Les Anglais dans nos campagnes

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296304468
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LES ANGLAIS DANS NOS CAMP AGNES

Jacques BAROU Patrick PRADO

LES ANGLAIS DANS NOS CAMPAGNES

5 7 rue de l'Ecole Polytechnique
c

Editions l'Harmattan
75005 Paris

@L'HARMATTAN, 1995
ISBN: 2-7384-3352-9

SOMMAIRE

Préface de Guy Barbichon
Introduction

9
15

Le rural en mutation
Cl1£lpitre 1

Racines et images
Cl1£lpitre 2

23 .4 75

France-Angleterre: tableau des deux campagnes
Cl1£lpitre 3

Mesure des flux d'installations récentes
Cl1£lpitre 4

L'organisation du marché immobilier français en France et en Angleterre
Cl1£lpitre 5

97 115

Le précédent néerlandais
Cl1£lpitre 6 Mythes et réalités de la présence britannique en Dordogne
Cl1£lpitre 7

133

Néo-ruraux en Normandie {Pays d'Auge)
Cl1£lpitre 8

153

Les Anglais dans la Morbihan et les nouvelles tendances en Bretagne
Conclusion Une citoyenneté rurale en Europe

173
215

Bibliographie

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Cet ouvrage a pour matière principale une étude de Jacques Barou et Patrick Prado intitulée" Avenir des espaces ruraux: flux migratoires étrangers en milieu rural et transformation de l'espace économique et social" réalisée pour la DATAR, Délégation à l'Aménagement du Terri toire, en 1991-1992, et actualisé en 1993-1994. Les deux auteurs sont chargés de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (Centre d'Ethnologie Française). Jacques Barou a rédigé l'introduction et les chapitres 1,3,5,6, 7, Patrick Prado les chapitres 2 et 8 ainsi que la conclusion, ils ont rédigé conjointement le chapitre 4. Mesdemoiselles Nathalie Ortar et Sara Le Menestrel, doctorantes ont contribué à cette recherche par les enquêtes qu'elles ont réalisé en Dordogne et en Normandie. Nous remercions particulièrement les SAFER, les études notariales, les chambres de commerce, les cham bres d'agriculture, les agences, les maires, les secrétaires de mairie et les enseignants, ainsi que M. Roland Lévêque, ingénieur agronome à la SCAFR, qui nous ont communiqué des informations utiles pour cette étude.

PREFACE

Les changements étendus s'annoncent souvent sous des formes localisées. Les faits que nous rapportent les auteurs du livre qui s'ouvre ici pourraient bien appartenir à la catégorie de ces formes annonciatrices de développements, développements qu'il vaut mieux prévoir, comprendre, et anticiper. Des étrangers, nombreux, pénètrent, et s'établissent, dans des campagnes françaises. Rien là de radicalement neuf. De tout temps le territoire rural a reçu des travailleurs venus d'ailleurs. Mais les étrangers nouveaux se distinguent de maints autres émigrés d'hier et d'aujourd'hui: ouvriers agricoles, prolétaires des champs, originaires de provinces ou de pays éloignés, agriculteurs entreprenants, nationaux ou étrangers, qui occupent des terres en déshérence, "Parisiens" en vacances au village de leur origine, immense marée des

résidents secondaires sans liens familiaux avec le pays,
vague des néoruraux écologistes, et enfin peuple des navetteurs résidents ruraux travailleurs de la ville, portés par le courant de "l'urbanisation des campagnes" des récentes décennies. Les résidents anglais et hollandais que Jacques Barou et Patrick Prado ont choisi de découvrir dans les campagnes de Normandie, de Bretagne, du Périgord et de l'Ardèche appartiennent à de nouvelles espèces de la migration. Ce sont des migrants de statut social et professionnel élevé: résidents secondaires d'outre-frontières, en quête de campagnes perdues et de bonnes affaires immobilières, mais aussi étrangers des pays d'Europe qui ont volonté de s'établir en se distanciant de l'univers urbain et, parfois, d'un contexte national, adoptant souvent des activités dont certaines préfigurent le "télétravail" du bureau aux champs.

