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Les acteurs des ONG

Logiques politiques Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection «Logiques politiques» a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l'une d'entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l'Union européenne.

Dernières parutions
Philippe HAMMAN, Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne, 2005. Damien HELL Y et Franck PETITEVILLE (sous la dir.), L'Union européenne, acteur international, 2005. V. REY, L. COUD ROY de LILLE et E. BOULINEAU (dirigé par), L'élargissement de l'Union européenne: réformes territoriales en Europe centrale et orientale, 2004. Guillaume DEVIN (dir.), Les Solidarités Transnationales, 2004. Jean-Baptiste LEGA VRE (dir.), La presse écrite: objets délaissés, 2004. Philippe ESTEBE, L'usage des quartiers. Action politique et géographie dans la politique de la ville (1982-1999), 2004. Johanna SIMEANT et Pascal DAUVIN, ONG et humanitaire, 2004. Patrick QUANTIN (dir.), Voter en Afrique, 2004. A. LAURENT, P. DELFOSSE, A-P. FROGNIER (dir.), Les systèmes électoraux: permanences et innovations, 2004. Sophie JACQUOT et Cornelia WOLL (dir.), Les usages de l'Europe. Acteurs et transformations européennes, 2004. Béatrice BLANCHET, La toge et la tribune: engagements publics des classicismes français et britanniques du XX: siècle, 2004.

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8480-1 E~:9782747584807

Gregor Stangherlin

LES ACTEURS DES ONG
L'engagement pour l'autre lointain

L'Harmattan
5-7 "rue de l"ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

INTRODUCTION
L'objectif de cet ouvrage est de cerner la diversité et la complexité du militantisme des acteurs des organisations non gouvernementales de coopération au développement (ONGD), un engagement qui a la particularité de se situer à la fois par rapport à une organisation et par rapport à un « autre lointain» 1. Nous cherchons à comprendre comment devenir et c,?mment rester un acteur d'une ONGD. Qu'est-ce qui permet de comprendre que des individus s'engagent comme bénévoles, coopérants ou employés dans une ONGD ? Comment comprendre les différences en terme d'intensité et de durabilité d'engagement pour l'autre lointain? Nous avons développé un modèle théorique qui vise à analyser l'engagement d'une façon multidimensionnelle et processuelle. Par une approche multidimensionnelle, nous entendons l'analyse de l'influence et de l'interaction entre des éléments institutionnels, organisationnels et biographiques. Par une approche processuelle, nous définissons l'analyse des phases ou moments différents de la « carrière» d'un acteur d'une organisation d'un mouvement social: l'adhésion, l'engagement et le désengagement. L'intérêt de notre approche est de montrer comment, dans chaque phase, des éléments biographiques, organisationnels et institutionnels influencent l'engagement des différents acteurs et comment ces trois facteurs permettent de comprendre l'émergence et le développement de l'engagement pour l'autre lointain.

La construction de l'hypothèse centrale de notre recherche La revue de la littérature et l'étude empirique nous ont amené progressivement à identifier trois catégories de facteurs (biographiques, organisationnels et institutionnels) qui influencent le processus d'engagement. Très tôt, il nous est apparu que l'engagement au sein des associations de la société civile nécessite la détention d'une multitude de ressources (Wilson, 2000 ; Wilson et Musick, 1997a; Brady, Verba et Scholzman, 1995). Ces ressources sont le fruit du passage par différentes instances de socialisation (famille, école, travail, etc.) et de l'expérience vécue des individus. Nous distinguons quatre ressources différentes: les ressources culturelles, relationnelles, cognitives et l'expérience vécue. Leur pertinence varie selon le contexte organisationnel et institutionnel. Les ressources culturelles sont parmi celles dont l'influence a été le plus souvent mise en évidence dans la littérature. Avoir du temps et être disponible pour une période plus ou moins longue s'avère être une ressource non négligeable pour devenir bénévole ou

I Par l'autre lointain, nous définissons les individus, les groupes ou les organisations des pays en voie de développement vers lesquels les actions des ONGD sont orientées.

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coopérant. Le niveau d'éducation, les formations et les compétences qui en découlent sont parmi les éléments les plus importants pour comprendre l'engagement et son intensité. L'engagement se construit sur base des ressources relationnelles (Bajoit, 1992). Deux types de liens sociaux et deux fonctions spécifiques du lien social doivent être distinguées. L'engagement « pour l'autre lointain2» se construit sur base des relations sociales préexistantes en Belgique (liens d' appartenance) et sur base des relations sociales développées avec des individus et groupes dans les pays en voie de développement (liens d'échange). Le poids respectif de ces deux types de réseaux va influencer la forme de l'engagement pour l'autre lointain (CurIe, 1972). Le lien social est une ressource mobilisée par les acteurs sociaux et le matériau central de la construction des identités sociales. Parmi ces ressources, « l'expérience du Sud» constitue, à côté des ressources culturelles et sociales, un atout presque indispensable pour devenir un militant ou un activiste des organisations non gouvernementales de coopération au développement. L'expérience du Sud est centrale pour comprendre les carrières, les formes d'engagement et les formes identitaires. Deux aspects sont à distinguer. L'expérience du Sud est à la fois une ressource mobilisée par les acteurs pour entrer et agir dans un secteur d'activités spécifique, d'une part, et d'autre part, nous distinguons différentes façons de construire un rapport à « l'autre lointain », façons qui ont pour conséquence des formes d'engagement différentes. Dans le secteur des ONGD, il y a trois manières dominantes de construire le rapport à l'autre lointain: l'aide, la solidarité et la justice3. La détention de ressources spécifiques est devenue un élément déterminant pour l'entrée dans une ONGD, du moins pour l'accès à certaines fonctions suite à la professionnalisation du secteur. Plus fondamentalement, la détention des ressources s'avère importante dans la structuration de l'intensité, de la durabilité et de la forme de l'engagement. Si la détention de ressources avant l'adhésion à l'ONGD est importante, il ne faut pas négliger le rôle des organisations dans la production des ressources. Les raisons d'agir, c'est-à-dire la réflexivité ou l'intention de l'acteur par rapport à son engagement, sont le second élément biographique fondamental pour la compréhension des carrières militantes. Suivre los raisons d'agir des acteurs aux différents moments de leur engagement, nous apporte une compréhension plus fine de l'adhésion, de l'engagement et du désengagement des acteurs. L'engagement est un processus, c'est-à-dire qu'on ne naît pas militant, mais qu'on le devient en passant par différentes étapes (Fillieule, 2001). Analyser l'engagement comme un processus nous incite à analyser la manière dont les ressources sont acquises et comment elles produisent des effets sur l'engagement, les raisons d'adhésion, d'engagement et de désengagement, selon les contextes d'opportunité et de contrainte. Une telle approche implique d'analyser l'engagement par rapport aux autres sphères de vie et au contexte historique (Fillieu1e, 2001 ; Passy, 2002 ; Collovald, 2002).

