Les âmes du peuple noir

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« Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs. »
Telle est l'intuition fondamentale de Du Bois dans Les Âmes du peuple noir, oeuvre majeure de la littérature nord-américaine.
Dans ce recueil d'essais publié en 1903, Du Bois évoque avec une puissance inégalée l'étendue du racisme américain et donne à voir au monde la réalité de l'expérience quotidienne afro-américaine dans l'Amérique de la ségrégation.

Cette nouvelle traduction montre, inscrits dans la langue, tous les enjeux philosophiques d'un texte qui se veut également « littéraire ». L'écriture élégante et passionnée de Du Bois tisse les souvenirs autobiographiques et les paraboles épiques avec
les analyses historiques, sociologiques et politiques, construisant ainsi l'unité culturelle et politique du peuple noir à partir de la multiplicité de ses âmes individuelles.


Le livre a inspiré l'essentiel de la conscience collective noire et des mouvements en faveur des droits civiques dans les années soixante, et continue d'avoir un retentissement considérable au sein de la communauté afro-américaine et au-dehors.

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728835737
Nombre de pages : 344
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III 36 Sur Mr. Booker T. Washington et quelques autres
De la naissance à la mort enchaînés ; en paroles, en actes, émasculés ! . . . . . . . Esclaves héréditaires ! Ne savez-vous pas Que celui qui veut se libérer doit se battre ? 37 BYRON
L ’ascendant pris par Mr. Booker T. Washington depuis 1876 est le fait le plus remarquable de toute l’histoire du Noir américain. Tout a commencé alors que déjà les souvenirs de guerre et les idéaux s’évanouissaient rapidement ; l’aube d’un développement commercial inouï commençait à poindre ; un sentiment de doute et d’hésitation gagnait les fils des affranchis – c’est alors que Mr. Washington entra en scène. Il se présenta, avec un programme simple et précis, au moment psychologique où la nation avait un peu honte d’avoir fait tant de sentiment à propos des Noirs, et concentrait de nouveau toute son énergie sur les dollars. Son programme, qui mettait l’accent sur l’éducation
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technique et la conciliation avec le Sud, et qui prônait la soumission et le silence sur les revendications de droits civiques et politiques, n’était pas très original ; depuis les années 1830, et jusqu’à la guerre, les Noirs libres avaient déjà lutté pour construire des écoles techniques ; l’American Missionary Association avait, dès sa création, formé des apprentis dans divers corps de métiers ; Price et d’autres avaient cherché une façon de conclure des alliances honorables avec les meilleurs des sudistes. Mais c’est Mr.Washington qui, le premier, lia ces élémentsde manière indissoluble ; il insuffla dans ce programme son enthousiasme, une énergie illimitée et une foi inébranlable, et transforma ce qui n’était qu’un chemin de traverse en un véritable mode de vie. Et le récit des méthodes qu’il a employées constitue une fascinante étude de la vie humaine. La nation fut secouée quand elle entendit un Noir plaider pour un tel programme après tant de décennies d’amères lamentations ; le Sud sursauta et applaudit ; le Nord s’intéressa et admira ; et après quelques murmures confus de protestation, les Noirs eux-mêmes se turent, quand ils ne se convertirent pas. La première tâche de Mr.Washington fut de gagner la sympathie et la coopération des différents éléments qui formaient le Sud blanc ; et à l’époque où l’institut de Tuskegee fut fondé, cela même paraissait absolument impossible pour un Noir. Pourtant, dix ans plus tard, les paroles prononcées à Atlanta témoignèrent que c’était chose faite: «Pour tout ce qui est strictement social, nous pouvons être aussi séparés que les cinq doigts de la main, et pourtant être unis comme la main, dans tout ce qui est essentiel à notre progrès mutuel. » Ce « compromis 38 d’Atlanta » est, à tous les points de vue, le résultat le plus remarquable de toute la carrière de Mr. Washington. Le Sud l’interpréta de différentes manières : les radicaux l’accueillirent comme l’aveu d’un abandon complet de toute exigence d’égalité civile et politique; les conservateurs, comme un principe généreusement posé en vue de parvenir à une compréhension mutuelle. Si bien que tout le monde l’approuva, et aujourd’hui
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son auteur est probablement le sudiste le plus distingué après 39 Jefferson Davis , et celui qui compte le plus grand nombre de partisans personnels. Après ce succès, Mr. Washington s’appliqua à conquérir place et considération dans le Nord. D’autres que lui, qui possé-daient moins d’habileté et moins de tact, avaient précédemment essayé de s’asseoir entre ces deux chaises, et étaient tombés au milieu ; mais de même que Mr. Washington connaissait de naissance, et par sa formation, le cœur du Sud, de même, par un discernement singulier, il saisit intuitivement l’esprit de la majorité qui gouvernait le Nord. Et il fit si entièrement siens les usages et les principes du mercantilisme triomphant, les idéaux de la prospérité matérielle, que l’image d’un garçon noir solitaire, bûchant sur une grammaire française au milieu des mauvaises herbes et de la poussière d’un foyer mal tenu, lui apparut bientôt 40 comme le comble de l’absurdité . On se demande ce que Socrate ou saint François d’Assise en auraient pensé… Et pourtant, c’est à cette façon de s’attacher à un objectif unique