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Nos analystes usent d'un registre de scrutation étendu~ Ils portent un double regard, économique, sur les flux des personnes et des biens, immobiliers et fonciers, et sociologique, sur les modes d'insertion des personnes - modes qui varient selon des types fort contrastés, clairement différenciés, dépendant des horizons quittés et des projets conducteurs de migration. Au-delà des faits, parfois pittoresques, parfois conflictuels, qu'ils nous découvrent, les auteurs nous révèlent, ou rappellent, à l'état naissant, de nouvelles réalités problématiques. La France est riche d'espaces convoitables. La venue des nouveaux campagnards étrangers est la manifestation d'un inévitable mouvement d'européanisation des espaces, qui ne peut que s'accentuer. Les nouveaux ruraux venus du nord en se dégageant d'un moule national sont en quelque sorte plus libres pour innover. Les formes originales de leurs établissements ont pour nous l'intérêt de figurer des traits virtuels des futures campagnes branchées sur le monde. La cohabitation rurale de Français autochtones - campagnards en découverte d'urbanité - et, respectivement, d'Anglais, de Néerlandais, d'Allemands - citadins à la campagne - représente un laboratoire vivant d'expériences de la rencontre sociale et culturelle, objet de préoccupation s'il en est aujourd'hui. Les situations typiques de coexistence que décrivent et distinguent finement les auteurs attirent l'attention sur des formes de sociabilité qui s'esquissent dans nos villages. Des intrus, des exclus, des inclus? Que sont et seront les étrangers en nos campagnes? Comment se fait et se fera la redistribution du patrimoine autochtone? Les pages qui suivent posent la question et dessinent des devenirs supputables, réponses à ces interrogations.

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INTRODUCTION
Le rural en mutation

Les étrangers envahisseurs?

ilLes étrangers se paient la France" : Le Point, en 1988. "lls achètent la France" : Le Figaro magazine, en 1989. liCesétrangers qui achètent nos terres" : Le Pélerin du XXe siècle, en 1989. "La France à vendre" : L'événement du Jeudi, en 1991. ilLes Boers à la conquête des campagnes françaises" : Libération en 1993, autant de titres aux accents alarmistes pour signaler le phénomène somme toute bien ordinaire dans le cadre d'une économie française de plus en plus ouverte aux investissements européens, de l'acquisition par des ressortissants de pays de la C.E.E.., principalement des Britanniques, de biens fonciers et immobiliers en milieu rural ! Mais derrière la recherche habituelle du sensationnel pratiquée par la presse aux fins d'attirer l'attention du lecteur se profile une vieille inquiétude hautement révélatrice d'un réflexe qui prend racine dans l'inconscient collectif national. Jamais les acquisitions de biens immobiliers et fonciers dans les villes par les étrangers, pourtant bien plus nombreuses et d'une valeur beaucoup plus élevée que dans les campagnes, ni les acquisitions de biens industriels, d'un enjeu autrement important pour l'économie française, n'ont suscité un tel émoi! La France, vieux pays agrarien, s'est forgé au cours des siècles une identité qui repose en grande partie sur le rapport à la terre. Notre droit de la nationalité se définit avant tout comme un jus soli, un droit du sol. C'est la naissance sur le sol de France qui légitime l'aspiration à se revendiquer Français et le sol le plus emblématique, le plus riche en symboles d'enracinement est bien sûr le sol Il