2 Nous préférons le terme « Sud », même si géographiquement il ne s'avère pas toujours pertinent, à d'autres termes à la fois historiquement datés et symboliquement chargés comme: anciens pays colonisés, pays en voie de développement ou pays du Tiers-Monde. 3 Pour une analyse approfondie des formes d'engagement pour « l'autre lointain» nous renvoyons au chapitre V de notre thèse de doctorat (Stangherlin, 2004).

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Les organisations renforcent ou limitent l'engagement par les politiques de communication et de gestion de ressources humaines qu'elles développent. Le travail dans une organisation permet de structurer et de donner une certaine durabilité à l'engagement. Les opportunités et contraintes pour participer aux activités ou pour travailler dans une ONGD ont fortement évolué au cours des dernières décennies. Ces évolutions organisationnelles et institutionnelles ont, en conséquence, amené à redéfinir la division du travail dans les organisations et à repenser la place du militantisme et de la compétence professionnelle. Certaines dispositions institutionnelles favorisent ou freinent l'engagement dans les organisations non gouvernementales. Les statuts des employés et coopérants des ONGD ont été, en Belgique, fortement influencés par les politiques publiques. La situation est moins évidente pour les bénévoles, mais ces politiques ont eu un impact, au moins indirect, sur leur situation. La mise en évidence de ces trois catégories de facteurs (biographiques, institutionnels et organisationnels) et la prise de conscience de l'importance du caractère processuel du militantisme nous ont amené à formuler I'hypothèse principale suivante. Pour comprendre l'engagement dans les ONGD, c'est-à-dire cerner ses formes, sa durabilité et son intensité, il est nécessaire de développer une approche multidimensionnelle et processuelle. Une approche multidimensionnelle, parce que le militantisme ne devient intelligible qu'en étudiant à la fois les éléments institutionnels, organisationnels et biographiques (ressources et raisons d'agir) et leurs interdépendances. Une approche processuelle, parce qu'elle met en exergue la variation du rôle et du poids des différents facteurs selon la phase (adhésion, engagement et désengagement) dans laquelle se situe l'acteur. D'un point de vue épistémologique, notre démarche sera constructiviste. Fondamentalement, elle se base sur le paradigme sociologique qui considère la réalité sociale comme une construction sociale des acteurs (Berger et Luckman, 1986). Notre démarche est constructiviste parce qu'elle met l'accent sur la compréhension de l'interdépendance entre les facteurs institutionnels, organisationnels et biographiques. Les institutions et les individus entretiennent une relation dialectique entre eux. Les institutions socialisent les individus et influencent leurs stratégies; en même temps, ces institutions sont le fruit des identités et des stratégies des acteurs. Notre approche est constructiviste parce que nous montrons comment les organisations fabriquent de l'engagement public (politiques de GRH et de récolte de fonds), tout en mettant en évidence le fait que les individus porteurs de certaines expériences et de ressources créent ou transforment les organisations. Notre approche est aussi constructiviste parce qu'elle montre le caractère processuel du militantisme, c'est-à-dire comment, en vivant certaines expériences et en passant par certaines institutions, l'individu devient progressivement un militant pour l'autre lointain, le reste ou cesse de l'être.

L'ene:ae:ement pour l'autre lointain et non l'ene:ae:ementaltruiste La spécificité de l'engagement dans les ONGD réside dans le fait que des individus deviennent solidaires de catégories sociales ou de groupes auxquels ils n'appartiennent pas

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eux-mêmes. En sciences sociales, on parle dans ce cas de figure d' « altruisme» parce que le comportement est « censé» être motivé par le besoin d'aider les autres plutôt que les siens (Piliavin et Charng, 1990; Nuscheler, 1995: 12). Dès le départ, il nous semble fondamental de lever une ambiguïté potentielle. L'objet de cet ouvrage n'est pas l'altruisme ou les conditions sociales de son émergence. C'est la raison pour laquelle nous préférons le terme « engagement pour l'autre lointain» à celui d'« engagement altruiste ». La spécificité de notre objet d'étude réside dans la construction spécifique du rapport à l'autre lointain (différentes formes d'engagement). La confusion pourrait venir d'une certaine littérature qui parle d'engagement altruiste quand un comportement est essentiellement motivé par le besoin d'aider les autres plutôt que les siens (Pilivian et Charng, 1990 ; Mansbridge, 1990 ; Monroe, 1996). La spécificité de l'engagement altruiste résiderait dans la défense des intérêts d'autrui et non des siens4. Analyser en quoi l'engagement est basé sur notre intérêt ou celui d'autrui nous semble pourtant un débat interminable et insoluble. Même si nous portons à cette question un grand intérêt, nous considérons qu'elle est d'une portée plus philosophique ou morale, même si nous reconnaissons les apports de la psychologie et de la sociologie dans ce domaine. Nous considérions au départ que l'engagement pour l'autre lointain ne serait qu'une forme particulière de l'engagement public au sein des sociétés européennes. Nos recherches théoriques et empiriques nous ont pourtant amené à constater qu'il ne va pas de soi de s'engager pour un étranger ou pour « l'autre lointain ». Nos recherches à propos du concept de solidarité nous ont permis de clarifier les difficultés et défis conceptuels posés à l'analyse du lien social avec des individus et groupes en dehors de ces sociétés et communautés5. Ces liens d'échange se structurent d'une façon différente. Les concepts développés dans l'analyse de la sociologie des mouvements sociaux et des associations de la société civile (<< non-profit») ont enrichi la construction de notre modèle, mais se sont avérés insuffisants pour cerner la spécificité de l'engagement pour l'autre lointain, qui réside dans la construction d'un rapport, d'un lien social intersociétaire et intercommunautaire. Ce lien social comme lien intracommunautaire ou intrasociétaire peut revêtir des formes différentes que l'analyse théorique et empirique permet de mettre en évidence. Dans la construction théorique et empirique de ce rapport, la sociologie et la socio-anthropologie du développement, la psychologie sociale et la sociologie politique nous ont été d'une aide précieuse.

