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Les animateurs professionnels face à la différence ethnique

De
206 pages
En France, notamment d'un point de vue politique, l'ethnicité reste un concept ambigu : tantôt elle est utilisée comme un argument investi pour justifier des actions ou des orientations, tantôt elle est considérée comme taboue pour éviter toute stigmatisation des populations dîtes concernées. Ce paradoxe interroge directement le modèle français d'intégration au sein duquel les professionnels de l'animation se situent en première ligne.
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LES ANIMATEURS PROFESSIONNELS FACE À LA DIFFERENCE ETHNIQUE

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04554-5 EAN : 9782296045545

C H A N T A L C R E N N, LA U R E N C E K O TO B I et J E A N-C L A U D E G I L L E T

LES ANIMATEURS PROFESSIONNELS FACE À LA DIFFERENCE ETHNIQUE

L'Harmattan

Collection Animation et Territoires Dirigée par Jean-Pierre Augustin et Jean-Claude Gillet
Cette collection, dirigée par Jean-Pierre Augustin, professeur de géographie et d’aménagement, et par Jean-Claude Gillet, professeur émérite en sciences de l’éducation, tous deux à l’Université Michel de Montaigne (Bordeaux 3), cherche à valoriser les travaux des chercheurs et des praticiens, à partir des questions qui concernent les activités multiformes exercées par des animateurs professionnels et volontaires, bénévoles et militants, que ce soit dans les champs du social, du culturel, de l’éducatif, du tourisme, du patrimoine, de la formation, du sport, tous concernés par les enjeux de la construction des territoires de demain. MIXITÉ, PARITÉ, GENRE DANS LES MÉTIERS DE L’ANIMATION Sous la direction de Jean-Claude Gillet et Yves Raibaud La thématique des rapports sociaux entre les sexes est largement présente dans le champ de l'animation professionnelle et dans son histoire : mais qu'en est-il aujourd'hui ? La ségrégation des sexes dans l'espace des loisirs, la division du travail dans le secteur de l'animation, l'absence de références à la question du genre dans les formations, ... c'est cette série de questions qu'aborde cet ouvrage. Prix éditeur : 20 € ISBN : 2-296-01898-X • janvier 2007 • 230 pages L'ANIMATION DES TERRITOIRES. Les villages de vacances du tourisme social Luc Greffier La démarche de cet ouvrage, argumentée d'un point de vue géographique, idéologique, économique et politique, présente les opérateurs du tourisme social en fonction de leurs implications dans le champ de l'animation et de la médiation, influencées par une ouverture des établissements sur leur environnement, par la défense de valeurs fondées sur le lien social, par la mise en oeuvre de systèmes de régulation facilitant l'accès aux vacances pour tous et par des rapports humains qui considèrent les vacanciers dans une perspective éducative. Prix éditeur 22 € ISBN : 2-296-00049-5 • mars 2006 • 260 pages

SOMMAIRE
SOMMAIRE................................................................................................... 5 P RÉ S E N T A T I O N ............................................................................. 7 CHAPITRE 1 CADRE GENERAL DE REFLEXION............................. 59 TRAVAIL SOCIAL EN MILIEU OUVERT ET ALTERITE : HISTOIRE DE RENDEZ-VOUS MANQUES .......................................... 61 FAMILLES IMMIGREES ET TRAVAIL SOCIAL : ENTRE ETHNICISME ET VALEURS REPUBLICAINES.................................. 79 L'INTERCULTURALITE DANS L'INTERVENTION SOCIALE. DU CHOC CULTUREL A L'ACCOMPAGNEMENT INTRA-ETHNIQUE.................................................................................... 93 CHAPITRE 2 L'ANIMATION AU CONTACT DE LA DIFFERENCE ........................................................................................... 109 ETHNICITE ET EDUCATION POUR LA SEXUALITE : QUELS USAGES POUR UNE ANIMATRICE DE CENTRE DE PLANIFICATION ? .................................................................................. 111 L'ANIMATION EN « MILIEU RURAL » : L'EMERGENCE DE L'ETHNICITE ........................................................................................... 121 L'ETHNICITE ECLIPSEE DANS LA RECHERCHE IDENTITAIRE DES ANIMATEURS PROFESSIONNELS A L'HOPITAL ............................................................................................... 139 EN MILIEU TSIGANE EXPERIENCES D'ANIMATION MANOUCHE ............................................................................................. 153 "SERVICE JEUNESSE" ET POLITIQUE DE PROXIMITE : VERS UNE ETHNICISATION DES COMPETENCES DES ANIMATEURS ? ....................................................................................... 169 LA PETITE FABRIQUE DE L'ALTERITE........................................... 179 CONCLUSION LES ANIMATEURS PROFESSIONNELS FACE A LA DIFFERENCE ETHNIQUE........................................................... 191 INDEX DES SIGLES ................................................................................ 199 INDEX DES AUTEURS............................................................................ 203

