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LES AVEUGLES DANS L'ENTREPRISE : QUELLES PERSPECTIVES ?

270 pages
Une enquête américaine auprès de quelques dizaines d'employeurs d'handicapés révèle que l'adaptation du poste de travail dans un cas sur cinq n'entraîne aucun frais supplémentaire, dans un cas sur deux coûte moins de 500$, que trois entreprises sur quatre y trouvent une amélioration d'image et enfin que 87% d'entre elles incitent tous les acteurs économiques à suivre leur exemple. Une réflexion sur ce qui se fait, pourrait se faire en France au sein des entreprises et aussi en matière de formation.
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LES AVEUGLES DANS L'ENTREPRISE: QUELLES PERSPECTIVES?

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5831-9

GROUPEMENT DES INTELLECTUELS AVEUGLES OU AMBLYOPES Sous la direction du Professeur René Gouamé

LES AVEUGLES QUELLES

DANS L'ENTREPRISE: PERSPECTIVES?

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Technologie de l'Action Sociale dirigée par Jean-Marc Dutrenit
Déjà parus

P. Caspar, L'accompagnement des personnes handicapées mentales, 1994. J.-M. Dutrenit, Evaluer un centre social, 1994. Collectif, Diagnostic et traitement de l'enfant en danger, 1995. J.-C. Gillet, Animations et animateurs, 1995. M. Lepage-Chabriais, Réussir le placement des mineurs en danger, 1996.

M. Born, Familles pauvres et intervention en réseau, 1996. . Collectif, Traiter la violence conjugale, 1996. P. Nicolas-Le Strat, L'implication, une nouvelle base de l'intervention sociale, 1996. J. Zaffran, L'intégration scolaire des handicapés, 1997. M. Larès-Yoël, Mon enfant triso, 1997. R. Lafoustrie, Vieillesse et société, A l'écoute de nos aînés, 1997. Y. Vocat, Apprivoiser la déficience mentale, 1997. A. Jellab, Le travail d'insertion en mission locale, 1997. J.M. Dutrenit, Accompagnement Plus, logiciel de diagnostic et développement de la compétence sociale, 1997.

Le Groupement des Intellectuels Aveugles ou Amblyopes publie le présent ouvrage avec le soutien de l'AGEFIPH, des Sociétés MONNOYEUR SCA, de la Société ESSILOR, et avec la participation d'Aude DlJGAST et de ses collaborateurs pour l'aménagement des textes, l'établissement de l'introduction et d'une manière générale la poursuite de la diffusion de l'ouvrage. Que chacun de ces intervenants trouve ici l'écho légitime de sa participation. Une enquête américaine auprès de quelques dizaines d'employeurs d'handicapés révèle que l'adaptation du poste dans un cas sur cinq n'entraîne aucun frais supplémentaire, dans un cas sur deux coûte moins de 500$, que trois entreprises sur quatre y trouvent une amélioration d'image et enfin que 87% d'entre elles incitent tous les acteurs économiques à suivre leur exemple.

SOMMAIRE
Introduction: Les Aveugles parmi nous 15 43

Chapitre I : Les aspects économiques par Bruno GENDRON*, Maître de Conférences à l'Université d'Orléans 1. La division du travail et l'emploi des aveugles 2. Pour une définition des déficients visuels 3. L'emploi: la mise en adéquation d'une offre et d'une demande 4. L'emploi des déficients visuels: des métiers traditionnels aux nouveaux métiers 5. L'entrée des déficients visuels sur le marché du travail, 6. La demande de travail et les déficients visuels 7. L'emploi des déficients visuels est-il rentable? 8. Le marché du travail Chapitre II : Les aspects relationnels par Jean DUPUY*, chargé de la «Mission Handicap» de l'Aéroport de Paris 1. Assumer son handicap 2. Formation professionnelle 3. Premier contact avec un employeur 4. Insertion du nouvel embauché

47 57 62 67 72 75 79 87 101

104 108 111 114

Chapitre III : L'école spécialisée
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par Francis BOÉ,
Président du Groupe des Professeurs et Éducateurs d'Aveugles et d'Amblyopes du Groupement des Intellectuels Aveugles ou Amblyopes 1. Les sens 2. Incidence de la cécité sur le développement cognitif de la personne aveugle 3. Les écoles spécialisées (écoles, centres, instituts) 4. Le travail éducatif et la suppléance familiale 5. Les actes d'autonomie 130 132 134 154 158

