//img.uscri.be/pth/ded658dea08253a1de35cd2f78b4b09496eb7809
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 37,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Léon Jouhaux

De
896 pages
Cette biographie commémore les 60 ans de la disparition de Léon Jouhaux, figure majeure du syndicalisme en France au XXe siècle. Constructeur de la CGT, il en est élu secrétaire général en 1909 et y reste jusqu'en 1947. Il est également le fondateur de la CGT Force Ouvrière et l'une des figures centrales du BIT et de l'OIT, où il s'emploie à combattre la présence fasciste dès 1919 et fait fuir la délégation nazie en 1933. Il est le premier syndicaliste à obtenir le prix Nobel de la Paix.
Voir plus Voir moins

LÉON JOUHAUX
Une vie de combat pour le syndicalisme
libre et indépendant
Secrétaire général de la CGT, 1909-1947
Président de la CGT-FO, 1948-1954
Léon Jouhaux est la fgure majeure du syndicalisme en France au
e
xx siècle. Élu secrétaire général de la CGT en 1909, à l’âge de trente ans,
il le reste 38 ans, jusqu’en 1947.
Constructeur de la CGT, il lui a donné les moyens d’être un
interlocuteur obligé vis-à-vis du patronat et du pouvoir politique, et ceci
dans des conditions diffciles, avec la menace régulière d’interdiction de
celle-ci, comme en 1921. Anarchiste en 1909, il évolue vers le socialisme,
connaissant l’ascendant de Jaurès, parvenant à asseoir sa position au
secrétariat général de la CGT par un équilibre entre révolutionnaires et
réformistes – se disant révolutionnaire dans les principes et réformiste dans
la pratique. S’il triomphe une première fois de la tendance communiste
en 1921, il est mis en minorité en 1947 et fonde la CGT Force Ouvrière,
pour « continuer la CGT », celle de 1906 et de la Charte d’Amiens, celle
de l’indépendance vis-à-vis des partis politiques. Il organise également
la manifestation du 12 février 1934, qui barre le passage du fascisme
en France et met en place la dynamique qui conduit au Front populaire.
Proposant, dès 1919, des Programmes revendicatifs comme alternative
sociale globale du point de vue du monde du travail, celui qu’il publie Gérard da Silva
en 1934 fait de lui un acteur majeur du Front populaire et de l’Accord
Matignon. Il est une des fgures centrales du Bureau International du
Travail et de l’OIT, dès 1919, s’emploie à y combattre la présence fasciste,
et fait fuir la délégation nazie en 1933. Dans la Résistance dès août 1940,
il est déporté en 1943. Internationalement reconnu, il est le premier LÉON JOUHAUX
syndicaliste à obtenir, en 1951, le prix Nobel de la Paix.
La présente biographie commémore les 60 ans de sa disparition. Une vie de combat pour le syndicalisme
libre et indépendant
Gérard da Silva est titulaire de deux doctorats ès lettres
e(3 cycle et thèse d’État). Il a publié Le texte et le lecteur
(L’Harmattan, 1985) ; L’affaire Mortara et l’antisémitisme Secrétaire général de la CGT, 1909-1947
chrétien (Syllepse, 2008) ; Histoire de la CGT- FO. 1895-2009 Président de la CGT-FO, 1948-1954
(L ’Harmattan, 2009) ; Panacée pour le chômage et les retraites
(Le Muscadier, 2012) ; et Histoire de la Fédération des
Employés et Cadres, 1893-2013 (L’Harmattan, 2013). Il a
également publié plusieurs livres de poésie dont, à l’Harmattan, Le dernier
jour (2009) ; Lumière (2010) ; L’enfant perpétuel (2011) ; Chant funèbre
pour Danielle da Silva (2011) ; et le Bestiaire Ami (2012).
ISBN : 978-2-343-04208-4
48 €
LÉON JOUHAUX
Gérard da Silva
Une vie de combat pour le syndicalisme
libre et indépendant






LÉON JOUHAUX
Une vie de combat
pour le syndicalisme libre et indépendant





















Mouvement social et laïcité

Collection dirigée par Marc Blondel, Gabriel Gaudy, Jean- Marc Schiappa,
Jean-Jacques Marie et Gérard da Silva




Déjà publié

Gérard da Silva, Histoire de la CGT FO et de son UD de Paris, 1895-2009,
2009
Jean-Marc Schiappa, Une histoire de la Libre Pensée, 2011 c Schiappa (dir.), Pour la défense de la Révolution française, 1789-
e2009, 220 anniversaire, 2012
Gérard da Silva : Histoire de la Fédération des Employés et Cadres, 1893-2013,
2013






Gérard da Silva











LÉON JOUHAUX
Une vie de combat
pour le syndicalisme libre et indépendant




Secrétaire général de la CGT , 1909-1947
Président de la CGT-FO , 1948-1954









































Le Portrait de Léon Jouhaux, peint par C. Le Breton en 1950, a été offert à Jouhaux par
le Groupe des Travailleurs, puis au BIT (juin 1951). Il est actuellement exposé au
siège de l’OIT, au R2 Sud. C’est à la demande et suite à une démarche de Marc Blondel
que ce portrait (le détail du visage) figure en couverture du présent livre.
Que le BIT en soit remercié et J.Rodriguez pour les informations sur ce tableau.









© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04208-4
EAN : 9782343042084

Hommage à Marc Blondel

Léon Jouhaux est toujours vivant et c’est pour le signifier que ce livre
m’a été commandé, en juillet 2009, par Marc Blondel, à la suite d’un colloque
consacré à Jouhaux, à Aubervilliers. Il m’avait d’ailleurs demandé une brève
note biographique concernant Jouhaux, avant ce colloque. Il avait insisté sur un
point, à savoir que j’apporte des documents indiquant comment Jouhaux avait
fait échec à la présence de Ley, du Front National du Travail du Troisième
Reich, au Bureau International du Travail. Assurément un grand moment dans
la vie de Jouhaux et d’un certain poids pour l’obtention du prix Nobel de la Paix
en 1951.
Ce qui était singulier et frappant, lors de ce colloque commémoratif,
c’est que nombre d’intervenants avaient fait des interventions à tout le moins
inamicales, dont certaines étaient assez proches de « l’air de la calomnie ».
C’est ainsi qu’est née l’idée de ce livre, au cours d’une conversation
téléphonique. Il y avait certes eu une biographie de Jouhaux, publiée il y a
plusieurs décennies. Mais Marc, qui avait joué un rôle éminent au BIT, n’était
pas satisfait du quasi-silence, dans cette biographie, concernant les multiples
interventions de Jouhaux au BIT, en étant un des pères fondateurs. Faut-il
préciser que nous eûmes bien des conversations à propos de ce livre et que
Marc m’avait assuré, lors de notre dernière conversation téléphonique, qu’il
allait m’en faire parvenir la préface…Ce livre paraît, comme prévu, pour les 60
ans de la disparition de Jouhaux. C’est, d’abord et avant tout, la biographie du
militant, avec ses camarades. C’est aussi une histoire de la CGT et de la CGT -
FO, celle du syndicalisme de la Charte d’Amiens.
Il me semble, in fine, pouvoir établir un parallèle entre Jouhaux et Blondel, dans
des situations historiques, il est vrai, différentes. Mais le rapprochement est
autorisé par l’intérêt de l’un pour l’autre, étant entendu que c’est en tant que
président des Amis de Léon Jouhaux que Marc Blondel avait souhaité ce livre.
Tous deux sont des figures de lutteurs sachant être pragmatiques, quand cela est
nécessaire, tout en conservant toujours le point de vue de classe des travailleurs
et des travailleuses. Tous deux avaient rencontré (et tel n’est le cas ni de
Bothereau, ni de Frachon) des événements sociaux et revendicatifs majeurs (
mai- juin 36 pour l’un ; novembre - décembre 1995 pour l’autre) et avaient été à
la hauteur du rapport de force propre à l’événement.
Tous deux comprenaient qu’ils avaient un mandat à respecter et qu’il s’agit de
maintenir le rôle du syndicat pour l’éternelle marche en avant de la justice
sociale, que développer l’instrument de lutte des travailleurs, c’est aussi la
démocratie, c’est la dimension réelle du syndicalisme. Plus que jamais, avec
Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent». Et nous entendons Marc
toujours nous dire : « militer c’est être rebelle »

Ce livre est dédié à Marc Blondel, le camarade, le rebelle, l’homme

Introduction


Cette biographie de Léon Jouhaux, c’est aussi l’histoire de la CGT de la
Charte d’Amiens, dont il fut secrétaire général de 1909 à 1947, avant de la
continuer, comme président de la CGT-FO, de 1948 à sa mort, en 1954. C’est
aussi l’histoire de la France de cette époque. Sinon que la figure de Jouhaux est
de stature internationale, comme fondateur et animateur du Bureau International
du Travail, s’opposant au fascisme et y mettant en fuite, en 1933, Ley, le
représentant du Front du Travail du Troisième Reich, ayant l’illégitime
impudence de prétendre représenter les travailleurs allemands, dont les
syndicats venaient d’être liquidés. Il s’agit aussi d’achever une trilogie, dont le
principe est de faire l’histoire du syndicalisme de la Charte d’Amiens, sous
l’angle confédéral et départemental (Histoire de la CGT-FO et de son Union
départementale de Paris- 1895-2009, L’Harmattan, 2009), sous l’angle fédéral
(Histoire de la Fédération des Employés et Cadres -1893-2013, L’Harmattan,
12013), pour finir , sous l’angle biographique, avec la vie de la principale figure
du syndicalisme en France, Léon Jouhaux.
Écrire la biographie d’un homme public, c’est dépasser le cadre de l’individu
qui fut, en 1895, employé de la manufacture d’allumettes d'Aubervilliers, de
1909 à 1947, secrétaire général de la CGT, de 1948 à 1954, président de la
CGT-FO, de 1919 à 1945, Vice-président de la Fédération Internationale des
Syndicats Libres (puis de la FSM de 1945 à 1948), de 1949 à 1954, Vice-
président de la Confédération Internationale des Syndicats Libres, de 1919 à
1954, Président du Groupe Ouvrier au Bureau International du Travail, de 1946
à 1954, Vice-président du Conseil d’administration du BIT, de 1947 à 1954,
Président du Conseil économique et social et, en 1951, prix Nobel de la Paix.
Ce qui a impliqué, au plan méthodologique, de suivre la biographie de ce
militant, année après année, mais en élargissant le point de vue à d’autres
options que la sienne pour, en interaction, la mieux comprendre. Pour des
périodes aussi difficiles que les deux guerres mondiales, en particulier,
l’ensemble des positions est donné et pas seulement de Jouhaux, allant de
l’extrême dans l’Union sacrée (Yvetot, Hervé) à l’opposition la plus nette (sans
croire que les « extrêmes » existent, puisqu’il s’agit du résultat d’une
modélisation)…Il en est de même pour ceux qui choisissent la Résistance
(Jouhaux, Bothereau, Saillant, Pineau…) et la partie munichoise de Syndicats
qui compose, entre Belin et Dumoulin, la base aussi constante que limitée des
syndicalistes auxquels Vichy et le Troisième Reich font appel durant quatre ans.
C’est qu’il n’est liberté et liberté de choix que conditionnée (à commencer
socialement). Une fois le choix traduit en acte, sa dynamique sociale est plus
forte que l’individu qui choisit et dont l’identité est toujours en constitution, par

1 Et préciser que chacun des trois dépasse les 2 200 000 signes et le présent les 240 000.
7
lien avec les autres (vivants ou morts, seuls ou en groupes sociaux). Il n’est pas
de « moment premier », mais un processus permanent d’acclimations, où
l’identité de chacun n’est qu’un point d’équilibre et, si possible, d’harmonie et
de synthèse, avec de rares moments supposés « libres ». Liberté conditionnée, le
choix étant socialisé et pas un état de la subjectivité, irréductible à celui qui
choisit. Pour Jouhaux, le choix ce sera de maintenir un cadre : celui de la Charte
d’Amiens (d’où le seul vrai reproche le concernant, et qui est, en 1914, de ne
pas l’avoir constamment respectée). Pour cette raison, on pourra suivre, en
filigrane, le parcours de militants de même génération que Jouhaux, en
particulier Monatte, la rectitude même, et Dumoulin, l’opportunisme constant.
Ainsi, on comprendra l’évolution de la CGT dite confédérée en suivant
l’histoire de 15 ans de la CGTU communiste, et ses débats dont Jouhaux n’est
jamais absent, jusqu’à ce que cette tendance prenne le pouvoir, dès 1945.
Ce qui implique, également, autant qu’il est possible, que c’est par documents et
par citations de ces documents (issus des archives syndicales, des archives
nationales ou départementales, des archives de la préfecture de police, de la
presse conservée à la BNF…) que l’approche de chacun, le contexte et la marge
de choix sont donnés (ou l’absence de marge), dans la relation constante entre
ce qui est dit et la pratique sociale effective. La constance d’une telle approche,
de la restitution chronologique des faits tels que la mémoire archivée permet de
les appréhender conduit à éviter les habituels mirages de l’histoire comme
« récit », qui appartiendrait à une forme de « fiction », sous prétexte de
confondre temps et chronologie et documentation avec inspiration et à ne jamais
prendre le commentaire pour un fait. A fortiori quand le récit d’une vie, celle de
Jouhaux, en la matière, se confond avec celle d’une communauté, qui est, a
minima, la CGT, puis la CGT-FO : tant il est vrai que l’individu autosuffisant
n’existe pas, mais est un « animal social » (depuis l’enfance) dans la Cité. Se
référer à la chronologie (fait attesté pour l’approche archéologique par la
datation au carbone 14), c’est éviter la prétendue question des « origines », du
contrat « primitif », du moment « premier » avec sa « causalité libre » (et toute
la métaphysique afférente). C’est tenter de restituer un processus, sa
chronologie, son irréversibilité, dans lesquels la biographie (ou l’histoire d’un
groupe humain) est comprise. Il ne peut être question, en conséquence, de
penser à une « histoire fictive ou, si l’on préfère, une fiction historique
entrecroisant le style historiographique des biographies au style romanesque des
2autobiographies imaginaires ». Une telle approche est celle de l’œuvre reçue et
lue, non pas de son propre processus d’écriture, dont le principe diffère, tant la
page blanche commande à la fiction (et l’instance du texte, du poème à
révéler…), tandis que le matériau, pour l’histoire, est un donné à rechercher et à
restituer. Une telle confusion n’est pas possible, car, dans le processus
d’écriture, la différence est absolue : si, au niveau de la réception, on peut

2 P.Ricoeur, Soi-même comme un autre, p.138, Seuil –Point, 1996
8
confondre un vrai et un faux Rimbaud, du point de vue de la création artistique,
il n’y a pas de confusion possible entre le créateur et son pasticheur. Ici, la
masse des documents, des références et des notes ne peut donner lieu à la
moindre confusion, par la méthode, le traitement et la mise en évidence
explicite des sources qui sont données et ne peuvent être repensées par l’auteur.
Autre illusion, celle qui voudrait qu’existe un imaginaire « point de vue de
l’historien », par lequel une manière d’objectivité surplombante pourrait être
autoadjugée à l’auteur, mieux à même de comprendre, voire de juger, que les
acteurs sociaux eux-mêmes. Pure illusion narcissique, c’est seulement la
méthode de travail qui permet de contrôler et de recouper les informations
données et fait la différence. Il ne s’agit pas juger, mais de donner à comprendre
et d’autant plus que le matériau donné, sous la forme multiple des types
d’archives, n’en demeure pas moins lacunaire, jamais exhaustif. Il faut donner à
lire les parties significatives des archives et renvoyer, dans la chronologie, à
3leurs sources contrôlables , tant il est vrai qu’un tel travail « n’engage, selon son
4étymologie première, à rien d’autre qu’à la « recherche » » .
Il est alors possible de dire de ce livre : la parole est à Jouhaux. Elle l’est
d’autant plus que se référer autant que faire se peut à sa parole, à ses écrits
permet de les apprécier dans le lien constant à la pratique sociale de
l’allumettier d’Aubervilliers devenu prix Nobel de la paix, à la condition qu’il
soit compris dans le débat d’idées et les initiatives permanentes qui furent le
cadre de sa vie essentiellement militante. Tel est le cadre du présent travail, dont
l’auteur est militant syndicaliste depuis 40 ans, en cette année 2014.
Ce livre n’aurait pas vu le jour sans la demande expresse, dès juillet 2009, de
Marc Blondel, président des Amis de Léon Jouhaux. Je le remercie de son
soutien, de la préface et des sources originales apportées. Je ne saurais assez
souligner l’importance cruciale de nos entretiens, au cours de ces années, autour
de Jouhaux et au-delà. À lui, les remerciements premiers et la reconnaissance
définitive qui va, en sus du débat intellectuel et historique, à la fraternité.
Je remercie Jean-Claude Mailly d’ avoir suivi l’évolution de ce livre et l’avoir
soutenu. Je remercie Pascale Rubin, Nathalie Raes et Amélie Guilbaud, du
Centre de Documentation Ventejol de la CGT-FO, pour leur aide précieuse. Je
remercie Jean-Jacques Marie et le Cermtri pour l’accès à de rares numéros de la
Révolution Prolétarienne. Je remercie Anna Biondi et Jacques Rodriguez pour
l’accès généreux aux archives du BIT.
Je remercie Claudine Schalck, mon épouse, pour l’échange constant et le
partage qui éclairent la vie. Une pensée pour ma sœur Danièle, disparue à 19
ans, il y a 45 ans, et à nos parents, Éva et Manuel.


3 Précisons que l’ensemble des termes soulignés dans le livre l’est dans l’original.
4 Marc Bloch, Apologie pour l’Histoire, p.31, Colin, 1974
9
PREMIÈRE PARTIE


De l’enfance au secrétariat de la CGT et
à la Première Guerre mondiale



« Quand les patrons émettent la prétention de discuter
librement et sans intermédiaire avec les ouvriers, ils savent bien que
ceux-ci, étant sous leur dépendance immédiate, ne pourraient se
défendre aisément. Ils savent bien aussi qu’étant ainsi isolés, ils
succomberont sans peine. Par le syndicat ouvrier, les travailleurs d’une
usine sont rattachés à tous les travailleurs d’une même corporation et
c’est cette action d’ensemble qui fait la force du mouvement ouvrier.
Écarter les syndicats ouvriers, ce serait morceler les revendications
ouvrières et réduire en poussière le prolétariat »

Jean Jaurès, La Petite République, 12 septembre 1899






















Souvenirs et Enfance

Sur le tard de sa vie, Jouhaux devait laisser quelques pages de
souvenirs, demeurées inédites, et qui disent l’essentiel de sa vie, de l’enfance
jusqu’à son accession à la tête de la CGT, le 13 juillet 1909, à l’âge de trente
5ans. Il se réfère à « cinquante ans d’action syndicale » en ces « Souvenirs » ; ce
qui signifie bien qu’il s’agit d’un écrit tardif…
Son grand-père avait participé à la révolution de 1848, particulièrement à
6l’insurrection de juin, dont il fut une victime , et sa grand-mère était inscrite sur
les registres policiers comme « femme de révolutionnaire ». Suite à un larcin,
dont il n’avait pas la responsabilité, le père de Jouhaux, encore enfant, avait vu
sa mère être condamnée à un an de prison, à sa place, et avait été élevé, durant
7ce temps, chez un oncle, lui, le « fils du fusillé et de la prisonnière » . Il devait
être séparé de sa mère sept ans, jusqu’à l’âge de porter l’uniforme. Puis le père
de Léon Jouhaux, Adolphe, devint tambour dans les bataillons de la Garde
Nationale et participa, lors de la Commune, aux ultimes combats contre les
Versaillais. Il devait épouser Louise Vieuze. Employé du service des eaux de la
ville de Paris, sa connaissance du réseau lui avait permis de gagner le réservoir
Nord et d’échapper à la sanglante répression.
erNé le 1 juillet 1879, à Paris, Léon - Henri Jouhaux, durant sa petite enfance,
habitait, avec sa famille, l’un des pavillons d’entrée des abattoirs de Grenelle.
Mais son père devait démissionner, suite au harcèlement d’un supérieur, alors
que Jouhaux n’avait que deux ans, en 1881, pour se rendre au Mans, avec toute
sa famille, et travailler à la construction de la ligne reliant Le Mans à Château-
du - Loir. Quant à sa mère, cuisinière en maison bourgeoise, elle avait des
horaires difficiles, rentrant souvent tard. Moins d’un an plus tard, ce fut
l’embauche à la Manufacture d’Allumettes d’Aubervilliers et une installation
stable de la famille pour plusieurs années. Tel fut le cadre de l’enfance de
Jouhaux, avec ses parents, une sœur de sept ans son aînée et deux jeunes frères.
Dès l’enfance, il est un lecteur passionné, surtout de romans d’aventures, tels
8ceux de Fenimore Cooper et Mayne- Reid . Il sera un élève studieux, jusqu’à
ces douze ans, à la toute récente école publique Paul Bert, inaugurée en 1888.

5 Page 38. Une version de ce texte, publié par les soins de M-A Renauld, dans le numéro 47 du
Mouvement Social, en 1964, n’en donne qu’une forme adaptée ; de sorte qu’il semble préférable
de revenir au texte complet, disponible dans les archives Jouhaux et que nous titrons
« Souvenirs » (fonds Jouhaux, CDV, carton « divers »).
6 Le journaliste Harmel, ami de Jouhaux, écrira dans Les Hommes du Jour n°244, en 1912 : « un
grand-père fusillé lors de la répression qui suivit les journées de juin 1848 », ajoutant, pour la
Commune, «un de ses cousins fut fusillé lui aussi à Satory sous l’inculpation d’avoir incendié
l’Hôtel de Ville. C’est là une belle ascendance ».
7 Léon Jouhaux, Souvenirs, p. 33
8 Si Cooper demeure célèbre, en tout cas pour Le dernier des Mohicans, le Capitaine Mayne-Reid
l’est moins, alors qu’il le fut ; Jouhaux a pu lire de lui Les chasseurs de chevelure, Le cheval
sauvage, Les grimpeurs de rochers…
13
erLe 1 octobre 1891, Jouhaux entrait à l’École primaire supérieure Colbert, mais
après avoir été contraint de travailler dix heures par jour au Fondoir Central
(suite au coût, pour la famille, d’une grève), il doit à nouveau quitter l’école
pour aider ses parents et travaille à la Savonnerie Michaux, pour un salaire
quotidien de 1 franc 50. Puis il peut à nouveau fréquenter l’École
professionnelle Diderot, où il apprend la serrurerie d’art. Ce qui lui permet de
devenir, pour un an, « petite main », chez un ami de son père, artisan forgeron.
Il dit en ses Souvenirs : « j’avais choisi l’école, la Société m’imposait l’atelier.
La révolte gronda en moi contre cet ordre social inique qui brisait mes
aspirations les plus légitimes d’adolescent, qui posait implacablement sur mon
front le joug du salarié et me rappelait comme une malédiction héréditaire :
9« Fils d’ouvrier misérable, tu resteras ouvrier misérable ! » .
Aussi se mit- il à fréquenter le groupe libertaire d’Aubervilliers et à en lire toute
la bibliothèque, Nietzsche y compris, Zola et, plus durablement, Proudhon. En
1953, il évoquera cette période : « nous autres, jeunes ouvriers syndicalistes et
libertaires, étions en effet de grands lecteurs. Tous nos groupes avaient une
bibliothèque et les romans de Zola y figuraient en bonne place et spécialement
celle d’Aubervilliers dont j’avais été un des plus réguliers emprunteurs avant
10mon départ au service militaire et que je continuais à fréquenter ». Il a seize
ans et entre, en juillet 1895, à la manufacture d’allumettes d’Aubervilliers et se
syndique. La devise syndicale est : « Un pour tous, tous pour un ». Depuis 1891,
les syndicats locaux des ouvriers et ouvrières des manufactures d’allumettes
étaient réunis en une Fédération nationale, adhérente, en octobre 1895, à la CGT
naissante. Il rédige les procès-verbaux du syndicat d’allumettiers, dont son père
est membre.
















9 Souvenirs, p. 19
10 Jouhaux, Zola et la classe ouvrière, in Présence de Zola, p. 158, Fasquelle, 1953
14
Chapitre 1
première grève, première prison, premières interventions à la CGT


La première grève

Dès août 1895, Jouhaux participe à sa première grève, pour obtenir la
suppression de l’usage du phosphore blanc dans la fabrication, lequel
provoquait la nécrose dentaire. 15% du personnel (entre 1800 et 2000 salariés)
en était atteint. La grève dure un mois, touchant six manufactures au plan
national (Pantin- Aubervilliers, Trélazé, Saintines, Bègles, Marseille, Aix –en-
Provence). Jouhaux est nommé secrétaire administratif du syndicat; ce qui
contrevient à la loi de 1884, qui exige d’être majeur pour exercer des
responsabilités syndicales. Le succès de la grève est sans précédent,
l’interdiction du phosphore blanc, acceptée par le gouvernement, conduit à une
Conférence à Berne, qui adopte une résolution internationale en ce sens (mais
eravec une mise en application plus problématique...). Le 1 congrès national des
ouvriers et ouvrières des Manufactures nationales d’allumettes s’était déroulé
du 26 au 28 décembre 1892, à la Bourse du Travail, 3, rue du Château d’Eau.
La plus ancienne des chambres syndicales fondatrices, celle de Marseille, ayant
été fondée en mars 1890 et celle d’Aubervilliers, qui concerne Jouhaux, en
décembre 1892. Lors d’une réunion des ouvriers et ouvrières des manufactures
de Pantin et Aubervilliers, tenue le 12 mars 1894, la grève générale avait été
votée à l’unanimité (Rapport du 13 décembre 1894 : App Ba 1408 bis). Quant à
la lutte pour des conditions de travail saines, la Petite République du 24 février
1895 publie la lettre envoyée aux députés par les allumettiers syndiqués, afin de
demander « la suppression du phosphore blanc ». Ceci lui permettra de dire, lors
du congrès de Lyon de 1919 : « depuis 1895, à travers toutes les difficultés, en
11face de toutes les résistances, j’ai mené ma lutte » . Jouhaux est un homme, dès
sa jeunesse, plutôt corpulent, pour ses 1 m 75. Il arbore chevelure et barbe
châtain foncé.

Jouhaux et la Fédération des Allumettiers

Les Congrès de la Fédération des Allumettiers (elle-même fondée en
1893) de 1894 et 1896, renouvelés en 1899 (tenu du 24 au 30 juillet, à Angers),
eravaient adopté un règlement dont l’article 1 fédérait la totalité des Chambres
syndicales des ouvriers et ouvrières des manufactures d’allumettes, soit celle de
Marseille, fondée en mars 1890, celle de Trélazé, fondée en octobre 1890, celle
de Pantin-Aubervilliers (celle de Jouhaux) fondée en décembre 1892, celle de
Saintines fondée en avril 1893 et celle d’Aix, fondée en avril 1896. Lors du

11 Compte-rendu du congrès de Lyon, p.245
15
congrès d’Angers, les représentants pour Pantin-Aubervilliers sont Aschbacher
et Lefebre. Une Notice individuelle, de la Préfecture de police, en date du 2
mars 1904 (AN F7 15 972/3) confirme qu’il était bien secrétaire du syndicat des
allumettiers à Aubervilliers, en 1895.
Le 18 septembre 1895, une délégation syndicale ayant été reçue au ministère
des Finances, le chef de cabinet avait bien assuré que le phosphore blanc ne
serait plus utilisé dès 1896. Dans les faits, supprimer le phosphore reviendra à
faire fabriquer les allumettes par des machines. Ce qui annonce des
licenciements. Léon Lejeune, secrétaire général de la Fédération, demande une
audience au ministre Doumer, qui a pris cette initiative, pour le 30 mars 1896.
Le 4 novembre, une délégation, avec Lejeune, Aschbacher, Delignon et Bordat
est reçue par le groupe des députés socialistes. Ce sont les figures majeures de
la Fédération; Jouhaux étant trop jeune pour avoir des responsabilités nationales
de ce type (et Aschbacher étant la personnalité la plus reconnue à
Aubervilliers). Une commission scientifique examine l’état sanitaire des
travailleurs de Pantin et Aubervilliers et décrit 125 d’entre eux comme
« nécrosés ». Ils sont invités à ne plus travailler et à toucher une indemnité égale
à la moitié de leur salaire. Mais ceux qui touchent véritablement une pension de
retraite sont cinq (car il faut au moins 26 ans de travail en manufacture). Le
Congrès de la Fédération des Allumettiers, de mai 1903, a comme représentants
pour Pantin-Aubervilliers, Bordat et Dasse (Jouhaux n’est plus membre de la
manufacture). Le Congrès s’oppose, en sa séance du 16 mai, à la circulaire
ministérielle du 4, qui annonce le licenciement, à Aubervilliers, de 186
travailleurs sur 230, dès le 4 juin, au motif de l’installation de machine à
fabrication continue. Le Congrès, lors de sa séance du 20 mai 1903, émet le
« vœu que les machines à fabrication continue non encore commandées ne le
soient pas avant une période d’essai des six premières machines, suffisamment
longue et concluante, et tant qu’il ne sera pas évident qu’aucun licenciement
n’aura lieu ». On peut penser que ce licenciement expéditif est, aussi, une façon
de se séparer de syndicalistes éprouvés. C’est dans ce milieu que Jouhaux a
commencé le travail de militant syndical qu’il poursuivra sa vie durant.
Le 30 mars 1906, la Fédération des Allumettiers organise un grand meeting,
dans la salle des conférences de Pantin, route d’Aubervilliers. Parmi les
orateurs, on note, avec Lévy, pour la CGT, Jouhaux, au nom des allumettiers.
erOn se quitte aux cris de « Vive la journée de huit heures au 1 mai 1906 »
(Action Ouvrière du 4 avril 1906).
Lors du congrès tenu, du 29 juin au 4 juillet 1908, à Paris, il est désormais établi
que « les membres influents de la Fédération sont Jouhaux et Aschbacher, du
Comité central, délégués de Pantin ; Havard, secrétaire du syndicat de Pantin ;
Belhomme et Henriot, ex-secrétaires de la Fédération » (AN F7 13 635,
M/1754, du 29 juin). La position de la Fédération l’a conduite à signer la Lettre
Ouverte du 22 mars 1907 à Clemenceau. La Fédération a obtenu le passage de
la journée de 10 heures à la journée de 9 heures. Elle a adhéré à la CGT en
16
1902, à l’Union fédérative des travailleurs de l’État, en 1903, et ses dirigeants
sont de tendance libertaire. Il est patent que c’est de Pantin - Aubervilliers, où
se trouve Jouhaux, que vient l’initiative et, au demeurant, le siège de la
Fédération est au 1, rue Lecuyer, à Aubervilliers. Parmi les orateurs du Congrès,
Jouhaux intervient. Lors de la séance du 30 juin est adopté un ordre du jour
« contre l’attitude gouvernementale et contre l’emploi de l’armée dans ces
conflits » (Petite République du 30 juin). Un ordre du jour est adopté,
revendiquant les 8 heures (ce que la Fédération revendique depuis son congrès
de 1904) et s’achevant par : « Vive l’émancipation ouvrière par l’action
syndicale révolutionnaire ! (Action ouvrière du 6 juillet 1908). À l’automne, une
grève s’étant déclarée à Pantin –Aubervilliers, Ashbacher et Jouhaux se rendent
au ministère des Finances, pour une revendication salariale qui est satisfaite.
Jouhaux est secrétaire du groupe de Pantin - Aubervilliers. En soutien à la
grande manifestation, de plus de cent mille, le 17 octobre 1908, pour Francisco
Ferrer, plus de dix mille travailleurs acclament Ferrer et conspuent Alphonse
XIII, lors d’un meeting à Tivoli- Vauxhall. Luquet, un futur proche de Jouhaux,
prend la parole pour la CGT, qui a convoqué ce meeting avec l’Union des
Syndicats. Luquet fait le procès « des moines et du gouvernement espagnol » et
demande, au plan international, un boycottage des marchandises espagnoles
(Humanité du 18 octobre 1908).
Lors du Congrès de mars 1910, c’est Aschbacher et Bouget qui représentent
Pantin. Pour sa part, Jouhaux rend compte du congrès dans la Voix du Peuple du
20-27 mars : « toutes les décisions prises en Congrès furent approuvées par
l’unanimité des Syndicats, en même temps que l’on approuvait la tactique
suivie par la CGT et qu’on lui renouvelait sa confiance ». Lors du congrès, tenu
à Pantin, en juin 1912, par la Fédération, Jouhaux est présent. Le Congrès
approuve la campagne de la CGT contre les spéculateurs (Bataille Syndicaliste
du 8 juin 1912).
Jouhaux n’oubliera pas son engagement syndical d’origine. Tout
particulièrement en 1924, lorsqu’ est mis en cause le monopole de l’État, établi
eren 1872, sur les allumettes (l’État étant seul fabricant depuis le 1 janvier
1890). Le ministre des Finances de Poincaré pose la question de la cession des
allumettes, devant le Sénat, obéissant « aux exigences de la Ligue des Intérêts
Economiques, devant les sommations de son président, M.Billiet, la majorité du
Sénat a capitulé une fois de plus ». Jouhaux ajoute : « La CGT ne ménagera ni
son temps, ni son argent pour lutter contre ces cyniques poussées de la
ploutocratie » (Peuple du 18 mars 1924). Le Matin du 17 mars, titre
« L’allumette d’État a vécu », tandis que devant le Sénat, Weiler, pour justifier
la fin du monopole invoque un outillage « démodé ». Poincaré avait affirmé, le
24 janvier, à une délégation composée de militants de la Fédération, dont
Aschbacher, et de Jouhaux, qu’il ne poserait pas la question de confiance et que
le monopole serait conservé (Populaire du 24 février). Au point que l’Écho
National du 24 janvier 1924 avait titré : « L’allumette désertée ou la victoire de
17
Jouhaux ». Dès l’abord, Jouhaux avait décrit l’enjeu : « Le monopole des
allumettes serait un commencement ; demain d’autres suivraient, et ainsi se
réaliserait le rêve de nos ploutocrates : déposséder l’État pour renforcer leur
puissance économique et politique » (Peuple du 10 janvier 1924). Grâce à la
lutte syndicale et à l’opposition socialiste, le monopole sera maintenu. Pour être
remis en cause, à nouveau, toujours avec la complicité de Poincaré, en 1927, et
la Fédération des Allumettiers, prouve, par voie d’affiche, que les bénéfices du
monopole d’État sont constants et le Cartel des services publics confédérés
apposera une affiche pour la défense du monopole, « contre la corruption et le
mensonge ». À ce propos, P.Laval, pour le monopole, en 1924, en tant que
maire d’Aubervilliers, désormais sénateur, est pour sa destruction, en 1927.
C’est dire que la collusion des politiques et des multinationales (Kruger, en
l’occurrence) est l’unique cause de cette remise en cause du monopole des
allumettes que la mobilisation syndicale permettra, à nouveau de mettre en
échec.

