Leipzig

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Le 16 octobre 1813, le canon tonne à Leipzig. L’artillerie ouvre ce combat titanesque passé à la postérité sous le nom de bataille des Nations, le plus grand affrontement des temps modernes jusqu’à la Première Guerre mondiale. Pendant quatre jours, la Grande Armée de Napoléon tient tête à la coalition des monarchies européennes. L’enjeu de cette gigantesque mêlée? L’équilibre européen. Les protagonistes ont conscience que le sort du Grand Empire se joue ici.
Après la retraite de Russie, la lutte anti-française se poursuit autour du tsar Alexandre Ier, du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et de l’empereur d’Autriche François Ier. C’est toute l’Europe qui est en armes contre Napoléon.
Quand les pourparlers de Prague échouent, les alliés évitent la confrontation directe avec l’Empereur.
Durant l’automne 1813, ils se portent contre ses maréchaux pour les encercler. Napoléon voit à Leipzig l’occasion de livrer l’engagement décisif. Sur un champ de bataille très étendu, des combats furieux mettent aux prises 300 000 soldats coalisés contre 175 000 combattants français. Ces derniers affrontent avec panache les assauts frontaux d’un ennemi déterminé.
Erreurs de Napoléon ? Fragilités de la Grande Armée ? Guerre de libération de la nation allemande ? Au soir du 19 octobre, on compte plus de 100 000 hommes hors de combat. La défaite de Leipzig anéantit les derniers espoirs de Napoléon.
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EAN13 : 9791021001510
Nombre de pages : 208
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couverture
WALTER BRUYÈRE-OSTELLS

LEIPZIG

16-19 octobre 1813
 
 
 La revanche de l’Europe
 des souverains sur Napoléon

TALLANDIER

PROLOGUE

Le 16 octobre 1813, le canon tonne à Leipzig ; l’artillerie inaugure le combat passé à la postérité sous le nom de bataille des Nations. Plus grand affrontement des temps modernes jusqu’à la Première Guerre mondiale, Leipzig met aux prises la Grande Armée de Napoléon et une coalition de monarchies européennes du 16 au 19 octobre ; les premiers accrochages entre avant-gardes débutent dès le 14. L’équilibre européen est l’enjeu de cette gigantesque mêlée, et plus particulièrement l’avenir de l’espace germanique.

Le 18, dans le camp des coalisés, Bernadotte se porte à la tête de ses troupes pour engager le combat au nord de la ville. Avec 30 000 hommes, il franchit la Partha et joint ses efforts aux violentes attaques que lance Blücher contre les positions françaises de Schönefeld. Marmont doit se replier quand, sur son aile, deux divisions d’infanterie saxonnes quittent les rangs et passent à l’ennemi. Le général Reynier qui les commandait est obligé d’abandonner Paunsdorf et de se rapprocher de Marmont. La cavalerie wurtembergeoise change à son tour de camp. La panique gagne les lignes du 6e corps. Stanislas Girard témoigne de cet instant décisif de la bataille : « Dans la même plaine étaient l’ennemi et les Cosaques […]. Ces Saxons cessèrent le combat ; quelques instants après, ils dirigèrent sur nous leur artillerie. Un général fut de suite chercher quatre pièces et leurs suites qui se placèrent devant nous pour nous soutenir ; le premier coup démonta une des pièces ennemies, et quelque temps après, les trois autres changèrent de position ; nos quatre pièces perdirent un cheval. Pendant ce temps, d’autres pièces ennemies placées au levant nous ajustaient ; leurs boulets tombaient peu sur nous mais soit devant, soit derrière ; cependant, dans un court espace, mon brigadier qui était sur ma droite au second rang fut transpercé à l’estomac et deux autres hommes de mon peloton furent démontés. Les jeunes troupes, comme nous, baissaient la tête quand le sifflement des boulets approchait, passait dessus et tombait derrière, tandis que les vieilles troupes restaient immobiles. »

Une brèche est désormais ouverte dans les lignes françaises. Marmont commence à manquer de munitions et Bernadotte s’empare de Reudnitz : il n’est plus qu’à une demi-lieue de Leipzig. Lorsque Napoléon apprend la nouvelle de la défection des unités allemandes, il demeure impassible mais son entourage voit les signes du découragement s’installer sur son visage. La fatalité poursuit l’Empereur depuis la Russie ! Mais il faut remédier en urgence à la situation difficile à Schönefeld. Malgré ce coup du sort, l’aile gauche du dispositif français tient encore face à un ennemi trois fois supérieur en nombre. La cavalerie de la Garde est dépêchée sous les ordres de Nantsouty avec vingt pièces de canons. Les fougueuses charges du général ralentissent la progression des Suédois le long de la Partha. Elles permettent à la Vieille Garde de manœuvrer pour venir prendre la place de l’infanterie saxonne. Les combats se poursuivent avec une grande intensité ; le village de Schönefeld change sept fois de camp. Blessé, Marmont se bat comme un beau diable, alors que le général Richemont, son chef d’état-major, est tué. Sur l’immense champ de bataille, à l’instar de Marmont, les Français s’accrochent à tous les villages qu’ils tiennent alors, mais Napoléon sait la retraite inévitable.