Chapitre IV : La formation aux professions de demain 169 par Philippe CHAZAL*, Directeur du Centre de Formation et de Reclassement professionnel de l'Association Valentin Haüy 1. Une population très hétérogène 2. Evolution des méthodes et des moyens de formation 3. L'avenir incertain des centres de formation professionnelle spécialisés Chapitre V : L'expérience d'un chef d'entreprise par Bernard DUFAU, Président du Directoire Compagnie IBM France Conclusion: par Marie-Louise ANTONI, Directeur du Cabinet du Président du Conseil National du Patronat Français 173 179 194 217

223

Postface: par JacquesMAISONROUGE Ingénieur de l'Ecole Centrale Ancien Président d'IBM international Annexe: Les aspects financiers et réglementaires Bibliographie * indique que la personne est aveugle

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237 243

Introduction

LES AVEUGLES

PARMI NOUS

par René GOUARNÉ

u cours des âges, le problème de la cécité a été déformé par une représentation symbolique de l'aveugle qui trop souvent réduisait son activité à celle du jeu de l'accordéon ou même de la mendicité.

A

On se souvient de l'orchestre formé d'aveugles, aux travestis ridicules, qui émurent de pitié Valentin Haüy et l'incitèrent à créer la première école d'aveugles, dont l'un des élèves, Louis Braille, devait 50 ans plus tard imaginer l'écriture en points saillants remarquablement adaptée aux possibilités d'analyse du doigt. Véritable Gutenberg des aveugles, il leur ouvrit l'accès à la culture et à la vie professionnelle. On vit plus tard se créer des écoles de masseurs, de secrétaires, de téléphonistes, tandis que des individus, favorisés du point de vue intellectuel et matériel, atteignaient, il y a déjà quelques décennies, à de hautes fonctions universitaires ou que des aveugles tardifs parvenaient à conserver d'importantes activités administratives, commerciales ou libérales. Aujourd'hui, les conditions de la mise au travail généralisée des aveugles de capacité moyenne sont en voie de réalisation. Chaque jour voit s'ouvrir de nouveaux débouchés et l'inventaire objectif de leurs possibilités dans l'industrie et dans l'agriculture est loin d'être terminé. Nous espérons par cet ouvrage, contribuer à persuader les aveugles et leurs employeurs éventuels que cette recherche mérite d'être poursuivie comme une tâche du plus haut intérêt économique et social. Nous tenterons pour cela d'analyser les 15

possibilités d'insertion professionnelle des aveugles en prenant en compte les difficultés engendrées par le contexte économique actuel. Toutefois, avant cette étude, il nous faut présenter avec réalisme le monde des aveugles, la vie des aveugles, en un mot, tout ce qui se cache derrière le terme cécité. Bien souvent sont cataloguées sous le générique «aveugle» toutes les personnes déficientes de la vue. Mais sait-on qu'aveugle ou malvoyant sont des vocables qui représentent des états bien différents:

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. . .

en France, est considéré comme aveugle celui dont la vision est nulle ou inférieure à 1/20 de la normale; une acuité visuelle inférieure ou égale à 4/10 est critère de déficience visuelle; il y aurait à peu près 100 000 aveugles et deux fois plus de déficients visuels; les trois quarts d'entre eux, ayant plus de 60 ans.

Rappelons que l'acuité visuelle est la perception d'un objet ou d'une image, d'une certaine taille, à une certaine distance. À cette notion. s'ajoute celle de champ visuel définissant l'amplitude spatiale de la vision. Certaines pathologies oculaires entraînent une amputation du champ visuel: atteintes périphériques (on ne voit qu'avec le centre de l'œil, en canon de fusil), ou atteintes centrales (on ne voit au contraire qu'en périphérie) ou bien encore amputation de la moitié ou du quart du champ visuel. Il peut y avoir aussi une altération de la perception des couleurs ou une difficulté à saisir le relief. De plus, pour beaucoup, la qualité de la vision évolue suivant la lumière (axe, intensité, brillance), la fatigue, etc. Être déficient visuel ou même aveugle ne signifie donc pas être dans la nuit, être plongé dans le noir absolu. Même les aveugles-nés voient: rien, et non pas la nuit. «Il n'y a pas plus de raison, dit Henri Piéron, pour qu'un aveugle voie noir qu'il n'y. en a pour qu'un voyant voie noirs les objets placés derrière lui.» Les énucléés, anciens voyants, disent ne pas voir noir, mais plutôt un gris

