Les Arabo-Américains

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En apprenant que les terroristes responsables des attentats du 11 septembre avaient préalablement vécu parmi eux, sur le territoire national, les Américains ont été pris de panique. Déjà victimes des amalgames et des fantasmes populaires, les populations originaires du Monde arabe ont alors enduré les représailles tout azimut de leurs concitoyens. Soudain, les Américains découvraient que l’arabe était parlé sur leur territoire et que, depuis plusieurs décennies déjà, des lieux de prière et des centres culturels prospéraient au cœur des centres urbains. Alors que chaque année, depuis le drame, on honore la mémoire des disparus, les questions demeurent , qui sont les Arabo-Américains ? Quels liens entretiennent-ils avec leurs patries d’origine ? Où se place leur loyauté nationale ? Voilà,
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748168624
Nombre de pages : 253
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Les Arabo-Américains
Dominique Cadinot
Les Arabo-Américains
Processus de construction identitaire







MANUSCRIT UNIVERSITÉ










Éditions Le Manuscrit © Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6863-1 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748168631 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6862-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748168624 (livre imprimé)

Sommaire
Sommaire
Sommaire..........................................................................9
Avertissement terminologique.....................................13
Introduction générale....................................................15

Première partie : Éléments conceptuels................25
1. Le phénomène diasporique :
État de la recherche.......................................................27
1.1. Le concept de diaspora aujourd’hui...............28
1.2. Les espaces relationnels de la diaspora..........30
1.2.1 Espace relationnel A : communauté
émigrée et territoire source ................................33
1.2.2. L’espace relationnel B : communauté
immigrée et territoire d’accueil..........................40
1.2.3. Espace relationnel C : entre les
composantes ethnoculturelles
du groupe immigré ..............................................44
Conclusion.................................................................46
2. La notion d’arabité : Réflexions préalables ..........47
2.1. Le critère linguistique .......................................50
2.1.2 Les minorités ethnolinguistiques.............52
2.2. Le critère religieux.............................................55
2.2.2. Les minorités religieuses ..........................56
Conclusion60

Deuxième partie : Perspective historique .............63
1. De l’implantation à l’assimilation............................65
1.1. Le contexte proche-oriental65
1.1.1. « L’Homme malade » de l’Europe..........66
1.1.2. Les luttes confessionnelles ......................67
9Les Arabo-Américains
1.1.3. Le panturquisme .......................................68
1.1.4. Le démembrement
de l’Empire ottoman...........................................70
1.2. Les attraits de la jeune nation américaine......73
1.2.1. La mission américaine de Syrie...............73
1.2.2. Les foires commerciales
du Nouveau-Monde............................................84
1.3. La cohorte des pionniers .................................89
1.3.1. De la Terre Sainte au Nouveau Monde ..90
1.3.2. Evaluations numériques
des flots migratoires91
1.3.3. Composition et caractéristiques..............97
1.3.4. Implantation
des premiers contingents....................................98
1.3.5. La pression assimilationniste
et ses effets sur la législation............................109
1.3.6. De la division à l’invisibilité...................113
Conclusion....................................................................117
2. Les prémices d’une conscience identitaire ..........119
2.1. Révolutions dans les territoires d’origine....120
2.1.1. La Nakba..................................................120
2.1.2. La décolonisation
et l’essor du pan-arabisme................................121
2.1.3. Première guerre civile libanaise.............124
2.2. Évolutions en terre d’accueil.........................125
2.2.2. L’obstacle politique : la menace rouge ..127
2.3. La cohorte migratoire transitionnelle...........128
2.3.1. Attitude politique
et héritage idéologique......................................128
2.3.2. Première velléité identitaire ...................129
Conclusion...............................................................131
3. Ethnogenèse du groupe arabo-américain............133
3.1. Déceptions et nouveaux espoirs
en terre arabe...........................................................134
3.1.1 Les territoires occupés ............................134
3.1.2. Deuxième guerre civile libanaise ..........135
3.1.3. Invasion palestinienne en Jordanie ......136
3.1.4 Le discrédit du pouvoir égyptien...........137
10Sommaire
3.1.5. Les belligérances irakiennes...................139
3.1.6. La crise syrienne......................................141
3.2. La réouverture des frontières américaines ..143
3.2.1. La fin des quotas .....................................144
3.2.2. La création du droit d’asile ....................147
3.2.3. De nouveaux principes d’accueil..........148
3.3. L’émergence du phénomène ethnique.........150
3.4. Résurgence xénophobe
et racisme anti-arabe...............................................153
3.4.1. Désignation discriminatoire ..................153
3.4.2. L’ennemi de l’intérieur ...........................156
Conclusion...............................................................160

