Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

Les adolescents, leur téléphone
et Internet
«Tu viens sur MSN?» Collection Débats Jeunesses
dirigée par Bernard Roudet
Secrétariat de rédaction: Apolline de Lassus
La collection << Débats Jeunesses » a été créée en appui à Agora
débats/jeunesses, revue de l'INJEP publiée par les éditions L'Ilar-
nnattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité édito-
rial de la collection, l'une et l'autre répondant à une mission de
l'INJEP: diffuser et valoriser les connaissances sur les questions de
jeunesse, mais aussi de vie associative et d'éducation populaire.
De manière ouverte, sans privilégier aucune discipline ou école, la
collection «Débats Jeunesses » rend compte de travaux récents en
sciences sociales, souvent réalisés par de jeunes universitaires. Témoi-
gnant d'une recherche vivante, les livres sont issus de travaux (thèses,
rapports ou programmes collectifs de recherche...) réécrits et rema-
niés pour s'adresser à un public dépassant la seule communauté scien-
tifique. Les sujets abordés prolongent et développent certains thèmes
traités dans des articles de la revue.
Professionnels de la jeunesse (services de l'État ou des collectivi-
tés territoriales, animateurs, travailleurs sociaux...), élus et bénévoles
associatifs, enseignants, chercheurs et étudiants trouveront dans ces
livres matière à une meilleure compréhension des jeunes et de leur
place dans nos sociétés. En s'intéressant tant aux comportements et
modes de vie des jeunes qu'aux politiques de jeunesse, en France et
dans d'autres pays, la collection se propose de créer du débat, de consti-
tuer des outils de réflexion et d'action.
La liste des ouvrages publiés est en fin de volume. Une actualisa-
tion des parutions et une présentation de chaque titre sont consul-
tables en ligne sur le site de la collection, à l'adresse : www.injep.fr
Institut national de la jeunesse
et de l'éducation populaire
Établissement public du haut-commissaire à la Jeunesse
11, rue Paul Leplat,
78160 - Marly-1e-Roi - France
01 39172727
0 1 L'Harmattan, 2009
ISBN : 978-2-296-09391- l Céline Metton-Gayon
Les adolescents, leur téléphone
et Internet
«Tu viens sur MSN?»
L'Harmattan
5-7, rue de L'École-Polytechnique
75005 Paris
FRANCE TABLE DES MATIÈRES
REMERCIEMENTS 9
INTRODUCTION
Appréhender l'adolescence en pratiques 11
Le rôle des médias dans le brouillage des frontières
entre l'enfance et l'adolescence 15
Sortir de la problématique des risques 18
Une analyse en termes de «mondes sociaux» 23
Mettre en lumière des processus plutôt que des états 25
PREMIÈRE PARTIE
CONQUÉRIR SON STATUT D'ADOLESCENT DANS LA FAMILLE . 29
CHAPITRE I
Internet et le portable: des ressources pour s'affirmer ? 35
Les représentations des outils de communication 35
Accéder aux outils de communication 40
CHAPITRE II
Pratiquer et transmettre à ses parents 51
Entre l'affiliation au collectif familial et la création
d'un monde à soi 52
La transmission du savoir-faire technologique
et l'inversion des statuts familiaux 67
CHAPITRE III
La mise en oeuvre du contrôle, ou la nouvelle
complexité du travail éducatif 77
Le contrôle des contenus comme limite de l'autonomie ? 78
Le contrôle des temporalités et ses clivages sociaux 83
1.1,S ALOI. LSCEN 1S, 1 H112 LPIIONE L I 1NIERNE (1.1.INE METION-GAON
DEUXIÈME PARTIE
S'AFFIRMER DANS LE MONDE JUVÉNILE 93
CHAPITRE IV
Devenir populaire 99
L'apprentissage des conventions juvéniles 100
Du bon usage des outils de communication,
112 sur scène et en coulisses
CHAPITRE V
Les formes de coopération avec les amis proches 121
Formes et fondements de la sociabilité 121
Accroître son autonomie relationnelle vis-à-vis des pairs 129
De nouveaux signes du lien? 144
TROISIÈME PARTIE
COMMUNICATIONS À DISTANCE ET RELATIONS
SENTIMENTALES 149
CHAPITRE VI
Au quotidien, un dialogue difficile 155
Des petits mots doux aux premiers baisers 157
SMS, messagerie instantanée... De nouveaux intermédiaires
165 des entrées en relation amoureuse?
