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Lendemain de tsunami

De
342 pages

« Elle m'a pris la main, m'a tiré vers elle, et m'a serré contre sa grosse poitrine qui débordait de son chemisier rose. Elle me serrait si fort que je sentais son cœur battre. »


L’amour entre un enfant « gitan de la mer » et une occidentale d’une ONG internationale après le terrible tsunami de 2004 qui a ravagé les côtes thaïlandaises, rien ne pourra les séparer sauf l’irrémédiable peut-être.
Dans un récit d’un parcours absolu, Frédéric ANDRIEU livre une tragédie humaine, où un gamin thaï, obéit à une loi profonde qui le pousse à refuser le quotidien et à s’accomplir en même temps.
À travers ces deux portraits qui se découvrent, l’auteur reprend un thème qui lui est cher, celui de la rencontre entre deux mondes, loin de la vitrine exotique et du mythe touristique, il va au-delà de la vision idéalisée de lendemain de catastrophe des peuples appauvris vers un monde ambivalent, fait à la fois d’amour et de désillusions, repoussant et attirant.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-87807-6

 

© Edilivre, 2015

1

La première chose que je dois vous dire c’est qu’on habitait une cabane en tôle de trois mètres par quatre et que pour Madame Farang, comme je l’appelais, avec tous ces kilos qu’elle devait soulever chaque matin pour se lever, et seulement deux grosses jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les ennuis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu’elle ne grommelait pas car elle était allemande d’autre part. Sa santé n’était pas très bonne non plus, il faut bien le reconnaître, et je peux vous dire aussi dès maintenant que c’était une femme qui aurait mérité un corps plus svelte ou une chaise à porteurs pour se mouvoir aisément.

J’avoisinais les trois ans quand j’ai rencontré Madame Farang pour la première fois. Enfin, je crois, car avant je n’ai pas de mémoire comme si l’ignorance avait fait partie de mon quotidien. Je dois vous avouer que j’ai cessé d’ignorer à l’âge de trois ans, ou peut-être trois ans et demi, et parfois, cela me manque, j’ai la nostalgie de mon jeune âge.

Il n’y avait pas de route pour venir à notre village au bord de la mer, juste un chemin de terre cabossé qui nous servait aussi de terrain de jeu. Madame Farang, quand elle venait nous voir, était obligée d’enjamber les bosses et les trous, elle disait qu’elle allait mourir sur ce sentier, en pleine chaleur suffocante. Pourtant, l’eau lui coulait de partout, sur le front, sous les aisselles, dans le dos, enfin, partout comme je vous le dis. Tous les enfants qui allaient à sa rencontre, se mettaient alors à pleurer, car chez nous, c’est ce que l’on fait quand quelqu’un meurt. Pas longtemps, car j’appris plus tard que nous nous remettions dans la peau d’un autre, ou d’une autre, voire d’un animal… C’est la réincarnation, mot difficile à se souvenir, mais maintenant, je le retiens bien et je sais ce que c’est ! Souvent nous étions sept ou huit autour d’elle quand elle venait au village, parfois même plus à lui sauter au cou.

Au tout début, je ne savais pas que Madame Farang s’occupait de moi seulement parce qu’on lui avait demandé de le faire. Quand je l’ai su, j’avais bien six ans révolus, et cela m’a porté un coup, je pensais qu’elle m’aimait pour rien, comme ça, mais pas pour un travail qui lui rapportait quelques sous. Je fus bien triste et j’en ai pleuré toute la nuit. Ce devait être vraiment mon premier grand chagrin d’amour. Je l’aimais bien, moi, Madame Farang.

Elle l’a bien vu le lendemain que je n’étais pas comme d’habitude, triste et boudeur. Elle m’a expliqué alors que la famille, ça ne veut rien dire, et elle m’a expliqué alors que dans son pays, en Allemagne, il y en a même qui partent en vacances en laissant leurs chiens attachés à des arbres au bord de la route, et qu’ils meurent privés d’affection. Elle m’a pris les mains et m’a assuré que j’étais ce qu’elle avait de plus précieux au monde. J’ai eu du mal à le croire et je suis parti en courant rejoindre mes copains.

