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Les approches sociologiques de l'intégration européenne

De
282 pages
L'objectif de ce numéro est de répondre à la question "Pourquoi les approches sociologiques seraient-elles mieux adaptées à la recherche sur l'intégration européenne que les approches rationalistes, institutionnalistes ou constructivistes ?" Comme l'illustrent les contributions, ceci nécessite une confrontation précise des théories non-sociologiques contemporaines.
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politique européenne
Les approches sociologiques l'intégration européenne. Perspectives critiques
Sous la direction de Sabine Saurugger

de



25, printemps 2008

Revue publiée avec le concours du de la Fondation nationale des sciences politiques et du laboratoire PACTE

Politique européenne Centre européen de Sciences Po 117 bvd St Germain F-75006 PARIS Tel: (+33 1) 58 71 71 12 Fax: (+33 1) 58 71 71 11 politiquc-europeenne@scienccs-po. fr http://www.portedeurope.org/pole/index.htm

L'Harmattan

DIRECTRICE DE LA REVUE: Céline Belot, PACTE, lEP de Grenoble

COMITE DE REDACTION: Céline Belot, PACTE, lEP de Grenoble Didier Chabanet, INRETS, Paris Dorota Dakowska, lEP de Strasbourg, GSPE Patrick Hassenteufel, Université de Versailles-St Quentin en Yvelines (responsable rubrique "Chantiers de recherche") Bastien Irondelle, CERI, lEP de Paris Antoine Mégie, CERI, lEP de Paris Frédéric Mérand, Université de Montréal Olivier Rozenberg, CEVIPOF, lEP de Paris Sabine Saurugger, lEP de Grenoble, PACTE Yves Surel, lEP de Grenoble Julien Weisbein, lEP de Toulouse, LaSSP (responsable rubrique "Lectures critiques") Cornelia Woll, CERI, lEP de Paris

CONSEIL SCIENTIFIQUE: Pierre Allan, Université de Genève Richard Balme, lEP Paris Stefano Bartolini, Institut universitaire européen, Florence Simon Bulmer, University of Sheffield Renaud Dehousse, lEP Paris Guillaume Devin, lEP Paris Reinhard Heinisch, University of Pittsburgh Markus ]achtenfuchs, Internationale Universitat Bremen Jean Leca, lEP Paris Patrick Le Galès, CEVIPOF, CNRS Christian Lequesne, LSE/CERI, lEP Paris, Paul Magnette, Université Libre de Bruxelles Anand Menon, University of Birmingham Yves Mény, Institut universitaire européen, Florence Pierre Muller, CEVIPOF, lEP Paris Claudio N. Radaelli, University of Bradford Andy Smith, CERVL, lEP de Bordeaux Ezra Suleiman, Princeton University @ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-05823-1 EAN : 9782296058231

3

SOMMAIRE
LES APPROCHES SOCIOLOGIQUES DE L'INTEGRATION EUROPEENNE. PERSPECTIVES CRITIQUES

Sabine Saurugger Une sociologie de l'intégration européenne? Frédéric Merand Les institutionnalistes (américains) devraient-ils lire les sociologues (français) ? Didier Georgakakis La sociologie historique et politique de l'Union européenne: un point de vue d'ensemble et quelques contre points Niilo Kauppi & Mikael Rask Madsen Institutions et acteurs: rationalité, rétlexivité et analyse de l'UE Julien Weisbein L'Europe à contrepoint. Objets nouveaux et classicime théorique pour les études européennes Bernard Jullien & Andy Smith L'Union européenne et la régulation des industries: vers une sociologie politique de l'économie Sophie Jacquot & Cornelia Woll Action publique européenne: les acteurs stratégiques face à l'Europe Sabine Saurugger Avons-nous besoin d'une sociologie des relations internationales pour analyser l'intégration européenne? Anand Menon French follies?

5

23

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137

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217

4

SOMMAIRE
VARIA
Marie-Anne Guérin 231 Le patrimoine culturel, instrument de la stratégie de légitimation de l'Union européenne. L'exemple des programmes Interreg
CHANTIERS DE RECHERCHE

Virginie Saliou Gouverner la mer: émergence et institutionnalisation d'une politique maritime européenne
LECTURES CRITIQUES Dorota Dakowska Olivier Baisnée, Romain Pasquier (dir.), L'Europe telle qu'elle sefait. Européanisation et sociétéspolitiques nationales, Paris, CNRS Editions, 2007, 316 p.

253

261

Rodica Plugaru 265 Palier Bruno, Surel Yves (dirs.), L'Europe en action.L'européanisation dans uneperspectivecomparée, aris, L'Harmattan, 2007 P Michel Pigenet 271 Aurélie Decoene, « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers », Coum"erhebdomadaire-CRlSP,Bruxelles, 2007 , n° 19661967, 89 p.
AUTEURS

275

Sabine SAURUGGER

UNE

SOCIOLOGIE

DE L'INTEGRATION

EUROPEENNE?

1

Il s'agit dans cette introduction de situer les approches sociologiques de l'Union euroPéenne par rapport à d'autres approches théoriques qui étudient le processus d'intégration communautaire. L'objectif de cet article est d'illustrer l'hétérogénéité des approches sociologiques portant sur l'intégration euroPéenne. Elles sont abordées par trois axes structurants. Un premier axe se concentreplus particulièrement sur les définitions des approches sociologiques de l'intégration euroPéenne. Une deuxième partie s'intéresse aux problématiques centrales qui me semblent partagées par la majorité des chercheurs s'inscrivant dans les approches sociologiques. Enfin, une dernière partie présente plus particulièrement, parmi cet ensemble de recherches,les approches critiques.

The aim of this article is to study the heterogeneiryof sociologicalapproaches concentrating on the European integrationprocess. The objective is to situate these sociological pproachesin relation to the epistemological ackgrounds of other conceptual a b o frameworks. This is donein threesteps. While afirst part of the articleconcentrates n the approachesto European integration,a second part will look more definition of sociological working in the closelYat the centralpuzifes that are shared by the mqjori!J of researches sociologicaltradition. A third and last part will then present more preciselY critical
approaches to European integration.