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PR É S E N TAT I O N
Jean-Claude Gillet « Il faut avoir l’ambition d’élargir le monde pour s’emparer des mots et il faut s’emparer des mots pour élargir le monde ». A. Bentolila. Décidément ce n’est pas la facilité qui guide l’ISIAT dans les choix thématiques retenus pour les ouvrages qu’elle génère1. Déjà l’an passé le thème lié aux questions posées par la mixité, la parité, le genre et leurs rapports avec les métiers de l’animation en fut un exemple2. Cette année la problématique du traitement de la différence dans le champ de l’animation professionnelle confirme cette évaluation tant les enjeux constitutifs de cette thématique sont scientifiques bien sûr mais aussi, culturels, idéologiques et même profondément politiques, voire polémiques (en grec polemikos signifie disposé à la guerre). Par exemple comment ne pas citer la loi Sarkosy sur l’immigration et l’intégration du 24 juillet 2006, que beaucoup considèrent comme dangereuse et illusoire, mais qui fait partie du paysage institutionnel français ? Comment ne pas souvenir qu’il n’y a pas si longtemps certains squatters de Cachan interpellaient l’opinion publique lorsque l’un d’entre eux déclara notamment : « C’est parce que nous sommes noirs qu’ils nous font subir ça » ? Comment ne pas faire mention d’une récente étude du CEVIPOF, centre de recherches politiques de Sciences Po, parue en fin 2006 dans Les notes de la fondation Jean Jaurès, indiquant que les électorats du PS et de l’UMP (mais plus pour le premier que pour le second) s’accroissent si ces partis présentent des candidats issus de la « diversité » ? Quelle heureuse opportunité ! Notre monde scolaire et universitaire français n’est pas en reste à la fois par les actions des « justes » autour du réseau Éducation sans Frontières, mais aussi sur le plan académique : sachez par exemple que le Centre de recherches sur l’action politique en Europe (regroupant l’Université de Rennes 1, l’IEP de Rennes et le CNRS) a organisé en mars 2007 un colloque sur « Classe, ethnicité, genre ». Enfin le dernier congrès de l’Association Française de
Cet ouvrage comprend des articles issus du colloque organisé par l’ISIAT (Institut Supérieur d’Ingénieurs-Animateurs Territoriaux) en fin janvier 2007 et d’autres articles inédits venus d’autres sources. 2 Cf. J.-C. Gillet et Y. Raibaud (sous la dir. de), Mixité, parité, genre dans les métiers de l’animation, coll. Animation et territoires, L’Harmattan, 2006.
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Sociologie qui s’est tenu à Bordeaux du 5 au 8 septembre 2006 a proposé un thème de réflexion sur « l’intrication des systèmes de domination : genre, classe, race ». D. Kergoat rassemblait ces rapports sociaux sous le vocable de « consubstantialité », voire « d’entrecroisements ». Tout cela pour signifier que le défi choisi pour cet ouvrage est bien actuel même s’il est vrai que le débat n’est pas si nouveau puisque c’est dans les années 80 que des universitaires aux États-Unis s’intéressent aux postcolonial studies, en lien avec la montée des revendications culturelles des minorités, noires notamment, mais aussi aux gender studies, en relation avec la contestation des féministes. Déjà en 1995, Fr. Dubet et M. Wieviorka invitaient les sujets cherchant à réaliser « l’expérience de la décentration » au cours du colloque de Cerisy. Dans le même sens comment ne pas citer les mots de Sartre disant que « dénoncer le monde, c’est le dénuder ». Nous allons essayer de le faire ici en invitant le lecteur ou la lectrice à se « dénuder » aussi, ou plus exactement à revisiter les systèmes de pensée autour de questionnements que l’on peut formuler de la façon suivante : comment analyser la question de l’identité et des identités3 et leurs rapports à l’histoire, au politique, à l’économie, au social, au culturel ? Sommes-nous confrontés à des éclatements, à des nébuleuses identitaires ou à des patchworks d’identités ? Quelles relations entre la culture de son groupe et celles des autres groupes ? Comment envisager le respect mutuel ? Que signifie la notion de reconnaissance ? Que recouvre le mot intégration au regard des processus bien réels de l’exclusion souvent et du racisme parfois ? Est-il possible de concilier le particulier et l’universel ? Que signifie le pluralisme culturel dans la République une et indivisible ? Et au prix de quelles concessions réciproques ? Le droit à la différence entraînet-il la différence des droits ? Comment aujourd’hui défendre sans fanatisme les valeurs de liberté, d’égalité ou d’équité, de fraternité, les droits de l’homme et l’idée de la poursuite du bonheur qui viennent de la Révolution française, de l’anticolonialisme, du féminisme ? Comment apprendre à questionner donc notre appréhension du monde, à la déconstruire, à la reconstruire ? Toutes ces interrogations ne renvoient-elles pas en définitive à celle du vivre ensemble, du lien social, de ce qui fait société ? « Où est
Le débat sur les statistiques ethniques, relancé par J.-F Amadieu notamment, président de l’observatoire contre les discriminations, fait partie de cet ensemble (cf. bibliographie).
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passée la société ? » : tel était le titre du dossier de la revue Sciences humaines en novembre 2005. Dans ce contexte général comment les animateurs professionnels réagissent-ils ? Que vivent-ils dans leurs institutions et leurs territoires ? Que signifient pour eux promouvoir l’égalité et la solidarité ? Qu’expriment-ils sur ces sujets ? Qu’est-ce que leurs formations disent ou taisent de tous ces thèmes ? Je voudrais lancer quelques pistes de réponse qui prolongent l’orientation affirmée lors de l’introduction dans l’ouvrage de l’an passé4. Dans ma participation à la lutte pour la définition des problèmes sociaux, je disais alors : « L’opposition… entre dirigeants et exécutants… va concerner tous les champs de la société, toutes les activités humaines et leurs manifestations. Le combat contre toutes les dominations va se surajouter, voire se substituer aux luttes contre l’exploitation ou l’oppression. Cette lecture libertaire va se retrouver dans les champs de l’éducation, de la culture, du sport, de la santé, dans les conflits entre générations et enfin entre sexes » et j’ajoute ici entre groupes à propos de l’héritage colonial. Cette invitation à réfléchir sur les systèmes de domination et l’« intersectionnalité » des discriminations de classe, de genre et de race comme suggère de le penser P. Molinier dans un numéro récent de la revue Travailler renvoie à l’idée d’une recherche nécessaire de l’autonomie du sujet chère à Cornelius Castoriadis, c'est-à-dire à la notion d’une liberté qui serait une volonté de non-domination politique, culturelle, économique, sexuelle, ethnique. Et pour avancer plus au cœur de ma démarche, après beaucoup d’hésitation, j’ai décidé de le faire en pénétrant dans l’univers de certaines banlieues, comme nous l’avions fait J.-P. Augustin et moi en 1995 avec « Quartiers fragiles, développement local et animation »5 car elles me semblent permettre en les traversant de construire en même temps une transversalité de thèmes en cohérence avec la problématique définie plus haut.