CHAPITRE VII
Le «chat» de rencontres et ses différentes faces 169
S'initier à la grammaire de la séduction 169
Réaffirmer les frontières entre les sexes 175
Explorer le domaine de la sexualité 181
CONCLUSION
Vers un brouillage des frontières entre les âges 9 187
ANNEXE I
Méthodologie 191
ANNEXE II
Liste des interviewés 195
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE 199
REMERCIEMENTS
ET ouvrage est issu de ma thèse de sociologie «Devenir
grand. Le rôle des technologies de la communication Cdans la socialisation des collégiens », soutenue à l'École
des hautes études en sciences sociales, Paris (2006). Celle-ci
n'aurait pas pu voir le jour sans l'aide précieuse de Dominique
Pasquier et Benoît Lelong, mes codirecteurs de thèse, celle des
membres du laboratoire de recherche SUSI (FTRD), et enfin
celle de tous les relecteurs de cette thèse. Merci à tous pour les
éclairages, les échanges, et le soutien sans faille ! IN"I ROMS:1'10N
Appréhender l'adolescence en pratiques
est un concept qui ne fait pas et n'a 'ADOLESCENCE
jamais fait l'objet de définition stable et universelle.
Elle peut se caractériser comme un état temporaire que L
les individus ne font que traverser, mais les rôles qui sont attri-
bués aux adolescents n'ont cessé de varier selon les sociétés et
Histoire des jeunes en Occident, Gio-les époques. Dans leur
vanni Levi et Jean-Claude Schmitt soulignent bien les diffé-
rences dans les manières d'« être adolescent » au fil des siècles,
et la difficulté à laquelle se confronte toute tentative de défi-
nition objective : «Entre la ville ou la campagne, le château
féodal ou l'usine du 'axe siècle, le compagnonnage de l'Ancien
Régime ou celui de la cité antique, les jeunes assument des
fonctions différentes et jouissent de statuts différents'. » Cet
« âge de la vie » ne peut trouver de définition claire dans la
définition biologique, démographique ni juridique. Il est un
construit social, investi de valeurs et de symboles, et qui
n'existe que dans les représentations et images qui lui sont
associées.
ScHmirr J.-C., Histoire des jeunes en Occident, Le Seuil, Paris, 1996, LEVI ci
P. 8. LES ADOLESCENTS, LEUR TELÉPHONE ET INTERNET - CELINE METTON-LAYON
Selon la thèse de Philippe Ariès, c'est à partir du xvue siècle,
sous l'influence de la scolarisation des jeunes, qu'est née notre
acception occidentale de l'adolescence comme période de
«marge », dégagée de soucis matériels et consacrée à la
construction personnelle de l'individu'. Au départ réservée à
une minorité, l'élite masculine des collèges et des lycées, issue
des couches cultivées de la société, l'adolescence s'étend à tous
les jeunes à la fin du me siècle, et devient une catégorie des dis-
cours politiques et scientifiques".
Aujourd'hui, les délimitations de l'adolescence sont deve-
nues plus floues. Certains critères qui rendaient ses contours
repérables ne sont plus réellement opératoires: l'âge physiolo-
gique, par exemple, ne correspond plus forcément à l'âge social
(certains comportements qualifiés d'« adolescents » concer-
nent aujourd'hui des jeunes prépubères). Les rites civils et reli-
gieux, tels que la première communion ou le service militaire,
ont par ailleurs décliné et se sont vidés de leur contenu sym-
bolique. Le flou sémantique actuel témoigne de cette diffi-
culté à saisir désormais les frontières de cette période: les
termes se sont multipliés pour qualifier les «pré- » ou les
«primo-ado» versus les «post-adolescents » ou «adulescents»,
sans jamais faire l'unanimité parmi les chercheurs.