Si les études sur l'Union européenne relevant de la sociologie et de la sociologie politique ont connu un intérêt sans cesse grandissant en France, la réflexion théorique reste encore quelque peu implicite. S'agit-il là d'un choix conscient ou d'une négligence, d'une approche épistémologique précise qui a comme objectif de s'écarter du 'mainstream anglo-saxon' ou d'un élément non-pensé pour l'instant encore? Ce flou s'explique peut-être aussi, comme le souligne Julien Weisbein (2006, 17), «par le caractère récent de ce tournant, les sociologies/politistes devant d'abord faire front face à d'autres communautés disciplinaires et d'éviter ainsi d'étaler leurs divergences internes, souvent réelles, quant aux manières de faire de la sociologie ». Bien qu'implicite, il semble que l'hypothèse du nonpensé pourrait être écartée, car depuis une dizaine d'années, la notion de sociologie de l'intégration semble dominer dans les recherches

1 Je remercie Olivier Rozenberg, Frédéric Mérand et Anand Menon commentaires perspicaces sur une version antérieure de ce texte.

pour leurs

politique euroPlenne n° 25, printemps

2008, p.5-22

6 emp1riques françaises, SUiViede très près par l'approche cognitive pour analyser l'action publique européenne. L'objectif de ce numéro spécial est de s'engager dans un processus de réflexion sur les approches conceptuelles souvent perçues comme "spécifiquement françaises". Cette spécificité n'est pas explicite. Elle émerge lorsqu'un observateur étranger plonge dans l'univers universitaire français et constate que le mot 'sociologique' devient le critère principal de distinction entre une approche considérée comme possédant la plus grande valeur explicative et "les autres". Cette sociologie politique française de l'VE se définit largement, mais pas totalement, contre un ensemble plus ou moins spécifié de travaux considérés comme 'mainstream'. On retrouve cette distinction dans des articles umversitaires2, des titres des cours sur l'V mon européenne dispensés dans les universités françaises qui portent majoritairement le titre de « Sociologie de l'intégration européenne », ou encore dans l'affichage des chercheurs français3 qui, lorsque interrogés sur leurs domaines de spécialisation, répondent « sociologie de ... ». Dans ce numéro, il s'agit de réunir plusieurs porteurs de ces approches en les invitant à répondre à des questions sur les origines de ces approches, les différences concrètes par rapport à d'autres approches qui se sont développées en dehors du contexte francophone. A la lecture des contributions de ce numéro spécial, on peut constater, comme le souligne d'ailleurs Anand Menon dans sa conclusion, que les approches sociologiques sont aussi hétérogènes que les approches que l'on nomme souvent "mainstream anglosaxon" et, surtout, pas toujours spécifiquement françaises. A côté des approches de la sociologie critique qui empruntent leurs outils conceptuels à Pierre Bourdieu, nous retrouvons des analyses de la sociologie de l'action publique, de la socio-histoire fondée sur

2 Voir Belot, Magnette, Saurugger 2008. Il importe toutefois de souligner que tous les auteurs 'français' ne sont pas concernés au même degré par cette sociologisation des analyses d'intégration européenne. Il s'agit plutôt d'un continuum dont surtout la fm la plus radicale nous intéresse dans ce numéro spécial. Pour une analyse de l'ensemble des travaux français voir Saurugger 2004. 3 L'adjectif 'français' est compris comme 'appartenant à une structure universitaire ou de recherche française', dans le sens utilisé par Irondelle (2006). La notion n'est donc pas fondée sur les origines nationales des chercheurs, comme le montrent par ailleurs les nationalités des contributeurs de ce numéro issus des structures universitaires françaises - allemand, autrichien, britannique et fmlandais et les chercheurs ayant une proximité particulière avec les structures universitaires françaises de nationalité franco-canadienne, danoise et un autre 'patently neither Anglo nor Saxon' britannique.

7 Norbert Elias, des approches sociologiques des relations internationales ou encore de l'institutionnalisme sociologique. Dans leur ensemble, «les approches [sociologiques] sont souvent pensées en termes de dynamiques (institutionnelles, cognitives, politiques, intersectorielles), [...] elles oscillent entre une sociologie de l'acteur et du système et une sociologie plus attentive aux dynamiques sociohistoriques de long terme et plus intéressée par des phénomènes de structuration ou un structuralisme génétique» (Bigo 2006, 274). Il s'agit dans cette introduction de situer les approches sociologiques de l'Union européenne par rapport à d'autres approches théoriques qui étudient le processus d'intégration communautaire. Cet exercice est toutefois périlleux. Car parler d'une approche sociologique invoque un oxymore. La notion d'approche indique que nous serions face à des standards ou une identité de recherche commune. Or, cette identité méthodologique et épistémologique n'existe pas, une situation que les approches sociologiques partagent avec les approches constructivistes dont elles sont par ailleurs très proches (Checkel 2007). Afin d'introduire les articles de ce numéro, je propose d'aborder les approches sociologiques par trois axes structurants. Un premier axe se concentre plus particulièrement sur les définitions des approches sociologiques de l'intégration européenne. Une deuxième partie s'intéresse aux problématiques centrales qui me semblent partagées par la majorité des chercheurs s'inscrivant dans les approches sociologiques. Enfin, une dernière partie présente plus particulièrement, parmi cet ensemble de recherches, les approches critiques.

Les approches sociologiques: plus qu'une méthode?
Si les approches sociologiques ont été au centre des études désormais classiques de l'intégration tels que le travail de Ernst Haas (1958) sur la socialisation de l'élite dans le processus de construction communautaire, la recherche menée par Karl Deutsch et al. (1957) sur les conséquences d'une interaction accrue entre les citoyens des Etats européens, montrant que ces phénomènes sont les plus capables à mener à une intégration régionale, ou l'étude d'Amitai Etzioni (1965) sur le rôle des élites dans le processus d'intégration dans quatre projets d'intégration régionale, elles n'ont pas été poursuivies dans des recherches ultérieures. C'est seulement depuis le début des années 2000, que les approches sociologiques de