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indéterminé ou encore un brouillard dans lequel on ne voit rien. Cette première approche nous montre que la cécité absolue est presque une exception et la plupart des aveugles perçoivent la lumière, les ombres, sans parvenir à distinguer les formes. Précisons qu'il est très difficile pour un voyant de cerner réellement la réalité de la déficience visuelle, comme il est impossible à un aveugle-né d'imaginer les couleurs. Malgré ces constatations, la cécité reste considérée par les personnes voyantes comme une catastrophe, le plus grand des maux. L'aveugle leur paraît être emmuré, coupé du monde extérieur. Paradoxalement et en même temps, le voyant est tout prêt à croire les aveugles pourvus de sens extraordinaires, ceci inspirant un certain respect ou une certaine crainte. Leur altérité déconcerte. Qu'en est-il réellement? Pour pallier sa déficience visuelle, l'aveugle exploite davantage ses autres facultés. La cécité ne confère pas de nouveaux sens. exceptionnels. Il analyse ses perceptions et ses expérimentations, les interprète, les synthétise en images spatiales précises, qui sont directement et pratiquement utilisables. Ainsi, l'aveugle ne vit pas dans une sorte de brouillard épais, selon une opinion très répandue, mais il connaît concrètement l'univers qui l'environne et parvient à s'y mouvoir avec une certaine aisance. Par un phénomène de suppléance ou de concentration, il est à remarquer que l'aveugle a une mémoire particulièrement développée. Ainsi il retient d'une façon étonnante les caractéristiques d'un itinéraire et acquiert très rapidement une connaissance des lieux qui lui permet de se déplacer avec facilité et sécurité. Ni plus ni moins intelligent qu'un voyant, il supplée à la défaillance de la vue par un meilleur usage de ses facultés; les 17

sensations tactiles, auditives et olfactives lui permettent d'appréhender le monde extérieur. Comment reconnaître par exemple les différentes cartes de son portefeuille quand on ne voit pas? Nombreuses cartes en main, l'on commence par en examiner attentivement les contours, par graver dans sa mémoire tous les signes qui peuvent les distinguer les unes des autres: leur souplesse, leur rugosité, leur grandeur, le nombre de volets. Cette démarche évite de nombreuses questions inutiles dans les cas multiples où il est demandé de présenter ses titres. Pour faciliter leur identification, on les rangera dans un ordre qui sera immuable. Être très ordonné et rigoureux dans ses classements est un autre moyen de suppléer à la recherche visuelle et cela évite en outre d'encombrer sa mémoire inutilement dans la recherche d'un document ou d'un objet. Développer ses autres facultés s'avère donc nécessaire quand on est privé de la vue, mais ne suffit pas. Sur le chemin de l'autonomie, la personne aveugle a besoin de l'aide du passant, mais aussi des outils et de l'aide médicale. La personne que la canne blanche vous indique comme privée de vue, totalement ou partiellement, ne saurait trouver de réponse au problème que pose le cheminement solitaire sans l'aide du passant. Si une certaine timidité ou la peur de se faire rabrouer empêche parfois de s'adresser à un aveugle, il faut savoir que la plupart des aveugles accepteront votre aide avec soulagement. Ainsi, lorsque vous voyez un aveugle qui semble attendre pour traverser, demandez-lui si vous pouvez l'aider. S'il accepte, accompagnez-le sur toute la largeur de la rue et ne le quittez que lorsqu'il est sur le trottoir d'en face. Si, sur ce dernier, il risque de rencontrer un obstacle: trou, palissade, tas de sable, bicyclette, travaux, aidez-le à le franchir ou, si vous êtes trop pressé, demandez à une autre personne de le faire. Lorsque vous guidez un aveugle, parlez avec lui de façon naturelle, sans indiscrétion, et sans témoigner de pitié ni d'empressement excessif. N'insistez pas s'il vous dit pouvoir 18