L'obiet empiriaue D'un point de vue empirique, nous organisations non gouvernementales Belgique. Nous définissons comme financées en tant que telles par l'État
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avons étudié l'engagement dans le secteur des de coopération au développement (ONGD) en ONGD les organisations qui sont reconnues et belge. Lorsque nous parlons d'ONGD, nous souscomme altruiste tandis que d'autres préfèrent le concept

Passy (1998) définit ce type d'engagement

d'engagement moral ou par conscience (Agrikoliansky, 2001) ou encore d'influence sociale (Bickel et Lalive D'Epinay, 2001 ; Dieu, 2000). 5 Stangherlin, Grégor, Non-governmental organizations in field of development co-operation. How the concept of solidarity can give a new comprehension of transnational social movements? Paper presented to the Social Movements Research network of the 5th Congress of the European Sociological association in Helsinki, 28 August-September l, 2001.

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entendons les 130 ONG actuellement agréées par la DGCD (Direction Générale de la Coopération au Développement). En Belgique, les ONGD, en tant qu'associations, sont régies par une loi qui définit le statut de « l'association sans but lucratif». Les principes de leur agrément et de leur cofinancement sont principalement réglés par un Arrêté Royal, approuvé le 18juillet 1997, et par des Arrêtés Ministériels qui en assurent l'exécution. L'ensemble de ces ONGD met en œuvre des projets et programmes dont le budget total avoisine les 250 millions d'euros par an. Selon une enquête réalisée par ACODEV 6, les subsides publics fédéraux belges représentent, avec 43,7 %, la première source de financement des ONG. Les dons privés représentent 36 % des sources de financement des ONG belges et les fonds venant de l'Union européenne participent, à raison de 20 %, au budget des aNG. Cette répartition globale des sources de financement peut pourtant cacher de grandes disparités entre les différentes aNG. À leur origine, les ONGD s'inscrivent sociologiquement et institutionnellement dans la société belge. Au niveau institutionnel, nous distinguons les ONGD créées à l'intérieur de structures préexistantes de celles créées en dehors d'un cadre institutionnel. Dans la première catégorie se trouvent les structures issues des églises catholique et protestante, des partis et des syndicats, et des universités. Ces initiatives se sont développées essentiellement avant les années 1970. Dans la deuxième catégorie se situent les initiatives issues des nouveaux mouvements sociaux et de la génération d'après 1968, dont le rapport aux institutions est plus distant et plus critique. Sur le plan sociologique, les ONGD se distinguent en fonction de leur inscription ou non dans les piliers de la société belge, selon quatre catégories: sociale-chrétienne, socialiste, libérale, et en dehors des piliers traditionnels. La prédominance du pilier social-chrétien, la faiblesse de la gauche traditionnelle et l'extrême faiblesse du pilier libéral, au niveau du terrain de la solidarité internationale, sont les faits marquants qui caractérisent le monde des aNG belges. Si les structures du monde social-chrétien ont l'avantage de se bâtir sur les fondements des œuvres missionnaires de l'époque coloniale, ce fait nous semble n'expliquer que partiellement la prédominance de ce pilier au niveau de la solidarité internationale. À notre avis, il doit, avant tout, sa force à la mise en place d'un réseau institutionnel diversifié qui répond aux attentes diversifiées du monde social-chrétien. Nous pouvons distinguer plusieurs types de structures: celles des églises (catholique et protestante), celles des partis et syndicats, et celles issues d'initiatives personnelles de prêtres, missionnaires et de laïcs du monde chrétien (Stangherlin, 2001). Notre analyse empirique a été réalisée essentiellement auprès des 90 ONGD membres de la Fédération des associations de coopération au développement francophones, bilingues et germanophones (ACaDEV). À partir d'une première analyse du secteur, on peut identifier quatre types d'engagement majeurs pour les ONGD : donner de l'argent, donner du temps sans être rémunéré comme bénévole, travailler au siège ou sur le terrain comme employé.
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L'étude d'ACODEV confinne les tendances mises en évidence par l'enquête de CODEV en 1997 sur les
de projet ou

dépenses des ONG en 1994, 1995 et 1996 portant sur les quatre domaines d'activités (financement programme, éducation au développement, envoi de coopérants-ONG, bourses d'études et stages).

Il

Nous avons focalisé notre regard sur l'engagement organisé, dans une organisation ou une association. Plus spécifiquement, nous avons cherché à comprendre l'engagement de trois catégories d'acteurs: les employés des ONGD travaillant en Belgique, les bénévoles des ONGD actifs en Belgique et les coopérants actifs dans les pays du Sud. Pourquoi choisir ces trois groupes? D'abord, parce que ce sont les trois acteurs principaux de ces organisations. Ensuite, il nous semblait intéressant d'analyser ce qui les rassemble et les différencie au-delà du fait qu'ils s'engagent pour l'autre lointain. Enfin, les contextes organisationnels et institutionnels dans lesquels ces trois acteurs évoluent sont à la fois communs et spécifiques. Une comparaison des carrières des employés, coopérants et bénévoles nous semblait très riche, d'autant plus qu'un individu passe généralement sinon par les trois, au moins par deux de ces différents statuts durant sa carrière d'engagement dans les ONGD. Ecarter de l'analyse l'un de ces groupes de personnes était rendu, en quelque sorte, obsolète par l'interdépendance des statuts. Notre étude empirique a débuté par l'analyse de l'historique du secteur des ONGD en Belgique. Nous avons étudié le contexte d'émergence des ONGD aux différentes époques afin de clarifier les raisons d'ordre idéologique, social ou culturel qui ont motivé leurs fondateurs. Ensuite, nous avons analysé des politiques publiques menées à l'égard des ONGD au cours des trois dernières décennies. Cette analyse institutionnelle a été complétée par l'étude du financement des ONGD. Enfin, nous avons réalisé nos recherches organisationnelles et biographiques, en utilisant trois outils méthodologiques majeurs: le focus group, l'entretien et l'enquête biographique. L'approche méthodolo1!iaue Le point de départ de notre étude était une analyse documentaire sur le secteur des ONGD, c'est-à-dire l'étude des réglementations et du financement qui régissent le fonctionnement du secteur, I'histoire et le lien des organisations avec les institutions belges. Cette étape a été certainement indispensable pour mieux comprendre notre objet et approfondir nos hypothèses. L'orientation décisive de notre étude a été prise au moment où nous avons décidé de nous servir de l'entretien et de l'enquête biographique pour analyser l'engagement dans les ONGD. Nous aurions pu opter pour des études de cas organisationnels. Cette approche ne nous paraissait pourtant pas pertinente. Premièrement, vouloir comprendre la diversité des formes d'engagement dans un secteur d'activités à partir d'un échantillon de quelques organisations a pour risque majeur de canaliser dès le départ les résultats de la recherche. Afin de montrer la différence entre certaines organisations, le chercheur est incité à choisir des organisations avec un profil relativement homogène. Le danger est non seulement de surestimer dès le départ l'influence de l'organisation dans le processus d'engagement, mais également de se concentrer sur la différence entre différentes formes d'engagement au lieu de s'intéresser à ce qu'elles ont en commun. Un autre problème soulevé par l'analyse de l'engagement à partir d'études de cas organisationnels est d'ordre normatif. Un certain nombre de travaux antérieurs sur les ONGD ont tenté de mettre en lumière les différences qui existent entre les organisations d'un point de vue idéologique sans pour autant clarifier ce que les organisations et leurs acteurs ont en commun. Ces analyses ont été souvent instrumentalisées afin de montrer le caractère «progressif» ou « réactionnaire» de l'une ou l'autre organisation (Piret et Galland, 1983).