8 l'intégration européenne font de nouveau objet d'une reconnaissance accrue, comme le montrent les analyses conceptuelles de Virginie Guiraudon (2000, 2006), Chris Rumford (2002), Andy Smith (2004), Ian Manners (2007) et Adrian Favell (2007). La sociologie politique de l'Union européenne y est caractérisée comme distincte de la perspective politiste dans la mesure où elle prend comme point de départ non pas les actions et comportements des institutions européennes ou les Etats, mais les individus en interaction, les échanges, les mécanismes de coordination, la formation de groupes et d'élites, le jeu des normes et de pouvoir, les conflits4. Il s'agit donc d'approches centrées sur les acteurs et moins sur les structures institutionnelles, s'efforçant de rendre compréhensible les changements en cours dans des univers sociopolitiques divers. Elles insistent sur une perspective bottom up (par le bas) partant des modes d'échange et d'agrégation entre acteurs individuels et collectifs afin de compléter celle focalisée sur les institutions désincarnées (Smith 2004) qui aurait dominé les études européennes jusqu'alors. Parallèlement, les études sociologiques ont adopté une approche critique qui rejette aussi bien l'opposition entre intérêts et idées et le statocentrisme des approches dites mainstream, que ce soient les approches institutionnalistes, intergouvernementales ou encore constructivistes. Méthodologiquement, ces études s'appuient sur des analyses micro sociologiques, utilisant presque exclusivement des approches qualitatives, notamment l'observation qui oblige le chercheur à une grande immersion dans son terrain de recherche. On se concentre ici plus précisément sur les acteurs, les pratiques, les structures et les représentations sociales. Par ailleurs, les approches sociologiques se distinguent d'autres approches sur l'intégration européenne dans la mesure où elles problématisent la notion centrale d'intégration. Il ne s'agit pas de s'interroger sur le développement de pouvoirs supranationaux et sur ceux qui restent encore au niveau des Etats membres, mais d'analyser les processus complexes qui sont au cœur de cette intégration. Dans cette optique, Rumsford (2002, 4) insiste sur le fait que le processus d'intégration n'est pas naturel ou inévitable, mais un processus parmi d'autres «which may run counter to it or exist largely beyond the control of the EU ».

4 Cette distinction s'applique aussi pour les tensions entre les approches de politiques publiques et la sociologie de l'action publique (Lascoumes, Le Galès 2007, 14-15).

9 Bien que très hétérogènes, le point commun des approches sociologiques est le constat que le travail de terrain faisait ressortir la nécessité d'une approche plus nuancée au niveau microsociologique Gacquot et Woll 2004). L'impression se dégage, lors de l'analyse des travaux qui s'inscrivent dans la logique sociologique, qu'il s'agit donc d'une part de s'intéresser à d'autres objets d'analyse, délaissés par la majorité des études sur l'intégration européenne, et d'autre part de s'intéresser aux acteurs individuels de l'intégration européenne et surtout de contextualiser leurs comportements, ce qui, par définition, mène aux études micro sociologiques. Tout se résume-t-il donc à une

question de niveau d'analyse? 5
Rien n'est moins sûr. Le trait d'union entre les différentes conceptualisations des approches sociologiques de l'intégration européenne se caractérisent plus particulièrement par une - plus ou moins - mise en question de l'approche positiviste dans la mesure où variables dépendantes et indépendantes ne peuvent pas être clairement distinguées. L'observation donne plutôt à voir une imbrication et un enchevêtrement où effets et causes se confondent. Parallèlement toutefois, le défi que partagent les sociologues est la mise à plat des systèmes d'acteurs et l'objectivation des interrelations. Il s'agit plutôt, comme le soulignent Christian Lequesne et Andy Smith, de ne pas entrer dans une logique de théorisation extrêmement abstraite, mais de mener des études empiriques qui, de manière inductive, contribuent à une meilleure compréhension du système politique et social communautaire. «Bien entendu, la modélisation abstraite a un rôle heuristique en science politique, mais elle ne peut en aucun cas devenir une raison d'être dans la mesure où le politique comme la politique ne se résume jamais à des typologies d'acteurs ou de jeux» (Lequesne, Smith 1997).

Problématiques

partagées

Les approches sociologiques de l'intégration européenne insistent sur le dépassement d'une logique de recherche matérialiste, pour montrer que l'Union européenne est aussi un construit évoluant grâce à des discours, à des symboles et à des représentations sociales. Quatre problématiques transversales peuvent être plus
5 Ceci renvoie à la distinction ancienne entre études «macro» et « micro », déclarée insoluble par Singer (1961), questionnée depuis par les sociologues des Relations internationales (Rosenau 2003).

10
spécifiquement distinguées dans les analyses sociologiques sur l'intégration européenne: la distinction entre discours et processus, la traduction de l'action européenne, les jeux de pouvoir et de légitimation, et enfin, l'identité européenne.
Distinction entre discours et processus

La sociologie de l'intégration européenne insiste sur la distinction entre les logiques des concepteurs décideurs et les activités d'appropriation et d'interprétation. Ceci devient possible par deux manières: premièrement lorsque l'on pose la question de savoir qui sont les acteurs sociaux et politiques qui se mobilisent au niveau européen et ceux qui restent en marge de cet espace transnational, et deuxièmement en s'intéressant au système politique européen dans son ensemble. En ce qui concerne la première approche centrée sur les acteurs, il faut donc étudier les individus et les organisations qui composent ce nouvel espace politique et qui contribuent à lui donner forme (Guiraudon 2000). Il s'agit d'analyser les identités collectives, les répertoires d'action, les processus de cadrage et les structures d'opportunité politique des acteurs dans l'espace européen. C'est ici que nous observons un ensemble de travaux qui montrent empiriquement les trajectoires socio-professionnelles de divers acteurs avant leur passage à l'Europe et le processus de socialisation qui a eu lieu à ce moment-là, travaux que met en exergue Didier Georgakakis dans ce numéro spécial. Ces approches permettent de voir quelles sont les compétences recherchées et le processus de construction du rôle que l'acteur occupe dans l'espace européen. Ces travaux portent sur la Commission européenne (Ross 1995, Georgakakis et Delassalle 2004, Joana et Smith 2002, Hooghe 2005), sur la mobilité sociale au sein et entre les villes européennes (Le Galès 2002, Favell 2006) , sur les parlementaires européens (Beauvalet 2008, Marrel et Payre 2006), sur des mouvements sociaux et des groupes d'intérêt (Balme et Chabanet 2002, Michel 2005), sur la politique étrangère, de défense et de sécurité (Buchet de Neuilly 2005, Mérand 2006, 2008) et enfin, sur les journalistes (Bastin 2002, 2005, Baisnée et Marchetti 2000, Marchetti 2004). La deuxième problématique dans ce contexte renvoie plus particulièrement aux analyses de la sociologie économique qui perçoit l'Union européenne comme un système économique spécifique, fondée sur une forme particulière de capitalisme, une approche