cheminer sans aide: les aveugles ont une certaine fierté et n'aiment pas qu'on leur fasse sentir leur handicap. S'il vous dem~de simplement une direction à suivre, indiquez-lui avec précision la distance et s'il doit tourner à droite ou à gauche, ou bien aller tout droit. Pour entrer dans un autobus avec un aveugle, précédez-le d'un pas pour que sa main descende sur votre poignet: il pourra ainsi vous suivre. Dès que vous êtes tous deux à l'intérieur, placez sa main sur une barre d'appui qui lui permettra de s'immobiliser. Pour indiquer un siège à un aveugle, placez sa main sur le dossier ou sur le siège: il s'assiéra ensuite tout seul. Bref, si vous rencontrez un aveugle: offrez votre bras! Pour les aider aussi, les aveugles disposent d'outils très utiles pour les actes de la vie quotidienne. La canne blanche Le signe extérieur le plus connu indiquant la cécité reste pour tous la longue canne blanche dont l'aveugle balaie le trottoir devant lui dans un large balancement pour détecter les obstacles éventuels. La canne blanche est, en effet, le premier outil que l'aveugle doit apprendre à maîtriser pour se déplacer de façon autonome. La canne a une double fonction: tout d'abord annoncer la cécité de son utilisateur, et pour cela la forme d'une canne suffit. Mais son second rôle est de détecter les obstacles. Dans un espace connu, l'aveugle n'utilise plus sa canne et peut la plier: la version pliante en quatre ou cinq tronçons a nettement amélioré ses conditions d'utilisation, en réduisant son encombrement. Quand elle est dépliée et utilisée pour le repérage d'obstacles, elle doit mesurer les % de la taille du porteur qui doit balayer largement devant lui. Pour être efficace, elle doit être suffisamment rigide pour transmettre le plus d'informations possibles quant au terrain: marches, aspérités, trous, grilles et tous les obstacles, tels bornes, arbres, poteaux. Cependant, elle 19

n'empêche pas l'aveugle de se heurter à un rétroviseur de camion ou à tout autre obstacle situé en hauteur, laissant le risque du choc sur le visage. C'est pourquoi il est nécessaire de suppléer à ces manques en faisant appel soit au chien-guide, soit à l'électronique. Le premier est en fait très peu utilisé, ayant trop d'inconvénients. Il faut lui reconnaître malgré tout un avantage: celui d'être une certaine présence, surtout pour des personnes trop souvent isolées. Reste l'électronique dont les résultats sont performants lorsqu'on les associe à la canne. Les instruments électroniques Ces instruments électroniques communiquent l'information recueillie, par un signal sonore ou tactile qui indique la présence d'un obstacle, dans telle direction et à telle distance. Dans ce domaine, les lunettes à ultrasons par exemple, détectent l'obstacle situé entre 80 cm et 2 mètres et transmettent par signal sonore sa position. L'usage de ces lunettes est cependant très limité par temps de pluie ou de neige et elles ne détectent pas les creux. Des cannes avec trois rayons de lumière invisible balaient l'espace à hauteur du visage, horizontalement ou vers le bas, et transmettent des sons discontinus ou des vibrations sous les doigts. -pn autre appareil, en liaison avec les feux de circulation pour piétons, indique par sons discontinl!s que le feu est rouge, par sons continus qu'il est vert. Il en existe bien d'autres, mais ces instruments sont tous coûteux, susceptibles de pannes et nécessitent une adaptation. Toutefois, ces progrès continus indiquent l'une des voies pronletteuses de l'aide sociale: le développement de ce que les anglo-saxons appellent la technologie assistive. Ne parle-t-on pas déjà d'aider la circulation des aveugles par G.P.S. (General Positionning System), par recours aux satellites, ainsi que cela existe déJà 20