Troisième partie Une minorité en quête d’unité. 163
1. Profil socio-économique et socio-culturel ..........165
1.1. Évaluations numériques.................................167
1.2. Localisation géographique .............................170
1.3. Composition ....................................................171
1.3.1. Les groupes nationaux ...........................171
1.3.2. Les appartenances religieuses................173
1.4. Vitalité démographique..................................177
1.4.1. Lieux de naissance177
1.4.2. Âge moyen ...............................................179
1.5. Vitalité culturelle..............................................179
1.5.1. Niveau d’instruction...............................179
1.5.2. Compétences linguistiques ....................181
1.6. Vitalité économique........................................182
1.6.1. Professions...............................................182
1.6.2. Revenus ....................................................183
2. Opinions et attitudes politiques ............................185
2.1. Politique intérieure..........................................185
2.2. Politique étrangère187
3. Le tiers secteur arabo-américain ...........................191
3.1 Définition ..........................................................191
3.2. Le contexte associatif américain ...................193
3.3. Méthodologie...................................................195
3.4 Les associations ethno-nationales
ou régionales............................................................198
11Les Arabo-Américains
3.4.1. Les associations à base nationale
ou régionale ........................................................198
3.4.2. Les associations à base nationale
mythique .............................................................201
3.5. Les associations laïques et panarabes...........205
3.5.1. Vocation politique ..................................205
3.5.2. Vocation culturelle et éducative............213
3.5.3. Vocation médico-sociale........................219
3.6. Les associations religieuses............................221
3.6.1. Les associations chrétiennes..................221
3.6.2. Les assos musulmanes................224
Conclusion...............................................................230

Conclusion générale....................................................233
Bibliographie ................................................................237
Ouvrages généraux.................................................237
Articles d’ouvrages collectifs ................................242 de revues scientifiques ............................243
Articles de presse245
Internet : articles en ligne......................................245
Articles d’encyclopédies ........................................248
Atlas et encyclopédies............................................249
Dictionnaires...........................................................249
Thèse ........................................................................250
Sources Internet......................................................250


12Sommaire
Avertissement terminologique
La traduction des noms composés ou « expressions à
trait d’union » tels que Arab-American pose deux
problèmes ; celui de la majuscule et celui de l’adjectif
épithète. Selon le manuel Current English Grammar, la
ponctuation anglaise prévoit qu’une majuscule soit
attribuée aux adjectifs et aux substantifs se rapportant à
une nationalité ou à un groupement humain ayant une
histoire et des traditions communes. On écrira donc :
1Americans, Arabs, mais aussi Muslims . En revanche, la
tradition française n’accorde une majuscule qu’aux seuls
noms de nationalités ; c’est-à-dire aux substantifs
désignant une appartenance légale à un État-Nation, ex :
un Anglais, un Américain. Cependant, d’après Maurice
Grévisse, on peut aussi « par analogie avec les gentilés
dérivés de noms propres, mettre la majuscule à des
noms qui désignent des groupes humains, par exemple
2d’après l’endroit où ils résident » . La lettre capitale est
donc autorisée pour parler de groupes tels que les
Arabes ou les Kurdes. Par contre, à l’opposé des règles
graphiques anglaises, les noms désignant les adeptes
d’une religion ou les partisans d’une doctrine prennent
3la minuscule, ex : les chrétiens, les musulmans .


