Les années 80

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Les années 80, surenchère d'extravagance gaie et colorée, ont été une période féconde en créations. Trente ans plus tard, est cultivé un marketing du Revival qui repose sur la nostalgie des quarantenaires aux sexagénaires quant à ces années d'insouciance, de liberté frondeuse débridant l'imaginaire. Cette énergie créatrice est-elle pure innovation des années 80, ou s'est-elle inspirée d'une autre époque en quête de liberté, modernité - la période Art déco ? L'auteur analyse la vie socioculturelle des années 80 et compare ces données à celles de son étude des décennies 1920-1930.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390246
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Les années 80 Isabelle Papieau
Les années 80 demeurent dans les mémoires une décennie
que singularise une surenchère d’extravagance gaie et
colorée. Les années 80 ont été marquées par un certain
nombre d’événements dont la chute du mur de Berlin, le
Bicentenaire de la Révolution française, mais aussi l’impact
du second choc pétrolier. Elles ont été une période féconde
en créations, des « tubes » musicaux (qu’ont fait émerger Les années 80
les toutes nouvelles radios libres) à la mode « unisexe » de
Jean-Paul Gaultier...
Miroirs de l’époque « Art déco »Quelque trente ans plus tard, est cultivé un marketing du
Revival, reposant notamment sur la référence à la nostalgie
des quarantenaires aux sexagénaires, de ces années-là :
des années évocatrices d’une jeunesse insouciante, d’une
liberté frondeuse débridant l’imaginaire. Mais cette énergie
créative est-elle une pure innovation des années 80, ou
s’est-elle inspirée des ressources d’une autre époque, riche
en foisonnement culturel, et elle aussi, en quête de liberté,
de modernité : en l’occurrence, la période « Art Déco » ?
L’auteur contextualise et analyse ici la vie socioculturelle
des années 80, puis compare ces données à celles de son
étude des décennies 1920-1930.
Après avoir pratiqué le journalisme, Isabelle Papieau a prolongé sa
carrière dans le champ de la communication publicitaire, puis a été
professeur de Lettres modernes. Docteur en sociologie, elle enseigne
actuellement l’Éducation socioculturelle et poursuit ses recherches
sur les représentations.
Collection « Logiques Sociales »
dirigée par Bruno Péquignot
Illustration de couverture :
dessin d’Isabelle Papieau, création photo : Morlet.
ISBN : 978-2-343-05863-4
25 € L O G I Q U E S S O CI AL E S
Isabelle Papieau
Les années 80








Les années 80
Miroir de l’époque « Art déco » Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales »
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.
Dernières parutions
Yannick BRUN-PICARD, Agent territorial spécialisé des écoles
maternelles (ATSEM). Personnification d’une interface éducative, 2015.
Kaveh DASTOOREH, Vers une sociologie foucaldienne, Réunir
l’objectivation et la subjectivation, 2015.
Alexandre BRARD, Recompositions territoriale en Outre-mer ou le
Collectif dans l’action publique, 2015.
Denis LAFORGUE, Essai de sociologie institutionnaliste, 2015.
Anthony GALLUZZO, Mythologie comparée des stars, 2015.
Yannick BRUN-PICARD, Territoires de mémoires. Interfaces
référentielles d’expressions et d’affirmations sociétales, 2015.
Fred DERVIN, La Chine autrement. Perspectives interculturelles
critiques, 2015.
Lei WANG, Pratiques et sens des soins du corps en Chine. Le cas des
cosmétiques, 2015.
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traditionnalistes en France, 2015.
Yannick BRUN-PICARD, Vivre aux côtés des autres en harmonie.
L’indispensable ciment sociétal, 2015.
HU Shen, L’État-croupier et les joueurs-coolies, Ce que la loterie nous
apprend sur les mutations sociétales de la Chine, 2015.
François GUIYOBA (éd.), La littérature médiagénique, Ecriture,
musique et arts visuels, 2015.
Jacques COENEN-HUTHER, Quel avenir pour la théorie
sociologique ?, 2015.
Sous la direction de Christiana Constantopoulou, Médias et pouvoir,
aspects du politique contemporain, 2015.
Sous la direction de Fred DERVIN, Analyser l’identité, les apports des
focus groups, 2015.
Jean-Louis PARISIS, Sociologue à Marseille, 2015. Isabelle PAPIEAU








Les années 80
Miroir de l’époque « Art déco »












































