisme syndical et le communisme communal2; une osmose réelle puisque tous les ouvriers cégétistes ayant appartenu au PCF ont été élus conseillers municipaux confirmant ainsi « l’ouvriérisation » ainsi que l’enracinement du Parti dans la gestion municipale. C’est dans ce milieu que onze femmes (seulement3) participent à l’enquête. Trois d’entre elles seulement ont travaillé à l’extérieur : l’une à l’hôpital de SER, la seconde à la SACEM et la troisième à la bibliothèque de La Chapelle. Les autres, femmes de papetiers, n’ont pas eu d’activité professionnelle. Dans les interstices des temps consacrés aux tâches ménagères et éducatives, elles ont pris le temps de lire. Moins nombreux, les discours des femmes d’ouvriers sur la lecture revêtent néanmoins un grand intérêt dans la mesure où ils sont certainement moins influencés par des « modèles » de lecture syndicale. Plus intimistes, ils révèlent souvent mieux les relations étroites entre le lecteur et l’objet lu. Enfin, la majorité de la population enquêtée a obtenu le certificat d’études primaires dans les écoles publiques de SER, soit à l’école Jean Jaurès (école des garçons de SER), soit à l’école Jules Ferry (école des filles). Pour ces générations, l’acquisition de ce diplôme a constitué une rupture dans leur vie. Il a marqué l’arrêt de la scolarité et l’entrée dans le monde du travail puisque les conditions modestes de leurs parents bloquaient la poursuite des études. Ainsi il est possible de comprendre en filigrane dans leurs discours à la fois une forme de frustration et la valeur symbolique accordée à l’école, aux études et aux livres, outils de la connaissance et de la culture. Il est possible aussi de comprendre pourquoi ils affichent un tel appétit de lecture et affirment si fièrement leur autodidaxie. Mais, n’oublions pas non plus que l’obtention de ce diplôme acquis seulement par la moitié des élèves vers

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M. J, 1° entretien. À cet égard, D. Bernard et D. Labbé évoquent le terme de « parenté » entre le communisme syndical et le communisme communal. 3 Peu de femmes ont voulu participer à l’enquête. Les motifs de leur refus sont variés : peur, sentiment d’infériorité se traduisant par la réitération de cet argument « Je n’avais pas le temps de lire », ce qui souvent, ne traduit pas la réalité.

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1930 dénote des compétences de lecture et un capital scolaire non négligeables1. On ne pourrait clore le portrait de cette communauté sans évoquer les éléments constitutifs d’une forte identité ouvrière. Celle-ci repose sur la vie dans les cités ouvrières marquée par la sociabilité, la solidarité et l’entraide. Ainsi, voici comment Monsieur O. parle de l’atmosphère dans la cité Henri Apt (dernière cité construite par la Cotonnière) : « Si je vous disais le fond de ma pensée, ma femme m’appuierait : c’était superbe du point de vue de la mentalité des gens (...) Là, où on habitait, ma femme et moi, il y avait 34 logements (...) Il y avait juste une rue de 5 à 6 m, les gens bavardaient au bout des barrières ». Il évoque aussi la solidarité du quartier dans le malheur : « Pratiquement, tous ceux qui habitaient là étaient des gens qui avaient été licenciés. Ils étaient en quelque sorte unis dans le malheur ». Monsieur L. : « Tout le monde se connaissait. (...) Tout le monde vivait ensemble et on savait tout ce qui se passait chez l’un et chez l’autre ! Tout le monde vivait dehors ! Il y avait les cours ». Qu’ils soient papetiers ou cheminots, ces ouvriers sont viscéralement attachés à leur lieu de travail2 assimilé à un lieu de camaraderie, de solidarité et de partage. Les papetiers, par exemple, donnent une vision de La Chapelle, colorée d’une forte charge émotionnelle. Dans ce registre, les témoignages abondent. Monsieur O. : « J’ai trop de bons souvenirs. Vous savez dans l’atelier où j’étais, il y avait 100 personnes (...), les bureaux étaient surélevés, il y avait des bastingages comme sur un navire et bien on regardait...Ça grouillait, les gars.. ». Il déclare encore : « Moi, j’ai vécu les plus belles heures de ma vie làdedans... et je ne peux pas l’oublier. Les cheminées sont là. » La fierté d’avoir appartenu à une telle entreprise est souvent perceptible : « Et c’est vrai, qu’on était envié3 parce qu’on a été, je le dis, la meilleure entreprise de France.(...) La Chapelle existe parce qu’il y a eu des gens qui ont travaillé dedans, qui ont aidé à son renom. Elle était à nous. On en a sué. Les enfants de la Chapelle, une corporation ». Là, l’identification à l’entreprise est manifeste. Mais le travail est aussi associé à l’activité syndicale : « Mais vous savez, il a fallu en déverser des flots de paroles ! Et dans le bruit des