dans les applications militaires ou civiles? Cependant l'espoir principal réside dans l'essor médical qui raréfie la cécité, même s'il augmente corrélativement le nombre des amblyopes dont la vision des formes suffit souvent pour permettre un cheminement autonome. L'écriture Après l'apprentissage de la marche autonome, il faut donner à l'aveugle le moyen de communiquer par écrit. L'écriture Braille a bénéficié de la découverte de sténographies répondant aux exigences de la linguistique et de la rapidité de l'écriture et de la lecture. «Au XIXe siècle, Louis Braille, lui-même aveugle depuis son plus jeune âge, s'inspire du système phonétique mis au point à l'usage des militaires par le capitaine Charles Marie Barbier de la Serre pour créer un alphabet de six points en relief qui permettra de généraliser et diversifier l'instruction des handicapés visuels. Ces six points magiques et leurs 64 arrangements ne constituent pas seulement, comme on a coutume de le dire, l'alphabet des aveugles, mais ils leur permettent de prendre en note, en abrégé, des textes littéraires, de transcrire linéairement les signes des partitions musicales, de noter les symboles mathématiques, de codifier la totalité des langues parlées dans le monde, enfin plus récemment, d'accéder aux signes informatiques. «Après Louis Braille, Maurice de la Sizeranne voulut pour les aveugles une formation rationnelle et utile. Pierre Villey, premier universitaire français lui-même non-voyant, et professeur, souhaita une évolution des débouchés qui, en dépit des progrès technologiques et des nombreuses réflexions ou recherches menées depuis par la quasi-totalité des associations spécialisées en France et dans le monde, se fait toujours cruellement attendre.». Ce thème est développé plus précisément dans le chapitre consacré à L'école spécialisée. 21

Sur le plan purement technique, la tablette à cuvettes ou à sillons et le poinçon d'écriture restent souvent le matériel le plus pratique, mais il existe, en fonction des besoins, des machines à écrire à six touches, plus ou moins sophistiquées; certaines d'entre elles permettent le stockage des textes sur disquettes, le reproduisent sur une plage tactile, en braille, qui s'efface à simple appel. Dans ce domaine, plusieurs solutions sont parties du même principe. On a souhaité substituer à l'écran Braille, à son braille éphémère, des traces écrites durables et l'on propose actuellement des calepins électroniques à sortie Braille sur papier; des machines à écrire en braille avec mémoire, des dispositifs permettant d'obtenir quelques exemplaires en braille: ces différents instruments sont susceptibles de toutes les connections informatiques et permettent aisément, par une seule prise de note, d'obtenir le texte en écriture ordinaire ou en braille, en toutes lettres ou en sténographie. Ces configurations permettent même un usage collectif. Ainsi, couplée à un ordinateur, l'imprimante Elekul permet de bons résultats. Quant à l'écriture ordinaire, dès le XIXe siècle, la machine à écrire inventée pour les aveugles et généralisée à tout le monde, a résolu le problème. Tous ces perfectionnements sont favorables aux aveugles, notamment le contrôle de la frappe pour lequel on a substitué à l'écran de visualisation la sortie vocale qui indique sur simple demande, à haute voix, le caractère ou le mot qui vient d'être frappé. Le dispositif est presque infaillible, mais néanmoins impuissant si le ruban est en mauvais état. Des outils pouvant animer des sorties sur un écran pour un partenaire voyant peuvent également être dotés de sorties sonore ou en braille.

La lecture Une fois résolu le problème de l'écriture pour aveugles, reste celui beaucoup plus difficile de la lecture. Naturellement,
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chacun imagine le lecteur bénévole, le proche parent ou ami, le secrétaire: la solution est excellente et a fait ses preuves de toute antiquité. Un aveugle succéda à Newton à sa chaire de Cambridge, alors que Madame du Deffand et sa secrétaire, Julie de Lespinasse, restent dans toutes les mémoire. À cet égard, l'introduction par le G.I.A.A. en 1950, du magnétophone à l'usage des aveugles a simplifié considérablement ce recours à l'aide humaine. Plus besoin de répétitions, la machine y pourvoit, grâce à la compréhension électronique de la voix, elle accélère ou ralentit au gré de l'auditeur. Dans le domaine des magnétophones, les progrès sont aussi fulgurants: le magnétophone de poche avec micro incorporé permet à tous et à tout moment d'enregistrer ou d'écouter un message. Là encore la technologie est prometteuse: le magnétophone classique est remplacé par le magnétophone numérique. Le calcul Le calcul est traditionnellement possible à l'aide du cubarithrne : planchette creusée d'alvéoles cubiques disposés en lignes et colonnes pour recevoir des cubes porte-caractères. Le boulier, utilisé depuis des siècles dans les pays asiatiques, ne peut être proposé à l'aveugle qu'après le cubarithrne, car il demande davantage de gymnastique de l'esprit: le boulier et le cubarithrne sont complémentaires. Mais l'électronique a aussi facilité le calcul, bien qu'elle ne permette pas au jeune aveugle d'apprendre à compter. Les calculettes électroniques à sortie Braille ou sonore se sont largement répandues sur le marché depuis 1970. Les dernières supplantent nettement les premières plus chères et moins pratiques. Ces calculatrices sonores sont aussi adaptées pour les personnes malvoyantes pour lesquelles les affichages des calculatrices classiques sont particulièrement désagréables. La gamme des calculatrices est très vaste, s'étendant des modèles de poche, (dont certains ont les fonctions du réveil) au petit ordinateur.