« Coups et outrages à magistrat » et les zouaves à Alger

Plus singulier, Jouhaux suit son père au sein du groupe « La Vigilante »,
avec des séances de gymnastique, d’escrime et de maniements d’armes, deux
fois par semaine. Ce qui lui permet de participer à des concours de
gymnastique, mais également à des manifestations patriotiques. Faisant partie
d’un groupe de « gars d’Aubervilliers », Jouhaux a maille à partir avec des
« gars de la Courneuve », dont le père de l’un d’entre eux, qui n’est autre que le
maire de la Courneuve. Il passe devant le Tribunal correctionnel, pour « coups
et outrages à magistrat » »… Pour échapper à la justice, il lui est conseillé de
ers’engager. Il quitte Aubervilliers, en 1897, à 18 ans, afin de rejoindre le 1
Régiment de zouaves d’Alger, pour un engagement de quatre ans. Il y exerce,
entre autres, les fonctions de bibliothécaire du cercle des officiers. Il a droit à
une permission d’un mois, son père, âgé de soixante ans, venant de perdre la
vue, suite à des conditions de travail très dures durant 47 ans et dès sa jeunesse,
quand il exerçait le métier de tisserand. Jouhaux intervient auprès de ses
camarades syndicalistes, lesquels agissent auprès du Ministre des Finances, afin
que soit mis un terme à son engagement militaire forcé et qu’il soit considéré
comme soutien de famille. Il reprend sa place à la manufacture d’allumettes.
Il est plus que jamais libertaire, pense que le sort des travailleurs ne dépend que
d’eux-mêmes et, avec Proudhon, que « l’Atelier doit remplacer le
12Gouvernement » . Il est syndicaliste, affirmant, face à la phrase d’un politique
affirmant: « le syndicalisme n’est qu’un conglomérat d’intérêts particuliers ».
Pour moi cette phrase n’était vraiment, comme disait Mallarmé, qu’un
monument « d’inanité sonore » ou l’expression d’une impuissance totale à

12 Jouhaux, « Souvenirs, p.38
18
concevoir un syndicalisme, instrument de transformation sociale par une
doctrine et une action rendant aux travailleurs la claire conscience de
13l’importance du travail dans l’évolution de l’humanité » . Jouhaux décrit le
climat de ce tournant de siècle : « la droite réactionnaire et revancharde n’avait
pas admis la défaite que le peuple dressé contre l’injustice qui avait frappé le
capitaine Dreyfus lui avait infligée et elle entretenait dans toute la région
14parisienne un climat constant de bagarre... » .

« Vive l’anarchie ! À bas l’armée ! » et trois mois de prison

Comme l’indique la Notice individuelle (PP), en date du 2 mars 1904
(AN F7 15 972/3), Jouhaux est arrêté, le 29 juin 1901, pour avoir crié « Vive
l’anarchie ! À bas l’armée ! Mort aux vaches ! », lors d’une bagarre à Noisy- le
- sec qui oppose Jouhaux et ses amis à ce type d’adversaires, dans une salle de
café. Voulant protéger son frère Maurice, Léon est cueilli par les gendarmes, au
sortir du café. Il se retrouve à la gendarmerie en compagnie d’Henri Mérat et
d’une fameuse figure de l’anarchisme, orateur lors de cette réunion, Libertad.
Les trois sont passés à tabac et se retrouvent au Dépôt. Un juge d’instruction les
inculpe pour propagande antimilitariste, en application des lois scélérates de
1893 et 1894. En cas de condamnation, Jouhaux se retrouverait sans emploi.
C’est à ce moment que le père de Mérat, vénérable d’une Loge maçonnique, lui
propose d’y adhérer. Il refuse : « je mets aujourd’hui les choses au point. Je n’ai
15jamais été franc-maçon, je ne m’en vante ni ne le regrette » . Il se retrouve seul
devant la 14e Chambre correctionnelle (ces deux co-inculpés faisant défaut) et
est condamné, à 3 mois de prison et 100 francs d’amende, en novembre, pour
« cris séditieux, port d’arme, violence et voies de faits». Il a une réduction de
peine de trois semaines et est emprisonné comme droit commun. Licencié de la
manufacture, il retrouve aisément du travail, mais à trois reprises l’employeur
refuse de le garder au-delà de la journée, étant informé par la police de la
condamnation. Il est arrêté, le 12 mai 1903, pour avoir tenté d’empêcher de
parler l’abbé Coubé, durant son prêche ; mais il bénéficie d’un non-lieu. (Notice
individuelle, 2 mars 1904, AN F7 15 972/3). Il devient manœuvre, docker sur le
port de la Villette. Il fonde le Syndicat parisien, puis la Fédération nationale des
ouvriers non qualifiés. Il y a bientôt 5000 cotisants au Syndicat de la Région
parisienne, regroupant aussi bien des « hommes - sandwich », que des
« intermittents du spectacle » du temps. La première action se passe au Châtelet,
pour mettre un terme à l’exploitation des figurants, peu payés, voire pas payés
du tout. Une autre, au théâtre de la Porte Saint Martin, voit Jouhaux se faire
engager comme figurant, pour mieux mener son action et se faire congédier par
la Direction, dès son activité syndicale repérée. Pour ce qui concerne les

13 « Souvenirs », p.39
14 « », p.39
15 « Souvenirs », p.42
19
« hommes - sandwich », il parvient à les convoquer en Assemblée générale.
Mais la manifestation, dont le principe est adopté, est un échec. Jouhaux
reconnaît qu’à l’époque, il n’avait pas lu les analyses de Marx sur le
16« lumpenprolétariat » et son « impuissance révolutionnaire » . Il se marie, le 30
juillet 1904 avec Louise Catherine Metternich, née à Gros Blidestroff (Alsace)
17le 21 juillet 1879 ; union qui ne sera guère heureuse . Par ce mariage, Jouhaux
légitime le fils naturel de son épouse, Paul, décédé, à Versailles, en 1935 et qui
tentera, sans succès particulier, de devenir journaliste sportif. Il demeure à
Aubervilliers, qu’il ne devait quitter pour les Lilas qu’en 1913 (où il habitera au
44, rue de l’Avenir).
Il est publiquement question de Jouhaux, pour la première fois, dans la
presse anarchiste, dans les Temps Nouveaux de Jean Grave, fondés en 1895,
auxquels collaboraient Pissarro, Steinlen, Luce, Couturier, Signac…et qui narre,
dans son numéro du 6 -12 juillet 1901 une bagarre entre « une bande de
nationalistes » et des anarchistes venus écouter Libertad, à Noisy-le-Sec :
« nous délivrons Libertad et commençons à bousculer les vivelarmistes. Ceux-ci
ne se sentant pas assez forts allèrent quérir la police, flanquée de la
gendarmerie. Nous fîmes face à ces nouveaux adversaires (revolvers et
couteaux entrèrent en jeu) et nous serions certainement sortis avec tous les
honneurs de cette bagarre sans l’intervention de la troupe, oui de la troupe,
comme à Châlon, qui fit œuvre policière en aidant à l’arrestation de cinq de nos
camarades ». Jouhaux n’est pas nommé. Les conséquences judiciaires sont
données, dans le numéro du 3- 9 août 1901, en lequel, pour la première fois,
Jouhaux est nommé : « Les camarades Victor Henri, Libertad, Mérat et
Jouhaux ont été condamnés, le premier à 8 mois de prison et 100 francs
d’amende, les trois autres à trois mois de prison et 100 francs d’amende pour
l’affaire de Noisy-Le-Sec. Ils étaient inculpés pour avoir crié « À bas l’Armée ».
Qu’ils l’aient ou non crié, peu importe. Mais il est à noter une fois de plus que,
dans cette société dite civilisée, on est mis en prison quand on manifeste son
horreur pour l’assassinat, le pillage et les violences connus sous le nom de
guerre et que l’on honnit l’organe social destiné à perpétrer ces crimes odieux.
Telle est la philanthropie bourgeoise. Et ce qu’il ne faut pas oublier, c’est en
vertu des lois scélérates que le jugement a été prononcé ». Tel est, alors,
l’engagement libertaire de Jouhaux, dont la condamnation au côté de Libertad
ne peut que lui valoir une reconnaissance certaine parmi les anarchistes. On
peut remarquer que les numéros d’août du Libertaire de S.Faure ne relatent pas
cette affaire, bien que G.Yvetot y tienne une rubrique sur le mouvement ouvrier
et qu’il y ait une rubrique « agitation » anarchiste (P.Monatte tient une plus
épisodique rubrique sur les livres).


16 « Souvenirs », p.51
17 Le divorce de Jouhaux n’est prononcé qu’en 1945. Il épouse, alors, Augusta Brüchlen, sa
secrétaire et indéfectible compagne des mauvais jours.
20
Première intervention au congrès de Marseille, contre les 2 ans

Jouhaux est réintégré, grâce à l’action de ses camarades, à la
manufacture d’Aubervilliers, en 1905. Il est choisi comme délégué de la
Fédération des Allumettiers, ainsi que comme représentant de la Bourse du
Travail d’Angers, pour le congrès confédéral de 1906, à Amiens ; les
allumettiers de Trélazé, près d’Angers, étant en contact avec ceux
d’Aubervilliers. Toutefois les deux militants actifs, lors de ce congrès, sont
Henriot, pour les Allumettiers et Bahonneau, pour la Bourse d’Angers. Jouhaux
est avec les syndicalistes révolutionnaires, Pouget, Griffuelhes, Merrheim,
18Delessale (tout en se démarquant d’Yvetot, « violemment antiparlementaire »)
et pour la Charte d’Amiens, avec de l’estime pour les réformistes, tels Keufer,
Rozier, Coupat ou Cleuet. Lors du congrès socialiste de Limoges, Jaurès devait
proposer une motion, « prenant acte de la résolution du Congrès d’Amiens » et
proposant, selon Jouhaux, une analyse « comme à son habitude, avec son
19éloquence remarquable et une rare hauteur de vue » . Le 29 juin 1908, Jouhaux
participe au congrès des Allumettiers. Il en est une figure déjà influente, avec
Aschbacher. Le 26 août, il donne une conférence, à Lorient, devant les ouvriers
de l’arsenal et en prévision d’une grève, où il assure que pour faire aboutir les
revendications, il faudrait l’union des ouvriers de la Guerre et ceux de la Marine
(AN F7 15 972/ Note 446 du 27 août). Mais la première manifestation de
Jouhaux, en tant que membre du Comité confédéral de la CGT, c’est, dès avril
1907, quand son nom apparaît (pour « B.Angers »), parmi les délégués du
Comité Confédéral, présents lors de la réunion du 16 avril, et qui signent un
manifeste de la CGT « Où Allons-nous ? », sur les « trahisons de ces hommes
passés de l’autre côté de la barricade : de Clemenceau, ex-champion de la
liberté individuelle ; de Briand et de Viviani qui affichèrent un socialisme
flamboyant…Quant à l’organisation syndicale, elle sortira plus forte et plus
vivante de l’épreuve : la solidarité ouvrière triomphera des scélératesses
ministérielles » (Voix du Peuple, du 28 avril 1907). Une lettre du 25 novembre
201907, venue de militants d’Angers, adressé à « Mon vieux Jouhaux », parle de
sa présence « favorable » pour piloter au ministère plusieurs militants ; ce qui
confirme la confiance mise en ce syndicaliste de 26 ans. Un courrier du 14
janvier 1908 témoigne, aussi, de la part du Syndicat des Allumettiers de
Trélazé, de la reconnaissance envers Jouhaux, auquel un tel compte-rendu est
21adressé . En mai 1908, Jouhaux intervient, en tant que « délégué » de la
Fédération Nationale des Allumettiers de France, premier document public de

18 « Souvenirs », p.78
19 « », p.76
20 Lettre du 25 novembre 1907, fonds Jouhaux, CDV, carton 2
21 Lettre du 14 janvier 1908, fonds Jouhaux, CDV, carton 2
21
lui connu, par une lettre au député du Maine-et-Loire, pour les allumettiers de
22Trélazé .
Lors du congrès de Marseille, tenu en octobre 1908, Jouhaux est bien
représentant des syndicats d’allumettiers d’Aix, de Marseille et de Trélazé;
toutefois ce n’est pas lui, mais Martho qui est le délégué fédéral des
allumettiers. Il fait partie d’un groupe qui propose la création d’une commission
spécifique pour discuter des modifications de statuts, après l’ordre du jour ; ce
23aux côtés de Bled, Grandjouan, Martho, Broutchoux .
Sa première et remarquable intervention, lors du Congrès, consiste à proposer,
parmi d’autres interventions similaires, un ordre du jour (également au nom des
Tabacs, de la Marine, de la Guerre, des PTT, des Employés municipaux de Paris
et des Monnaies et Médailles) : « le Congrès, considérant que les conséquences
de l’application de la loi militaire de deux ans crée aux travailleurs de l’État
une situation particulière, en accordant à l’élément militaire la priorité sur
l’élément civil : Considérant que ces conséquences auraient pour résultats
immédiats de permettre l’entrée dans tous les emplois de l’État, d’un élément
dont la mentalité est absolument réfractaire à l’organisation syndicale, et, de ce
fait créer une situation préjudiciable et peut-être mortelle à l’évolution du
mouvement syndical des travailleurs ; Considérant, d’autre part que les
dispositions de cette loi accordent de trop larges concessions à ceux qui n’ont
pas de leur dignité morale une conception assez nette et précise et ce, au
détriment des camarades que notre propagande a touchés et qui par conséquent
sont les seuls dont les intérêts doivent préoccuper les militants ouvriers ; Pour
ces raisons, le Congrès proteste contre les résultats néfastes pour la classe
ouvrière organisée, de l’application de la loi de deux ans et décide d’aider les
organisations ouvrières de l’État, dans leur mouvement de protestation, tendant
à faire modifier, dans des conceptions plus équitables et plus logiques les
conséquences de cette loi et de pouvoir ainsi éviter l’écueil que les dirigeants
avaient consciemment érigé sur la route de la solidarité ouvrière que suivent les
24Fédérations des travailleurs de l’État » . Jouhaux argumente contre la
« militarisation des manufactures d’État » et que « nous voterons que
l’antimilitarisme et l’antipatriotisme avec la seule restriction du terme
insurrection », pour ne pas se voir opposer l’argument d’un « acte politique :
« nous pourrons répondre à M. Clemenceau, lorsqu’il nous reprochera notre
attitude, que nous nous sommes tenus dans les limites mêmes du
25syndicalisme ». À l’opposé, un intervenant tel Guérard pense que
26« l’antimilitarisme et l’antipatriotisme ne sont pas des questions syndicales » .
La motion, plus générale que celle de Jouhaux (portant sur la situation des

22 Document reproduit en annexe 1, fonds Jouhaux, CDV, carton 2
23Compte-rendu du congrès de Marseille, p.115
24ue Ma, p.185
25u congrès de Marseille, p.184
26Compte-rendu due Ma, p.204
22
travailleurs de l’État), de Merrheim (« qu’en cas de guerre entre puissances, les
travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève
27générale révolutionnaire» ) est adoptée par 681 pour, 421 contre et 63 blancs.
Jouhaux est bien perçu comme un élément fédérateur, au sein des syndicalistes
révolutionnaires, et apte, à 29 ans, à intervenir au nom de plusieurs fédérations
en donnant à une intervention particulière son sens politique le plus large,
jusqu’à mettre en cause, avec pragmatisme et conservant les principes, le
pouvoir. Il se prononce pour le recours à la grève, afin d’obtenir la diminution
28des heures de travail . Il affirme qu’il faut répondre à une déclaration de guerre
29par une déclaration de grève générale .
S’il met en cause Clemenceau, c’est d’abord contre celui qui avait fait intervenir
la troupe contre les terrassiers en grève à Draveil- Vigneux, avec la participation
d’un provocateur, Métivier. Il y aura deux morts, Pierre Le Foll, 48 ans, tué
d’une balle en plein cœur, et Émile Géobelina, 17 ans, et 10 blessés.
L’Humanité du 3 juin 1908 titrera : « TUEURS D’OUVRIERS ». Quarante ans
plus tard, Jouhaux garde le souvenir cruel de la trahison de Métivier, et relate
avoir été amené, avec Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, « dans un local
30de la rue Montmartre où Métivier avait été conduit » . Métivier fait des aveux,
avant de fuir au Maroc. 12 membres dirigeants de la CGT, dont Griffuelhes,
sont incarcérés, suite à ces événements et à la grève de 24 h organisée en
protestation. Ce dont profite le journal de Guesde, le Socialisme, afin de
critiquer sévèrement la CGT, à propos de Draveil, pour sa « conception
mystique anarcho-blanquiste de la révolution », laquelle « n’a pas la patience
d’attendre la gestation normale de la révolution » et de s’en prendre plus au
gouvernement qu’au patronat. Cet article de Rappoport a l’heur de plaire au
Temps du 8 août 1908. De telles divergences, lorsqu’il s’agira du Parti
communiste, ne seront pas effacées entre Jouhaux et les partisans de la
« gestation normale de la révolution ».












27Compte-rendu du congrès de Marseille, p.213
28 Compte-rendu due Ma, p.398
29 du congrès de Marseille, p.313
30 « Souvenirs », p.88
23
Chapitre 2
1909 : Secrétaire général de transition à la tête de la CGT

Mise à l’écart de Griffuelhes et présence de Jouhaux

Griffuelhes est absent lors du congrès confédéral de Marseille de 1908,
puisqu’ incarcéré, suite aux troubles de Draveil, et s’en trouve fragilisé à son
poste de secrétaire général. Ce congrès a fixé l’opposition entre révolutionnaires
et réformistes ; d’autant plus que les premiers ont refusé le vote proportionnel.
Et pourtant la même direction libertaire de la CGT, était sortie renforcée du
procès dit « des douze » (dont Griffuelhes, Pouget…), en février 1908, intenté
par le gouvernement à la direction de la CGT (au motif de l’affiche
« gouvernement d’assassins ») et qui avait voulu demander à la justice de le
débarrasser de la CGT : « Le jury acquitte les Douze et condamne le
gouvernement » (Humanité du 23 février). L’affiche dénonçait un mort, à
Narbonne, dans la répression du mouvement des viticulteurs et un régiment, le
e17 , avait mis « dans un sursaut de conscience…crosses en l’air »…
Déjà, en avril 1906, un mandat avait été délivré contre lui, Merrheim et Lévy,
par le Parquet de Béthune, au motif de chercher les causes de « l’agitation dans
le Nord » (Humanité du 28 avril 1906). Après Draveil, il faudra attendre janvier
pour la libération de Griffuelhes, et la « la fin d’une iniquité » (Voix du Peuple
du 10 janvier 1909). Et pourtant même l’Action Française du 24 octobre 1908,
titre sur le « néant de l’accusation », concernant tant Griffuelhes que Pouget !
Lors du débat à la Chambre, la dissolution de la CGT est refusée par 312 voix et
53 pour (Radical du 24 octobre).
En interne à la CGT, Griffuelhes est violemment pris à partie (au motif d’une
confusion entre ses intérêts et ceux de la CGT) et démissionne (ainsi que
Delesalle et Pouget) de ses fonctions de secrétaire général, pour être totalement
blanchi lors du congrès de Toulouse de 1910. La CGT, désormais sise au 33,
rue de la Grange- aux- Belles, dans sa « Maison des Fédérations », avait été
dotée d’une imprimerie et d’une clinique, dans les dépendances de l’immeuble,
« grâce à l’esprit d’initiative et à l’activité de Griffuelhes », sali par la
31calomnie . Cette décision, d’une Maison des Fédérations, ayant été prise par le
Conseil confédéral, et représentant un investissement important, en l’absence du
secrétaire général, c’est Lévy, trésorier confédéral, qui devait rendre compte de
telles dépenses (Griffuelhes emprisonné), pour n’être réélu, en janvier 1909, que
par 58 voix et 50 pour le candidat de Griffuelhes et 33 abstentions. Se sentant
désavoué, Lévy devait démissionner. C’est qu’il avait mis en cause la gestion de
Griffuelhes, l’accusant de faire fonctionner des services de la CGT, à
commencer par la Maison des Fédérations, en son nom et à son bénéfice. Si
Griffuelhes sort blanchi, à terme de l’accusation (seulement en 1910, lors du

31 Jouhaux, Souvenirs, p.90
25
32Congrès de Toulouse ), sa position de secrétaire général est affaiblie. Lévy
étant, avec Yvetot, un libertaire antimilitariste par excellence et Griffuelhes
étant libertaire également, c’est ce groupe, dominant à la tête de la CGT qui
s’entredéchire, créant une vacance inattendue au poste de secrétaire général.
C’est en ces circonstances fortuites qu’un jeune libertaire apparaît, Jouhaux.
Sans l’emprisonnement, toutefois, d’une partie des dirigeants de la CGT, il n’est
pas certain que de telles dissensions auraient pu prendre une forme conduisant à
la démission de Griffuelhes, jusque-là la figure la plus significative de la CGT.
33Selon Monatte, Lévy, sous l’influence de Latapie des Métaux avait cherché,
en tant que trésorier de la CGT, à déstabiliser Griffuelhes ; cette initiative
revenant à l’ancien chantre de la grève générale, devenu ministre, Briand. S’il
est difficile de prouver que la déstabilisation de Griffuelhes viendrait de
l’alliance de certains militants de la CGT avec Briand (quoique la relation
Latapie-Briand soit établie), il est assuré que Lévy cessera d’avoir des
responsabilités syndicales et tout militantisme syndical, consécutivement à cette
34affaire . Dolléans est plus direct et parle « d’influence corruptrice » de Briand
et qu’il « voulait se débarrasser de Griffuelhes », profitant de l’affaire de la
Maison des Fédérations et ayant « choisi » le trésorier de la CGT pour une
35« vilaine besogne » ; de sorte que « Lévy a été le jouet de Briand ». Pour
Vandervort, la relation entre Latapie et Briand est celle d’un ami proche
(« closed friend), la relation à Levy étant plus circonstancielle
36(« circumstantial » ). Le fait que Lévy ait profité de l’emprisonnement de
Griffuelhes (suite à la tragédie de Draveil, en juillet 1908) pour l’accuser ne
l’avait pas servi au sein de la CGT et pas plus d’avoir fait un procès d’intention,
à partir de ce qui n’était que maladresses.

32 En fait, c’est Robert Louzon au nom de qui « a été adjugée pour la somme de 90 000 francs à
Maitre Delesalle, avoué, la propriété sise à Paris, 33 rue Grange-aux-Belles (siège de la CGT) » -
Rapport du commissaire divisionnaire Roy, en date du 17 juin 1907 et reprenant son rapport du 14
in App Ba 1686 dossier de cinq pièces « relatives à l’achat par la CGT de l’immeuble et terrain où
elle est installée »). La confidentialité autour de ces tractations est pour beaucoup dans les
racontars et la mise en cause de Griffuelhes. Le rapport Roy prétend que Louzon, d’une famille
fortunée, a fait ce geste par « snobisme » ! Par ce prêt d’un militant socialiste mécène, la CGT
devient propriétaire de son siège. Ce prêt fait l’objet, lors du congrès confédéral de 1910, d’un
débat entre Blanchard et Yvetot ; ce dernier, défendant Griffuelhes, disant qu’il « estime à sa
valeur » Louzon pour son apport financier opéré « très discrètement, très simplement» (p.108).
Griffuelhes donne le détail de la transaction avec Louzon (p.131). Les pratiques de Briand vis-à-
vis de la CGT sont dénoncées et Jean Latapie mis en cause nommément par Griffuelhes (p.125).
Levy, mis en cause par Yvetot pour avoir attaqué Griffuelhes alors que ce dernier était en prison,
et faute d’apporter des preuves, sinon au conditionnel (p.161 et s.), doit battre en retraite et ne
peut demeurer à la CGT.
33 Monatte l’avait entendu « se vanter de sa copinerie avec Briand » - La Lutte syndicale, p.65
34M.Dreyfus indique, sans sources (sinon Monatte) : « Briand s’emploie à corrompre certains
militants-parmi lesquels, semble-t-il, le trésorier Lévy » in La CGT, p.64
35 Dolléans, Histoire du Mouvement ouvrier, II, p.153
36 Vandervort, Victor Griffuelhes and french syndicalism, p.163, Louisiana State University Press,
1996
26
Le 27 octobre 1908, Jouhaux fait partie de la Commission de la CGT pour
l’élaboration d’un manifeste en vue de mener à l’élargissement des détenus de
Corbeil. La commission pour ce manifeste rédigé, en fait, par les détenus,
communiqué le 29 octobre, voit Jouhaux côtoyer Merrheim, des Métaux. (AN
F7 15 972/3 M/2035).L’Humanité du 2 janvier 1909, fait mention des
manifestations pour célébrer, les 8 et 9 janvier, la libération des huit militants de
la CGT emprisonnés. Le 9 janvier 1909 des meetings ont lieu, en ce sens, outre
à Paris, dans dix villes de province. À Rennes, prennent la parole Monatte,
Gauthier et Jouhaux. C’est une première apparition, à un tel niveau, de Jouhaux,
parmi les 21 orateurs retenus (dont Niel, Merrheim, Griffuelhes, Yvetot, Bled et
Lévy- et pas Pouget). Le 26 janvier, la CGT se réunit pour élire son secrétaire
général et Griffuelhes déclare qu’il n’est pas candidat ; de sorte que l’élection
est remise à février. Sont élus les membres de la Commission du Journal et de
la Commission des grèves. Parmi les élus et pour les allumettiers, Jouhaux
(avec 36 voix), dont c’est la première responsabilité nationale à la direction de
la CGT. Il est assez peu connu pour que l’Humanité du 27 commette une erreur
et orthographie son nom « Jouau ». Pour ce qui concerne la Commission des
grèves et des huit heures, qui comporte six membres, il est élu avec Péricat
(Bâtiment) et également Lévy (ex-trésorier) qui est élu (avec seulement 29 voix)
au vif mécontentement de Griffuelhes. Il n’empêche que, le 13 février 1909, Les
Hommes du Jour, fait sa Une avec Griffuelhes, journal qui trouve
« regrettable » qu’il abandonne ses fonctions à la CGT. Et assure « qu’on le
reverra avant peu à la tête de la CGT, menant le bon combat ».
Un nom circule pour succéder à Griffuelhes, celui de Le Guerry (Fédération de
la bijouterie) et de Marck comme trésorier. Puis la candidature de Nicolet
(Bâtiment) est avancée. Courant février, c’est, mais pour la tendance réformiste,
le nom de Niel (secrétaire de la Bourse du Travail de Montpellier) qui circule.
La Révolution du 17 février, annonçant le Comité confédéral du 23 février, ne
connaît que deux candidats : Nicolet et Niel (présenté par les Mineurs).
L’Humanité du 18 publie une « tribune syndicale » signée Cordier, plutôt
favorable à Griffuelhes, dont la candidature est maintenue par les Cuirs et
Peaux. La Guerre Sociale du 24 février publie un « manifeste » du Bâtiment
favorable à Nicolet et à une « tactique d’autonomie syndicale, indépendante de
toute école politique, et de toute compromission gouvernementale, avec pour
idée directrice le principe de la grève générale ». Le 24, c’est Niel qui est élu
(d’une voix) secrétaire général, tandis que Thil est secrétaire adjoint. La
campagne de déstabilisation de Griffuelhes, interne au camp libertaire, a rendu
un service involontaire au camp réformiste : Niel a 28 voix ; Nicolet 27 ;
Griffuelhes 1 et 3 abstentions. C’est dire la fragilité de l’élection de Niel. Il
déclare à l’Humanité du 25 : « j’ai été le promoteur de l’unité ouvrière…je suis
surtout adversaire acharné de toute intrusion ministérielle ou gouvernementale
dans la CGT. Le syndicalisme doit faire ses affaires lui-même ». Pouget, dans la
Révolution du 25 février, s’écrie : « Les réformistes débarquent les
27
révolutionnaires…L’élection de Niel ne modifiera rien à la mentalité syndicale.
La lutte se continuera aussi énergique et aussi vigoureuse ». Le Temps du 26
écrit, d’ailleurs, que « la modération de M. Niel est évidemment toute
relative… ». Le Figaro du 28 commente : « La CGT se transforme. Les
« bourgeois n’ont pas grand-chose à y gagner ». Pour Thuillier, dans la
Révolution du 26, dans la mesure où le premier tour avait donné 27 voix pour
Niel, 12 pour Nicolet et 19 pour Griffuelhes, un bon report de voix libertaires ne
pouvait manquer de faire élire Nicolet, avec 29 voix, contre 28 à Niel. C’est le
maintien de la candidature Griffuelhes qui a généré « l’équivoque » et sans ce
maintien, « les élections auraient très probablement donné un résultat
différent ». Niel déclare, le 27: « L’attitude de résignation, c’est celle des
« jaunes ».L’attitude de révolte, c’est la nôtre. Quand nous disons révolte, il
importe de nous expliquer. Révolte n’est pas synonyme de violence ». Il
s’affirme partisan de la Charte d’Amiens et que « le syndicalisme s’occupe
exclusivement des questions économiques ». Élu le 25 février, il succède à
erGriffuelhes le 2 mars. Le 1 mars, Jouhaux prononce, à la mairie du Pré Saint
Gervais, un discours sur la relation du syndicalisme et du patriotisme.
Pour ce qui concerne le positionnement d’origine de Jouhaux, lors de la séance
ordinaire du Comité des Bourses, il avait voté pour Yvetot comme secrétaire de
la Section des Bourses ; ce au nom des Bourses d’Angers et Aix (Voix du
Peuple du 20 décembre 1908). À ce moment, il n’assume aucune responsabilité,
dans aucune commission et Yvetot domine la situation. Lors de la séance du 26
janvier 1909 de la Section des Fédérations, Jouhaux obtient un nombre
important de votes, dont celui de Griffuelhes, pour les Cuirs et Peaux, afin
d’être membre de la Commission des grèves. Son rôle n’est pas déterminant et
c’est Péricat, du Bâtiment qui est secrétaire de la Commission. Lorsqu’il s’agit
de voter pour le trésorier, Marck, lors du Comité confédéral du 2 février, des
sections de Bourses et Fédérations réunies, Jouhaux s’abstient (Voix du Peuple
du 14 février 1909). La Révolution du 18 février 1909 indique que Keufer, du
Livre, Lajarrige du Gaz et Basly, des Mineurs sont les « réformistes » qui
soutiennent la candidature Niel (avec Thil comme adjoint remplaçant Pouget)
et commente : « Trois anges sont venus ce soir/Nous apporter de bien belles
choses… ». L’auteur qui signe P.M. est sans doute Monatte. La Guerre Sociale
du 18 mai, met en cause Niel pour n’avoir pas soutenu la grève des postiers, en
déclarant à Lens : « «Le prolétariat est-il assez éduqué pour conduire la bataille
avec succès ? Mon avis personnel est « Non ! » ». Pour les partisans de l’action
directe, le propos tenu à Lens est inacceptable. Lors du Comité confédéral du 26
mai, Niel propose un ordre du jour, après avoir été mis en cause pour ses propos
de Lens. L’ordre du jour est repoussé par 60 voix et 37 favorables à Niel (7
abstentions). Niel et Thil annoncent leur démission. Dans l’Humanité du 29,
Niel assure que son discours de Lens n’a été qu’un « prétexte » et que « tant
qu’il y aura des patrons, il y aura des syndiqués ». Que ce qui importe, c’est
« l’Unité ouvrière ». Niel avait été également mis en cause, lors du meeting au
28
Manège Saint - Paul, par des postiers consécutivement à l’échec de leur grève,
censée déboucher sur la grève générale. Il lui est alors reproché d’avoir
« étouffé » la grève (Petite République du 22 mai 1909). Cette grève, devenant
générale, en soutien aux postiers, avait été décidée, par 86 voix (6 voix contre et
18 abstentions), le 18 mai, et devait être initiée par le Bâtiment (le 19), les
inscrits maritimes et les électriciens. Le défaut de cohésion est imputé à Niel. La
répression du mouvement (600 révoqués chez les postiers) est une cause
certaine de sa mise en cause. La police charge quand les ouvriers du Bâtiment
se réunissent au Manège Saint-Paul, pour décider de la grève générale et
adopter un ordre du jour par lequel les travailleurs « vouent à l’exécration de la
classe ouvrière, les renégats Briand, Clemenceau et Viviani… (Humanité du 21
mai 1909). Le Comité confédéral dénonce « l’insolidarité de certaines
corporations » et qu’il n’y a « plus nécessité de faire appel aux organisations
décidées de se mêler à la lutte et notamment aux électriciens » (Petite
République du 22 mai). Cette inélégante façon de ne pas prendre ses
responsabilités sera fatale à Niel.