1 Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, dir. L.-H. Parias, tome IV, L’École et la famille dans une société en mutation, A. Prost, Nouvelle Librairie, 1981, pp 211-213. 2 Voir A. -M. Thiesse, "Organisation des loisirs des travailleurs et temps dérobés (18801930)", L'avènement des loisirs, dir. A. Corbin, 2001, Flammarion. Elle évoque la difficulté pour les classes populaires à parler de loisirs et par contre l'importance de leur travail : « Parce qu'il est la seule justification valorisante de l'existence, le travail prend, dans la représentation que les classes populaires ont d'elles-mêmes, une place prééminente », p. 319. 3 M.S., à ce propos, dit aussi : « La seule question, c’est le problème de salaire. C’est ce qui m’a fait choisir car les conditions de travail sont difficiles et puis aussi l’ambiance et les hommes qui étaient présents à l’époque. Beaucoup de fraternité. Malgré le travail dur, il y avait une bonne ambiance de travail. Ça aide. »

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machines, c’était pas toujours facile ! (...) Il fallait que je fasse 8 bobines aussi et qu’en même temps j’aille prêcher à droite et à gauche. - C’est amusant que vous utilisiez le terme prêcher ? - Bah oui ! Mais je n’ai jamais prêché dans le désert. » Tous prennent un plaisir évident à retracer leur carrière et à décrire, autant par la parole que par le geste, leur travail. C’est ainsi qu’un ouvrier relate le fonctionnement du parc à bois de La Chapelle, un autre la fabrication de la pâte à papier : « On part d’un rondin et on fait de la pâte. Il faut que la pâte soit bien défilmée. C’est plus au feeling. Ça s’apprend plus sur le tas même encore maintenant. Il faut des données mécaniques, physiques et chimiques aussi (...) ».1 Quant à Monsieur M., cheminot, il décrit ainsi l’atelier de réparations des locomotives de Sotteville : « Là aussi c’est vaste...C’est une petite usine sur place. Il y a la partie robinetterie, la partie chaudière, la partie foyer (...) La loco arrivait le matin à 6h et à midi elle repartait. On nous donnait des bons de travail et on devait faire la réparation avant que la locomotive reparte en service. C’était assez vivant. C’était sale. Il y avait une bonne ambiance et ça se passait bien. Même entre jeunes et vieux parce qu’il y avait les anciens qui nous apprenaient (...) Et dans l’ensemble, ça se passait très bien. Moi, j’en garde un bon souvenir ». Grèves et conflits sociaux imprègnent également leur mémoire. Dans l’enfance, la persistance du chômage, après la fermeture de la Cotonnière, a laissé des traces : « Vous savez, il y a des souvenirs qui nous restent gravés...Dans le questionnaire que j’ai lu... Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ? Ça peut paraître bizarre, c’est le mot chômage parce que j’ai toujours connu mes parents chômeurs. »2 Mais surtout le long conflit de 1983 à La Chapelle Darblay, moment vécu intensément par les ouvriers papetiers, y compris par les retraités, est une référence constante dans leurs discours. Suscitant une forte émotion, il cristallise tout un ensemble de valeurs (solidarité, entraide, union contre le patron) et de pratiques (réunions, meetings, manifestations mêlés étroitement à la lecture de la presse, de tracts mais aussi à leur écriture, et enfin l’expérience d’autogestion) qui au-delà de leur esprit de résistance témoignent d’une volonté « d’exister », d’un besoin de reconnaissance et d’une fierté née de leurs « éclatantes » actions. Cependant, ce conflit est aussi à l’origine de profonds traumatismes notamment parmi les ouvriers qui, malgré leur engagement dans la lutte, ont été licenciés et ont perdu tout ce qui faisait leur identité : l’usine, le travail, la communauté de copains, c'est-à-dire les liens sociaux indispensables. Enfin, cette communauté ouvrière porte l’empreinte des « années noires ». En effet, pour les générations des années dix, vingt et trente, les années 1939/1945 ont occupé six années de leur enfance ou de leur jeunesse.