rural, celui qui évoque le plus fortement les notions de continuité et de permanence. Le droit d'ancien régime rendait pratiquement impossible l'acquisition de terres par les étrangers au royaume alors qu'il leur permettait l'ouverture de fonds de commerce dans les villes. L'étranger à la seigneurie locale ou au royaume, l"'aubain" était frappé d'incapacité successorale. A sa mort, ses biens revenaient au seigneur ou au souverain. Ce droit d'aubaine ne fut supprimé qu'en 1819 et aujourd'hui encore, les lois définissant le fermage maintiennent certaines restrictions pour les étrangers (Moulin, 1958). Cette fermeture juridique à l'installation des étrangers comme exploitants agricoles peut sembler paradoxale alors que l'histoire des migrations révèle que les campagnes ont été de tous temps un lieu très ouvert pour des populations de diverses origines alors que les villes se sont pendant longtemps abritées derrière leurs murailles et leurs droits d'accès pour contrôler les entrées d'étrangers. Toutefois, la majorité des nombreux étrangers accueillis dans les campagnes françaises depuis le début du siècle étaient principalement des ouvriers agricoles ou des métayers. Leur acceptation plus facile en milieu rural n'impliquait pas pour autant qu'ils puissent y acquérir des terres et y légitimer ainsi leur présence dès la première installation. Aujourd'hui, bien que le prix des terres rurales soit tombé à un niveau très faible, l'idée que la France puisse être dépossédée de sa campagne par les achats des étrangers semble rester encore difficilement admissible par l'opinion publique. C'est en tout cas un thème suffisamment sensible pour que ce phénomène soit souvent abordé par les médias en termes d'invasion alors qu'il est d'une ampleur extrêmement limitée. Cette sensibilité au thème de l'invasion des campagnes et de la dépossession de leurs habitants traditionnels se trouve avivée par la crise que connaît l'espace rural français depuis le début des années quatrevingt. Cette crise est d'abord une crise d'identité. Aujourd'hui l'espace rural est difficile à définir. La pertinence de son opposition traditionnelle à l'espace urbain n'est plus désormais un critère suffisant pour lui 12

conférer sa personnalité. La catégorie sociale qui a fait cet espace rural, c'est-à-dire les paysans, s'est profondément transformée et cela fait maintenant déjà près de trente ans qu'Henri Mendras annonçait leur fin (Mendras, 1984). Les transformations de l'agriculture dans les années d'après-guerre ont eu des incidences profondes sur la société paysanne léguée par le XIXe siècle. L'espace rural s'est sérieusement dépeuplé. Ceci a créé dans l'opinion publique de vives inquiétudes quant à la préservation du patrimoine naturel. La nouvelle sensibilité aux thèses de l'écologie rejoint les nostalgies du monde campagnard d'autrefois fondateur de profondes références de civilisation. "Pas de pays sans paysans", tel est le slogan qu'aimaient à utiliser les agriculteurs manifestant contre la réforme de la Politique Agricole Commune, en Juin 1992. Ce qu'expriment ces récentes manifestations d'attachement à la campagne dans sa globalité, au delà de la défense des intérêts d'une catégorie sociale touchée par de constantes et douloureuses mutations depuis plusieurs années, c'est aussi l'angoisse qu'à travers la disparition de la paysannerie, ce soit l'espace rural en tant que tel qui puisse être menacé et à travers lui la nature atteinte dans son image la plus familière. Dans un tel contexte, il est logique de se montrer particulièrement attentif à tout ce qui peut contribuer à la revitalisation des campagnes. Le renversement démographique qui semble s'être opéré dans les campagnes françaises à partir de 1975 conforte l'optimisme de ceux qui voient dans l'espace rural un lieu de mutations sociales et économiques plutôt qu'un lieu d'abandon. Après vingt et un ans de décroissance ininterrompue, la variation annuelle de la population des communes rurales accuse entre 1975 et 1982 un solde positif de 0,86 %. La croissance est bien sûr plus forte dans les communes rurales incluses dans les Zones de Peuplement Industriel et Urbain (+ 1,93 %), mais elle est loin d'être négligeable dans les communes du rural profond, situées en dehors des Z.P.I.U. (+ 0,50 %). Cette croissance est due à un solde migratoire qui, depuis 1975, devient positif alors que, à la même date, le solde 13

naturel se fait, quant à lui, négatif. De 1975 à 1982, le solde naturel en moyenne annuelle a été de - 0.12 %, tandis que le solde migratoire a été de + 0,99 %. Si le recensement de 1990 ne confirme pas cette tendance globale à la hausse, il montre cependant que la population se stabilise sur l'ensemble du monde rural et poursuit sa croissance dans les zones péri-urbaines. Si cette reprise démographique du monde rural est due à un solde migratoire positif, cela veut dire qu'il y a arrivée de nouvelles populations dans les campagnes. C'est en s'appuyant sur cette constatation que Bernard Kayser (Kayser, 1990) avance l'hypothèse d'une "renaissance rurale", concept utilisé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne où l'on assiste à un phénomène beaucoup plus affirmé de mouvements d'installation des citadins à la campagne. Dans ce dernier pays, les années soixante-dix ont vu un renversement démographique qui a touché le rural le plus profond, «more remote countryside» selon l'expression de D. Philipps et A.Williams (1984). Une telle évolution préfigure-t-elle ce qu'il pourrait advenir de l'espace rural français au cours des années quatre-vingt-dix?
Les étrangers bienfaiteurs?

