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Les accidents du transfert. De Freud à Lacan.

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La psychanalyse n’est pas une pratique sans risques. Cet ouvrage traite des ravages et des ratages dans la cure, induits par un passage à l’acte sexuel entre un analyste et son patient. La situation psychanalytique, du fait de la création d’un transfert, provoque chez le patient une régression nécessaire au bon déroulement de la cure, et réactive sa sexualité infantile. Abuser d’un patient sexuellement dans cette position est un équivalent d’inceste, dans une position érotomaniaque des deux protagonistes. C’est un sujet encore tabou. Le silence nuit à la circulation d’une parole vraie. Ce travail dévoile ces dérives de façon à relancer la réflexion, questionner l’éthique et peut-être contribuer à prévenir ce qui peut entacher cette expérience unique : la cure analytique.


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Les accidents du transfert

de Freud à Lacan

 

Monique Lauret

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre : La psychanalyse n’est pas une pratique sans risques. Cet ouvrage traite des ravages et des ratages dans la cure, induits par un passage à l’acte sexuel entre un analyste et son patient. La situation psychanalytique, du fait de la création d’un transfert, provoque chez le patient une régression nécessaire au bon déroulement de la cure, et réactive sa sexualité infantile. Abuser d’un patient sexuellement dans cette position est un équivalent d’inceste, dans une position érotomaniaque des deux protagonistes. C’est un sujet encore tabou. Le silence nuit à la circulation d’une parole vraie. Ce travail dévoile ces dérives de façon à relancer la réflexion, questionner l’éthique et peut-être contribuer à prévenir ce qui peut entacher cette expérience unique : la cure analytique.

Auteur : Monique Lauret est médecin et psychanalyste.

 

Table des matières

 

Avant-propos

Introduction

I – Les accidents du transfert chez l’analysant

Sur l’amour de transfert et les débuts de la psychanalyse

Le fantasme et le désir

L’inceste et la jouissance

Sur la position subjective de départ

II – Les accidents du transfert chez l’analyste

Le discours de l’analysant

La structure de l’analyste

Fin d’analyse et désir d’analyste

III – Le féminin et l’échange dans la sexualité

La symbolique du don

Du don à l’échange

L’échange intersubjectif

La pulsion de mort

IV – Éthique et psychanalyse

Les idéaux de l’éthique

Le transfert et l’institution

La politique du désir

Bibliographie

 

Remerciements

Je remercie Michèle Montrelay et Claude Dumézil pour leur accueil et leurs encouragements dans ce travail.

Je remercie toutes celles et tous ceux qui m’ont accompagnée tout au long de cette écriture.

« La vérité la plus blessante finit toujours par être perçue et s’imposer, une fois que les intérêts qu’elle blesse et les émotions qu’elle soulève ont épuisé leur virulence. »

S.Freud{1}

« L’humanité est riche de possibilités imprévues dont chacune, quand elle apparaîtra, frappera toujours les hommes de stupeur ; que le progrès n’est pas fait à l’image confortable de cette “similitude améliorée” où nous cherchons un paresseux repos, mais qu’il est tout plein d’aventures, de ruptures, de scandales. »

C. Lévi-Strauss{2}

Avant-propos

 

La théorie psychanalytique a toujours tiré parti de la parole des femmes. La théorie freudienne de la sexualité s’est élaborée à propos des femmes et de la féminité, à partir d’un discours, d’un « faire parler », de femmes plus ou moins célèbres, de Dora à Marie Bonaparte. Elle s’est enrichie dans le temps de la finesse de pensée de femmes telles Lou Andréas Salomé, Anna Freud, et Mélanie Klein. L’actuel n’est pas en reste avec Françoise Dolto, Pierra Aulagnier, Michèle Montrelay et Julia Kristéva. Dans ce « faire parler » la féminité, la psychanalyse ne prenait-elle pas le risque d’ouvrir les digues du refoulement de ce fameux « continent noir » ? Refoulement que Freud a tenté de maintenir au sens de la représentation symbolique. Telles en ont témoigné ses réticences par rapport à Jones notamment, qui insistait sur l’organisation particulière de la sexualité féminine, restant pour lui plus dépendante que l’homme des pulsions, dans une intrication de schèmes archaïques, oraux, anaux et vaginaux. Lacan trouvait lui-même très étrange que l’expérience analytique ait plutôt étouffé, amorti, éludé les problèmes de la sexualité du côté de la demande féminine{3}. La sexualité, dans sa rencontre à l’autre sexe va pourtant toujours être un appel à l’éveil du sien propre.