J’ai réfléchi plus tard à ces chiens abandonnés, et je me suis dit alors que ces Farangs étaient fous, attacher des chiens parce qu’on part en vacances !!!…

Ici, en Thaïlande d’où je vous raconte mon histoire, les chiens errent, mangent quand ils veulent et ce qu’ils veulent, et s’amusent entre eux. Ils rentrent chez leurs maîtres quand ils en ont envie, et quand ils sont là. C’est quand même plus facile pour eux et pour les maîtres, ils ne meurent jamais de chagrin comme ça ! Je n’ai jamais vu un chien malheureux du haut de mes dix ans.

Moi, j’en avais un, un petit chien, et je l’aimais comme cela n’était pas permis. Il était toujours en liberté, et venait jouer avec moi et mes camarades quand il le voulait.

On me l’avait donné tout petit, une boule de poils que sa mère ne voulait pas, soi-disant un peu comme la mienne probablement. J’étais heureux ce jour-là de tenir ce chiot dans mes bras ; fier, il faut bien le reconnaître, et je n’arrivais pas à lui trouver de nom. J’allais encore à l’école à cette époque-là, et j’avais appris à lire, enfin un peu. Je voulais trouver un nom que personne n’avait jamais prononcé à un chien, et un nom qui ne fasse pas trop thaï. Des noms frappaient à la porte de mon cerveau, comme « Coca » ou « Mac Do », mais ils étaient marqués sur toutes les affiches publicitaires par-ci par-là. Je voulais qu’il soit mon chien, et pas qu’il ne devienne trop célèbre avec son nom sur toutes les affiches. Je n’arrivais pas à me décider, cela me turlupinait drôlement. Un matin, je me lançais, ce serait « Achtung ». Aucun chien thaïlandais ne pouvait s’appeler ainsi, j’en étais sûr. C’est Madame Farang qui disait ça tout le temps à notre égard quand nous jouions trop près d’elle, dans sa langue à elle. Je sus bien plus tard ce que cela voulait dire. « Attention ». J’étais plutôt content de son nom. De « l’attention », il fallait toujours en avoir, comme disaient les grands, surtout pour un chien. Et mon chien, je lui en donnais de l’attention, parfois excessivement je le reconnais. Quand je le promenais, je me sentais quelqu’un parce que j’étais tout ce qu’il avait au monde. Il me regardait avec ses petits yeux tout ronds au milieu de ses poils hirsutes et emmêlés car je ne le peignais pas, il ne me quittait jamais. Puis avec l’âge, il prit ses aises, et un peu plus d’indépendance pour aller traîner dans le village avec les autres de son espèce. Il en revenait encore plus sale. Il l’était tellement que Madame Farang quand elle venait à la cabane, le faisait s’enfuir en faisant semblant de lui jeter des pierres, elle craignait d’attraper des puces, qu’elle me disait. Moi, je pensais que les puces s’acoquinaient uniquement avec les chiens ou les chats, mais pas avec les hommes comme nous. Elle avait sûrement raison, les adultes savent toujours plus que nous, les enfants. Alors, lorsqu’Achtung a commencé à grandir vraiment pour moi au niveau sentimental, j’ai voulu lui construire une vie, c’est ce que j’aurais fait pour moi-même si cela avait été possible. Il faut dire que mon chien n’était pas n’importe qui, non plus, il avait des airs éloignés juste un petit peu, des chiens qui passent à la télé dans les séries pour chercher les bandits qui ont volé de l’argent. Il a la même couleur, ce qui me convenait parfaitement. Pour moi, sa destinée était toute tracée, il serait chien policier. Et moi, policier alors !

Je me mis donc à garder les voitures qui venaient se garer à l’entrée du village, sur la route au bord de la mer. Avec mon chien, nous aidions les touristes ou les gens du pays à faire la manœuvre pour mettre leur véhicule au bon endroit, et nous la gardions jusqu’au retour de son propriétaire. Eh bien, je ne sais pas si vous allez me croire, mais personne ne nous donna une pièce, par même un centime de baht. Alors, assis près de mon chien sur un trottoir, j’ai chialé comme une madeleine en me cachant de honte, mais j’étais heureux, j’avais un métier, il ne me rapportait rien, juste pour l’instant.

Madame Farang nous aidait un peu avec son association, une ONG qu’elle disait, pour nous apporter des vêtements, de la nourriture, et quelques jouets parfois. J’aurais bien voulu l’aider, avec l’argent gagné sur le parking avec mon chien, mais rien n’y faisait. Nous n’avions aucune sécurité, si elle tombait malade ou devait retourner dans son pays, sans son aide et un peu d’argent qu’elle nous donnait, qu’allions-nous devenir ? Ce n’était pas vraiment une vie pour un chien.