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M.S., 1° entretien. M. O, 1° entretien.

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Elles se souviennent de la pesante occupation allemande dans la région rouennaise, des bombardements traumatisants de Sotteville-les-Rouen en 1944, des difficultés de ravitaillement et enfin des restrictions des libertés qui posent justement le problème de l’information donc celui de la lecture des journaux. Ainsi, d’une part, leur vécu explique la prégnance de leurs souvenirs sur la Seconde Guerre mondiale, d’autre part, a posteriori, une volonté de compréhension (au sens le plus fort du terme) de l’événement s’est enracinée au plus profond d’eux-mêmes, se traduisant par une inlassable recherche documentaire et un appétit de lecture sur cette période historique qu’on ne soupçonnait pas au début de l’enquête.1 Cette communauté ouvrière, caractérisée par la part importante de la génération des années vingt, peut cependant être utilement comparée à d’autres générations. Elle est dominée par les papetiers de La Chapelle Darblay mais la présence de cheminots induit des rapprochements fructueux. La force de l’engagement politique et syndical (au PCF et à la CGT) pose une question primordiale : en quoi l’engagement a-t-il induit des pratiques de lectures spécifiques ? Comment a-t-il pu influer sur les représentations des lectures, mais aussi sur celles de la Seconde Guerre mondiale ? Enfin, elle est soudée par la spécificité d’une mémoire ouvrière forgée sur un vécu commun qui repose sur un événement fondateur, l’expérience traumatisante de la Seconde Guerre mondiale, et un événement plus récent, la participation au conflit social de 1983. Les problématiques s’affinent avec la construction du corpus de sources orales Il est donc possible de reconstituer les pratiques de lecture de cette communauté des années trente à nos jours, c’est-à-dire sur un temps long, et de déterminer les intermédiaires culturels qui ont facilité les pratiques de lecture pour répondre à une question primordiale : quand, comment, dans quels lieux s’opère la rencontre entre les ouvriers et les objets imprimés ? À l’échelon collectif, je cherche à comprendre comment les médiateurs culturels ont influé sur les pratiques de lecture des ouvriers tout au long de leur vie. Tandis que l’univers familial pose le problème de la transmission ou non d’un capital culturel, l’école introduit la question de la nature de la culture diffusée. Le monde du travail, quant à lui, permet de mesurer l’influence des organisations ouvrières sur les pratiques, en particulier par le
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Dans le premier guide d’entretien, je posais une question d’ordre très général sur la mémoire des événements pour ne pas influencer les enquêtés et je m’attendais plutôt à des événements tels que les guerres de décolonisation (en particulier la guerre d’Algérie) ou bien Mai 68.