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05863-4
EAN : 9782343058634INTRODUCTION

La nostalgie des années 1980 et de leur univers
fantasmé imprègne les esprits des années 2010. Une
déferlante de références à cette avant-dernière décennie du
eXX siècle réinvente l'alchimie des savoir-être
énergétisants qui se télescopent avec les couleurs osées,
exubérantes. Ainsi, l'atmosphère des années 80 continue
quelque trente ans plus tard d'être inspiratrice, de nourrir
les modes, les pratiques.
Les années 80 vont être marquées par un amalgame
d'événements tant majeurs que mineurs : des événements
relevant de différents champs, qui vont remodeler les
politiques socio-culturelles et ancrer la décennie dans la
mémoire collective, en tant que période libératrice dans un
contexte de consommation et de culture de masse. Des
découvertes scientifiques et techniques émergent :
naissance du tout premier bébé dit « éprouvette » et
prénommé Amandine (février 1982), voyage dans l'espace
impliquant le premier Français (Jean-Loup Chrétien) en
juin 82, proposition du Minitel par la France le même
mois, invention de la carte à puces, du micro-ordinateur,
des jeux vidéos, de la « rose éprouvette »... Cette décennie
sera également celle d'un grand événement commémoratif,
en l'occurrence, la fête du bicentenaire de la Révolution
française (en 1989) que singularisera la conception du
défilé-spectacle chorégraphique de Jean-Paul Goude : une
esthétique qui conférera à cet opéra-ballet parisien des
connotations afro-européennes induisant un recentrage sur
les Droits de l'Homme. 1989 sera également l'année de
l'ouverture, puis du démantèlement du Mur de Berlin,
stigmate de la division de l'Allemagne, de l'Europe et
dorénavant symbole de réunification après la cassure
fragilisatrice, puis symbole de projection dans un avenir
différent.
5
Les années 1980 seront aussi le marqueur d'un tournant
idéologique qu'impulse une rupture des croyances aux
idéaux mythiques vécus dans une quête collective : des
spéculations en partie sociétalement matérialisées à travers
les conquêtes issues des attentes de Mai 68, à savoir
notamment la libre disposition de son corps, la liberté
d'expression au niveau médiatique. Le développement
d'une culture de l'épanouissement personnel, de l'ego et de
l'intime inverse ce schéma et prône la croissance de
séquences temporelles de loisirs passant par la
revendication d'un temps libre légalisé. Ainsi, le volume
horaire de travail hebdomadaire est limité à 39 h. et l'âge
minimum requis pour prétendre à la retraite est abaissé à
60 ans.
Cette décennie use de la médiatisation en tant qu'outil
de séduction et de discours renforçant le désir d'atteindre
les utopies du succès, facteur de richesse : ainsi,
magnifiet-elle sous les projecteurs la réussite des grands industriels
(à l'image de Bernard Tapie) et médiatise-t-elle aussi
amplement les grands chantiers architecturaux de Paris.
Ayant dû primitivement faire face à la controverse induite
par le traitement architectural des cicatrices de la
destruction des Halles parisiennes, les années 80 voient se
diluer la prégnance des concepts modernistes des
architectes affiliés aux théories que modelait l'esprit de
« socialisme utopique » de l'œuvre de Le Corbusier. Le
décès de l'architecte Jean Nicolas (proche de Le
Corbusier) accélérera la minoration de l'impact du parti
communiste français dans le champ de l'architecture,
auquel le parti socialiste donne dorénavant une nouvelle
1impulsion . Ainsi et pour asseoir une visibilité de cette
orientation mitterrandienne, Christian Dupavillon (alors
conseiller de Jack Lang) institue « Les Albums de la jeune
2architecture ». Pouvant être dorénavant confiés à de
jeunes architectes (Jean Nouvel, Dominique Perrault...)
6
dont la pensée « post-moderniste » est reconnue trancher
avec celle des « déconstructivistes », les grands projets
(élargis à des installations, à l'exemple de l'habillage du
Pont-Neuf) prennent forme. Ils témoignent de courants
novateurs affranchis du poids du modernisme dont ils
captent cependant l'épuration des lignes ainsi que des
volumes, tout en se voulant plus respectueux de
3 l'environnement construit : les immeubles résidentiels de
Ricardo Bofill, le Palacio et le Teatro d'Abraxas (dont la
décoration est inspirée de l'architecture grecque antique,
en particulier de l'esthétique dorique et où des défilés de
mode seront programmés), le Ministère de l'Economie
(Bercy), l'Axe majeur de Cergy-Pontoise, l'Opéra Bastille,
