Léon-Gontran Damas : Poète, écrivain patrimonial et postcolonial

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?Léon-Gontran Damas : poète, écrivain patrimonial et postcolonial. Quels héritiers, quels héritages au seuil du XXIe siècle ? Hommage  à un homme, hommage à une œuvre. Quête de soi, quête collective, exploration de l’historicité guyanaise, ressourcement culturel, abolissement des frontières, édification personnelle... Les textes de Damas aident à appréhender la Vie…
Publié le : lundi 1 septembre 2014
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EAN13 : 9782844509161
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Introduction
Mors dans la bouche, mort dans l’âme
Kathleen GYSSELS
AVEC avec l’amour qui s’en viendrait par l’âpre et rude et dur chemin qui mène non pas au CHRIST mais à DAMAS tomberait demain pour sûr la fièvre du dégoût Black-Label
Un étrange mal frappe le poète Léon-Gontran Damas : lui-même se moquait déjà de son patronyme, évocateur d’une route de Damas, d’un che-min sinueux qu’il lui était imposé par le « destin ». L’on pourrait encore remarquer que son nom de famille évoque le « damas », acier particulière-ment résistant qui donne les meilleures machettes. Comme saint Paul, fou-droyé sur sa route, il a rencontré maint obstacle, mais a « marronné », avec sa « foi de marron ». En cette année du centenaire, il était temps de réparer un double oubli du poète de la Guyane, tant en métropole que dans l’outre-mer. En France, l’on aura quelques petites, mais combien significatives, manifestations (le Salon du Livre, la Plume Noire). Ce n’est pas faute d’avoir essayé de plus 17 grands événements pour mettre le nom du troisième cofondateur de la négritude au programme. Dans son pays même, plusieurs initiatives ont certes rendu hommage à celui qui n’en finit pas d’être « élidé » par les cri-tiques et publics du duo-phare de la négritude. Pourtant, Césaire et Senghor n’ombragent pourtant pas leur allié, ce « nègre américain » (Césaire), ce « bohémien » qui fréquentait lesjazzmenet savait transférer aux vers le
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Le 28 mars 2012 était prévu un Hommage à Fort-de-France, avec une dizaine d’universitaires de plusieurs pays ; l’évènement dûment préparé a été brusquement annulé la veille par l’AssociationNégritud’ce qui se passe de commentaires.
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18 rythme du tam-tam, comme dans le poème préféré de Senghor . Contrairement à Senghor, que l’on célèbre à l’UAGen 2009, avec un numéro 19 spécial de la revue martiniquaiseArchipélies, «Senghoriana», et à l’Université de Dakar avec la revueEthiopiques, dont le Centenaire de la 20 naissance était ponctué de beaucoup de colloques et de publications , 21 Damas n’a même pas droit à un numéro dans la belle sérieadpf ,ni dans la revueSud(avec les Actes du colloque de Senghor à Cerisy-la-Salle en 1986). La même « ritournelle » pourrait se répéter pour Césaire dont le Centenaire se fête par de nombreux colloques et numéros spéciaux, et cela est hors de question : lustres mérités pour celui qui, comme son héritier 22 Daniel Maximin , saura honorer Damas de paroles vénérables. Absent aussi dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » de Seghers, Damas a pour-tant trouvé dans ledit éditeur, Pierre Seghers, preneur chez ce poète de la résistance.Graffitiparaît après la débâcledePigments(saisi pour atteinte à 23 la sûreté de l’Etat, en 1937), en 1952. « Poètes d’aujourd’hui » ne retient donc pas Damas, tandis que Césaire et Senghor y sont. Ce dernier a pour-tant dédié le « Poème liminaire » àHosties noires(1948) à celui qui pro-testa le plus contre les « tirailleurs sénégalais », poème que nous reprenons ici pour lecture lente entre deux volets du triptyque (cf.infra). Tous deux ont aussi un timbre postal, alors que le poète de « Sur une carte postale » (voir ma lecture,cf. infra) laisse finalement peu d’effigies sur des supports iconographiques. Pourtant, Damas était un sacré preneur d’initiatives ! N’a-t-il pas pro-posé à Pierre Seghers, dans une lettre datée du 26 octobre 1921, un volume 24 sur Langston Hughes dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » ? Bien