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La vie quotidienne En tous domaines, le chercheur qui choisit de se mettre au service des aveugles doit donc chercher un substitut au message visuel. Il utilise habituellement un signal perceptible par un autre sens. Pourtant, en prenant conscience que l'aveugle n'est que très rarement privé totalement de vue mais qu'il voit très mal, un autre domaine de recherche s'est ouvert. En effet, on considère légalement que l'aveugle est celui dont après correction, la vue est inférieur à 1/20. C'est précisément de la mise en œuvre de ces modestes aptitudes visuelles qu'a été acquis un complément considérable à ses moyens de communication. Ainsi, grâce au vidéoscope grossissant jusqu'à 50 fois, un homme qui ne distingue normalement pas ses pieds, pourra lire un journal ou découvrir les visages de ses proches... Bien sûr le prix est ençore là pour arrêter la propagation de ce merveilleux outil. Bien sûr, la loupe est encore l'appareille plus simple et le moins coûteux pour rendre perceptible au malvoyant un certain nombre de détails. On a même couplé la loupe à une lampe pour en faire une loupe éclairante, sur pied articulé, pouvant être orientée dans toutes les directions. Enfin, le bien-être et l'autonomie maximale de l'aveugle demandent un matériel approprié, pour tous les actes de la vie quotidienne. Pour le thermomètre par exemple, la dilatation fait pivoter une aiguille dont l'extrémité indique la mesure avec d'autant plus de précision qu'elle est plus longue. Le pèsepersonne se bloque automatiquement quand l'utilisateur en descend, et lui permet ainsi de prendre connaissance par lecture tactile du poids indiqué, à moins que l'annonce n'en soit faite à haute voix, accompagnée éventuellement du rappel du poids précédent. Quant aux montres et réveils, le choix est très vaste. Depuis la montre dont le verre se relève pour permettre de toucher les aiguilles, jusqu'au réveil parlant, en passant par certains goussets dont le bip-bip indique sur consultation le 24

quart d'heure le plus proche. Mais ce matériel ultra-sophistiqué est fragile et ne peut pas toujours supporter le séjour dans une poche ou se bloque sous des températures extrêmes. Cela manifeste d'ailleurs que presque tous les outils des aveugles sont ceux des voyants, parmi lesquels il suffit d'adopter ceux qui se prêtent le mieux à une utilisation tactile ou auditive. Il faut reconnaître que, malgré la disette documentaire dont souffrent les aveugles, nombre d'ouvrages indispensables à la vie quotidienne, depuis le livre de cuisine jusqu'à la liste des stations de métros, existent en braille, sur disquettes ou sur cassettes sonores. N'oublions pas le téléphone. Certains diront qu'il faut un cadran spécial, avec caractères Braille ou gros caractères; pourquoi ne pas tout simplement s'entraîner à un doigté qui attribue infailliblement, sans nécessiter le contrôle de la vue, tel doigt à telle touche? Le procédé est identique à celui du pianiste, et chacun sait qu'il est parmi les aveugles d'excellents pianistes. En ville, le téléphone mobile est un auxiliaire précieux: inutile de chercher une cabine! À force de voir des aveugles aller et venir, on a fini par se convaincre que, dans beaucoup d'actes de la vie quotidienne, les sensations de l'ouïe, du toucher, de l'odorat se substituant à celles de la vue, dont ils sont privés, leur permettent de se passer du secours d'autrui. Il y a des aveugles dans toutes les villes. On sait qu'ils peuvent se vêtir, se conduire dans les lieux qui leur sont connus, veiller à certains détails du ménage, préparer des repas simples, enfin se livrer à des occupations très variées dont on était d'abord tènté de les croire incapables. Beaucoup de malvoyants et d'aveugles s'adonnent aux sports, tels que natation, randonnée pédestre, ski, judo, etc. Beaucoup vont également au cinéma: le choix du film est important, qui ne doit pas être trop visuel. L'aveugle 25