le « Zénith », la Grande Halle de La Villette-Cité de la
Musique, la Grande Bibliothèque, la Cité des Sciences et
de l'Industrie, la Pyramide du Louvre, l'Arche de la
Défense, le Parc André Citroën, l'Institut du monde
4arabe... Alors qu'émerge l'idéalisme d'une « ville
durable », point le dispositif « Banlieue 89 » : un dispositif
qui valorise la mission de l'architecte Roland Castro (au
niveau de la banlieue de Paris), concepteur, entre autres,
d'un immeuble qu'exploitera Eric Rohmer pour le tournage
5de son film Les Nuits de la pleine lune . Le refoulement du
fonctionnalisme est également prôné en matière de
créations relevant du design, privilégiant le recours aux
couleurs brillantes, vitaminées (les trois couleurs
primaires, le vert, le violet) et à la personnalisation de
6 décors identitaires aux configurations sobres, mais
7conceptualisées . Les appartements de l'Elysée vont ainsi
8être modernisés . Si l'idée d'une construction de masse
couplée à un décor standardisé tend à s'effriter, croît
parallèlement la séduction pour une société de
consommation qui propose sur le marché des années 80,
des produits toujours plus dotés d'atouts techniques : usage
du format 3 D, cassettes VHS, premiers appareils photo
7
jetables et commencement de la production de disques
compacts en 1982. Les produits culturels relèvent de la
9notion de performance : sortie du film E. T. (de Steven
10Spielberg) et de l'album Thriller (Michael Jackson),
création de la Fête de la Musique, les trois événements
ayant jailli en 1982. Un an plus tôt, émergeaient les radios
libres (dont NRJ) qui se multiplieront, rythmeront le
quotidien de leurs auditeurs et dynamiseront la promotion
de moult jeunes chanteurs ou chanteuses : Vanessa
Paradis, Jeanne Mas, Stéphanie de Monaco, Elsa, « Les
Forbans », « Gold » et « Image », « La Compagnie
11créole » ... Chanteuses et chanteurs de la sphère
francophone, comédien(ne)s et professionnels du monde
télévisuel pourront être désormais gratifiés de trophées
dans le cadre de nouvelles cérémonies : les « Victoires de
la Musique », « La Nuit des Molières », les « Sept d'Or »...
1983 sonne toutefois le glas du « Disco » : un style
musical que des artistes de variétés françaises ont
cependant récupéré, à l'exemple de Dalida, Claude
François, Sheila... Le « Disco » fera place à la new wave
qui privilégiera les sons électriques et l'usage du
synthétiseur : une musique que développent aux
EtatsUnis et en Grande-Bretagne « Depeche Mode »,
« Eurythmics », « The Cure » et que servent en France
le groupe « Indochine » et le binôme « Partenaire
12particulier » . La quatrième chaîne de télévision,
Canal +, puis la chaîne M6 seront créées (sur le modèle de
la télévision musicale américaine MTV), contribuant à
impulser le succès de la musique pop (dont Madonna
devient l'icône). La nouvelle culture hip-hop s'impose,
quant à elle, en métamorphosant la rue en un lieu de
partage et d'appartenance. Cependant, les années 80 vont
être assombries par des situations traumatisantes, des
fléaux : le SIDA, l'explosion de la centrale nucléaire de
Tchernobyl, la « Guerre froide » qui ne s'achèvera qu'en
8
1989, la croissance du chômage et la récession
économique, la précarisation de la situation dans les
banlieues...
On observe aujourd'hui les tendances d'une mode basée
sur un Revival puisant dans les ressources de cette
décennie — enclavée entre les années 70 (années
« paillettes ») et les années 90 (décennie des nouvelles
technologies par excellence) — perçue dans les
représentations et la mémoire collectives comme
différentielle à travers ses spécificités : « Tournée des
années 80 », reprise des chansons des années 80 (tant dans
les émissions télévisées, qu'en discothèque ou lors de
mariages...), succès de la comédie musicale Mamma
Mia !... Quelles sont, en réalité, les raisons de cet
engouement pour les années 80, quelle exploitation
marketing en est-elle faite ?
Il convient plus particulièrement de s'interroger
(à partir d'une analyse comportementale et de l'étude
d'un corpus de productions relevant du champ culturel
élargi à l'univers de la culture industrielle) sur la façon
dont des artifices substrats au pessimisme émergent en ces
années 80, dominées par l'impact de la mondialisation.
Comment précisément, se forge la construction de
pratiques socio-culturelles sur la base d'une rupture ?
Peut-on alors y voir un processus analogue à celui des
« Années folles » et, d'une façon générale, des années
« Art Déco » (couvrant la période des années 20 à 39) ?