Pourquoi se méfier des apparences ?
Imago en latin signifie bien sûr « image », mais aussi « simulacre, apparence, fantôme » et, accompagner du verbe ferre, renvoie à
J.Cl. Gillet et Y. Raibaud (sous la dir. de), op. cité p.7. Quartiers fragiles, développement local et animation, coll. Le territoire et ses acteurs, PUB, 1995.
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l’expression « se faire passer pour ». Je crains que les images présentées dans de si nombreux médias sur le thème des « émeutes de banlieue, dans les banlieues, dans des banlieues, dans les banlieues sensibles » (et je n’ai pas la possibilité de traiter ici les mots « insurrection, jacquerie, Intifada ») n’aient introduit malencontreusement dans le monde des apparences nombre de chercheurs et d’universitaires dans leurs productions6 concernant les évènements (mon euphémisation est provisoire, ne vous inquiétez pas) qui ont fait la une lors des mois d’octobre et de novembre 2005. Cela avait déjà été le cas après les incidents violents au quartier des Minguettes en juillet 1981, dans la suite immédiate de l’élection de Fr. Mitterrand. G. Defferre, alors ministre de l’intérieur et de la décentralisation organise, faisant appel pour cela à G. Trigano, directeur du Club Med, des camps de vacances pour des jeunes de quartiers, baptisés par la presse « opérations anti été-chaud ». Il aura fallu attendre 1984 pour que le gouvernement de gauche décide d’utiliser les termes d’« Opérations Prévention Eté (O.P.E.) », devenues en 1995 opérations « Villes-Vie-Vacances ». Ch. Bachmann et N. Le Guénnec ont été parmi les premiers, sinon les premiers, à publier « Autopsie d’une émeute », concernant un quartier de Melun en 1993, ouvrage publié en 1997, les mêmes ayant par ailleurs préféré dans d’autres titres d’ouvrages avant et après celui-ci le terme de « violences ». Bien d’autres ont suivi depuis S.Roché, G. Muchielli, R. Mauger, etc. En métropole, ces évènements n’ont pas concerné toutes les banlieues bien sûr (banlieue est désormais un terme polysémique, puisque Neuilly en fait partie), ni même toutes les Zones Urbaines Sensibles : 220 communes environ ont été touchées par ces violences, dont seulement 80 communes classées en Zones Urbaines Sensibles7 (sur 580 communes environ. Rappelons que la métropole et les Dom-Tom recouvrent 751 zones sensibles). Les communes ayant des quartiers classés en zones sensibles n’ont donc majoritairement connu aucune violence et il y a eu, en quantité, plus de violences commises dans des communes non classées en zones sensibles que parmi celles répertoriées dans cette catégorie. Il n’a été établi, à ma connaissance, à ce jour aucune corrélation évidente entre les indices de pauvreté et les violences, ou les chiffres de la délinquance et ces mêmes violences. Il faut chercher ailleurs une explication : on peut supposer en tout cas
Je vous renvoie ici à la bibliographie à la fin de cette introduction. Les ZUS recouvrent cinq millions d’habitants, avec un taux de chômage de 20 %, mais de 40 % pour les seuls jeunes de 18 à 25 ans.
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que les différentes expressions et manifestations des pauvretés ou précarités (économique, culturelle, cognitive, affective) dans ces quartiers, ainsi que l’expérience des jeunes et leurs mobilisations ne coïncident pas forcément avec les découpages administratifs. Mais nous verrons que cette hypothèse vraisemblable n’est en aucune façon unique. Il y a nécessité aussi de rappeler, et je l’avais déjà signalé dans mon ouvrage, Animation et animateurs. Le sens de l’action, que le terme émeutes ne me semble pas vraiment pertinent pour désigner les violences de 2005 (le mot violences, utilisé de façon provisoire, ne me convient d’ailleurs pas non plus : c’est le terme chéri notamment par le pouvoir, car une telle désignation juridique dispense l’État d’avoir à payer la note des assurances, à l’inverse du terme émeutes). Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, propose pour le mot « émeute » : « soulèvement populaire avec une idée de violence et sans celle de contenu politique (à la différence de révolution et même de révolte, voire d’insurrection) ». Il s’agit donc à la fois d’une « meute » qui avec beaucoup d’« émotion » manifeste un mécontentement, mais sans revendication politique énoncée. J’ai donc regardé à « émeutes » sur Internet et Wikipédia (dont il faut toujours vérifier les informations) me renvoie à l’enterrement du général Lamarck à Paris en 1832 qui avait fait 800 morts. Mais prudent sur les ressources ainsi recueillies et sans doute inspiré par ma propre culture, j’ai eu le réflexe en pensant à « émeutes » d’aller chercher d’abord du côté de chez Marx : il parle d’« émeutes » à propos de la révolution de 1830 où le 21 février la garde nationale se rallie aux « émeutiers » qui vont compter au moins 1000 morts dans la semaine qui suit auxquels s’ajoutent plus de 200 morts dans l’armée, puis 15.000 personnes déportées en Afrique. Engels, dans Les journées de 1848 à Paris, qu’il raconte jour par jour, heure par heure, quartier par quartier écrit : « C’est un fait qu’une émeute n’a jamais pu se frayer un chemin, si elle n’a pas d’emblée su s’emparer du centre de Paris attenant aux Tuileries ». Le 24 il dénombre 40.000 « émeutiers », près de 180.000 le 25. Marx pour sa part dans « 1848, les luttes de classe en France », pense qu’en créant les ateliers nationaux, la bourgeoisie, sans s’en douter, « avait créé une armée pour l’émeute » qui deviendra par la suite une « insurrection ». Allons voir aussi du côté d’une posture plus académique et plus récente : la revue Hérodote sur son site parle des « émeutes de 1848 » : « Le 23 juin 1848 éclatent à Paris de violentes émeutes de la 11