1. Sylvia Chalker, Current English Grammar, Londres : MacMillan,
1993 (34).
2. Maurice Grevisse, Le bon usage, Paris : Duculot, 1993 (110).
3. Grevisse, 111.
13Les Arabo-Américains
Concernant maintenant l’adjectif épithète, la syntaxe
anglaise le place généralement en antéposition ; ce qui
signifie que dans l’expression Arab-American, le premier
mot fait fonction de déterminant exprimant une qualité,
tandis que le second constitue le substantif ou
« déterminé ». C’est donc lui le sujet principal de la
1phrase, porteur du poids sémantique .
A l’inverse, l’habitude française place l’adjectif en
postposition. Ce qui signifie que l’expression Arab-
American pourrait être traduite par « Américain arabe »,
c’est-à-dire « Américain (d’origine) arabe ». Cependant la
grande majorité des articles consacrés à l’étude de cette
communauté copie la syntaxe anglaise et utilise
l’expression « Arabe-Américain ». Outre le fait que le
poids sémantique soit ainsi déplacé sur « arabe », cette
traduction peut surprendre dans la mesure où les
constructions « Italo-Américain » ou « Sino-Américain »
ont déjà été adoptées pour traduire Italian-American et
Chinese-American.
Dans un soucis de clarté et de cohérence, nous
opterons donc pour la traduction suivante : « Arabo-
Américain ». Cette construction sera utilisée pour faire
référence aux personnes d’origine arabe ayant un statut
de citoyen ou résident américain.


1. S. Berland-Delépine, La grammaire anglaise de l’étudiant, Paris :
OPHRYS, 1989 (308).
14Introduction générale
Introduction générale
« East and West, and North and South, the
palm and the pine, […], the crescent and
the cross… Here shall they all unite to
build the Republic of Man and the
Kingdom of God ».
T. Zangwill, Melting-Pot


Pour la seconde fois, le passage d’un siècle à l’autre est
l’occasion d’une formidable expansion démographique
sur le territoire nord-américain. Déjà entre 1870 et 1910,
la population des États-Unis était passée de 40 à 90
millions d’habitants. De la même façon, ces quarante
dernières années ont été marquées par une
augmentation considérable du total démographique ; on
compte aujourd’hui plus de 290 millions d’Américains,
soit 100 millions de plus qu’en 1960.
eTerre d’immigration depuis le XVII siècle,
l’Amérique exerce donc à nouveau une attrait
incomparable sur ceux qui, rejetés ou insatisfaits, ont
pris la décision de quitter leurs terres natales. Selon le
Bureau du Recensement américain (U.S. Census Bureau),
plus de 11 millions d’immigrants ont été admis sur le
territoire entre 1971 et 1990, soit deux fois plus qu’entre
1951 et 1970. De fait, le total de citoyens ou résidents
américains nés à l’étranger est en augmentation
constante ; exprimé en pourcentage celui-ci passe de
5,4 % en 1960 à plus de 10 % en 2000. Le débat sur la
15Les Arabo-Américains
cohésion sociale américaine est par conséquent à
nouveau ouvert. Les mêmes clivages qui au début du
eXX siècle avaient divisé l’opinion publique opposent
désormais les tenants du pluralisme culturel aux
.partisans de l’assimilation
À l’instar d’Alejandro Portes, les partisans du
pluralisme culturel restent convaincus des qualités
fédératrices de leur société :

Later generations’ efforts to maintain a distinct culture
have been invariably couched within the framework of
loyalty to the U.S. and an overarching American
identity. Today’s immigrants in all likelihood will
1follow the same path .

Toute autre est l’approche des assimilationnistes qui
tel Arthur M. Schlesinger dans son ouvrage The
Disuniting of America: Reflections on a Multicultural Society,
s’efforce de dénoncer les dérives du multiculturalisme :
« Today, the ethnic upsurge […] threatens to become a
counter-revolution against the original theory of
America as “one people”, a common culture, a single
2nation » . Instrumentalisé par certains éléments de la
classe politique, ce dernier scénario réapparaît dans les
arguments électoraux. Patrick J. Buchanan, par exemple,
leader de la droite radicale et candidat à l’investiture du
parti Républicain pour la présidence des États-Unis en
1998, dresse le bilan suivant :

The American Melting Pot has been reduced to a
simmer. At present rates, mass immigration reinforces
ethnic subcultures, reduces the incentives of

1. Portes, 7.
2. Arthur M. Schlesinger, The Disuniting of America: Reflections on a
Multicultural Society, New York: W.W. Norton & Company, 1998 (76).
16Introduction générale
newcomers to learn English; and extends the life of
1linguistic ghettos .