Jusqu'à présent, les sociologues qui ont cherché à cerner les
nouvelles délimitations de l'adolescence se sont penchés sur sa
période de «fin ». Ils ont ainsi montré qu'elle s'étirait au point
d'en devenir « interminable 4 »: le passage vers la vie adulte
s'effectue aujourd'hui beaucoup plus tardivement qu'il y a
quelques décennies. L'allongement des études et l'insertion
plus tardive au marché du travail, la mise en couple moins ins-
titutionnalisée rendent notamment plus difficile l'identifica-
tion de seuils pertinents et communs. ('e qui caractériserait
désormais le modèle d'entrée dans la vie adulte, ce serait la
désynchronisation et la réversibilité de quatre seuils: la fin des
études, le début de la vie professionnelle, le départ du domicile
parental et le mariage'.
= AniÈs P., L'enfant el la vie familiale sous l'Ancien Régime, Le Seuil, Paris, 1975.
3 TI IIERCE A., Histoire de l'adolescence, Belin, Paris, 1999.
ANATRELLA T., Interminables adolescences, Le Cerf, Paris, 2002.
GALLAND O., Sociologie de la jeunesse, Armand Colin, Paris, 1990; GAL-
LAND O,, CAVALLI A., L'allongement de la jeunesse, Actes Sud, Arles, 1993; «Une entrée plus tardive dans la vie adulte», Économie et sta-
tistique, n'' 283-284,1995.
12 INTRODUCILON
Mais s'ils ont cherché à redéfinir les nouvelles modalités du
passage à l'âge adulte'', les sociologues se sont en revanche
encore très peu penchés sur la période d'entrée dans l'adoles-
cence. Les études sur les « jeunes » adolescents sont très rares
et éparses, souvent axées sur des problématiques particulières.
La sociologie de la famille, lorsqu'elle les prend en compte, ne
les considère par exemple qu'en rapport avec leur place dans
les modèles éducatifs des parents', ou dans leur rapport de
filiations, tenant rarement compte de leur point de vue". La
sociologie de l'éducation, quant à elle, ne les perçoit bien sou-
vent que dans leur statut d'« élèves », dans des approches cir-
conscrites à leur expérience scolaire"'. La sociologie de la
culture et des pratiques culturelles, enfin, si elle est plus riche'',
L'allongement de la jeunesse, Actes Sud, Arles, GALLAND O., CAVALLI A.,
1993; CICCHELLI V., La construction de l'autonomie. Parents et jeunes adultes
Presses universitaires de France, Paris, 2001 ; RAMOS E., Rester face aux études,
enfant, devenir adulte. La cohabitation des étudiants chez leurs parents, L'Har-
mattan, Paris, 2002.
Odile Jacob, Paris, 1989; KELLERLIALS J., ROUSSEL L., La famille incertaine,
MONTANDON C., Les stratégies éducatives des familles. Milieu social, dynamique
familiale et éducation des préadole.scents, Delachaux et Niestlé, Genève
(Suisse), 1991 ; KELLLRIIAI.S J., MONTANDON C., « Les styles éducatifs», in SIN-
La Découverte, Paris, 1991 ; SIN-GLY F. (de; dir.), La famille, l'état des savoirs,
Sociologie de la famille contemporaine, Nathan, Paris, 1993; SINGLY GLY F. (de),
El Y., Rot:Dur B., F. (de), Le soi, le couple et la famille, Nathan, Paris, 1996; LEM
Filles et garçons jusqu'à l'adolescence. Socialisations différentielles, L'Harmat-
tan, Paris, 1999.
THÉRY I., Couples, filiation et parenté aujourd'hui. Le droit face aux mutations
Odile Jacob, Paris, 1998. de la famille et de la vie privée,
À noter cependant : FrzE M., Le peuple adolescent, Julliard, Paris, 1994; MON-9
L'Harmattan, Paris, 1997, TANDON C., L'éducation du point de vue des enfants,
Les adonaissants, Armand et le travail de François de Singly (SINGLY F. Ide',
Colin, Paris, 2006).