Je situerai dans ce « faire parler » la féminité, ce qu’il peut en être de certaines situations entendues en clinique, faisant il est vrai exception, mais témoignant d’un effet de dérive possible du protocole analytique, quand le désir d’analyste ne remplit plus sa fonction de faire barrière à la jouissance. Le métier d’analyste est un métier impossible, comme aimait à dire Freud. Un métier qui se tient au bord du gouffre, où l’étrange entité que constitue le couple analysant-analyste peut glisser vers des situations extrêmes ne laissant quelquefois que la possibilité d’une issue vers un passage à l’acte. Passage à l’acte plus ou moins grave, plus ou moins violent, allant quelquefois jusqu’à la destruction d’un ou des deux protagonistes. Michel de M’Uzan situe la stratégie analytique pour une part dans ce qu’il nomme « une politique de bord de gouffre{4} ». L’exploration radicale de ce qui se joue dans ces situations ne doit pas être empêchée. Ces Voix de femmes, ne peuvent être laissées sous silence. Le silence a un prix, où comme le met en mots le poète Edmond Jabes, « Le sang beau lac anonyme est le prix du silence ».

Lacan, dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, compare la psychanalyse à l’alchimie, où la question de la pureté de l’âme et des intentions de l’expérimentateur est aussi importante que dans l’œuvre alchimique. De la pratique analytique sur ces figures du féminin profondément addictées à la chose maternelle, proches fantasmatiquement d’une véritable gnose du manque, émerge quelquefois des restes, des ratages, un certain réel bordé par un passage à l’acte, à ne pas comptabiliser en rien, en déchet. C’est la partie « refoulée » de la pratique. Un sujet éminemment sensible, souvent tabou, émergeant quelquefois dans le discours théorique, rarement questionné et approfondi. Cette écriture propose de rendre compte de ce réel-là, rejoignant par là la question éthique.

Pour que l’expérience de la psychanalyse survive, elle se doit d’assumer la responsabilité de ses ratages, afin de ne pas rester dans un purisme de transmission. Les siècles passés ont montré jusqu’où pouvaient mener les excès de purisme. Chaque psychanalyste est responsable de ce qu’il peut apporter à la psychanalyse pour qu’elle vive et qu’elle avance, de par la qualité de son travail, la valeur de son caractère et son niveau scientifique ; Karl Abraham disait quelque chose en ce sens.

Introduction

 

Que se passe-t-il quand un analyste propose la « mise », la mise en acte dans le champ de l’analyse, de la relation sexuelle, à une personne en analyse avec lui ?

Il ne s’agit, au niveau de la réalité psychique de l’analysant, ni plus ni moins d’inceste, véritable collusion psychique à la jouissance incestueuse. Cette jouissance incestueuse est le premier temps de la jouissance décrit par Freud, et dont l’interdit fondamental est le principe fondateur de l’accès au statut de sujet. L’interdit est la condition de possibilité de la structuration, quand le collage au premier objet d’amour, qui est la mère, empêche l’accès à la subjectivation et à la symbolisation. L’amour et l’érotisme circulent nécessairement autour du divan, un lien émotionnel se noue. Ce corps allongé palpite, vibre, souffre et y retrouve une vie psychique. Il ne peut qu’aimer celui qui l’écoute. Il va être dans une adhésion au moi de l’analyste, et peut rester dans le fantasme d’aimer toute sa vie son thérapeute. Cette relation analyste-analysant, du fait de cette configuration, aura une plus grande facilité que d’autres relations identiques, où se joue un transfert à un autre présupposé savoir : professeur, prêtre, père par exemple, de se transformer en une relation passionnelle, la basculant aussitôt hors du champ de l’analyse. Dans ces autres types de relations basées sur un transfert, les phénomènes d’adhésion du moi sont moins intenses, et il manque surtout la névrose de transfert qui s’installe dès le début de l’analyse, et qui est nécessaire à son processus. Ce type de passage à l’acte, dans la situation d’analyse, réactive la pulsion d’inceste présente chez tout sujet, soulève dans certains cas des problématiques œdipiennes non résolues encore à ce stade de l’analyse. L’émergence de ce fantasme dans le champ de la réalité, dans lequel se loge la passion, marque le point limite de toute parole sur l’amour et signe ce passage à l’acte.