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Au lieu de faire une analyse organisationnelle, nous avons étudié certaines politiques organisationnelles fortement développées dans le secteur (politique de « sensibilisation» et de gestion de ressources humaines) ainsi que l'influence de certains paramètres organisationnels (taille et fonction), afm d'analyser leur influence dans le processus d'engagement. Cerner la diversité des formes d'engagement et leur importance respective, nous paraissait propice à trois outils méthodologiques: le focus group, l'entretien et l'enquête biographique. Ce choix méthodologique découle de notre conception théorique de l'engagement qui est à la fois multidimensionnelle et processuelle.

La définition de l'en!!a!!ement public Afin de comprendre notre démarche et l'objet de notre étude, il est fondamental que nous précisions d'emblée ce que nous entendons par engagement public. Dans le cadre de notre travail, cette notion renvoie aux critères suivants: Premièrement, ce n'est pas uniquement une disposition, mais l'action volontaire qui définit l'engagement. L'action, parce que ce n'est pas l'intention d'agir, mais la pratique qui définit l'engagement (Andrews, 1991). Volontaire, dans le sens où l'engagement se réfère à un choix ou du moins à une contrainte librement consentie. La réflexivité est centrale dans l'engagement, même si des routines sont inhérentes à toutes les formes d'engagement (Beck, 1986 ; Beck, Giddens et Lash, 1996). Deuxièmement, l'engagement est collectif au sens où il est pratiqué dans un groupe, une organisation ou une institution. Ceci implique l'adhésion et le respect d'un ensemble de règles qui régissent le mode de fonctionnement du groupe, c'est-à-dire au moins implicitement l'idée d'un contrat impliquant un ensemble de droits et de devoirs. L'engagement que nous analysons est un engagement formel, c'est-à-dire dans une association de la société civile. D'un point de vue empirique, nous analysons les organisations non gouvernementales de coopération au développement reconnues par l'État belge. Nous n'étudierons donc pas l'engagement informel et individuel en dehors de tout cadre organisationnel et institutionnel. Troisièmement, l'engagement est public au double sens du terme. D'abord au sens où il se manifeste par des signes et actes dans l'espace public. La publicité de l'engagement implique que l'individu est visible, identifié et identifiable comme défenseur d'une cause et ceci tant par les adversaires de la cause que par les défenseurs de celle-ci. Puis au sens où l'engagement dans une ONGD vise la défense d'une cause ou d'un bien public. L'objectif est l'amélioration de la situation de personnes, de groupes de personnes ou de communautés dans les pays en voie de développement (Vakil, 2000; Weckel et Ramminger, 1997). Quatrièmement, le caractère collectif et public de l'engagement implique des coûts. S'engager, c'est prendre des risques ou du moins donner de soi-même (du temps, de l'argent, de la compétence, etc.). Ces coûts et risques sont variables selon la cause et le

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milieu social d'où l'individu est originaire. Un acte est plus engageant quand les conséquences sont lourdes (Girandola et Roussiau, 2003). Cinquièmement, au-delà de ces quatre caractéristiques majeures, l'engagement dans notre conception est un processus, c'est-à-dire que son intensité, sa durabilité et sa forme varient dans le temps. La compréhension de l'intensité, de la durabilité et des formes d'engagement est au centre de notre modèle analytique.

Le déroulement de la démonstration Dans le premier chapitre, nous développons notre approche multidimensionnelle et processuelle de l'engagement pour l'autre lointain. Dans la première partie du chapitre, nous explicitons les raisons qui nous ont amené, sur base des travaux antérieurs, à envisager une nouvelle approche analytique de l'engagement public. Dans la seconde partie du chapitre, nous isolons successivement dans la littérature scientifique existante les différents éléments qui influencent l'engagement public. D'abord, nous expliquons le rôle joué par quatre types de ressources, puis celui des raisons d'agir et de la réflexivité des acteurs, dans le processus d'engagement. Nous montrons comment les raisons d'agir et les ressources interagissent dans la compréhension de l'engagement. Ensuite, nous explicitons comment les organisations et institutions influencent le processus d'engagement. Nous terminons le chapitre en montrant comment le rôle et l'impact des trois catégories de facteurs (biographiques, organisationnels et institutionnels) varient en fonction des moments ou phases de la carrière (adhésion, engagement et désengagement). Il ne s'agit en rien de proposer un panorama complet des études réalisées sur l'engagement public. Notre ambition est plus modeste et vise à identifier des concepts intermédiaires, pertinents pour l'analyse empirique de notre objet d'étude. Les deux chapitres suivants sont consacrés à l'analyse empirique de l'engagement dans les ONGD et pour l'autre lointain. Le second chapitre étudie le processus d'adhésion. Comment devenir un bénévole, coopérant ou employé? Quels sont les éléments biographiques et organisationnels qui interviennent dans cette phase? D'abord, nous étudions comment les acteurs acquièrent progressivement les ressources qui les socialisent ou les sensibilisent à la problématique des pays du Sud, et les raisons qui les amènent à adhérer aux ONGD. Ensuite, nous nous penchons sur les politiques de communication et de recrutement menées par les ONGD. L'analyse des modalités de recrutement nous rappelle que les ressources deviennent pertinentes dans un contexte organisationnel et institutionnel spécifique. Pour terminer l'analyse du processus d'adhésion, nous montrons comment les politiques de communication et de récolte de fonds produisent des ressources et des raisons d'agir indispensables à l'engagement, et canalisent les formes d'engagement des futurs acteurs des ONGD. L' objectif du troisième chapitre est de comprendre en quoi consiste l'engagement des différents acteurs (employés, coopérants et bénévoles) des ONGD et d'analyser les facteurs biographiques, organisationnelles et institutionnelles qui permettent de comprendre sa durabilité et son intensité variable. Alors que durant la phase d'adhésion, les variables biographiques et organisationnelles ont été les plus structurantes, les facteurs institutionnels gagnent toute leur importance durant la phase de l'engagement et du désengagement. Le