faim provoquées par la fermeture des ateliers nationaux » où 120.000 ouvriers ont été licenciés. Tout cela finira par 4000 morts chez les émeutiers, 1600 parmi les forces de l’ordre, plus de 15.000 personnes arrêtées. Cherchons aussi parmi des évènements plus récents, dont certains d’entre eux ont un lien que nous verrons avec l’histoire plus actuelle de nos quartiers sensibles. Voici donc quelques faits d’histoire reconnus comme des émeutes : - émeutes des tirailleurs sénégalais à Casablanca en 1947 : plus de 60 morts. - émeutes suite à des manifestations où l’on note la présence de Ferhat Abbas, futur leader du FLN algérien, à El Halia et Philippeville en Algérie en 1955 : 123 morts (dont au moins la moitié est constituée d’européens). - émeutes à Soweto en 1976 : bilan officiel 23 morts, officieux 575 morts. - émeutes en 1988 à Alger : 500 morts. - émeutes de Los Angeles en 1992 : 6 nuits, 55 morts, 2000 blessés, 110 bâtiments détruits, 10 arrestations. - Émeutes d’Oaxaca au Mexique en juin 2006 : 14 morts. En France les deux jeunes morts de Clichy, poursuivis par la police sans raison autre que le harcèlement routinier comme le montre si bien le film L’embrasement présenté sur Arte il y a quelques mois (chacun des jeunes et des policiers déclarant : « Je cours parce que tu cours », sans oublier de dire qu’il y a en l’occurrence des poursuivants qui dominent et des poursuivis qui sont dominés dans la relation de ces derniers au pouvoir de l’État) ont été l’élément déclencheur des « émeutes », donc situé chronologiquement avant et non pendant. Même si les chiffres peuvent être contestés ici ou là, en plus ou en moins, il est certain que la tradition politique, historique et scientifique retient que l’idée d’émeutes est effectivement un soulèvement populaire qui a une certaine ampleur de manifestation de masse, se terminant en général plutôt mal comme nous venons de le voir. Or je prétends à l’inverse de beaucoup d’auteurs et de chercheurs qui sacrifient parfois au sensationnalisme (rappelez-vous « imago, l’apparence ») qu’il ne s’agit ici ni d’un mouvement de masse, ni de l’expression d’un mouvement politique en construction, mais plutôt d’un mouvement issu du désespoir, d’une révolte que le Robert définit comme le « refus d’admettre ce qui paraît inacceptable et une réaction violente de rejet, d’ordre affectif ou intellectuel », le révolté étant celui qui « éprouve un violent sentiment d’indignation » : nous 12