Dans cette mise en acte, l’analyste introduit brutalement le réel sexuel sur la scène imaginaire de l’analysant, quand celui-ci demande un en-plus, un au-delà de l’inceste en venant en analyse. Michèle Montrelay l’a clairement écrit :

« Quant à l’analysé, il est clair qu’il met en scène sur le champ… une relation incestueuse. Relation dont après coup, peut-être, il mesurera que l’autre l’en a dessaisi, et en prenant pour rien la valeur absolue de sa parole{5}. »

L’analyste pris dans cette situation, aux rets de l’imaginaire, pourrait rétorquer pour sa défense :

– « C’est elle qui m’a séduit avec ses mots et ses déclarations ». Comment pourrait-il méconnaître la dimension imaginaire de cette parole ? Comment peut-il jouir avec la magie de cette parole alors qu’il suffit de la reconnaître et de la laisser choir dans le silence pour la séparer du corps de celle qui parle et la lui rendre transformée ! Féminité engluée de « l’hystérie où le corps et le discours se confondent parce qu’ils se tiennent en deçà du désir : dans l’Autre{6} ».

– « Cette personne avait terminé son analyse ! » Qu’en est-il des restes du transfert en fin d’analyse ? Pierra Aulagnier le rappelait en soulignant l’aspect plus fréquent de cet abus quand le partenaire choisi est futur analyste.

Qu’est ce qui va pouvoir pousser un analyste à souhaiter chez le partenaire un fonctionnement de pensée à l’antithèse de celui visé dans l’analyse : un advenir du sujet ? Toute psychanalyse repose sur un contrat implicite : l’analyste ne sortira pas de sa fonction et n’abusera pas de son analysant ; même si celui-ci, déploie tous ses trésors de séduction dans le déroulement de son fantasme, permis par l’instauration du transfert. L’analysant doit être sûr de pouvoir laisser se dérouler toute sa cure, du début à la fin, dans la confiance. L’analyste a la vie psychique de cet autre entre les mains, l’avenir de son désir.

L’analyste « incestueux » se propose, consciemment ou inconsciemment, d’occuper la place du premier objet d’amour vécu comme une passion. Il effracte le projet partagé de l’analyse, c’est-à-dire la désaliénation du sujet à la pensée et à la demande de l’Autre. Il peut se laisser séduire et illusionner par cette place, point de fixation de son désir, du côté d’une jouissance. Ce passage à l’acte, lui, ne va pas être sans conséquences sur le psychisme de l’analysant et sur son désir ; il pourra entraîner :

– la mise à distance du possible d’une castration et de la fin de la cure ;

– un véritable écrasement du désir, que l’on peut même qualifier d’attentat, quand cet acte fait écho à un inceste réel déjà vécu dans le passé. On sait bien quel’enfant victime d’un pervers fait à jamais la confusion entre la relation d’amour qu’il attend et la jouissance sauvage de l’adulte. Freud avait déjà utilisé le terme d’attentat dans son premier article publié le 30 mars 1896 « L’hérédité et l’étiologie des névroses » paru dans La revue neurologique, où étaient utilisés pour la première fois les termes de « psychanalyse » et de « psychonévrose ». Il traitait de l’analyse de treize cas d’hystérie :

« Dans aucun de ces cas ne manquait l’événement caractérisé ; il était représenté ou par un attentat brutal commis par une personne adulte ou par une séduction moins rapide et moins repoussante, mais aboutissant à la même fin{7}. »

Attentat peut être le terme utilisé quand la correspondance, et non la coïncidence entre fantasme et réalité crée une effraction psychotique, suivant la structure psychique de l’analysant. Chez l’érotomane par exemple, où sa passion d’être l’élu absolu de l’autre, bute sur la réponse dans la réalité à son appel. Je pense à cette patiente, victime dans son enfance d’inceste avec le père, victime à nouveau et dès le début de son analyse, d’inceste psychique avec l’analyste ; qui ne peut vivre sa sexualité que dans l’abus et le viol avec n’importe quel homme rencontré sur sa route. Louise de Urtubey, dans un ouvrage récent sur le passage à l’acte de l’analyste, Si l’analyste passe à l’acte, PUF, 2006 ; parle d’équivalent de traumatisme infantile pour l’analysant.

La sexualité humaine est constituée de désirs plus ou moins avouables d’inceste, de meurtres, de ruptures le plus souvent inconscients. Qu’est-ce qui va pouvoir pousser un analyste à détourner la parole de vérité, à utiliser la femme analysante allongée sur son divan comme objet sexuel ; reliant le registre de son désir à lui, de l’homme et non de l’analyste, au registre du besoin et du nécessaire du côté de la femme ; la pétrifiant ainsi dans la folie d’un fantasme incestueux, et effectuant par là même, un acte de violence sur le « Je » de la femme ?