s'imprègne de l' ainbiance de la salle, est attentif aux dialogues, aux moindres bruits, aux commentaires des voisins. Le théâtre tient également une place de prédilection dans les distractions des aveugles. La participation y est facile pour celui qui prend la précaution de lire le résumé de la pièce avant de s'y rendre. Enfin, il faut évoquer le goût des aveugles pour les concerts. Ils ne sont pas plus musiciens que les clairvoyants, contrairement aux idées reçues fondées sur un préjugé selon lequel la perte de vue est compensée par une acuité plus grande des autres sens. Si dans les lycées on apprenait la musique à tous les enfants, ainsi que cela se fait dans les écoles spécialisées pour aveugles, on se rendrait vite compte qu'il n'existe aucune différence de nature et de talent entre les déficients visuels et leurs contemporains. Si la musique paraît naturellement accessible aux aveugles, qu'en est-il de la peinture, de la sculpture? En un mot,. les aveugles fréquentent-ils les musées ?Pourquoi ne se contententils pas d'en lire le catalogue à domicile? C'est essentiellement parce qu'une connivence peut s'établir entre' le visiteur qui voit et l'aveugle qu'il accompagne, et qu'ainsi celui-ci peut accéder à une certaine intellection des intentions de l'artiste; il pourra établir des analogies entre la poétique d'un peintre et celle d'un musicien et finalement parvenir à une certaine participation esthétique, à une certaine équivalence avec les voyants. Retrouver un ami, un groupe et particulièrement précieux. Dès le mois d'avril, comme tous leurs camarades étudiants, ils préparent leurs vacances. Beaucoup de clairvoyants manifestent un grand étonnement en constatant chez nombre d'entre eux un goût marqué pour les voyages: ils oublient que la nature a doté I'homme d'autres sens aussi utiles à l'art du voyage que celui de la vue, les bruits et les parfums diffèrent à la ville et à la campagne, le vent de la montagne dépayse autant que la vue des cimes, la foule n'est pas la même, le langage change, et l'on 26

ressent une profonde sensation d'exotisme, une nouvelle atmosphère les entoure et aucune lecture, aussi détaillée soitelle, ne peut provoquer ces sensations. Si, dans .les actes de la vie quotidienne, l'absence de vue peut souvent être compensée par les autres sens, en est-il de même pour la vie intellectuelle? La vue n'est-elle pas indispensable pour le bon fonctionnement de la pensée et quelle peut-être l'incidence de la cécité sur les qualités intellectuelles de l'aveugle? Ces questions sont toujours d'actualité, car beaucoup de voyants se représentent encore l'aveugle comme un être incomplet physiquement, mais aussi parfois mentalement. Il n'est pas rare, pour s'adresser à un aveugle, de hausser le ton, comme s'il était sourd. Ou bien il arrive aussi, que pour s'adresser à lui, l'on passe par une tierce personne, pensant que la cécité l'empêche de suivre une conversation. On l'imagine atteint d'une sorte de paralysie sensorielle totale qui l'isole complètement du monde extérieur et affecte gravement ses facultés intellectuelles. Et pour peu que l'on veuille bien y réfléchir, la vue n'est pas indispensable à la pensée. Si le mal qui l'a détruite a été confiné à l'œil et à ses dépendances immédiates, s'il n'a pas atteint le cerveau, l'intégrité de l'intelligence est sauve. Il y a dans le monde fort peu de notions que l'aveugle (l'aveugle-né) ne puisse acquérir parce qu'il y en a fort peu qui nous viennent uniquement par les yeux. Analysez les éléments d'une sensation visuelle: vous verrez que presque tous se retrouvent dans la sensation tactile. Vous regardez une règle auprès de vous sur la table, la couleur frappe d'abord. Voilà une sensation que l'aveugle-né n'aura pas. Il aura beau palper la règle sur toutes ses faces, jamais ses doigts ne lui diront qu'elle est noire. Mais 'tout le reste: longueur, largeur, hauteur, forme des extrémités, rigidité des angles et des arêtes, poli des faces, place occupée sur la table, distance qui la sépare de soi, toutes ces notions lui sont données par la main qui explore, «la main institutrice de 27