PATY D., Douze collèges en France, La Documentation française, Paris, 1981;
Presses universitaires de France, Paris, FELOUZIS G., Le collège au quotidien,
1994; PAYET J.-R, Collèges de banlieue, Klincksieck. coll. « Méridiens >», Paris,
1995; DUBET F., MARTUCCELLI D., À l'école. Sociologie de l'expérience scolaire,
Le Seuil, Paris, 1996; ZAFFRAN J., Les collégiens, l'école et le temps libre, Syros,
Paris, 2000 ; RAYOU P., La grande école. Approche sociologique des compétences
Presses universitaires de France, Paris, 1999. enfantines,
" SINGLY F. (de), Lire à 12 ans: une enquéte sur la lecture des adolescents,
Observatoire France Loisirs de la lecture/Nathan, Paris, 1989; BAUDELOT C.,
Et pourtant, ils lisent, Le Seuil, Paris, 1999; PAS-CARTIER M., DETREZ C.,
OUIER D., La culture des sentiments, Maison des sciences de l'homme, Paris,
1999; Jouir J., PASOUIER D., « Les jeunes et la culture de l'écran », Réseaux,
n'" 92-93,1999.
13 LES ADOI. ESCEN rS, LEUR TËLI,',PlIONE ET IN l'ERNE I CT.LINE MET TON-LAYON
reste malgré tout également assez pauvre dans sa connaissance
des moins de 15 ans. La quasi-intégralité des enquêtes réalisées
par le Département des études et de la prospective sur les pra-
tiques culturelles des Français (musées, théâtre, cinéma, danse,
activités artistiques amateurs, etc.) porte sur des populations
âgées de plus de 15 ans''. En bref, à l'exception de quelques
études sur les adolescents « déviants'"» ou bien sur les jeunes
socialement situés' 4, la sociologie ne s'intéresse pas aux moins
de 15 ans.
Cette carence peut paraître surprenante au regard de la
très large couverture médiatique dont ces jeunes font l'objet,
et surtout au regard du nouveau statut qu'ils ont acquis dans
notre société. Ces «enfants du désir"» sont en effet devenus
une «cause' 6 »; ils ont gagné des droits tant dans la famille qu'à
l'échelle de la société. En témoigne la préoccupation crois-
sante des pouvoirs publics et du domaine législatif à leur
égard. Les observatoires et commissions d'observation sur
l'enfance et l'adolescence se multiplient ; les droits des mineurs
progressent'''.
La quasi-absence de données sur les moins de 15 ans tra-
duit en fait une situation propre à la France: l'enfance et l'ado-
lescence demeurent des univers largement impensables et
impensés sociologiquement'". Depuis l'héritage durkheimien,
c'est en effet pour une large part aux psychologues, psychana-
lystes et cognitivistes qu'a été laissée la tâche de traiter la
12 À l'exception de deux études sur les sorties culturelles et sur les pratiques
du cinéma dans les années 1990, et, surtout, de l'enquête menée par Sylvie
Octobre (OcrobRE S., 1,es loisirs culturels des 6-14 ans, La Documentation
française, Paris, 2004).
1" Entre autres MAt IG ER (1, « Les loubards», Actes de la recherche en sciences
sociales, n" 50, 1983; ROCHÉ S., La délinquance des jeunes, Le Seuil, Paris, 2001.
LEPOUIRE D., Coeur de banlieue, Odile Jacob, Paris, 1997.
CiAbortiT M., « L'enfant du désir », Le Débat, n" 132, 2004.
16 Douro F., La cause des adolescents, Robert Laffont, l'anis, 1988.
17 Parmi d'autres exemples: en 1989 a été adoptée sous l'égide de l'ONU la
nouvelle Convention internationale des droits de l'enfant ; en 2000 a été créée
la Haute Autorité indépendante du défenseur des droits de l'enfant par la loi
du 6 mars.
Retard qui ne tient pas qu'à la sociologie d'ailleurs: l'investissement décisif
des historiens de l'enfance -- et de la vie privée —, symbolisé par les travaux de
Philippe Ariès, ne se déploie que bien après les années 1960. Sur ce point, voir
depuis TH usc E A., Histoire de l'adolescence, Belin, Paris, 1999.