rejoignons alors ici au bout du compte ce qui semble pertinent dans le terme « émeutes », c'est-à-dire le caractère d’« émotion » provoquée, que l’on retrouve dans « le violent sentiment » du révolté. J’en ai repéré d’ailleurs un écho involontaire de la part d’un jeune qui, interrogé dans L’embrasement, déclare : « Pourquoi on appelle ça des émeutes ? Mais c’est pas des émeutes, c’est une révolte ! ». Analysons donc aussi la question du phénomène de masse de ces révoltes. O. Roy, directeur de recherche au CNRS, rappelle dans la revue Esprit de décembre 2005, qu’ont été observés de « 30 à 200 jeunes selon les endroits ». Ceci n’exclut pas le fait réel qu’il y ait eu une certaine forme de solidarité passive de la part de certains jeunes non directement impliqués, voire de groupes d’adultes, et que la présence active de beaucoup de militants associatifs et de professionnels du travail social et donc aussi d’animateurs dans la rue ait sûrement joué pour retenir par l’échange certains d’entre eux dans une attitude d’abstention (nombre de témoignages le démontrent)8. J’ajoute, et cela pourrait confirmer mon analyse, que lors du congrès de l’Association Française de Sociologie qui s’est tenu à Bordeaux en septembre 2006, un thème de réflexion a été retenu sous la responsabilité de L. Muchielli intitulé : « La crise des banlieues », alors qu’il a co-écrit l’ouvrage « Quand les banlieues brûlent », accompagnant d’autres ouvrages d’autres auteurs et de nombreux articles de presse signés par des universitaires avec des titres à la une aussi spectaculaires et flamboyants si j’ose dire. On y trouve aussi les communications de D. Lapeyronnie « La révolte primitive » et enfin celle de S. Beaud « La révolte des banlieues au prisme de l’enquête ethnographique ». Comme quoi devant ses pairs sociologues chacun prend plus de prudence et de distance critique. Et justement, caractérisant ainsi les « émeutes », la notion de révolte semble signifier un phénomène politique en creux, en négatif en quelque sorte. Il peut s’expliquer de deux façons. D’abord la quasiabsence et de la gauche institutionnelle (PC-PS) et de la gauche non institutionnelle (extrême gauche et altermondialistes) : ce vide politique est aussi le résultat de la difficulté sociologique pour ces forces politiques de travailler dans la proximité et le cadre de la vie quotidienne de certains groupes de population. La construction d’une
8 Rappelons pour mémoire que la seule « nuit des barricades » au quartier latin dans la nuit du 10 au 11 mai 1968 a produit 1000 blessés chez les manifestants et autant parmi les forces de l’ordre en une seule nuit. Les faits comparés peuvent être ainsi mis en perspective, même si les contextes politiques sont spécifiques.

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alternative populaire au pouvoir libéral est encore à faire. Mais aussi pour une autre raison et il faut remonter ici dans le temps pour comprendre la nature des évènements actuels. Au début des années 80 le mouvement des « Beurs » se met en marche. En octobre 83 une marche « contre le racisme et pour l’égalité », partie de Marseille arrive en décembre à Paris avec 100.000 manifestants. Elle a en fait été pensée à Lyon par l’Association SOS Avenir Minguettes. En décembre 1984, après d’ailleurs des débats et des coupures dans tous ces mouvements, c’est au tour de la Marche de la Convergence pour l’Égalité d’apparaître avec son fameux slogan « La France est comme une mobylette, pour avancer il lui faut du mélange ». Puis nouveaux débats, nouvelles divergences à la fois sur les orientations et les liens avec le parti socialiste notamment et SOS racisme naît en 1984, avec son badge « Touche pas à mon pote ». Puis viendront « Le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues », plus radical mais plus confidentiel aussi, avec ses slogans « Pas de justice, pas de paix ou « Police partout, justice nulle part », Divercité à Lyon, Ici et là-bas créé en 2003 : ces trois organisations écriront le 9 novembre 2005 sur le site de Multitudes un article intitulé « La meute, l’émeute et l’impasse » où l’on peut lire : « Des jeunes des classes populaires, issus ou non de l’immigration postcoloniale, ne dissimulent plus leur envie d’en découdre avec la République française "une et indivisible" ». Ils se retrouvent dans le mot « émeutes », « soulèvement populaire spontané et non organisé, pouvant prendre la forme d’un simple rassemblement tumultueux accompagné de cris et de bagarres ». Viendront aussi Les Motivées à Toulouse, puis Ni Putes, ni Soumises qui organise la marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité en 2003 ; puis en janvier 2005 le Mouvement des Indigènes de la République qui proclame la nécessité de « décoloniser la république » et considère par exemple la bataille de Diên Biên Phu non pas comme « une défaite », mais comme « une victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ». Le sociologue S. Bouanama revendique cette catégorie, « l’indigénat », pour ces jeunes considérés comme ni nationaux, ni étrangers, tandis que la féministe Ch. Delphy, en appui au Mouvement des Indigènes parle du « chauvinisme de l’universel » qui n’est pas plus qu’ « un particularisme français » ; ajoutons le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), créé en novembre 2005 et vite dénoncé dans sa légitimité par le plus ancien collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais. Le Cran, dont le président est UDF, affirme pour sa part que l’universel n’est pas uniquement blanc. On y retrouve Basile Boli, Manu Dibango, S. Pocrain, ancien porte-parole des Verts, 14