11 conceptualisée de manière plus micro-sociologique par Andy Smith et Bernard Jullien dans ce numéro. Neil Fligstein en particulier (Fligstein 2003, Fligstein et Mara-Drita 1996, Fligstein et Stone Sweet 2002, Fligstein et Mérand 2002) s'est appuyé sur l'institutionnalisme sociologique et sur une analyse weberienne en s'interrogeant sur la question de savoir comment émergent les marchés, comment se stabilisent-ils et comment sont-ils transformés. Ce qui différencie cette approche des études qui se fondent sur l'institutionnalisme historique est l'accent mis sur la construction sociale des cadres juridiques du marché unique. Ces normes deviennent ainsi l'objet à expliquer et ne sont plus considérées comme des données. Les analyses montrent comment les activités dans des domaines différenciés de l'intégration européenne deviennent interdépendantes et forment des domaines intégrés qui évoluent de manière dynamique. De manière similaire, en développant une approche constructiviste-stratégique, le travail de Nicolas J abko (2006) réintègre la politique (politics) dans l'analyse des politiques publiques européennes. Son travail fait écho aux réflexions menées dans le cadre des études sur l'usage de l'Europe que présentent Sophie Jacquot et Cornelia Woll dans ce numéro.
La traduction de l'action publique

Même s'il peut paraître pertinent d'identifier une initiative communautaire comme point de départ des processus de changement politiques, économiques et sociaux, l'émergence du processus reste plus complexe que dans cette acception initiale. Plusieurs travaux récents se sont interrogés sur l'imbrication et l'enchevêtrement des niveaux local, national et européen pour comprendre les processus de changement de l'action politique et publique. Partant de la définition de Claudio Radaelli (2001) en particulier, deux travaux français, un ouvrage dirigé par Sophie Jacquot et Cornelia Woll (2004) et un autre par Bruno Palier et al. (2007) mettent l'accent sur la complexité de la question de l'européanisation. Chercher à estimer l'influence précise de l'intégration européenne au niveau national devient problématique si l'on considère que les institutions de l'Union européenne et celles des Etats-membres ne forment pas deux systèmes distincts et indépendants mais un complexe institutionnellement et cognitivement imbriqué. Les contributions à ces ouvrages présentent un terrain très diversifié pour mettre en lumière les difficultés qu'entraînent des différenciations

12 nettes entre logiques top-downou bottom-up de l'européanisation. Deux objectifs semblent primordiaux: d'une part la tentative de mettre au centre de l'analyse non pas les structures institutionnelles mais l'acteur, et deuxièmement de réfléchir davantage sur les motifs d'actions des acteurs. Les auteurs avancent ainsi l'hypothèse que les acteurs peuvent « choisir» et « apprendre» en dehors des pressions institutionnelles. Ces remarques nourrissent par conséquent deux exigences contradictoires: premièrement ne pas retenir le processus européen comme facteur déclencheur nécessaire et systématique car ce procédé permet de parvenir à une analyse et à une chronologie plus fine des changements étudiés; deuxièmement, associer en même temps l'analyse de l'européanisation à l'obligation d'imputer au moins partiellement les évolutions identifiées à des acteurs sinon à des décisions qui prennent place au niveau européen. Plus proche de la sociologie critique encore, une série de travaux français s'est intéressée aux processus de socialisation et aux logiques de réappropriation générés au niveau territorial par l'intégration européenne (Baisnée et Pasquier 2007). Les auteurs soulignent qu'il importe davantage de considérer l'européanisation comme un outil de travail permettant de pointer une série de transformations dans les sociétés européennes. Vue sous cet angle, l'européanisation sort de son cadre causal pour devenir une description appliquée à un processus particulier. La critique principale adressée aux approches néo-institutionnalistes est celle de leur concentration moindre sur la multiplicité des acteurs qui y participent. Les institutions communautaires contribuent à la production de matrices cognitives globales dans un large éventail d'univers sociaux qui affectent une grande variété de structures et de groupes sociopolitiques comme le montre Julien Weisbein dans sa contribution à ce numéro, s'appuyant sur des outils de la sociologie éliasienne. Afin de comprendre les processus de réception et d'appropriation de ces normes européennes, ces approches sociologiques amènent à s'interroger sur les dynamiques de changement générées par la construction européenne sur les représentations et les pratiques des élites politiques et administratives territoriales. Romain Pasquier et Julien Weisbein (2004) proposent une analyse localisée de ces mécanismes de socialisation aux normes européennes (gestion d'un programme communautaire, aide au montage de projets européens, spécialisation en droit communautaire, etc.) qui permet de comprendre les effets des normes européennes sur les systèmes politiques domestiques (administration centrale et déconcentrée d'Etat, collectivités locales et

13 régionales) et le métier des élites politiques et administratives. Ces travaux se caractérisent par un regard volontairement « microscopique» en s'appuyant, comme le soulignent les auteurs, « sur une ou quelques étudesde cas localisées intensivesou sur l'examen d'un et
nombre restreint d'acteurs, depetits groupes» (Sawicki 2000).

Cette critique donne toutefois l'impression que les recherches se sont jusqu'alors essentiellement concentrées sur les cadres institutionnels tout en négligeant la variété des acteurs, des stratégies et des configurations politiques, tout comme les phénomènes d'apprentissage et de socialisation. Ces interrogations sont toutefois largement présentes dans une grande variété de recherches, comme le souligne Frédéric Mérand dans sa contribution à ce numéro. Dans ce contexte, la valeur ajoutée des approches sociologiques résiderait dans l'utilisation d'un appareillage conceptuel éprouvé de sociologie politique d'inspiration constructiviste et d'un élargissement du nombre de terrains jusqu'alors touchés par des études d'européanisation, comme l'évoque Anand Menon dans sa conclusion de ce numéro spécial.
L.es Jeux de pouvoir et de légitimation

Les sociologues de l'intégration européenne insistent en particulier dans leurs travaux sur les situations asymétriques de pouvoir. Les analyses d'Andy Smith, conceptualisées dans ses travaux sur le gouvernement de l'Union européenne (2004, 75-84, Baisnée et Smith 2006), permettent particulièrement bien de comprendre l'accent mis sur les jeux de pouvoir et de légitimité, et par cette voie de reintroduire le lien entre la politique et le politique. Ainsi, l'hypothèse générale de la dépolitisation de l'arène européenne est mise en question. Partant de la notion de gouvernement, telle que définie par Jacques Lagroye6 et opposée à celle de gouvernance, Smith part de deux prémisses. Premièrement, l'Union européenne n'est pas seulement un arrangement institutionnel, mais une configuration de pouvoir dans laquelle participent divers acteurs, publics aussi bien que privés, dans la formulation et la résolution de problèmes publics. Deuxièmement, l'espace public européen est une mosaïque,
6