C'est en tout cas dans ce contexte qu'il faut situer le mouvement d'installation de nombreux ressortissants des pays du nord de la C.E.E.. dans les campagnes françaises depuis 1988. Ce phénomène constitue un élément potentiel de revitalisation qui doit pour le moins faire l'objet d'interrogations. Les flux migratoires étrangers en milieu rural ne sont pas un phénomène nouveau, mais ceux qui vont nous préoccuper ici présentent une incontestable originalité par rapport à ceux qui les ont précédés jusquelà. Pendant longtemps, c'est la terre qui a attiré les étrangers dans le monde rural, la terre qui manquait de bras pour la cultiver et sur laquelle on faisait venir de gros bataillons d'ouvriers agricoles immigrés ou la terre en 14

manque de présence humaine pour la gérer et que l'on confiait à des étrangers princi paIement en métayage ou plus rarement en fermage. Depuis le XIXe siècle, les étrangers ont joué un rôle fondamental dans les campagnes françaises y introduisant de nouvelles techniques d'exploitation, y assurant une grande partie de la production ou simplement y affirmant leur présence pour éviter qu'elles ne retournent au désert. En 1817, une communauté religieuse composée de moines anglais et irlandais acquiert 150 ha de terres à Melleray près de Nantes. Ils introduisent de nouvelles charrues et toute une panoplie d'instruments agricoles perfectionnés ainsi que des semences et des engrais encore inutilisés dans la région. En 1824, ils ouvrent une des premières écoles d'agriculture en France. Leur expérience sera capitale pour .la modernisation de l'agricul ture bretonne (Bourrigaud, 1993). Des installations d'exploitants agricoles hollandais sont signalées dès la seconde moitié du XIXe siècle dans le Nord de la France et en Aquitaine. Elles se poursuivront selon des flux plus ou moins réguliers jusqu'à nos jours en Nonnandie, dans le nord de la Bourgogne et en Limousin. Dans le cas de ces flux c'est avant tout la rareté des terres disponibles aux PaysBas qui explique la venue en France. Dans l'entre-deuxguerres, les métairies abandonnés du Sud-Ouest seront reprises par des Italiens venus de la plaine du PÔoù il est impossible alors d'acquérir de nouvelles terres. Malgré la crise des années trente qui provoquera une forte vague de xénophobie sur toute la France, les Italiens continueront d'être les bienvenus dans les campagnes gasconnes. Ils ont contribué non seulement à la survie économique des zones rurales du Sud-Ouest mais aussi au maintien d'une certaine culture paysanne dans une région très affaiblie par son déclin démographique. Leurs descendants figurent aujourd'hui parmi les familles localement les mieux enracinées (Saint Jean, 1990). Les ouvriers agricoles belges et polonais ont joué un rôle économique déterminant au début du siècle dans les exploitations de betteraves, de houblon et de céréales du nord de la France, même s'ils ont été moins nombreux à s'installer là de manière définitive. Il en/a été de même, plus près de
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nous des Espagnols et des Marocains dans le Sud-Est. Mais à côté de cette migration liée à la terre, recherchée pour elle-même ou pour les salaires qu'elle peut procurer et qui a souvent abouti à des installations durables, combien de flux migratoires étrangers n'ont fait que passer quelques années en milieu Tural avant de se disperser dans les villes? Chaque vague de réfugiés venus d'un pays autrefois lié à la France a représenté pour les décideurs soucieux de lutter contre la désertification rurale un espoir de revitalisation pour les campagnes. Après 1954, près de six-cents ménages de rapatriés vietnamiens ont été "implantés" dans quelques communes rurales des Pyrénées orientales. Il en reste à peine une vingtaine aujourd'hui, pratiquement tous retraités. Après 1975, les tentatives d'implantation de réfugiés Hmong du Laos en Lozère ou de Khmers dans le Bourbonnais n'ont pas eu de résultats plus durables (Simon-Barouth, 1989) . Quant aux "harkis" installés dans les campagnes du Sud-Est après leur rapatriement, il semble qu'ils aient vécu l'espace rural comme un lieu de relégation qui leur a ôté toute possibilité de s'intégrer dans la société national el. Même des étrangers qui travaillent dans l'agriculture ne s'installent pas en milieu rural. Il en va ainsi des ouvriers agricoles marocains du Vaucluse qui logent dans les HLM des quartiers populaires d'A vignon depuis qu'ils ont réalisé leur regroupement familial. Ils trouvent là plus de confort et surtout plus de services pour leurs femmes et enfants et font de longs aller-retours quotidiens ou hebdomadaires avec les communes rurales sur lesquelles ils travaillent (Roux, 1991). Ce rejet rapide du milieu rural par les étrangers qui y sont ou y ont été attachés pour des raisons de travail ou de limitation de choix du lieu de résidence ne fait que
1 Direction de la Population et des Migrations, Actions locales d'intégration.. projet de guide d'évaluation, rapport d'étude, novembre 1992.