Fode Sylla, ancien porte-parole de SOS-Racisme et, pour terminer, citons ACLEFEU, Association Collectif Liberté, Égalité, Fraternité Ensemble Unis, qui a organisé de façon décentralisée la rédaction de Cahiers de doléances dans les quartiers, le tout se terminant par une marche vers l’Assemblée Nationale du 25 octobre 2006. Les symboles en référence à une partie de l’histoire de France, à 1789, au triptyque révolutionnaire, à la République, aux États Généraux ne peuvent pas être plus explicites. Il en est de même pour le collectif Banlieues actives, animé notamment par les rappeurs Rost et Axiom (avec sa « Lettre de la République au Président » slampé sur l’air de la Marseillaise). On ne peut donc pas dire qu’il n’a pas existé de mouvements, ni de mobilisations, souvent de jeunes des cités, depuis plus de 20 ans maintenant. Alors certes quelques leaders ou observateurs attentifs ont réussi des carrières politiques institutionnelles ou médiatiques d’Azouz Begag à Harlem Désir, de Fodé Scylla à Malek Bouthi, mais dans l’ensemble la France est globalement restée sourde. Selon J. Donzelot, mais aussi selon la Fondation pour l’Innovation Politique, créée par J.-P. Raffarin, ce serait là une des caractéristiques françaises : ne pas savoir s’appuyer sur le terrain et ses acteurs, à l’inverse des pratiques des États-Unis. On peut alors comprendre cette phrase de Gilles Vigneault expliquant que « La violence, c’est un manque de vocabulaire » : pendant des années tous ces mouvements, ces émeutes ou ces révoltes (et le choix des mots importe moins ici face à l’enjeu politique et plus seulement académique) ont adressé de multiples signes localisés dans le temps ou dans l’espace aux français, pour leur signifier que « la France d’en bas » souffrait sans réponse cohérente des autorités. Alors à bout d’arguments, que restait-il, pendant quelques soirs ou quelques nuits à des représentants des jeunes générations d’aujourd’hui pour dire leur ressentiment et parfois « la haine » qu’ils éprouvent face à l’autisme de la République ? Ce n’était plus le temps des mots, mais celui des cris violents, sorte d’ultime recours, appel à l’aide et au secours. Ce n’était désormais plus le moment pour certains jeunes de quartiers de tergiverser. A quoi bon une organisation, des leaders, des revendications explicites, comment construire une parole articulée dans une telle dépression ? Ainsi que le rappelle le linguiste A. Bentolila : « Le langage est une manière de donner du sens à ce qui n’en a pas, à l’absurde, à l’éphémère ». Il nous parle de nos vies et de nos morts, mais comment ne pas transposer ces propos à la morbidité qui ronge certaines de ces banlieues, sous perfusion permanente, suffisante pour ne pas tuer, insuffisante sous régénérer. Le philosophe J.-P. Dollé écrit 15

subtilement que « quand on n’est rien, il est tentant…d’anéantir pour que le néant ainsi obtenu procure au moins la satisfaction maligne de rendre visible le rien auquel on est assigné ». Mais ce rien évidemment, « cette expression de colère n’a pas encore trouvé sa traduction politique » rapporte l’Observatoire National des ZUS en 2005, alors qu’il constate en même temps l’accroissement des inégalités entre territoires, dans lequel la politique de la ville inscrit 0,36 % du PIB. Ce constat est renouvelé en 2007. Alors la question se pose : est-ce un vice-ministre du développement durable dont la France a besoin ou d’un Premier ministre ayant une réelle volonté politique d’investir économiquement, culturellement, socialement dans les quartiers populaires ? C’est pour le moment l’impasse du désespoir. Le mouvement Ici et làbas, par exemple, après avoir rappelé le poème de Victor Hugo sur « L’année terrible » qui commence à propos d’un jeune Communard incendiaire « sur les barricades… » et qui, en 2005, a couru à travers Internet, conclut un communiqué par cette phrase : « Une émeute sans débouché politique raffermit les gouvernements qui les méprisent ». En réalité, et c’est tout à fait étonnant comme renversement, la phrase réelle de Victor Hugo est celle-ci : « Une émeute raffermit les gouvernements qu’elle ne renverse pas ». Terrible aussi pour les émeutiers de 2005 ! Sauf que comme l’exprime de façon peut-être illusoire, mais chacun a le droit de rêver, la revue Territoires : « Et si les émeutes n’étaient qu’une formidable affirmation de santé des jeunes qui disent non à la mort sociale et économique qu’ils vivent comme leur seul horizon ? ». Cette lutte de Sisyphe pour l’égalité, en rendant visible à tous la violence invisible subie par certains, doit-elle nous rendre optimiste ? Cela dit, pour en revenir à notre propos initial, A. G. Hargreaves dans le Monde Diplomatique de novembre 2006 a raison de dire qu’« il ne faut pas confondre absence de mots et absence de message ». Il s’agit d’un message en creux comme je le disais plus haut, d’un message proto-politique comme le pense le sociologue Gérard Mauger, c'est-àdire en dehors ou à côté des canaux politiques habituels. Mais ce constat est-il suffisant ? N’existe-t-il pas d’autres causes que je risquerais d’oublier. Il y en a plusieurs autres, mais une en particulier qui me paraît essentielle, celle du racisme. À propos de la figure de l’émigré souvent mis en position d’accusé, je ne peux m’empêcher de penser, avec d’autres, à Joseph K, le héros du livre Le 16

procès de Kafka. La vie de Joseph. K se déroule dans un monde de pouvoirs cachés qui l’accusent en permanence, mais il ne sait jamais pourquoi il est victime de ce processus/procès. Comme l’immigré, Joseph K. perd le contrôle de sa vie, il est toujours menacé et sa vie se constitue de temps et d’espaces sur lesquels il n’a pas de prise. Il apprendra, effrayé, à la fin de son aventure, que le tribunal, comme Big Brother, est de tout temps et de tout lieu. « L’enfer, c’est les autres » de Sartre correspond bien à ce regard permanent du tribunal inquisiteur et l’on peut dire que la nature de l’accueil de l’étranger, de l’autre en général est un bon analyseur de l’état politique et culturel d’une société. Parlons donc du racisme.