14 INTRODUCI ION
nature enfantine et juvénile'''. Certes, au cours des années
1960, l'analyse d'Edgar Morie avait donné naissance à
quelques recherches sur les sous-cultures juvéniles, mais ces
dernières n'ont pas eu beaucoup de suite. D'une part, la perti-
nence de la jeunesse en tant que catégorie sociologique sera
remise en cause " et d'autre part, le contexte économique de .
crise des années 1970 conduira les chercheurs à axer leurs
recherches sur les difficultés d'insertion des jeunes sur le mar-
ché du travail. Dans ce cadre, on comprend mieux que les ado-
lescents scolarisés aient pu être marginalisés de la réflexion
sociologique". Le défaut d'études sur les adolescents est d'au-
tant plus dommageable que les frontières entre l'enfance et
l'adolescence se sont brouillées.
Le rôle des médias dans le brouillage des frontières
entre l'enfance et l'adolescence
Depuis le xixe siècle, le processus d'autonomisation des ado-
lescents n'a cessé de s'accentuer, rendant les limites basses de
l'adolescence plus difficiles à définir. Les adolescents bénéfi-
cient de droits et de libertés à des âges plus précoces qu'il y a
encore quelques décennies. Parmi les différents facteurs qui ont
contribué à cette évolution", l'arrivée des médias de masse, et
' 9 Comme le souligne Olivier Galland, si Émile Durkheim a permis d'intro-
duire le concept d'adolescence dans le champ de la sociologie à travers ses
recherches sur la socialisation, il dénie en fait la réalité sociologique de la per-
sonnalité juvénile. L'enfant n'ayant pas encore intériorisé les lois écrites et non
écrites de la société, il reste un être « asocial », qui vit «dans un état de passi-
vité tout à fait comparable à celui ou l'hypnotisé se trouve artificiellement
placé ». Seule l'éducation va permettre de le transformer en « un être entière-
ment nouveau »: c'est alors à la psychologie que revient le «choix des
moyens» pour réaliser des fins éducatives: « Ici, il est incontestable que la psy-
chologie reprend ses droits.» Voir GALLAND O., Sociologie de la jeunesse,
Armand Colin, Paris, 1990, p. 43.
20 MORIN E., L'esprit du temps, Grasset, Paris, 1962.
21 BOURDIEU P., «La jeunesse n'est qu'un mot », Questions de sociologie,
Minuit, Paris,1980.
Armand Colin, Paris, 1990; GAL-22 GALLAND O., Sociologie de la jeunesse,
LAND O., « Adolescence, post-adolescence, jeunesse : tour sur quelques inter-
prétations», Revue française de sociologie, n" 42, 2001.
23 Tels que l'affaiblissement du contrôle social et la transformation des
contextes d'éducation, par exemple.
15 LES ADOLESCENTS, LEUR 1 Él IJI-IONE Cl' !NI ERNE 1 CÉLINE N1E1 ION-GAYON
spécialement des médias audiovisuels, a joué un rôle détermi-
nant. L'ouvrage de Joshua Meyrowitz, Ne Sense of Place 24 , dont
l'écho a été retentissant aux États-Unis, a particulièrement bien
décrit la manière dont la télévision, par exemple, avait pu parti-
ciper au brouillage des étapes de la socialisation des plus jeunes.