Et qui ne se réduit pas à « l'instance particulière qui, dans les Etats contemporains,

est censée prendre des décisions, faire exécuter des lois et conduire des politiques; il s'agit des actes qui tendent à organiser et à diriger la vie en société» (Lagroye 1997, 24)

14 extrêmement fragmentée, aussi bien d'un point de vue sectoriel que territorial, qui ne correspond pas aux 27 Etats qui composent ce système. C'est précisément cette fragmentation, selon Smith, qui pose un défi aussi bien à la solution des problèmes publics qu'à la légitimation des acteurs qui y participent. Ainsi, pour comprendre les logiques de pouvoir et les enjeux de légitimation, Andy Smith part de trois problématiques. Premièrement il ne faut pas considérer les institutions européennes ni les acteurs individuels comme des blocs monolithiques. Les processus de socialisation, de représentation politique, sociale et culturelle, bref la contextualisation des phénomènes analysés doivent être au cœur de toute analyse empirique du processus de l'intégration européenne. Deuxièmement les approches sociologiques doivent permettre de comprendre les divergences entre les ressources que possèdent les divers acteurs qui interviennent dans les négociations politiques. Cette focalisation sur les ressources entraîne également la fin de la distinction entre acteurs publics et acteurs privés, tout comme celle entre niveaux local, régional, national, supranational et international. Il existe en effet un enchevêtrement permanent entre ces différentes sphères qu'il importe de garder en tête. Enfin, la dernière problématique renvoie à la question proprement dite de la légitimité du système politique communautaire, question longtemps ignorée par la sociologie politique car jugée trop normative et donc entraînant un biais considérable dans l'analyse. Selon Smith, l'intérêt retrouvé porte sur l'effort de montrer, de manière critique, comment le gouvernement de l'Union européenne est produit - non pas de manière linéaire, mais sinueuse. Trois hypothèses sont développées dans ce contexte: premièrement, la façon dont se construisent les problèmes européens crée et en même temps illustre la faible socialisation des acteurs du gouvernement de l'Europe et de leurs publics éventuels. Deuxièmement, l'ordre institutionnel communautaire propose peu d'arènes de médiation intersectorielles qui pourraient mener à des décisions d'intérêt général. Et enfin, les procédures de mise en œuvre de l'intégration communautaire freinent la mise en scène du gouvernement de l'Europe. Les formes de mise en œuvre sont nationalement et sectoriellement extrêmement différentes et, à ce titre, minimisent la représentation politique démocratique, comme le montre d'ailleurs fort bien François Foret dans ses recherches (Foret 2008). En tant que système juridique et politique, l'Union européenne confirme et confronte d'ailleurs l'importance des Etats, ce qui mène à

15
la question de savoir sous quelle forme cette importance peut être reintroduite dans les analyses de l'intégration européenne. J'étudie cette possibilité dans ma contribution sur les approches sociologiques en relations internationales. Par ailleurs, nous retrouvons l'hypothèse de l'importance des cadres nationaux dans les travaux sur l'espace européen médiatique (Bastin 2002, 2005) qui se caractérise par plusieurs phénomènes: «personnel politique inconnu, absence de symbolique politique, mécanismes relativement originaux par rapport à la répartition des pouvoirs au niveau national, débats et enjeux tenus pour ésotériques» (Baisnée et Marchetti, 2000).
Identité euroPéenne

Les recherches sur l'identité européenne ont été un objet central saisi par les analyses constructivistes auxquelles les sociologues de l'intégration européenne reprochent leur fixation sur le caractère normatif de l'identité européenne et de la participation citoyenne7. Les travaux sociologiques de Sophie Duchesne et André-Paul Frognier (2002), de Sylvie Strudel (2002) ainsi que de Céline Belot et Bruno Cautrès (2004) proposent une autre approche. Céline Belot (2002) en particulier questionne, à travers une étude portant sur le soutien exprimé par les citoyens à l'intégration européenne, les logiques sociologiques qui caractérisent l'expression d'une citoyenneté européenne. Elle invite à aborder ce type de questionnement en s'intéressant non seulement au degré de soutien des citoyens au système politique européen, mais aussi au type de soutien exprimé, et aux différentes visions de la citoyenneté européenne et, ce faisant, de "l'Europe" qui s'en dégage. Juan Diez Medrano (2003) analyse, lui, les variations des opinions citoyennes allemandes, espagnoles et britanniques vis-à-vis de l'Union européenne. L'auteur s'appuie sur des outils conceptuels issus des approches historiques et ethnographiques pour montrer la continuité de l'existence des répertoires d'actions nationaux et des représentations véhiculées par les médias, et illustre ainsi des hypothèses centrales des constructivistes. Plus récemment, le deuxième colloque de la Section d'études européennes de l'Association française de science politique8 (2007) s'est posé la question des sentiments entre européens. Le repérage à
7 Pour une analyse critique voir Favell (2006), 122-124. 8 http://www.pacte.cnrs.fr/spip.php?article690. dont les actes prochain numéro de Politique européenne.

seront

publiés

dans le

16 travers l'ensemble de l'Europe des argumentaires qui font d'une catégorie d'« étrangers européens» la cause d'un désordre économique et social quelconque révèle qu'ils participent de la construction d'un discours de l'autre européen moins angélique qu'il ne pourrait le paraître. Les participants ont ouvert un nouveau débat qui souligne la nécessité de créer une véritable sociologie politique des sentiments entre Européens. Un certain nombre de points ressortent des débats que l'on peut résumer par l'existence d'un sentiment d'indifférence polie qui domine les relations horizontales entre Européens. L'appartenance à l'Union européenne n'est pas en soi, semble-t-il, un élément déterminant du jugement de proximité, d'affects positifs à l'égard d'autrui. Il n'y pas de sentiment de communauté européenne, mais, parfois, il existe des communautés de bon voisinage. Par ailleurs, l'appartenance nationale résiste, y compris à l'école primaire en France sous une forme universaliste/républicaine. Mais on peut constater cependant un jeu post-moderne avec ces mêmes identités nationales, comme dans le monde du football, et aussi leur inscription dans un monde plus vaste que l'Europe. L'opposition entre les riches et les pauvres dans le monde semble de fait structurante. Si ces problématiques sont partagées par la majorité des sociologues de l'intégration européenne, un ensemble de travaux s'inscrit plus particulièrement dans une logique critique et ouvertement post-positiviste de l'analyse européaniste.