« En France, il y a moins d’étrangers que de racistes » (Coluche).
Ce racisme au quotidien, beaucoup de jeunes des cités ne finissent pas d’en parler. Par exemple le groupe Ici et là bas : « Nous nous rendons bien compte du danger de poser les termes du débat en termes uniquement identitaires, puisque nous tomberions dans une logique ethnicisante qui ne ferait que reproduire sans les abolir les relations de domination ». Mais il reste nécessaire à leurs yeux d’en finir avec l’image de colonisé ou de l’ex-colonisé qui révèle à la fois du racisme, un sentiment de supériorité des institutions de la République justifiant la ségrégation économique (17 points de chômage en plus pour les hommes issus d’un pays non européen, selon l’Observatoire national des ZUS), sociale, spatiale et culturelle, le mépris (rappelons par exemple qu’une partie de la loi de février 2005 reconnaissait « l’œuvre positive du fait colonial », partie éliminée quelque temps plus tard). D’où la recherche de la réhabilitation par l’Histoire et par la culture des histoires de vie de leurs parents. C’est ce que l’on appelle « l’inversion du stigmate », processus particulièrement bien traité dans Outsiders de H. Becker, sociologue interactionniste, désignant une réaction de fierté, de lutte contre les discriminations et pour la dignité, manifestation du « cumul de ressentiments très négatifs vis-à-vis de la police, de l’administration et des politiques », comme le pense H. Vieillard-Baron, professeur de géographie à Paris 8, ajoutant qu’il s’agit moins d’une crise des banlieues que d’une crise sociale. En même temps le sociologue Loïc Wacquant dans Politis du 15 juin 2006, refusant le terme de ghettos, argumente en rappelant qu’il n’y a pas d’unité démographique et culturelle dans les quartiers : les populations « sont très mélangées du point de vue des origines » 17

nationales ou ethniques nationales « tout en étant en majorité française du point de vue du droit du sol ». Il ne perçoit pas le « creuset » d’une identité culturelle commune, mais rend bien compte du fait des inégalités dans la façon dont l’État affirme sa présence dans ces territoires par rapport à d’autres, ainsi qu’« une incivilité policière ». Le chômage déprolétarise, l’assistanat précarise, la relégation stigmatise. Telles sont les « causes structurelles des violences », l’injustice et le mépris, posant l’acuité de la nouvelle question sociale des nouvelles classes dangereuses, pendant que des géographes débattent avec d’autres pour savoir s’il s’agit toujours d’un rapport centre-périphérie, d’une logique urbaine d’archipels fragmentés, du développement d’une péri-urbanisation ou d’un processus de gentrification de certains quartiers populaires. Pour S. Roché à l’inverse, ces émeutes sont plutôt le fait de quartiers où les minorités sont majoritaires et pour D. et E. Fassin la « discrimination raciale (est) l’enjeu central de l’espace public ». Pour D. Benchenouf, dans un article publié dans le quotidien d’Oran le 11 août 2006, il s’agit ni plus, ni moins, de « bantoustans ». Ou bien, tout simplement, n’y a-t-il pas eu alliance entre des exclus de la misère sociale et des exclus par la couleur de la peau ou l’origine ethnique dans une lutte pour la « reconnaissance » comme l’expliqua en son temps P. Bourdieu ? La réponse de V. Rudder, sociologue chargée de recherches au CNRS, C. Poiret, sociologue, maître de conférences à Rennes 2, et de Fr. Vourc’h, chargé de recherche à l’URMIS (Unité de Recherche Migrations et Société), se référant à un nécessaire dépassement de l’école de Chicago, pensent que nous sommes confrontés en France à « un ordre social raciste », pendant que P. Simon, chercheur à l’INED parle d’un système « ethnico-racial masqué ». Il existe un Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes dont le rapport publié en fin 2006 est accablant pour la France. Par ailleurs le test réalisé par l’Université de Paris 1 en 2004 est éclairant à cet égard : il a consisté à envoyer des C.V. fictifs et les résultats montrent qu’il y a cinq fois moins de réponses pour les candidats d’origine maghrébine. L’écrivain G. Kelman, auteur de Je suis noir, mais je n’aime pas le manioc, conclut aussi à « la fracture raciale ». Un autre écrivain, connu pour ses provocations, M.-E. Nabe interpelle ceux des Beurs qui ne participent pas aux révoltes et les désigne comme « collabeurs », complices du racisme dominant en quelque sorte. Je connais aussi des animateurs noirs en Guadeloupe qui sont appelés pour les mêmes raisons des « Bounty » (noirs à l’extérieur, blancs à l’intérieur) ou des « négropolitains ». Plus distancié, mais plus vrai 18