« Une belle résistance », premier article de Jouhaux, avril 1909

Jouhaux (Allumettiers), n’avait certes pas voté pour Niel, mais comme
Griffuelhes et Pouget, pour Nicolet (Voix du Peuple du 7 mars). Se trouver aux
côtés des deux rédacteurs de la Charte d’Amiens est, pour lui, un
positionnement remarquable. Rien de plus révélateur de cette nouvelle donne,
que le numéro 445 du 4 avril 1909 de la Voix du Peuple. Deux articles se font
face et font la Une : l’un « Une Belle Victoire », consacré aux postiers (qui
perdront), est signé du nouveau secrétaire général, Niel ; l’autre « Une Belle
Résistance », consacré, à la grève des Tabletiers de l’Oise, est signé Jouhaux.
C’est la première fois que le nom de Jouhaux apparaît avec une telle stature.
Mais si l’article de Niel se limite à féliciter les postiers, Jouhaux affirme :
« C’est alors que la lutte revêtît le caractère d’action directe qui, seul, put
amener à composition cet agressif patronat ». Il est désigné pour animer un des
meetings du Premier Mai 1909, à Aix en Provence (Voix du Peuple du 25 avril).
Mais c’est Yvetot qui tire la leçon de l’échec de la grève des postiers (Voix du
Peuple du 30 mai). Une note du 6 juin 1909 (APP Ba 1652, dossier Niel)
indique « Niel et Thil ne font plus qu’acte de présence dans leurs bureaux.
Jouhaux, nouveau trésorier de la CGT, à titre intérimaire (car le 6 mai, le
trésorier de la CGT, Marck était arrêté sur ordre de Clemenceau et condamné à
quatre mois de prison), et Yvetot, expédient à leur guise la besogne
administrative ». Quant à la Guerre Sociale du 2 juin 1909, elle met en cause
Niel sans ménagement : « L’arrestation arbitraire et odieuse du camarade Mark,
trésorier de la CGT, fut l’occasion qui permit au secrétaire - général de s’avouer
incapable… » Albert Thomas écrit dans l’Humanité du 27 mai, et avec regret :
« Ah ! Comme il est loin, le lendemain du congrès d’Amiens ». Le 28 avril
29
1909, Jouhaux avait participé au Comité de Défense sociale, 13 rue de
Belleville, pour y promouvoir la grève générale et dénoncer les arrestations
arbitraires, consécutivement à la grève de Méru, dans l’Oise (AN F7
15972/3/PP 29 avril).

Élection de Jouhaux au secrétariat de la CGT, le 12 juillet 1909,
« secrétaire-tampon » ?

C’est ainsi qu’est convoquée une Conférence extraordinaire des
erFédérations Nationales et des Bourses du Travail, du 1 au 3 juin 1909. Niel,
ayant pris ses fonctions le 25 février 1909, participe à la manifestation de la
Fédération des Mineurs, organisée à Lens, sans en informer le Comité
confédéral (le 16 mai, Niel fait un discours sans évoquer la grève générale, alors
que, les PTT étant en grève, le mot d’ordre pouvait être lancé, selon ses
opposants). Selon Jouhaux, cette omission n’était pas fortuite, mais prétexte à
faire « un premier discours public pour exposer de nouvelles méthodes d’action
37et d’organisation syndicales » . En tout état de cause, les « révolutionnaires »
(tels Griffuelhes, Yvetot et Jouhaux), contraignent Niel (et Guérard) à la
démission pour manquement aux statuts. La lettre de démission de Niel du 26
mai est reproduite par l’Humanité du 28 mai, et qui assure que c’est à sa volonté
unitaire que l’on s’en est pris et « si l’heure de l’unité morale n’a pas encore
sonné, elle sonnera bientôt ». C’est lors de cette Conférence que Niel expose,
pendant une heure, tant sa « bonne foi » que les obstacles élevés par la
« tendance révolutionnaire » et annonce sa démission pour le 3 juin, à la clôture
de la Conférence (Voix du Peuple du 13 juin). Lors de la Conférence, Jouhaux
(présent pour les Allumettiers) intervient brièvement, le 2 juin, en tant que
trésorier - adjoint, sur l’unification de la comptabilité à la CGT (Voix du Peuple
du 6 juin). Mais l’éditorial du 20 juin, « De l’action pratique », qui se distingue
de « l’action directe », est toujours signé Niel, d’autres articles étant signés
Merrheim et Yvetot. Dans sa lettre de démission, Niel expose : « les querelles
de méthode continuaient de ravager le syndicalisme ; « réformistes » et
« révolutionnaires » se heurtaient avec une violence croissante. Très
sincèrement, comme beaucoup de syndicalistes qui luttent dans les
organisations de province, je croyais cependant un rapprochement possible ».
Début juin est donné comme un candidat probable, Blanchard. Il est à nouveau
question de Griffuelhes et un Rapport de police du 23 juin affirme : « Quant à la
candidature de Jouaux des allumettiers, on ne la croit pas bien sérieuse » (APP
Ba 1603). L’orthographe fautive du nom de Jouhaux indique qu’il n’est pas
encore bien identifié…Blanchard (des Métaux) retire sa candidature, de crainte
de connaître un sort comparable à Niel, élu par les fédérations et mis en
minorité au comité confédéral. Le Rapport de police du 24 juin affirme :

37 Jouhaux, Souvenirs, p.92
30
« Jouhaux des allumettiers, candidat de la dernière heure, est un
révolutionnaire à tous crins. Il a été mis en avant par Luquet et les principaux
membres de la fraction révolutionnaire de la CGT, pour remplir un rôle de
secrétaire –tampon. On compte beaucoup sur l’impartialité et l’autoritarisme
très modéré qu’il a montrés comme trésorier intérimaire de la section des
Bourses, lorsqu’il fut nommé, le 11 décembre 1908, en remplacement de Marck
(arrêté à Rouen) pour entamer une politique destinée à faire renaître l’entente
entre les éléments réformistes et révolutionnaires de la CGT » ( APP Ba 1603).
Le Bureau confédéral publie une circulaire aux Fédérations confédérées, qui fait
le bilan, de sorte qu’il ne reste qu’une candidature valable : « La Fédération des
Ouvriers des manufactures d’allumettes et la Fédération des Travailleurs
agricoles de la région du Midi ont posé la candidature du camarade Jouhaux aux
fonctions de secrétaire ». L’autre candidature, celle de Lefèvre, est pour le poste
de secrétaire - adjoint. Le 11 juillet, l’Humanité publie, en une, un appel du
Comité d’union syndicaliste (signé Keufer, Renard, Thil, Cleuet…) contre
« l’introduction de la politique anarchiste dans le Syndicalisme ». La note
M/3344 (AN F7 15 972/3) se demande si l’élection de Jouhaux sera « valable »,
en envisageant une tactique des réformistes, soit l’abstention le 12 juillet, afin
que la faible mobilisation en faveur de Jouhaux provoque une situation « aussi
difficile que celle de Niel », avec au plus 28 voix. Une note du ministère de
l’Intérieur (n°3333) du 3 juillet ne voit plus que Blanchard et Jouhaux comme
« candidats sérieux » et, le premier s’étant désisté, ne reste que Jouhaux.
Le numéro du 4 juillet est toujours avec Niel, mais celui du 11 voit l’article
central être écrit par Yvetot et est une « réponse au Camarade Keufer », figure
du réformisme « positiviste » de la CGT. Ce numéro annonce, pour le 12 juillet,
l’élection du secrétaire et secrétaire - adjoint de la CGT. Avec toutefois un
article, en seconde page, de Jouhaux, « La grève des Lads », qu’il critique, car
« à aucun moment les grévistes n’avaient eu recours à l’action directe, ils se
déclaraient même assez complaisamment adversaires de cette méthode ».
C’est en ce contexte que, selon Jouhaux, des militants de la majorité vinrent lui
proposer de se porter candidat : « tu es le seul, me disaient-ils, qui ait quelque
chance de rassembler les diverses tendances de la majorité. Tu aplaniras les
difficultés dans le présent et tu réussiras presque sûrement à réaliser une
38véritable unité syndicale » . Jouhaux hésite, étant encore un auditeur assidu
des universités populaires et suivant les cours de l’École d’Anthropologie. Il
accepte cependant un poste qu’il pense transitoire, en attendant le congrès de
Toulouse de 1910. C’est ainsi qu’un militant de trente ans, Léon Jouhaux, se
retrouve secrétaire général de la CGT, le 12 juillet 1909. Il obtient 35 voix et
une opposition sous la forme de 20 bulletins blancs. C’est un échec pour le
groupe de Niel, qui escomptait un faible vote. C’est, à certains égards, une
surprise, car il semblait évident que, faute de Griffuelhes, Yvetot s’était le

38 Jouhaux, Souvenirs, p.93
31
mieux placé pour devenir secrétaire général. Il faut donc croire que, parmi les
libertaires, des opposants à Yvetot, ont propulsé le presque inconnu Jouhaux. La
Voix du Peuple du 18 juillet indique brièvement : « Le camarade Jouhaux des
Allumettiers, qui tient actuellement le poste de trésorier, pendant
l’emprisonnement du camarade Marck, seul candidat au poste de secrétaire, a
obtenu 35 voix sur 55 votants. Il fut déclaré élu : « Jouhaux avant le vote a fait
une courte déclaration, à laquelle s’est associé le camarade Lefevre.
L’impression en fut excellente pour tous ». Un Rapport de police du 14 juillet
affirme : « C’est un secrétariat tout provisoire, grâce auquel Pouget, Griffuelhes
et Yvetot restent les maîtres absolus de cette organisation » (APP Ba 1603).
L’événement ne semble pas majeur à l’Humanité, qui consacre sa Une du 15 à
Gompers et aux conceptions syndicales de l’AFL. Jouhaux prend ses fonctions
de secrétaire général et pour le plus long mandat à la tête de la CGT, le 19
juillet 1909. Pour l’heure, un rapport 3388 du Ministère de l’Intérieur, en date
du 20 juillet (AN F7 15 972/3), voit en Jouhaux le simple « homme lige de
Griffuelhes », dont la fonction est de « faire vivoter la CGT, sans heurts et sans
incidents » jusqu’au congrès de Toulouse…De surcroît, Yvetot, étant secrétaire
de la Fédération des Bourses, tâchera, au moins formellement, de se comporter
en secrétaire général bis. Yvetot, avec une dizaine d’années de plus que
Jouhaux, connu depuis 1898 comme propagandiste du syndicalisme
révolutionnaire et de l’antimilitarisme, condamné en 1904, à deux mois de
prison pour insultes à l’armée (« école du vice »), puis en 1905, pour outrages à
l’armée, bénéficie, a priori, d’une expérience et d’un renom faisant défaut à
Jouhaux. Il n’en sera rien.
Dès le 8 août, Jouhaux participe au grand meeting de protestation contre la
condamnation des syndicalistes Julian et Ricordeau, Voilin, Branquet, Blanchet
et Delpech, Marck et Torton. Il en fera de même, le 13 janvier 1910, à
Versailles, pour protester contre l’interdiction de séjour prononcée contre
Jullian et Ricordeau. Le tract de la CGT « Un nouveau crime social »
mentionne : « Jouhaux et Yvetot /Secrétaires de la CGT ». Julian et Ricordeau
sont condamnés à huit et quatre mois de prison pour avoir molesté un « renard »
(ou « jaune »). Ricordeau écope, en sus, de cinq ans d’interdiction de séjour.
Une notice individuelle de la Préfecture de police, en date du 11 août 1909, le
décrit comme « anarchiste et antimilitariste militant » et précise : « Il fait partie
du Comité fédéral provisoire de la Fédération révolutionnaire et est secrétaire de
Confédération Générale du Travail » (AN F7 15 972/3). Une courte note
biographique, rédigée en 1911(AN F7 15 972/3) le décrit ainsi : « Très prudent,
il évite, dans les nombreux discours qu’il prononce, de faire des déclarations
répréhensibles. En général, il ne sort jamais de la légalité, et, comme
Griffuelhes, s’il fait voter des ordres du jour violents, il ne les rédige pas ».
C’est refaire l’histoire après coup que de prétendre que Griffuelhes « doit
32
39désormais faire place à Jouhaux le gestionnaire, l’homme de l’intégration ».
Ce rôle, Niel pouvait le jouer, Jouhaux fera la synthèse du but révolutionnaire et
de la méthode réformiste.
S’il faut mesurer ce qu’est devenue la CGT, au moment de l’élection de
40Jouhaux, elle est passée de 605 syndicats, en 1895, à 2580 en 1908 . Ce qui, en
nombre donne, en gros, 400 000 syndiqués. Mais cela n’est pas significatif pour
les dirigeants de la CGT qui ne veulent pas confondre parti et syndicat. Pouget,
un des rédacteurs de la Charte d’Amiens, en 1906, fait paraître, en 1908, un
ouvrage, La Confédération Générale du Travail, qui affirme ce qu’est le
véritable critère de la représentativité syndicale pour Jouhaux et ses camarades:
« l’action syndicale, si infime que soit la minorité militante, n’a jamais une
visée individuelle et particulariste ; toujours elle est une manifestation de
solidarité et l’ensemble des travailleurs intéressés, quoique n’y participant en
rien, est appelé à bénéficier des résultats acquis […] ainsi apparaît une énorme
41différence de méthode qui différencie le démocratisme du syndicalisme » .
C’est la lutte de la minorité organisée pour la majorité, dans l’indépendance vis-
à-vis des partis politiques. Soit une approche différente de celle de Jaurès
affirmant que « tant que la plupart des syndicats ne seront qu’un squelette, que
la CGT ne comptera que 300 000 adhérents sur 8 millions de travailleurs…la
force syndicale sera inexistante et la grève générale un mythe » (Humanité du
13 juin 1909). Si Jaurès avait admis la Charte d’Amiens, la motion concurrente,
celle de Renard, prônait l’alliance avec le Parti socialiste.

« Pour l’unité ouvrière »

La première intervention de Jouhaux, comme secrétaire général, est un
article pour la Voix du Peuple, du 22 juillet 1909, ayant pour titre, fort
révélateur du sens de son élection, « Pour l’unité ouvrière ». Il n’avait été,
jusque-là que trésorier intérimaire de la CGT, également chargé de rédiger les
procès-verbaux des réunions de la section des Fédérations nationales ainsi que
celles du Comité confédéral et de la parution régulière, avec Yvetot, de la Voix
du Peuple. Ce qui pouvait sans doute faire songer à des responsabilités
aguerrissant un futur secrétaire général de la CGT, mais peut être pas si tôt.
C’est au nom de l’unité que Jouhaux entreprend la préparation du congrès de
Toulouse : « même si j’étais demeuré révolutionnaire, et on voulait bien me
faire l’honneur de le croire, mes fonctions m’imposaient à maintenir l’unité et
42donc à faire des concessions » . Son article « Pour l’unité ouvrière », ne se veut
pas « présomptueux », mais il propose une orientation ; « Nous arriverons ainsi

39 Jean-Pierre Hirou, Parti Socialiste ou CGT (1905-1914), p.208, Acratie, 1995
40 Cf. Jouhaux, Notre Syndicalisme, p.4, Publication Sociale, 1911
41 Émile Pouget, La CGT, p.34
42 Jouhaux, Souvenirs, p.101((Jouhaux a corrigé à la main une première version et supprimé
« condamnaient » et « toutes les concessions »).
33
au Congrès de Toulouse non pas avec une Unité de conception, ce qui est
impossible, mais tout au moins avec un minimum d’unité d’action » ; tout en
précisant « autant la discussion est utile avant l’action, autant elle devient
oiseuse et nuisible pendant l’action ». Et d’achever par le souhait que la CGT
devienne « la force véritablement redoutable pour le Patronat, quelle que soit la
forme d’exploitation pour laquelle nous devons subir son joug. C’est cette
pensée qui m’a guidé à accepter le poste de secrétaire général ». On en peut
déduire que Jouhaux ne se prend pas pour le secrétaire intérimaire que beaucoup
se plaisent à voir et donne une inflexion pragmatique à l’action syndicale. Ceci
est confirmé par « Le progrès et la classe ouvrière », article où il annonce une
campagne sur « trois points principaux : 1°Le travail des femmes dans
l’industrie ; 2° L’abolition ou réglementation du travail aux pièces ; 3°La
diminution du temps de travail… quelle douce perspective lorsque, le but
atteint, nous pourrions nous dire à nous-mêmes : Voilà l’œuvre accomplie :
nous avons fourni aux travailleurs le moyen de parer aux effets préjudiciables
du progrès…La classe ouvrière s’intéressera beaucoup plus à cette action, si
énergique soit-elle qu’à tous nos chichis de boutique. Ce qu’elle veut, cette
classe ouvrière, c’est plus de bonheur, plus de justice. À nous de savoir orienter
ses efforts vers ce but ». Discours unitaire, mais pour un programme de lois
sociales qui ne vise pas, explicitement, le renversement du capitalisme, un
pragmatisme réformiste, unifiant Niel et Griffuelhes, dès lors qu’il conserve la
grève générale. Ce qui est confirmé par le soutien à la grève générale des
travailleurs suédois de la CGT (du 4 août au 6 septembre), dès le numéro
suivant de la Voix du Peuple, le 15 août 1909. Et par un article de Jouhaux :
« De l’utilité de la grève générale » qui affirme, à propos de la Suède et de
l’Espagne : « Jamais l’impérieuse nécessité de la grève générale n’est apparue
plus clairement aux yeux de tous…C’est la seule action qui puisse nous
permettre de résister victorieusement…Notre avenir syndical en dépend ».
Quant au premier article « unitaire » de Jouhaux, il reçoit le soutien explicite de
Soutif, du Syndicat des Allumettiers de Trélazé : « avant d’être révolutionnaires
ou réformistes, nous sommes syndicalistes ». Jouhaux va plus loin, dans le
numéro du 22 août où, en référence au congrès de Marseille, il en appelle à
« l’action internationale » sur quatre points : les salaires, la journée de huit
heures, l’émigration et « les moyens et mesures à prendre pour s’opposer aux
conflagrations entre nations ». Ainsi les prolétaires briseront leurs chaînes
« unissant leurs efforts dans l’Internationale ouvrière, se dressant contre
l’Internationale capitaliste ».
Le 23 août, Jouhaux revient à la Bourse du Travail d’Angers, qui l’avait
mandaté, et déclare : « la violence est nécessaire lorsqu’elle répond à la
violence, notamment lorsque gendarmes, soldats et autres font usage de leur
force pour protéger les jaunes…L’antimilitarisme est né le jour où le
gouvernement a méconnu la neutralité qui s’imposait à lui et a amené dans les
grèves, l’armée pour protéger les exigences capitalistes. Les soldats doivent,
34
dans ce cas, refuser es services qui les commandent »( AN F7 15 972/3/
Commissariat central de police d’Angers, Rapport du 23 août et de la Sûreté
générale du 24 août). Le 5 septembre, il est à Dunkerque, à la Bourse du
Travail, et fait l’éloge de la fusion des syndicats des charpentiers et des
plombiers, au sein de la CGT, dont ils resteraient sections techniques, pour une
plus grande efficacité revendicative. Il prend également la parole à Trélazé. Le
26 septembre, il participe à la réunion organisée par le syndicat des mineurs, à
Montceau-les-Mines, avec pour thème les retraites, mais aussi le départ des
jeunes au service militaire (AN F7 15 972/3 ; note 2731).

La Conférence internationale contre la guerre

Dans le même temps, la Voix du Peuple du 4 juillet avait annoncé la
Conférence internationale contre la guerre, devant se tenir à Paris, et qui est
eannoncée par une lettre de Karl Legien du 24 juin. Cette 6 Conférence, avec
Legien, Appleton (Angleterre), Gompers, voit la CGT être représentée par
Jouhaux et Yvetot. Il faut croire qu’il n’est pas encore reconnu, puisque le Petit
43Parisien du 30 août le nomme « Jouhans ». Il répond à Legien , lors de la
séance du 30 août, sur les difficiles rapports de la CGT et du Secrétariat
international (la CGT ayant voulu inscrire les questions de l’antimilitarisme, de
la grève générale et des huit heures, en vain, lors de la Conférence de 1905).
Yvetot maintient cette orientation, au nom du congrès de Marseille. Jouhaux, en
retrait, intervient sur Gompers, de l’AFL, et sa volonté, ou non, d’adhérer à
l’Internationale syndicale. Le lendemain un débat s’engage entre Jouhaux et
Legien sur le refus de travailleurs étrangers à adhérer aux syndicats nationaux
(en l’occurrence, la CGT française). Legien répond que les syndiqués allemands
doivent militer dans les syndicats étrangers ; ce dont Jouhaux prend acte. (Voix
erdu Peuple du 5 septembre). Lors de la dernière séance, le 1 septembre,
Jouhaux indique « « mais nous ne sommes plus d’accord sur les moyens. Nous
avons en France une autre conception. Nous ne voulons pas nous entendre avec
les parlementaires. Nous préférons faire une pression extérieure sur le
Parlement. Je demande qu’on laisse à chaque pays l’autonomie d’agir à sa
guise ». Ce à quoi Hueber répond que les Français sont « seuls dans le monde
syndical, en sont encore restés à un point de vue dépassé ». Jouhaux met en
cause certains rapports nationaux de syndicats qui mettent en cause les
syndicalistes anarchistes. Legien rétorque que c’est leur droit (Voix du Peuple

43 En 1901, à l’initiative de la CGT lors de l'Exposition universelle de Paris de 1910, des
syndicalistes Allemands, Belges, Anglais et Scandinaves avaient fondé un Secrétariat syndical
international, dont la seconde conférence, à Stuttgart, laisse la direction du SSI à la confédération
allemande des syndicats et n’admet qu’une confédération par pays. En 1913, à Zurich, le SSI
devient FSI, lors de la conférence de Zurich avec Legien, secrétaire du SSI, à sa tête avec
l’intégration des Secrétariats professionnels internationaux (SPI). La Fédération d’Amsterdam de
1919 succédera à la FSI de Zurich. Ainsi la figure majeure du syndicalisme international est bien
Legien.
35
du 12 septembre). Salle Wagram, devant 6000 travailleurs, l’ensemble des
délégués de la Conférence prend la parole. Legien affirme que les travailleurs
français et allemands ne sont plus ennemis, mais que « leurs véritables
adversaires, ce sont les bourgeoisies qui sont maîtresses des deux nations ».
Dans l’Humanité du 3 septembre, Albert Thomas regrette que les deux
représentants français n’aient fait aboutir leurs demandes de congrès
internationaux (et que l’AFL de Gompers se limite à être invitée), cela
provenant des « vives sorties d’Yvetot ou même de Jouhaux », avec lequel il
faudra apprendre à compter (Jouhaux dira « nous ne voulons pas porter de
pointe contre le Parti socialiste » - Voix du Peuple du 12 septembre).
Néanmoins un rapport de police du 13 septembre (APP Ba 1603) prétend:
« Jouhaux n’est en réalité qu’un homme de paille » et que c’est Pouget « plus
que jamais », avec Griffuelhes et Yvetot « qui dirigent tout à leur guise ».
À l’occasion de la Conférence, la CGT imprime une affiche « contre la guerre »
erqui annonce un meeting pour le 1 septembre, lequel est présidé par Bourderon.
Prennent la parole Gompers et Legien, Jouhaux et Yvetot, Rigola (Italie),
Barrio (Espagne), Hueber (Autriche) et Appleton (Angleterre). Il s’agit d’un
meeting « Contre la guerre » que l’Humanité du 31 août annonce en présentant
singulièrement Jouhaux avec le prénom de « Louis ». Jouhaux intervient pour
que l’on réponde à la guerre par la grève générale et à la tuerie des peuples par
l’émancipation des peuples…

Yvetot en secrétaire général bis de la CGT

C’est Yvetot qui en rend compte, pour la Voix du Peuple du 12
septembre, et use d’une formule diplomatique singulière : « enfin les deux
secrétaires actuels de la CGT française ont aussi fait des déclarations que nul
n’oserait désavouer ». Formule qui tend à prétendre qu’il y aurait deux
secrétaires élus, alors que Jouhaux est le seul, avec Lefèvre comme seul aire adjoint ; Yvetot n’ayant pas présenté de candidature. C’est en tant que
représentant des Bourses du Travail qu’Yvetot veut croire à son secrétariat bis.
Ceci confirme les difficultés que l’élection de Jouhaux n’a pas effacées et qui
viennent de l’aile radicale parmi les libertaires. Ce qui n’interdit pas à Jouhaux
d’écrire : « L’aristocratie bourgeoise a remplacé l’aristocratie de naissance ;
l’argent a supplanté l’épée. Changements de qualificatifs, de forme, mais non de
fonds. C’est toujours l’exploitation de la grande masse au bénéfice de la petite
minorité d’oisifs et de jouisseurs que les hasards de l’intrigue ou de la grande
souplesse d’échine ont placés sur les gradins supérieurs de l’échelle sociale »
(Voix du Peuple du 26 septembre). Quand il s’agira, de désigner le représentant
de la CGT, au meeting international, à Barcelone, le 6 février 1910, pour obtenir
la libération des détenus de juillet, c’est bien Jouhaux qui sera choisi. Lors du
Congrès confédéral de Toulouse, en octobre 1910, Jouhaux participera à la
Quatrième conférence des Bourses du Travail, qui se tient « à l’issue du
36
Congrès confédéral » et dont le secrétaire est Yvetot. Cette conférence n’est
plus guère qu’un doublon et Jouhaux peut féliciter les délégués d’avoir
44« liquider rapidement un laborieux ordre du jour » ; d’autant plus rapidement
que, superfétatoire, tout comme le rôle d’Yvetot, quoique secrétaire adjoint.
C’est, d’ailleurs, Jouhaux qui fait parvenir une circulaire aux secrétaires des
Bourses, en faveur de la grève des cheminots.