l'œil» comme disait Valentin Haüy. Toutes se ramènent, en effet, à des notions élémentaires d'espace, d'étendue, de solidité que le toucher fournit aussi bien et même plus exactement que la vue. Il y a sans doute des objets trop éloignés de nous et de dimensions trop considérables pour qu'ils puissent être palpés; mais toutes les notions que la vue donne aux hommes sur ces objets se ramènent à celles que nous venons d'indiquer, la notion de couleur exceptée. Il suffira de multiplier et de composer les notions d'espace et d'étendue données par le toucher pour construire l'idée de cet objet et s'en faire une image exacte. La vue est un toucher à longue portée, avec la sensation de la couleur en plus, ces deux sens nous donnant une connaissance de même ordre. Donc l'aveugle-né. sera privé de la notion de couleur, c'est une notion élémentaire qu'aucun autre sens ne peut donner, qu'aucun langage ne peut faire comprendre, qu'aucune analogie ne peut permettre d'entrevoir à qui n'a pas vu. Il en est de même pour la notion de lumière. Mais ce sont là des notions de peu d'importance au point de vue intellectuel; elles ne concernent que la superficie des objets, elles n'entrent en aucune façon dans la constitution des idées essentielles à la pensée humaine comme sont les idées .d'espace, de temps, de cause, etc. Comme dans toute étude sur la personne humaine, il faut absolument éviter de généraliser les comportements: il n'y a pas un comportement d'aveugle mais autant de comportements que de personnes aveugles: ainsi leur adresse dans les soins de la vie matérielle et quotidienne varie beaucoup d'une personne à l'autre. Nous reviendrons sur ce point au cours de l'ouvrage, car il est important pour un directeur de recrutement de juger les capacités professionnelles de la personne aveugle pour ses aptitudes réelles et non avec un a priori négatif ou même positif qui l'induirait en erreur et fausserait le recrutement. Nous tenterons de développer dans cet ouvrage les différentes 28

formations suivies par les aveugles en vue d'acquérir autonomie et efficacité professionnelle sans oublier qu'il revient à chacun de les exploiter au mieux. Témoignage de Françoise Berthier Pour illustrer ces propos, voici le témoignage d'une jeune déficiente visuelle, qui nous montre comment, par ténacité et autodiscipline, elle est parvenue à s'intégrer dans le monde professionnel. «Atteinte dès mon enfance par une déficience visuelle assez sévère, j'ai poursuivi mes études en milieu normal en utilisant au mieux l'aide des miens et en recourant à des aides optiques de plus en plus sophistiquées. C'est ainsi que je suis arrivée assez brillamment au baccalauréat scientifique et, me trouvant à la croisée des chemins, une orientation opportune m'a permis de choisir celui des classes préparatoires aux Grandes Écoles pour deux années qui m'ont amenée au succès au Concours des Mines et à l'entrée dans l'École Nationale Supérieure des Télécommunications. «J'avais cependant subi une très sévère crise de moyens au lendemain de mon baccalauréat et j'avais dû mettre en œuvre des techniques palliatives qui devenaient alors indispensables, au nombre desquelles tout particulièrement les techniques du braille. Relativement sceptique au début, j'ai mis un temps démesuré à maîtriser les procédés d' abrègement pour me rendre à l'évidente nécessité de leur emploi. «Me trouvant au lendemain du baccalauréat dans des classes homogènes et de taille similaire à celle du cycle secondaire, j'étais bien connue de mes professeurs et de mes camarades; J'ai utilisé pour la prise de notes d'une part le gros caractère manuscrit en complétant, grâce à un magnétophone constamment branché. Celui-ci aurait été insuffisant d'ailleurs etJesnotes manuscrites aussi, réduites à elles-mêmes; j'avais 29