peut-être, L. Thuram, membre du Haut Conseil à l’intégration, dans un entretien à un journal sénégalais, Le Messager, le 26 juillet 2006, révèle ce qu’il a subi : « J’avais un peu d’argent parce que je jouais en 4° division. On me disait : “Eh oui, il est bien habillé parce qu’il dépouille les gens dans le métro” ». Mais fondamentalement qu’est-ce que le racisme ? Y a-t-il un ou des racismes ? La définition suivante est avancée par N. Carignan, professeure à l’UQAM : « Le racisme peut-être compris comme un mode de fonctionnement ou un système fondé sur des inégalités raciales, ethniques, religieuses ou culturelles (certains humains valent plus que d’autres), des stéréotypes (des catégories déterminées) et de la discrimination (processus de distinction et de séparation des groupes) ». Enfin, P.-A. Taguieff, directeur de recherches au CNRS, distingue deux formes de racisme : un racisme dit « universaliste » qui rejette la différence et revendique une identité unique révélant une « logique implicite inégalitaire » et un racisme dit « particulariste ou communautariste » refusant la mixité et accentuant les différences dans une « logique implicite différentialiste » à partir de « caractéristiques culturelles (mœurs, religion, langue, sexe) ». Il ajoute qu’au racisme universaliste, il faut opposer « un relativisme culturel », reconnaissant également les cultures, alors qu’au second racisme particulariste il faut opposer un « mélange des cultures et l’universalité des valeurs humaines ». Cette dialectique croisée nous permettra d’aborder plus tard la difficile question de la rencontre des cultures. Nous y reviendrons, mais il est visible d’ores et déjà que les divergences sont fortes (je vous renvoie ici aux vives tensions à l’intérieur du MRAP à propos des analyses concernant le phénomène du racisme et les stratégies à lui opposer) et que les controverses n’ont pas fini de se développer : ceux qui se révoltent contre le racisme sont-ils l’avant-garde du prolétariat, des opportunistes cherchant à occuper les allées du pouvoir ou un lumpenprolétariat en haillons prêt à toutes les aventures ? L’affirmation d’un universalisme est-il en soi une posture discriminatoire ? Temps de la mixité (mais comment introduire les pauvres dans les quartiers aisés et comment introduire des membres des couches moyennes dans certaines cités ? Par une incitation à la diminution de l’impôt pour ces derniers dont certains accepteraient cette implantation ? Mais que va-t-il advenir des services publics à force de diminuer les impôts tous azimuts ? ), temps du métissage, des hybridations, du mixage, du cosmopolitisme comme l’énonce Joël Roman dans la revue Territoires en juillet 2006 19

(question que nous traiterons par la suite) ou « fracture ethnique » (S. Roché) ? Question sociale ou question « nationale-républicaine » comme le propose Fr. Dubet ? Et comment pourrait-on évacuer ici le débat permanent sur l’immigration ? En 1971, il y a 3 millions d’étrangers en France et c’est en 1974 que les premières mesures de suspension sont mises en œuvre avec M. Poniatowski, ministre de l’intérieur. Expulsions, refoulements, attribution de la délinquance aux immigrés datent de cette époque avec les premiers centres de rétention et de détention en Europe (Arenc d’abord, jusqu’au camp de Sangatte plus récemment sans parler des lieux de contrôle dans les aéroports). A. Gil-Robles, commissaire européen aux droits de l’homme, a dénoncé dans un rapport accablant pour la France, la façon dont notre pays reçoit les étrangers dans ces centres, s’ajoutant aux discriminations multiples et à la progression des actes racistes. Il faut dire que l’éloignement des étrangers a été multiplié par trois en trois ans (2003-2005) et l’objectif du ministre de l’intérieur en 2006 était pour cette année-là d’augmenter encore de 20 % ce type de mesure ? Cette évaluation est donnée hors DOM-TOM, car les clandestins en Guyane (essentiellement des brésiliens), en Guadeloupe et Martinique (essentiellement des haïtiens), à l’île Maurice (essentiellement des comoriens) sont de plus en plus nombreux et les expulsions régulières. Le débat doit continuer, mais je voudrais maintenant aborder le champ des solutions proposées pour montrer les apories, les impasses dans lesquelles certaines nous enlisent, par exemple l’idée de l’égalité des chances pour commencer, puis celle de la discrimination positive pour finir.

Le piège de l’égalité des chances
À droite comme à gauche la notion d’égalité des chances dans la société est présentée implicitement comme un instrument de promotion individuelle permettant de grimper autant de marches dans l’escalier (terme des années 1960) de la hiérarchie sociale. Nous sommes en présence d’un système favorisant un esprit concurrentiel entre les individus à partir d’une ligne de départ virtuellement commune, le tout fondé sur un principe de sélection quasi naturelle. On affirme par ailleurs qu’il n’y a pas de sot métier et que le travail est noble sous toutes ses formes. Ne va-t-on pas illustrer une morale de la ténacité et du sacrifice par des exemples de pauvres devenus savants, universitaires illustres ou hommes et femmes politiques ? 20