Boycott en faveur des travailleurs d’Espagne

Le 26 septembre, signée Jouhaux et Yvetot, une circulaire condamne la
répression en Espagne : « il faut, à tout prix, mettre un terme à ces horreurs, il
faut empêcher que l’aristocratie espagnole ne consomme entièrement son œuvre
de sang et de mort ». Le 3 septembre avait été annoncée l’arrestation de
Francisco Ferrer. En octobre est organisée une vaste campagne de meetings
dans la France entière, en faveur de Ferrer. Jouhaux prend la parole à Valence,
Marseille et Lyon. Lors du Comité confédéral du 8 novembre, il est décidé que
les réunions confédérales seront celles des deux sections réunies, soit les
Bourses et les Fédérations. La circulaire est signée Jouhaux et Yvetot (secrétaire
des Fédérations et secrétaire des Bourses).
Contre la répression en Espagne, suite à la grève générale, la CGT organise, en
octobre une campagne affirmant répondre « A la Guerre par la Grève générale ;
à la mobilisation par l’insurrection ! ». Le 16 octobre, des meetings ont lieu
dans la France entière. Jouhaux représente la CGT, à Marseille. Il y propose le
boycott des navires et marchandises espagnols ; ce qui est repris par Manot,
secrétaire de la Fédération des dockers et Jouhaux exige, titrant « Par le
boycottage nous les sauverons », «… l’arrêt des massacres de militants
syndicalistes en Catalogne » (Voix du Peuple du 24 octobre). Suite à la chute du
cabinet Maura, Jouhaux peut déplorer, les dockers de Marseille ayant cessé le
travail avec efficacité , mettant en cause le Secrétariat international : « si tous
les centres ouvriers affiliés à ce secrétariat avaient pris la même décision que la
CGT l’on aurait eu alors un spectacle grandiose », pour généraliser : « L’avenir
appartient à ceux qui, par une solidarité étroite, affirmée par une action virile
sur le terrain international, auront en eux la force nécessaire pour conquérir leur
émancipation »(Voix du Peuple, 31 octobre 1909). Il fustige l’opportunisme des
dirigeants de la CGT espagnole qui reconnaissent avoir « omis » de demander
l’aide internationale, précisant que 1000 à 1200 militants sont encore
emprisonnés et peuvent « subir le même sort que Ferrer et les autres camarades
syndicalistes déjà assassinés », pour exalter « les sentiments de solidarité qui
unissent tous les travailleurs en révolte contre l’autorité bourgeoise, capitaliste
ou monacale » (Voix du Peuple du 2 novembre). Dans le numéro du 14
novembre, Jouhaux prend exemple de l’organisation internationale, au sein de

44 Compte-rendu du congrès de Toulouse, p.410
37
la Fédération Internationale des Armateurs, pour affirmer qu’il faut, comme les
patrons, « faisant fi des frontières géographiques qu’ils organisent sur le terrain
international une vaste coalition des intérêts des travailleurs qui se dressera en
face de la coalition des affameurs ». Soit, plus généralement : « nous sommes
pour la lutte de classe, non pour la collaboration des classes. Nous voudrions,
par l’opposition de jour en jour plus accentuée des deux groupes composant la
société, voir l’antagonisme d’intérêt apparaître plus visiblement ». C’est
pourquoi il récuse le projet gouvernemental de la « participation aux
bénéfices », cette « pseudo - réforme n’est qu’un trompe-l'œil, dont les résultats
les plus clairs, seront d’annihiler tout effort généreux, toute poussée
revendicatrice chez la classe spoliée ». C’est là une « théorie des jaunes »
(Voix du Peuple du 21 novembre). Miguel V.Moreno de Solidarité Ouvrière,
dans le même numéro, conteste l’UGT espagnole qui suit le nouveau
gouvernement « libéral » et ne revendique rien, alors que « trois militants de la
Catalogne ont été condamnés à mort, six aux fers à perpétuité et vingt-quatre à
des peines variant entre dix et vingt ans de prison. Il y a encore 2000
travailleurs dans les prisons d’Espagne ».

Liquider la CGT ?

En prévision du congrès de Toulouse, à compter du 2 octobre, la
candidature de Griffuelhes est évoquée. Mais celle de Jouhaux ne sera pas
inquiétée. La grève des chemins de fer d’octobre fait l’objet d’une répression et
d’une mise en cause du droit de grève qui laisse subsister des doutes sur le
devenir de la CGT, par le « renégat Briand ». L’Éclair du 24 octobre feint de
s’interroger : « la CGT est-elle légalement constituée ? ». 25 meetings de
soutien ont lieu dans toute la France et une affiche de la CGT dénonce la
manipulation : « sous prétexte de protéger les libertés d’une République
d’hommes d’affaires, la classe ouvrière est soumise à un régime de terreur…Par
l’intervention de l’armée dans les grèves, par la mobilisation des grévistes, le
droit de grève n’est pas devenu illusoire ?...Il n’y aura bientôt plus de liberté
syndicale ! ». Jouhaux intervient à Rennes. Dans la Voix du Peuple du 12
novembre, il affirme qu’en cas de suppression de la CGT, « la CGT renaîtrait
légalement le lendemain, en vertu de la loi de 1901 ». Ce qui atténue le doute
quant au fait que la CGT n’aurait pas soutenu la grève des cheminots. Le
Comité confédéral se réunit le 11 novembre pour examiner cette question, qui
peut être celle de deux conceptions du syndicalisme.
Le 14 décembre Jouhaux et Yvetot font paraître, au nom du bureau confédéral,
une circulaire de soutien à Durand, secrétaire du Syndicat des charbonnages du
Havre, qui vient d’être inculpé pour complicité de meurtre. L’Humanité du 19
décembre publie une circulaire, signée Jouhaux contre la condamnation à mort
de Durand et contre « l’assassinat légal » Karl Legien apporte son soutien.

38
L’enjeu des retraites et l’opposition à la capitalisation

Il faut attendre la Voix du Peuple du 5 décembre 1909, pour lire
Griffuelhes en Une et sa prise de position sur la question, il est vrai centrale, de
la retraite : « seul un projet de retraites est acceptable pour nous s’il s’applique
à tous les salariés du commerce, de l’industrie, de l’Agriculture et de l’État ;
que s’il fixe un taux de retraite normal ; que s’il repose sur le système de la
répartition ». Le Comité confédéral du 14 décembre proclame : « Se
conformant à l’ordre du jour du Congrès confédéral de Lyon (1901), le Comité
attire sur cette question des retraites, toute l’attention de la classe ouvrière et
déclare protester surtout contre le système de capitalisation au lieu de répartition
plus ou moins équitable ; il proteste encore contre le système des cotisations
ouvrières et contre l’âge beaucoup trop avancé des bénéficiaires prévu par le
projet » (Voix du Peuple du 19 décembre). Parmi les membres du CC (dont
Bourderon, Merrheim, Marck, Yvetot, Luquet, André), seul Arbogast se dit
favorable à la loi en préparation. Jouhaux parlera de « formidable escroquerie »
(Voix du Peuple du 26 décembre 1909), tandis qu’une série de meetings sont
organisés contre le projet dit des « retraites ouvrières ». E. Vieulle, de manière
significative, proposera un « Projet modeste, mais honnête » de retraites
ouvrières, précisant qu’en son texte « les Sociétés patronales disparaîtraient
pour se rallier aux caisses syndicales ou mutualistes, seules capables d’établir
un contrôle exact et presque gratuit. Mais il nous faut la répartition » (Voix du
Peuple du 2 janvier 1910). Griffuelhes revient à la charge dans le numéro du 9
janvier 1910 sous le titre « la tartufferie des retraites ouvrières ». Vieulle y
précise : « au sujet de la capitalisation on aboutit à une énorme accumulation de
capitaux soustraits à la circulation et à la productivité générale et qu’il est
difficile d’administrer », alors qu’il demande un système par répartition « sous
le contrôle de l’État ». Dans le même esprit Merrheim écrit « contre
l’escroquerie de la capitalisation ». Le numéro du 23 janvier 1910 titre « Pour
les morts les retraites ouvrières » avec un éditorial de Jouhaux : « Nous voulons
des réformes beaucoup de réformes. Nous les acceptons toutes d’où qu’elles
viennent pourvu toutefois qu’elles constituent un avantage réel ». En ce texte
titré « nouveau point de vue », ce qui est nouveau est que Jouhaux, s’il rompt
des lances avec Jaurès, n’en affirme pas moins un réformisme de classe. Dans le
numéro suivant, il apporte la solidarité de la CGT aux travailleurs d’Argentine
victimes de la répression. Une campagne est lancée dans toute la France, pour
expliquer la position de la CGT en faveur de la retraite par répartition et son
opposition à la loi proposée qui opte pour la capitalisation. Jouhaux tient des
conférences à Rennes, Fougères, Dinard et St Malo. L’ordre du jour confédéral
est adopté par 3000 personnes à Rennes, 1500 à Fougères, 500 à Dinard et St
Malo. Le numéro du 27 mars précise : « Travailleurs, si vous n’êtes pas morts
avant vos 65 ans, d’ici 1950, vous aurez chacun 27 centimes et demi à manger
par jour ! Travailleurs, si vous vivez après 1950, ayant versé trente ans, vous
39
aurez –peut être- 324 francs par an, sois dix-huit sous par jour ! ». La loi votée,
sous le titre « N’en parlons plus ! Agissons ! », Jouhaux écrit : « L’escroquerie
est consommée, le bluff est réalisé, la classe ouvrière a maintenant sa loi de
retraites, pour les morts…il nous faut de l’argent dit le gouvernement. Vous
devez nous l’apporter…La besogne de demain sera, en attendant la
promulgation de la loi, de préparer les masses syndicales à faire échec aux
projets financiers de nos dirigeants » (Voix du peuple du 10 avril 1910). Quant
au réformisme de classe de Jouhaux, il s’éclaire par sa position en faveur de la
grève des inscrits maritimes, déclenchée à Marseille, dont certains avaient
accepté d’entrer en une Commission mixte dont Jouhaux se plait à rappeler
qu’il l’avait condamnée comme une « institution de collaboration de
classe…Les faits viennent de nous donner raison…Il ne saurait y avoir
d’alliance véritable et bienfaisante entre le capital et le travail » (Voix du
Peuple du 17 avril). Dunkerque, Bordeaux, Le Havre, Cette et Toulon sont en
grève. Dans le numéro du 29 mai, c’est aux « chaouchs militaires » qu’il s’en
prend, dénonçant les poursuites judiciaires, sans preuve, contre Violette, Gareau
et Marceau, pour incitation à la désertion et la répression contre les soldats
esyndiqués du 126 de ligne, ayant reçu un courrier pour le « Sou du soldat » et
condamnés à 15 jours de prison (suite à cette violation du secret de la
correspondance). Il réaffirme le point de vue de classe en un article polémique,
contre Niel, intitulé « Pas d’équivoque » (Voix du Peuple du 19 juin). Il est
toutefois remarquable que les articles les plus critiques et bien documentés
(contre les « requins » de la finance et polémiquant avec Jaurès, sont signés
Merrheim. Position proche, mais plus radicale de Péricat et de la Fédération du
Bâtiment. Tandis que ceux d’Yvetot privilégient l’invocation peu documentée
(tel son « Alors, vive la violence ! », à propos des retraites) et s’affirmant, ipso
facto, « l’avant-garde du syndicalisme » (Voix du Peuple du 11 septembre
1910). Ces diverses tendances ne se réduisent pas, avec Merrheim en
particulier, à l’opposition du réformisme légaliste et du choix de la grève
générale comme moyen suprême, voire unique, de renverser le capitalisme.
Quant à Jouhaux, dénonçant derechef la répression en Argentine, il en compare
les tyrans « frères jumeaux des Clemenceau, Millerand et autres Viviani…À
plat ventre devant les puissants seigneurs de la terre, de la finance et de
l’industrie- tout comme le feraient demain nos dirigeants français si les
circonstances l’exigeaient… » (VP du 31 juillet). Point de vue de classe que
« Sus aux spéculateurs » contre la vie chère : « L’on voudrait dénier aux
exploités le droit de vivre en travaillant, alors que les exploiteurs n’ont aucune
hésitation à semer la famine dans une nation, tout simplement pour satisfaire
leurs bas instincts. C’est dans l’ordre ! Mais les travailleurs ont aussi le droit de
se défendre » (VP du 4 septembre 1910). Le Comité confédéral lance une
campagne de boycott. Ce qui explique ce refus de la loi de « retraite des
morts », c’est qu’il aura fallu attendre 25 ans pour parvenir à une retraite de 18
sous par jour et à compter de 65 ans, âge auquel ne parviennent que 15% des
40
travailleurs…La BS du 7 mai 1911 précise : « nous accepterions des versements
ouvriers, mais à la condition essentielle qu’ils ne soient pas capitalisés dans des
caisses sans fonds…cela ne peut être obtenu que par le système par
répartition…nous sommes contre les retraites pour les morts. Nous travaillons
à obtenir des retraites pour les vivants ».

Jouhaux à la Santé et contre « Biribi »

Jouhaux inaugure, si l’on peut dire, son mandat par dix jours à la prison
de la Santé. Il est arrêté le 18 mars 1910, sortant de la CGT, alors qu’il devait
faire une conférence. Son pourvoi rejeté, Jouhaux se retrouve emprisonné ; ce
qui est « la dernière goujaterie de Briand » (Bataille Syndicaliste du 19 mars). Il
est traité comme un droit commun pour de supposées « contraventions à
l’affichage », soit des affiches non timbrées…C’est cher payé, d’autant que
Nicolet, du Bâtiment subit le même sort et pour une même histoire de timbres
(BS du 29 mars). C’est bien la CGT qui est visée et menacée.
Le 11 avril, Jouhaux apporte son soutien au meeting de protestation contre
l’arrestation des inscrits maritimes, le 10 avril, à Marseille. Dans une réunion
publique, le 13 mai, à Paris, Jouhaux assure que lorsque les travailleurs auront
l’armée avec eux, la Révolution sociale sera proche. Le 11 juin, lors d’une
eréunion boulevard de Grenelle, il condamne l’envoi des soldats du 5 génie pour
remplacer les grévistes du Chemin de fer du Sud; (AN F7 15972/3/PP 14 mai et
12 juin). Le 26 juin, il participe à un meeting, au manège Saint-Paul, contre les
bagnes militaires et pour protester contre la mort d’Aernoult, au bagne de
Biribi. Il s’agit de demander la suppression de ces bagnes et de « Biribi ».
Le 28 août, Jouhaux apporte son soutien à la grève des plombiers, couvreurs,
zingueurs, lors d’un meeting, à Tivoli, rue de la Douane, en présence de 2500
personnes. La grève a commencé le 31 juillet. Un second meeting des grévistes
se tient, le 4 septembre, Jouhaux exhortant les militants à durer jusqu’à
complète satisfaction. Le 3 septembre, il participe à une réunion militante contre
la cherté de la vie, au 190, avenue de Choisy. Lors d’un meeting, le 18
septembre, dans le Nord, il reproche aux hommes d’être venus seuls, disant
qu’il faut « toujours mêler les femmes dans les questions économiques », car
elles ressentent « les effets de l’augmentation des denrées » (AN F7 15 972/3,
Rapport du commissaire de police de Condé, 19 septembre).

Grève des cheminots et remise en cause du droit de grève : « à l’illégalité,
nous répondrons par l’illégalité »

1910, c’est la grève des cheminots, pour un salaire minimum de 5
francs par jour, la « thune ». Briand, contre les grévistes, fait décréter la
mobilisation générale et arrêter nombre de syndicalistes. Hervé et ses amis de la
Guerre Sociale se disaient prêts au sabotage des fils téléphoniques, grâce à
41
45« Mademoiselle Cisaille », mais pas Jouhaux ; et Hervé fit machine arrière.
Mais le gouvernement et les Compagnies allèrent jusqu’à décider plusieurs
milliers de révocations (au prétexte du sabotage de plaques tournantes au dépôt
Tergnier et que certains cheminots s’étaient réfugiés au siège du journal du Parti
socialiste, l’Humanité). Jouhaux se rend en délégation auprès de Briand et le
président du Conseil, naguère chantre invétéré de la grève générale, de leur
dire : « jamais je ne me suis senti si révolutionnaire…que lorsque j’ai signé le
46décret qui vous fait hurler » . Les cheminots gagnent tout de même leurs « cent
sous », mais beaucoup sont sans emploi. Le 5 novembre 1910, à Rennes,
Jouhaux reprochera à Briand l’illégalité de sa pratique dans la grève des
cheminots, affirmant qu’il faut répondre à l’illégalité par l’illégalité et fera le
bilan des griefs à l’encontre de celui qui a refusé le rapport direct des
Compagnies avec le Syndicat des cheminots, a fait arrêter des membres du
Comité de grève, n’a pas respecté la loi de 1884, en contraignant à la reprise du
travail, en faisant arrêter ceux qui avaient été chargés, en automobile, de
transmettre aux différents centres les décisions du Comité de grève. Jouhaux en
déduit que ces illégalités constituent une violation du droit de grève, alors que
Briand « fut, dans les différents congrès le rapporteur de la grève générale »
(AN F7 15 972 Préfecture .Ille-et-Vilaine, 7 novembre ; note au président du
Conseil). Dans la Voix du Peuple du 27 décembre 1910, Jouhaux s’en prend aux
mesures antisyndicales envisagées par Briand : « C’est la volonté ouvrière qui
créa la CGT et c’est seule la volonté ouvrière qui pourrait la faire
disparaître…Briand l’a compris, aussi a-t-il limité ses efforts, en essayant de
porter un coup aux seuls employés de chemins de fer. L’organisation d’une
procédure d’arbitrage et de conciliation, combinée avec les modifications à la
loi de 1845, vont supprimer en fait le droit de grève pour les Cheminots…Ni les
Cheminots, ni la CGT ne veulent se laisser tondre…Avec ou sans loi, nous
poursuivrons notre but d’émancipation ouvrière ».
Mais la répression gouvernementale fait des centaines de révoqués et
emprisonnés parmi les grévistes. Jouhaux avait apporté le soutien de la CGT,
lors d’un meeting du Syndicat national des chemins de fer, le 13 octobre, au
manège Saint-Paul, devant 5000 militants ; le Bureau confédéral lançant un
appel à solidarité. Jouhaux entend retenir cette leçon : « l’on fut beaucoup plus
dirigé par les événements, que l’on ne dirigea les événements eux-mêmes »
et que « la succession des faits dans l’ensemble constitue l’action de la
grève. On doit être en mesure de prévenir les événements et n’être jamais pris
de court….Sans perdre de vue la situation précaire des cheminots tombés
au cours de ce conflit, sans oublier les revendications à faire aboutir,
préparons –nous activement pour l’avenir, la revanche peut venir plut tôt

45 Lequel tire un bilan historiquement positif de cette grève réprimée durement : « la grève des
cheminots a existé : pendant quarante-huit heures les compagnies n’ont pu faire rouler aucun train
sur le Nord et sur l’État » (VP du 30 octobre).
46 Jouhaux, Souvenirs, p.110
42
qu’on ne le pense » (Voix du Peuple du 30 octobre 1910). Quant à Briand,
l’ancien apôtre de la grève générale, devenu la « jaunisse » de la répression, et
qui veut s’en prendre à la CGT, en évoquant la dissolution, Jouhaux répond :
« À l’illégalité, nous répondrons par l’illégalité ; à la violence légale, nous
opposerons la violence révolutionnaire. Quand les libertés sont méconnues, tous
les moyens sont bons à employer » (Voix du Peuple du 13 novembre). Il prend
la même position, face au patronat de combat du bâtiment : « Vous avez, en
outre, déclaré que votre action commençait là où finissait celle de la loi ; la
nôtre, aussi. Nous nous retrouverons » (Voix du Peuple du 28 novembre
1910). Revenant sur Briand et sa volonté de remettre en cause le droit de grève :
« La grève ne dépend pas d’une disposition légale, elle dépend surtout de l’état
de mécontentement dans lequel peuvent se trouver les ouvriers » (VP du 29
novembre). Par de telles positions, Jouhaux est en passe d’unifier l’ensemble
des tendances que comporte la CGT.
Le 15 octobre, la campagne de presse engagée contre les Cheminots, conduit
Jouhaux, Griffuelhes à convoquer les journalistes pour les mettre en cause, en
les accusant de devenir les « plats valets » de Briand et du préfet Lépine (AN F7
15 972/3 Rapport Moreau du 15 octobre). Le soir même, avec Yvetot, ils
rencontrent les membres du Comité de grève pour soutenir les cheminots. Le
16, le Comité se réunit à nouveau et, cette fois, Jouhaux se demande si son
impréparation n’interdit pas à la grève de durer (AN F7 15 972/3 M/4796). Tel
est l’avis de Bidamant, du Comité de grève. La Commission exécutive du
Syndicat, le 20 octobre, les défaillances de l’organisation de la grève, entre
Paris et province, seront mises en évidence (nonobstant les mesures
gouvernementales) se prononcera sur la libération des emprisonnés, la
réintégration des révoqués et les revendications. Quant à la CGT, Jouhaux doit
reconnaître, lors du Comité confédéral du samedi 22 octobre, (en l’absence tant
de Griffuelhes que de Merrheim) que la tentative initiale, une grève générale de
24 heures, en soutien aux cheminots, a été un échec, les transports et les dockers
ne s’étant pas suffisamment engagés ; au point de se limiter à des meetings de
protestation. Faute de mieux, la proposition de Jouhaux est acceptée.(AN F7
15 972/3 ; Rapport Moreau du 24 octobre 1910). En décembre, Jouhaux sera
mis en cause, lors du CC du 13, pour défaut de soutien à la grève. Il montrera
une lettre du responsable du Comité de grève, Lemoine (emprisonné), lui
demandant de laisser à la grève son caractère corporatif. Ce qui fut confirmé par
le second comité de grève. Communay, pour ce second comité, ne le conteste
pas et Griffuelhes va dans le même sens (AN F7 15 972/3 M/5009). Il reviendra
sur la question, le 10 février, soutenant le cheminot libertaire Bidamant et
mettant en cause le réformiste G.Renaudel, opposé à Bidamant, au point de le
vouloir en prison (ce réformiste ayant voulu faire « avorter la grève »). Jouhaux
impulse une série de meetings devant conduire à la libération des cheminots
(AN F7 15 972/3 Rapport Moreau 5175 du 11 février 1911). Cette opposition
entre « réformiste » et libertaire sera confirmée lors de la CE du Syndicat
43
national des chemins de fer, du 17 mars 1911, Renaudel s’en prenant aux
anarchistes, alors qu’est lue une lettre de Jouhaux en faveur d’une campagne
d’agitation pour la libération des cheminots ; à commencer par un meeting, 8,
rue Danton, le 24 mars. (AN F7 15 972/3 Rapport Moreau du 18 mars 1911).
Lors de ce meeting, alors que le gouvernement Monis - Briand vient de prendre
une mesure de « clémence » pour certains emprisonnés, Péricat assure que c’est
la peur qui a dicté ce geste et Jouhaux préconise, pour la CGT, une organisation
lente, mais méthodique (AN F7 15 972/3 PP du 25 mars). Durant le même mois
d’octobre 1910, la CGT lance une campagne contre la vie chère qui va se
poursuivre en 1911 et, en septembre, de cette année, sera réprimée, avec
intervention de la troupe ; ce qui conduit Jouhaux à rétorquer : « Les véritables
responsables des événements actuels sont ceux qui répondent au peuple
demandant du pain par les sabres des cavaliers et les fusils des pioupious »(VP
du 24 septembre 1911).





























44
Chapitre 3
Secrétaire général incontesté de la CGT, de l’anarchisme à
l’entente avec Jaurès

Le 11e congrès de Toulouse de 1910 : « une loi utile dans son principe,
contraire à nos intérêts dans ses dispositions »

C’est dans le contexte de la grève dans les chemins de fer que se tient le
e11 congrès de la CGT, du 3 au 10 octobre, à Toulouse.
Griffuelhes s’explique sur les raisons de sa mise en cause, comme secrétaire
général de la CGT : « Nous sommes en juillet 1908, au lendemain de
Villeneuve-Saint-Georges. Le premier août, nous sommes arrêtés.
Immédiatement, la campagne commence […] Comment je suis en prison, on me
ravale à ce moment-là, on veut me traîner dans la boue, et lorsqu’on sait que,
dans des débats publics et sur des questions de conceptions, il est difficile aussi
de me prendre, on veut procéder par des moyens détournés et on se dit : puisque
la lutte en face n’est pas possible, on va jeter la suspicion, soulever des
questions toujours délicates comme les questions d’argent, et ainsi nous
créerons une atmosphère telle qu’il sera obligatoire pour Griffuelhes de
déguerpir. Je l’ai fait…j’ai préféré m’en aller, laisser la place à d’autres, dans
l’espérance qu’il leur serait possible de poursuivre la tâche que depuis sept ans
47j’avais poursuivie, et à laquelle je m’étais ardemment attaché » . Une série
d’ordres du jour sont proposés (dont un de Péricat), tous favorables à
Griffuelhes. Ce qui est patent, c’est que Griffuelhes n’entend pas revenir au
secrétariat général et admet la légitimité de qui lui a succédé. Il ne nomme
personne, mais il ne peut songer à Niel, lequel intervient pour relater les
48conditions de sa « démission » et de sa conception du rôle de secrétaire
général, comme « trait d’union », afin de réaliser « l’unité morale » au sein de la
49CGT , tout en précisant : « Il m’est pénible de dire « la grève générale a été
votée » : cela me paraît aussi ridicule que de dire : la Confédération Générale du
50Travail a voté la révolution ! On ne vote pas la grève générale, on la fait » .
Mais il parle au passé : « L’expérience démontrera plus tard lequel de nous
51avait raison » . Yvetot répond avec hauteur à celui qu’il nomme le « pauvre
52Niel » , en affirmant : « Pour la lâcheté morale, je crois m’être assez affirmé en
faveur de Griffuelhes. Pour la lâcheté physique, je n’ai pas besoin de dire à Niel
53si je me suis affirmé, et cela me suffit » . Il est aisé à Jouhaux de dire,

47 Compte-rendu du congrès confédéral de Toulouse, pp. 124 et 132
48 du congrès , p.204
49 d, p.207
50 Compte-rendu du congrès , p. 317
51 d, p.225
52 du congrès confédéral de Toulouse, p.231
53 Compte-rendu d, p.233
45
brièvement, le lendemain, 7 octobre : « j’estime qu’il est temps aussi que l’on
54fasse dans ce Congrès autre chose que des questions de personnalités » . Les
rapports confédéraux sont votés par 1087 pour, 97 contre et 118 abstentions.
Jouhaux sort renforcé. À l’issue du Congrès, il participe à la Conférence des
Bourses et y annonce qu’il fera parvenir « aux commissaires des Bourses une
lettre confidentielle pour les aviser de la nécessité de seconder les cheminots en
grève » (AN F7 15 972/3 M/4768). Ce qui ne peut que conforter sa position
sinon confirmer que celle d’Yvetot tend à devenir symbolique.
Politiquement deux motions s’opposent sur la question des retraites. La motion
Jouhaux (signé également Péricat) affirme que « Le Congrès….considère qu’il y
a lieu, pour les organisations ouvrières, d’accentuer leur opposition à
l’application de la loi au moment où elle entrera en application ; Signale les
projets patronaux prétendant faire servir à leur profit les cotisations ouvrières
contrairement aux intérêts de la classe des producteurs ; le Congrès signale
comme moyen l’opposition à toutes retenues sur les salaires opérées pour le
fonctionnement de la loi, tant qu’il ne sera pas apporté à cette dernière des
modifications devant assurer aux producteurs une retraite normale à un âge
moins reculé ; Le Congrès ajoute qu’il ne saurait se résoudre à accepter le
principe du versement que si la loi reposait sur le système par répartition ;
Compte sur les organisations ouvrières et les militants ouvriers pour exercer
tous leurs efforts à l’effet d’empêcher l’application d’une loi utile dans son
55principe, contraire à nos intérêts dans ses dispositions » . Niel prend une autre
position, qui ne consiste pas à émettre des revendications proprement syndicales
(au prétexte que « si la loi avait été meilleure qu’elle n’est, des travailleurs
l’eussent sans doute trouvée encore trop mauvaise pour l’accepter ») et, par là
même, il approuve le vote de la loi : « la situation créée par la loi des retraites
56est préférable à celle qui résulterait de l’absence de loi » . Jouhaux se limite à
une brève intervention, précédant le débat et le vote sur les deux motions, non
dépourvue d’habileté et demandant, la loi étant déjà votée, et pour motif
d’efficacité «… aux camarades qui auraient reçu un mandat qui pourrait différer
par la forme de mon ordre du jour, de se rallier à cet ordre du jour, parce que
57seul il nous permettra d’orienter notre propagande et d’obtenir des résultats » .
Sur 1325 votants, 1049 votent pour la motion Jouhaux et 251 pour la motion
Niel. Il est remarquable que, lors d’un meeting tenu le 8 juin 1911, sur les
retraites, une opposition se fasse entre Albert Thomas, député socialiste et
conférencier ce jour, favorable à cette loi, même s’il la juge imparfaite, et
Jouhaux, qui blâme les élus socialistes de n’avoir jamais tenu compte de la
position de la CGT, à savoir que seul le « système des répartitions » donne
satisfaction aux travailleurs (AN F7 15 972/3 Rapport P.Police classé Moreau

54 Compte-rendu du congrès confédéral de Toulouse, p.234
55 du Congrès de Toulouse, p.294
56 d, p.295
57 Compte-rendu d, p.294
46
du 9 juin). Dans la Coutume ouvrière, Leroy fait observer que ce congrès de
1910 innove en supprimant la commission de délimitation des Fédérations pour
la création « d’une commission spéciale chargée de solutionner les conflits de
58compétence…Il y a centralisation » .
Jouhaux intervient pour un autre ordre du jour: «Considérant que l’exercice du
droit de grève, ne sera qu’une duperie tant que les soldats accepteront de se
substituer à la main d’œuvre civile et considérant à massacrer les travailleurs,
le Congrès, se tenant sur le terrain purement économique, préconise
l’instruction des jeunes pour que du jour où ils auront revêtu la livrée militaire
ils soient bien convaincus qu’ils n’en restent pas moins les membres de la
famille ouvrière et que dans les conflits entre le capital et le travail, ils ont pour
devoir de ne pas faire usage de leurs armes contre leurs frères les
travailleurs…Le Congrès déclare qu’il faut, au point de vue international, faire
l’instruction des travailleurs, afin qu’en cas de guerre entre puissances les
travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève
59révolutionnaire » . Péricat apporte une « adjonction » pratique : « Le Congrès
engage les syndicats à instituer une « caisse du sou du soldat » ; il décide que
les syndicats devront dresser une liste de leurs membres aux régiments avec
toutes les indications utiles ; le double de cette liste devra être envoyé au
60secrétariat de la Section des Bourses, à la CGT » .
On pourrait imaginer qu’il s’agit là d’une simple différence pratique entre
Jouhaux, mais dès le Comité confédéral suivant l’élection de Jouhaux, le 20
décembre, Péricat, du Bâtiment, attaque Jouhaux, sur la relation aux partis et au
gouvernement. Il est facile à Jouhaux de rétorquer que la fédération de Péricat
avait elle-même envoyé un ordre du jour de félicitations aux députés, pour avoir
voté la loi des dix heures dans le Bâtiment : « … vous vous réjouissez de la
limitation de votre journée à dix heures…nous n’abandonnons pas le principe
des huit heures, loin de là, mais n’ayant pu le faire accepter en bloc, nous
reprenons la lutte pour conquérir en détail…aurions nous déserté la lutte
61révolutionnaire parce que nous changeons de tactique ? » . Jouhaux, dont
l’habileté est manifeste, emporte l’adhésion du Comité confédéral, pour que la
CGT aboutisse, au bout de deux ans de luttes, à la semaine de 49 h pour les uns
et de 54 pour les autres, avec repos le samedi après midi, par contrat collectif.
Tant le Congrès confédéral de Toulouse que le Comité confédéral confirment la
précellence de Jouhaux : Griffuelhes n’aspire plus au secrétariat général, Niel
s’est disqualifié par un « accompagnement » en deçà du « réformisme »
légaliste (pour des lois vraiment sociales) et Yvetot ne présente aucune
contribution significative. Lorsque le Comité Confédéral se réunit, le 20
décembre, Jouhaux est élu avec 38 voix et une abstention. Lefebvre, secrétaire

58 La coutume ouvrière, I, p.376, éditions CNT, 2007
59 Compte-rendu du Congrès de Toulouse, p.313
60 d, p.313
61 Jouhaux, Souvenirs, p.102
47
adjoint, ne se représente pas et c’est Dumas, de l’Habillement, qui est élu. Parmi
les membres de la Commission de la grève générale, on remarque Péricat.