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bénévole, coopérant ou employé qui a intégré une ONGD est fortement affecté par les mutations structurelles qui traversent le secteur. C'est la raison pour laquelle la première partie sera consacrée au contexte institutionnel dans lequel s'inscrit l'engagement. Le chapitre est introduit par un bref historique qui rappelle les raisons de la valorisation grandissante des ONG dans le secteur de la coopération au développement au cours des deux dernières décennies. Par la suite, nous présenterons d'une façon plus détaillée les conséquences de ce processus d'institutionnalisation et de professionnalisation sur le statut et la fonction des différents acteurs des ONG. Ensuite, nous analysons comment ce processus se traduit dans l'organisation du travail et plus spécifiquement dans la politique de gestion de ressources humaines des ONG. Nous montrerons comment l'organisation produit des ressources et des raisons d'agir qui influencent le processus d'engagement et de désengagement des différents acteurs. Enfin, nous clarifierons les facteurs biographiques et organisationnels qui permettent de comprendre l'intensité variable de l'engagement des différents acteurs. Les éléments d'ordre institutionnel, organisationnel et biographique qui influencent la durabilité et l'intensité de l'engagement ne sont pas les mêmes, selon la phase du processus d'engagement dans laquelle l'acteur se trouve (l'adhésion, l'engagement ou du désengagement). Tous ces constats nous ont amené à proposer une approche multidimensionnelle et processuelle de l' engagement pour l'autre lointain.

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Chapitre I : Une approche multidimensionnelle de l'engagement

et processuelle

L'objectif de ce chapitre est d'élaborer une approche multidimensionnelle et processuelle de l'engagement pour l'autre lointain. Nous pensons qu'il est possible d'élaborer un modèle analytique qui rende compte de l'articulation spécifique entre des facteurs biographiques, organisationnels et institutionnels dans la compréhension de l'engagement orienté vers 1'« autre lointain ». Nous présentons et discutons successivement, dans ce chapitre, diverses théories de l'engagement; nous montrons la complémentarité de ces approches théoriques et méthodologiques. La majorité des articles et ouvrages sont des études empiriques qui soit essaient de tester la pertinence et la validité des variables explicatives définies au préalable, soit montrent comment s'organise l'engagement dans une association ou un mouvement social spécifique. Dans un premier temps, nous expliquons en quoi les limites de la théorie des mouvements sociaux nous ont amené à développer une approche multidimensionnelle et processuelle du militantisme. Notre démarche est le fruit d'une articulation entre méthodes quantitatives et qualitatives. Etant donné que nous étudions l'engagement pour l'autre lointain, la construction de ce rapport se situe au centre de notre analyse. Dans un second temps, nous présentons les théories analysant l'influence d'éléments biographiques dans l'engagement. Deux types d'études ont été identifiés. Viennent d'abord les études quantitatives et explicatives. Celles-ci proposent une approche relativement statique de l'engagement, dans la mesure où, à partir d'une analyse statistique de données d'enquête, ces études isolent les «variables» expliquant le nombre d'associations, de bénévoles, de membres ou de donateurs, ainsi que la durée et l'intensité de leur engagement. Les variables sont conceptualisées généralement comme des ressources nécessaires à l'engagement et dont la détention est le fruit de notre socialisation. L'analyse de la littérature a non seulement permis d'isoler les différentes ressources structurantes de l'engagement pour notre modèle théorique (les ressources culturelles, relationnelles et cognitives), d'identifier des indicateurs opérationnels pour notre enquête, mais<surtout de comprendre les effets de ces différentes ressources sur l'engagement. Ensuite, des analyses qualitatives et compréhensives récentes ont mis en évidence le rôle fondamental des ressources fruits de l'expérience vécue, et des raisons d'agir avancées par les acteurs dans la compréhension de l'engagement (Radeley et Kennedy, 1995 ; SearleChatterjee, 1999; Ollitrault, 2001 ; Fillieule et Broqua, 2000). Certaines de ces études montrent aussi comment l'organisation agit au niveau de la production, du renforcement ou du ralentissement du militantisme. Cette démarche permet d'analyser l'engagement comme un processus et de se focaliser sur la carrière des militants.
Dans un troisième, puis quatrième temps, nous présentons les analyses organisationnelles et institutionnelles de l'engagement qui s'avèrent complémentaires à l'analyse biographique.

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Nous montrerons comment l'organisation peut produire des ressources et de l'engagement. L'adhésion à une organisation suppose des ressources, mais celles-ci sont aussi produites ou fabriquées par les ONOD. En fonction de l'offre de l'organisation, les possibilités d'engagement sont non seulement importantes ou limitées, mais structurent aussi la forme de l'engagement proposée aux individus. La professionnalisation grandissante du secteur de la coopération au développement et la valorisation croissante des ONOD en son sein ont provoqué des changements organisationnels et institutionnels qui ont redéfini la question du militantisme. Ce processus a fait fortement évoluer les attentes et les rôles des coopérants, bénévoles et employés. L'analyse de la littérature permet d'identifier les éléments qui influencent favorablement ou défavorablement l'engagement, tout en étudiant les politiques organisationnelles et institutionnelles. Nous terminons ce chapitre en émettant l'hypothèse que le rôle des trois catégories de facteurs (biographiques, organisationnels et institutionnels) varie en fonction de la phase d'engagement dans laquelle l'acteur se trouve.

Vers une nouvelle approche de l'en2:a2ement public
L'intérêt de cette section est de clarifier les raisons qui nous ont amené à développer une approche multidimensionnelle et processuelle du militantisme. Au-delà des limites et des difficultés inhérentes aux théories existantes pour comprendre l'engagement, nous présentons les avantages et les défis de notre approche. Promouvoir une sociologie relationnelle et constructiviste se veut une réfutation tant de la théorie du choix rationnel que du structuralisme, en valorisant, au niveau de l'analyse, le processus d'acquisition des ressources par l'acteur et de ses conséquences sur la durée, l'intensité et la forme de l'engagement pour l'autre lointain.