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biais d’une étude des militants culturels, mais aussi d’analyser la réception de la politique de lecture menée par la CGT et donc d’évaluer l’écart entre les initiatives des militants et les usages privés de la culture. La politique culturelle de la municipalité communiste et la bibliothèque Elsa Triolet, fille de la Bataille du Livre menée par le PCF, posent la question de l’influence de la culture communiste dans les prescriptions de lecture. À l’échelon individuel, je peux restituer des moments d’intimité, c’est-à-dire faire vivre ou revivre des micro-univers culturels en brossant des scènes de lecture dans le milieu familial ouvrier tout en cherchant à répondre à une question primordiale : doit-on conclure au rôle déterminant du milieu ou bien la pratique de la lecture, souvent intensive ou tout au moins chargée d’une valeur symbolique, s’explique-t-elle davantage par l’individu ?1 Enfin, on peut se demander si l’étude des pratiques de lecture révèle l’homogénéité ou l’hétérogénéité de cette communauté ouvrière. Au préalable, il faut analyser les types de lecture, les manières de lire, les parcours lectoraux pour reconstituer des univers culturels individuels. Puis favorisant l’hypothèse d’une hétérogénéité, il convient alors de mettre en évidence les critères de différenciation déterminants : la distinction entre des pratiques de lectures féminines et des pratiques de lectures masculines ? L’engagement syndical et/ou politique ? Ou bien encore les attentes individuelles des lecteurs ? Parallèlement, j’espère comprendre comment s’opèrent les processus d’appropriation des lecteurs ouvriers2. Pour les cerner concrètement, j’ai retenu deux pistes de recherche. La première consiste à étudier les processus d’appropriation des informations d’un journal. Pour cela, j’examine le rôle du journal dans la formation de l'opinion des lecteurs. Dans cette perspective, le conflit de la papeterie La Chapelle Darblay de 1983, en tant qu'événement fort, fournit un exemple intéressant pour voir émerger les attitudes ouvrières face aux journaux et poser plus largement le problème de la réception de la presse militante. La seconde piste doit apporter des réponses sur la façon dont s'est opérée au cours d’une vie l’appropriation d’une culture littéraire en milieu ouvrier. Elle conduit à une étude comparative entre, d’une part, les références culturelles et les goûts littéraires des lecteurs et d’autre part, le contenu des rubriques littéraires de La Vie ouvrière, considérée là comme un intermédiaire culturel. Enfin, empruntant une troisième et dernière piste, je peux cerner, à la croisée des
On retrouve une problématique analogue dans le livre de B. Lahire, Tableaux de famille, heurs et malheurs en milieux populaires, Hautes Études/Gallimard/Le Seuil, 1995. Il montre aussi dans le champ des sciences sociales un déplacement de l’intérêt des chercheurs, des structures vers les individus. 2 Je me réfère à la notion d’appropriation définie par R. Chartier : « Chaque lecteur, à partir de ses propres références individuelles ou sociales, historiques ou existentielles, donne un sens plus ou moins singulier, plus ou moins partagé, aux textes qu’il s’approprie », R. Chartier, Pratiques de lecture, Éditions Rivages, Marseille, 1985, p. 8.
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divers objets lus que sont les journaux, les livres et les revues, le rôle de la lecture dans les représentations de la Seconde Guerre mondiale. C'est une entreprise passionnante qui pose avec force la question de la construction de la mémoire historique1. C'est aussi une entreprise complexe puisque les discours mêlent et entremêlent souvenirs personnels de la Seconde Guerre mondiale, souvenirs de la lecture de journaux et souvenirs de livres lus sur le sujet2. Elle suscite d’ailleurs une réflexion sur la nature de la mémoire ouvrière : une somme de mémoires ouvrières individuelles ou bien une mémoire collective3 sur la Seconde Guerre mondiale ? Une mémoire collective ouvrière ou une mémoire communiste ? Des sources orales soumises la critique historique Au fil de l'enquête, j’ai donc collecté un corpus de sources orales au sens où Danièle Voldman l’a défini dans la typologie des statuts des témoignages, c’est-à-dire « le matériau recueilli par un historien pour les besoins de sa recherche en fonction de ses hypothèses et du type de renseignements qu’il lui semblait nécessaire de posséder »4. Utiles pour comprendre les pratiques de lecture en milieu ouvrier, les sources orales posent à l'historien trois questions essentielles. La première porte sur les modalités de la convocation de la mémoire ouvrière pour constituer des documents oraux susceptibles de procédures de traitement comparables à celles des sources écrites. La réflexion sur les guides et le déroulement des entretiens y a déjà répondu.