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Ce dernier, remercié de ses sincères compliments, en sera remercié par Damas qui dès la première réédition dePigments(1966) va dédier le premier poème « Ils sont venus ce soir » à son confrère sénégalais dont l’imaginaire consonne avec le sien. Autrement dit, l’édition originale de 1937, celle qui ouvre par ce beau poème limi-naire, ne porte pas la dédicace à Senghor, auteur d’Hosties noires, parmi d’autres titres consonants. « Senghoriana »,Archipélies2 (2011) : 162-163. Daniel Maximin y évoque l’im-portance de Damas. Un seul exemple illustre l’effervescence pour la mémoire vive du couple Senghor-Césaire. (Suzanne Pinalie, éd.) Série lancée avec le support du ministère des Affaires étrangères. Kristeva, Char, Glissant, et bien d’autres ont leur numéro. « Damas, foi de marron » (dansL’Invention des désirades, Présence Africaine, 2000), est repris ici avec la permission de l’auteur que nous remercions. <http://fr.wikipedia.org/wiki/Po%C3%A8tes_d%E2%80%99aujourd%E2% 80%99hui#Num.C3.A9ros_1_.C3.A0_50> Voir la correspondance entre Pierre Seghers et Langston Hughes, archives à Yale University, Fonds Langston Hughes. Trois lettres de Hughes à Damas, la même quantité en retour, sont finalement peu pour étayer une réciprocité sur le plan de l’affection et du travail intellectuel. Bref, la moisson reste toutefois maigre pour attester d’un lien fort entre les deux intellectuels.
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25 que les circonstances du choix d’éditeur restent peu connues , il est licite de penser que les bons rapports entre Pierre Seghers et celui qui deviendra le second préfacier de Damas, Robert Goffin, d’une part, et le poète africain-américain Langston Hughes, d’autre part, sont pour beaucoup dans le nou-vel éditeur de Damas. Après G.L.M. pourPigments, voilà qu’il grimpe en rang : Pierre Seghers édite une quinzaine de poèmes distillés dans l’amer-tume et la révolte, mais aussi l’antidote au poison de la discrimination : l’amour, la tendresse, l’amitié indéfectible. Il reste incertain de savoir com-ment Damas, parmi les poètes lancés en France par Pierre Seghers, a été accepté avec une plaquette d’une quinzaine de poèmes :Graffiti(1952), recueil jamais réédité séparément, mais intégré à la première édition de Pigments, augmenté deNévralgies, dans la maison Présence Africaine, en 1966. Soulignons d’ores et déjà la « griffe » des titres, la balafre (nom d’un parfum de l’époque de Damas) avec lequel il signe ses paroles incisives sur un support de velours de Damas, paroles de damas dures et intransigeantes avec l’oppresseur colonial et le fasciste européen, l’assimilé qui regarde avec dédain le plus noir que lui, la Blanche qui méprise l’homme de couleur qui cherche son regard et aimerait sa compagnie, l’espace d’une « Nuit blanche ». Dans la biographie de son mari, Colette Seghers se souvient du spécia-liste de jazz belge, Robert Goffin : Si l’on pense à [Robert Goffin], c’est aux dimensions de l’Amazone ! Avocat des causes retentissantes, (…), passager des grands paquebots, client des palaces internationaux et longtemps président du Pen Club belge – comment évoquer sa stature, son énergie, le Mississippi de poé-sie qui prend sa source en lui et nous emporte ? (Seghers 104). Seghers était aussi l’ami du chef de file de laHarlem Renaissance, comme le signale à plusieurs reprises Colette Seghers dans son touchant 26 portrait de son mari . En 1947,Des grandes profondeurs(traduction de The BigSea) voit le jour et l’anthologie de Hughes, sous le titre original 27 anglais,AfricanTreasury, pendant que la même année toujours, Damas publie avec Seuil un florilège de poètes des ex-colonies, d’expression française. Le réseau de résistance autour de Seghers mérite d’être rappelé pour pleinement sonder les multiples écueils dans le « chemin de Damas ». Non seulement les poèmes de Damas étaient jugés trop subversifs et polémiques, mais encore son rapport d’un bilan de la France en Guyane fut saisi : double
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L’hypothèse la plus plausible nous semble l’amitié des Seghers avec le Liégeois, poète et ami e.a. d’Armstrong et de Bessie Smith, et Hughes. Les rapports amicaux avec Goffin, Senghor et Césaire sont signalés, tandis que l’auteur deGraffiti(paru chez Seghers en 1952) n’y apparaît pas. Rien qui explique ce qui se passa dans l’émouvant portrait que dresse de son mari Colette Seghers,Pierre Seghers, un homme couvert de noms(1981, Ed Seghers, 2006). Pour la traduction française, Hughes se fera assister par Christine Reygnault.