Limites et difficultés des théories existantes de l'en2a2ement politiaue et social Lorsque nous analysons la littérature actuelle sur les mouvements sociaux ou sur les associations du troisième secteur essayant d'appréhender la question de l'engagement ou du militantisme, nous observons deux grandes tendances. Les analyses quantitatives se focalisent sur l'exploitation d'un nombre relativement limité de variables ou indicateurs pour expliquer différentes formes d'engagement dans des secteurs d'activités différents (Curtis, Baer et Grabb, 2001 ; Dekker et Van Den Broeck, 1998 ; Rotolo, 1999 ; Salamon et Anheier, 1998 ; Schofer et Fourcade-Gourinchas ; 2001). Les analyses d'ordre qualitatif se focalisent soit, dans la tradition du courant de la « mobilisation des ressources », sur les stratégies de protestation et de mobilisation (Ollitrault, 2001 ; Siméant, 1998), soit sur l'étude des parcours de vie ou des identités des militants (Wuthnow, 1991 ; Andrews, 1991 ; Fillieule, 2001). Notre démarche prend comme point de départ les limites et les difficultés des recherches quantitatives et qualitatives existantes afin de voir dans quelle mesure ces différentes approches théoriques et méthodologiques peuvent être conciliées. D'abord, nous nous interrogeons sur les études quantitatives et ensuite sur les études qualitatives.

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Plusieurs limites et difficultés se posent dans l'approche quantitative classique. Même si certains auteurs essayent d'intégrer les variables organisationnelles ou institutionnelles, leur approche n'intègre que faiblement le contexte socio-historique spécifique des différents pays ou secteurs d'activités (Meyer et Tarrow, 1998). Une analyse institutionnelle approfondie s'avère pourtant utile pour comprendre le poids spécifique d'un groupe d'acteurs ou d'un secteur associatif spécifique. Le cadre juridique et financier, le poids historique d'une problématique ou d'une stratégie de protestation, l'influence d'une politique organisationnelle, sont des aspects dont l'impact n'est que difficilement compréhensible par une approche quantitative. Les insuffisances de l'approche comparative des variables institutionnelles se situent tant au niveau théorique que méthodologique (Mathieu, 2002). Le mérite incontestable des études quantitatives est d'avoir mis en évidence le rôle et le poids de différentes ressources culturelles, relationnelles et cognitives dans l'explication de l'importance, de l'intensité de l'engagement dans des secteurs d'activités ou pays différents. L'outil est aussi intéressant pour comparer les déterminants respectifs de différents types d'engagement, comme par exemple, le don d'argent et le bénévolat. Par ailleurs, si les études sont réalisées à partir d'un échantillon représentatif de la population, l'approche quantitative permet d'avoir une idée plus précise sur l'impact de ces facteurs sur un comportement ou une attitude. Pourtant, notre enthousiasme est limité étant donné la faible prise en compte de la temporalité. Si cette approche montre que la détention d'un certain nombre de ressources et d'une constellation spécifique de ressources amène à une certaine intensité ou forme d'engagement, nous ignorons tout du processus d'acquisition sociohistorique de ces ressources. L'absence de codification du temps interdit de savoir si la détention des ressources est la cause ou la conséquence de l'engagement. Nous formulons une autre réserve concernant la pertinence même d'une analyse uniquement basée sur une approche quantitative et explicative classique. D'abord, nous nous posons la question de savoir si les variables définies comme variables explicatives expliquent bel et bien l'engagement. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'il y a une corrélation entre une variable définie comme variable explicative et une variable réponse qu'il doit y avoir une relation de cause à effet. La construction de notre modèle théorique et l'analyse des entretiens biographiques nous ont permis de clarifier comment et en quoi les différentes ressources influencent l'engagement. L'analyse de l'engagement s'est trop souvent limitée à l'analyse du profil des militants ou à leur disposition à s'engager. Or nous nous apercevons que beaucoup de gens s'engagent sans avoir une idée claire de la cause pour laquelle ils s'engagent. Les gens adhèrent progressivement à partir d'un acte comme, la signature d'une pétition ou un don d'argent (Kiesler, 1971). Le problème de l'approche quantitative est de surestimer le poids des dispositions et réseaux sociaux préexistant à l'adhésion dans l'explication de celle-ci. Autrement dit, il y a une surestimation du poids de la socialisation initiale par rapport à la socialisation à l'intérieur du groupe militant. Ceci dit, le risque de la surestimation de la période et du poids de la phase d'adhésion est aussi inhérent à l'approche biographique, parce que les acteurs sociaux ont tendance à reconstruire leur présent à partir du passé.

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Les analyses plus qualitatives, quant à elles, font généralement une analyse approfondie des différentes facettes du mouvement social ou de l'association. Même si des concepts théoriques sont mobilisés, leur raison d'être s'efface souvent au fur et à mesure que l'auteur cherche la compréhension du militantisme dans le contexte d'ordre organisationnel, institutionnel et/ou historique. L'originalité de cette approche est de situer les ressources dans un contexte organisationnel et institutionnel qui les rend pertinentes (Simeant, 1998). La théorie de la mobilisation des ressources est certainement responsable du succès que rencontre aujourd'hui l'analyse des organisations et de leurs répertoires d'action collective. L'analyse de la stratégie de mobilisation élaborée par les cadres de ces organisations donne pourtant peu de place à la réflexivité des adhérents potentiels ou des militants des organisations, même si certains auteurs montrent l'influence de l'organisation sur l'identité des individus (Hassenteufel, 1991 ; Clements, 1996). Ce programme de recherche qui vise à montrer l'influence de l'organisation dans la production de l'engagement nous a particulièrement intéressé, ce qui explique que nous avons focalisé notre attention sur les conséquences des pratiques de communication et de gestion de ressources humaines sur l'engagement pour l'autre lointain. Notre difficulté avec cette approche vient du présupposé que le poids de l'organisation est plus important dans la compréhension de l'engagement que les autres facteurs. Il est difficile de prouver le contraire à partir du moment où l'analyse des trajectoires sociales et professionnelles des militants est écartée de l'étude. Un autre courant de recherche a permis de combler ce manque en proposant une approche processuelle de l'engagement dans la tradition interactionniste américaine (Fillieule, 2001). Ce groupe de chercheurs francophones, s'il a permis de revaloriser d'un point de vue théorique et méthodologique l'importance de l'approche biographique, a souligné le fossé persistant entre la démarche quantitative et qualitative, tant d'un point de vue épistémologique que théorique. Fillieule (2001) affirme clairement, dans un récent article, son attachement aux concepts et aux méthodes développés par l'école interactionniste. La dichotomie, voire le fossé qui continue à séparer ces deux types d'études dans l'analyse actuelle du militantisme politique ou associatif nous a interpellé. Les premières sont focalisées principalement sur les caractéristiques sociodémographiques des militants, tandis que les secondes sont essentiellement orientées vers les stratégies de mobilisation, ou vers l'organisation d'un mouvement social ou d'une association. Les présupposées et hypothèses sous-jacentes aux deux approches amènent à privilégier des facteurs différents dans l'analyse du militantisme. Notre volonté de dépasser ces clivages nous a motivé à développer une approche multidimensionnelle et processuelle du militantisme. Les organisations non gouvernementales de coopération au développement font partie de ces secteurs associatifs qui ont connu une forte professionnalisation - au double sens du terme. Des activités au départ essentiellement gérées par des bénévoles ont été progressivement prises en charge par des salariés. Les exigences en terme de formation, de détention de compétences et de ressources se sont ainsi renforcées au cours des trente dernières années. Les types de profils recherchés ne se sont pas seulement diversifiés, mais aussi spécialisés. Cette évolution pose un problème théorique important. Historiquement, les analyses de la sociologie des organisations et des professions, ainsi que celles du troisième secteur et des mouvements sociaux, ont été fortement séparées, alors que les objets d'étude ont tendance à se rapprocher par le processus d'institutionnalisation des secteurs associatifs. Cependant, réduire les acteurs des ONGD à des professionnels serait