Sa proposition est la suivante: tandis que la révolution de l'im-
primé avait engendré un monde de la séparation entre des ter-
ritoires adultes et des territoires enfants (avec la lecture, les
parents pouvaient contrôler les étapes de l'accès au savoir de
leur enfant de façon rationnelle et progressive), l'arrivée du
téléviseur dans la sphère domestique a fait disparaître le carac-
tère échelonné de l'accès au savoir en fonction des âges. Avec ce
nouvel « hôte » du foyer et son lot de programmes de toutes
sortes, l'enfant s'est en fait trouvé confronté à des problèmes
d'adultes qui lui étaient autrefois cachés". Les fonctions tradi-
tionnelles du foyer s'en sont trouvées transformées, la maison ne
pouvant plus etre un lieu tenant les plus jeunes à l'écart du
monde extérieur. Les parents se sont alors vus placés devant de
nouveaux enjeux: « Autrefois, [ilsj pouvaient aisément modeler
l'éducation de leurs enfants en ne leur parlant que des sujets
auxquels ils souhaitaient les voir exposés, et en ne leur lisant que
les livres auxquels ils souhaitaient les voir confrontés, mais les
parents d'aujourd'hui doivent se battre contre des milliers
d'images et d'idées concurrentes sur lesquelles ils ont peu de
26.» contrôle direct
Vingt ans après ces propos, le processus que l'on pourrait
qualifier d'« a utonomisation culturelle » décrit par Joshua
Meyrowitz s'est considérablement accentué. Les enfants et les
adolescents vivent aujourd'hui dans un environnement média-
tique extrêmement développé. De nouveaux médias sont
apparus et les autres offrent des choix élargis. Les programmes
des radios se sont eux aussi démultipliés et diversifiés avec
l'apparition des radios libres. Plus encore, le contexte d'usage
MEYROWITZ J., No Sense of Place: the Impact of Electronic Media on Social
Behmior, Oxford University Press, Oxford (Royaume-Uni), 1985.
2' (Test d'ailleurs pour cette raison que la diffusion de ce média a généré une
vague de « paniques morales» liées aux effets de certains contenus sur le com-
portement des entants.
Mtivnowrrz J.,» La télévision et l'intégration des enfants: la fin du secret des
adultes», Réseaux, n» 74,1995, p. 59.
16 INTRODUCTION
des médias s'est privatisé". Les foyers se sont progressivement
équipés de plusieurs appareils médiatiques", et les jeunes, qui
ont été les premiers bénéficiaires de ce multiéquipement, profi-
tent de plus en plus de ces médias dans leur propre chambre —
au point que certains chercheurs évoquent une «culture de la
chambre». Avec l'explosion du panorama médiatique et le
nouveau contexte d'usage des médias, les «coulisses du monde
adulte 30 » sont devenues encore plus accessibles aux adolescents.
L'arrivée d'Internat et du téléphone portable marque un pas
supplémentaire important dans l'autonomisation des jeunes. En
effet, non seulement ces deux outils démultiplient les possibilités
d'accès à des données de toutes sortes d'une manière totalement
individuelle (d'un seul clic sur Internet, l'adolescent peut accéder
à des contenus incontrôlés), mais surtout, ils leur permettent
désormais de communiquer dans une totale liberté, avec des cor-
respondants librement choisis, dans le foyer ou à l'extérieur de
celui-ci. Parce qu'ils ont un caractère individuel et mobile, ces
deux outils ont levé le filtre que les parents pouvaient exercer sur
les correspondances au temps du téléphone fixe familial. Après
que la télévision et la radio ont contribué à l'autonomie cultu-
relle des adolescents, le téléphone portable et Internet appa-
raissent aujourd'hui comme les vecteurs d'une autonomie
relationnelle largement accrue. Cette « autonomisation rela-
tionnelle» est d'autant plus favorisée que les adolescents, qui
sont fréquemment qualifiés de «génération Internet 31 » ou
FLICHY P, Une histoire de la communication moderne. Espace public et vie
privée, La Découverte, Paris, 1991.
28 LARMET G., DONNAI O., «Télévision et contextes d'usages», Réseaux, n° 119,2003.
29 Sonia Livingstone évoque cette «culture de la chambre » à propos de la ten-
dance des parents anglais à suréquiper la chambre afin d'éviter que leurs
enfants ne passent de « trop longues» heures à l'extérieur du foyer, perçu
comme dangereux (LIVINGSTONE S., « Les jeunes et les nouveaux médias. Sur
les leçons à tirer de la télévision pour le PC», Réseaux, 92-93, 1999). Si en
France cette appréhension est moins marquée, il reste que les parents équipent
de plus en plus leurs enfants en médias personnels dans leur chambre. Voir
OCTOBRE S., Les loisirs culturels des 6-14 ans, La Documentation française,
Paris, 2004.
3" Pour reprendre la métaphore de Joshua Meyrowitz - elle-même empruntée
à Erving Goffman.