Alors, j’avais remarqué qu’en dehors de notre village, un monsieur Farang (blanc en langue thaïe) comme Madame Farang, venait tous les jours apporter de la nourriture aux chiens errants. Il faisait comme elle, mais pour les animaux. Je trouvais ça très bien, et sympathique de sa part. Il fallait voir les chiens accourir à son arrivée dans sa petite voiturette dévorée par la rouille. Ils lui faisaient une fête comme si c’était son anniversaire chaque jour, c’était drôle et je l’enviais d’avoir autant d’amis chiens. Achtung vint un soir avec moi voir comment cela se passait, et il alla participer au repas des autres, qui l’acceptèrent sans problème. C’est là que je me rendis compte que les animaux sont bien moins stupides que les humains, ils sont capables de se partager une gamelle de croquettes alors que nous, nous ne savons pas toujours le faire. J’ai habitué petit à petit mon chien à venir se nourrir chaque soir et il y prit goût. Il jouait aussi avec les autres, il s’était fait une autre bande de copains, et j’étais content pour lui et pour Madame Farang qui avait une bouche de moins à nourrir ainsi. Mon chien prit son indépendance et je ne le voyais plus que très rarement.

Je ne pouvais plus devenir policier à surveiller les voitures des Farangs qui curieusement venaient nous voir au village. Mais pourquoi donc, tous ces touristes venaient-ils ici ? Je ne me l’expliquais toujours pas.

Un jour, alors que je jouais avec des copains à proximité des étals de poissons, je m’approchais de Yao, un vieux pêcheur qui venait juste en ce début d’après-midi d’installer quelques-unes de ses prises sur son plateau métallique sur lequel il jetait de la glace pilée.

– Dis-moi, Yao, pourquoi les Farangs, ils viennent tous nous voir ici ?

– Ils viennent acheter du poisson tout simplement.

– Oui, je suis bête mais ça, j’avais compris. Non mais, ils n’achètent pas tout, ils regardent, prennent des photos aussi, ils achètent des colliers de coquillages que les femmes vendent un peu plus loin.

– Tout simplement, notre village est typique, nous sommes des gitans de la mer de père en fils, et ce, depuis très longtemps. Autrefois, nous n’avions pas de village de tôle comme ici, nous naviguions en permanence, on s’arrêtait pour vendre notre pêche et on dormait à même la plage ou sur les bateaux.

– Oh, ce devait être génial, jamais le même paysage, jamais la même plage pour jouer.

– Oui mais, pas facile à vivre quand même, regarde pour l’école des enfants, c’est mieux maintenant. Vous pouvez y aller un petit peu, au moins pour apprendre à lire et compter.

– Ouais si tu veux. Vous n’alliez pas à l’école alors autrefois ?

– Non, on apprenait sur le tas, nos parents nous éduquaient.

– Alors, moi, j’aurais bien été embêté, j’ai pas de parents à part le grand-père mais qui est trop vieux maintenant et qui parle tout seul. Il m’aurait rien appris.

– Ah oui ! c’est vraiment triste pour lui, mais heureusement que tu as la dame qui vient s’occuper de toi comme de quelques autres.

– Oui, je l’aime bien. Mais je lui donne du souci avec tout l’argent qu’elle doit trouver pour moi. Grand-père mange plus beaucoup, mais je dois le soigner aussi, des fois, il ne veut même pas manger une soupe, alors je le force, je le gronde aussi comme un enfant. Ce n’est peut-être pas bien de gronder les vieux comme lui, mais c’est ma seule famille à lui tout seul, alors je voudrais qu’il reste longtemps mon unique parent. Mme Farang, elle, elle s’occupe bien de moi, mais elle s’occupe aussi des autres qui ont besoin d’un peu de sous pour vivre. Elle est gentille quand même, mais son patron, l’ONG, lui a dit d’aider tous ceux qu’elle pouvait ; tu imagines, cela fait du monde, rien que dans notre village. Entre ceux qui n’ont plus de père et mère, mais uniquement des oncles ou des cousins pour s’occuper d’eux, ou les autres encore dont les parents ne gagnent pas assez de sous pour les nourrir. Elle a un dur, très dur travail, Madame Farang. C’est presque aussi difficile que ton travail à toi, la pêche.