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rejoindre le grand exode des enfants de la paysannerie pauvre depuis la fin du XIXe siècle. Le monde rural reste répulsif pour ceux qui ne lui sont liés que par la dure nécessité d'y gagner leur vie, sans, qui plus est, avoir choisi d'y vivre. Les étrangers sauveurs? Les nouveaux flux étrangers observés surtout depuis 1988 sur une échelle relativement importante sont à coup sûr bien différents. Ils se situent dans une vision toute autre de l'espace rural et sont ainsi révélateurs des nouvelles fonctions que celui-ci est en train d'acquérir dans la plupart des pays développés où la société paysanne n'existe plus dans les campagnes que sous la forme d'un reliquat encore plus ou moins vivant selon les lieux. Pour ces nouveaux flux, le rural est d'abord attractif en lui-même nonobstant les activités professionnelles qu'il peut fournir. Puis d'espace de loisir ou de "resourcement", il devient espa~ çl:investissement. Les activités qui y sont créées par les-étrangersconcement surtout le domaine des services hôteliers et des services de loisirs et se situent donc bien dans l'évolution d'une économie de plus en plus dominée par le tertiaire et par la réponse aux besoins nés du développement d'une culture du "temps libre". Ces flux contribuent donc à redonner vie à un monde rural affaibli par la concentration de l'agriculture. Toutefois si le phénomène de la stabilisation des étrangers en milieu rural prend de l'ampleur et s'il se traduit effectivement en divers endroits par la création d'activités économiques, il est encore trop récent pour qu'on puisse juger de sa durabilité et de son ampleur potentielle ainsi que des incidences qu'il pourra avoir à moyen terme sur le devenir de l'espace ruraL Nous tenterons de comprendre les implications futures du phénomène en décrivant d'abord de manière approfondie les situations présentes et en essayant autant que possible de saisir leur dynamique.

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Plusieurs hypothèses peuvent être fonnulées quant à la signification profonde de ce type d'immigration.Il s'agit d'un engouement passager lié à la rencontre de plusieurs conditions favorables: effet d'annonce de l'intégration européenne générant des stratégies de positionnement préalable par rapport aux possibilités de mouvement des personnes et des biens, abondance de maisons rurales disponibles à l'achat en raison du désintérêt ou de l'absence d'héritiers, prix de ventes particulièrement avantageux en comparaison avec le coût d'une résidence similaire dans les autres pays de la Communauté. Dans une telle hypothèse, il s'agit d'un phénomène fragile, susceptible de s'inverser dès que les conditions qui l'ont produit auront cessé d'exister et il aura peu d'effets à moyen terme sur le devenir des espaces ruraux. Ces acquisitions se situent dans un vaste mouvement de recherche de la " qualité de vie" et de fuite des espaces sur-densifiés. En ce sens il reflète la montée des aspirations écologiques et hédonistes qui s'observe depuis quelques années parmi les représentants des classes moyennes des pays développés. Dans une telle hypothèse, la durabilité du phénomène se mesurerait à l'aune des satisfactions apportées par l'espace rural à de telles aspirations. Cela supposerait qu'il y ait le moins de contradictions possibles entre ces aspirations en question et les divers besoins économiques, culturels et sociaux que connaissent ces même représentants des classes moyennes. Ceci dépend de multiples facteurs qui ne pourront pas toujours être réunis. En particulier, pour qu'il y ait pérennité de la présence de ces "néo-ruraux", il faut que les jeunes générations éprouvent des aspirations résidentielles analogues à celles de leurs parents et parviennent à faire coïncider ces aspirations avec la réponse à leurs besoins les plus essentiels. On est là dans un cas de figure où l'incertitude demeure quant aux chances de pérenni té.