Approçhes

çritiques

Les approches critiques et post-positivistes sociologiques s'intéressant à l'intégration européenne questionnent, à l'instar des approches critiques et radicales en sciences sociales plus largement, la capacité humaine à décrire objectivement et à contrôler efficacement ce qui existe: «Estimant de façon générale que la connaissance scientifique ne saurait être objective, c'est-à-dire philosophiquement ou culturellement neutre, éthiquement vierge de toute pollution pratico-politique ; persuadés que la méthode scientifique ne saurait se limiter à l'ordonnancement des faits autour d'hypothèses, de généralisations, d'expérimentations empiriquement vérifiables et réfutables ; convaincus que la pratique scientifique ne saurait se réduire à l'accumulation de connaissances extérieures au chercheur et à son contexte, les post-positivistes ont pour point de départ

17 épistémologique le refus de séparer le sujet et l'objet de recherche, le chercheur qui étudie la réalité sociale et les faits qui composent cette réalité étudiée, refus qui s'appuie sur deux arguments d'une part, la théorie n'est pas indépendante de la réalité qu'elle étudie; d'autre part, la réalité n'est pas extérieure à la théorie qui l'analyse. » (Batistella 2006, 253). Les auteurs partent des analyses bourdieusiennes sur le champ politique qui combinent des réflexions matérialistes, des raisonnements approfondis sur les raisons pour lesquelles les acteurs agissent et la notion sociologique de conflit politique et de compétition. L'activisme politique est considéré comme une stratégie au sein d'un champ social donné dans lequel les acteurs cherchent à monopoliser les ressources, à reproduire des avantages des dominants au détriment des dominés, à contrôler l'accès des acteurs sociopolitiques à la Commission et au Parlement et à dominer des acteurs plus faibles de manière discursive par l'usage stratégique d'idées et de valeurs (Favell 2006, 127, Manners 2006, 82-83). Ici s'inscrivent plus particulièrement les travaux de Niilo Kauppi (2005) sur les parlementaires, ou encore ceux de Antonin Cohen et Antoine Vauchez sur les juges (2005, 2007, Cohen, Dezalay et Marchetti 2007. Voir aussi Schepel et Wesseling 1997). Dans leur article de ce numéro Niilo l<auppi et Michael Rask Madsen développent des problématiques et des hypothèses portant sur les approches critiques de l'intégration européenne. La sociologie réflexive y est mise en contraste avec deux approches des études européennes: l'approche institutionnelle et l'approche normative. La critique centrale est fondée sur l'argument que les études institutionnelles se concentrent sur les structures objectivées que forment les relations institutionnelles, en ignorant, de manière systématique, le rôle crucial des individus et groupes qui (re)produisent ces institutions. Dans ce cadre, la réalité politique est objectivée mais non subjectivée, donc détachée des actions politiques qui la constituent. Une approche de sociologie réflexive permet, selon les auteurs, de rompre avec ces visions en se concentrant sur deux aspect cruciaux du pouvoir politique dans l'Union européenne: d'un côté, les pratiques politiques des individus et groupes dans le contexte mouvant, plus ou moins structuré que forme l'Union européenne aujourd'hui; de l'autre, les représentations que ces groupes et individus se font de leurs propres activités politiques.

18 Conclusion Cette présentation des approches sociologiques sur l'intégration européenne montre leur caractère novateur, mais aussi combien ces recherches sont peu "spécifiquement françaises", ce qui contredit l'impression diffuse évoquée plus haut. Souvent, toutefois, les prémisses et hypothèses des recherches empiriques qui s'inscrivent dans ces logiques sont restées implicites. Elle s'opposent, de manière sommaire, à un soi-disant mainstreamdans les études européennes. Or, ce 'mainstream' est composé non pas d'un ensemble de présupposés homogènes mais d'approches plutôt concurrentielles. Bastien Irondelle (2006, 198-199) le souligne magistralement: «Too often, when a theoretical debate is present, it is biased in the sense that authors claim to refute mainstream theoretical theories by studying objects that are not the most relevant for them. [...] Intergouvernementalism, and rational choice approaches are often more repellents than true adversaries in French scholarship, which often resorts to 'caricature(ing] the other explanations, setting up straw figures and then knocking them down' (Evangelista, 1988, 14) ». L'objectif de ce numéro est de permettre justement de passer de l'implicite à l'explicite. Il s'agit de répondre plus spécifiquement à la question: pourquoi les approches sociologiques seraient mieux adaptées à la recherche sur l'intégration européenne que les approches rationalistes, institutionnalistes ou constructivistes? Comme l'illustrent les contributions à ce numéro, ceci nécessite, en effet, une confrontation directe, approfondie et précise des théories et approches non-sociologiques contemporaines. Il importe également, et concrètement, de répondre à la question de savoir si les approches sociologiques sont des alternatives ou plutôt un complément aux études pluralistes qui constituent le mainstream? Ainsi, pourrait-on aller, comme le souhaite Anand Menon dans sa conclusion, vers une participation au débat international.

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Frédéric MERAND

LES INSTITUTIONNALISTES DEVRAIENT-ILS

(AMERICAINS) (FRANÇAIS) ?

LIRE LES SOCIOLOGUES

Cet article traite des accords et désaccords entre le néo-institutionnalisme et la sociologie politique d'inspiration bourdieusienne dans l'étude de l'Union euroPéenne. L'objectif est d'avancer des façons concrètes d'intégrer l'acquis sociologique dans le corpus néoinstitutionnaliste. Pour cefaire, je démontre d'abord comment l'importance accordéepar les néo-institutionnalistes aux normes et aux règlesfait place chez les sociologuespolitiques à une théorie des champs plus englobante. Je propose ensuite d'ajouter le conflit et la domination (chers aux sociologuespolitiques) aux mécanismes de changement institutionnel développés par les néo-institutionnalistes, notamment les conséquences inattendues, l'entrepreneurship, l'innovation sociale et l'isomorphisme. Finalement je souligne l'intérêt qu'il y aurait pour les néo-institutionnalistes à délaisser la dichotomie abstraite entre logique des conséquences et logique de l'à-propos enfaveur d'une conception générique de la pratique, validéepar l'enquête de te'ffain. Should (American) Institutionalists Rtad (French) Sociologists? Focusing on European Union studies, this article deals with agreements and disagreements between the new institutionalism and Bourdieu-inspired political sociology. My objective is to suggest concrete ways to integrate the sociological acquis into the neoinstitutionalist literature. To do so I first show how the importance given by new institutionalists to rules and norms gives way to a broader theory of fields in French sociology. I then propose to add conflict and domination (dominant in political sociology) to the institutionalist toolbox of mechanisms of institutional change, such as unanticipated consequences, entrepreneurship, social innovation, and isomorphism. FinallY I argue that it would be sound for neo-institutionalists to go bryond the abstract dichotomy between the logic of consequences and the logic of appropriateness by adopting a more generic conception of practice, tested byfieldwork.