– Si tu veux devenir grand plus vite que les autres, et gagner des sous, comme tu dis, je t’emmène à la pêche comme matelot et tu vas vite voir que le métier n’est pas difficile, mais très difficile. Madame Farang, ce qu’elle fait, c’est rien à côté des journées passées en mer à remonter les filets ou les casiers.

J’esquissais toute réplique à cette proposition qui ne m’attirait pas plus que cela. D’abord, j’avais peur d’avoir le mal de mer au large, très loin, et en plus, j’aimais pas le poisson plus que ça, je préférais manger des crevettes ou des calamars grillés. Je ne voyais donc pas d’intérêt particulier à devenir pêcheur. Et puis, j’étais encore un peu jeune du haut de mes 10 ans révolus.

Je coupais court à notre discussion, et je partis en courant jouer dans l’eau avec mes copains et copines du village.

Tous les après-midi, vers 16 heures, quand la chaleur commençait à nous faire moins transpirer, nous nous donnions rendez-vous au bout d’une petite jetée en béton qui avait été construite en début d’année, et nous nous amusions à nous jeter dans l’eau, à plonger.

Depuis quelques semaines, j’avais eu l’idée, toujours pour essayer de gagner 3 sous par-ci, ou 3 sous par-là, de demander aux touristes de passage de jeter des pièces dans l’eau. Elle n’était pas très profonde, mais du haut de nos 1 mètre 30 environ chacun, plonger et récupérer une petite pièce de 2 ou 5 bahts lancée par les touristes les plus généreux avec nous, dans les 2 m d’eau qu’il y avait à marée haute, était un acte de bravoure extraordinaire à nos yeux d’enfants. Et nous le faisions, parfois en buvant une bonne tasse si nous rations notre coup. Mon idée avait eu du succès parmi mes potes et en plus, cela nous rapportait de l’argent, enfin un petit peu. J’étais devenu, grâce à cette idée lumineuse, le chef de la bande, au titre d’une reconnaissance de mes pairs. Ce jour-là, je pris du galon, mais également un bon coup de vieux. Chef à mon âge, vous vous rendez compte !

Donc, tous les après-midi, nous étions là, sur la jetée à guetter le malheureux touriste passant par là pour lui soutirer un sou ou deux. Nous ne faisions pas de mendicité, uniquement un show de plongeon pour mériter notre pièce. Notre honneur était sauf.

Les Farangs (les blancs, comme je l’ai déjà dit) venaient en fin d’après-midi au marché de poissons, les pêcheurs revenaient juste de la mer, et vendaient leurs prises sur leurs étals au bord de l’eau. Il était donc facile pour nous, les enfants, d’attirer quelques personnes de passage vers notre plongeoir de béton. Une autre idée géniale, et le mot est peut-être pas assez éloquent, m’est venue pour faire venir le Farang au bout du ponton, nous faisions de la musique sur des caisses de plastique à tue-tête, que nul ne pouvait ne pas entendre, sauf s’il était frappé d’une surdité très importante ou s’il écoutait de la musique avec ses écouteurs que l’on se met dans chaque oreille, parfois trop fort à en faire participer ceux qui sont près de vous. À croire que ces gens-là sont sourds également.

Nous tapions donc comme des sourds sur nos boîtes à musique de fortune, et les gens venaient voir ce qu’il se passait, comme quoi, juste un bruit peut attirer l’attention très facilement. Et les pièces tombaient les unes après les autres, et j’envoyais mes potes, tête baissée la première dans l’eau pour récupérer notre petite fortune. Cela marchait bien, et le premier jour, nous avons réussi à récupérer pas moins de 150 bahts, un exploit ! Même Madame Farang est venue voir ce qu’il se passait ce jour-là, elle a fait l’effort de marcher jusqu’au bout du ponton pour nous voir, essoufflée bien entendu. Mais le ponton a bien résisté, il avait été bien construit celui-là !