I

LE CONTEXTE SOCIO-POLITIQUE
DES ANNEES 80







A. DE LA CRISE ECONOMIQUE
A LA CRISE POLITICO-SOCIALE

Le choc pétrolier de 1973 et en particulier celui de
1979 sont à l'origine d'une dépression économique
générant une progression d'un chômage dit « de masse »
1au niveau européen . Le nombre de victimes de ce
chômage passe, en effet, d'un million et demi en 1980 à
2deux millions en octobre 1981 pour atteindre 10 % de la
population active vers 1985 : un chômage massif, mais qui
affecte notamment les femmes et les individus âgés de
moins de 25 ans ainsi que les personnes moins qualifiées
que la robotisation des outils de production a éloignées du
3marché de l'emploi . L'essor économique des « Trente
Glorieuses », l'investissement de la formation scolaire
imposé par une réorganisation productive (induisant de
nouveaux savoir-être et savoir-faire qui passent par des
acquisitions), la déconcentration d'une certaine typologie
d'industries lourdes et la désindustrialisation dans les
domaines de la sidérurgie, de la métallurgie et de la
mécanique, vont subir les effets de la désectorisation du
capital et fractionner la classe ouvrière. Fruits d'une
politique de modernisation, les progrès technologiques
industriels imposent des formations qualifiantes affinées :
émergent alors des catégories professionnelles
(techniciens, collaborateurs de bureaux d'études...) ayant
acquis ces connaissances en milieu scolaire, qui vont
occuper des postes qualifiants et se positionneront entre
les ouvriers qualifiés et les cadres techniques. La
diminution des effectifs de travailleurs manuels va
conduire à une transformation de la structuration du
monde ouvrier. S'expliquant par l'avènement des couches
moyennes, le fractionnement de la classe ouvrière conduit
cette dernière à perdre sa spécificité d'unicité et un
certain nombre d'ouvriers spécialisés (confrontés à
13
l'accomplissement d'un travail « parcellisé » et dont la
rémunération relève du « minimum vital ») à perpétuer les
difficiles conditions de vie des populations déshéritées. La
classe ouvrière tend donc à une certaine déstructuration
« car les tendances de la croissance retrouvée confirment
(…) les tendances à (…) la reprolétarisation de leurs
classes ouvrières », à la désolidarisation « car cette
scission interne chronique, interdisant les stratégies
''d'entraînement-alignement'', par lesquelles s'opérait
jusqu'ici l'universalisation des avantages conquis, tend
désormais à disperser la mobilisation de classe sur la
défense des avantages acquis, dans des luttes corporatives
et catégorielles, où l'esprit de réalité l'emporterait vite sur
l'esprit de solidarité et l'esprit de caste sur l'esprit de
4 classe ».

Impliquée depuis 1982 dans un processus de
déréglementation, l'économie française ne connaîtra une
5relance au niveau industriel que dans les années 1987-88 .
Cette récession économique se doublera d'une crise à la
fois politique et sociale, marquée notamment par la
dissension de l'école privée en 1984, les désaccords
néocalédoniens, les revendications sociales des années 88-91,
la dégradation de la réalité économique aux environs de
6l'automne 90 .

Cette décennie aura été non seulement celle au cours de
laquelle la culture ouvrière se sera diluée (au profit d'une
augmentation des professions intermédiaires), mais elle
aura été aussi celle de l'éclatement du couple et de la
famille souche, d'un glissement des rôles sexuels que
favorisera l'atténuation des contours des territoires
masculin et féminin ; elle demeurera également celle des
« interrogations identitaires », des « réflexions sur les
7 processus d'intégration à la société française » et de la
14
confrontation au virus du SIDA. Les années 80 verront
d'autre part et vers la fin de la décennie, éclore la
« flambée » des banlieues.