TAPSCOTE D., Growing Up Digital: the Rise of the Net Generation, McGraw-
Hill, New-York (États-Unis), 1998; LEUNG L., «Net-Generation Attributes
and Seductive Properties of the Internet as Predictors of Online Activities and
Internet Addiction », Cyber Psychology and Behaviour, n° 7, 2004.
17 L IN'EERNE1 CELINE MEVION-GAYON LES A DOLESCEN 15, LEUR TÉLÉPHONE
encore de « génération connectée°», ont souvent des compé-
tences supérieures à leurs parents dans ce domaine. Ayant grandi
avec les évolutions médiatiques et technologiques, ils ont déve-
loppé une «culture de l'écrann» et savent très bien manipuler
ces nouvelles techniques digitales. Pour eux, la distinction entre
les «nouveaux » et les «anciens» médias n'a pas grand sens'''.
Après l'arrivée de la télévision, la large diffusion du téléphone
portable et d'Internet auprès des adolescents"' questionne donc
à son tour les étapes et les modalités de leur socialisation, ainsi
que le rôle des parents et des éducateurs.
Sortir de la problématique des risques
Lorsque les études, le plus souvent anglo-saxonnes, se sont
penchées sur les usages des outils de communication par les
plus jeunes, c'est dans une optique particulière, très axée sur
les « risques» encourus'''.
L'approche adoptée ici se veut différente: elle vise moins à
questionner les avantages et les dangers des usages des outils
de communication qu'à saisir le rôle que ces outils peuvent
jouer dans le processus d'entrée dans l'adolescence. En effet, si
les limites de l'adolescence sont difficiles à établir, il est en
revanche communément admis que cette période est charnière
LENIIART A., «Teenage Life Online: the Rise of the Instant Message Gene-
ration and the Internet's Impact on Friendships and Family Relationships»,
2001, en ligne à l'adresse: www.pewlnternet.org/PPF/r/36/report _display.asp .
sa Réseaux, n"' 92-Joun: J., PAsota ER D., « Les jeunes et la culture de l'écran»,
93, 1999.
LIVINGSTONE S., « Les jeunes et les nouveaux médias. Sur les leçons à tirer de
la télévision pour le PC», Réseaux, n'' 92-93,1999.
> En 2007, plus de 72 % des 12-17 ans disposaient d'un ordinateur connecté à 3
(CENTRE DE RECHERCHE POUR L'ÉTUDE. Ef L'OBSER-Internet à leur domicile
La diffusion des technologies de l'informa-VATION DES CONDFDONS DE VIE, «
tion dans la société française », 2007). De même, 71 'Xi des 12-14 ans et 91 'X,
des 12-17 ans possèdent personnellement un téléphone portable (AssocIA-
moBil.Es/TNS SOFRES, « Observatoire TioN FRANÇAISE DES OPÉRATEURS
sociétal du téléphone mobile, 3' enquête annuelle », 2007).
3' Sur ce point, voir LELONG B., MEITON C., « Enfants, sécurité et nouveaux
Annales des télécommunica-médias: une revue des travaux anglo-saxons»,
n" 62,2007. tions,
18 IN RODUCHON
dans le processus d'individuation'". Dans la perspective de la
socialisation telle qu'elle a été pensée par George Herbert
Mead, puis approfondie par Peter Berger et Thomas Luck-
man 39, l'identité n'est pas une donnée figée, elle s'établit pro-
gressivement et continuellement dès la naissance dans la rela-
tion à autrui, qui se tisse dans les interactions quotidiennes.
L'enfant se construit à travers le regard de ses premiers
« autruis significatifs », ses parents qui, sortes de « miroirs réflé-
chissants », lui confèrent et valident son identité. C'est en
adoptant leur point de vue qu'il peut se reconnaître et appré-
hender le monde, et décoder les normes sociales. Puis, au fil de
ses expériences, il découvre peu à peu que l'univers de ses
parents n'est pas «le seul monde existant et concevable, le
monde tout court" ». De nouveaux autruis significatifs se pré-
sentent à lui, l'ouvrant alors à d'autres horizons et lui fournis-
sant d'autres modèles d'identification. Si le processus d'indivi-
duation commence bien avant l'adolescence, il s'accentue
fortement pendant cette période. L'adolescent cherche alors à
s'affirmer comme un individu singulier, à devenir, pour
reprendre les termes de George Herbert Mead, un « membre
de la communauté conscient de soi" ».