Madame Farang avait des cheveux gris clair, comme la couleur du béton, qui tombaient eux aussi parce qu’ils n’y tenaient plus tellement. Elle m’avait avoué avoir peur de devenir chauve, c’était une chose impensable pour une femme qui n’avait plus grand-chose d’autre. Elle avait plus de seins et de fesses que n’importe qui, mais elle avait toujours un grand sourire comme si elle cherchait à se plaire. Je ne sais pas comment elle pouvait faire pour être juchée tous les jours sur des chaussures avec des talons presque hauts, surtout pour marcher dans notre bourbier terreux quand il pleuvait, ou sous un soleil à ne pas mettre un lézard dehors de peur qu’il cuise sur place. Mais, qu’est-ce que vous voulez y faire, l’élégance n’a pas de limite. Chez elle, où elle habitait, j’y étais allé quelquefois, elle mettait des fleurs dans son appartement pour que ce soit plus joli autour d’elle, encore une autre forme d’élégance.

Donc Madame Farang était venue ce premier jour voir ce que nous manigancions sur notre ponton. Elle m’avait vu donner des ordres secs à mes camarades, les diriger d’une main de fer. Il fallait reconnaître qu’ils en avaient besoin tellement, l’indiscipline faisait partie de leur quotidien.

Elle m’attrapa le bras fermement à un certain moment et me traîna dans un petit endroit à l’écart du monde. Elle me traita de meneur et me dit que les meneurs étaient toujours punis de prison. Elle m’a également expliqué que ma mère voyait tout ce que je faisais et que si je voulais la retrouver un jour, je me devais d’avoir une vie propre et honnête, sans délinquance juvénile et sans donner des ordres à la terre entière.

Tout le monde arrêta donc de plonger pour récupérer les pièces et nous rentrâmes au village têtes basses. Mais l’orage passé, nous y retournâmes dès le lendemain, l’attrait de l’argent était trop fort, et l’envie aussi de faire notre petit show devant les touristes nous démangeait vraiment. Je continuais à donner des ordres, loin de Madame Farang, il fallait bien un chef de bande pour tout organiser. Il y avait bien un chef dans notre village, un vieux sage, comme disaient les pêcheurs. Ma mère, d’où elle était, devait donc accepter ma position dans le rang social de mes copains, je me persuadais que cela ne m’empêcherait jamais de la retrouver, Madame Farang racontait des sornettes probablement pour me faire peur, c’est classique comme comportement chez les grands. Vraiment, parfois ils nous prennent pour des petits esprits pas finis, c’est à croire. Mais je ne lui en voulais pas, elle était trop gentille, cette grosse dame.

Un matin, je plongeais pour récupérer une pièce de 10 bahts lancée par un touriste français qui ne devait pas savoir la valeur de la pièce, très probablement. D’habitude les Français sont radins et lancent que des pièces de 1 baht, lui, il avait multiplié par 10 le gain, donc seul le chef de la bande pouvait avoir le privilège de récupérer le magot. Je ne devais pas être très bien réveillé, ou mes yeux n’avaient pas encore trouvé les bons trous pour que j’y voie bien clair. Enfin, bref, je me suis cogné la tête contre le fond rocheux de la mer, et un copain m’a remonté illico à la surface, tellement j’avais d’étoiles qui tournaient et tournaient encore dans ma pauvre caboche meurtrie. Sans lui, je serais peut-être mort, ou déjà réincarné en poisson-chat, par exemple. Une grosse bosse poussa sur le haut de mon front à une vitesse inimaginable, elle était énorme comme le sein gauche de Madame Farang, pour vous dire !

Cette brave dame arriva d’ailleurs très vite sur les lieux de mon accident, prévenue par une petite gamine qui, probablement amoureuse de moi, était partie la chercher pensant que ma dernière heure était déjà arrivée. Madame Farang m’emmena immédiatement chez le Docteur Thithi, le médecin le plus près de notre village, à 4 kilomètres quand même.

– Docteur, je vous prie de bien examiner cet enfant. Vous m’avez défendu les émotions brusques du fait de mon cœur, et il plonge tête la première sur un récif sans vraiment s’en rendre compte, à se briser le crâne en deux. Il ne doit pas bien y voir, c’est à croire !

Le Docteur Thithi était bien connu de tous les gitans de la mer pour sa charité bouddhiste et il soignait tout le monde du matin au soir, et même plus tard. Quand il venait en visite dans notre village, il donnait des soins parfois gratuitement, pour les enfants surtout. J’ai gardé un très bon souvenir de lui, c’était le seul endroit où j’entendais parler de moi, et où on m’examinait comme si j’étais quelque chose d’important.