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Ce mouvement d'implantations de résidents étrangers dans les campagnes françaises annonce une vaste transformation des espaces ruraux. Ceux-ci sont appelés à devenir très diversifiés économiquement afin de faire vivre "in situ" une population nouvelle ayant des exigences et des capacités différentes de celles de la population rurale que la France a connue jusque-là, population composée pour l'essentiel d'agriculteurs, d'artisans, de commerçants, d'ouvriers d'industrie et de non-actifs. Dans quelle mesure les intérêts de cette population rurale "traditionnelle" entreront-ils en conflit avec ceux de la population nouvelle? De la manière dont ces conflits seront traités dépendra sans doute l'avenir des espaces ruraux: espaces en crise avec des franges de populations déstabilisées ou marginalisées ou espaces revivifiés par des apports nouveaux et devenus producteurs d'une grande variété de biens et de services. Dans une telle hypothèse, il conviendra de se montrer particulièrement attentif à la situation des groupes étrangers. L'évolution des espaces ruraux dépendra beaucoup de la manière dont ils parviendront ou non à développer des relations avec les divers autres groupes présents dans les mêmes lieux. Les réflexions engendrées par l'observation du phénomène tendent à montrer que chacune de ces trois hypothèses peut se vérifier partiellement et que l'installation des étrangers, représentatifs de cette néoruralité à l'oeuvre dans les pays développés, ne prendra de caractère durable que là où un certain nombre de conditions seront réunies. Si cette présence étrangère peut apporter quelque chose à l'espace rural français, il faut aussi que cet espace leur apporte en retour les satisfactions qui encourageront leur stabilisation. Pour éclairer nos hypothèses, peut-on se référer à d'autres mouvements d'engouement pour l'installation en milieu rural qui ont marqué l'histoire récente des campagnes françaises?

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De nouveaux néo-ruraux

On pense bien sûr au mouvement de "retour à la terre" qui a marqué les années soixante-dix. Selon M.Chevalier (1981), ce mouvement aurait pu concerner près de cent mille personnes, jeunes citadins pour la plupart et issus de la mouvance idéologique née en Mai 1968. Mais le taux d'échec de ces installations aurait été très élevé, la majorité de ces "néo-ruraux" ne parvenant pas à se maintenir à la terre après un ou deux hivers. Un autre mouvemeTl~, sans doute moins lié à des circonstances idéologiques particulières, aurait, selon ce même auteur, démarré vers les années soixante-quinze et aurait abouti à l'installation durable de près de dix mille personnes. Bertrand Hervieu et Danièle Léger (Léger, Hervieu, 1978) qui ont étudié le phénomène des néoruraux dans les Cévennes sur une longue période distinguent différentes étapes dans le processus d'arrivée. Après Mai 1968, les Cévennes constituent un pôle de repli du mouvement anti-étatique et voient arriver des centaines de candidats à l'installation, étudiants ou intellectuels pour la plupart. La grande majorité se découragera très rapidement. Ceux qui restent développent d'abord des expériences utopiques: auto-subsistance, vie communautaire, spiritualité appuyée parfois sur la consommation de stupéfiants. Progressivement, on assiste à une normalisation de la vie sociale et familiale, à un retour à la demande de services envers les pouvoirs publics et à une tentative d'intégration à la société locale, en particulier par le biais de la participation politique. D'autres néo-ruraux viennent rejoindre ces premiers groupes déjà installés et stabilisés sur place. Leurs motivations semblent bien différentes. Ils ne viennent pas pour mettre en application des utopies et tenter des expériences communautaires loin de la "société de consommation" qui les rebute mais pour retrouver la chaleur d'une existence villageoise idéalisée comme lieu de convivialité authentique. Ils fuient plutôt l'angoisse du chômage et les difficultés d'insertion sociale dans les villes touchées par la crise économique. Tout en constituant un groupe original, ces néo-ruraux stabilisés 20