CHAPITRE 1

L’ALLEMAGNE, NOUVEL ENJEU
 GÉOSTRATÉGIQUE

En 1813, la France de Napoléon Ier comprend 130 départements et son territoire est hypertrophié des bouches du Tibre à celles de la Weser. Le Grand Empire s’étend sur presque tout le continent. Il repose sur les royaumes confiés à la famille Bonaparte. Caroline et son époux Murat sont les souverains du royaume de Naples. Joseph est sur le trône d’Espagne mais son pouvoir est menacé par une violente guérilla soutenue par les troupes britanniques présentes dans la péninsule ibérique. Depuis 1812, l’Andalousie est perdue ; en janvier 1813, Wellington marche sur Valladolid, poussant les Français à se réfugier au nord de l’Ebre au cours du printemps. Roi de Westphalie, Jérôme sert surtout de modèle aux autres monarques de la Confédération du Rhin. Cet ensemble de vassaux de l’Empire assure à Paris le contrôle de l’espace allemand. Parmi ces fidèles alliés, figure le roi de Saxe et souverain du Grand Duché de Varsovie, territoire qui incarne la résurrection nationale polonaise sous égide française.

Le Grand Empire s’est également étendu aux ennemis d’hier, comme l’Autriche de François Ier. En effet, les campagnes napoléoniennes de 1805 et 1806 ont provoqué l’écroulement du multiséculaire Saint-Empire romain germanique. Tandis que Napoléon refaçonne l’espace germanique, l’empereur François se replie sur ses États héréditaires d’Autriche. Souhaitant se venger de cet affront, il rouvre les hostilités en 1809 mais ses armées sont de nouveau vaincues à Wagram. Il choisit alors d’offrir sa fille Marie-Louise à Napoléon en gage de nouvelles relations. L’Autriche est désormais une alliée de la France et l’héritier napoléonien né en 1811, le roi de Rome, personnifie le rapprochement des deux dynasties. La Prusse a adopté la même politique d’alliance.

 

Malgré cette apparente toute-puissance française, la survie de l’Empire repose sur les victoires militaires de Napoléon. La domination continentale laisse pour seul ennemi l’Angleterre en 1811. Le Blocus continental doit étouffer l’économie britannique. En réalité, il est l’un des facteurs qui poussent Alexandre Ier, le tsar de Russie, à revenir sur son alliance avec la France. Comme l’Autriche, les défaites de 1806-1807 l’avaient contraint à s’accorder avec Napoléon à Tilsit en 1807. En 1812, la rupture entre Alexandre et Napoléon pousse ce dernier à envahir la Russie. Après être parvenu à Moscou en septembre sans obtenir de reddition de son adversaire, l’Empereur des Français ordonne la retraite. La défaite face au « général Hiver » est entrée dans la légende comme le moment d’écroulement, comme « le début de la fin » du régime napoléonien.

Dès le 26 décembre 1812, le général Yorck signe la convention de Tauroggen avec les armées du tsar. Le 30, le corps prussien de la Grande Armée placé sous ses ordres rejoint les rangs russes, ce qui oblige les Français à renoncer à la place de Königsberg. Replié près de Varsovie, l’Autrichien Schwarzenberg signe également un armistice avec les Russes. La fin de la suprématie militaire fait naître des interrogations chez les puissances qui s’étaient ralliées à Napoléon sous la contrainte. Or, la Grande Armée enregistre des lourdes pertes au cours de cette campagne de 1812. Comprenant l’ampleur des enjeux, Napoléon préfère quitter son armée après Vilna le 5 décembre et fonce reprendre fermement en main les rênes du pouvoir à Paris. À la tête des troupes françaises, Murat ne parvient pas au-delà du Niémen avec plus de 30 000 soldats. Ce sont vraisemblablement près de 200 000 combattants napoléoniens qui sont morts au cours de la campagne. Pour la moitié des victimes, les soldats ont succombé au froid et aux maladies. Près de 190 000 hommes demeurent en Russie. Soit ils sont prisonniers, soit ils ont préféré se réfugier au sein de la population locale plutôt que de succomber dans cette longue et terrible retraite.

 

Préoccupé par son maintien sur le trône de Naples en cas de formation d’une vaste coalition antifrançaise, Murat préfère abandonner la Grande Armée. Le 7 janvier 1813, il prétexte un commencement de jaunisse et parle de laisser le commandement à Eugène de Beauharnais, beau-fils de Napoléon et vice-roi d’Italie. Le 17, sans ordre et sans tenir compte de l’avis du major-général Berthier, Murat rejoint sa capitale. La nouvelle provoque la colère de Napoléon : « Je ne vous parle pas de mon mécontentement de la conduite que vous avez tenue depuis mon départ de l’armée qui a été diamétralement opposée à vos devoirs […]. Je suppose que vous n’êtes pas de ceux qui supposent que le lion est mort. Si vous faisiez ce calcul, il serait faux. Vous m’avez fait tout le mal que vous pouviez depuis mon départ de Vilna mais nous ne reparlerons plus de cela. Le titre de roi vous a tourné la tête. Si vous désirez le conserver, conduisez-vous bien. » Eugène achève de se replier en bon ordre avec les débris de la Grande Armée. Le 21 février, il renonce à tenir sur l’Oder à l’annonce des premiers Cosaques signalés à proximité de Berlin. Au début du mois de mars, il installe son quartier-général à Leipzig. Les troupes françaises tiennent désormais une ligne qui s’étend le long de l’Elbe, de Hambourg au Nord à Dresde.