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« censure », double mésaventure éditoriale qui va peser lourd et longue-ment. Il faut rappeler aussi l’établissement, après-guerre, d’un autre tour-ment qui marqua Damas, un autre tournant dramatique : la perte de Robert Desnos, mort à la libération du camp de concentration de Terezin. L’on pro-fiterait de relire entre autresThe ShamefulPeace: How French Artists and 28 Intellectuals Survived the Nazi Occupationou encorePoètes sous 29 l’Occupationpour mesurer à fond les risques que courait Damas « à fran-chir la Ligne ». Publiant avec le poète résistant Pierre Seghers, Damas cisèle des slogans à l’adresse des racistes et des colonialistes dansGraffiti, deuxième recueil qui paraît donc chez ce nom cardinal pour des poètes 30 engagés, souvent « étrangers ». Un champ littéraire de poésie francophone (de ce que Glissant appellerait « Tout-monde ») se met en place, tout dou-cement, dans des conditions difficiles. Autre méprise, sa mésaventure avec les ondes sonores. Voulant profiter du nouveau médium pour lequel Robert Desnos, Paul Eluard et son gendre, le poète Luc Decaunes, Alejo 31 Carpentier et d’autres artistes de l’avant-garde moderniste, se délectaient, il acceptait une émission de « Contes guyanais » sur Radio Vichy. Ce déra-page avec Radio Vichy pourrait être l’« Erreur » dont il est question dans plusieurs poèmes dePigments/Névralgies, puis reprise dansBlack-Label. Côté « métropolitain », l’oubli de Damas est un constat imparable. Dans les nombreux articles de presse, numéros spéciaux et sites Internet 32 consultés après la disparition de Césaire , Damas est tombé dans 33 l’oubli . Dans les nombreuses galeries de portraits, les essais biogra-
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Scott retient André Gide, Simone de Beauvoir, Picasso et Matisse parmi les résis-tants français. DansLeProjet culturel de Vichy : folklore et révolution nationale, 1940, Christian Faure étudie le piège dans lequel tombent certains « collabora-teurs ». Lire à ce propos Frederic,The Shameful Peace, New Haven, Yale UP, 2008. Idem. Mais ce qui noue sans doute un rapport irrévocable entre Pierre Seghers et Damas était les poètes de la résistance et la « latitude » de cet éditeur qui prit le risque d’éditer de parfaits inconnus dont certains devinrent très célèbres (Miguel Angel Asturias, Max Elskamp d’Anvers, Pessoa et Mandelstam, parmi beaucoup d’autres). Dans son Introduction auSiècle des lumières, Jean Blanzat rappelle que Carpentier quitta La Havane en 1928 (libéré des geôles du dictateur Balaguer) grâce à Desnos: le jeune Cubain prit part « aux côtés de Desnos et de Paul Deharme aux émissions du ‘Poste Parisien’ ». Avant-guerre, l’engouement pour ce nouveau médium permit « en un tour de main » d’élargir l’audience. Blanzat, Jean, « Introduction », Paris, Gallimard, 1962, p. 9. Césaire lui dédie toutefois un « tombeau », voir Pestre de Almeida, et « Feu sombre toujours (in memoriam) », dansMoi, Laminaire, repris ici avec autorisation de Marco Césaire que je tiens à remercier au nom de tous. Suite page suivante.