et d’être en phase avec son époque qu’on reconnaît le succès d’un homme. On dirait que la nature a besoin de faire les hommes étroits pour les faire plus forts. C’est ainsi que le culte de Mr. Washington a pris corps en ralliant des disciples aveugles, que son travail a merveilleusement prospéré, que ses amis sont légion et que ses ennemis ont été confondus. Aujourd’hui, il est le seul porte-parole officiel de ses dix millions de camarades et l’une des figures les plus remarquables d’une nation de soixante-dix millions d’hommes. C’est la raison pour laquelle on peut hésiter à critiquer une vie qui, partie de rien, a accompli tant de choses. Et pourtant, le temps est venu de parler en toute sincérité, et avec la plus grande courtoisie, des erreurs et des insuffisances de la carrière de Mr. Washington, comme d’ailleurs de ses triomphes, sans pour autant être accusé d’être médisant ou envieux, et sans oublier que dans ce monde, il est plus facile de faire le mal que le bien.
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Les critiques qui se sont élevées jusqu’à présent à l’encontre de Mr. Washington n’ont pas toujours eu ce caractère largement impartial. Dans le Sud notamment, il n’a pu avancer qu’avec beaucoup de prudence pour parer aux jugements les plus sévères – ce qui est compréhensible, puisqu’il s’occupait de la question la plus sensible de cette région. Par deux fois – la première fois quand, lors de la commémoration de la guerre contre l’Espagne à Chicago, il a fait allusion aux inégalités de couleur comme ce qui «dévorait les entrailles du Sud», et la seconde, quand il 41 dîna avec le président Roosevelt –, par deux fois donc, les critiques sudistes qui s’ensuivirent furent suffisamment violentes pour compromettre sérieusement sa popularité. Dans le Nord, on a plusieurs fois émis l’idée que des hommes véritablement courageux ne pouvaient pas accepter les conseils de soumission donnés par Mr. Washington, et que son programme d’éducation était inutilement borné. En général cependant, de telles critiques ne se faisaient pas au grand jour. D’un autre côté, les fils spirituels des abolitionnistes n’avaient pas été préparés à reconnaître que les écoles fondées avant Tuskegee par des idéalistes d’un dévouement absolu se soldaient par des échecs complets ou bien qu’elles étaient tout simplement ridicules. Ainsi, même si on ne s’est pas privé de critiquer Mr. Washington, globalement l’opinion publique était par trop heureuse de lui confier la solution d’un problème qui commençait à la fatiguer et de lui dire : « Si c’est tout ce que vous et votre race demandez, allez-y. » En revanche, c’est au sein de son propre peuple que Mr. Washington a rencontré l’opposition la plus puissante et la plus durable, allant parfois jusqu’à la colère ; elle existe toujours, encore aujourd’hui, forte et persistante, même si de l’extérieur, elle est largement réduite au silence par l’opinion publique. Une partie de cette opposition, bien sûr, repose sur une simple jalousie – la déception de démagogues évincés et le dépit d’esprits étroits. Mais même en mettant cela de côté, la large diffusion et le prestige de certaines théories de Mr. Washington n’en laissent pas moins un profond sentiment de regret, de tristesse et d’inquiétude dans toute
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l’élite pensante et éduquée de la population noire. Ces hommes admirent la sincérité des objectifs de Mr. Washington et l’honnê-teté de ses efforts pour faire le bien, et pour cela, ils sont prêts à pardonner beaucoup d’erreurs. Ils cautionnent Mr. Washington autant que leur conscience le leur permet ; et de fait, il faut rendre hommage à la finesse et à la puissance de cet homme, qui parvient à suivre sa route en évitant de heurter tant d’intérêts et d’opinions divergents, tout en gardant le respect de tous. Mais il est toujours dangereux de bâillonner les opposants honnêtes. Cela réduit malheureusement au silence ceux qui seraient susceptibles des critiques les plus utiles, cela paralyse leurs efforts ; et cela en pousse d’autres à se répandre en des discours si passionnés et si excessifs qu’ils perdent toute crédibilité. Or une critique honnête et sincère de la part de ceux qui sont le plus directement concernés – la critique des écrivains par leurs lecteurs, du gouvernement par les gouvernés, des dirigeants par les dirigés – est l’âme de la démocratie et le rempart de nos sociétés modernes. Si du fait de pressions extérieures, les meilleurs des Noirs américains admettent à leur tête un guide que jusqu’alors ils n’avaient pas reconnu comme tel, c’est qu’indéniablement cela représente un gain. Et pourtant, c’est aussi une perte irréparable – la perte de cette éducation parti-culièrement précieuse qu’acquiert un groupe quand, à force de recherches et de critiques, il découvre et nomme lui-même ses propres guides. La façon dont il y parvient est le problème à la fois le plus élémentaire et le plus instructif du développement de toute société. L’histoire n’est faite que de telles émergences de groupes de meneurs; et pourtant, quelle infinie diversité dans les profils et les caractères de ces hommes ! Est-il rien de plus intéressant à étudier que la prise de pouvoir d’un groupe de l’intérieur même du groupe ? – c’est une curieuse démarche, double, dans laquelle une avancée concrète peut se révéler négative tandis qu’un progrès réel proviendra, en quelque sorte, d’une marche arrière. C’est ce qui rend l’étude des sociétés si passionnante et en même temps désespérante.
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