Dans le même temps, à Paris, Napoléon doit en priorité s’assurer que son trône ne s’écroule pas sur ses propres bases. Pendant la retraite de Russie, le général Malet a organisé un coup d’État. Annonçant la mort de l’Empereur, il est parvenu à faire arrêter le préfet Pasquier et Savary, ministre de la Police, au nom d’un gouvernement provisoire qu’il compte mettre en place. Dans un premier temps, personne ne pense au jeune roi de Rome. Finalement circonscrite, la tentative de Malet a fait prendre conscience à Napoléon que sa dynastie est menacée en cas de défaites à répétition. Dès son retour, le contrôle policier est intensifié dans la capitale. Le corps préfectoral connaît son plus vaste mouvement depuis qu’il a été mis en place. Parallèlement, l’Empereur cherche à s’assurer de l’appui des notables et à faire fléchir le pape Pie VII rétif à son autorité, bien que prisonnier. En cherchant à obtenir un nouveau Concordat du Souverain Pontife, Napoléon compte à la fois s’assurer la fidélité de ses sujets catholiques et renforcer son emprise sur le continent. Pie VII « fût demeuré près de moi aurait-il dit à Sainte-Hélène, Paris fût devenue la capitale du monde chrétien, et j’aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique. C’était un moyen de plus de resserrer toutes les parties » du Grand Empire.

Napoléon dépense surtout sans compter son énergie pour reconstituer ses forces militaires. Multipliant les expédients financiers, il parvient à consacrer un effort budgétaire très conséquent qui s’élèverait alors 65 % de celui de l’État. Avec ces ressources, l’Empereur reconstitue un parc d’artillerie de 600 canons ; l’approvisionnement en poudres s’avère plus compliqué, mais les arsenaux de la Marine sont sollicités. Le 11 janvier 1813, par sénatus-consulte, Napoléon a fait lever 350 000 hommes, alimentant la propagande anglaise de l’Ogre corse qui dévore un nombre croissant de jeunes gens. Le 3 avril, 180 000 supplémentaires sont appelés, parmi lesquels des conscrits de la classe 1814. Ces nouveaux soldats seront appelés les Marie-Louise en référence à l’impératrice. Trop hâtivement formés, ils constituent l’essentiel des troupes sous ses ordres pour la campagne d’Allemagne. Trop peu aguerrie, l’infanterie ne possède pas l’endurance qui avait fait les belles années de la Grande Armée. Il a également fallu trouver de nouveaux chevaux en urgence pour compenser les quelque 120 000 ou 130 000 chevaux disparus dans la retraite de Russie. Malgré les réquisitions et les prélèvements dans les différents services de l’État, seuls 29 000 sont finalement trouvés, laissant 17 000 cavaliers sans monture. Reconstituée dans l’urgence, la cavalerie souffre par ailleurs d’une remonte de mauvaise qualité.

 

Rien n’est encore joué à l’issue de la désastreuse campagne de 1812. L’enjeu principal se joue dans l’espace germanique. Si près de la défaite six mois plus tôt, Alexandre Ier montre une détermination insoupçonnée à l’égard de Napoléon. Depuis la campagne de Russie, le tsar est persuadé d’être l’instrument choisi par Dieu pour faire tomber l’« Usurpateur corse » : « À la fin, l’incendie de Moscou a illuminé mon âme et le jugement de Dieu sur les champs de bataille glacés a rempli mon cœur d’une chaleur de foi qu’il n’avait pas ressentie auparavant […]. Depuis ce temps, je suis devenu un autre homme : à la délivrance de l’Europe, je dois mon propre salut et ma délivrance. » Dans cette logique, Alexandre Ier décide donc de poursuivre la guerre au-delà de ses frontières. Après la mort du chef de ses armées, Koutouzov, le tsar croit en ses propres talents militaires. Après avoir confié la fonction suprême à Wittgenstein, il appelle toutefois à ses côtés le prince Barclay de Tolly pour assumer le commandement de l’armée russe. Attaqué par une partie de la Cour qui le soupçonne de ne pas être assez patriote en raison de ses origines non russes, le concepteur de la tactique de la guerre brûlée en 1812 face aux Français en retire finalement la confiance du tsar. Par ailleurs, les origines livoniennes de Barclay de Tolly deviennent incontestablement un atout pour les Russes qui progressent dans l’espace germanique en 1813. Excité par le francophobe Stein, Alexandre Ier se pose désormais en champion des monarchies et des peuples opprimés par Napoléon.

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