Cette appréhension sur l’avenir de l’identité
collective est aujourd’hui largement répandue dans
l’opinion publique américaine. En novembre 1994, dans
le contexte d’un référendum local, les électeurs
californiens adoptent majoritairement la Proposition
187 qui refuse aux clandestins le bénéfice des droits
sociaux et interdit à leurs enfants l’accès à
l’enseignement public. Même si depuis la Proposition a
été déclarée inconstitutionnelle par le tribunal fédéral, le
fait que l’enseignement bilingue anglais-espagnol et le
système de « discrimination positive » (affirmative action)
aient été récemment au cœur de nombreux débats
constitue une nouvelle preuve des modifications
survenues dans l’attitude de certains Américains vis-à-vis
2de l’immigration .

Pour expliquer cette méfiance des générations
anciennes, intéressons-nous un instant aux nouvelles
réalités de l’immigration aux États-Unis.
L’étude des composantes ethniques fait en premier
lieu apparaître une plus grande hétérogénéité des flux
migratoires ainsi qu’une nette diminution de l’apport
européen. A l’heure actuelle, seul 1 immigrant sur 10
arrive d’Europe, près de 6 viennent d’Amérique Latine
et la quasi-totalité des autres sont originaires d’Asie.
Comparativement, en 1960, les Européens se classaient
en première position tandis que les Asiatiques prenaient
la troisième place. On estime donc que le pourcentage

1. « To Reunite a Nation », Internet Brigade, www. buchanan.org/pa-
00-0118-immigration.html, page consultée le 27/09/02.
2. En 1984, le Congrès américain a en effet proposé l’English
Language Amendment qui cherchait à imposer l’anglais comme seule
langue officielle aux États-Unis afin de contrecarrer l’influence de
l’espagnol.
17Les Arabo-Américains
de Blancs devrait descendre de 75 % aujourd’hui à 52 %
dans cinquante ans, cédant du terrain aux minorités
hispanique, noire et asiatique qui formeraient respec-
1tivement 22 %, 14 % et 10 % du total démographique .
Si ces derniers contingents d’émigrés se distinguent
par leur variété ethnique, on remarque aussi un
changement dans leur profil socio-économique.
Le niveau d’instruction des nouveaux-venus est dans
de nombreux cas supérieur à celui des générations
précédentes et parfois plus élevé que la moyenne
nationale ; en 1998, le pourcentage d’immigrants
asiatiques diplômés du supérieur était le double de celui
2avancé pour l’ensemble des natifs. On le sait, les
difficultés économiques de certains pays d’émigration
incitent, depuis longtemps, bon nombre de jeunes
diplômés à quitter leurs sociétés d’origine. Plus
nombreux sont donc les immigrants qui aujourd’hui
accèdent directement aux couches élevées de la classe
moyenne. Le système de promotion sociale qui
prévoyait une ascension progressive et parfois difficile
des individus semble par conséquent tomber en
désuétude ; c’est en tous cas l’opinion d’Alejandro
Portes :

The view of a uniform assimilation process that
different groups undergo in the course of several
generations as a precondition for their social and
3economic advancement is increasingly implausible .