Une justice de classe contre Durand, nouvelle affaire Dreyfus

Le 6 novembre 1910, un meeting de soutien au syndicaliste Durand se
tient au Havre, à la Maison du Peuple. Jouhaux déclare que, de même que la
classe ouvrière s’était dressée pour défendre Dreyfus, elle doit défendre Durand.
(AN F7 15 972/3 Rapport du Commissaire du Havre, du 7 novembre). Le 28
novembre 1910, le Comité Confédéral se réunit, car vient d’être annoncée la
condamnation à mort du syndicaliste Durand. Il est décidé qu’une affiche sera
rédigée pour stigmatiser les juges de Rouen et Briand. Jouhaux demande que
soit sauvé Durand, secrétaire du syndicat des charbonniers du Havre, condamné
à mort, à Rouen, pour une complicité inventée de meurtre : « c’est le militant
syndicaliste que l’on a voulu atteindre » (VP du 4 décembre 1910). Les dockers
s’organisent pour sauver Durand. Des meetings ont lieu dans toute la France. En
fait le Comité Confédéral du 2 janvier 1910 avait déjà exigé, à la demande de
Jouhaux, la libération de Durand et la révision de son procès. La CGT diffuse la
brochure du secrétaire de l’Union des Syndicats du Havre, Gerooms, résumant
l’affaire Durand et dénonçant l’iniquité du verdict de Rouen. Avec l’apparition
de l’appareil Clarck, supprimant bien des travaux dans les ports, une grève
s’étant déclarée, pour faire cesser la grève, un fait divers, la mort de Dongé (par
ailleurs, un « jaune »), tué dans une rixe d’ivrognes, fut utilisée pour en rendre
responsable le syndicaliste Durand. Et cependant, devant la cour d’Assises de
Rouen, tous les témoins à charge se contredirent et un inspecteur de la sûreté
vint affirmer que les propos attribués à Durand étaient sans fondement. Suite à
une campagne de presse contre Durand et la CGT, la grève avait cessé et les
armateurs étaient satisfaits.
Le 15 décembre, Jouhaux fait un bilan positif des cinq meetings organisés en
faveur de Durand. Il demande le tirage d’une deuxième affiche et indique qu’il a
reçu une lettre de soutien de Legien, au nom du Bureau international et de la
CGT allemande (AN F7 15 972/3 M/5011). Le 9 février, Jouhaux participe à un
meeting à Auxerre, où il met en cause le président du Conseil et fait adopter un
ordre du jour qui exige du gouvernement la libération immédiate de Durand.
Une fois libéré, Durand sera conduit dans un asile, à Sainte-Anne, et Marck,
trésorier de la CGT, lui rendant visite le trouvera perdu et sans possibilités de
recouvrer la raison : « voilà où les mouchards ont conduit notre pauvre ami »
(AN F7 15 972/3 ; Rapport du PP du 11 octobre 1911).
Ce qui est patent, par ailleurs, c’est que la tragédie Durand est l’occasion de
rencontres et d’accords entre Jouhaux et le Parti socialiste. Ainsi, le 27 janvier
1911, à Lille, Jouhaux demande la libération de Durand et sa parution devant
une nouvelle Cour d’assises qui l’innocentera. Il est en compagnie des
conseillers municipaux socialistes de la ville (dont Lebas) et adopte un ordre du
48
jour commun. Une conséquence inattendue de l’affaire Durand, c’est une
mésentente entre Legien et Jouhaux, car, si Legien avait bien accepté, le 28
novembre, un soutien à Durand, sous la forme de protestations, il refuse que le
Bureau international organise un meeting international, au prétexte que le
gouvernement allemand le refuserait. Le Comité confédéral du 6 février 1911
essuie ce refus, avec « surprise » (AN F7 15 972/3 M/5162).
En cette fin d’année 1910, l’inconnu Jouhaux semble plus solidement que prévu
le secrétaire général de la CGT. Si bien que lorsque Briand songe à interdire la
CGT et recule, Jouhaux peut dénoncer « l’homme de toutes les traîtrises » et
faire ce bilan de l’obligation du pouvoir « de répondre en montrant le
mouvement ouvrier devenu aujourd’hui une puissance de laquelle en bonne
politique il fallait tenir compte » (VP du 29 janvier 1911).

La CGT « illégale »…et mise en cause par des députés socialistes

Le 6 janvier 1911, Jouhaux participe au meeting, organisé par la revue
anarchiste les Temps Nouveaux, de Jean Grave, au 49 rue de Bretagne, en
solidarité avec les 26 révolutionnaires japonais condamnés, car ils auraient
voulu attenter à la vie du Mikado. Kotoku et ses compagnons, tant socialistes
qu’anarchistes, sont condamnés à mort. Il préconise une manifestation devant
l’ambassade du Japon et vante l’intérêt d’une CGT internationale qui pourrait
sanctionner tout crime gouvernemental par le boycott et le sabotage. Le 23, un
meeting identique a lieu, organisé par l’Union des Syndicats, avec Jouhaux,
Yvetot et Monatte. Il participe à un meeting en faveur des cheminots
emprisonnés, le 24 mars, en faveur de Rousset, le 3 avril, à Roubaix (AN F7
15972, note Jouhaux/PP.7 janvier ; 28 janvier, 25 mars et 4 avril).
Lors d’un meeting des Métallurgistes, à Amiens, le 2 avril, sous la présidence
de Gamard, cheminot révoqué, Jouhaux se réfère au propos d’un député nommé
G.Berry, lequel, en pleine Chambre des députés, a mis en cause la CGT, la
disant « illégale ». Jouhaux rétorque que si le vote de la dissolution de la CGT
avait été acquis, une autre CGT serait née, sous une autre forme, avec les
mêmes idées. Il annonce qu’à partir du 27 avril va paraître un nouveau
périodique, la Bataille Syndicaliste. (AN F7 15 972/3 Rapport du Commissaire
central d’Amiens du 3 avril). Depuis 1908, la CGT est également mise en cause
pour ses affiches qui ne porteraient pas le nom de l’imprimeur et son adresse, ou
pour la dimension du timbre apposé, et l’abus d’application de la loi du 14 mars
1904, exemptant de timbres. La CGT passe outre délibérément, considérant que
ce qui vaut pour les très discutés bureaux de placement vaut pour elle, et sans
« abus » (F/7/13570 M/1.308 du 21 mars 1908). En 1912, la comédie continue,
pour ces « infractions aux lois des 28 avril 1816 article 69 et 29 juillet 1881,
article 5 », pour l’absence « du nom et du domicile de l’imprimeur et non
errevêtues du timbre de dimension », selon les termes d’un courrier du 1 mars
1912, du directeur des Affaires criminelles et des Grâces au Ministre de
49
l’Intérieur (AN F7 13 570 N° 1619 A 8). Le fait que Jouhaux et Yvetot soient
civilement responsables du « défaut de timbre » permet de maintenir constante
la menace. Alors qu’il suffirait que la CGT bénéficie, comme les bureaux de
placement, de la loi de 1904 et soit dispensée de timbres…Lors d’une séance à
la Chambre, le 2 décembre 1911, deux députés socialistes, Compère-Morel et
Ghesquière prétendent faire la leçon à la CGT, insuffisamment implantée selon
eux et qui devrait privilégier la « conciliation ». Ce qui provoque une réponse
cosignée Jouhaux et Griffuelhes dénonçant les deux députés : « c’est qu’à leurs
yeux l’action syndicale n’est qu’un pis-aller, devant se mouvoir dans les limites
mêmes de la légalité….la grève manifeste un accroissement de la conscience de
classe des travailleurs. La condamner, c’est nier la lutte de classe elle-
même…nous estimons que le parlementarisme et la démocratie ne portent pas
en eux toutes les garanties susceptibles d’assurer le plein développement de la
classe ouvrière, c’est dans son sein que le prolétariat doit puiser sa force
d’expansion, c’est de lui seul qu’il doit attendre les transformations qu’il
désire » (Bataille Syndicaliste du 6 décembre 1911).

Risque de poursuites contre Jouhaux, antimilitariste en faveur de Rousset


Le lendemain, Jouhaux est à Roubaix, pour un meeting antimilitariste
contre « Biribi » et pour la libération de Rousset. On chante l’Internationale,
tout en entendant les chansons de Montéhus : « Mossieu le ministre-Pourquoi
j’ôte pas mon chapeau- Aux victimes du Maroc » (PP du Nord, rapport du 4
avril). Suite à ses propos des poursuites seront envisagées contre Jouhaux, tant
pour avoir dénoncé la torture dans les bagnes militaires (la crapaudine), avoir
rappelé que le syndicaliste Aernoult avait été condamné pour fait de grève à dix
mois de prison, avant d’être assassiné aux bataillons d’Afrique par des sous-
officiers et un lieutenant, et défend Rousset, condamné au Conseil de guerre
pour avoir fait connaître les conditions de la mort d’Aernoult ; de surcroît
Jouhaux , et ses propos seront repris par le Journal de Roubaix du 4 avril,
termine son propos : « le citoyen Jouhaux dit encore que le prolétariat devait
répondre aux assassinats en faisant des otages »…Mais le procureur de la
République de Lille assurera qu’il n’y a pas lieu à poursuivre « en présence des
contradictions qui existent » (AN F7 15 972/3 Cabinet du Préfet du Nord,
dossier du 26 mai 1911). Lorsqu’en juin 1912, le corps d’Aernoult sera rapatrié,
près de 300 000 personnes viendront accueillir à Paris cette victime des tortures
de la prétendue discipline militaire.
erLe 1 mai 1911, le Bureau confédéral maintient les manifestations, par
communiqué, contre l’interdiction gouvernementale, car « cette déclaration
d’interdiction de tout cortège ouvrier, c’est la négation absolue de nos libertés ».
La troupe occupe Paris de République aux Invalides. Les différents meetings
réunissent 7000 syndiqués. Au Manège Saint-Paul, Jouhaux intervient : « Nous
50
sommes à la veille d’événements graves. Les exploiteurs français, espagnols,
etc., se disputent le Maroc et se le partageront même au prix de notre sang. À la
guerre nous opposerons la grève-révolutionnaire et si la poudre parle que ce
soit pour notre émancipation. Tendons la main aux exploités de partout et
affirmons notre volonté de transformation sociale sur le monde entier »
(Bataille Syndicaliste du 2 mai 1911).

La Conférence de Budapest et l’opposition Jouhaux-Legien

Le 10 août 1911 se réunit à Budapest, la septième conférence
internationale des centres syndicaux. Jouhaux représente la CGT, avec Yvetot.
Il y a 27 délégués représentants de 27 nations. Parmi les points à l’ordre du jour,
l’abolition du travail de nuit (proposition de la Suède), le travail à domicile
(Hollande), l’unité syndicale dans les divers pays et l’admission des Industrial
Workers of the World (France). Cette proposition est d’autant plus sujette à
discussion, que ces nouveaux syndicats américains taillent des croupières, par
leur activisme, à l’American Federation of Labor, de Gompers. Jouhaux
valorise l’unité syndicale, car l’unité patronale, elle, est réalisée. Son propos est
accepté. En revanche la question de l’organisation des congrès internationaux et
l’antimilitarisme voit une nette opposition entre Jouhaux et Legien (AN F7
15 972/3 Rapport du Consul de France à Budapest du 16 août 1911). Lors d’un
meeting organisé par le Bâtiment, le 3 septembre, Jouhaux reprend la question
antimilitariste, faisant le parallèle entre la situation au Maroc et à Bagdad
(question du chemin de fer), met en évidence qu’il s’agit de l’opposition entre
financiers français et allemands et assure que seule la grève générale peut
empêcher la guerre qui ferait sombrer toutes les libertés acquises (AN F7
15 972/3, Rapport du préfet du Rhône du 4 septembre). Il en sera de même, le
e16 septembre, à la Maison commune du 3 arrondissement, 49, rue de Bretagne,
pour la défense du « Sou du Soldat » ; Jouhaux comptant sur l’aide de
personnalités, tel Anatole France.

La répression antisyndicale pour antimilitarisme et les lois scélérates

Faute de prononcer la dissolution de la CGT, le gouvernement décide
d’appliquer à ses militants les lois scélérates, prises contre les anarchistes, en
1893 et 1894, au prétexte que la grève générale contre la guerre serait
antipatriotique. Certains militants (Viaud, Baritaud, Dumont, Dumoulin,
Sauvage…) sont emprisonnés ; d’autres sont interdits de séjour, au prétexte de
propagande syndicaliste. Jouhaux, lors d’un meeting de protestation, organisé
par l’Union des Syndicats de la Seine, le 10 octobre, prend l’exemple de
Dumoulin (et de Sauvage, arrêté avec lui), arrêté sur la foi d’un Compte-rendu
fallacieux d’un policier : « Dumoulin en proclamant que la grève générale doit
être la réponse à l’ordre de mobilisation, ne fait que rappeler la décision prise au
51
cours de notre Congrès des Bourses du Travail et des Fédérations. De plus tous
les militants tiennent ce langage ; pourquoi donc ne nous arrête-t-on pas tous ? »
(AN F7 15 972/3 Rapport du Préfet de police du 11 octobre). La question se
pose, puisque Jouhaux, publiant, dans la Bataille Syndicaliste du 13 septembre
1911, « Contre la guerre », disait : « Sans nous laisser affoler par les menaces
de guerre, préparons-nous, d’accord avec nos camarades des autres pays, à jeter
la grève générale dans les jambes de ceux qui voudraient nous conduire à une
atroce boucherie ! ».
Une affiche de la CGT est apposée, qui dit : « A bas les lois scélérates/ Douze
ans après l’affaire Dreyfus et les luttes de la Justice conte l’iniquité, de la vérité
contre le mensonge, la classe ouvrière se voit , dans la partie la plus consciente,
après avoir été frappée de la peine d’interdiction de séjour, menacée
d’application des lois scélérates votées dans un moment de panique, par la
réaction conservatrice, ces lois abominables de 1893 et 1894...Au peuple qui
travaille et qui pense ! Pas de lois d’exception ! Tel était, pendant l’affaire
Dreyfus, le cri de ralliement de toutes les consciences. Ce même cri doit
résonner de nouveau pour rallier autour du droit méconnu tous ceux qu’anime
le sentiment d’équité ». Lors d’un meeting, à Tarbes, le 24 octobre, Jouhaux
engage les mouchards à venir à la tribune, dénonce le gouvernement, par lequel
« nous vivons sous l’impérialisme le plus abject » et que le pouvoir politique
laisse des agioteurs spéculer, en toute impunité, sur le blé ou sur le sucre (AN
F7 15 972/3, Rapport du Commissaire de Tarbes, du 25 octobre). À Bordeaux,
le 20 octobre, il affirme : « si les affaires ne s’arrangent pas entre la France et
l’Allemagne, opposez-vous à la guerre par la grève générale et la révolution
sociale » (AN F7 15 972/3 Commissariat de Police de Bordeaux, Rapport du 22
octobre) ; tandis qu’un anarchiste, Lorulot, tente de mettre en cause les liens de
la CGT et du parti socialiste (PP de la Gironde, 26 octobre). La Voix du Peuple
n°575, dans son numéro spécial « Départ de la classe 1911 » reproduit un dessin
de H.P. Gassin, où fraternisent un soldat français et un soldat allemand : « A bas
la guerre ! Nieder mit dem Krieg ! ».

Pour la démocratie en Espagne

Le Comité de défense pour les victimes de la répression espagnole
organise un meeting le 15 novembre 1911. Fabia Ribas évoque la grève
révolutionnaire et tragique de Valence et l’affaire dite de Couyéras, où la foule
tua le juge et son secrétaire. Ce qui ne justifie pas la violence de la répression, et
l’usage de la torture dans les prisons de Valence, pour faire avouer des crimes
imaginaires. Il dénonce la tyrannie « sanguinaire » du gouvernement Canalejas
et demande que l’on se souvienne qu’Alphonse XIII le soutient et qu’il faudra
manifester pour lui interdire d’être reçu à Paris. Francis de Pressensé intervient
pour la Ligue des Droits de l’Homme, rappelant que le dessinateur Sacrista est
toujours emprisonné, en dépit de l’intervention de la LDH. Le député socialiste
52
Lauche fait le parallèle entre la répression en Espagne et les lois scélérates, tout
comme le député Colly. Jouhaux met en cause une élite intellectuelle, absente
au meeting, prompte à parler d’égalité et de liberté, mais qui ne s’engage pas
contre les boucheries espagnoles, étant soutien du gouvernement. Il faut que le
gouvernement espagnol voie monter la menace de la réprobation de la classe
ouvrière. Un ordre du jour est adopté : « Considérant que le Gouvernement
espagnol viole toutes les lois de justice et d’équité, les assistants protestent
contre les crimes déjà commis, s’engagent à aider le Comité de Défense contre
la répression espagnole, vouent au mépris des peuples le roi Alphonse et
décident de l’empêcher de venir à Paris ».( AN F7 15 972/3 Rapport du Préfet
de police du 16 novembre 1911). L’alliance, sur ce point, entre la CGT et le
Parti socialiste est indéniable. Le 23 février 1912, Jouhaux participe à une
réunion « Contre l’agression italienne en Tripolitaine », où il affirme que toute
guerre est un recul pour le syndicalisme (AN F7 15972/3, PP du 24 février
1912).

Mise en cause de l’existence de la CGT : « Pas de loi d’exception »

Le 14 décembre, Jouhaux, à Dijon, met en cause un gouvernement
« désarmé contre les spéculateurs » (blé, viande, sucre), mais pas contre les
syndicalistes. Il condamne toutes les guerres et indique que 60 délégués de la
CGT viennent de se rendre à Berlin, pour signifier, lors d’une réunion publique,
qu’en cas de guerre, la CGT ferait la grève pour la rendre impossible. Un ordre
du jour est adopté, flétrissant les lois scélérates (AN F7 15 972/3 Commissariat
de Dijon, rapport du 14 décembre). La CGT diffuse, en décembre, un tract
« Contre la répression gouvernementale » : « Depuis l’avènement de
Clemenceau au pouvoir, un vent de réaction n’a cessé de souffler sur les
organisations ouvrières…C’est Julian et Ricordeau poursuivis et condamnés
pour fait de grève à cinq ans d’interdiction de séjour…Au début de l’année
1910, le nombre des condamnations à la prison prononcées contre les militants
ouvriers forme un total de 180 années. Le gouvernement, dans sa basse
vengeance frappant tous ceux qui pouvaient être suspects de Syndicalisme,
n’épargnait pas non plus les fonctionnaires : 16 déplacements et un millier de
révocations furent prononcés. C’est l’affaire Durand…pour complicité morale,
notre malheureux camarade fut condamné à mort…Ce sont Delzant,
Broutchoux, Sauvage, Roulier et des centaines d’autres dont les noms sont
inconnus, arrêtés lors des récentes manifestations contre la « Vie chère ». Ce
sont : Commeigne, poursuivi sans preuve pour un sabotage qu’il n’a pas
commis ; Gourmelon, ouvrier traduit devant un conseil de guerre maritime ;
Vignaud, gérant de la Voix du Peuple. Grandjouan, dessinateur, condamnés
l’un à trois ans, l’autre à dix –huit mois de prison. Ce sont Viaud, Dumont,
Baritaud, secrétaire et trésorier du Syndicat de la Maçonnerie parisienne, jetés
en prison la veille de la déclaration de la Grève générale du Bâtiment…C’est
53
Dumoulin, trésorier de la CGT, arrêté lors des événements de Charleville, pour,
au cours d’une réunion, avoir déclaré, suivant les décisions de nos Congrès :
« A la guerre, les travailleurs doivent répondre par la Grève générale ». Tous,
Viaud, Dumont, Baritaud, Dumoulin, sont poursuivis en vertu des lois
scélérates…Pas de lois d’exception. Tel était, pendant l’affaire Dreyfus, le cri
de ralliement de toutes les consciences…Tous debout au cri de : À bas les lois
scélérates ! ». Jouhaux participe, le 6 décembre 1911, à une réunion à la Maison
du Peuple, à Bruxelles et une publication en brochure en découle, avec un texte
de Johann Sassenbach sur Le syndicalisme allemand et le sien propre sur Le
syndicalisme français. Il est significatif que Jouhaux se présente comme un
« révolutionnaire » qui s’en prend à « nos camarades réformistes, désirant
62surtout faire rentrer le mouvement syndical dans le giron de l’État ».
L’évolution de Jouhaux se fera en 1912, vers Jaurès, sans vouloir pour autant
que la CGT entre dans le giron de l’État. Lorsqu’il fera le même historique, en
1931, Jouhaux écrira que cette opposition entre réformistes et révolutionnaires
« partisans de l’action politique contre syndicalistes purs…tout cela nous paraît
63loin aujourd’hui ». Il préfère, définitivement, privilégier la Charte d’Amiens.

Une victoire contre les lois scélérates
Le meeting qui se tient le jeudi 4 janvier 1912 comporte une même
affluence pour protester contre l’agression dont a été victime un garçon de
recette, rue Ordener. Faure, secrétaire des Employés de Banque et de Bourse,
déclare : « il nous faut réclamer de meilleurs salaires, la suppression de la livrée
qui nous désigne plus facilement à la recherche d’un mauvais coup ». Quant à
Jouhaux il est « vigoureusement applaudi » en déclarant : « On nous considère
comme des bandits, comme un repaire de malfaiteurs; eh bien ! si vos maîtres,
les bandits de la haute pègre, ce sont les honnêtes gens, qu’on nous compare à
eux » (Bataille Syndicaliste du 7 janvier 1912). Le 21 janvier, il y a 7000
personnes, au Palais d’Eté, 272, rue des Pyrénées, à l’appel de la CGT, afin
d’acclamer, à leur arrivée à la tribune, Viau, Baritaud et Dumont, libérés.
Jouhaux rappelle les nombreux meetings pour parvenir à cette libération,
combien les libertés ouvrières ne sont que le fruit de longues luttes et que le
syndicalisme ne lutte pas seulement pour la transformation de la société (AN F7
15972/3, PP du 22 janvier). Lors du meeting du 3 février 1912, organisé par les
briquetiers contre le marchandage, Jouhaux déclare que seuls le sabotage et
l’action directe peuvent en finir avec le tâcheronnat, « bête noire des ouvriers
conscients ». Les ordres du jour votés demandent la suppression du
marchandage et du tâcheronnat, ainsi que des lois scélérates (AN F7 15972/3,
PP du 4 février).

62 L.Jouhaux et J.Sassenbach, Les tendances syndicales, p.17, Presses de L.Urdal et C°, Bruxelles-
Ouest, 1911
63 Jouhaux, Le mouvement syndical en France, p.31, éditions de la FSM, Berlin.
54
« Le devoir du citoyen est de résister à l’oppression »

erLa Bataille Syndicaliste du 1 mai 1912 titre : « Pour conquérir la
Semaine Anglaise et le Journée de 8 heures, Chômons et Revendiquons ! »
(avec une lithographie de Luce : « En avant !...pour la diminution des heures de
travail … en attendant la suppression du salariat »). Jouhaux écrit que c’est la
diminution du temps de travail qui importe que « le Premier Mai 1912 marque
le début de cet effort ». Le meeting de l’Union des syndicats, au Manège Saint -
Paul, réunit 5000 personnes, dont nombre de Russes et d’Italiens. Borghi, de la
Bourse du Travail de Bologne, condamne la guerre italo-turque. Jouhaux fait
l’éloge de l’action internationale, en référence à la répression récente, dans la
Ruhr, où des mineurs ont été tués par des policiers, évoque les martyrs de Léna,
comme les mouvements d’insurrection en Espagne. Il y a quatorze meetings
organisés par l’Union et une manifestation, sur les boulevards, en dépit de
l’interdiction.
Lors d’un meeting à Marseille, le 23 juin, Jouhaux condamne la loi sur les
retraites ouvrières, tout en défendant le principe par répartition et combat la loi
Millerand, grave atteinte à la liberté des citoyens et au syndicalisme; Millerand
qu’il compare à Boulanger coiffé du chapeau de Gallifet. Il est vrai que la loi
Millerand prétend à l’incorporation des jeunes gens dans les bataillons d’exclus,
pour fait de grève ou syndicalisme. Contre ce projet, Jouhaux rappelle, l’article
de la Déclaration des Droits de l’Homme : « le devoir du citoyen est de résister
à l’oppression » (AN F7 15 972/3 ; Commissariat de Marseille, note 9091 du 23
juin).

La grève des Inscrits Maritimes et les « camarades noyés sur le
Bourgogne »

Le 30 juin, le Comité Confédéral, et Rivelli, avaient cru en l’arbitrage
du gouvernement, entre les Compagnies maritimes et la CGT ; Jouhaux
approuvant cette analyse et décidant que la CGT devait rester neutre, pour
erl’instant (AN F7 15 972/3 M/6801 du 1 juillet). Mais le CC du 5 juillet avait
opté pour une aide de la CGT, tant il apparaît que le gouvernement est favorable
aux armateurs. Aussi c’est une grève générale, avec inscrits et dockers, qui est
décidée pour le 10 juillet, élargissant le mouvement. Le 27 juillet, Jouhaux va
soutenir la grève des inscrits maritimes, laquelle dure depuis 60 jours, de
Dunkerque à Marseille. Rivelli, lors de ce meeting, salle Wagram, rappelle, en
tant que secrétaire de la Fédération des Inscrits maritimes, que ces derniers
travaillent 16 heures par jour et parfois 24 h, pour des salaires dérisoires. Il
décrit également la vie de misère des pêcheurs de Terre Neuve, dans des
pêcheries qui sont comme des bagnes. C’est après le refus de négocier des
armateurs et le silence du gouvernement contacté, que la grève a commencé ;
les armateurs ayant décidé d’augmenter le fret de 10%. Rivelli met en cause le
55
Temps du 26 juillet qui écrit contre la grève (tentant, par allégations, de diviser
le mouvement) : « Le Temps semble demander qu’on rende des comptes aux
armateurs quand nous refusons de faire marcher les bateaux, mais est-ce que les
armateurs ont rendu des comptes aux familles de nos malheureux camarades
noyés sur le Bourgogne, le Général Chanzy et autres navires ».(le 15 février
1912, Général Chanzy avait coulé, faisant 155 morts). Il remercie pour leur aide
les autres syndicats : « C’est là une excellente preuve de la solidarité qui unit la
classe ouvrière tout entière ». Jouhaux signale les illégalités commises par les
armateurs qui ont retenu jusqu’à trois mois de salaire à leurs équipages et
dénonce le gouvernement, hostile aux grévistes. Il préconise la grève générale et
assure que c’est faute d’y parvenir que n’ont pas réussi les grèves des postiers et
des cheminots (AN F7 15972/3, PP du 28 juillet). Face à la répression, Jouhaux
proteste : « Puisque toujours plus on fait intervenir l’armée dans les conflits
ouvriers notre rôle est de transformer chaque unité qui la compose en homme
conscient….le jour où les soldats refuseront de trahir la cause du peuple qui est
la leur, les exploiteurs réduits à leur propre force seront incapables de résister
aux légitimes exigences de leurs salariés » (VP du 12 juillet 1912).

La brochure de Luquet et l’accord public Jaurès- Jouhaux

En 1912, Alexandre Luquet publie une brochure, « La Question du
placement pour les salariés ». Il propose la suppression des bureaux de
placement, officines privées, lesquelles, contre argent, proposent le plus souvent
un service factice en matière de recherche d’emploi…Après ce constat, Luquet
erpropose un projet de loi dans l’article 1 stipule : « Le placement des ouvriers,
employés et domestiques est rigoureusement interdit ». L’article 2 supprime les
Bureaux de Placement. L’article 5 met en place le « Service de Placement »,
gratuit et dont la gestion est paritaire ouvriers-patrons…L’article 19 met en
place un Office Central de Statistique et de Placement « auprès du ministère du
Travail »…Il s’agit là d’un projet de la CGT. Mais, tout aussi remarquable, la
brochure est enrichie de « Préfaces »…Ce pluriel signifie qu’on lit une préface
de Jaurès, suivie de celle de Jouhaux…L’engagement de Jaurès est clair : « sans
l’impulsion, sans le contrôle des organisations ouvrières, la loi, même
transformée et améliorée restera inefficace et sera hypocritement bafouée….le
salut sera donc dans une réforme hardie de la loi, sous la revendication et sous
64le contrôle des travailleurs » . Jaurès va plus loin dans la reconnaissance de la
CGT, pour l’application des lois sociales et commentant le projet de Luquet :
« le système qu’il propose et qui consiste à faire du Placement une vaste
institution ouvrière, un monopole légal du prolétariat tout entier, procédant à
l’élection des Bureaux de Placement comme il procède à l’élection de ses

64 Luquet, La question du placement pour les salariés, page III, Imprimerie Ouvrière du Centre,
Bourges, 1912. Lorsque Luquet publiera, en 1919, une brochure sur la loi des « huit heures »,
promulguée le 23 avril 1919, elle sera préfacée par Léon Blum.
56
prud’hommes, c'est-à-dire en fait sous la direction morale des Syndicats, mais
65avec la force et l’autorité de toute la masse, est extrêmement intéressant » .
L’accord est si complet entre Jaurès et Jouhaux, pour une question aussi
fondamentale qu’un Office de l’emploi « comme monopole légal du
prolétariat », qui implique une reconnaissance légale constante de la place de
l’organisation syndicale, que Jouhaux se limite à un commentaire sur le
contexte politique du moment : « La question du Placement est plus que jamais
d’actualité….n’avons-nous pas vu, ces temps derniers, certaines gens peu
scrupuleux essayer d’exploiter cyniquement cette question du Placement pour
faire renaître chez les travailleurs les sentiments chauvins aujourd’hui
66heureusement disparus » . L’évolution de Jouhaux vers le socialisme et sous
l’influence de Jaurès devient un fait public, certes, mais également l’évolution
de Jaurès vers la reconnaissance plénière de l’organisation syndicale comme
institution de classe de défense des travailleurs. Jaurès écrit dans l’Humanité du
10 avril 1912 que socialisme et syndicalisme « ont le même but, qui est la
socialisation générale de la propriété capitaliste et sa mise en œuvre par une
association totale des producteurs qui harmonisera les groupements particuliers
largement autonomes ». Il y revient, le 25 août, opposant « l’idéal supérieur »
du syndicalisme au corporatisme « le plus bourgeois ». La relation avec Jaurès
est confirmée par courrier du 5 janvier 1912, au « Citoyen Jaurès », par lequel
Jouhaux lui demande de participer à une Encyclopédie du mouvement
syndicaliste : « voici ce dont il s’agirait. La lettre A comprenant le mot
antiparlementarisme, nous voudrions que vous nous donniez sur cette action
67l’opinion que vous en avez et la valeur que vous pouvez y attacher ».
La Bataille Syndicaliste du 20 août 1912 publie un texte cosigné Jouhaux et
Griffuelhes (avec d’autres militants) : « Rappelons que la CGT pour agir n’a
attendu ni les attentions du Parti, ni les leçons d’une secte. Alors que le Parti se
débattait au milieu d’un gâchis inoubliable, la CGT soutenait ses premières
luttes et rencontrait parfois devant elle combinés les coups de force capitalistes
et les intrigues de prétendus socialistes. Au milieu du combat et par lui,
l’organisation confédérale grandissait, se fortifiait ». Ce texte (que d’aucuns
nommèrent avec emphase « encyclique syndicaliste ») met en cause depuis
Millerand à Compère-Morel et Ghesquière les donneurs de leçon de
temporisation, dont l’action en faveur des travailleurs laisse tant à désirer…Il
est aussi une mise au point, entre anarchisme et socialisme, d’un équilibre dont
Jouhaux est le premier signataire ; ce qui ne peut qu’assurer opportunément sa
position à la tête de la CGT quelques semaines avant le congrès confédéral. Ce
qui est confirmé (BS du 22 août) par une déclaration de Jouhaux avec les
dirigeants majeurs de la CGT rappelant la Charte d’Amiens : « nous
considérons que la CGT doit agir et se développer par ses propres moyens, que

65 La question du placement pour les salariés, page IV
66 du , page V
67 Lettre de Jouhaux au « Citoyen Jaurès », fonds Jouhaux, CDV, carton 1
57
dans son action elle doit avoir pour unique objectif l’intérêt seul de la classe
ouvrière dont elle le groupement naturel »…Si Jaurès répond que la CGT et le
Parti socialiste sont « unis par la communauté de but » (Humanité du 25 août),
ce débat permet à Jouhaux à la fois de s’affirmer libertaire en se référant à la
Charte d’Amiens, tandis que son évolution va vers le socialisme (ainsi de sa
collaboration avec Jaurès pour le livre de Luquet), à la condition de
l’indépendance organique du syndicat. Ce que Jouhaux va confirmer en se
démarquant des tenants de l’action directe : « Jaurès sait bien que le sabotage ne
rencontre auprès de la CGT aucune approbation officielle, aucun
encouragement officieux » (BS du 9 janvier 1913).