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phiques, les études érudites, que ce soit dansAimé Césaire, le Nègre incon-34 solé,de Roger Toumson et de Simonne Henry-Valmore Léopold Sédar 35 Senghor, par Armand Guibert et Nimrod ,Aimé Césaire (1913-2008)de Romouald Fonkoua, Damas apparaît à peine. Et si cela se comprend vu la relative éclipse à laquelle le poète militant, las de dépit, semble avoir consentie. Il n’empêche que la critique trouvera ici la preuve d’une œuvre réduite dans le temps et dans l’espace, mais toujours d’actualité et qui plus est, bien plus accessible au public mondial francophone. Celui qui protes-tait contre l’héritage colonial, contre l’inconscient colonial dans les esprits « dirigeants » de pays en voie de décolonisation, contre l’« indolence » des Guyanais et l’immobilisme des populations « assistées » desDOMest ici per-tinemment révélé à travers de nouvelles lectures de ses recueils de poésie, ses écrits journalistiques et ses contes. Ainsi couperons-nous d’un coup de damas ce silence obstinéqui s’observe aussi parmi ceux qui sont devenus des acteurs directs dans le champ littéraire antillais, aujourd’hui pleinement autonome. Ainsi, parmi les Guyano-Antillais, le même omerta lui semble réservé :silenciéen 2011 à Cayenne, au Prix Carbet ou dans le magnifique 36 Guyane. Traces-mémoires du bagnequ’a réalisé avec Rodolphe Hammadi Patrick Chamoiseau.
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Suite de la note de la page précédente. Dans les nombreux portraits de Césaire parus dans l’immédiat après-décès du « Nègre fondamental », tous d’éminents spécialistes, il n’y a quasiment pas de réfé-rences au confrère guyanais. Quelques exemples feront foi de cette oblitération : dansAimé Césaire, 1913-2008(Romouald Fonkoua, Paris, Velin, 2010), ouLa Poésie d’Aimé Césaire. Propositions de lecture. Accompagnées d’un lexique de l’œuvre(Papa Samba Diop, Paris, Champion, 2010), Damas n’est qu’effleuré comme partenaire poétique et militant de Césaire. Par ailleurs, dans le portrait de Césaire, Fonkoua rappelle que Damas aurait eu, selon Césaire, un « mauvais carac-tère », et lui aurait fait l’impression d’«un homme très bizarre » (p. 38-39). Voir e. a. Rousselet, Laurine, « L.-G. Damas, passage de poème nègre », AgulhaRevista de Cultura, en ligne, consulté le 6 janvier 2012, http://www. revista.agulha.nom.br/ARC01leongontrandamas01fra.htm. Sur leJournal RFO Guyane, le 17 décembre 2011, Chamoiseau est intarissable sur Glissant ; il ne lui vient pas à l’esprit de saluer, à la veille de l’année Damas, ce poète patrimonial. Emission consultée le 1 janvier 2012. En ligne : <http://www.info2424.info /index.php/television/tous-les-jt-de-rfo/jt-tv-rfo-guyane>. Toumson, Roger, Simonne Henry-Valmore,Aimé Césaire, le Nègre inconsolé, Paris, Ed. Syros, 1993. Armand Guibert et Nimrod,Léopold Sédar Senghor,Paris, Seghers, « Poètes d’Aujourd’hui », 1961, 2006. Damas plaida pour la fermeture du Camp des transportés à Saint-Laurent-du-Maroni. DansRetour de Guyane, il a longuement dénoncé cette structure « concentrationnaire » (« Bagne pas mort », p. 48-65)
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Rien non plus, à part la mention de son nom, ici et là, dans les nom-37 breux essais d’Edouard Glissant , l’Antillo-Guyanais (sa mère était Martiniquaise, son père Guyanais et sa grand-mère du côté paternel amé-rindienne), brille par son absence. Césaire et Senghor restent le duo « pan-théonisé ». Certes, certains se contentent de rappeler son existence et sa contribution marginale à l’ « irruption de la modernité » antillaise (selon la 38 formule de Glissant : la poésie de Damas est un saillant moment de modernité avant-gardiste, rompant avec la décalcomanie et le doudouïsme. Damas est celui qui relativise aussi la négritude, ce mouvement contesta-taire, socio-culturel, poético-politique dont il voit vite les fissures et salue 39 donc, avec Depestre , « l’adieu ». Lorsqu’apparaît une anthologie antillo-guyanaise qui se veut trans-frontalière et résolument « diasporique », comme celle éditée par la roman-cière martiniquaise Suzanne Dracius-Pinalie, c’est encore pour canoniser 40 Nicolas Guillén, Langston Hughes et Jacques Roumain . DansGrandes 41 figures de la négritude, même Kesteloot qui traça son portrait pour 42 Portulan, passe en revue Amadou Hampate Ba, L.-S. Senghor, Cheik A.