Quelles conséquences pouvons-nous en tirer ?

– du côté du psychisme de la femme, dont le statut est maintenu ainsi en tant qu’objet manipulé, substituable, échangeable, au mépris de sa subjectivité propre ;

– du côté du retentissement sur la pensée analytique tout entière, quand cette pratique de la part de certains « grands noms », inflige par la « loi du silence », une violence à l’égard de leurs pairs ou de leurs élèves.

La parole de l’analyste se doit de toujours dénoncer ce qui risque de s’enkyster dans le silence. Elle peut ainsi produire des effets, afin de remettre en mouvement ce qui stagne ou ce qui pose question dans la pratique et dans la théorie.

À l’heure de la mise à plat des pratiques entourant la santé mentale en France, y compris de la pratique psychanalytique, dire ce qu’il peut en être des dérives internes, des cas extrêmes de cette pratique, centrés autour du transfert et créés par une confusion entre désir d’analyste et désir de l’analyste (désirs définis par Pierre Marie{8}), paraît important dans un souci de vérité pour redonner son juste titre à la cure psychanalytique. Ce merveilleux outil découvert par Freud, qui peut prétendre à la libération des forces psychiques d’un individu plutôt qu’à leur enfermement. Freud disait lui même que les choses psychanalytiques ne sont compréhensibles que si elles sont complètes et détaillées, que la discrétion est incompatible avec un bon procédé d’analyse.

« Il faut être sans scrupules, s’exposer, se livrer en pâture, se trahir, se conduire comme un artiste qui achète ses couleurs avec l’argent du ménage et brûle ses meubles pour chauffer le modèle. Sans quelqu’une de ses actions criminelles, on ne peut rien accomplir correctement{9}. »

Je vais m’intéresser dans ce travail, à partir de cas puisés dans l’histoire de la psychanalyse, et de quelques cas cliniques, aux effets sur le psychisme du sujet pris dans les mailles incestueuses d’un amour de transfert, à la structure psychique de l’analyste qui y cède, aux effets possibles sur la pensée analytique et à ce qui circule dans les groupes institutionnels. Ce sujet questionne automatiquement la question du féminin et de son usage dans l’échange de la sexualité humaine. Ce sujet questionne aussi les ressorts de la pulsion de mort ou pulsion de destruction à l’œuvre de manière sous jacente dans ce type d’amour.

I
Les accidents du transfert chez l’analysant

 

L’analysant qui va céder à cette séduction d’aimer son analyste avec un passage à l’acte sexuel, va se trouver enfermé dans un conflit psychique, dont l’issue dépendra de sa position subjective de départ, du stade de son cheminement dans son analyse et de ses facultés propres d’entendement. Il faut dire quand même, que certaines histoires ont tout de même pu s’acheminer vers la découverte réciproque de l’amour, une fois l’analyse terminée, quand il y a eu inversion du sujet supposé savoir vers cet autre face à l’analyste, permettant une chute du semblant et la mise à jour de la vérité. Mais n’y a-t-il vraiment plus rien du transfert en fin d’une analyse ?

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L’amour de transfert

Freud nommait amour de transfert, la part d’idéalisation que l’analysant voue à son analyste, et qui est la condition de la névrose de transfert, permettant le travail analytique lui-même. C’est la condition du déroulement de l’expérience analytique. Cette part d’idéalisation peut se transformer en un attachement inconditionnel (que l’on peut qualifier de passion de transfert), et éventuellement séduire l’analyste qui souhaiterait en retirer des bénéfices narcissiques personnels, aux dépens et au mépris des intérêts de son partenaire. Il s’agit là d’une passion construite. Mais le transfert est un phénomène beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, non simplement basé sur la notion de transfert/contre-transfert qu’avait définie Freud. Lacan a promu le désir de l’analyste comme pivot du transfert (à entendre comme désir d’analyste comme nous l’avons défini au chapitre précédent), nous confrontant au problème de la possible perversion de la situation analytique. « Le désir de l’analyste, c’est son énonciation », a-t-il dit. Dans quelle mesure donc, les formes affectives prenant consistance dans le contre transfert ne seraient pas à entendre comme une forme de défense par rapport à l’engagement professionnel de l’analyste ? Le passage à l’acte, comme arrêt brutal de l’analyse, peut signer une impossibilité de l’analyste à aller plus loin, un analyste enchevêtré dans des restes non éclaircis de son propre fantasme, et que la situation singulière avec cet analysant-là, réactive.