1912, Le Havre : « Hier, nous étions des doctrinaires », ou le réformisme
par l’action directe

Lors du congrès confédéral du Havre, du 16 au 23 septembre, Yvetot ne
critique nullement Jouhaux. Les critiques viennent plutôt de Renard, Péricat ou
Dudilieux, sans mettre en cause l’évolution de Jouhaux (mais plutôt la marche
du Bureau confédéral). Quant à la question particulière de la relation parti-
syndicat, si elle est longuement abordée, ce n’est pas pour critiquer Jouhaux,
mais Renard voudrait une orientation strictement professionnelle de la CGT. À
ce titre Renard est critiqué par Broutchoux, par Merrheim. Après que Renard ait
répondu, il est à nouveau mis en cause par Griffuelhes et il n’est que trop aisé à
Jouhaux d’intervenir après lui pour une position d’apaisement : « camarades, il
faut apporter à ce débat, qui était nécessaire, des conclusions dont l’idée
68confédérale sortira grandie et plus puissante que jamais » . Il propose un ordre
du jour, qui reprend la « Charte d’Amiens » (qui n’a pas encore cette
69appellation) de 1906 et parce que « la résolution d’Amiens y est fortifiée » . Le
résultat est 1028 pour (sur 1075 votants réguliers) et 34 contre. Jouhaux réussit
à faire voter un texte d’inspiration anarchiste avéré, tandis que sa pratique est
plus réformiste. Intervenant sur la loi des retraites, il sait apprécier les
modifications apportées à la loi initiale, tout en maintenant ferme le principe :
« le système de la capitalisation continue à être à la base même de la loi, et par
conséquent, les reproches fondamentaux, les reproches de principe que nous
70formulions contre la loi des retraites ouvrières subsistent toujours » .
Néanmoins Jouhaux n’échappe pas à la critique et Gibaud met en cause son
évolution. Il répond : « Hier nous étions des doctrinaires ! Aujourd’hui nous
sommes des gens qui savons nous adapter aux conditions de la vie et tenir
compte des contingences et des milieux…nous voulons les modifications plus
profondes à la loi, et pour cela nous devons conserver par-devers nous l’arme

68 Compte-rendu du congrès confédéral du Havre de 1912, p.154
69 dvre de 1912, p.157
70 du congrès vre de 1912, p.161
58
71qui est la plus susceptible de nous les faire obtenir : l’action directe » . En trois
ans Jouhaux entend maintenir la méthode (l’action directe, la grève générale),
mais pour obtenir des lois sociales (en l’occurrence la retraite, mais pas par
capitalisation, par répartition) et non pour parvenir au changement global de
société revendiqué par les libertaires, par lui-même à l’origine. C’est sur ce
point d’équilibre et la volonté de maintenir l’unité de la CGT que Jouhaux va
demeurer secrétaire général de la CGT durant 38 ans…Nul ne lui dispute plus
ce statut à un militant de 33 ans. Au point que la revue Les Hommes du Jour du
21 septembre 1912 (n°244) orne sa une d’un portrait de Jouhaux dessiné par
G.Raieter, tout en annonçant le congrès du Havre. Le texte de Harmel (qui se dit
« ami » de Jouhaux) précise : « Il serait injuste de ne pas rapprocher l’œuvre
accomplie par la CGT des difficultés qu’elle a rencontrées dans son action. On
ne peut non plus oublier qu’il s’est trouvé un homme pour assumer la
responsabilité de cette œuvre. C’est Jouhaux…C’est lui qui a eu la plus grande
part, à supporter tout le poids de l’activité confédérale. C’est sur lui que
retombera à peu près tout le poids du Congrès confédéral ». Jouhaux se sent
renforcé dans sa nouvelle orientation, car le gouvernement a reculé sur le
dossier des retraites, qui sont désormais à 60 ans, avec une augmentation de la
part de l’État (de 60 à 100 francs)…Il y voit « le résultat de notre action
72négative à l’égard de la loi ». C’est à l’aune d’un tel pragmatisme que doit se
comprendre son évolution. Il prend position sur la guerre, juste avant la
manifestation du Pré-Saint-Gervais du 17 novembre 1912 : « le peuple ouvrier
français ne veut pas la guerre…à la première menace de guerre émanant de nos
gouvernants, la réponse du peuple ouvrier sera une déclaration de guerre….s’il
faut faire le sacrifice de nos vies, ce sera contre nos seuls ennemis, nos
exploiteurs et contre les gouvernants à leur service » (BS du 11 novembre
1912). Ce qui demeure la position dominante à la CGT : guerre à la guerre.

1912 : « L’attitude du prolétariat en cas de guerre »

Lors du Congrès extraordinaire tenu les 24 et 25 novembre 1912,
Merrheim fait voter à l’unanimité (moins deux voix) la motion : « Le
Congrès…rappelle que la CGT s’affirme comme le représentant naturel du
prolétariat ; qu’en répondant à l’appel guerrier du capitalisme et en courant
sus aux prolétaires victimes inconscientes du capitalisme voisin, la classe
ouvrière se prêterait à la plus criminelle besogne. Il déclare qu’il ne reconnaît
pas à l’État bourgeois le droit de disposer de la classe ouvrière ; Que celle-ci
en s’acheminant vers sa libération, est résolue à ne rien sacrifier à une guerre,
mais qu’au contraire elle est décidée à profiter de toute crise sociale pour
recourir à une action révolutionnaire. D’où il découle que, si, par folie ou par

71 Compte-rendu du congrès confédéral du Havre de 1912, p.180
72 dvre
59
calcul, le pays au sein duquel nous sommes placés se lançait dans une aventure
guerrière, au mépris de notre opposition et de nos avertissements, le DEVOIR
DE TOUT TRAVAILLEUR EST DE NE PAS RÉPONDRE A L’ORDRE
D’APPEL, et de rejoindre son organisation de classe pour y mener la lutte
contre ses seuls adversaires, les capitalistes... ». Jouhaux fait savoir que seule la
CGT anglaise est proche de la CGT et envisageant une démonstration
internationale, avec Appleton, à Londres. Mais c’est suite à une manipulation
socialiste (Appleton reçoit pour réponse, une désignation non de syndicalistes,
mais de députés français…) se tient le présent Congrès extraordinaire.
Griffuelhes tient Luquet pour responsable de cette manœuvre…
Lors d’une conférence donnée à Bruxelles, en la Maison du Peuple, le 7
décembre 1912, Jouhaux reconnaît qu’il y a deux tendances à la CGT,
réformiste et révolutionnaire, mais c’est pour préciser que les révolutionnaires
ne combattent pas l’action parlementaire, qu’ils ne sont pas antiparlementaires,
mais « a-parlementaires », au sens où il sépare l’action politique de l’action
syndicale (Humanité, 8 décembre 1912). Une telle approche, dès lors qu’elle ne
combat pas l’action parlementaire, se différencie des libertaires qui la rejettent,
et est compatible avec ce que l’on peut nommer un « réformisme
révolutionnaire » ou plutôt un « réformisme de classe ». Le mot d’ordre de
73grève générale, pour le 16 décembre 1912, n’est qu’un demi-succès , sinon un
avertissement pour ceux qui y voient, depuis des années, la panacée.

1913, menace de dissolution de la CGT, arrestations de militants, dont
Jouhaux et revendications pour les femmes

Un meeting de la Jeunesse syndicaliste du bâtiment a lieu le 17 janvier
1913, avec Jouhaux, au 10 rue des jardins Saint -Paul : « lorsqu’une poignée de
salariés conscients prirent l’initiative de se grouper, de former un bloc à opposer
au bloc capitaliste, une évolution intense se produisit et amena des groupements
de plus en plus nombreux appelés aujourd’hui syndicats. Mais la tâche n’était
pas terminée, loin de là. Le syndicat était une belle chose, mais ce n’était pas
tout, il fallait s’éduquer…et pour cela vous les jeunes, vous devez vous
éduquer ».(APP Ba 1605, note du 18 janvier 1913). Le juge Drioux prononce
des saisies contre la CGT. En octobre 1912, il avait poursuivi la Bataille
Syndicaliste pour un article mettant en cause la venue du roi d’Espagne à Paris
et, se souvenant de Ferrer, feignant d’y voir un encouragement à l’assassinat du
monarque (Rappel du 30 octobre) ; ce qui avait conduit à la condamnation de
Sené et Morel à cinq ans de prison (Gazette des Tribunaux du 20 janvier 1913).
Aussi dans le Petit Parisien du 30 mai 1913, Jouhaux et Dumoulin le mettent en
cause : « nous tenons à protester contre le caractère arbitraire des saisies qui ont

73 Néanmoins Jouhaux entend y voir un succès, puisqu’il chiffre à 100 000 le nombre des
grévistes (BS du 17 décembre 1912).
60
été faites à la confédération, en l’absence des fonctionnaires responsables et
sans qu’aucune inculpation ait été précisée ni même formulée». Quant à la BS,
Jouhaux participera à un meeting pour la soutenir, le 21 octobre 1913 (APP Ba
1601, 82, Rapport du 22 octobre). La campagne de mise en cause de l’existence
même de la CGT, pour son antimilitarisme et son opposition à la guerre, va
jusqu’à l’arrestation de Jouhaux : « la détention de Jouhaux n’a pas arrêté le
grand mouvement d’agitation auquel la CGT s’emploie de toutes ses forces ».
Le soutien à Jouhaux est d’autant plus net, « surtout si on le maintient en droit
commun » (APP Ba 1605 ; rapport du 20 mars 1913). Ainsi dit le Manifeste du
er1 avril 1913 de la CGT : « assez de boue ! Place au peuple ! » : « en prison les
militants ouvriers ! En liberté les financiers escrocs, les ministres
concussionnaires et détrousseurs d’archives, les parlementaires
« affairistes »…La justice n’existe plus. Les juges agissent selon les ordres
reçus. Classe ouvrière ! Toute cette corruption te montre un régime qui finit.
Cette marée de boue qui monte sans cesse est précurseur d’une fin
sociale …L’antimilitarisme ouvrier, le Sou du Soldat syndical doivent
poursuivre leur œuvre de solidarité et d’éducation…Que le premier mai
erprochain soit ton premier geste ». Pour le 1 mai 1913, l’Union des syndicats
de la Seine diffuse un tract « contre les 3 ans/ Aux femmes », qui demande de
« protester par tous les moyens contre cette loi de trois ans » et proclame :
« nous avons horreur de ces tueries imbéciles, qui sacrifient les plus jeunes, les
plus vaillants, les plus forts des nôtres. Nous haïssons la guerre…À bas la
guerre ! À bas le Service de trois ans ». Ce qui est signé par dix femmes
syndicalistes. Avec cette loi, l’antimilitarisme est plus que jamais légitimé. Des
meetings ont lieu salle Ferrer et salle des Grèves. Delpech, secrétaire de l’US,
prend la parole devant 10 000 syndiqués. Jouhaux revient régulièrement sur la
revendication de la diminution du temps de travail et sur la semaine anglaise, en
priorité pour les femmes, décrivant le double travail à l’usine et au foyer : « la
semaine anglaise devrait être surtout réclamée par la femme » (VP du 9 février
1913) et il précise : « ce sont les femmes qui dans ces milieux de misère
donnent la plus douloureuse impression…comment s’étonner que les femmes
du peuple dépérissent, que les enfants du peuple s’étiolent ? Attachons-nous
enfin à conquérir de haute lutte le repos du samedi après-midi » (BS du 16
février 1913). Il avait annoncé qu’il s’agissait là d’une « œuvre de longue
haleine » (BS du 12 avril 1912).
En juillet, plusieurs militants sont arrêtés, dont Marck et Yvetot, de sorte que,
quant à l’arrestation des syndicalistes, « Jaurès doit porter, vendredi prochain
leurs doléances à la Tribune » (APP Ba 1605, note du 2 juillet 1913). Une note
du 29 juillet (APP Ba 1605) affirme, face à l’accusation, portée contre la CGT,
de fomenter une grève générale pour le départ de la classe, en septembre 1913:
« les anarchistes de la Confédération font une guerre acharnée aux modérés
auxquels Jouhaux s’est rallié ».

61
Contre la loi des trois ans et pour le Sou du Soldat, en accord avec le Parti
socialiste

Lors du meeting du 16 mars 1913, au Pré- St - Gervais Jouhaux fait
reprendre à trois reprises, par l’assemblée, le slogan : « A bas les trois ans ! ».
Le vote de cette loi qui fait passer le service de deux à trois ans est perçu
comme un militarisme oppresseur de la jeunesse travailleuse, déjà lésée par les
erdeux ans. Lors d’un meeting organisé par la CGT et le Parti socialiste, le 1
juin, à Bordeaux, Jouhaux précise que la CGT n’est pas à l’origine des
manifestations dans les casernes contre les trois ans, lesquelles sont spontanées
er(AN F7 15 792/3 Commissariat de Bordeaux, Rapport du 1 juin). Un autre
meeting, le 5 juin, à Reims, proteste contre la loi des trois ans et le maintien
sous les drapeaux, avec Jouhaux et le Comité de défense socialiste. Jouhaux
déclare : « Nous approuvons le geste de nos soldats qui ont clamé leur dégoût
sur les projets militaires » et dénonce « Drioux, magistrat à tout faire » qui a
saisi de nombreux papiers (Commissariat de Reims, note du 5 juin 1913). Il en
est de même, le 7 juin, à Limoges, avec le député maire, Betoule. S’il est une
campagne qui rapproche Jouhaux du Parti socialiste, c’est bien celle contre les
trois ans…Le 14 juin, à Amiens, Jouhaux, toujours contre les trois ans, est aux
côtés de Rousset, qu’une vaste campagne a réussi à faire libérer, avec son
courageux témoignage dénonçant l’assassinat d’Aernoult. Le rapprochement
avec le Parti socialiste est explicité par Jouhaux : « Jaurès a découvert que pour
les militants le syndicalisme ne suffisait pas à tout…Non le syndicalisme ne peut
songer à répondre à tous les problèmes qui s’imposent à l’attention humaine.
Le Parti socialiste non plus, mais ce qu’il faut retenir….c’est le souci pour le
prolétariat de dresser en face du capitalisme une organisation faite du cœur de
la peine, de l’action, de la vie des ouvriers » (VP du 4 octobre 1913).
De fait, en juillet 1913, et consécutivement « au coup d’État décidé par le
gouvernement et sanctionné par la Chambre » (Jouhaux, BS du 20 juillet 1913),
des soldats qui devaient être libérés en septembre, après leurs deux ans, sont
contraints de demeurer en caserne, un an de plus. Ce qui provoque une première
révolte, à Toul, contre cette loi des « trois ans », révolte en laquelle le Temps du
17 juillet veut voir la main de la CGT, affirmant, sans nulle preuve, que « Les
grands maîtres de la CGT se sont réunis entre eux…au point de savoir s’il
convient de décréter la révolution au moment du renvoi de la classe ». Ce à quoi
Jouhaux répond : « On ne pense pas autrement sous l’uniforme que sous la cotte
de travail. Par tous, la loi de trois ans est jugée inutile et criminelle. Par tous,
elle sera combattue jusqu’à ce que la raison ait enfin triomphé de la folie
emilitariste…Nous déclarons bien haut, la protestation des soldats du 153 et du
e 146 a été toute spontanée et uniquement provoquée par la décision arbitraire du
gouvernement. Nous trouvons infiniment justifiée la colère de soldats à qui on
vole un an de leur vie…La loi de trois ans ne doit pas vivre !». La Revue des
Deux Mondes avait publié un article à prétention historique contre la CGT,
62
Jouhaux lui répondant, de même, tout en mettant en cause « les plumitifs du
journalisme d’affaires » : « Oui la CGT a fait de la propagande antimilitariste,
elle en fera encore » (Voix du Peuple du 12 juillet 1913). Le Comité Confédéral
publie un communiqué, « la CGT reste debout » (BS du 6 juillet 1913). La loi
passe et Jouhaux en dénonce, le 26 juillet, à Castres, l’inutilité, car elle ne peut
rien contre le « péril allemand » qu’elle invoque; ne trouvant sa pleine
application qu’en 1916… (AN F7 15 792/3, Commissariat de Castres, Rapport
du 27 juillet). Ce qui se déroule durant la conférence de la CGT du 13 au 15
juillet, à Paris, au cours de laquelle Jouhaux se dit en faveur des « minorités
agissantes », tandis que Merrheim assure que « l’action de la CGT est telle que
l’action sociale submerge l’action corporative » (BS du 15 juillet 1913). Dans ce
contexte Jouhaux s’oppose à la motion de Péricat (Bâtiment), qui demande la
grève générale pour septembre 1913 contre la loi des trois ans », pour faire
adopter une motion imprécise pour « continuer l’agitation ». C’est un échec
certain pour les tenants de la grève générale et un changement significatif, à la
tête de la CGT, avec Jouhaux.
En ce contexte, le Sou du Soldat joue un rôle particulier. Mis en place lors du
Congrès de 1900 de la CGT, il se trouve, en 1913 que « Vouloir y trouver,
comme la sottise de peu scrupuleux journalistes a crû pouvoir le faire, les bases
d’un organisme prêchant la désertion et la facilitant, c’est montrer vraiment bien
de l’ignorance ou de la mauvaise foi ». Tel est pourtant le cas, conduisant à la
mise en cause du Sou du Soldat, et à des poursuites judiciaires. Alors qu’il
s’agit « d’une œuvre de solidarité et d’éducation syndicales ; même s’il est vrai
que : « L’intervention répétée de l’armée dans les grèves, les massacres
d’ouvriers par les lebels pouvaient-elles aboutir à autre chose qu’à aiguiller
l’attention ouvrière sur le rôle de gendarmerie joué par l’armée et sur les
moyens de remédier à ce péril » (Jouhaux, VP du 28 octobre 1913). Le Comité
de défense des soldats organise un meeting pour l’amnistie des soldats mutins,
le 28 octobre, salle Wagram, avec Ferdinand Buisson, Marcel Sembat et
Jouhaux, lequel exige l’amnistie et se justifie d’être bien syndicaliste
révolutionnaire, alors que des anarchistes dans la salle le mettent en cause…Il
est loisible d’y voir la confirmation que c’est dans le contexte du combat contre
la loi des trois ans que les liens entre Jouhaux et le Parti socialiste se sont
vraiment confirmés (AN F7 15 792/3 M/8403 du 29 octobre). Le 13 novembre
1913, Jouhaux participe à une conférence organisée par le Comité intersyndical
de Saint Denis, vantant la grève générale, l’obtention de la semaine anglaise :
« Aujourd’hui la classe ouvrière, mieux instruite, doit comprendre plus
facilement quel est le but du syndicat ; ses efforts doivent tendre à supprimer,
dans le pays, une politique néfaste à ses intérêts économiques. L’ouvrier doit
aspirer à une répartition plus juste des produits de son travail » (F/7/13570, PP
du 14 novembre).

63
« La loi des trois ans nous amènera, demain peut-être, une guerre
internationale »

Le 19 novembre 1913, c’est un jour chômé pour le Sou du soldat accusé
d’être clandestin. La veille, lors de la réunion préparatoire, Jouhaux avait
déclaré : « La loi des trois ans nous amènera, demain peut-être, une guerre
internationale » (AN F7 15 792/3 M/8467). À l’audience de la huitième
chambre correctionnelle, les militants viennent pour soutenir les inculpés du
Sou du soldat, dont Yvetot et Marck, les terrassiers Hubert, Morin et
Guillemin… L’avocat René Bloch demande la mise en liberté provisoire des
prévenus. Jouhaux intervient pour dire que la propagande de la CGT « n’a
jamais été secrète » et affirme que « la propagande antimilitariste est
entièrement indépendante du « Sou du Soldat ». Il y a 3500 personnes au
meeting organisé au 30 rue Saint Paul, au manège Saint- Paul pour soutenir les
inculpés, le 19 novembre. (APP Ba 1635, note du 20 novembre 1913/ procès). Il
74y aura 126 mois de prison pour les 16 inculpés. .

Jouhaux « en cas de dissolution de la CGT, on peut tenter une grève
générale »

e Lors de la 3 conférence des fédérations et bourses, le 16 juillet
1913, trois motions, dont celle de Jouhaux, qui l’emporte, « la conférence se
réjouit de l’attitude adoptée par la classe ouvrière en face des projets militaires
des gouvernements ». Marchand, du Tonneau, dit que c’est « insuffisant…ce
qu’il nous faut c’est la grève générale le 24 septembre ». Jouhaux réintervient :
« certes en cas de dissolution de la CGT, on peut tenter une grève générale.
Mais dites moi, franchement, croyez vous que c’est en faisant chômer vint
quatre heures cinq ou six mille travailleurs que nous ferons sortir les soldats des
casernes, et les camarades des prisons. Ce qu’il faut, pour empêcher la loi des
trois ans, c’est produire un maximum d’efforts, intensifier la propagande et faire
pénétrer nos idées jusqu’au fond des campagnes ». La presse bourgeoise, tel
l’Éclair du 16, se gausse : « on nous a changé nos révolutionnaires. Ils se sont
conduits hier comme les derniers des réformistes …pas de grève générale ; plus
de manifestations. Rien ou presque rien : un ordre du jour de blâme au
gouvernement ». Le contexte particulier, c’est que le président du Conseil,
Barthou, avait, devant la Chambre, le 4 juillet, dénoncé le caractère illégal de la
CGT (dans son objet, non dans sa constitution) et demandé sa dissolution…
Jouhaux avait affirmé, dès mai, contre le même Barthou : « on ne tue pas un

74 Il est remarquable que le magistrat instructeur, Drioux, soit encore le même ennemi de classe
qui sera en charge du procès de l’assassin de Jaurès. À la question d’Yvetot sur les raisons de son
incarcération, il avait répondu : « nous aurons le temps d’en causer plus tard » (Bataille
Syndicaliste du 4 février 1913). Il bâclera, de même, l’affaire Jaurès.

64
mouvement ouvrier qui a derrière lui un demi-siècle d’existence, qui groupe
600 000 travailleurs, qui a inscrit sur son drapeau d’admirables conquêtes
sociales dont profite tout le prolétariat » (BS du 31 mai 1913). Ce qui confirme,
comme critère de représentativité, le combat « de la minorité pour la majorité »,
défendu par Pouget. Mais le propos de Jouhaux est plus mesuré, face à la
menace publique de dissolution.
Jouhaux intervient, comme lors de la grève des cheminots de 1910, pour mettre
en cause la campagne de presse orchestrée contre la CGT : « Un mouvement
comme le nôtre ne peut se laisser bafouer, ridiculiser impunément. Ou les
journalistes, tout en usant de leur droit de critique, seront des informateurs
consciencieux, honnêtes, selon la définition même de leur syndicat, ou bien eux
et leurs organes devront cesser tout rapport avec les organisations confédérées »
(BS du 25 juillet 1913). Jouhaux lance également un « appel à solidarité » pour
les grévistes de Saint Quentin : « la solidarité aidant, la victoire appartiendra à
nos camarades tisseurs. Les femmes et enfants occupés dans l’industrie textile
de Saint-Quentin jouiront du repos de l’après-midi du samedi ; La réforme se
réalisera, malgré la volonté réactionnaire du patronat Saint Quentinois » (Voix
du Peuple du 20 juillet 1913). Un autre Appel est lancé pour les militants arrêtés
(VP du 17 août 1913). En novembre, un ordre du jour, signé Jouhaux, est
adopté, concernant l’affaire Beilis : « Le bureau confédéral, au nom des
organisations confédérées, tient à protester publiquement contre le crime
judiciaire que la réaction russe et le tsarisme tentent d’accomplir à l’égard du
prolétariat juif russe, en la personne de Beilis, accusé faussement de crime
rituel…Pour Beilis, pour le peuple ouvrier russe, pour les nôtres, militants et
soldats maintenus illégalement en prison, manifestons notre protestation » (VP
du 26 octobre 1913).

Les mineurs, la CGT et les jaunes

Lors du Comité confédéral du 10 décembre 1913, Jouhaux intervient :
« je tiens à mettre au courant le Comité confédéral des incidents qui se sont
produits à Liévin. Quand je me suis présenté chez les mineurs, j’ai été
grossièrement insulté, et je ne puis admettre que l’on traite ainsi le secrétaire
d’une organisation confédérale, délégué par son comité. D’ailleurs, j’ai constaté
que ces injures s’adressaient surtout au Comité tout entier, et c’est pourquoi je
me propose de répondre à la Fédération du Sous- Sol par ordre du jour ». Ce
sont les tenants du syndicat « jaune » de Basly et Lamendin qui ont interrompu
Jouhaux, aux cris de « A bas la CGT ! Vive Lamendin » (BS du 3 décembre
1913). Le 16 décembre 1913, le Comité Confédéral décide, à la demande la
Fédération du Sous-Sol, d’envoyer des conférenciers confédéraux dans les
bassins miniers, dont Jouhaux et le mineur Dumoulin, qui se rendent à Harnes,
Héricourt et Avion, les samedi et dimanche… (F7 13 574 note du 6 janvier
1914). Jouhaux et ses huit camarades arrivent dans le samedi 10 janvier à Lens.
65
Ce qui est remarquable c’est que « Basly, maire-député, n’a pas osé organiser
« l’obstruction violente » contre les « bluffeurs de la CGT » (AN F7 13 574
M8635) ; comme il avait été annoncé. La même note affirme qu’il appartient à
Albert Thomas et au Parti socialiste unifié d’aller à l’abrogation de l’article 12
(de la loi sur les retraites du 12 juillet 1912), qui permettait d’éviter un système
collectif commun pour maintenir un système de retraites propre à chaque
compagnie et sans obligation (par une adresse, « Les Compagnies qui… »). En
1912, Basly, député et aussi président du Syndicat du Pas de Calais, avait trahi
la cause des mineurs en acceptant, in extremis, la mise en place du patronal
article 12. Lors du Congrès de Paris, tenu du 3 au 7 octobre 1912, Basly est
blâmé par 52 syndicats sur 56 ; ce qui se conçoit d’autant plus que le vote de la
loi avait été précédé par une grève des mineurs de 24 heures, le 11 mars 1912.
À ce moment, le Parti socialiste avait fait sien le projet de retraites des mineurs,
désignant Albert Thomas comme rapporteur. À Avion, le discours de Jouhaux
« produit une impression énorme sur les mineurs » et un syndicat CGT est
formé ; effaçant le « coup de Liévin » (VP du 18 janvier 1914).
Aussi une grève est-elle envisagée, à nouveau, pour mars. Jouhaux est désigné
comme délégué pour assister au congrès de la Fédération du Sous- Sol, du 28
janvier au 2 février. En fin d’année, le gouvernement Barthou tombe et les
syndicalistes emprisonnés en juillet sont libérés en janvier.

Pour préparer le Congrès confédéral de septembre 1914

Le 30 janvier 1914, la CGT publie un communiqué : « Confédération
Générale Travail française justement émue par nouveau coup de force réalisé
en violation du droit des gens par Gouvernement Sud-Africain contre militants
de ce pays proteste mesure arbitraire de déportation les frappant. Affirme sa
solidarité prolétariat douloureusement atteint par cet acte monstrueux. Charge
Général Fédération Of Labor de transmettre aux travailleurs Afrique du Sud
son témoignage sympathie et solidarité. Décide saisir secrétariat international
centres syndicaux nationaux afin de provoquer protestation de classe ouvrière
de tous pays ». (AN F7 13 574 480 DS). Jouhaux se dit favorable à une
brochure d’histoire de la CGT « afin de ne pas laisser aux écrivains et
historiens bourgeois le soin d’écrire l’historique de la CGT » (AN F7 15 972/3
M/8932, 13 février 1914). En ce début d’année, il est établi que le prochain
congrès confédéral doit se tenir à Grenoble, du 14 au 21 septembre. En mai, il
sera établi que l’ordre du jour porte sur la semaine anglaise, le fonctionnarisme
syndical, la suppression du travail de nuit, la position du syndicalisme dans le
mouvement social. C’est Jouhaux et désormais Dumoulin qui font le classement
des réponses envoyées par les Fédérations et Unions départementales (AN F7
15 972/3 M/9251, 28 mai).


66
Toujours le Sou du Soldat

En avril 1914, Jouhaux signe une circulaire rappelant : « Lors de
l’arrestation des militants syndicalistes pour le Sou du Soldat, le Comité
confédéral décidait de constituer une caisse des « Victimes de l’Action », en vue
de venir en aide aux emprisonnés pour action syndicale, quand ceux –ci ne
pourraient être rétribués par leurs organisations respectives…Aujourd’hui les
fonds étant épuisés, nous venons faire appel aux efforts pécuniaires de tous,
afin de faire face aux engagements pris. Les familles des camarades syndiqués
restant en prison ne doivent pas souffrir des condamnations arbitraires
prononcées contre les leurs et nous pensons qu’il aura suffi e signaler cette
situation pour que, dans la mesure de ses ressources, chacun nous aide à
remplir notre devoir de solidarité ». La Bataille Syndicaliste des 2, 11, 25, 28 et
30 avril, la Voix du Peuple des 6 et 11 avril, soutenues par l’Humanité du 11
eravril, réitère le manifeste du 1 avril « Assez de boue » et exigent la libération
des militants détenus et l’abrogation des lois « scélérates ».
erPour le 1 mai 1914, la CGT fait apposer une affiche dans Paris : « Assez de
boue ! Place au Peuple ». Et qui précise : « Classe ouvrière ! Toute cette
corruption te montre un régime qui finit. Cette marée de boue qui monte sans
cesse est précurseur d’une fin sociale…L’antimilitarisme ouvrier, le Sou du
Soldat syndical doivent poursuivre leur œuvre de solidarité et
d’éducation…Que le Premier Mai prochain soit ton premier geste ». La
pratique des pointages est amplifiée. Le comptoir de la Bourse du Travail est
fermé par la préfecture, et c’est au siège de la CGT qu’ont lieu la majorité des
pointages. Pour autant le congé est accordé aux ouvriers de l’État. Il y a 2200
personnes, salle Wagram, et Jouhaux affirme, qu’en cas de conflit, la masse des
travailleurs « se refuserait à marcher ».