B. DES « GRANDS ENSEMBLES »
AU TISSU SOCIAL FRAGILISE

Indissociables des banlieues, les « grands ensembles »
sont dans les représentations vecteurs d'identification de
ces territoires périphériques à l'habitat. Réduits à la
monofonctionnalité résidentielle, les « grands ensembles »
de la première couronne parisienne ont été construits dans
l'urgence (face à l'importance de la vague démographique,
des carences du parc immobilier de l'après-guerre) et sur
un mode économique. S'appuyant sur des concepts
inspirés de la pensée marxiste collectiviste et les schèmes
de la division du travail, la construction des immeubles
HLM dans les « Zones à urbaniser en priorité » (ciblant
des terrains agricoles ou des friches) est devenue
l'opération pilote des années 60. D'une architecture
« usinée » voulue basique dans un souci d'égalitarisme et
d'éclatement des barrières sociales au profit d'une certaine
mixité (comme le souhaitait l'architecte Emile Aillaud
pour la Cité du Mirail à Toulouse), le « grand ensemble » a
été primitivement imaginé pour accueillir le prototype
idéalisé du « travailleur standard ». Ces territoires vont
cependant subir une déstabilisation de leur tissu social
causée par le désintérêt des investisseurs et la
désindustrialisation de la banlieue de Paris située dans la
première couronne : la baisse du taux des emplois
productifs sera de l'ordre de 18,3 % d'emplois perdus entre
81969 et 1980 . Amorcée par le phénomène de disparition
de nombreux emplois ouvriers (notamment avec la
fermeture des industries métallurgiques ancrées dans la
15
9Plaine Saint-Denis) au cours des années 80 et un marché
de l'emploi excluant les jeunes non qualifiés, « une
10 économie de fragilité » stigmatise ces espaces : des
espaces d'où émane alors une économie souterraine et
qu'ont délaissés les résidents les plus favorisés, séduits par
la communication des campagnes médiatiques de la
décennie des années 70 prônant l'utopie d'un retour à la
nature et incitant à l'accession à la propriété (tout comme
le Programme de construction de maisons individuelles du
ministre de l'Equipement et du Logement, Albin
Chalandon).

Aux défaillances du marché du travail, s'ajoutera
l'inadaptation de l'urbanisme de ces espaces qualifiés
défavorisés et en proie à la crise de l'Etat-Providence : un
urbanisme perçu comme le socle d'un milieu inhospitalier
aux structures paysagères hybrides, inesthétique (aridité,
espaces souillés, vitrines brisées) et qu'indexent les médias
en stéréotypant ces banlieues « souffrantes » en espaces à
risques. Cette démarche peut par ailleurs être rapprochée
du constat de Claude Liscia : « A partir d'un réel certes,
mais aussitôt grossi et fantasmé, ces milieux renvoient des
images et des tabous qui sont centraux dans la structure
symbolique de notre société (le sang, la laideur, la saleté :
escaliers jonchés de détritus, ordures qui pourrissent à
cause des égouts régulièrement bouchés, objets divers
traînant autour des immeubles : caddies de grands
magasins, meubles cassés... et surtout la pagaille
environnante : les ribambelles d'enfants, les adolescents
désœuvrés qui traînent dans la cité, les disputes dans la
rue ou d'une fenêtre à l'autre entre voisins, les injures et
les grivoiseries... autant de sujets de répulsion ou de
fascination, autant de thèmes interprétés à la charge des
11gens ou à celle de la société, c'est selon ». Comme le
souligne P. Rosavallon, « La crise de l'Etat-Providence
16
provient de blocages externes autant que de blocages
12démocratiques internes... L'interface opacifie le social ».
L'Etat se libère, en effet, progressivement de ses
prérogatives en matière de politique sociale pour les
confier aux institutions territoriales, dans une logique de
décentralisation, au sens où, comme le note J. Donzelot,
l'Etat limite sa mission à impulser des politiques (en tant
qu'animateur) dont la charge revient à des équipes sous la
responsabilité des élus.