n'en participent pas moins de manière relativement harmonieuse à la vie sociale locale. Ils sont même souvent à l'origine de certaines innovations dans l'organisation du travail agricole. Les étrangers qui s'implantent depuis la fin des années quatre-vingt dans les campagnes connaîtront-ils un devenir semblable? Il existe bien sOr des points communs. Tout d'abord au niveau du processus d'installation, on constate aussi l'existence d'un premier "écrémage". Le test du premier hiver se vérifie aussi avec cette population. Beaucoup tentent de revendre leur maison après une première saison hivernale qui leur a fait découvrir la campagne française sous un angle beaucoup moins séduisant que celui qui les avait amenés à s'y installer. Ceux qui résistent à ces premières difficultés s'efforcent de nouer des relations avec la population locale et parviennent assez vite à être bien acceptés par celle-ci. Au niveau des motivations également, il s'agit d'une population qui présente certaines analogies avec les dernières vagues de néo-ruraux français. L'espace rural est pour eux avant tout un espace de repli et de protection contre le stress provoqué par la vie en milieu urbain plus densifié. Ils ont aussi assez souvent une vision miive de la convivialité villageoise. En revanche, au niveau des profils sociaux, il s'agit d'une population qui diffère fondamentalement de la majorité des néo-ruraux français. Sensiblement plus âgés, ils disposent de ressources économiques plus importantes et de savoirs plus approfondis. Qu'ils soient artisans ou cadres, ils ont tous une expérience professionnelle et une culture économique qui les différencient fortement des néo-ruraux français. L'acquisition d'une maison rurale en France obéit avant tout à un attrait pour le mode de vie auquel un tel espace est associé mais elle s'accompagne très vite d'un souci de rentabilisation minimale. L'achat est souvent pensé d'emblée comme un investissement qui doit présenter un certain nombre de critères bien précis: biens fonciers et immobilîers annexes qui permettront de développer des activités d'hôtellerie ou de loisirs, 21

proximité des grands axes par lesquels peut arriver la clientèle potentielle pour de telles activités, possibilités de réalisation de plus-values sur les biens acquis etc.. Ce réalisme économique qui accompagne un engouement souvent naïf et quelque peu romantique pour la vie en milieu rural peut-il être une garantie de stabilisation résidentielle à long terme? Il représente bien sûr une protection importante contre les risques d'une attraction fondée uniquement sur l'utopie mais en même temps, la recherche de la rentabilité est un facteur de mobilité qui peut contribuer à limiter les séjours en milieu rural en fonction de la variation des intérêts économiques selon les zones considérées et les opportunités qui peuvent apparaître ça et là. Tout en participant à ce mouvement de néo-ruralité qui touche déjà certains groupes français, les arrivées d'étrangers s'en distinguent par des comportements économiques originaux qui reflètent la culture capitaliste plus affirmée de l'Europe du Nord et sa plus grande propension à la mobilité. Ces mentalités "entrepreneuriales" des néo-ruraux étrangers vont souvent de pair avec la possession de ressources et de compétences sans équivalent chez leurs homologues français. Ceci peut être aussi bien un facteur d'enracinement qu'un facteur de mobilité. Cependant, au stade actuel où l'on peut observer les choses, force est de constater que ce nouveau mouvement migratoire repose avant tout sur l'attrait d'un cadre de vie et que les activités économiques qu'il engendre ont avant tout pour but de permettre le maintien dans ce cadre de vie. Incontestablement porteur d'une certaine volonté d'enracinement dans le local en même temps qu'il traduit une recherche de convivialité, d'agrément et d'harmonie entre l'homme et la nature, il est donc très représentatif d'une certaine idéologie écologiste qui, selon l'expression de Michel Maffésoli, "entend moins maîtriser le Inonde, la nature, la société, que réaliser collectivement des sociétés fondées avant tout sur la qualité de la vie" (Maffésoli, 1988) .