Parallèlement à ces mutations démographiques et
sociologiques, les spécialistes du phénomène migratoire

1. Doug Henwood, Atlas des États-Unis d’Amérique, Paris : Autrement,
1995 (14).
2. Staff.lib.muohio.edu/~shocker/documents/CPS/foreign/dettabls
/tab0104.txt,page consultée le 27/09/02.
3. Portes, 8.
18Introduction générale
observent un changement dans l’attitude des immigrés à
l’égard de leurs sociétés originelles.
eAu XIX siècle, compte tenu de l’ampleur du
déplacement et de la coupure souvent définitive qu’il
impliquait, les immigrants n’avaient pour seule
perspective que l’assimilation et l’oubli progressif de leur
culture. Mais aujourd’hui, avec la porosité accrue des
frontières et le développement des réseaux de
communication, la population américaine est composée
de groupes minoritaires qui semblent intégrés sans pour
autant être totalement assimilés, ou comme le résume
Alejandro Portès : «Newcomers are in the society but not
1of it» . Citons pour exemples le cas des Dominican Yorkers,
ces immigrés dominicains installés à New York qui
participent simultanément à des entreprises commerciales
en territoire source ; ou celui des Haïtiens-Américains
auxquels le gouvernement de Jean Bertrant Aristide avait
accordé un ministère particulier au sein de son
administration. Typique aussi, la situation des Mexicains
installés aux États-Unis qui bénéficient depuis quelques
années d’une politique de rapprochement (Acercamiento
2Hispano) de la part de leur nation d’origine .
Nombreux sont donc les exemples attestant
l’apparition de ces formes réticulaires de
communications entre société d’accueil et territoire
source. Le migrant, devenu acteur de mises en relation,
connecte ainsi les territoires et favorise la circulation de
biens et de services. On assiste, par conséquent, à
l’émergence de communautés qui ne se situent «ni ici, ni
3là », mais « ici et là en même temps ». L’émergence de

1. Alejandro Portes, Immigrant America, Los Angeles : University of
California Press, 1990 (prèf. xix).
2. Portes (1999), 21.
3. L’expression est d’Alejandro Portes, “La mondialisation par le
bas : l’émergence des communautés transnationales”, Actes de la
recherche en sciences sociales (n°129), Paris : Seuil, sept. 1999 (20).
19Les Arabo-Américains
ces formes d’organisations sociales basées sur des
appartenances multiples contraint les chercheurs à
revisiter les notions qui jusqu’à lors servaient à analyser
les phénomènes migratoires. Trouvant son origine dans
l’expérience archétypique du peuple juif, le concept de
« diaspora » intègre désormais les conséquences du
phénomène de mondialisation sur la dynamique
migratoire. Ainsi, la notion de transnationalisme
apparaît dans les études diasporiques pour décrire les
nouvelles stratégies mises en œuvre par les individus
pour maximiser les liens qui les associent à plusieurs
États-Nations.

Les différences culturelles entre Américains de
souche et nouveaux-venus ne nous semblent pas
constituer une explication suffisante aux craintes de
l’opinion publique, tout au plus peuvent-elles servir
d’épouvantail politique. C’est, nous semble-t-il, dans
l’émergence des transnationalités et dans la survenue
consécutive de cette crise de loyauté que réside une
partie de la réponse. Toutefois, quand bien même les
nouveaux-venus entretiennent des liens polymorphes et
privilégiés avec leur société d’origine, la cohésion sociale
américaine est-elle pour autant en danger ? Notre
hypothèse est que, loin de constituer une menace pour
le pays d’accueil, l’émergence des nouvelles diasporas et
des transnationalités sert en fin de compte les intérêts de
la société américaine tout en apportant une alternative
aux conflits idéologiques et identitaires des sociétés
sources.
Pour défendre cette hypothèse, nous avons choisi
de prendre comme objet d’analyse le cas du groupe
arabo-américain. Il faut dès maintenant préciser que
cette expression à trait d’union fait spécifiquement
référence aux populations proche-orientales immigrées
aux États-Unis. Les statistiques américaines montrent en
effet que la communauté est majoritairement constituée
20Introduction générale
de Libanais, de Syriens, de Jordaniens/Palestiniens et
d’Irakiens, auxquels s’ajoute le groupe des Égyptiens. Le
Proche-Orient pouvant désigner « l’ensemble des pays
1riverains de la Méditerranée orientale » , les adjectifs
« arabo-américain » et « proche-oriental » seront, à
l’occasion, utilisés de manière synonymique.