Depuis le milieu des années 1990, deux courants théoriques importants ont fait leur apparition dans le paysage des études européennes!. En France, une nouvelle génération de chercheurs a répondu à l'injonction de Christian Lequesne et Andy Smith: ils ont

1 L'auteur souhaite remercier Sabine Saurugger, Bastien Irondelle et un évaluateur anonyme de Politique européennepour leurs précieux commentaires, qui ont été repris dans cette version de l'article.

politique euroPéennen° 25, printemps

2008, p.23-51

24 tenté de dépasser le clivage entre intergouvernementalistes et néofonctionnalistes en adoptant une lecture plus « sociologique» de la construction européenne. S'inspirant assez librement de l'oeuvre de Pierre Bourdieu, cette lecture met l'accent sur l'appropriation par les acteurs du projet européen et la dimension pratico-symbolique de celui-ci (Lequesne et Smith 1997, Guiraudon 2000, Georgakakis 2002, Deloye 2006). Aux Etats-Unis et dans la communauté scientifique d'expression anglaise plus généralement, on a assisté au retour de l'institutionnalisme dans l'étude de l'Union européenne. Ce « nouvel» institutionnalisme met l'accent soit sur les normes soit sur les règles qui encadrent l'intégration européenne (Pierson 1996, Bulmer 1998, Jupille et Caporaso 1999, Sandholtz et Stone Sweet 1998, Pollack 2004). Ces deux courants, qui connaissent dans leur communauté scientifique respective un succès indéniable, partagent un certain nombre de postulats ontologiques et épistémologiques fondés sur une double critique du stato-centrisme et des logiques fonctionnalistes. L'institutionnalisme comme la sociologie politique, surtout la sociologie d'inspiration bourdieusienne dont il sera question ici, s'appuient sur la sociologie classique de Durkheim et de Weber afin de souligner l'importance des règles et des normes dans le comportement social. Ils développent également des programmes de recherche souvent convergents, par exemple sur le fonctionnement du Conseil des ministres ou le rôle des entreprises multinationales. Pourtant, le dialogue « transatlantique» est à peu près inexistant. Les institutionnalistes américains ne citent ni ne lisent les politologues français de l'UE, alors que ces derniers, à l'exception notable de Jabko (2005) et de quelques autres, tentent plutôt de se démarquer des institutionnalistes en adoptant une démarche moins marquée par le positivisme et les normes de démonstration « à l'américaine ». On peut alors se demander si les institutionnalistes ont besoin de l'apport d'une sociologie politique finalement assez singulièrement hexagonale. En d'autres mots, faut-il traduire les auteurs français? Tout en indiquant certaines réserves, je réponds par l'affirmative. Au chapitre des réserves, on notera chez les sociologues français une tendance à surestimer l'originalité de leur approche par rapport aux acquis des institutionnalistes, à refuser la clarté conceptuelle qui caractérise ces derniers, et à se concentrer sur des études de cas au détriment de la comparaison et de la généralisation. Cela étant, la sociologie politique française peut jeter des ponts entre les trois institutionnalismes en mettant l'accent sur les acteurs et les structures

25 de pouvoir, deux facteurs au cœur de la démarche française mais négligés par les institutionnalistes, tout en retenant leur intérêt pour les processus constitutifs, les normes et les représentations sociales. Il est entendu qu'« institutionnalisme » et « sociologie politique» sont des catégories très larges. Dans cet article, sauf indication contraire, j'utiliserai « institutionnalisme » et « néo-institutionnalisme » de manière interchangeable. Pour ce qui est de la sociologie politique, tout en étant conscient que l'université française accueille tous les paradigmes de la discipline, il ne me semble pas faux de dire qu'il existe un corpus étonnament cohérent, d'inspiration bourdieusienne sans nécessairement être rattaché à cette école, qui distingue la production française des EU studies d'expression anglaise. Il ne m'appartient évidemment pas de juger ici la contribution de la sociologie française aux études européennes dans son ensemble. Cet avertissement étant posé, je développerai mon propos de la manière suivante. Je démontrerai d'abord comment l'importance accordée par les institutionnalistes aux règles ou aux normes fait place chez les sociologues politiques à une théorie des champs plus englobante. Je me pencherai ensuite sur la question du changement social où, si les institutionnalistes et les sociologues politiques partagent un a priori favorable quant à la reproduction des institutions, le rôle des préférences, des identités et du conflit demeure un sujet qui fâche. Puis je soulignerai l'intérêt qu'il y aurait pour les institutionnalistes à délaisser la dichotomie abstraite entre logique des conséquences et logique de l'à-propos en faveur d'une conception générique de la pratique, validée par l'enquête de terrain. Je terminerai cet article en proposant quelques façons concrètes d'intégrer l'acquis sociologique dans le corpus ins titutionnalis te.

Des règles institutionnelles à une théorie des champs
Dans cette première partie, j'aimerais montrer comment les institutionnalistes et les sociologues politiques se positionnent par rapport à leur objet d'analyse. Pour les uns comme pour les autres, les règles sociales, formelles ou informelles, sont un concept fondamental permettant de saisir toutes les sphères de l'activité humaine, que ce soit le milieu de l'art ou celui de l'enseignement supérieur ou encore la gouvernance environnementale de l'DE. Toutefois, les institutionnalistes préfèrent appréhender ces règles à partir du fonctionnement d'institutions sociales (le marché, le système