1 P. Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Hachette, 1983. P. Massa, La mémoire historique de la presse ouvrière à l’époque du Front Populaire, Mémoire de maîtrise, dir. A.Prost. ; P. Augereau, Les événements dans la mémoire des ouvriers, 1981 ; M. Halbwachs, La mémoire collective, PUF, 1968 ; M. Verret, Chevilles ouvrières, Les Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Paris, 1995. M.- C. Lavabre, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Presses de la Fondation Nationale des sciences politiques, 1994. 2 Cette réalité n’est d’ailleurs pas étonnante, Dominique Veillon écrit en effet que le document oral « se présente comme une sorte de patchwork juxtaposant du vrai, du vécu, de l’appris et de l’imaginaire » ; D.Veillon, « La Seconde Guerre mondiale à travers les sources orales », p. 53, Cahier de l’IHTP, nº 4, juin 1987. 3 Mémoire collective définie en ces termes par H. Rousso : « Ensemble des manifestations qui non seulement révèlent, donnent à voir, à lire ou à penser la présence du passé (...) mais qui ont pour fonction - ou simplement pour effet- de structurer l’identité du groupe ou de la nation, donc de les définir en tant que tels ou de les distinguer d’autres entités comparables. Ces manifestations peuvent être observées à l’échelle de groupes restreints (familles, partis, associations etc), à l’échelle de la Nation tout entière (en ce cas on peut parler de mémoire nationale) (...) ». H. Rousso, « Pour une histoire de la mémoire collective : l’après Vichy », Cahier de l’IHTP, n° 18, juin 1991, pp. 163-185. 4 D. Voldman, « Définitions et usages », Cahier de l’IHTP, nº 21, nov 1992.

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La seconde touche à la pertinence des discours recueillis lors de l’enquête pour rendre compte des pratiques de lectures ou autrement dit des rapports entre les pratiques discursives et non discursives. À part quelques moments « dérobés » au cours desquels j’ai pu observer des manières de lire et de feuilleter les journaux, c’est à travers le prisme « déformant » des discours que j’ai reconstruit des pratiques de lecture. J’ai donc conscience de certains décalages dus à la mémoire mais aussi à l’image que les ouvriers ont voulu donner d’eux-mêmes. J’ai en effet plutôt été confrontée à un phénomène de sous-estimation : tous les livres n’ont pu être mémorisés. Par contre, ceux qui ont été mémorisés, les plus marquants, ont été lus selon toute vraisemblance et reflètent la personnalité des interviewés. Cependant, même s’il s’agit davantage de l’histoire des représentations des pratiques de lecture que de l’histoire des pratiques elles-mêmes, les décalages entre les discours et les pratiques peuvent être dépassés en analysant la manière dont le discours organise ces pratiques : c’est l’objet de l’analyse. Je me suis en effet interrogé sur la préconstruction des discours ou autrement dit sur les présupposés du discours des ouvriers sur la lecture : de quels éléments a dépendu ce discours en train de se créer ? Quels ont été les principes internes de cohésion du discours ? C’est ainsi que commence la critique du document. En effet, autant l’histoire orale est spécifique par sa méthode d’investigation qu’est l’enquête de terrain puisqu’elle suppose effectivement l’intervention de l’historien dans la construction des sources orales, autant, elle se rapproche de la méthode historique « positiviste » lorsqu’il s’agit de cette étape. Dans un premier temps, correspondant au temps de silence déjà évoqué, aucune construction de discours sur la lecture n’existe. Individuelles et intimes, et même si elles sont l’occasion de discussions en famille, les pratiques de lecture n’ont pas donné lieu à la construction d’un discours restituant leur évolution de l’enfance à l’âge de la retraite. D’ailleurs la société sollicite-t-elle ce type d’exercice intellectuel, c’est-à-dire ce regard porté sur les pratiques de lecture ?1 Non, alors qu’elle questionne aisément sur la trajectoire scolaire ou le déroulement d’une carrière.
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Il est d’ailleurs frappant de constater que les réflexions sont analogues pour le public bien différent a priori que constitue le monde étudiant. En effet, dans le livre intitulé Les étudiants et la lecture, les auteurs notent que la lecture « demande une remémoration tout à fait inhabituelle, puisque personne n’a de raisons de quantifier ses propres lectures, ni en unités d’objet (combien de livres ai-je lus le mois dernier ?), ni en temps (combien de temps ai-je consacré à lire chaque jour ?) ni en typologie des supports (quelle a été la part respective des livres, des revues, des magazines, des journaux ou autres écrits) ». Or les difficultés sont d’autant plus accentuées qu’au lieu d’un public jeune, j’interrogeais un ensemble de personnes âgées, dont ni la scolarité courte, ni l’environnement économique et social n’ont facilité, a priori, la pratique lectorale. « Lectures pratiquées et lectures déclarées », réflexions autour d’une enquête sur les lectures d’étudiants en IUFM, A. -M. Chartier, J. Debayle, M. -P. Jachimowiez, in Les étudiants et la lecture, dir. E. Fraisse, PUF, 1993.

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