Créée en 1981, l'association « Banlieues 89 » a muté
(courant 1983) en mission interministérielle ayant pour
finalité d'améliorer l'urbanisme banlieusard français.
Animée par un architecte (Roland Castro) ainsi qu'un
urbaniste (Michel Cantal-Dupart) acteurs du mouvement
de Mai 68 et distancés des orientations conceptuelles
corbuséennes, la mission vise une rénovation des quartiers
en cohérence avec les attentes des résidents. Il naît la prise
de conscience d'une ghettoïsation liée à la ségrégation
sociale, qui donnera lieu à un projet de loi « anti-ghetto »
dont Michel Rocard définit les grandes lignes lors des
13Assises de « Banlieue 89 » à Bron . Alors qu'en 1982, le
gouvernement multiplie les plans d'interventions au niveau
des banlieues (centres de prévention de la délinquance,
quartiers en développement social...), il sera observé en
1991 (année de la disparition de « Banlieue 89 ») que de
tels dispositifs ne suffiront pas à eux seuls, à enrayer les
désajustements de ces territoires : « Des points noirs isolés
qu'on pensait résorber un à un à grands coups de
subventions aux associations et d'interventions
microchirurgicales. Erreur. D'abord, les innombrables acteurs
engagés — maires, préfets, services ministériels — se
télescopent : ''C'est comme le chœur d'Aïda'', écrit Roland
Castro, de Banlieue 89, dans la revue Lumière de la ville.
''La première difficulté consiste à les faire chanter
17
ensemble. Et la seconde, à constater que, lorsqu'ils se
mettent à chanter, ils ne marchent évidemment pas !'' Oui,
14 erreur. Car, de toute façon, le mal galope ».


II

DE L'OISIVETE A LA FRIVOLITE





A. LA CONSTRUCTION
D'UNE PHILOSOPHIE DU LOISIR

Les années 1980 promeuvent une culture de
l'indépendance, du délassement redéfinissant les contours
de la sphère du travail et donc, de la productivité, au point
de faire de la liberté une essence de vie (comme en
1témoigne la chanson Il est libre Max , qu'interprète Hervé
Cristiani) ou de prôner l'indolence, la légèreté et la
délectation sensuelle, ainsi que le révèle la chanson C'est
2la ouate (Caroline Loeb) : une chanson (dont le succès fut
international) centrée sur l'insouciance de son héroïne en
déshabillé de soie, cultivant l'apathie, la volupté, la
jouissance de la douceur de la ouate et que sert une
3composition favorisant l'oisiveté .