Juin 1914 : pour la semaine anglaise et un salaire minimum

Dans l’Humanité et la Bataille Syndicaliste du 11 juin 1914, Jouhaux,
s’adressant « Aux organisations confédérées », revient sur la diminution du
temps de travail et la semaine anglaise ; ce sous le titre : « Pour la semaine
anglaise et l’Amnistie Contre les trois ans ». Il envisage une « manifestation
nationale » préparée pour une démonstration allant « du congrès national de
erGrenoble et de ce dernier au 1 mai 1915 ». Il demande la suppression des trois
ans « loi de chauvinisme et de régression sociale ». Il demande l’amnistie
générale « en faveur de tous les délits d’ordre syndical et politique » et
considère que l’interdiction de séjour et l’expulsion administrative des militants
syndicalistes sont autant d’atteintes à la loi de 1884.Il réitère un propos du 5
juin 1914, dans les mêmes journaux, où il dénonçait l’interprétation que certains
tribunaux donnent des lois, comme la Cour de Caen qui venait de doubler la
peine de trois syndicalistes, Cerizo, Ricardo et Barcellina. Il s’oppose au fait
67
que les libertés ouvrières ne sont plus garanties, dès lors que « ce n’est plus la
loi qui compte, mais l’interprétation que lui donne tel ou tel préfet ou
procureur ». De même pour le droit de coalition, qui comporte le droit de grève,
reconnu aux ouvriers : « mais les gendarmes ont le pouvoir de les arrêter pour le
motif le plus futile »…D’où le titre : « Pour le droit –Contre l’arbitraire ». Dans
la Bataille Syndicaliste du 13 juin, Jouhaux met en cause le Petit Parisien,
opposé à la semaine anglaise, comme le patronat, plus occupé à faire des
bénéfices immédiats qu’à construire l’avenir. Il revient à la charge (Voix du
Peuple du 15 juin 1914), mettant en cause le travail à la tâche, au « boni », et
aux pièces, et affirmant que la situation serait meilleure « si on avait pris la
précaution de fixer un minimum de salaires ». La Bataille Syndicaliste du 27
juin annonce que le groupe socialiste unifié vient de déposer un projet de loi
pour l’application de la semaine anglaise identique pour l’ensemble des
travailleurs.
D’autres envisagent déjà le congrès confédéral de Grenoble (tel Dumoulin dans
la Voix du Peuple du 29 juin), ou se limitent à une circulaire administrative sur
les Unions départementales (en l’occurrence Yvetot ; AN F7 13 574 M/9249 du
er27 mai). Dumoulin, dans la Bataille Syndicaliste du 1 juillet, demande,
également, une « mobilisation de conquête » pour la semaine anglaise. Dans le
numéro de la BS du 7 juin, Charles Malato, figure de l’anarcho-syndicalisme,
sous le titre « Se soumettre ou se démettre », s’en prend à Poincaré et se
demande si le Parlement va continuer à « étaler son impuissance ». À cette date,
du moins, il est loisible de faire sien le bilan de Maitron : « en dépit de crises
parfois graves, la CGT réaffirmera à chacun de ses congrès sa fidélité à la
Charte d’Amiens. Dirigée à partir de juillet 1909 par un militant de formation
anarchiste, L.Jouhaux, elle continuera à mener jusqu’en 1914 une existence
75indépendante en dehors des « partis et des sectes » ». Autrement dit, comme
bilan des premières années de Jouhaux : « un certain équilibre fut ainsi rétabli
76entre l’organisation et l’action réformistes et le but révolutionnaire final » .








75 Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), p.303, Société
universitaire d’Éditions et de Librairie, 1955
76 Bernard H.Moss : Aux origines du mouvement ouvrier français, p.177, Annales de l’Université
de Besançon, 1985
68
DEUXIÈME PARTIE

De la Première Guerre Mondiale à la
première scission de 1922




« Un crime, ô lâcheté des esprits et des cœurs,
Ces millions de soldats qu’on tue,
Ils avaient eux aussi des enfants et des femmes
Et des sœurs et de vieux parents…
77Mais ces morts-là, c’est permis, c’est la guerre »
Marcel Martinet

« Que veut dire la patrie ?

78Mourant, j’ai cessé de comprendre ce fétiche de douleur »
Pierre-Jean Jouve















77 Marcel Martinet : Droit des gens, in Les temps maudits, p. 68, Ollendorff, 1920 (la première
édition publiée en Suisse en 1917 par la revue Demain précisait : « la censure française s’oppose à
la publication ». Le recueil est dédié à Romain Rolland et « à l’Internationale des travailleurs
déchirée, immortelle »
78 Pierre-Jean Jouve « Au soldat tué », in Poème contre le grand crime, p.16, éditions de la revue
Demain, Genève, 1916

Chapitre 1
Jouhaux et Legien, grève générale et relations au Parti Socialiste


La question de la main-d'œuvre étrangère

En juillet, Jouhaux fait parvenir au Bureau International des Centres
Nationaux des Syndicats (soit à Legien, à Berlin) une circulaire : « À la
conférence internationale de Zurich, la CGT française, prenant prétexte de la
proposition belge, tendant à instituer dans chaque pays des bureaux centraux de
statistique, demandait que ces bureaux soient chargés du travail de
renseignements se référant à l’émigration. La Conférence ne crut pas devoir,
sans étude préalable, accepter la proposition française. Cependant, il fut décidé
que chaque centre national devrait fournir dans la mesure de ses possibilités, les
renseignements estimés nécessaires par les pays de migration pour accomplir
leur besogne syndicale. Depuis la Conférence, le nombre des ouvriers étrangers
venant travailler en France n’a fait qu’augmenter…Ces arrivées incessantes
rendent délicate notre situation syndicale. Les contrats signés dans les pays
d’origine de ces travailleurs ne présentent aucune garantie et sont constamment
violés par les patrons. Dans les cas d’accidents du travail, leur recours aux
tribunaux est illusoire. Nous pourrions citer des cas de travailleurs ayant été
expulsés pour avoir réclamé leurs droits stricts. Émue de cette situation, la CGT
s’est depuis longtemps préoccupée de tels abus d’autorité. Pour atteindre ce
résultat, un seul moyen peut être employé : l’organisation des ouvriers étrangers
dans les syndicats locaux ou régionaux. Des tournées de conférences furent
organisées, mais elles n’apportent pas les résultats espérés. Tenus en véritable
esclavage par leurs exploiteurs, mouchardés par les agents patronaux, les
ouvriers étrangers restèrent sourds à notre appel. D’aucuns, afin de ne pas se
créer d’ennuis, déclarèrent qu’organisés dans leur pays, ils ne voyaient nulle
utilité d’adhérer aux organisations françaises, que d’ailleurs, ils perdraient le
bénéfice des avantages acquis en arrêtant les versements à leur syndicat
d’origine. Nous référant aux engagements pris et déclarations faites aux
différentes conférences syndicales internationales : « Les travailleurs doivent
adhérer aux syndicats des régions dans lesquelles ils travaillent, nous nous
efforçons de les faire rallier nos groupements. Nous estimons qu’ils doivent
donner l’exemple à leurs camarades inorganisés. Pour avoir pleinement
satisfaction sur ce point, il suffit que les organisations des autres pays
renouvellent à leurs adhérents allant travailler en France qu’obligation est faite
d’adhérer aux syndicats de ce pays […] Il est évident que, dans cette action, le
concours des Centrales syndicales des autres pays est indispensable » (AN F7
13 574 M/9501 du 15 juillet 1914).
71
Le 17 juillet, le Comité confédéral se réunit et Yvetot indique que, suite à sa
circulaire, le principe est retenu d’une conférence de deux jours des U.D. et
U.L., consécutive au congrès confédéral de Grenoble (AN F7 13 574 M/9510).

La grève générale, la « confiance réciproque » et le Parti socialiste

Dans la Bataille Syndicaliste du 18 juillet 1914, Jouhaux publie « La
grève générale, arme suprême de la Classe Ouvrière » : « C’est avec raison que
Vaillant et Jaurès ont pu dire, ne méconnaissant pas la valeur de la volonté
collective, que l’action de masse se manifestant par l’arrêt collectif du travail,
constitue la dernière et efficace ressource, entre les mains d’une classe ouvrière
résolue à la lutte…Et quand bien même, au jour du danger l’arrêt du travail ne
serait pas complet, total, il suffirait pour déterminer une situation dont les
dirigeants ne manqueraient pas de tenir compte. Nous déclarons que, prêts à
faire notre devoir, nous voulons espérer qu’il en sera partout de même. Nous
qui n’avons pas une admiration outrée de la puissance numérique des forces
ouvrières allemandes, nous nous plaisons à accorder crédit à leur activité et
nous nous refusons à les croire incapables d’agir, leurs millions d’adhérents
devant pouvoir peser d’un grand poids dans la balance des décisions de leur
gouvernement. Ce faisant nous donnons la preuve d’une confiance réciproque
sans laquelle l’action reste stérile. En ce qui nous concerne plus
particulièrement, disons à nos camarades qu’à l’heure où s’exerce une activité
d’esprit et de mouvement dans le Parti socialiste, il est indispensable que sur le
terrain économique, une activité égale sinon supérieure se manifeste et si des
hommes au dehors ont pleinement confiance dans l’effort corporatif, pourquoi
nous, qui sommes au-dedans, n’aurions nous pas la même foi…loin de
s’opposer l’une à l’autre, l’action corporative et l’action sociale du
syndicalisme s’ajoutent, se superposent dans une mêlée commune ; nécessaires
l’une à l’autre, elles sont la condition même du mouvement ouvrier. Ce rappel,
car c’en est un, vient au bon moment : nous nous garderons bien, en ce qui
nous concerne, de vouloir l’ignorer ». Sinon que ce « rappel » met en évidence
la « confiance réciproque » et, singulièrement avec les travailleurs allemands et
postule une unité d’action et de conception avec le Parti socialiste.

Les motions politiques contre la guerre et la relation à la CGT

En 1910, la motion Keir Hardie – Vaillant de Copenhague: « Le
Congrès considère comme particulièrement efficace contre la guerre la Grève
générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre, ses
instruments (armes, munitions, transports ». Quant à Ledebour, il avait fait
adopter une Résolution réclamant « l’abolition de la diplomatie secrète » et « la
solution obligatoire de tous les conflits entre les États par des cours d’arbitrage
72
internationales », lors du Congrès socialiste international de Copenhague (28
août-3 septembre 1910).
Lors du Congrès du Parti Socialiste Unifié, en juillet 1914, s’affrontent deux
motions, qui entendent reformuler la proposition de Copenhague.
Jaurès propose : « Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la
guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l’arbitrage, le Congrès
considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière,
simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi
que l’agitation et l’action populaire sous les formes les plus diverses ». Quant à
Guesde : « Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière
dans les pays concernés, c’est un devoir pour ses représentants aux Parlements,
avec l’aide du Bureau Socialiste International, force d’action et de
coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les
moyens qui leur paraîtrons les mieux appropriés et qui varient selon l’acuité de
79la lutte des classes et la situation politique ». 1690 voix pour Jaurès et 1174
pour Guesde. Pour la note M/9509 (AN F7 13 574), cela signifie que « la classe
ouvrière était divisée jusqu’ici sur la tactique à employer en vue d’une
Révolution Sociale, ou du sabotage d’une mobilisation : elle ne le sera bientôt
plus ». Ce qui indique que la prochaine union doit se faire entre le Parti
socialiste et la CGT. Le cadre est donné, a priori, accéléré par l’ultimatum
adressé à la Serbie le 23 juillet, provoquant la convocation d’un Comité
Confédéral le 24 juillet, lequel décide que « les résolutions votées dans les
Congrès antérieurs, relatives à l’attitude de la classe ouvrière en cas de guerre
restaient applicables ». Et d’organiser manifestations et meetings contre la
guerre. Jouhaux et Dumoulin reçoivent mandat de rencontrer Legien député et
secrétaire de la Confédération ouvrière allemande et secrétaire du secrétariat
international pour savoir sa position « au sujet de la guerre éventuelle ».
La Bataille syndicaliste du 26 juillet rappelle la conférence extraordinaire des
erBourses et Fédérations du 1 octobre 1911 : « La déclaration de guerre doit
être pour chaque travailleur le mot d’ordre pour la cessation immédiate du
travail. À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai,
répondre par la grève générale révolutionnaire ». La BS du 27, pour l’Union
des syndicats, fait un appel à manifester, le soir même, au centre de Paris, pour
répondre aux « provocations imbéciles des chauvins » (ce sur l’insistance des
libertaires Sené et Malato). La manifestation réunira 30 000 personnes. Le 28
juillet, Bled, de l’Union des Syndicats de la Seine, devant les membres des
conseils syndicaux convoqués, salle de l’Égalitaire, explique que « si la guerre
était déclarée les socialistes allemands répondraient à l’appel de la mobilisation
de leur pays », ajoutant « Quant à nous, il s’agit de savoir si nous allons jouer le

79 Lequel, comme se plaît à le rappeler C.Rappoport « répudia d’avance ce qu’il appela au
Congrès de Saint-Étienne (1909) « le confusionnisme des confusionnismes », le bloc
nationaliste » (in Charles Rappoport, Jean Jaurès, p.64, L’Émancipatrice (Imprimerie
coopérative), 1915).
73
rôle de dupes ? ». Bled met en évidence « les difficultés d’application de la
grève générale en cas de mobilisation ». Il témoigne que Jouhaux et Dumoulin,
de retour du congrès confédéral belge, déclarent que les délégués étrangers, et
notamment le délégué allemand, auraient dit être « prêts à répondre à l’ordre de
mobilisation dans leur pays ». Vallet, des charpentiers et Hubert, secrétaire des
terrassiers, sont pour le « sabotage de la mobilisation ». À l’exception d’ Hubert
et Valet, les conseils syndicaux suivent les résolutions du Comité Confédéral,
telles que publiées le lendemain dans un manifeste qui passe sous silence les
résolutions antérieures et s’adresse aux travailleurs comme aux « gouvernants
qui doivent avoir le peuple français avec eux si, comme on le dit, ils travaillent
sincèrement à la paix » (note sur l’attitude de la CGT et de l’Union des
Syndicats de la Seine pendant la période de crise qui a précédé la période de
mobilisation et depuis l’ouverture des hostilités/ APP Ba 1605 du 31 octobre
1914). ). Ce Manifeste rappelle : « Dans la grave situation présente, la CGT
rappelle à tous qu’elle reste irréductiblement opposée à toute guerre…La CGT
déclare que la guerre européenne peut, doit être évitée, si la protestation
ouvrière, jointe à celle de tous les partisans de la paix, est assez formidable
pour faire taire les clameurs guerrières….L’Autriche porte une lourde
responsabilité devant l’histoire, mais la responsabilité des autres nations
européennes ne serait pas moins lourde si elles ne s’employaient pas
activement, loyalement pour que le conflit ne s’étende pas. Dans cette action,
les gouvernants de ce pays ont le peuple français avec eux si, comme on le dit,
ils travaillent sincèrement à la paix…La CGT croit fermement que la volonté
populaire peut empêcher le cataclysme effroyable que serait une guerre
80européenne…À bas la guerre ! Vive la paix ». De fait ce texte hésite entre la
confiance aux gouvernants s’ils travaillent à la paix, et le rappel de l’option
classique de la CGT : « Que le devoir des travailleurs organisés est de se
montrer à la hauteur des circonstances en évitant, par une action collective
consciente, harmonisée à travers tout le pays, internationalement et par-dessus
les frontières, le plus grave péril mondial de se réaliser ». Le jeudi 30, le
Bureau de la CGT et celui de l’Union des Syndicats de la Seine lancent un appel
qui maintient : «Nul ne peut penser sans un frisson d’épouvante, aux
conséquences effroyables que serait un choc armé entre les nations
européennes… d’un bout à l’autre du pays, la voix ouvrière doit s’élever,
créant une même atmosphère de protestation contre la guerre ». Ce qu’est
censée mettre en place la manifestation du 9 août contre la guerre, décidée le 31
juillet, avec le Parti socialiste.
La Bataille syndicaliste des 28, 29 et 30 juillet est pour « la révolution ouvrière
pour éviter le retour à la barbarie ». Le 31 juillet, est accepté par le CC, pour
paraître le lendemain, l’article de Dumoulin, « Aux camarades de province »,

80 Texte intégralement reproduit in congrès confédéral de 1918, Rapport sur l’action générale de
la CGT depuis août 1914, p.52.
74
pour des meetings dans les grandes villes « avec comme sujet : L’opposition à
la guerre ».
Un meeting, prévu pour le 29 juillet avec Jouhaux, Dumoulin, Yvetot,
Merrheim, Bled, est interdit. Ce qui reste prévu, au 31 juillet, en accord avec le
Parti socialiste, c’est une manifestation internationale, pour le 9 août, contre la
guerre. Le 31 juillet, un télégramme est censé être envoyé à Legien en réponse
au sien par lequel Jouhaux, au nom du Bureau Confédéral écrit :
« Confédération Générale du Travail française résolument contre la guerre,
demande prolétariat international intervenir par pression sur gouvernements
pour obtenir localisation du conflit. La paix reste possible, doit triompher si
travailleurs organisés internationalement restent unis dans une même pensée :
opposition à toute conflagration. Cette paix est entre les mains de la classe
ouvrière internationale si elle sait être à la hauteur du péril. Ici manifestations
pacifistes se poursuivent .Nous croyons fermement à la paix car sommes
énergiquement résolus à éviter la guerre. À bas la guerre ! Vive la paix
81garantie par internationale ouvrière ». Il n’y a pas de réponse de Legien . Lors
du CC du 7 décembre 1916, Bourderon demandera à Jouhaux s’il avait bien fait
parvenir à Legien, le 30 juillet 1914, le télégramme suivant : « Legien, Engel –
Ufer 15, Berlin. Confédération Générale du Travail française résolument
contre la guerre… ; ce à quoi Jouhaux répond : « Ce télégramme a bien été
envoyé par moi à Legien, mais je sais que la censure allemande l’a arrêté ». Il
en veut pour preuve la lettre de Beaumeister, de Copenhague, pour le Secrétariat
syndical international, confirmant la censure (AN F7 13 575 ; note du 9
décembre 1916). Ce télégramme est le dernier acte de paix de la CGT, avant la
mobilisation générale du 2 août. Il avait également été publié dans la Bataille
erSyndicaliste du 1 août. En tout état de cause, il n’y eut pas de réponse.
erLe lendemain, 1 août, le gouvernement proclame la mobilisation pour le 2.
erDans la BS du 1 août : « le Syndicat croit de son devoir d’avertit ses adhérents
qu’au cas où une invasion du territoire se produirait, ce serait la marque
d’impuissance de la classe ouvrière du pays envahisseur ». La BS du 2 constate
que ses efforts sont vains, mais, du moins, que le gouvernement ne s’en prend
pas à ceux du carnet B. Quant à Bled, il met l’immeuble de la Maison des
Fédérations, 33 rue Grange- aux -Belles et son service de clinique médicale à la
disposition des Services de santé de la Place de Paris (par courrier à son
Directeur). Le 2 août, salle Wagram, pour Vaillant, Sembat, Cachin, Compère-

81 Avec un rien d’emphase, il sera dit que ce télégramme est « la suprême et dernière tentative
faire agir contre la guerre les forces communes des prolétaires français et allemandes » in congrès
confédéral de 1918, Rapport sur l’action générale de la CGT depuis août 1914, p.54. Lors de ce
même congrès Bourderon se demande si ce télégramme a bien été envoyé (dépêche que « vous
auriez envoyée ») et assure que, les frontières étant fermées, c’était une « dépêche inutile »,
précisant : « Je ne veux point défendre Legien, mais…ce télégramme, inévitablement, ne pouvait
plus être opérant nous ne pouvons donc pas en faire état, et dire que sur ce télégramme la classe
ouvrière d'Allemagne se serait soulevée » (Congrès confédéral de 1918, pp.111-112).

75
Morel, il y a « nécessité de marcher contre l’agresseur, pour défendre les foyers
et rétablir la paix universelle ». Les socialistes ont fait « à peu près
unanimement abandon de leur idéal pour faire cause commune avec le
Gouvernement et tous les bons citoyens » (APP Ba 1635 Rapport sur août 14
sur le parti socialiste, la CGT et les anarchistes).

L’entrevue de Jouhaux avec Legien, à Bruxelles, juillet 1914

L’observateur M/9535 rend compte de l’entretien de Jouhaux avec Karl
Legien (secrétaire du Bureau International et député au Reichstag), à Bruxelles,
en marge du congrès de la centrale syndicale belge (tenu les 26 et 27 juillet), et
que ce dernier lui aurait donné, comme position, que « l’action des syndicalistes
devait concorder avec celle des socialistes ». Cette entrevue et son compte-
rendu vont prendre une importance considérable pour justifier la participation à
« l’Union sacrée » de la CGT, par le comportement nationaliste, voire
belliqueux, de Legien. Dumoulin, présent lors de cet entretien, attendra mars
1915, pour contester la version de Jouhaux, par une lettre envoyée au Comité
confédéral. Pour Dumoulin, l’entretien se passe dans un restaurant avec une
dame Morteus, bilingue. Jouhaux pose la question à Legien : « Que pense-t-on
en Allemagne de la situation ? ». Morteus traduisit la demande et la réponse.
Legien avait dit : « En Allemagne, nous sentons que le péril est grand, mais tout
espoir de paix n’a pas disparu ». Jouhaux posa une seconde question : « Que
comptez vous faire pour empêcher la guerre ? ». Nouvelles traductions de
Morteus. La réponse de Legien manquait de clarté. Il aurait fallu poser à
nouveau la question, traduire une fois encore, prolonger l’entretien. J’ai entendu
que Legien avait dit : « En Allemagne nous continuerons nos manifestations en
faveur de la paix ». La conversation dura, en tout, cinq minutes, et l’entrevue un
quart d’heure. Mais à aucun moment, entre Jouhaux et Legien, il ne fut question
ni d’empêcher la mobilisation, ni de grève générale, ni d’autres moyens pour
empêcher la guerre. Et je m’étonne que notre camarade Jouhaux…persiste à
laisser accréditer tant de mensonges autour de cette même entrevue » (AN F7
13 575 M/10.694). Autre version : lors du Comité Confédéral, du 28 mars 1915,
Dumoulin se réfère à la version que le Temps du 17 février prétend en donner,
dans un sens chauvin (au point de situer la rencontre à Berlin). Mis en cause par
Dumoulin, Jouhaux rappelle que Legien avait répondu à la question de
Dumoulin : « Saboteriez-vous la mobilisation en Allemagne ? », par : « C’est de
l’enfantillage » (M/9713 du 29 mars 1915). En mars 1915, Dumoulin « tient à
se désengager », auprès du CC, assure que Legien se limita à deux déclarations,
à l’exclusion de questions de mobilisation et de grève générale, soit : « En
Allemagne nous sentons que le péril est grand, mais tout espoir de paix n’est
pas perdu » et « En Allemagne nous continuerons nos manifestations en faveur
de la paix ». Pour Dumoulin, il s’étonne que Jouhaux « persiste à laisser
76
accréditer tant de mensonges » (AN F7 13 575 M/10.694 du 19/09/ 1916).
82Juillet 1918, Dumoulin rejoindra Jouhaux, ne confirmant plus sa version .
Pour l’observateur M/928 (AN F7 13 574) qui rend compte de l’entretien de
Jouhaux avec Legien, à Bruxelles, ce dernier lui aurait donné, comme position,
que « l’action des syndicalistes devait concorder avec celle des socialistes ».
Tout ceci ne cessera de revenir hanter les débats, sans que la teneur exacte des
propos n’ait jamais été établie. Au point que, lors de la CA de la CGT du 21
janvier 1919, Thuneysen, délégué de la Centrale syndicale belge, donnera sa
version : « Jouhaux fit un vigoureux réquisitoire contre la guerre qui devait
appeler une réponse de Legien. Celui-ci ne bougea pas davantage. Quelques
jours après, nous étions attaqués » (AN F7 13 576 ; note du 22 janvier
1919)…Du moins, avec cette entrevue, il semblait établi, pour la nette majorité
confédérale, en août 1914, que la paix avait été proposée par Jouhaux et refusée
par Legien, lequel votant les crédits de guerre, en tant que député, ne pouvait
que renforcer l’idée d’une agression allemande et d’une légitime défense
française, du côté des travailleurs. Ainsi fut présentée et admise l’entrée dans
« l’Union sacrée ». Quant au point de vue allemand, il est synthétisé par Paul
Umbreit : « Les tensions qui entrèrent en jeu pendant la guerre entre le Parti et
les syndicats n’étaient en aucun cas des tensions entre les directions centrales,
mais des différences au sein du Parti même qui se répercutèrent sur les
syndicats et qui déclenchèrent également des tensions dans leurs rangs. Elles se
constituèrent à partir de la position de la fraction du Reichstag et de la direction
du Parti favorable à la guerre, position dont les syndicats se servirent
83essentiellement pour se couvrir » . C’est dans un pareil contexte, de sujétion du
syndicat à un parti favorable à la guerre, qu’il faudrait comprendre la position
de Legien. L’Humanité du 28 juillet faisait ce compte-rendu : « Une déclaration
de Jouhaux contre la guerre Bruxelles, 27 juillet (par téléphone, de notre
correspondant particulier). Le Congrès des Syndicats du Parti ouvrier et des
Syndicats indépendants vient de se réunir à la Maison du Peuple de Bruxelles.
La Commission générale des syndicats allemands était représentée par Legien,
la C. G. T. de France par Jouhaux et Dumoulin, les trade-unions anglaises par
Lloyd et les syndicats hollandais par Zufphen. Plusieurs députés socialistes
étaient présents. Legien a salué le prolétariat organisé de Belgique au nom des
syndicats allemands et de toute l'Internationale syndicale dont il est le président.
Jouhaux s'est exprimé ainsi : « Il ne s'agit pas de venir exposer ici la situation de

82 Au demeurant l’opportuniste Dumoulin devait écrire de Boulogne-sur-Mer, où il se trouve
mobilisé à l’automne 1914 (et pour 10 mois), plusieurs courriers fort sympathiques à « Mon cher
Léon », jusqu’à celui du 14 décembre 1914: « donc tu pars, tu préfères aller te battre que
d’affronter davantage les désagréments de la lutte civile.» (fonds Jouhaux, CDV, carton 5). Une
autre lettre, du 28 octobre, souhaitait que Jouhaux réussisse « au pays de Machiavel » et disait « il
me manquait un bain d’idées, tu me l’as procuré » (CDV, carton 5). Puis Dumoulin fera volte-
face, suivant désormais Monatte et Merrheim avec sa lettre du 14 décembre pour suivre à
nouveau Jouhaux à compter de juillet 1918.
83 Paul Umbreit, Die deutschen gewerkschaften im Kriege, p.171, Deutsche Verlag/Anstalt, 1928
77
notre pays, de chaque nation. Le mouvement ouvrier se développe selon des
circonstances particulières qui expliquent les divergences de tendances, qui
tendent pourtant au même but. Il est heureux que nous, délégués étrangers, nous
soyons réunis ici au moment où le plus effroyable des dangers menace la classe
ouvrière. Peut-être la guerre va-t-elle encore amonceler les cadavres? Il faut que
nous soyons prêts à tenir partie des situations qui peuvent en découler. La lutte
contre les armements s’étend et s’intensifie. Au moment où le chef du
militarisme français rendait visite au tsar rouge, le prolétariat russe se levait
dans un élan de protestation qui a secoué le vaste empire. Il faut que nous
soyons prêts à faire un geste analogue. Il faut que devant la barbarie et la
sauvagerie nous tenions haut et ferme, par-dessus les frontières, l'étendard de
l'humanité et de la civilisation. Des acclamations prolongées ont salué ces
paroles ». La Fédération du Bâtiment publie dans le même numéro un « Appel
pour la paix », dont Bourderon se souviendra lors des débats du congrès
confédéral de 1918 : « En présence de la situation extrêmement grave, amenée
par les agissements criminels de la grande presse et de la bourgeoisie
nationaliste, le bureau de la Fédération du Bâtiment a pour premier devoir
d'inviter tous ses syndicats à préparer, dès à présent, la mise en application des
décisions des congrès confédéraux sur l'attitude de la classe ouvrière en cas de
guerre. Il les invite, en outre, à participer, de la manière la plus effective et la
plus efficace, à toutes les manifestations contre la guerre, organisées ou
produites spontanément ». Lors de la conférence d’Amsterdam de juillet-août
1919, Legien, pris à partie par le Belge Mertens (proche de Jouhaux), fera ce
bilan : « en tant qu’hommes politiques, ils se sont faits complices du
gouvernement allemand qui a envahi la Belgique et qui a fait subir à ce petit
pays et aux travailleurs la pire oppression ». Face à cette mise en cause sur son
attitude au début de la guerre, Legien reconnaît les torts, mais assure que lui et
84Bauer, étant également députés , n’avaient pas souhaité rendre publique toute
protestation qui « aurait fait perdre aux chefs syndiqués et socialistes leur appui
au gouvernement ». Il met en cause les syndicats belges pour manque de
coopération afin d’envoyer des travailleurs volontaires dans l’Empire. Il assure
que les travailleurs allemands « ayant fait la révolution » peuvent collaborer
désormais avec l’ensemble des travailleurs. Il est soutenu par Hueber
(Autriche).