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J’en veux pour preuve par exemple qu’il occupe dans l’œuvre de Glissant (1928-2011) l’espace de deux petites mentions dansDiscours antillais, sesPoétiqueset Esthétiques, ce Détour pour un poète qu’il juge facile et qu’il classe au même niveau que Guillén et Roumain retient notre attention. DepuisL’Intention poétique (Glissant 1969),Glissant prête mainte page à des figures de proue des lettres cari-béennes, mais néglige l’œuvre de Damas (suivi en cela par Chamoiseau). Pourtant, Black-Labelcoïncide avecLes Indeset révise le mythe de la conquête des Indes occidentales dans une appropriation proprement martinico-guyanaise, analogique au premier Mouvement deBlack-Label(Paris, Gallimard, 1956, l’édition sera réfé-rée par le sigleBL). Le silence sous la plume glissantienne suggère l’écart qu’il avait lui-même appréhendé lorsqu’il distingue le « rasta » de l’intellectuel « bien mis (Le discours antillais, Paris, Seuil, 1981, p. 201). Il y aurait une discorde antillo-guya-naise qu’il faut interroger, me semble-t-il. Là encore, avec Fanon, retentissent les réflexes en milieu antillais de se comparer constamment, de se valoriser constam-ment en se délimitant par rapport aux aînés (tour à tour Césaire, Damas, …) (Peau noire,Masques blancs172). Glissant, Edouard,Le discours antillais,op. cit.,p. 265. Plus qu’à la poésie, le pen-seur de la Relation et poète en premier lieu pense ici au roman, et non à l’expres-sion du sujet lyrique. Ce qu’il applaudit dans l’écriture damassienne est qu’elle soit « innervée d’oralité », ce qui la fait classer entre Guillèn et Roumain. René Depestre,Bonjour et adieu à la négritude(Paris, Laffont, 1980). A signaler, dans l’Anthologie personnelle(Méjean, Actes Sud, 1993), une « Lettre au poète Léon Damas ». Suzanne Dracius-Pinalie, éd., Fort-de-France, ed. Desnel, 2007, préface Alain Mabanckou. Guillén y figure avec son «Elégie pour Jacques Roumain », pendant que Hughes se voit présenté à lui seul avec cinq poèmes. Quant à Roumain, « Prélude » et « Sales nègres » sont repris. Lilyan Kesteloot et Ari Gounongbe, éds., Paris, L’Harmattan, 2007. Lilyan Kesteloot, «Léon Damas, au fil de la mémoire»,Portulan(octobre 2000), p. 231-234.
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Diop, Frantz Fanon et Aimé Césaire. Il n’y a plus l’ombre du Guyanais. Dans la belle série de l’adpf, Senghor, Césaire, Glissant, AssiaDjebar et Julia 43 Kristeva ont leur numéro. DansL.-S. Senghor. Poésie complèteDamas n’est signalé que trois fois. Certes quelques docufilms existent : mais par contre les vidéo-conférences et montages réalisés (surYou Tube) lors du Festival des Arts à Dakar, dans « Lumières noires », ou « Noirs de France », l’ombre de Damas se répand. Il faut attendre le film de Sarah Maldoror (1995), de Jean-Michel Martial pour enfin se souvenir mais encore la ques-tion de l’audience se pose avec acuité. Le renom de Damas paraît dès lors tout relatif, bien que de thèses sor-tent (Miller 2013) ou sont en cours de route. Celui qui prit l’initiative de lancer une nouvelle série chez Fasquelle, qui, avec Senghor, lutta pour un 44 Musée de l’esclavage à Dakar , qui sortit deux anthologies de poésie de la 45 diaspora noire toutes langues européennes confondues , est resté à l’écart des commémorations de la (post-)négritude. A l’instant même où tous les regards étaient rivés sur le Martiniquais Césaire de qui l’on fête le Centenaire de sa naissance (1913-2008) ou sur son confrère sénégalais Senghor (1906-2001), leur troisième confrère guyanais semblait « scanda-leusement oublié ».