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tout aussi hasardeux que de les considérer comme de simples militants. Des études récentes montrent à quel point les dimensions militantes et professionnelles sont interdépendantes, et cela dans des secteurs aussi différents que I'humanitaire, la lutte contre le sida, la lutte contre le racisme, les droits de I'homme et l'environnement (Siméant, 2001 ; Fillieule, 2001 ; Juhem, 2001 ; Agrikoliansky, 2001 ; Ollitrault, 2001). Se pose alors la question épineuse de l'articulation possible entre les deux approches. Dans la mesure où nous développons une théorie du militantisme, il nous semble fondamental de cerner comment la logique professionnelle et la logique militante s'articulent, et comment l'une d'elles devient, à un moment donné, dominante. Le processus de «professionnalisation» sera analysé d'un point de vue institutionnel et organisationnel dans le chapitre III. Les apports de la sociologie des professions et des organisations ont été uniquement intégrés dans la mesure où ils permettaient d'améliorer la compréhension des processus d'engagements militants. Nous avons exploité principalement la sociologie des mouvements sociaux et des associations, parce que cette littérature nous a permis de comprendre les différentes dimensions et la complexité du militantisme et de l'engagement public.

Les apports d'une approche multidimensionnelle

et processuelle de l'enf!af!ement

Notre ambition est double. D'une part, développer un modèle analytique qui intègre la multidimensionnalité de l'engagement pour l'autre lointain, c'est-à-dire qui rende compte du rôle des éléments biographiques, organisationnels et institutionnels ainsi que de l'interaction de ceux-ci dans la compréhension de l'engagement. D'autre part, développer un modèle qui rende compte du caractère processuel de l'engagement, c'est-à-dire de la variabilité des éléments biographiques, organisationnels et institutionnels dans la compréhension des différentes phases de l'engagement (adhésion, engagement et désengagement). L'approche multidimensionnelle La première raison qui justifie une approche multidimensionnelle est la nécessité de dépasser une approche limitative et parcellaire de la construction sociale de la réalité où nous étudions d'un côté les actions ou mobilisations collectives et de l'autre l'identité, le sens ou le monde vécu des acteurs. Un tel découpage simplifie certainement l'analyse, mais ne résout pas le problème de la complexité inhérente au monde social. En même temps, cette attitude nous semble plutôt découler d'une logique de répartition de « terrain» selon des courants de recherche qui, par leur homogénéité, empêchent l'analyse d'avancer. La seconde raison est en rapport avec notre démarche théorique et méthodologique. Notre approche théorique est avant tout caractérisée par un va-et-vient entre l'aspect théorique et l'aspect empirique avec une priorité accordée à la démarche inductive. Les acquis des théories existantes ont été articulés en fonction des observations empiriques. Cette manière de faire nous a pennis de comprendre l'importance des trois différents types de facteurs (biographiques, organisationnels et institutionnels). Notre approche méthodologique, à la fois quantitative et qualitative, a été poursuivie afin d'éviter un biais inhérent au choix d'une seule méthode. Multiplier les regards ne permet pas seulement de produire des informations différentes et complémentaires, mais aussi de relativiser le regard et la pertinence des différentes méthodes.

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Un des plus grands mythes de la sociologie est certainement l'idée de cerner « la réalité totale». En analysant trois types de facteurs, il ne s'agit pas de céder à la tentation de cerner l'ensemble du réel, mais bien d'analyser, à partir d'une étude empirique, comment certains éléments biographiques, organisationnels et institutionnels, préalablement identifiés dans la littérature scientifique, influencent l'engagement pour les ONGD. Nous voulons surtout répondre à des questions de recherche fondamentale. Quelle est la pertinence des concepts comme les ressources de l'expérience vécue ou de la distinction entre ressources cognitives et ressources culturelles? Comment l'organisation influence-telle le processus d'engagement? Nous ne voulons pas noyer la compréhension du processus d'engagement dans une contextualisation abusive. Décrire en détail l'évolution des politiques publiques, I'histoire des organisations et de l'évolution de leurs structures et modes d'interventions, aurait pu être une option envisageable, qui n'a pas été retenue dans la mesure où ces questions nous auraient trop écarté de notre question de départ. Par contre, nous avons analysé les facteurs d'ordre institutionnel et organisationnel qui, selon nos observations et celles des acteurs interrogés, ont le plus fortement influencé l'engagement au sein des ONGD et pour l'autre lointain. Cette option revient à se limiter au niveau de l'analyse aux éléments qui sont les plus structurants de l'engagement. L'approche processuelle Le défi de notre thèse est de développer, au-delà d'une approche multidimensionnelle, une approche processuelle de l'engagement public. Nous avons souhaité dépasser l'approche synchronique de l'analyse, c'est-à-dire la coupe ou le « sondage» à un moment dans une population donnée, pour l'enrichir par une approche diachronique qui vise à tenir compte de différentes formes de temporalité (génération, époque et cycle de vie) inhérents à la vie en société. Dans notre modèle théorique et dans le cadre de notre étude, nous avons concentré notre attention sur trois étapes ou processus différents. Premièrement, l'analyse du processus par lequel des individus adhèrent à une ONG et deviennent des bénévoles, coopérants ou employés. Deuxièmement, l'analyse des éléments qui apportent une stabilité et durabilité à l'engagement. Enfin, les facteurs qui amènent des personnes à quitter un mouvement ou une organisation. L'intérêt de notre démarche est de comprendre pour chacun des trois processus l'influence des éléments biographiques, organisationnels et institutionnels de l'engagement. Le concept qui nous semble le mieux cerner ce processus est celui de « carrière» au sens interactionniste. Il fait référence à deux dimensions, l'une objective renvoyant à une série de statuts et de rôles clairement définis, l'autre subjective faisant référence à l'idée selon laquelle un individu conçoit sa vie comme une totalité et interprète les différentes situations et tout ce qui lui arrive. Selon Fillieule (200Ia) « la notion de carrière permet de mettre en œuvre une conception du militantisme comme processus. Autrement dit, de travailler ensemble les questions des prédispositions au militantisme, du passage à l'acte, des formes différenciées et variables dans le temps prises par l'engagement, de la multiplicité des engagements le long du cycle de vie (défection(s) et déplacement(s) d'un collectif à l'autre, d'un type de militantisme à l'autre) et de la rétraction ou extension des engagements ». Nous concevons l'engagement comme un processus comprenant différentes phases, l'étude empirique peut en rendre compte.