84 Le Bureau Socialiste International réuni à Bruxelles le 29 juillet, entend un même débat
opposant Jaurès à Haase qui se refuse à préciser la position du Parti socialiste allemand en cas de
guerre. Victor Adler en fait de même pour le parti autrichien. D’où un argumentaire proche de a
CGT et du PS pour renvoyer la responsabilité initiale et justifier la position de Sembat, Guesde,
Thomas.
78
Chapitre 2
Carnet B, interdiction de la CGT, rencontre Jaurès-Jouhaux, assassinat de
Jaurès et discours de Jouhaux

« Bref dans le monde entier s’enchevêtrent les guerres,
Parce que ces Messieurs, les gros brasseurs d’affaires,
85Voulaient de nouveaux débouchés ! »



Le Carnet B et les rumeurs contre la CGT et l’arrestation des militants

Si la manifestation du 27 juillet de la CGT est maintenue, « à la CGT,
on s’attend à des arrestations ; Jouhaux, Dumoulin et Yvetot ne sont pas encore
rentrés » (AN F7 13 574 M/9525, du 27 juillet). Ce qui est précisé par la note
M/9529 du 29 juillet : « C’est dans une « atmosphère de peur », selon
l’expression d’un militant que s’est déroulée la courte séance d’hier au Comité
Confédéral. Les grands chefs : Jouhaux, Merrheim, Lenoir, Marck, etc. étaient
déjà énervés par les bruits d’arrestation annoncés par l’Intransigeant. D‘autre
part, les vérifications d’adresses opérées par la Préfecture de Police au
domicile d’un grand nombre de militants avaient surexcité ceux qui
consentiraient difficilement à aller faire un séjour à la Santé, mais qui se
refusent à aller « dans les camps de concentration » (sic) » Enfin, en pleine
séance, un deuxième coup de téléphone réclame Jouhaux à l’appareil ; c’est de
l’Humanité qu’on téléphone ces simples mots : « C’est pour demain matin ! ».
C’est dans ces conditions que Jouhaux, soutenu par la quasi-unanimité des
délégués conseille l’élaboration d’un manifeste « ni chair ni poisson », que les
socialistes mêmes ne désavoueraient pas ». La note se termine par : « A noter
que beaucoup de militants sont allés se coucher chez des camarades inconnus
de la police, et que Jouhaux s’apprête à « aller acheter quatre sous de tabac à
Bruxelles » (c’est son expression) ». « Ni chair ni poisson » signifie que ce
manifeste dit, rejoignant les socialistes sur ce point : « les gouvernants de ce
pays ont le peuple français avec eux, si comme on le dit, ils travaillent
sincèrement pour la paix ». Tout ceci au conditionnel et désignant Jaurès, en
fait, qui pensait que Viviani et Poincaré ne feraient pas jouer le jeu automatique
de l’alliance franco- russe, mais appuierait, d’abord, la mise en place d’une
commission d’arbitrage internationale. Ce qui est en net retrait d’avec l’article
de Jouhaux, dans la Bataille Syndicaliste du 18 juillet, « La grève générale,
arme suprême de la Classe Ouvrière » et où il est précisé : « C’est avec raison
que Vaillant et Jaurès ont pu dire, ne méconnaissant pas la valeur de la volonté

85 Maurice Bouchor, Autre explication de la guerre, poème reproduit par la Bataille Syndicaliste
du 16 novembre 1914.
79
collective, que l’action de masse se manifestant par l’arrêt collectif du travail,
constitue la dernière et efficace ressource, entre les mains d’une classe ouvrière
résolue à la lutte ». Le Manifeste du 28, et sa confiance aux gouvernants pour la
paix, est une position suiviste de la CGT vers la tactique présente du Parti
socialiste.
Pour ce qui concerne la CGT, les menaces d’application du carnet B, font que la
note M/9535 précise qu’Yvetot revient de province où il a passé trois jours,
tandis que Jouhaux « s’est contenté, comme beaucoup d’autres, de ne pas
dormir dans son lit ». Il est précisé, à propos du manifeste rédigé le mardi
précédent par la CGT : « aucune arrestation n’ayant été opérée, on trouve ce
manifeste trop anodin et trop visiblement rédigé sous l’empire de la peur ». Plus
précisément : « Jouhaux se dit sûr que M.Malvy n’a cessé de résister à
M.Messimy et à M.Hennion qui voulaient des arrestations immédiates, et avant
tout l’arrestation des membres du Bureau Confédéral et de la Commission de la
grève générale. Il croit savoir aussi que M.Viviani préfère attendre à propos de
syndicalistes révolutionnaires qui seraient parqués dans l’île de Ré (sic). Picard,
dans sa mise au point, précise que Messimy, ministre de la Guerre, apporte, le
31 juillet, à son collègue de l’Intérieur, l’ordre d’appliquer le carnet B et
d’arrêter environ 3000 syndicalistes. Malvy s’y refuse et télégraphie, au
contraire, aux préfets l’ordre de n’appliquer que ponctuellement, et surtout aux
anarchistes, l’ordre d’arrestation et pas aux syndicalistes inscrits. Le préfet de
police se disant incapable « de distinguer un anarchiste d’un syndicaliste »,
erMalvy précise, le 1 août, « ayant toute raison de croire qu’il peut être fait
confiance à tous inscrits au Carnet B pour raisons politiques, ne procédez à
aucune arrestation des personnes appartenant à ces groupements. Bornez-vous à
86arrêter les étrangers inscrits comme suspects d’espionnage » . Cependant, il y
eut un commencement d’application et le trésorier du syndicat des
ermétallurgistes de Douai fut arrêté le 2 août (Union des Métaux du 1 mai 1915).
Quant aux informations données par l’Intransigeant, elles laissaient libre cours
à l’interprétation.
Toutefois, si l’Intransigeant du 27 juillet demeure imprécis quant au fait que
« le gouvernement français a cru devoir prendre certaines précautions
indispensables », il n’en établit pas moins qu’elles sont prises par le ministre de
la Guerre, Messimy, suite à une conférence du matin avec le généralissime
Joffre et le général Michel, gouverneur militaire de Paris. Michel, généralissime
désigné, en 1911, s’était vu évincé, le 28 juillet de la même année, pour avoir
présenté un plan basé sur une attente défensive et un élargissement du front
jusqu'à la Belgique, mobilisant l’ensemble des réservistes et avait été remplacé,
par le même Messimy, par un partisan de « l’offensive à outrance », au bagage

86 Cité in Roger Picard, Le mouvement syndical durant la guerre, p.52, PUF/Yale University ;
Publications de la dotation Carnegie.
80
87stratégique limité, Joffre . L’Intransigeant du 29 juillet est plus explicite dans
la menace : « La CGT organise pour demain soir dans les deux salles Wagram
un grand meeting qui sera vraisemblablement interdit. C’est l’avis des plus
proches collaborateurs de M. Hennion, car l’ordre du jour annonce que les
meneurs commenteront les décisions des congrès fédéraux (grève générale, et
insurrection en temps de guerre) et en envisageront leur application…Cette
trahison ne peut être évidemment tolérée.». En se faisant, à ce point, le porte-
parole du pouvoir et en prononçant le mot fatidique de « trahison » en des
circonstances préparatoires à la guerre, l’Intransigeant pouvait bien être lu par
les dirigeants de la CGT comme une menace directe pesant sur eux et sur
l’organisation syndicale elle-même. Dans un premier temps, le meeting du 29
est interdit.
Ce qui a des conséquences. Ainsi la note M/9535 précise qu’Yvetot revient de
province où il a passé trois jours, tandis que Jouhaux « s’est contenté, comme
beaucoup d’autres, de ne pas dormir dans son lit ». Il est précisé par le même
observateur que, lors de l’entretien de Jouhaux avec Legien, à Bruxelles, ce
dernier lui aurait donné, comme position, que « l’action des syndicalistes devait
concorder avec celle des socialistes ».

87 Le livre du général Percin, 1914, Les erreurs du commandement, qui défend le général Michel
et met en cause tant l’incurie de Messimy que celle de Joffre, garde toute son actualité, rappelant,
que le 29 décembre 1916, le député Accambray, Joffre étant fait Maréchal, le 26, alors qu’il s’agit
de le destituer de son poste de généralissime, avait dit que cela « consacrait une politique de
mensonges, de faiblesses et de lâcheté » (in Percin, « 1914 », p.160, Albin Michel, 1920). Incurie
militaire consacrée, dès le 3 septembre 1914, lorsque le général Lanrezac avait été limogé par
Joffre, alors que son initiative décisive devant Thuin, sauvant Paris et gagnant indirectement la
bataille de la Marne, méritait reconnaissance, mais avait consisté à désobéir à Joffre et sa
rétrograde « offensive à outrance », insoucieuse de la vie humaine comme de toute stratégie,
critiquée tant par Lanrezac, au demeurant, que par le général Estienne, le « père des chars » et de
l’aviation militaire. Ce qui est dénoncé par Alexandre Percin, proche de Jaurès: «Au mois d'août
1914, 1.200.000 réservistes ou territoriaux encombraient nos dépôts, sans armes, sans vêtements,
sans gradés pour les encadrer, sans officiers pour les commander. Si ces 1.200.000 hommes, si la
moitié seulement d'entre eux s'étaient trouvés au front, groupés en unités constituées, nous
n'aurions pas été menacés d'enveloppement sur notre aile gauche, à Charleroi, ce qui nous a fait
reculer jusqu'à la Marne; c'est nous qui aurions menacé l'ennemi d'enveloppement sur son aile
droite et qui l'aurions fait reculer jusqu'au Rhin. Et si, du premier coup, nous n'avions pas ainsi
obtenu la Victoire, si l'ennemi avait réussi à nous imposer la guerre de tranchées, celle-ci se serait
passée hors du territoire français » (A.Percin, Le massacre de notre infanterie, p.207, Albin
Michel, 1921). Même constat chez un militaire d’extrême droite (lequel cite le rapport du chef du
e2 Bureau, de Castelnau, prouvant, dès 1913, qu’en Lorraine, l’armée se heurterait « à un véritable
champ machiné » et que le débordement von Schlieffen par la Belgique était inévitable) :
« pourquoi l’armée française…est-elle allée se casser sur les forts allemands de Lorraine alors
que, le long de son flanc gauche, dévalait la fameuse masse de Schliefen ? Conséquence : la
bataille des frontières perdues, la fleur des régiments d’élite sacrifiée pour sauver les autres, sept
départements, les plus riches, envahis…l’état-major était-il fondé à poursuivre un choc frontal,
alors que tous les renseignements en sa possession présentaient les fortifications lorraines comme
inexpugnables et l’invasion de la Belgique comme certaine ? » (Loustaunau-Lacau, Mémoires
d’un Français rebelle, p.28).

81

Manifeste de la CGT, informations du Bonnet Rouge et de la Guerre
Sociale : « demain ce sera l’arrestation en masse de tous les militants »

Mais ce n’est pas l’Intransigeant qui informe de l’arrestation possible
de Jouhaux et de ses camarades, bien plutôt le Bonnet Rouge et la Guerre
Sociale. Il faut attendre le Bonnet Rouge d’Almeyreda, du 2 août, pour savoir,
publiquement, que le carnet B ne sera, finalement, pas appliqué…Il est
significatif que le Journal des Débats du 3 août tienne, sous le titre « chez les
syndicalistes et les libertaires », à faire paraître l’article du Bonnet Rouge et
erdonne in extenso le Manifeste de la CGT (adopté le 1 août, salle de
l’Égalitaire) : « La CGT adresse le manifeste suivant aux prolétaires de
France : La CGT aux prolétaires de France
Une heure grave a sonné ! Les forces mauvaises sont sur le point de triompher ;
Une lueur d’espoir perce encore, mais si faible qu’il faut envisager les pires
éventualités. Cependant qu’entraînés vers le gouffre, nous voulons conserver
l’espoir d’une paix possible. Jusqu’à cette heure, le Comité confédéral est resté
à son poste de combat, luttant pour la cause de la paix. Hier encore il adressait
à l’internationale ouvrière un suprême appel. Si ces efforts ne paraissant pas
avoir donné ce que nous étions en droit d’attendre, ce que la classe ouvrière
organisée espérait, c’est que les événements nous ont submergés. C’est aussi,
nous devons le dire à ce moment suprême, que le prolétariat n’a pas assez
unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver
l’humanité des horreurs de la guerre. Femmes, qui pleurez en ce moment, nous
avons tout fait pour épargner cette douleur. Mais hélas, nous ne pouvons
aujourd’hui que déplorer le fait accompli. Pouvions-nous demander à nos
camarades un sacrifice plus grand ? Quoiqu’il nous en coûte nous répondrons :
non ! Ce que nous réclamons de tous, c’est un inébranlable attachement au
syndicalisme qui doit traverser et survivre la crise qui s’ouvre. Aussi fermement
qu’hier, nous devons conserver l’intégralité de nous idées et la foi dans leur
triomphe définitif. L’internationale ouvrière reste toujours le but de nos efforts.
Convergence de nos espoirs, nous ne voulons pas qu’elle soit anéantie dans la
tourmente. Car nous savons qu’un jour viendra, quand les peuples auront fait
plus confiance et mieux assuré sa force, où elle constituera l’unique sauvegarde
de la paix et de la civilisation ». Ce qui ressemble à un aveu d’impuissance,
pour ce moment « suprême ». Mais que Bandy de Nalèche qui dirige le Journal
des Débats décide de reproduire un tel texte indique politiquement que le point
de vue de la CGT apparaît légitime…C’est la question d’un accord avec Malvy
qui est posée.
Le Bonnet Rouge du 28 juillet reproduisait un article d’Hervé : « hélas ! notre
beau rêve de grève générale internationale contre la guerre, où est-il ? ». Mais
c’est le numéro du 31 juillet qui titre : « la mobilisation, les révolutionnaires et
le carnet B »…et donnant la parole à un « officier », plutôt opposé à la loi des
82
trois ans, précise « parlant d’arrestations préventives, faisait allusion au trop
fameux carnet B…ainsi tel citoyen qui aura fait il y a dix ans une conférence
syndicaliste est inscrit au fameux carnet B ». Se référant au positionnement
d’Hervé, lequel écrivait dans la Guerre Sociale du même jour « le devoir, c’est
malgré nos rancoeurs d’aller défendre le pays –dans l’intérêt du socialisme lui-
même », le Bonnet Rouge assure ; en conclusion, quant au carnet B et parlant de
la nation, « ce serait une lourde faute que de la diviser, de la démoraliser par des
mesures au moins inutiles ».
erSi le Bonnet Rouge du 1 août titre très favorablement en faveur de Caillaux,
c’est celui du lendemain qui titre : « L’Union Nationale/Le gouvernement ne
fera pas usage du carnet B ». Il est précisé : « en prévision d’une mobilisation,
la police a dressé une liste de « suspects », militants syndicalistes, socialistes ou
libertaires. Ces « suspects » devaient être arrêtés, dès la première heure, et
envoyés dans des camps dits de concentration, où ils auraient été placés sous
bonne garde ». Que le Bonnet Rouge se fasse le porte - voix de tout ou partie du
gouvernement est aisé à constater par sa présentation de l’enjeu : « Aujourd’hui
nous sommes formellement autorisés à déclarer que si le gouvernement doit un
jour décréter la mobilisation, on ne fera pas usage du carnet B. …il n’y aura
qu’une voix dans la classe ouvrière pour applaudir au geste du cabinet
républicain ». Relatant les funérailles de Jaurès, le Bonnet Rouge du 5 août
écrit : « la CGT avait délégué le citoyen Jouhaux pour apporter à la mémoire de
celui que nous pleurons l’hommage désolé du monde travailleur. Le discours de
Jouhaux fut d’une admirable éloquence et d’une rare élévation».
88Quant à la Guerre Sociale du 28 juillet, on lit sous la plume d’Hervé,
enseignant socialiste, agrégé d’histoire, révoqué de ses fonctions, en 1901, pour
son engagement en faveur de la grève générale et de l’insurrection en cas de
89guerre : « À bas la guerre » : « et nous aurons le droit surtout si la guerre
éclate, de dire à tous nos camarades : Pas d’insurrection, pas de grève
générale au début de la guerre puisque nous ne sommes pas prêts à la faire,
simultanément, dans tous les pays, puisque dans ces conditions, nous risquerons
de désorganiser, en face de l’envahisseur, la défense nationale »…On ne
saurait préparer plus paradoxalement le refus de la guerre en principe et son
acceptation en pratique….Le même numéro écrit, en sus : « Gare au coup de
filet ». « Avis. Si les affaires se corsent le ministre de l’Intérieur donnera l’ordre
à la Sûreté générale de coffrer tous les militants dangereux au saut du lit, un
beau matin…la Sûreté générale coffrera tout le monde en tas »…Ceci en toute
sympathie avec la CGT, dont le numéro reproduit l’Appel confédéral à la
réunion du 30 juillet au siège confédéral « sur la situation internationale » (et
qui est signé « Jouhaux »)…Mais la Guerre Sociale y ajoute ce commentaire :
« nous ne saurions trop engager les militants syndicalistes à se tenir prêts à

88 Lancée en décembre 1906 par Hervé, Méric, et Almereyda.
89 Et suffisamment populaire pour que l’on parle « d’hervéisme » à propos de la proposition selon
laquelle on peut faire échec à la guerre par la grève et l’insurrection.
83
répondre à toute autre convocation d’urgence que dicteront les
événements »…La Guerre Sociale du 29 juillet titre « ni grève générale, ni
insurrection » et l’article d’Hervé précise : « les socialistes autrichiens et
allemands ne sont pas à même de faire la moindre tentative de grève générale
insurrectionnelle….La CGT française le sait aussi bien que nous…Alors quoi,
bluffer ? ». Le gouvernement français, en interdisant la réunion du 30 juillet de
la CGT, salle Wagram, accrédite l’idée d’une mise en place imminente du
carnet B. La Guerre Sociale du 30 juillet commente : « nous avons reçu comme
un soufflet, nous aussi, la nouvelle de l’interdiction du meeting de la CGT à la
salle Wagram. Et s’il y a des arrestations demain, nous pensons bien que l’on ne
nous fera pas l’injure de nous oublier »…C’est dire la solidarité totale d’Hervé
avec Jouhaux ; mais l’article s’achève : « rien à faire pour empêcher la
guerre »…Sous le titre « Viviani, casse-cou ! », il est même écrit : « demain ce
sera l’arrestation en masse de tous les militants inscrits plus ou moins à la
légère, au carnet B, le carnet des suspects ». Le numéro du 31 juillet demeure
sur la même ligne et condamne le ministre de la Guerre, Messimy : « le ministre
de la Guerre parle déjà, en matamore, de mater par la force, si elle bouge, la
classe ouvrière »…Tout change le lendemain, car Hervé a été reçu par
90Messimy , et ce pour pouvoir s’engager, bien que révoqué : « le ministre de la
Guerre qui m’a reçu dans son Cabinet ne veut pas recevoir mon engagement…Il
me demande de rester à la tête de mon journal, dans l’intérêt même de la
erdéfense nationale » (Guerre Sociale du 1 août)…Ainsi cette figure par
excellence, depuis 1901, de la grève générale insurrectionnelle pour faire échec
à la guerre, cette figure reconnue du socialisme et sympathisante de la CGT, se
91retrouve-t-il en chantre chauvin de la guerre à outrance . Le numéro de la
Guerre Sociale du 9 août rend hommage à une adversaire de toujours d’Hervé,
le militant nationaliste Déroulède, et n’hésite par à reproduire une de ses
« poésies », le « Clairon »…Il est remarquable que le compte-rendu de

90 Suite à une lettre d’Hervé à Messimy, significative, dans son revirement, au point d’être
reproduite par l’Humanité du 2 août : « A Monsieur le ministre de la Guerre, Monsieur le
ministre, Quand j'avais vingt ans, je me suis fait réformer parce que j'étais soutien de famille, en
arguant de ma myopie. Malgré ma myopie et mes quarante-trois ans, je suis parfaitement capable
de faire campagne. Comme dans la guerre qui va éclater, la France me semble avoir fait
l'impossible pour écarter la catastrophe, je vous prie de m'incorporer, par faveur spéciale, dans le
premier régiment d'infanterie qui partira pour la frontière. Après m'avoir chassé de l'Université,
rayé du barreau, condamné à plus de onze ans de prison, sous prétexte que je manquais de
patriotisme, alors que tout mon crime, comme celui de mon parti et de la C. G T était de prévoir
de loin et de vouloir empêcher la catastrophe d'aujourd'hui, vous estimerez, j'en suis sûr avec moi,
que la République me doit cette éclatante réparation. Vive la France - tout court. Je vous prie
d'agréer, monsieur le ministre, l’assurance de mon absolu dévouement à la République ».
91 Alors qu’à l’origine la Guerre Sociale est « un brûlot qui se démarque de l’Humanité et tente de
rallier les fractions les plus révolutionnaires de la CGT ainsi que les libertaires, sans toutefois se
couper définitivement de la SFIO dont Hervé reste longtemps membre de la Commission
Administrative Permanente » (Gilles Heuré, Gustave Hervé, intellectuel-militant- in Mil neuf cent
n°15, p.41, 1997)
84
l’assassinat et des funérailles de Jaurès, dans le numéro du 4 août, soit réduit, et
se limite à titrer « Jaurès est mort, Vive Vaillant ! »…lequel Vaillant a rejoint
« l’Union sacrée ». Il est non moins remarquable qu’Hervé ne perçoit par une
telle volte-face dans le discours de Jouhaux sur la tombe de Jaurès et ne le
mentionne pas, contrairement à bien des organes de presse…
Le journal de Clemenceau, L’Homme Libre, dans sa parution du 2 août,
privilégie la description, sous le titre « les manifestations d’hier soir »…À
savoir : « des milliers de personnes chantant la Marseillaise parcourent les
boulevards, précédés de drapeaux. Dans tous les cafés, l’hymne national était
réclamé par les consommateurs »…La référence à Jaurès est restreinte. Le
numéro du 4 août fait mention de ce que « le gouvernement demanderait aux
Compagnies de Chemin de fer la réintégration des cheminots
révoqués »…Revendication de la CGT, mais dont le but est l’envoi au front.

La rencontre Jaurès- Jouhaux

Jouhaux propose la participation au meeting socialiste du 9 août, au Pré
Saint Gervais. Ultime mise au point : « si, à un moment donné, M.Jaurès écrit
que le PSU a fait tout son possible, qu’il n’a pas réussi et qu’il faut laisser la
parole aux armes en défendant la République, la CGT ne le suivra pas sur ces
terrains » (derniers mots relatés par M/9535). Lors de la rencontre, le 31 juillet,
entre les syndicalistes et les socialistes, Jouhaux propose d’avancer cette date du
9 au 2 août, en raison de la mobilisation des troupes russes. Jaurès pense qu’il y
a encore une dizaine de jours d’état de tension, afin d’agir pour la paix et le 9
est maintenu. Les positions de la CGT et du Parti socialiste ont évolué dans le
même sens ; si le Manifeste de la CGT hésitait entre la confiance aux
gouvernants et une action internationale contre la guerre, le Manifeste socialiste
du 28 juillet affirmait : « Les socialistes, les travailleurs de France font appel au
pays tout entier pour qu’il contribue de toutes ses forces au maintien de la paix.
Ils savent que le Gouvernement français dans la crise présente a le souci très net
et très sincère d’écarter ou d’atténuer les risques du conflit. Ce qu’ils
demandent, c’est de s’employer à faire prévaloir une procédure de conciliation
et de médiation rendue plus facile par l’empressement de la Serbie à accorder
une grande partie des demandes de la France ». Mais point d’action
internationale sauf sous cette forme : « leur effort correspond ainsi à celui des
socialistes allemands demandant à l’Allemagne d’exercer auprès de l’Autriche,
son alliée, une action modératrice. C’est pour affirmer avec plus de vigueur et
d’ensemble la commune volonté de paix du prolétariat européen, c’est pour
concerter une vigoureuse action commune que l’Internationale se réunit demain
à Bruxelles ». On comprend, a priori, que le pragmatisme de la démarche
internationaliste de l’Internationale ait pu prévaloir, dans le débat, comparé à
l’appel à une grève générale syndicale qui n’avait pas pour elle ne serait-ce
qu’un accord commun pour être initiée…Ce n’est pas seulement la force de
85
persuasion de Jaurès qui devait conduire, ce 31 juillet, à maintenir la date du 9
août…Également que le fait d’imposer au gouvernement français la mise en
place d’une conférence internationale de conciliation en bloquant le jeu
belliciste des alliances était réalisable. Jaurès dit que « d’après ses entretiens
avec les membres du Gouvernement, il croyait que l’état actuel de tension en
Europe durerait encore une dizaine de jours….d’ici là tous les efforts pacifiques
erseront tentés avant l’irréparable (AN F 7 13574, note M-9 538 du 1 août
1914).En tout état de cause, ce qui est décidé, c’est une grande manifestation
internationale contre la guerre, le 9 août. Mais c’est durant cette réunion du
Comité confédéral que l’assassinat de Jaurès vient tout bouleverser. Ce dont
témoignera Bourderon : « et je dis à Jouhaux : « Vous n’avez point fait part au
Comité confédéral réuni ce soir-là d’une dépêche que vous aviez expédiée, que
vous auriez expédiée une heure auparavant à Legien. Ce vendredi 31 juillet,
nous étions réunis à dix heures du soir, lorsqu’on est venu nous prévenir de
92l’assassinat de Jaurès ». La mise au point concernant l’application du carnet B
n’est connue, publiquement, que le 2 août et le Rappel de ce jour écrit : « En
prévision d’une mobilisation, la police a dressé une liste de « suspects »
militants syndicalistes, socialistes ou libertaires. C’est ce qu’on appelle le carnet
B. Ces « suspects » devaient être arrêtés, dès la première heure et envoyés dans
des camps dits de concentration, où ils devaient être placés sous bonne garde.
On affirme aujourd’hui que le Gouvernement ne fera pas usage du carnet B. Le
Gouvernement fait confiance à la population française et en particulier à la
classe ouvrière ». Ce qui n’interdit pas de penser que la menace a effectivement
93existé ; à preuve, le 31 juillet des inspecteurs de la Sûreté Générale étaient
intervenus chez une dizaine de militants libertaires pour saisir divers
erdocuments, dont un « Appel au bon sens » que le Rappel du 1 août présente
comme une « provocation à la guerre civile et à l’insurrection ». La Bataille
Syndicaliste du 2 août écrit « la folie triomphe de la raison » et publie «La CGT
aux prolétaires de France » : « Les forces mauvaises sont sur le point de
triompher…Cependant qu’entraînés vers le gouffre, nous voulons conserver
l’espoir d’une paix possible…les événements nous ont submergés. C’est aussi,
nous devons le dire à ce moment suprême, que le prolétariat n’a pas assez
unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver
l’Humanité des horreurs d’une guerre ». Le même numéro annonce l’assassinat
de Jaurès.






92 Congrès confédéral de 1918, p.111
93Revenant sur la question, Bourderon précisera : « il était question d’opérer huit cents
arrestations dans le monde des militants » (Congrès confédéral de 1918, p.110).
86
La mort de Jaurès, « noble figure »

Une Commission spéciale est mise en place pour des relations
constantes entre les deux instances, en faveur de la paix, avec, pour la CGT,
Jouhaux, Dumoulin, Merrheim, Bled et Minot (Luquet étant absent). C’est là
l’origine du Comité d’action, qui sera fondé, quelques semaines plus tard, mais
non plus pour la défense de la paix. Bled intervient pour dire qu’il faut suivre la
ligne du PSU au point que : « il faut remiser les décisions antimilitaristes des
congrès confédéraux et signer toutes les déclarations du PSU ». Il est suivi par
tous les syndicalistes présents, y compris Merrheim.
Le Comité Confédéral, composé de Jouhaux, Yvetot, Dumoulin, Marck et
Calveyrach, adopte un ordre du jour, suite à l’annonce de l’assassinat de Jaurès :
« Indignation contre l’assassinat de Jaurès. Le Comité Confédéral apprend au
cours de sa séance, le lâche assassinat qui vient de frapper la noble figure que
fut Jaurès. Traduire le sentiment de douleur qui étreignit les militants présents
est impossible. En Jaurès, c’est le défenseur le plus clairvoyant, le plus ardent
des causes humaines qui disparaît. La classe ouvrière perd en lui un militant,
un artisan dévoué, sincère, actif, d’un meilleur devenir social. Toujours au
premier rang des bons combats, pour le droit, pour la vraie justice, il tombe,
victime des idées qui sont nôtres, qui sont celles du prolétariat international.
Dans notre douleur, un réconfort nous vient : c’est que cette conscience, haute,
noble, survivra dans la mémoire de tous les travailleurs .Au nom de la classe
ouvrière organisée de ce pays, nous saluons cette noble et énergique figure qui
s’en va, cette grande et éloquente voix qui, dans les circonstances les plus
dramatiques peut être qu’elle eût à commenter, vient de se taire si
tragiquement » (M/9538).

Le discours de Jouhaux lors des funérailles de Jaurès et ses versions

Jouhaux prononce un discours sur la tombe de Jaurès, qui est
spécialement remarqué. Selon la note M/9540 du 6 août (AN F7 13 574) : « Le
discours de Jouhaux aux obsèques de Jaurès a été très bien accueilli – Aucune
94note discordante ». P-M Delesalle , pour la CGT, publiera en brochure le
discours de Jouhaux, en un beau tirage numéroté, sous le titre « A Jaurès,
95Discours prononcé par Léon Jouhaux, secrétaire de la CGT » . Ce qui est
remarquable, c’est la justification de l’éditeur, dans son avant-propos : « c’est
pour nous à la fois un hommage rendu au grand disparu de publier celui des
discours qui nous est apparu le plus symptomatique, le plus profondément
douloureux, discours qui arracha les larmes à tous ceux qui eurent la faveur de

94 Delesalle avait commencé son travail d’éditeur, pour la CGT, en 1907, avec La Confédération
générale du travail. Historique, constitution, but, moyens, et le poursuivra jusqu’en 1932.
95 « À Jaurès », La Publication sociale, n°8 de la Bibliothèque Sociale, Imprimerie Nouvelle
Avenir « association ouvrière des typographes syndiqués », 1914
87
l’entendre, car, on l’a écrit et nous pouvons le répéter, c’était bien plus que de
l’éloquence, c’était le cœur meurtri de la classe ouvrière qui parlait par la voix
96de Jouhaux » . Ce qui laisse entendre et l’atmosphère particulière d’un moment
historique sans second et comment Jouhaux, figure plutôt méconnue et homme
de 35 ans, avait pu marquer les esprits et prendre une stature incontestable.
Jouhaux déclare : « Devant ce cercueil, où gît, froid ; insensible désormais, le
plus grand des nôtres, nous avons le devoir de dire, de clamer avec force,
qu'entre lui et nous, classe ouvrière, il n'y eut jamais de barrière. On a pu
croire que nous avions été les adversaires de Jaurès. Ah ! comme on s'est
trompé ! Oui, c'est vrai, entre nous et lui, il y eut quelques divergences de
tactique. Mais ces divergences n'étaient, pour ainsi dire, qu'à fleur d'âme. Son
action et la nôtre se complétaient. Son action intellectuelle engendrait notre
action virile. Elle la traduisait lumineusement dans les grands débats oratoires
que soulevaient, dans les pays, les programmes sociaux .C’est avec lui que nous
avons toujours communié. Jaurès était notre pensée, notre doctrine vivante ;
c'est dans son image, c'est dans son souvenir que nous puiserons nos forces
dans l'avenir. Passionné pour la lutte qui élève l'humanité et la rend meilleure,
il n'a jamais douté. Il a rendu à la classe ouvrière, cet hommage immense, de
croire à sa mission rénovatrice. Partisan du travail, il était pour l'activité,
estimant que même dans ces outrances l'activité recèle toujours des principes
bons. Penché sur la classe ouvrière, il écoutait monter vers lui ses pulsations, il
les analysait, les traduisait intelligiblement pour tous.Il vivait la lutte de la
classe ouvrière, il en partageait ses espoirs. Jamais de mots durs à l'égard des
prolétaires. Il enveloppait ses conseils, ses avertissements du meilleur de lui-
même. Sa critique, aux moments de difficile compréhension, à ces moments où
l'action déterminée par les nécessités de la vie rompt brusquement avec les
traditions morales et où il faut pour saisir avoir vécu ces nécessités, se faisait
tendre, s'entourait de toutes les garanties de tact et de sincérité, pour ne pas
froisser ceux qu'ils savaient ardemment épris de leur indépendance.
C'était le grand savant humain qui se penchait plus encore anxieux, hésitant à
formuler son jugement, ayant peur, par un mot qui choque, d'arrêter ne fût-ce
qu'une minute ce gigantesque travail d'enfantement social. Jaurès a été notre
réconfort dans notre action passionnée pour la paix. Ce n'est pas sa faute, ni la
nôtre, si la paix n'a pas triomphé. Avant d'aller vers le grand massacre, au nom
des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir, dont je suis, je
crie devant ce cercueil toute notre haine de l'impérialisme et du militarisme
sauvage qui déchaînent l'horrible crime. Cette guerre, nous ne l'avons pas
voulue, ceux qui l'ont déchaînée, despotes aux visées sanguinaires, aux rêves
d'hégémonie criminelle, devront en payer le châtiment. Acculés à la lutte, nous
nous levons pour repousser l'envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de la
civilisation et d'idéologie généreuse que nous a légué l'histoire. Nous ne

96 « À Jaurès », p.4
88