Le premier intérêt du groupe arabo-américain réside
dans l’aspect paradoxal que peut revêtir son
ethnicisation. En effet, les relations entre l’Occident
chrétien et l’Orient arabo-musulman sont tradition-
nellement décrites comme difficiles, voire conflictuelles.
De plus, l’histoire contemporaine du monde arabe et
des États-Unis a généré de part et d’autre de nouveaux
préjugés qui renforcent cette opposition ancestrale et
semblent confirmer l’incompatibilité des deux cultures.
Depuis la crise pétrolière des années soixante-dix en
passant par les attentats de 1993 et, bien entendu, ceux
de septembre 2001, tout ce qui est arabe est, dans
l’opinion publique américaine, généralement suspect.
Attentif aux réactions de ses concitoyens suite au
premier attentat du World Trade Center en 1993, John
L. Esposito concluait : « For the first time it seemed as if the
wrath of the Islamic threat had been brought to the shores of the
2Great Satan ». Ainsi, tandis que certains dirigeants
arabes « satanisent » les États-Unis, l’opinion générale
américaine « diabolise » la culture arabo-musulmane.
Dans un tel contexte idéologique, l’ethnicité arabo-
américaine soulève une première interrogation ; de
quelle manière cette minorité est-elle parvenue à
concilier américanité et arabité ?

1. Paul Robert (ed.), Le Grand Robert de la langue française (vol. 6),
Paris : Le Robert, 1990 (985).
2. John L. Esposito, The Islamic Threat: Myth or Reality? New York:
Oxford University Press, 1996 (xiv).
21Les Arabo-Américains
Le second intérêt de cette minorité réside dans la
grande hétérogénéité de ses composantes, tant d’un
point de vue culturel que religieux. La présence de
grandes diasporas traditionnelles (libanaise et
palestinienne) pose le problème de la concurrence entre
les intérêts des uns et les ambitions des autres. En
d’autres termes, le groupe arabo-américain est-il parvenu
à fédérer ses composantes autours du concept
d’arabité ?
Telles sont les interrogations auxquelles nous
tenterons de répondre.

Il s’agira dans un premier temps de sonder les
implications théoriques liées aux concepts de base. Le
terme de « diaspora » fera donc l’objet d’une étude
sémantique. Ce travail préliminaire nous permettra de
dresser une grille d’analyse pour appréhender la
présence arabe aux États-Unis. À la suite, nous
consacrerons un chapitre au recensement des critères
généralement retenus pour définir le concept
d’ « arabité ».
Dans une seconde partie, nous examinerons les
conditions de l’ethnicisation arabo-américaine. Sous
l’angle de la perspective historique, nous examinerons
les différents événements qui ont modelé, de l’arrivée
des pionniers jusqu’aux années quatre-vingt-dix du
siècle dernier, les rapports entre la minorité et la société
états-unienne. Une attention particulière sera donc
accordée aux apports successifs des cohortes
migratoires ; quelle était la composition des flots de
populations ? Avec quels héritages idéologiques les
immigrants ont-ils intégré les communautés déjà
installées et, d’une manière plus large, la société
d’accueil ?
La dernière partie de notre travail sera consacrée à
l’étude du groupe tel qu’il est constitué aujourd’hui. Un
chapitre sera par conséquent dédié au profil socio-
22Introduction générale
économique des membres de la communauté. Les
résultats du dernier comptage (Census 2000) ne sont pas,
à ce jour, disponibles dans leur totalité. Toutefois, le
Bureau du Recensement a publié en mars 2005 un
premier rapport (We the people of Arab Ancestry in the
United States) qui donne les principaux résultats du
comptage 2000. Les statistiques plus précises du
recensement de 1990 serviront en complément à affiner
notre portrait du groupe en question. Enfin, nous
proposerons une analyse du réseau associatif arabo-
américain. Cette ultime étape sera l’occasion, d’une part,
d’analyser les revendications du groupe et, d’autre part,
de comprendre comment les exilés arabes redessinent
les liens entre localisation et affiliation.
23Les Arabo-Américains
24Première partie : Éléments conceptuels
Première partie :
Éléments conceptuels

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