1. Du loisir au farniente

Le fantasme de l'accès au plaisir (en tant qu'exutoire)
ou à l'inaction pourra, en effet, devenir réalité grâce à
l'accroissement en durée du temps libéré que valorise alors
le gouvernement en instituant (en 1981) le ministère du
Temps libre et en légalisant la durée de travail par une
ordonnance de janvier 1982 : durée réduite à 39 heures et
élargie à cinq semaines de congés payés. L'année suivante,
une loi programmera la retraite à taux plein à 60 ans. Il se
développe une appétence pour les distractions, les voyages
et la nonchalance, un épanchement pour une soif de liberté
que procurent les vacances ; de tels désirs sont dynamisés
par les publicités de l'époque et entretenus, dans une quête
iconique, à travers l'image d'une vedette phare «
sexsymbol », incarnation de cet affranchissement
émancipateur dans l'univers tropézien : Brigitte Bardot,
interprète d'une chanson aux paroles significatives (« Nue
21
4au soleil »), qui danse sans contrainte sur la plage,
cheveux au vent et s'enivrant de la rythmique musicale des
5« Gipsy Kings ». La chanson Sea, Sex and Sun (conçue et
interprétée par Serge Gainsbourg) s'avère être la chanson
« tube » des discothèques. Les plages, la mer deviennent le
cadre convoité des vacances et sont esthétisées dans les
6 chansons ou clips en vogue : Juste une mise au point
7(Jakie Quartz), Si la vie est cadeau (Corinne Hermès),
8 9 Bella vita (David et Jonathan), Tropique (Muriel Dacq),
10 11Je te survivrai (Jean-Pierre François), Nuit de folie
(« Début de soirée »)...
La « civilisation » des loisirs et de la détente n'est pas,
cependant, comme pourraient le laisser percevoir les
représentations collectives et les productions artistiques,
une spécificité des années 80 (quoiqu'elle soit
symboliquement magnifiée et consommée à travers les
habitus de cette décennie), mais elle s'est concrètement et
graduellement bâtie sur les strates des décennies
précédentes. En effet, conjugué à l'essor des marchés et
l'émergence de la classe moyenne (faisant glisser la
conscience de classe modelée sur la solidarité à une
appartenance sociale régie selon les règles de
l'individualisme), le fort taux de croissance économique
des années 60 va développer de nouvelles pratiques
façonnant le goût des loisirs cérébralement épanouissants,
puis festifs : un mode de vie voulu ressourçant et que
permettra l'élargissement progressif d'un temps libéré.
Couplée à l'extension de l'Etat-Providence, l'expansion de
la productivité stimule, en effet, une élévation du pouvoir
d'achat qui fera augmenter le niveau de consommation des
ménages, puis tenter de forger une homogénéisa
couches salariées par la valorisation d'une reconnaissance
identitaire de codes d'appartenance sociétale, une
modification des modes de vie et de pensée. Parallèlement
à la croissance de la productivité, tend alors à s'affirmer le
22
12 concept de « temps libre » ou « inobligé », « moment
d'exception dans la contrainte continue du travail de
13 production ». La conquête d'une temporalité des loisirs
impose l'aspiration à des séquences de délassement qu'un
média « grand public » juge psychologiquement et
physiquement bénéfique : « Au masculin, la séduction
c'est la détente. Le plus souvent, une mine austère ou
crispée n'invite pas beaucoup à la communication (…)
Tous les hommes ne savent pas que la détente qui se lit sur
le visage est le double résultat du bon état des muscles et
14d'une expression aimable ».
Après la loi du 27/3/1956 qui fixa la durée des congés
payés à trois semaines, celle du 16/5/1969 étendra ces
mêmes congés à quatre semaines ; la durée hebdomadaire
du travail régressera, quant à elle, de 48 h en 1950 à 43 h
en 1974. Outre la notion de « culture du logis » pour
15reprendre les termes de Michel Verret , la référence à
l'impact de l'apparence, la séduction des objets,
l'engouement pour le neuf, les évasions en « clubs » (dont
le « Club Méditerranée ») et l'accès à des sports longtemps
16élitistes (tennis, équitation...) , explose la matérialisation
17du mythe de l'automobile : « marqueur social » (donc
signe de reconnaissance) et moyen de locomotion
réducteur de distance entre les « grands ensembles »
monofonctionnels réservés à l'habitat et les sites de
production, l'automobile est l'objet d'une forte élévation en
matière de chiffres de ventes, puisque le pourcentage des
pères de famille qui en sont détenteurs évolue d'un peu
18plus de 20 % en 1953 à 70 % en 1973 . Associée aux
congés payés, l'automobile déstructure les limites spatiales
19d'hier et favorise la libre circulation, permettant de fuir
provisoirement la monotonie du quotidien au profit de
vacances à la mer et à la montagne. S. Berstein et P. Milza
nous rappellent qu'entre 1958 et 1975, le taux de Français
étant physiquement partis en vacances a ainsi progressé de
23
2031 % à 62 % . L'automobile permet également d'échapper
à la densité urbaine au profit de séjours ou de week-ends à
la campagne (en résidence secondaire, camping,
21caravaning, chez des amis) .


2. La vogue du concept de « nature »

Dès les années 1980 (qui amorcent l'impact télévisuel
de la publicité promouvant le fromage « Belle des
champs » et dont Richard Gotainer chantera le message),
se massifie, en effet, l'accomplissement d'étancher le désir
ardent d'un ressourcement au sein d'une nature idéalisée :
une nature inspiratrice, notamment pour Michel Polnareff
22qui idéalise un bronzage « vert » et Michel Berger qui
23crée en 1983 la chanson Cézanne peint , reflet de la
montagne Sainte-Victoire (dans l'arrière-pays
d'Aix-enProvence) et miroir d'un paysage lumineux émaillé du
chant des cigales, de la présence des grillons. Il s'affirme
également le choix de migrer en milieu rural, non
seulement en tant que résident secondaire, mais aussi en
tant que résident permanent : une démarche dynamisant le
terme de « Renaissance rurale », que mettent en œuvre les
« néo-ruraux » (perméables à un environnement naturel,
serein, convivial et paisible, autorisant une alimentation
saine et un nouveau regard sur un cadre de vie associé à
l'attrait esthétique du paysage). Ainsi, le film d'Eric
24Rohmer, L'Arbre, le maire et la médiathèque interroge
sur la validité du projet de construction, dans un pré de
Saint-Juire Champgillon (village vendéen), d'un grand
complexe intégrant théâtre de verdure, piscine,
vidéothèque et discothèque : projet dont a l'initiative le
maire socialiste de la commune.
La décennie des années 1960 avait déjà en fait valorisé
l'image d'une dominante rurale agricole construite sur le
24

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