Outre-Atlantique Damas est-il mieux connu peut-être dans son autre pays, les Etats-Unis ? Séjour bref, collègue de Mercer Cook, à qui le poète dédie, à lui et 46 sa femme, « Hoquet », ces années américaines faisaient de Damas
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Eds Pierre Brunel, J. R. Bourrele et F. Giguet,CNRS/ITEM, 2007, voir p. 37, p. 42 et p. 274. Voir Véronique Coulon,Les Musées du Sénégal : sont-ils porteurs de ‘sénégalité ?, Master en ligne. <http://socio.univ-lyon2.fr/IMG/pdf/doc-449.pdf>. Consulté le 21 février 2012. Léon-Gontran Damas, éd.,Latitudes françaises. Poètes d’expression française (1900-1945), Seuil, 1947. Le numéro 57 dePrésence Africaineprésente 106 poètes du monde entier, dépassant de loin l’ « anthologie » de Glissant, mêlant poésie, essai, et prose (La terre, le feu, l’eau et les vents, Paris, Ed Galaade, 2010). Qui plus est, le portugais comme le néerlandais, l’espagnol comme langues coloniales de l’Afrique et desWest Indies, à côté de l’anglais et le français. Ses choix de poètes sud-africains ou surinamiens sont judicieux et il intègre et Wilson Harris (pour Guyana), et Glissant. Damas préparait par ailleurs une biographie en français de Langston Hughes, lui-même ayant lancé plusieurs anthologies, de surcroît une publiée chez Seghers. Il est possible que les contacts que Hughes avait avec les (Sud-)Africains pour sesPoemsfrom Black Africa(Indiana UniversityPress, 1963) ait aidé ensuite Damas à constituer ses anthologies. Il est clair que tous deux voulaient remédier à la faiblesse éditoriale de l’époque. Récité par Stany Coppet, consultable en ligne sur You Tube : http://www.you-tube.com/watch?v=xtaUC5SUE5Q&feature=related, consulté le 10 décembre 2011.
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lambassadeurdeslettresdiasporiquesfrancophonesetdesidéauxdela négritude. De ses années à l’Université noire de la ville de Washington, peu de traces finalement, à en juger un collectif,The TalentedTenthDansIn Search of the Talented Tenth: Howard University Public Intellectuals and 47 the Dilemmas of Race, 1926-1970 ,les figures marquantes qui ont fait car-rière à Howard University (Washington D. C.) sont présentées. Parmi eux, il y a par exemple Mercer Cook, traducteur de Roumain et grand ami de 48 Langston Hughes , le chef de file de laHarlem Renaissanceque Damas rencontra en 1938 et avec qui Hughes entreprit une interview, jamais publiée. Etant donné que Mercer Cook traduisait avec Langston Hughes 49 Gouverneurs de la rosée(Jacques Roumain), l’on peut se demander pour-quoi les poèmes de Damas n’ont pas été retenus pour traduction anglaise ? Contrairement à Césaire qui peut compter sur des traducteurs comme
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La « chair of the historydepartment » Lorraine A. Williams (1923-1996) est plu-sieurs fois mentionnée. Non seulement elle publiaAfro-Americans and Africans: Historical and Political Linkages,1974 (traduit en français commeHistoire de la diaspora noire. Témoignages, 1980), mais aussiAfrica and the Afro-AmericanExperience. EightEssays(1977). Mentor d’historiens comme William Leo Hansberry et John Hope Franklin, parmi d’autres, panafricaniste qui conversa avec DuBois et Nkrumah, Lorraine Williams lutta pour l’égalité dans le monde aca-démique entre femmes et hommes. Dans cet essai qui survole toutes les sommités de Howard University, Damas ne figure nulle part ! Une cérémonie à Howard vient cependant d’avoir lieu, le 5 avril avec e.a. Maryse Condé, Ethelbert Miller et Keith Warner. Ami et anthologiste (en anglais et en français), dont Damas apprit le rythme blues et pour qui il prépara une biographie en français, laissé inachevée et dont on attend (vainement ?) l’édition posthume. L’amitié de Hughes (ou la fidélité à son ami?) est relative, m’apprend Shane Graham qui me fait le relevé de leurs échanges épisto-laires (email du 8 juillet 2012) : au total trois lettres de Hughes à Damas, deux de Damas à celui dont la correspondance à Yale University a été rassemblé. Cette première traduction laisse à désirer, et a été repris depuis par EdwidgeDanticat. Professeur de littérature francophone de la diaspora africaine, Mercer Cook était aussi celui qui joua un rôle central dans la communauté intel-lectuelle de Howard University et l’ambassadeur des Etats-Unis au Niger. Il avait des rapports amicaux avec deux Guyanais, René Maran (1887-1960), prix Goncourt 1921 avecBatouala, véritable roman nègre, et l’oncle de Damas à Paris. Damas ne figure ni dans l’index, ni dans d’autres nombreux ouvrages sur les Africains Américains de laHarlem Renaissanceque pourtant Damas fréquenta dans ses années américaines et bien avant, à Paris, « Nombril du monde ».