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L'analyse biographique implique de prendre au sérieux le sens qu'attribue la personne à son militantisme, ses raisons d'agir où nous devons distinguer les raisons de l'adhésion, c' est-àdire les raisons initiales de l'engagement, des raisons de l'engagement, c'est-à-dire de la justification de la durabilité de l'engagement. La question de la variabilité des motifs aux différentes étapes de la carrière nous amène à la prise en compte de deux dimensions essentielles de l'identité sociale: la transformation des identités et la pluralité des mondes sociaux dans lesquels les acteurs évoluent (Fillieule, 2001). Les ressources que nous présentons dans la section suivante peuvent être considérées comme des éléments structurants de l'engagement. Les ressources partagent plusieurs caractéristiques communes et trois degrés de validation différents. D'abord, les ressources sont des moyens ou des matériaux de la construction des identités et de la position sociale des acteurs. Les acteurs sont conscients que les ressources orientent le sens qu'ils donnent à leurs pratiques. C'est le volet subjectif des ressources. Les ressources amènent l'acteur à se rendre compte de l'importance des enjeux d'ordre instrumental et normatif. De plus, les ressources sont aussi des déterminants, au sens où la détention ou non de ces matériaux amènent les acteurs à développer des dispositions et des raisons d'agir. Plus la quantité et la diversité des ressources est importante, plus la probabilité d'adhérer à une ONGD et d'y rester engagé sera grande. Enfin, les ressources n'ont de pertinence que dans un contexte institutionnel et organisationnel donné. Notre rôle est de comprendre quels types de ressources sont pertinents pour quel acteur, dans quel contexte. Les entretiens biographiques nous ont permis de comprendre le sens subjectif des ressources; l'enquête biographique éclaire le rôle des ressources dans la compréhension de la durée, de l'intensité et de la forme de l'engagement variable; quant à l'analyse documentaire et aux focus groups, ils montrent la pertinence des ressources selon le contexte organisationnel et institutionnel. L'exploitation des entretiens biographiques a permis de comprendre le sens qu'attribue l'acteur à son engagement aux différentes phases du processus et d'approfondir le rôle des éléments biographiques, organisationnels et institutionnels dans la compréhension de la durabilité, de l'intensité et de la forme de l'engagement. L'analyse statistique a permis d'analyser l'interdépendance entre les différentes ressources biographiques et leur influence sur les raisons d'agir et sur les éléments d'ordre organisationnel. De plus, elle a permis de mesurer l'impact des ressources sur la durabilité, l'intensité et la forme de l'engagement. Au cœur de notre analyse des carrières d'engagement se situe une sociologie relationnelle. Comprendre les carrières militantes nous amène à analyser deux processus sociaux différents. D'abord, comprendre comment se construit l'engagement à partir des réseaux sociaux développés au sein de la société belge (réseaux d'appartenance) et ensuite avec l'autre lointain (réseaux d'échange). Nous montrerons par ailleurs comment les raisons d'agir des acteurs se construisent à partir de leurs réseaux d'appartenance et d'échange, dans un contexte d'opportunités et de contraintes, organisationnelles et institutionnelles.

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La construction relationnelle de l'en2a2ement pour l'autre lointain L'engagement se construit essentiellement en fonction des liens sociaux au sein desquels nous sommes imbriqués. Ces liens se construisent d'abord dans la famille et le milieu social d'origine et, plus tard, dans le milieu scolaire et professionnel. L'individu construit son engagement sur base des catégories - valorisées et valorisantes - dont il dispose après le passage par une série d'institutions de socialisation et en fonction de la légitimation et de la reconnaissance des compétences dont il dispose dans un champ ou un système d'action à un moment donné (Thévenot et Demazière, 1997; Dubar, 2000: 122). L'engagement pour l'autre lointain se construit donc sur base des ressources dont dispose l'acteur et qui sont valorisées au sein du secteur des ONGD et plus spécifiquement dans les différentes organisations. La spécificité de l'engagement dans les ONGD est qu'il se base aussi sur la construction d'un rapport à l'autre lointain du Sud. La manière dont ce lien est construit est influencé par la détention de ressources spécifiques en fonction d'une structure d'opportunités et de contraintes, organisationnelles et institutionnelles particulières, du complexe développeur intemationaf. Au centre de notre modèle se trouve le concept de relation sociale ou de lien social, dont la signification est pour le moins multiple, voir ambiguë. Notre argumentation vise à montrer que la conception du lien social est le fruit de la dualité ou de l'ambivalence du monde social où les dimensions instrumentales ou expressives coexistent. Ignorer une de ces dimensions au détriment d'une autre nous semble une erreur. Nous prenons au sérieux le sens multiple du lien social, qu'il faut concevoir d'une part comme ressource ou capital (la dimension instrumentale et stratégique) et d'autre part comme fondateur de l'identité sociale et symbolique (dimension expressive et communicationnelle). En fonction du poids spécifique de l'une ou l'autre dimension, et de l'articulation faible ou forte de l'instrumental et du communicationnel (Habermass, 1987), la forme identitaire sera différente. Un second aspect renvoie aux relations à l'intérieur d'une société ou communauté donnée et avec l'extérieur, c'est-à-dire aux liens d'appartenance et aux liens d'échange (Bajoit, 1992 ; Thome, 1997).

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Par complexe développeur international, nous définissons l'ensemble coopération au développement internationale (Guichaoua et Goussault,

des acteurs, institutions 1993 : 43)

et procédures

de la

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