Il m’arrivait parfois, quand je n’avais rien à faire et quand je m’ennuyais, de faire les 4 kilomètres à pied rien que pour aller à son cabinet m’asseoir dans la salle d’attente avec les autres. Je restais là un bon moment, je regardais les photos des vieilles revues déchirées qui traînaient sur une table basse. Le docteur se rendait compte que j’étais là pour rien, mais il ne se fâchait jamais même si j’occupais une chaise alors qu’il y a tant de malades dans le monde. Il me regardait surpris et me souriait gentiment. Si j’avais un père, j’aurais bien accepté que ce soit lui, il était gentil comme Madame Farang.

– Je crains que cet enfant ne soit pas comme les autres, il se jette tête la première dans l’eau sans regarder ce qu’il y a en dessous juste pour une pièce, il n’arrête pas de donner des ordres à tout le monde, il est plus autoritaire qu’Hitler, c’est pour vous dire ! Je pense que cet enfant n’est pas comme tout le monde, docteur, j’ai peur qu’il soit atteint d’un cas de folie dévastatrice.

– Je peux vous assurer qu’il n’a pas l’air trop fou quand même, Madame Frida.

Oui Frida, est le vrai nom de Madame Farang, moi je l’appelle comme ça depuis que je suis tout petit, car tout le monde l’appelle comme ça aussi, il faut le dire. Comme elle est étrangère, c’est plus facile pour tous les enfants de l’appeler Farang. Et nous les « fr », on a du mal à le prononcer, en thaïlandais, la double consonne avec « r » n’existe pas.

Je me mis à pleurer tellement j’étais content d’entendre le docteur dire que je n’étais pas « zinzin », comme me l’a répété Madame Farang dans le taxi tuk-tuk (petit taxi de couleur jaune ou rouge) qui nous emmenait me faire soigner.

– Il ne faut pas pleurer, mon petit, mais tu peux pleurer si ça te fait du bien. Est-ce qu’il pleure beaucoup ?

– Jamais, répondit Madame Farang, jamais il ne pleure cet enfant-là et pourtant Dieu ou Bouddha, comme vous voulez, sait que je souffre.

– Et vous voyez que ça va déjà mieux, donc s’il pleure, c’est qu’il se développe normalement. Vous avez bien fait de l’amener ici. J’ai observé sa bosse, rien de bien grave, je vais vous prescrire une pommade à lui passer matin et soir et des tranquillisants. C’est seulement de l’anxiété chez vous.

– Depuis le temps que je m’occupe d’enfants dans les soucis, il m’a fallu une bonne dose d’anxiété, sans ça, ils deviennent des voyous ou des moins que rien. Croyez en mon expérience, docteur.

En partant, elle me donna la main et nous marchâmes le temps de trouver un tuk-tuk pour le retour vers le village. Elle aimait bien marcher en me tenant ainsi, cela lui donnait de l’importance et habituellement, elle s’habillait en conséquence pour nous promener ensemble en ville ou ailleurs. Elle portait ses plus belles robes pour sortir, parce qu’elle a été une femme et que cela lui est resté quand même encore un peu. Elle se met plein de produits sur sa figure qui dégoulinent ensuite au soleil, mais cela ne lui sert à rien d’essayer de se cacher, à son âge.

Même avec ses plus belles parures, elle disait toujours sur le chemin qui menait à notre village de gitans, en plein soleil, les pieds se torturant dans les trous poussiéreux, qu’elle allait mourir, comme si c’était vraiment important de finir le long de ce sentier de terre.

2

En rentrant, mes copains m’accueillirent en héros, pratiquement comme si j’avais réussi un exploit. Même la petite, je dis petite car elle est plus jeune que moi, qui avait été chercher Madame Farang après mon accident, était là, à me regarder avec des yeux, comment dire, des yeux de chatte envieuse, voyant son gros matou revenir d’une sortie nocturne avec une grosse souris dans sa gueule, trop fier de sa prise. Cela me fit prendre un coup de foudre dans les yeux et partout dans ma pauvre tête cabossée, c’était tout ce qu’il ne me fallait pas pour réveiller la migraine que j’avais oubliée depuis la sortie de chez le médecin. Plus je la regardais, plus je ressentais des troubles de précocité, qui se devinaient dans mon short de vinyle léger. Même Madame Farang s’en aperçut alors et depuis ce jour, elle se méfiait quand elle me faisait prendre la douche chez elle. Elle ne voulait pas se trouver confrontée au loup qui sort du bois et cela me faisait toujours rire de voir son attitude précautionneuse quand elle me mettait nu. J’allais chez elle avec quelques copains dans le besoin comme moi, tous les trois jours environ pour nous « décrasser », comme elle disait. Chez nous, au village, nous nous lavions au tuyau d’arrosage sans savon. Alors, Madame Farang nous avait expliqué que le lavage n’est efficace qu’avec le savon, mais grand-père n’en avait pas à la cabane, il utilisait du liquide à vaisselle, lui… ça moussait tout pareil, mais parfois, ça nous grattait la tête, le savon était plus doux encore.