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CHAPITRE

1

Racines Origines d'un attrait

et images

En 1975, 2,7 % des étrangers résidaient dans des communes rurales, en 1982, il Y en avait 2,2 % et en 1990, le pourcentage tombe juste à 2%. Comme les chiffres d'étrangers ont très peu varié en valeur absolue entre 1975 et 1982, le nombre réel de ceux vivant dans des communes rurales a effectivement diminué sensiblement au cours des quinze dernières années. Les étrangers quittent les campagnes au même titre que les Français en raison de la régression des débouchés professionnels et des services qui accompagnent toute activité. Il est difficile de voir la part des étrangers "néoruraux" à travers ces chiffres et ce d'autant plus que les implantations nombreuses de ceux-ci dans les communes rurales françaises ne commencent vraiment qu'à la fin des
années quatre-vingt. '

Comment expliquer cet engouement subit et tardif? L'échéance de 1993 et la perspective de la mobilité totale a peut-être joué un rôle mais pourquoi dans une perspective essentiellement professionnelle avoir choisi le milieu rural? La première réponse venant à l'esprit serait qu'il existe en France un milieu rural facilement accessible tant par ses vastes dimensions que par l'abondance des biens immobiliers bon marché que l'on peut y trouver. Le déclin de la paysannerie et la décroissance démographique des campagnes libèrent de nombreux biens immobiliers qui ne trouvent plus preneurs parmi les citadins français déjà bien lotis en résidences secondaires. Depuis des pays comme l'Angleterre ou l'Allemagne où les résidences secondaires sont coûteuses parce que rares, la France apparaît comme offrant de très intéressantes opportunités. On peut constater, en Dordogne par exemple, que l'attraction du marché de la résidence secondaire et 23

l'intérêt touristique engendrent assez d'activités pour que certains étrangers décident de se fixer sur place afin de mieux répondre aux attentes de la clientèle formée par leurs compatriotes. Il y a là une sorte d'enchaînement qui amène plus avant dans la fixation. Les premiers contacts avec telle ou telle zone rurale de France se font d'abord par le biais de voyages et de séjours touristiques puis ces voyages deviennent l'occasion d'acquérir une résidence secondaire qui peut devenir résidence principale dès que les opportunités d'activités professionnelles se présentent à proximité. Les études réalisées par la cellule économique INSEE de Bretagne (Cellule économique de Bretagne, 1990) font ressortir que les acquéreurs sont le plus souvent d'âge actif et représentent des catégories professionnelles assez variées mais avec tout de même une dominante des classes moyennes agissant dans le secteur des services.
Le précédent touristique

La carte des implantations régionales des étrangers selon leur nationalité ferait d'ailleurs ressortir que les achats de résidences sont importants surtout là où les touristes de passage étaient traditionnellement nombreux. Une vaste étude réalisée en 1969 sur les touristes étrangers en France pendant l'été (Ginier, 1969) faisait ressortir que les séjours des ressortissants des différentes nationalités étaient importants dans les régions où l'on constate aujourd'hui l'ampleur du phénomène des acquisitions immobilières. Les Britanniques passaient déjà à cette époque beaucoup de nuitées dans les hôtels et les campings de Bretagne, Normandie, Picardie, Périgord et Quercy. Les Allemands fréquentaient l'Alsace, les Vosges et le Languedoc où ils retrouvaient souvent les Belges présents aussi sur la Côte de granit et en BasseNormandie. Les Néerlandais séjournaient beaucoup dans le Morvan et la vallée du Rhône. Si l'on descend à un niveau plus précis, on constate que les acquéreurs de maisons rurales aujourd'hui proviennent des mêmes régions que les clients des hôtels et des campings d'il y a trente ans. Selon l'étude de J.Génier (1969), les touristes 24

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