26 judiciaire, le lobbying) alors que, pour les sociologues politiques, les règles doivent être restituées dans un champ d'interaction sociale avec ses propres représentations sociales, ses structures de pouvoir et ses acteurs. Mais avant d'aller plus loin, il convient d'expliquer en quelques mots les racines de l'institutionnalisme américain. On peut distinguer deux «vieux» institutionnalismes. Le premier, heureusement tombé en désuétude, est celui qui a fait de la science politique un appendice du droit public consacré à l'étude comparative des institutions politiques. Le deuxième, plus « social-scientifique », est apparu dans les années 1950 notamment grâce aux travaux de Philip Selznick qui, dans TV A and the Grassroots, a montré que l'utilisation stratégique d'une organisation par certains acteurs et la présence d'intérêts institutionnels variés pouvaient mener à une subversion des objectifs mêmes de l'organisation. Ces institutionnalismes furent marginalisés dans les années 1960 et 1970, alors que l'accent sera plutôt mis sur les structures sociales et la question du pouvoir. Après quelques années de domination behavioriste et marxiste, la résurgence de l'institutionnalisme dans les années 1980 est associée à la redécouverte du rôle autonome des institutions, notamment en science politique (Evans, Skocpol, Rueschemeyer 1985; Steinmo, Thelen, Longstreth 1992), en science économique (North 1990) et en sociologie (Meyer et Rowan 1977; DiMaggio et Powell 1991). Pour l'essentiel, ces nouveaux courants institutionnalistes vont se développer en vases clos. Les auteurs adopteront des positions ontologiques, des propositions théoriques et des concepts contrastés et parfois contradictoires. Ce cloisonnement est systématisé par Peter Hall et Rosemary Taylor qui, dans un article de 1996, proposent une typologie distinguant institutionnalisme du choix rationnel, institutionnalisme historique et institutionnalisme sociologique, que je reprendrai ici. Dans un sens, la typologie des néo-institutionnalismes proposée par Hall et Taylor ne rend pas tout à fait justice à la cohérence de la théorie institutionnaliste. Beaucoup d'institutionnalistes, qu'ils adhérent à une ontologie utilitariste ou idéelle, défmissent l'institution comme un ensemble de représentations partagées, de pratiques sociales, de normes et de règles formelles ou informelles qui façonnent l'interaction humaine (Immergut 1998). Qu'elles soient rationnellement établies, arbitraires ou, ce qui est plus probable, issues de la pratique, les règles du jeu demeurent au cœur de l'analyse. Même si les socio-institutionnalistes critiquent la vision réductrice

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qu'ont les « rationalistes» des institutions, qui en font des matrices bénéfices-coûts, tous s'entendent pour dire que les acteurs construisent les systèmes de règles comme leur action est construite par elles. De façon schématique, les institutionnalistes partagent le postulat que les institutions façonnent les comportements humains en dotant les individus de ressources mais aussi en leur imposant des contraintes d'action. Les néo-institutionnalistes se sont dans un premier temps intéressés aux relations internationales. Par exemple, l'institutionnalisme libéral de Stephen I<rasner ou de Robert I<.eohane part des postulats du choix rationnel; le constructivisme de Martha Finnemore ou de Peter Katzenstein n'est pas sans rappeler l'institutionnalisme sociologique. Les études européennes ne furent investies par la littérature néo-institutionnaliste que vers la fin des années 1980. Il n'est pas étonnant que les institutionnalistes aient trouvé dans cette entreprise politique fortement codifiée, traversée de comités, de procédures et d'innombrables acronymes un objet de recherche fascinant. Comme l'explique Mark Pollack (2004: 137), « l'DE est sans conteste l'organisation internationale la plus densément institutionnalisée du monde, avec une profusion d'institutions intergouvernementales et supranationales et un corpus croissant de législation primaire et secondaire, l'acquis communautaire ». Le tournant institutionnaliste s'est exprimé notamment dans la multiplication des études sur l'européanisation. Dans Transforming Europe, Cowles, Risse et Caporaso (2001) synthétisent les recherches d'une génération montante de politologues sur « l'émergence et Ue] développement au niveau européen d'un système politique distinct, un ensemble d'institutions politiques qui formalise et routinise les interactions entre les acteurs, de même que la croissance de réseaux de politique publique spécialisés dans la création de règles européennes effectives ». Au-delà des (trop) nombreuses déflnitions de l'européanisation qui circulent aujourd'hui (Featherstone et Radaelli 2003, Olsen 2002), on se retrouve généralement en présence d'un institutionnalisme très macro qui met en exergue les « pressions institutionnelles» (liées par exemple à une inadéquation entre gouvernance européenne et système politique national) susceptibles de forcer l'adaptation des États et de renforcer le niveau européen. La littérature sur la gouvernance multiniveaux participe également de cette tendance. Des auteurs comme Gary Marks et Liesbet Hooghe (2000) montrent bien la complexification des stratégies nationales

28 produite par un système institutionnel aussi dense que celui de l'UE, où règles nationales et supranationales s'imbriquent les unes dans les autres. Du point de vue de l'institutionnalisme, les théories de l'européanisation comme celles de la gouvernance multiniveaux sont aussi générales qu'elles sont œcuméniques. Les règles sont défmies de manière très large, et peu d'importance est accordée à la manière dont elles sont créées ou à la nature de leurs effets. Si on met ces deux programmes de recherche de côté, l'institutionnalisme en études européennes se décline plutôt selon les trois variantes identifées par Hall et Taylor. Pour les institutionnalistes du choix rationnel, les institutions sont créées par des individus ou des groupes cherchant à maximiser leur utilité par l'établissement de règles plus ou moins formelles et durables. Cette perspective réunit des travaux aussi divers que ceux de George Tsebelis, Mark Pollack, Andrew Moravcsik et Fritz Scharpf. Les institutions sont le produit des préférences d'individus possédant les ressources nécessaires pour les faire valoir et qui comprennent que la coopération peut leur être profitable. En ce sens, les institutions correspondent à des «équilibres». Elles servent surtout à réduire les coûts de transaction encourus par l'absence de mécanisme de coordination. Une fois établies, les institutions imposent une matrice de coûts et de bénéfices à toute action envisagée par un acteur; elles deviennent donc un élément déterminant dans les choix effectués par cet acteur et, mutatis mutandis, un facteur explicatif du comportement social. Normalement, des institutions peu efficaces seront aisément modifiées par les acteurs qui en perçoivent la sous-optimalité. L'institution, pour les rationalistes, demeure in fine une question du choix des règles. Cette hypothèse est toutefois nuancée par ceux qui, s'intéressant au fonctionnement des institutions européennes, soulignent l'importance de veto players dans le blocage des institutions (Tsebelis 2002, Scharpf 1997). Je reviendrai sur ce point dans la section suivante. Bien que partageant cette vision utilitariste de l'acteur, les institutionnalistes historiques ajoutent une perspective temporelle à l'analyse. Les recherches de Paul Pierson et d'Alec Stone Sweet, notamment, vont dans cette direction. Si la définition des institutions que proposent ces derniers est plutôt large (elle inclut les normes, ce que ne ferait pas nécessairement un institutionnaliste du choix rationnel), elle demeure néanmoins centrée sur les préférences d'acteurs, souvent les États, mais aussi les groupes d'intérêt qui