La petite aux beaux yeux avait marqué ma journée à jamais. Mais devant les copains, je ne devais pas dévoiler ma faiblesse, et je fis enfin mine de l’ignorer. Quel dommage quand même !

Seule, Madame Farang vit cette faiblesse et m’attrapa une fois de plus par le bras pour me tirer dans un petit local où je me demandais bien comment nous allions pouvoir rentrer tous les deux, à moins qu’elle ne m’étouffât vivant par sa masse graisseuse adipeuse. Au dernier instant, elle laissa la porte ouverte, me laissant une chance de pouvoir m’en tirer et respirer un petit peu. Elle rigola de me coincer ainsi.

– Elle te plaît bien cette petite, n’est-ce pas ?

– Non pas vraiment, rougissant.

– Arrête de mentir, Mat, j’ai bien remarqué que tu en pinçais pour elle !

Mat, c’est le nom que m’avait donné Madame Farang quand son ONG lui a demandé de s’occuper de moi, elle voulait même m’appeler Matéo comme un de ses petits-fils qui était mort dans un accident de voiture en Allemagne avec ses deux frères et ses parents. Aucun n’avait survécu à un terrible carambolage sur une grande route droite, m’avait-elle expliqué un jour où elle avait un coup de blues après lui avoir demandé l’origine de mon nom qui n’avait pas la consonance de ceux de mes copains de jeux. Il y avait du brouillard, me confia-t-elle, et il fallut que je lui demande ce que c’était, car chez nous, au village de gitans, on ne connaît pas ces nuages qui descendent jusqu’au sol pour empêcher les gens de bien voir. Elle avait beaucoup pleuré en m’expliquant cela, la perte de tout ce qu’elle avait de plus précieux, son fils, sa belle-fille et les petits enfants. Malgré sa stature imposante, elle avait eu du mal à continuer à vivre normalement, et c’est pour cela, quand elle a rencontré le monsieur de l’ONG qui lui a proposé de s’occuper des enfants en difficulté dans le monde, qu’elle a de suite accepté de partir loin de ses racines qui la faisaient encore trop souffrir. J’étais triste, très triste pour elle, mais aussi fier de pouvoir remplacer en quelque sorte les petits enfants qu’elle n’avait plus. Je lui fis un gros bisou sur la joue droite pour la consoler et lui tendis un rouleau de papier toilette pour qu’elle essuie ses grosses larmes qui s’écoulaient lentement sur ses joues imposantes. J’avais appris à faire les bisous ; chez nous, ce n’est pas chose courante, mais je m’étais rendu compte que cela faisait énormément plaisir à Madame Farang, je n’en étais donc plus avare et lui en faisais chaque fois qu’elle avait le moral dans les chaussures à talons.

– Bon, je vais tout vous dire : effectivement, je la trouve assez jolie (en fait c’était encore plus que ça, pas loin du très joli). Mais je suis trop jeune encore pour m’acoquiner avec une jeune fille, n’est-ce pas ? J’ai bien le temps.

– Oui, tu as raison, tu as bien le temps de trouver chaussure à ton pied.

– Mais je marche toujours pieds nus, sauf quand vous m’emmenez en dehors du village en promenade, ou faire les boutiques !

– Non, mais « trouver chaussure à ton pied » est une expression, comme on dit. Cela sous-entend, trouver une fille pour la vie !

– Alors là, oui, j’ai bien le temps. Pour le mariage, on va attendre un peu. Par contre, Madame Farang, il faut pas en parler à personne, je peux compter sur vous ?

– N’aie crainte, mon garçon.

Puis elle a murmuré en regardant au-dessus de moi, comme si elle voyait très loin en arrière et en avant, de gauche à droite :

– C’est notre secret à tous les deux.