e Quels héritiers, quels héritages au seuil duXXIsiècle ?
50 51 Clayton Eshleman (traducteur de Rilke, e.a.) et James A. Arnold , Damas dont la poésie est bien plus facile à traduire, n’a pas été lancé outre-Atlantique. Bien malgré ses contacts avec Mercer Cook, à qui Damas dédiera son poème le plus célèbre « Hoquet ». Outre-Atlantique, Conroy-Kennedy prit soin de constituer, dès 1972, 52 un portfolio impressionnant dans la revue américaine noireBlack World. Seules quelques lignes renvoient à l’amitié entre le Martiniquais et le Guyanais. La relative négligence de Damas se comprend eu égard que, quantitati-vement et qualitativement, l’œuvre damassienne est moins importante, mais c’est là une attitude que la critique semble avoir prise pour argent content. Reposons et resituons l’œuvre réduite dans son contexte. Regardons l’homme dont la stature était plus discrète, donc une posture effacée,parce quemoins ambitieuse, plus diffractée dans le temps et que surtout la ges-53 tion desInéditsou la note dissuasive à la rééditions dePigments Névralgies 54 (2005) , n’arrange rien.
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Eshleman, Clayton, « ‘At the Locks of the Void’: Co-Translating Aimé Césaire », sur www.pores.bbk.ac.uk, consulté le 6 juin 2007. Annette Smith et Eshleman ont travaillé en tandem et ont pu compter sur l’aide de Césaire. Une nouvelle traduc-tion avec James A. Arnold vient d’être publiée chez Wesleyan University Press (Slash SolarThroat). A part des fragments traduits par Conroy-Kennedy et Ojo-Ade, la poésie damassienne attend une traduction intégrale en anglais (pour ne rien dire des autres langues). En espagnol,Pigmentsa eu un écho latino-américain ; en italien,Pigmentsa paru dans des revues à petit tirage grâce à entre autres Franco Fortini et xx. Voir Gyssels & Pagnoulle 2013. Ensemble avec Sonia Sanchez, Larry Neal, Nikki Giovanni et Amiri Baraka, Jayne Cortez forme la « seconde Renaissance », celle d’après laHarlem Renaissance, appelée the Black ArtistMovement », inDefining Ourselves, Black Writers in the 19s, Nunez, Elizabeth, Barbara Greene, eds., Peter Lang, 1999: 133. DansThe Black World(January 1972), Ellen Conroy-Kennedy présente « Leon Damas and the Colonized Personality » avec des photos avec sa femme Marietta au Brésil, ou encore de Damas devant la Tour Eiffel (1945). Une autre photo le représente posant une gerbe sur un « Monument aux Morts ». C’est pourquoi Damas ne figure pas dans une anthologie telle queProsopopées urbaines, m’explique dans un mail la maison Desnel. Par contre, Jean Metellus lui cède la première entrée dans son anthologie,Voix nègres, voix rebelles,voix fra-ternelles, Paris, Le Temps des Cerises, 2007 (où il lui juxtapose Martin Luther King et Malcolm X). Sur la quatrième de couverture, l’auteur précise que « ces poèmes, d’une grande simplicité renouent avec la tradition un peu perdue de la poésie his-torique et pédagogique ». Damas, Léon-Gontran,Pigments, Névralgies, Paris, Présence Africaine, 2003, 2005. A la toute première page d’ISBN, cette note dissuasive : « droits de reproduc-tions, de traductions, d’adaptation réservées pour tous pays. […] toute représenta-tion ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droits ou ayants cause est illicite », ajoutent Poujols et Bibas. Voilà ce qui aurait « Pour sûr » produit des « ricanements » de notre poète !