Ce processus d'individuation est complexe, car il implique
une tension entre un mouvement d'assimilation et de distan-
ciation à l'égard des différents mondes et des différents
autruis. Pour construire un rôle qui lui est propre, l'adolescent
doit en effet être capable de sélectionner et de rejeter certains
éléments des différents modèles qui l'entourent : ses pairs sur-
tout, dont le rôle devient décisif, mais aussi ses divers éduca-
teurs tels que ses parents ou ses enseignants. Ce processus
implique donc à la fois une affiliation à ces autruis, mais aussi
37 Entendu comme le processus par lequel l'individu se construit en tant
qu'être singulier. Ce terme se distingue de celui d'« individualisation», qui
désigne le processus historique d'émancipation des individus à l'égard des
contraintes du collectif.
38 MEAD 6.-FL, L'esprit, le soi et la société, Presses universitaires de France,
Paris, 1963; BERGER P., LUCKMAN T., La construction sociale de la réalité,
Klincksieck, coll. « Méridiens», Paris, 1986.
30 BERGER P., LUCKMAN T., Klincksieck,
coll.« Méridiens », Paris, 1986, p. 148.
40 MEAD L'esprit, le soi et la société, Presses universitaires de France,
Paris, 1963.
19
LES ADOLES( 'LN I S, LEUR I N.E:PlIONE L I IN l'ERNE I - C'Él INL ME. ON-GAYON
une prise de distance et une autonomie vis-à-vis d'eux. C'est à
cette seule condition que le processus de construction identi-
taire est achevé: lorsque l'adolescent ne se contente pas de
reproduire à l'identique les rôles auxquels il s'identifie, mais
qu'il est capable de jouer son rôle propre, d'une manière per-
sonnelle. Ce rôle, il doit également le faire reconnaître par ses
différents autruis. L'identité ne peut être qu'un seul acte de
revendication ; elle repose aussi sur un acte de validation. Si ce
double processus d'autoattribution et d'attribution est néces-
saire, il ne va pas forcément de soi: il peut y avoir des désac-
cords, lorsque par exemple l'individu revendique une identité
qui n'est pas celle que ses autruis lui confèrent.
Notre hypothèse est qu'au cours de cette période marquée
par des tensions entre la revendication et la validation, le télé-
phone portable et Internet, par leurs fonctionnalités com-
munes, occupent une place particulièrement importante. En
effet, le rôle des médias est déjà connu dans les moments de
transition biographique, et notamment à l'adolescence : la télé-
vision41 , la radio 42, ou encore la littérature 43 fournissent des
cadres cognitifs, affectifs et moraux susceptibles d'être mobili-
sés ou rediscutés dans l'expérience ordinaire. Le rapport aux
médias engage un rapport à autrui: par les discussions sur ce
qui a été vu ou entendu, l'individu peut se positionner sur les
scènes sociales. Après la radio et la télévision, Internet et le
téléphone portable sont donc susceptibles d'être des supports-
clefs dans ce moment de passage entre l'enfance et l'adoles-
cence. En tant qu'outils d'accès à l'information et à la commu-
nication, ils donnent tout d'abord l'accès à l'individu à un
ensemble de références alternatives à celles des autruis de son
entourage. En naviguant sur Internet, l'adolescent peut trou-
ver des textes ou des images qui véhiculent potentiellement
des valeurs antagonistes à celles qui sont en vigueur dans ses
environnements habituels. En utilisant son téléphone portable,
4 ' PAsotilLR D., La culture des sentiments, Maison des sciences de l'homme,
Paris, 1999.
42 C.0.FvARF:c. FI., Libre antenne. 1,a réception de la radio pur les adolescents,
Armand Colin, Paris, 2005.
43 MAIGRET E., « Strange grandit avec moi. Sentimentalité et masculinité chez
les lecteurs du bandes dessinées de super-héros», Réseaux, n" 70, 1995.
20