– Ah bon, alors ça va, lui répondis-je. J’ai une question à vous poser qui me turlupine depuis quelque temps. Et vous, il est où votre mari ?

– Il m’a quittée il y a bien longtemps maintenant, tu sais.

– Quittée pour aller où ?

– Oh, il m’a quittée quand mon unique fils avait 20 ans, et il est parti je ne sais où.

– C’est pas normal de partir comme ça !

– Ça, tu peux le dire ! Il est parti avec une autre femme. Plus jeune.

Elle m’aurait dit ce jour-là que son mari était parti avec une autre femme, moins grosse, je l’aurais compris, mais plus jeune, cela me surprenait quand même.

– Parce que chez vous, on ne peut pas avoir deux femmes ?

– Non, en Allemagne, les hommes ne peuvent avoir qu’une femme à la fois, alors quand il se lasse, ils sont obligés de laisser tomber l’ancienne pour la nouvelle.

– Ce serait bien plus simple si les hommes pouvaient avoir plusieurs femmes, tout simplement, cela éviterait de faire de la peine à celle qui est délaissée pour une autre. Ici, les musulmans peuvent avoir plusieurs femmes.

– Oui, mais les bouddhistes, comme vous les gitans, vous ne pouvez avoir qu’une femme à la fois !

– Ah, comme vous alors. Peut-être qu’il faudra que je change de religion alors, pour avoir plus de femmes.

– Réfléchis bien, Mat, plus de femmes, c’est plus de bouches à nourrir. Et peut-être plus de soucis à gérer !

– Vous avez probablement raison, même si policier avec Atchung est un bon métier qui gagne de l’argent, il faudra que je garde de l’argent pour m’acheter une belle voiture. Je préfère une belle voiture à une femme, je crois bien. Et puis, finalement, j’ai pas trop envie de changer de religion.

– Tu n’es pas très pratiquant, dis-moi.

– Euh non, pas trop. Mais grand-père est trop vieux maintenant pour aller au temple, donc je lui ai mis une statuette de Bouddha près de la natte où il dort, et nous prions devant tous les jours, quand on y pense.

Je n’ai jamais été dans un temple en fait parce que personne n’a pensé à m’y emmener depuis que j’ai l’âge de raison. Madame Farang m’a dit qu’elle était catholique et elle allait certains dimanches matin à l’unique église de l’île, quand elle était en forme. Elle m’y avait emmené une fois, pour voir. C’était pas très gai à l’intérieur, et leur Bouddha était bien triste clouté sur une croix dans un état de souffrance. Je me suis dit que ce ne pouvait pas être une religion « vraie », qui montre un homme autant en peine et malade. J’ai pensé ce jour-là que les chrétiens n’avaient pas payé les yeux de la tête pour avoir un Christ de si mauvaise mine, alors que notre Bouddha avait toujours l’air gai, souriant et riche puisqu’on l’enduisait de feuilles d’or dans tous les temples, comme me l’avait expliqué mon grand-père. Il était bien payé alors pour avoir ce regard si doux, si plein de sagesse, c’était vraiment plus chouette.

La religion musulmane, je ne la connaissais pas vraiment non plus. Eux, les croyants, cachaient le visage de leurs femmes sur les marchés pour ne pas qu’on les reconnaisse sûrement, mais je me suis dit que c’était stupide comme tout, car on pouvait quand même reconnaître quelqu’un rien qu’avec ses yeux ou sa bouche, surtout s’il lui manquait quelques dents de devant. Un des pêcheurs, un jour, m’avait dit que les musulmans donnaient leur adoration à un livre, avec beaucoup de pages, qui s’appelle le Cornan, ou le Coran, un truc comme ça. Mais ils n’ont ni Bouddha ni Christ. Pas de personne à aimer, ce qui est un peu triste aussi. Comment peut-on adorer un livre à se prosterner devant ? Allez y comprendre. Enfin, la religion, c’est bien difficile à comprendre pour un enfant comme moi. Madame Farang m’a même dit que c’était difficile pour les adultes aussi, alors comment voulez-vous que j’en trouve une qui me convienne bien !

Nous nous extirpâmes de notre cachette, Madame Farang avec difficulté et je pus enfin respirer à nouveau, j’avais oublié le bonheur que procure l’air pur.