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LÉON-GONTRANDAMAS:POÈTE,ÉCRIVAIN PATRIMONIAL ET POSTCOLONIAL
A en croire que l’œuvre du poète qui se lamentait de son « chemin de Damas » serait comme maudite : saisie par le pouvoir colonial, des autori-tés françaises, puis par d’aucuns qui pensent devoir garder jalousement chaque page manuscrite (alors que des inédits sortent encore régulièrement 55 et sont « postés » sur la toile chaque critique, desservant ainsi le grand homme généreux qu’il fut, lui. L’œuvre est moins notoire, mais c’est aussi parce qu’il ne géra aucunement sapostured’écrivain. Si Damas ne cadre pas dans le groupuscule avant-gardiste ou cadre mal dans le respectable « centre » du mouvement de la négritude, c’est qu’il ne veut pas être à la solde du Blanc, au merci du Français, sournois et soumis. A plus d’un point, il est depuis la saisie dePigments, depuis l’interdiction deRetour de Guyane, meurtri par ce double affront, son cœur d’artiste blessé à vif. Altéré dans son for intérieur, il perd la foi dans la littérature. Conséquence de cette condamnation, l’autocensure et le report des poèmes pourtant prêts, de projets annoncés dans la note liminaire à la réédition chez Leméac deVeillées noires. Damas tergiverse : la défense de faire circuler les vers de Pigmentset les poètes résistants du marron amérindien maté de sang afro-européen a ravagé à jamais son optimisme. D’où un lyrisme empreint de mélancolie, celle-ci intensifiée encore par le fait que l’ethnologue modeste 56 fait l’inventaire des « contacts et civilisations », pour parler avec Leiris , son contemporain qu’il fréquenta (Leiris 6). Il y a d’emblée un désintérêt pour ce que pensent et veulent les Blancs de lui, depuis qu’il sait le prix que peut coûter l’expression libre ; sous le poète sourd l’ethnologue qui veut en finir avec l’eurocentrisme et avec l’ethnocentrisme, qui se trouve dans la position de l’homme qui se dépayse et qui, en poésie, se donne à voir tout en se voilant.Tristes tropiques, cela pourrait encore être un sous-titre pour cette analyse deBlack-Label, car il y a la nostalgie de ce pays tant incom-pris qu’est la Guyane française aux yeux de son lectorat (blanc/franco-phone) ; tant l’inauthenticité à laquelle conduit « la loi de l’assimilation » l’écoeure. Ecorchant dès lors le « franco-français », sabotant la langue du maître, moquant la soumission à la grammaire française : Malgré la défense formelle Que m’en a toujoursfaite La grammaire des grammaires desgrand-mères De Grand-Mère JOAL (BL24) (italique ajouté) Repiquantsa diatribe contre le « franco-français » de son poème « Hoquet », le poète commet-il à dessein une double erreur (accord du par-ticipe passé « faire », pluriel de « grand-mères » ? Il est clair que Damas met « les pieds dans le plat » du système (littéraire), ne voyant d’autre issue :
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« Rumination de caldeiras », « Nobody », par les spécialistes René Hénane, Dominique Ruelle, « Deux inédits manuscrits d’Aimé Césaire, présentés et com-mentés par René Hénane et Dominique Ruelle », mis en ligne sur www.mondes-francophones.com, consulté le 2 août 2012. Leiris consacre à Lévi-Strauss des pages très incisives dansCinq études d’ethnolo-gie(Leiris 113-127).
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